EN SOCIÉTÉ
Benoit. Les Cahiers des Amis de Pierre Benoit, n° 12, 2002 (4 place de la
République, 46500 Gramat ; 116 p., s.p.m.). Ce n’est pas simple d’être un
ami de Pierre Benoit : il faut trouver l’angle d’approche adéquat pour
analyser une masse textuelle inégale et riche surtout de stéréotypes, pour en
comprendre la capacité de séduction auprès d’un large lectorat. Gare à qui se
lancerait innocemment dans l’explication de texte, l’enfonçage de portes
ouvertes menace et, pire encore, l’inanité. Heureusement, Pierre Benoit a des
amis de toute sorte, des ingénus et des savants, des naïfs et des méfiants, de
sorte que ce bulletin contient son lot de pépites, une réflexion sur le mythe
de l’Aréthuse par Claude Foucart, le dézingage irrévérencieux de Flammarens, par Maurice Thuilière, et
les lectures subtiles de Régis Poulet notamment, autour de la question
d’Extrême-Orient et du Japon. Les autres Benoitons (est-ce bien ainsi qu’on les
appelle ?) tirent parfois un peu à l’aveuglette (comparer Benoit et Barrès
terme à terme, quelle idée !), mais l’essentiel est là, un bulletin vivant
et sympathique.
BnF. Revue de la Bibliothèque nationale de France, n° 11, 2002 (61 rue
de Richelieu, 75002 Paris ; 96 p., 21,34 €). Avec, en couverture, un magnifique daguerréotype stéréoscopique
à rehauts de couleurs attribué à Alexis Gouin (1851), des reproductions
colorées d’affiches de la Belle Époque et mainte illustration en noir et blanc,
cette revue comble l’œil avant d’alerter l’esprit : témoin la brève étude
qui établit qu’Alexandre Dumas, dans ses Mémoires
– pour des raisons de prestige, selon l’auteur –, a antéposé de deux années
(1827 au lieu de 1829) sa relation à Charles Nodier et à son cercle, ce qui
conduit à revoir l’histoire, riche en anecdotes suspectes, du Romantisme
français façon Dumas. Cela n’étonne pas : pas plus que le beurre et
l’argent du beurre, on ne saurait exiger l’exactitude et l’imagination.
Blagues. Romantisme, n° 116, Blagues et supercheries littéraires (Sedes, 2002, 128 p., 15 €).
Livraison hautement jubilatoire. On revient toujours avec intérêt à cette
mirifique affaire Vrain-Lucas, dans laquelle le scientifique Chasles poussa la
crédulité jusqu’à une forme quasi poétique. Intéressant article de Noëlle
Benhamou et Valérie Gramfort, « Quand le jeune Zola monte un
canular… » Étude plus conventionnelle de Scott Carpenter,
« Supercherie et violence : Mérimée ou le texte piégé ».
Piégé ou pigé ?
Camus. Bulletin de la Société d’études camusiennes, bulletin n° 64,
octobre 2002 (10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge ; 30 p., s.p.m.). Un
brin de mélancolie nous saisit à la lecture de ce bulletin qui rassemble
vaillamment l’actualité camusienne, laquelle n’est pas des plus riches. C’est
ainsi dans une « certaine intimité » que s’est déroulé en septembre
dernier, en Ulster, un colloque « Camus et la révolte », dont on
trouvera ici un compte rendu par intervention. Suivent une bibliographie des
parutions récentes et travaux universitaires, une brève revue de presse (web
inclus). Bizarrement, la section qui se taille la part du lion est une liste de
190 citations camusiennes relevées sur un site québécois, quelque part entre
Anaxagore et Paulo Coelho… En voici une, d’actualité :
« L’insécurité, voilà ce qui fait penser. »
Cohen. Cahiers Albert Cohen, n° 12, septembre 2002, La Violence dans l’œuvre d’Albert Cohen (115 avenue Saint-Martin,
75116 Paris ; 108 p., 11 €).
Outre les rubriques d’actualité habituelles, ces cahiers présentent les textes
d’intervention à une journée d’étude intitulée « La Violence dans l’œuvre
d’Albert Cohen ». On pourra ainsi se faire une idée du réveil critique
autour de l’auteur de Belle du Seigneur
en parcourant ces études, de style et de lisibilité variables, qui débusquent
la violence à trois niveaux de l’œuvre, génétique, thématique et poétique. Très
subjectivement, nous avons particulièrement apprécié le travail de J. Sandler
sur l’articulation du discours de l’éloge et du discours de haine, mais on
trouvera également matière à réflexion dans l’article énergique de Jack I.
Abecassis sur la « phénoménologie poétique de la catastrophe que
représentait [aux yeux de Cohen] sa judaïté », qui explique à son sens la
gêne de bien des lecteurs et l’ostracisme encore important dans lequel il est
tenu, en France comme aux États-Unis. Gageons que la cause avancera avec le
prochain colloque de Cerisy, « Albert Cohen en son siècle ». Rendez-vous
est donné d’ici là sur le tout nouveau site, dont l’adresse est
www.atelieralbertcohen.org.
Colette. Cahiers Colette 24, Ateliers (Presses universitaires de Rennes,
2002, 183 p., 18 €). Intéressants inédits de
Colette dans le Mercure musical
(1905) et trente-quatre lettres de Colette Willy, Colette de Jouvenel et plus
simplement et définitivement Colette, à Émile Vuillermoz, de 1907 à 1939. Des
témoignages : Jacques Nam et ses chats, Jacques Porel, Marguerite
Gauthier-Villars. Des études (notamment Nelly Sanchez : Colette et Rachilde).
Commune. La Commune, Bulletin de
l’Association des Amis de la Commune de Paris, 2002, n° 17 (46 rue des
Cinq-Diamants, 75013 Paris ; cotisation annuelle : 19 €). Ce frêle bulletin a le
mérite d’exister, mais, tout de même, lorsqu’on voit qu’il se publie en
province, aidées, il est vrai, par les subventions des Conseils généraux, de
luxueuses revues d’histoire locale développant des thèmes aussi essentiels que le
recensement géographique des clapiers à lapins ou des silos à navets entre 1922
et 1934, on attend encore que la Commune ait, rien que pour elle, une vraie
grande revue. Le mérite de Robert Goupil, animateur de ce bulletin, n’en est
que plus grand. Deux contributions retiennent l’attention dans ce dernier
numéro : Marcel Cerf ressuscite la figure de Joseph Charlemont, champion
de boxe et capitaine de la Commune, qui commanda les Fédérés aux côtés de
Maxime Lisbonne ; Maurice Moissonnier traite de Caulet de Tayac, dont on
chercherait en vain le nom dans le Dictionnaire
du mouvement ouvrier français de Maitron. Ajoutons un petit article d’Yves
Pras paraissant à l’occasion du centenaire de la mort de Zola et rappelant que
le créateur des Rougon fut un anti-communard
convaincu, comme l’avait rappelé Paul Lidsky dans son ouvrage sur Les Écrivains contre la Commune. Citons
enfin les courtes mais pertinentes notes de lecture de Pierre Ysmal.
De Roux. Au signe de la Licorne, n° 4, Dominique de Roux et L’Herne d’avant les
Cahiers (1956-1957) (Société des lecteurs de Dominique de Roux, 36 avenue
Carnot, 63000 Clermont-Ferrand ; 205 p., 20 €). Réédition d’une très large sélection des textes publiés
dans les sept brochures ronéotées de L’Herne,
première tentative éditoriale de Dominique de Roux, avec son frère Xavier et
quelques collaborateurs amis comme Georges Bez, Jean Ricardou, François
d’Argent et Georges Londeix, qui propose ici un historique solide de ce qu’il
appelle « L’Herne mince »,
assorti de documents inédits. Pour les amateurs d’une époque – celle de la
Guerre d’Algérie – et les curieux du parcours de quelques intellectuels et
écrivains qui animeront bientôt les Cahiers
de l’Herne et Tel Quel.
Dumas. Cahiers Alexandre Dumas, n° 29, 2002, Correspondances. Deux cents lettres pour un bicentenaire (Société
des Amis d’Alexandre Dumas, Château de Monte-Cristo, 1 avenue du
Président-Kennedy, 78560 Le Port-Marly ; 415 p., 20 €). Cette livraison des Cahiers Alexandre Dumas serait-elle la
meilleure initiative éditoriale prise à l’occasion du bicentenaire de la
naissance du romancier ? Deux cents lettres (parfois inédites) de Dumas ou
à lui adressées, classées chronologiquement, scrupuleusement an-notées, un
avant-propos de Claude Schopp (coordinateur du projet), une iconographie
discrète mais efficace, un dictionnaire des destinataires, divers index (noms
cités, personnages historiques, œuvres, périodiques, lieux) : plus de
quatre cents pages bien denses, utiles pour la connaissance de la personnalité
et de l’œuvre de Dumas. La correspondance de ce dernier est à l’image de sa
production littéraire, foisonnante, polymorphe, paradoxale. Elle constitue une
biographie en creux de l’écrivain et un complément à ses Mémoires. Dumas semble passer son temps à écrire : pièces de
théâtre, romans, articles, récits de voyages et surtout lettres. À travers ces
courriers à la famille, aux collaborateurs, aux amis, aux employeurs, aux
journaux, aux personnalités de l’époque, se dessine la vie d’un créateur
toujours à sa table de travail et souvent au cœur des plaisirs et des
turpitudes d’une existence quotidienne surchargée de voyages, de procès, de
soucis pécuniaires, d’amitiés, de mésententes, de problèmes et de solutions. Le
style épistolaire de Dumas est à l’image de son style d’écrivain : tantôt
sérieux, tantôt léger, parfois complaisant, parfois révolté, souvent généreux,
toujours pressé, jamais ennuyeux. Ces deux cents lettres, instantanés d’une vie
et d’une œuvre habitées par le mouvement, sont autant de facettes d’un personnage
dont la complexité n’est pas toujours admise du public. Pour preuve, la lettre
n° 99, adressée « Au Rédacteur de journaux parisiens », écrite à
Port-Marly, datée du 10 janvier 1850 et reproduite dans Le Mois du 1er février 1850 : « Monsieur, /
J’apprends à la campagne, où je me suis retiré depuis huit jours, qu’un
journal, on ne peut me dire lequel, m’attribue une part de collaboration au Napoléon, organe de la présidence.
J’ignorais que la présidence eût un organe ; j’ignorais que le Napoléon existât. / Je ne
travaille, politiquement, à aucun journal qu’au journal Le Mois. Mes articles sont signés ; les opinions que j’y
défends sont celles d’un progrès très avancé. / En voici le résumé en deux
mots : / Je crois en Dieu, malgré M. Proudhon ; à la République,
malgré M. Molé ; et à l’honneur de la France, malgré l’alliance avec
l’Autriche, malgré le siège de Rome, et malgré l’abandon de Montevideo. /
Veuillez agréer, etc. Alex. Dumas. » À quand la publication d’une Correspondance générale du grand
Dumas ?
Flaubert. Amis de Flaubert et de Maupassant, n° 10, 2002, Les Œuvres de jeunesse de Flaubert (Hôtel
des Sociétés savantes, 190 rue Beauvoisine, 76000 Rouen ; 103 p., 11 €). On trouvera dans ce numéro
de la revue rouennaise dirigée par Daniel Fauvel certaines des communications
du colloque de décembre 2001 organisé par Yann Leclerc et l’Association
éditrice du bulletin. Ces études accompagnent avec profit la publication
récente des Œuvres de jeunesse de
Flaubert dans la Pléiade et en Folio (Histoires
littéraires en a rendu compte dans un précédent numéro). Les Actes peuvent
en être consultés également en version intégrale sur le site du Centre Flaubert
de l’Université de Rouen : http://www.univ-rouen.fr/flaubert.
Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 135-136, juillet-octobre 2002, Tables et index 1968-2002 (La
Grange-Berthière, 69420 Tupin-et-Semons ; 250 p., 16 €). Index et sommaires de près
d’un tiers de siècle du bulletin des Amis de Gide. Belle longévité, dont peu de
bulletins de Sociétés d’amis peuvent somme toute se targuer. Un usuel dont
l’intérêt dépasse largement le seul univers gidien tant il aborde, en des
facettes multiples, soixante ans d’histoire littéraire. Le plus austère, mais
le plus utile des bulletins de la série.
Indiscipline. La Petite Revue de l’indiscipline, n° 96, automne 2002, Critique de la novPoésie. Littérature et
charlatanisme ; n° 100, novembre 2002, Réda, Ponge, Jaccottet. L’Anthologie de la Pléiade (c/o Christian
Moncel, BP 1066, 69202 Lyon Cedex 01 ; 40 p., 3,40 €). « Revuette »
formée de quelques feuilles agrafées et glissées sous une pimpante couverture
colorée, la PRI a vocation critique,
qu’on se le dise. Farouche moustique, elle s’en prend allègrement à quelques
mastodontes, la première de ces livraisons « quadruples » éreintant
le dossier du Magazine littéraire
consacré en mars 2001 à la nouvelle poésie française, et la seconde disséquant
la partie de la récente anthologie de la Pléiade consacrée au vingtième siècle
sous la houlette de Michel Collot. Tant d’intrépidité a tout pour rendre le
propos sympathique, d’autant que la PRI,
où les articles sont (très) massivement signés par un unique auteur, le
mystérieux « Sébastien », commente également le travail d’autres
publications minuscules. Elle tente ainsi de faire entendre la voix de
« petits-poètes » (Claude Vercey), c’est-à-dire d’auteurs situés à
l’écart des stratégies promotionnelles actuelles et aussi peu visités par la
critique des grands magazines que par les universitaires, mais dont l’histoire
« participe pleinement de l’histoire de la poésie contemporaine ».
Bien des remarques sont justifiées, au regard du dossier du Magazine littéraire, accusé de
« charlatanisme » en raison de sa partialité masquée : dominé
par « l’école de Java », le
numéro n’a pourtant pas été présenté « comme un dossier sur une des
tendances de la poésie française, mais comme un dossier sur la poésie française
contemporaine », ce qui vaut à ce courant l’appelation peu flatteuse, ici,
de « NovPoésie », par allusion au 1984
d’Orwell. Par-delà la polémique, les articles donnés ou évoqués dans la PRI n° 96 prouvent au moins que ce
dossier a eu des lecteurs attentifs. Mais à son tour, ils prennent position, et
ne se contentant pas d’affirmer l’existence d’autres formes de poésie,
indifférentes, notamment, à l’impératif de l’avant-gardisme, leurs auteurs
considèrent que les courants « Java » ou encore
l’« hyper-intellectualisme », la « Poésie action » ou
« sonore » ne constituent pas un « présent digne d’attention ».
On retombe alors sur un discours d’exclusion proche de celui du Coin de table, souvent mis en cause
ici : « nous voulons tout simplement continuer à ne reconnaître que
la poésie en vers réguliers, la poésie en vers libres, et la poésie en prose »,
note Sébastien. Mais vouloir, est-ce pouvoir, et la position est-elle tenable
autrement que fondée subjectivement – ce qui est tout à fait acceptable, mais
ramène le rejet d’autres pratiques ou autres analyses à une pétition de
principe ? La contradiction se tend dans le n° 100, où l’anthologie de
Michel Collot est vivement attaquée, même si le chroniqueur reconnaît que les
exclusions constituent une loi du genre. Lui reprocher de n’avoir retenu que la
poésie « qui a pignon sur rue, celle de l’opinion dominante ou prétendue
dominante » méconnaît la difficulté de la représentativité, et il est
assez vain d’accuser l’auteur de ne pas avoir pris en compte des poètes jugés
aujourd’hui mineurs, mais passibles d’une réévaluation future, au moment même
où l’on lui reconnaît ne pouvoir bénéficier d’un tel recul. Sébastien attaque
en particulier la présence de Denis Roche, Ghérasim Luca et Bernard Heidsieck.
Toutefois, qu’il n’estime pas leur création (qu’il entreprend de
« lire » sans mobiliser le discours théorique et le contexte
performatif qui peut être le leur) ne permet pas pour autant d’invalider leur
inclusion, ne serait-ce qu’en raison de leur influence. Or cet argument d’ordre
historique est récusé au profit de celui de la « qualité
littéraire ». Mais qui la fixe ? L’auteur indique d’Heidsieck que
« ce n’est pas de la poésie ! », tout en précisant qu’il s’agit
là d’un jugement personnel. Encore une fois, la posture réclame donc le droit à
une subjectivité qu’elle refuse aux autres. Face à ce raisonnement en cercle,
on aimerait davantage d’éclectisme dans les jugements. En effet, la PRI se lit avec intérêt : les
auteurs s’y montrent passionnés, ils posent des questions dérangeantes sur le
mode d’un dialogue, et méritent, sur ce point du moins, une audience. Mais pour
gagner en crédibilité, la revue devrait pratiquer davantage la nuance. Sans
perdre sa vocation taraudante, elle doit affiner la qualité de ses études de
texte, qu’il s’agisse de louer Réda ou Jaccottet, ou d’attaquer Roubaud ou
Luca.
Lebesgue. Bulletin des Amis de Philéas Lebesgue, n° 36, septembre 2002
(Mairie, 13 rue Philéas-Lebesgue, 60112 La Neuville-Vault ; 44 p.). Alors
que François Beauvy, l’entreprenant président de l’Association des amis du
poète du Buisson ardent, s’apprête à
soutenir sa thèse de doctorat sur Philéas
Lebesgue et ses correspondants en France et dans le monde de 1890 à 1958 à
l’Université de Paris X-Nanterre au début de l’année 2003, voici des nouvelles
de l’activité de cette association. Dans ce bulletin : des poèmes de
Lebesgue, parfois légers comme La Goutte
d’eau, qui rappelle les poèmes de Fombeure ou de Vildrac que nous
apprenions enfants, plus graves parfois, comme Remembrance, aux accents westphaliens. Deux lettres d’amis :
de Klingsor en 1929, de Jean Royère en 1907. La dernière aurait mérité quelques
commentaires, au moins pour les profanes. De même aurait-il été judicieux de
dire un mot sur l’énigmatique Marguerite Burnat-Provins, la voisine du pagus Vadensis, qui lui adresse elle
aussi une lettre en 1918, sous le déluge du Long Max. Enfin, une étude sur le
Beauvaisis, parue en 1944 dans le volume intitulé Maisons et villages de France.
NRf. Nouvelle
Revue française n° 563, octobre 2002 (Gallimard, 351 p., 15 €). Bonne nouvelle : les
nouvelles sont bonnes, notamment celles de Claudio Magris – aussi efficace dans
la forme courte que dans la longue – et de Don DeLillo. On trouvera également
un dossier sur les écrivains suisses, préparé et présenté par Bernard Comment,
lequel montre lui-même l’exemple dans un texte d’anticipation sur lequel
devraient méditer ceux qui prédisent la fin du papier au profit du support
numérique. On lira avec plaisir Cendrars, avec le texte Café-express savamment et littérairement présenté par Jean-Carlo
Flückiger, et l’article très personnel d’Olivier Rolin – manifestement en verve
en ces mêmes périodes – sur l’écrivain voyageur et manchot. La
« Chronique » de Philippe Murray, La
Fin des haricots est terminée, profonde et désopilante, séduira les
amateurs d’écrits scientifiques à clé un brin azimutés. Gustavo Guerrero fait
rencontrer Rafael Cadenas et Eugenio Montejo :
deux poètes du Venezuela dans la rubrique « L’Air du Temps ». Les
dernières pages dévoilent la première partie du Journal 1971 de Félix Guattari, introduit par l’article « Rêves
journées machines : Guattari », de Jean-Pierre Faye. Ce document
personnel, inédit et étrange, du co-auteur de L’Anti-Œdipe est la perle de la livraison. Le texte, très lacanien,
déborde les marges du journal pour se développer en une sorte de roman psychanalytique,
cruel et poétique en auto-gestation : formidable. De quoi renvoyer, une
fois pour toutes, les petits maîtres de l’autofiction. En 2002, la NRf a encore bien des choses à nous
dire. Bon à savoir.
RDDM. Revue des Deux Mondes, n° 10-11, octobre-novembre
2002 (97 rue de Lille, 75007 Paris ; 312 p., 11 €). La vieille revue bien
(parfois trop) connue des dix-neuviémistes a pris un nouveau départ sous la
direction de Michel Crépu, auteur d’un essai sur La Confusion des lettres en 1999, où il fustigeait les littérateurs
d’aujourd’hui – ce qui n’est pas forcément de bon augure quant au caractère
avant-gardiste de la revue mais promet en revanche une certaine continuité avec
le conservatisme éclairé de la grande époque. Sur le thème « Nouveaux mondes,
nouvelle époque », un dossier parle justement de « vertu et
cynisme », de « L’avenir du christianisme », de démocratie
problématique, etc. Un chroniqueur parle de « postures et
impostures » et Michel Crépu, dans son Journal littéraire, tombe à bras
raccourcis sur quelques auteurs actuels. Il faut aller aux « notes de
lecture » pour trouver une vision quelque peu plus optimiste. Du coup, le
texte d’ouverture, un inédit de Simone Weil intitulé « Amour implicite de
Dieu », résume bien la tonalité d’ensemble : « Quelle félicité
ne serait-ce pas, de recevoir sur le front une pierre lancée par la main du
Christ ! » À défaut de Christ, nos contemporains sauront-ils
apprécier la félicité que veulent leur procurer les lapidations déclenchées par
Michel Crépu ?
RSH. Revue des Sciences humaines, n° 263,
juillet-septembre 2001, Paradoxes du
biographique (BP 149, 59653 Villeneuve d’Asq, 288 p., 23 €). Ce collectif, que domine
une longue et ambitieuse présentation de D. Viart (titrée selon la belle
formule de Baudelaire transmise par G. Macé, « Dis-moi qui tu
hantes »), reprend pour l’accentuer une thèse déjà présente dans un
précédent volume de la Revue des Sciences
humaines paru il y a dix ans et déjà intitulé Le Biographique : l’ensemble des genres littéraires, de l’essai
à la poésie, se trouve désormais investi par « une intention et une
invention biographique ». Parallèlement à un évident retour d’affection de
l’auteur et du sujet dans la critique et la théorie littéraire, le
« biographique » désigne, non un espace conceptuel précis, mais la
privatisation des genres canoniques, peu à peu contaminés par l’autobiographie
et l’autofiction. L’intimisme, la quotidienneté, la spécularité narcissique
s’empareraient des grands récits que nous nous faisions de notre passé et de
notre présent, en surimposant à toute projection collective le spectacle de ce
que Barthes nommait « l’essence précieuse de l’individu ». Comme les
nombreux concepts hyperlarges que la critique récente a produits par dérivation
nominale pour cartographier un champ littéraire en apparence déstructuré
(« le romanesque », « le lyrique », etc.), le
« biographique » vise non seulement à cerner des évolutions
esthétiques propres à la littérature contemporaine mais à constituer un concept
heuristique pratique et facile d’usage (d’où son application à des écrivains du
XIXe siècle dans la
seconde partie du volume). C’est là que le bât blesse : l’ampleur de son
propos fait à la fois l’intérêt et la faiblesse de ce collectif. Le lecteur y
lira en effet des témoignages d’écrivains (P. Bergounioux, F. Bon, C. Ollier)
et des études sur des œuvres contemporaines où le terme de
« biographique » trouve toute sa force et pertinence, mais aussi
d’autres réflexions (sur la dimension autobiographique de l’écriture du roman,
de la biographie, du récit de voyage ou encore de la photographie, etc.) qui
font parfois douter que le mot recouvre autre chose que le vieux problème de la
subjectivité inévitable de toute forme d’écriture. Malgré la richesse lexicale
déployée (« altrobiographie », « interaction
(auto)biographique », « extime »,
« automythobiographie », « alteridentité », etc.), le
concept masque ainsi parfois maladroitement le retour à des interprétations
beuviennes de l’œuvre littéraire, qui ne démériteraient pas à s’avouer comme
telles, mais perdent à agiter de fausses innovations conceptuelles. Mais ces
extensions historiques et théoriques abusives ne doivent pas détourner de la
lecture d’un volume essentiel : on pourra sans honte refuser l’idée d’une
« hybridité » propre au biographique qui dissoudrait toute différence
entre les genres littéraires et les différents pronoms personnels, tout en
s’intéressant aux étranges noces « du devoir de mémoire et du souci de
soi » dans notre culture décidément tourmentée par la question de la différence.
Valéry. Bulletin des études valéryennes, n°
88-89, Valéry, « en somme », Actes
du colloque de Sète, 9-11 mai 2000 ; n° 91, Hélène M. Julien, Retour à la Méditerranée (L’Harmattan,
2002, 370 et 180 p., 30 et 15 €). Le premier volume rassemble les actes d’un colloque organisé à
Sète pour « établir […] un état des recherches » actuelles sur
l’auteur de Charmes. Sous le titre
« L’Exorciste », il s’ouvre sur un hommage de Jacques Réda à Valéry,
et, rare élégance éditoriale, se clôt par une étude de Marie Jovequiel sur les
rapports entre les deux poètes. Entre ces deux bornes, des documents, tels
qu’un article fouillé sur Mme de Rovira, grand amour platonique et juvénile,
longtemps resté mystérieux, des informations sur les rapports du poète avec le
Maghreb et un résumé, par Anne Mairesse, de ses Figures de Valéry. Deux études portent sur la politique, avec un
article sur « L’Idée de Nation », par Nicole Celeyrette-Pietri, et
une mise au point sur les rapports de Valéry et André Lebey, par Micheline
Hontebeyrie, tandis que Masanori Tsukamoto s’intéresse au fragment et que
Pascal Michelucci s’interroge sur la notion d’« ensembles complexes »
en convoquant la réflexion d’Edgar Morin et Clément Rosset. Le tout s’achève
avec un gros dossier sur la traduction où dominent les remarques d’Éliane Dalmolin
qui, sous le titre « Induire, traduire, séduire », compare trois
versions anglophones des Pas. Même
éclectisme dans le second volume, où le thème méditerranéen sert de fragile et
un peu inutile prétexte pour réunir des études qui n’ont que rarement à voir
avec ce grand « dispositif à faire de la civilisation ». On y a
cependant retenu une étude de Serge Bourjea sur l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, un texte d’Anna-Louise
Milne sur Paulhan et Valéry, et un article de Paul Ryan sur le motif pictural
de la fenêtre, qui passe de considérations thématiques convenues à une
réflexion pertinente sur les métaphores de l’ouverture de la pensée et de ses
chantiers, ainsi qu’un texte de Valerio Magrelli sur Valéry et la photographie,
qui déçoit par sa rapidité, mais relie le poète à de nombreux théoriciens
contemporains, confirmant la prégnance des questionnements du père de Teste, et
relançant ainsi la réflexion.
[Matthias Alaguillaume,
Claudine Brécourt-Villars, Alexandre Gefen, Jean-Jacques Lefrère, Muriel
Louâpre, Hugues Marchal, Jacques Noizet, Gilles Picq, etc.]
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Baudelaire. Lectures des « Fleurs du Mal »,
sous la direction de Steve Murphy (Presses universitaires de Rennes, 2002, 349
p., 17 €).
Succédant à La
Légende des siècles, Les Fleurs du Mal sont à l’Agrégation. Steve Murphy
orchestre un concert qu’exécute un éventail de virtuoses aux timbres variés.
L’épaisseur de la partition, sa complexité, voire son abstraction, feront
reculer les plus timides, mais, habité par une passion franche, le résultat,
transcendant le souci d’une préparation anxieuse de diplôme, devrait intéresser
toute âme sensible à la recherche littéraire la plus exigeante. Quant aux
candidats voués à diffuser un savoir sur ce poète au centre du siècle 19, ils
trouveront ici, évohé ! Dix-neuf
mises au point, pleines d’ouvertures analytiques pénétrantes. Impossible,
certes, d’analyser ici les dix-neuf fleurs d’un livre aussi riche et
substantiel que dense et élaboré. À retenir tout particulièrement, les
« bribes de problématiques en guise d’introduction », l’article de
l’incontournable Pierre Laforgue qui confronte les éditions de 1857 et de 1861
quant à l’évolution de Baudelaire sur les plans de l’historicité et de la
modernité du recueil, ainsi que les articles de Patrick Labarthe, Bruno Claisse
(pratique naturaliste de l’artifice) et John E. Jackson. Les mises au point
accessibles et intéressantes ne manquent pas : Bordas (l’expression
métaphorique), Judith Wulf (l’adresse lyrique), Joëlle Gardes-Tamine
(rhétoriques et prosodies). Bien que conjecturale, l’étude sur la forme du
sonnet par Benoît de Cornulier vaut aussi pour ce rappel du traitement 6-6 de
l’alexandrin qui ne manque pas de déniaiser le lecteur. Quelques
réserves : l’idée de James Lawler, comme quoi la section Spleen et Idéal se fonderait sur un
système d’alternance dialectique de cinq et trois poèmes, tend à appauvrir la
lecture et la part d’ambivalence des compositions. L’idée de recoupement entre Phares, Muse malade et Muse vénale est fragile. Et sur le plan
numéral, que penser du cas Un fantôme,
où nous avons un seul poème selon la numérotation romaine, mais quatre
sonnets ? Le poème Châtiment de
l’orgueil peut certes contraster avec les précédents, L’Homme et la mer et Don Juan
aux enfers, mais ce contraste n’en suppose pas un second entre les trois poèmes
et les cinq précédents. La délimitation d’une partie centrale sur les fantasmes
amoureux tend à exclure, dans l’édition de 1861, Tristesse de la Lune et Les
Chats. Pourquoi ce choix ? Elle recoupe surtout le grand défaut des
Baudelairiens qui insistent trop sur la réalité de cycles amoureux non affirmés
dans le texte, quand on ne peut mettre en doute la très forte continuité d’une
allégorie mentale de la Beauté qui traverse tout le recueil en incluant
d’autres poèmes, dont La Muse malade, La
Muse vénale, La Beauté, L’Idéal, La Géante, Le Masque et Hymne à la Beauté. Enfin, si l’article
de Mario Richter vaut pour la finesse de la microanalyse, le présupposé d’un
Baudelaire antidualiste est pour le moins confus, peu développé et peu en
accord avec le dualisme explicite d’auteurs comme Rimbaud et Baudelaire. Une
quatrième partie compte cinq lectures surfines de poèmes, en particulier celles
sur De Profundis clamavi (G.
Kliebenstein) et À une mendiante rousse
(A.-E. Berger). Marc Dominicy dévoile la médiation de la nouvelle de Poe Le Cœur révélateur quant à la genèse du
sonnet Le Guignon et s’en sert pour
justifier d’autres relevés de l’influence de Poe dans le recueil des Fleurs du Mal, en particulier en ce qui
concerne la fantasmagorie du poème Les
Sept vieillards et l’allusion aux insectes dits
« horloges-de-mort » dans L’Horloge
et L’Imprévu notamment.
Dix-neuvième siècle. L’Invention du xixe siècle. II. Le xix e siècle au miroir du xxe siècle, textes
réunis et publiés par Alain Corbin, José-Luis Diaz, Stéphane Michaud et Max
Milner, préface de Maurice Agulhon (Klincksieck/Presses Sorbonne nouvelle,
2002, 312 p., 25 €).
Issue éditoriale d’un colloque organisé par la Société des études romantiques
et dix-neuviémistes (Sorbonne-Université de Paris-7, octobre 2000), cet ouvrage
vient compléter le programme d’enquête ouvert en 1999 par la publication du
tome I, Le xixe siècle par lui-même, chez le même
éditeur. Il s’agit cette fois d’interroger le xixe siècle à partir du xxe
afin de prendre la mesure des lignes de force, intellectuelles et artistiques,
qui ont contribué à structurer, ou plus humblement à alimenter, les idées, les
discours, les formes, les modèles, et peut-être même les valeurs du xxe siècle. La perspective
adoptée est donc de continuité, de prolongement d’un siècle à l’autre. Mais on
verra qu’elle peut être renversée. Guidée par un comité de pilotage des plus
exigeants, l’entreprise vaut par sa grande variété disciplinaire et par la
rigueur des questionnements qu’elle met en ordre et en regard les uns des
autres. En effet, la diversité des approches et des méthodes fait l’indéniable
richesse de cette réflexion collective : l’historien des mentalités
s’associe au littéraire, lequel tend la main à l’historien des idées, qui, à
son tour, passe le relais au spécialiste des arts plastiques et au philosophe.
Bel exemple de concorde pluridisciplinaire – que reflète l’organisation interne
de l’ouvrage – pour l’examen attentif et passionné d’un objet dont l’unité ne
saute pas aux yeux, tant s’en faut : le xixe
siècle. D’ailleurs, dans quelle mesure peut-on ici parler d’« objet »
d’étude ? Telle est la question qui sous-tend, en les orientant, les
contributions rassemblées dans cet ouvrage. Car il importe de créer en
l’occurrence un champ de recherche et d’application, de forger un lieu épistémologique
qui rendent légitime le croisement des disciplines et des points de vue. Le
pari tire parti d’un recul temporel, qui trace comme une limite, un poste
d’observation d’où envisager un siècle – c’est-à-dire un découpage strictement
chronologique qui, en soi, ne présente aucune garantie d’unité, aucun fondement
heuristique, ce dont nous avertit Stéphane Michaud dans l’avant-propos. La
lecture des différentes études qui composent le volume démontre, du moins pour
les plus informées et les plus pertinentes d’entre elles, que le xixe siècle, défini comme un
ensemble culturel cohérent, est construit à partir d’un xxe siècle, dont les attentes et les choix
décident à bien des égards d’un objet qu’ils concourent à rendre intelligible
en hiérarchisant les discursivités et les valeurs qu’on se plaît à lui
reconnaître. Travail de reclassement donc, et processus de requalification par
lesquels le xixe
siècle est « réfléchi » au « miroir » du xxe, c’est-à-dire absorbé,
réapproprié, inscrit dans une profondeur de champ qui est aussi un champ de
résonance et d’écoute. Les articles de Jean-Pierre Chaline, sur la place du xixe siècle dans le Petit Larousse et les manuels d’histoire du xxe siècle, d’Alain Pagès, sur la postérité de
Zola dans l’entre-deux-guerres, et de Jean-Louis Cabanès sur les partages
constitutifs de l’orientation critique de Thibaudet, éclairent – selon des
voies au demeurant rigoureusement distinguées, et entre autres contributions de
qualité – ces déplacements qui font de la continuité supposée
« naturelle » un lieu d’interrogation historique, voire de suspens
critique, qui atteste l’aptitude des positions contemporaines à poser, dans la
distance ou la proximité, un objet refaçonné, réinvesti en fonction des valeurs
requises ou souhaitées par le moment présent. À ce point d’articulation, on
constate que la perspective du prolongement, d’un siècle à l’autre, se
renverse, ou du moins se neutralise : le cadre de réflexion ou de
« réverbération » du xxe
siècle devient le lieu d’un rapport qui, en révélant le xixe, porte au jour également les valeurs
distinctives du xxe
conçu comme moment historique. Réciprocité des éclairages, qui parfois conspire
à substituer à la matière historique du xixe
la forme simplificatrice du mythe, comme le montre l’étude d’Alain Vaillant sur
« Le Sacre moderne de la littérature ». De même, Françoise Melonio,
s’interrogeant sur le « retour » des libéraux du xixe, illustre parfaitement
le fait que la pensée libérale travaille notre Histoire mais aussi que notre xxe siècle a retravaillé,
c’est-à-dire remanié, les thèses de la pensée politique héritées du siècle
précédent. Ce que la métaphore un peu usée de « miroir », retenue
pour le sous-titre de cet ouvrage, laisse entendre se traduit en termes
résolument ambigus : révélation d’une part, pleine vision d’une image
nettement découpée, et d’autre part gauchissement, déformation optique qui, en
donnant l’illusion d’une projection objective, renverse les repères et les
valeurs. Le xixe
siècle inventé par le xxe
est encore et toujours une part du xxe
siècle en train de se faire, « dans un mouvement […] global de mémorisation
culturelle » (Jean-Marie Goulemot), qui impose de prendre en compte
l’historicité des pratiques et de récuser les mirages de l’historicisme.
Fantôme.
Poe, Villiers de L’Isle-Adam, Lorrain,
Dujardin, Rodenbach, Naissance du fantôme, textes réunis et présentés par
Jean-David Jumeau-Lafond (La
Bibliothèque, 2002, 201 p., 14,5 €).
De la seconde moitié du xviiie
à la fin du xixe
siècle, la littérature européenne est traversée par la figure insistante du
fantôme, dont les métamorphoses accompagnent, en négatif, les évolutions d’une
société qui s’industrialise et les mutations d’une culture qui se laïcise.
Comment comprendre ce goût jamais démenti pour les spectres et les apparitions,
quelles significations et quelle valeur accorder à cette passion de l’au-delà,
telles sont les questions que pose la petite anthologie Naissance du fantôme (titre démarqué d’un récit de Mauclair inséré
dans le présent volume) et auxquelles elle permet, à bien des égards, de
répondre. Les textes rassemblés ici sont divers, mais tous ou presque relèvent
d’un champ et d’une période nettement segmentés : la littérature française
de la fin du xixe
siècle, aussi baptisée ère fin-de-siècle. À l’exception d’un conte d’Edgar Poe
(Morella), datant de 1835, les autres
récits – qu’ils soient de Villiers, de Lorrain, Kistemaeckers, Dujardin,
Mauclair, Rodenbach ou Victor-Émile Michelet – apparaissent comme
symptomatiques d’une sensibilité et d’une esthétique qui, faisant litière des
prescriptions réductrices du Naturalisme et du Scientisme, se tournent vers ce
maître du mystère et du surnaturel que fut l’auteur vénéré des Histoires extraordinaires. Le modèle
est, en effet, clairement identifiable ; il distille ses motifs
symboliques et ses stratégies narratives d’un texte à l’autre, assurant du même
coup la perpétuation d’une protestation – devenue très vite formule de
ralliement – contre les catégories de la raison raisonnante, la dictature du
réel, et surtout l’extension hégémonique du matérialisme, qui dépouille de tout
secret le phénomène de la mort et annihile les opérations impalpables de la vie
de l’esprit. Jean-David Jumeau-Lafond montre bien, dans sa courte préface, que
ces récits, que l’on pourrait hâtivement ranger dans la rubrique des œuvres
fantastiques, sont bien plus que de superficielles tentatives de maniement des
effets d’épouvante ou l’orchestration d’une scénographie démoniaque et
occulte ; ils s’apparentent à une requête adressée à l’esprit, dès lors
appelé à comparaître, à se manifester, à se produire. La littérature prend
ainsi en charge, sur fond de déshérence religieuse, cette question principale,
qu’elle contribue à formuler : quelle est la puissance créatrice de
l’esprit et de ses facultés (comme l’imagination) à une époque où tout conspire
à leur dénier une réelle efficience ? La problématique est ancrée chez
Poe, liée au destin de l’identité personnelle après la mort, ainsi que
l’atteste Morella. Elle se redéploie
dans Véra de Villiers, où s’affirme
le triomphe des Idées, véritables « êtres vivants », sur l’inerte
tombeau du monde de la matière. Mais cet « idéalisme » vainqueur, qui
risque toujours de verser dans la profession de foi naïve, s’infléchit et,
pourrait-on dire, se réfléchit. Car, loin de se diluer dans les mirages d’une
croyance maintenue coûte que coûte, l’appel adressé à l’esprit se fait écho de
la vocation artistique même, résonance intime de l’opération poétique qui, en
cette fin de XIXe,
fonde sa magie sur les pouvoirs de la métaphore et du symbole. Ce que cette
précieuse anthologie donne à voir et à comprendre, en proposant Réclamation posthume de Lorrain ou La Dharana de Dujardin, texte dédié à
Mallarmé, et qui nous oriente dans le sens de « l’éternelle science
magique » faisant advenir le rêve par « la pensée d’évocation ».
Et le récit de Mauclair, Naissance de
fantômes, ou celui de Rodenbach, « La chambre parallèle », qui
pose, in limine, que cette chambre
« n’est vraiment qu’une âme extériorisée », illustrent l’axiome que
Victor-Emile Michelet formule au seuil de L’Inquiétante
Rose : « Toute créature, tout objet ne peut être pour nous qu’un
symbole susceptible de générer une émotion. » Le fantôme est la figure
symbolique choisie pour susciter ce « spectre » émotionnel mais aussi
pour régénérer l’énergie spirituelle défaillante, que l’Art se doit
d’entretenir. Complétée de documents annexes – tels notamment ce texte de
Jean-Paul Avice sur « Marville et les fantômes du réel », qui montre
en quoi la photographie peut être aussi mise au service de la captation du
sur-naturel –, cette anthologie a le double mérite de situer clairement un
problème et de proposer une exploration guidée des territoires superposés de
l’idéalisme et du symbolisme.
Histoire littéraire. Luc
Fraisse, Les Fondements de l’histoire
littéraire de Saint-René Taillandier à Lanson (Champion, 2002, 720 p., 105 €). Titre ambitieux pour un imposant
volume : à dire vrai, pourtant, l’ouvrage de Luc Fraisse est moins une
histoire de l’histoire littéraire au xixe siècle
que l’agencement habile de deux monographies. L’une est consacrée au très
méconnu Saint-René Taillandier, qui a laissé de nombreux cours inédits
récemment retrouvés, et l’autre au célèbre – mais pas nécessairement connu –
Gustave Lanson. Outre ces deux auteurs, un chapitre évoque l’importance de la
surprenante Histoire littéraire d’Italie
de Pierre-Louis Guingené (1811-1819). L’ensemble forme une mise en perspective
détaillée et utile des préoccupations et des intérêts des fondateurs de la
discipline. Le propos, toutefois, n’est pas archéologique. Luc Fraisse a le
souci constant, parfois même didactique, d’indiquer combien Lanson et ses
prédécesseurs ont peu mérité les reproches qui leur ont été faits. Non,
souligne Luc Fraisse, ils n’ont pas délaissé les grands écrivains au seul
profit des minores, ils n’ont pas
privilégié le découpage en siècle calqué sur celui de l’histoire politique
(Taillandier reproche précisément à ses prédécesseurs de « s’enfermer dans
quelque grande époque et de n’en pas sortir »). Ils ont en revanche su
échapper à l’analyse réductrice de l’œuvre comme reflet du social ; ils
ont été au plus près du sens des textes tel que l’histoire permet de
l’approcher. On peut donc oublier le « procès en positivisme » que
fit Barthes à l’histoire littéraire : bah, c’est assez inutile. Tout ceci
est parfaitement informé et clairement présenté. L’index des notions critiques
est d’un grand intérêt, et c’est une habitude heureuse qui semble en répandre
l’usage dans les travaux académiques. Mais, en l’espèce, il semble avoir été
rédigé un peu à la hâte : une expression comme « l’érudition révèle
les coulisses de l’histoire littéraire » renvoie à une entrée Coulisses, et « cette question en
forme de pastiche narquois » suscite l’entrée Pastiche. En revanche, pour faire bonne mesure, le plagiat, bien
cerné ici, n’apparaît pas dans la liste des termes indexés. Une bibliographie
rythme le développement de l’histoire littéraire de 1733 à 1933. Elle comporte
494 références, mais s’y mêlent « des documents de toutes sortes […] dont
on peut reconstituer qu’ils ont exercé une influence sur la compréhension de la
nouvelle discipline ». C’est trop ou trop peu dire, et pourquoi citer En marge des vieux livres, ce savoureux
divertissement, comme seul ouvrage de Jules Lemaître, et rien sur l’étonnant
Gendarme de Bévotte dont le Don Juan
faisait pourtant l’histoire littéraire d’un grand thème. On s’étonnera
également de la maigre place réservée à la littérature comparée,
potentiellement concurrente de l’histoire littéraire à la fin du xixe siècle. Reste une
question de fond. La guerre de 1870 et le nouveau contexte induit par la
Quatrième République ne modifient-ils pas plus nettement que Luc Fraisse ne le
laisse entendre le rôle de l’histoire littéraire ? La dimension nationale,
voire nationaliste, de l’Histoire de la
littérature française de Lanson est peu saisie. L’index ne ménage aucune
entrée à des notions comme France, Identité ou Nation. Or l’entreprise de
Lanson prend son sens avant tout dans sa tentative de décrire « le passage
continu de l’âme française du xe au xixe siècle » et de construire
l’éternité du « génie français », afin de rassurer la France sur
« l’inquiétude que nous nous étions forgée, avec le concours empressé de
quelques étrangers, d’être une nation irrémédiablement en décadence ».
Pour Lanson, le génie de Molière « n’est que les qualités françaises
portées à un degré supérieur de puissance et de netteté », comme celui de
Voltaire est « un des exemplaires les plus complets et les plus curieux
des qualités et des défauts de la race française ». L’histoire littéraire
est ainsi passée du tableau au panorama. Elle a cherché à lire un vaste
paysage continu, des origines à l’heure présente. Cette vision d’ensemble de la
littérature est celle d’une carte d’état-major. Elle donne très exactement la
mesure de la révolution lansonnienne : elle est contemporaine du passage
de la conscription au service militaire pour tous (entre 1872 et 1905), et à un
renouveau du patriotisme : grâce à l’histoire littéraire, les mânes des
auteurs du Grand Siècle ont pu se pencher sur les sillons sanglants de la
Grande Guerre.
Romans. Hélène Gaudreau,
François Ouellet, Cent romans français
qu’il faut lire (Nota Bene, 2002, 315 p., 14,90 €). Dans l’état de pissotière où
palpite à présent l’édition, chacun tremblant devant les poursuites et les
procès plus encore qu’en 1857 sous Pinard et Badinguet, il est douteux qu’un
livre senti jamais paraisse. Alors, on parle de romans légèrement, ou l’on tape
sur le confrère. Ça n’engage guère. Faut-il lire des romans ? Les auteurs
supposent le problème résolu. Lesquels, alors, parmi les Français ?
Question épineuse. « Un travail amusant pour quelqu’un qui aurait du
loisir, et qui ne craindrait pas de traverser et de remonter quelquefois le
torrent des opinions reçues, serait la révision des arrêts portés par les
contemporains ou la postérité, qui n’est pas toujours si équitable qu’on veut
bien le dire, sur une foule d’auteurs et d’artistes : plus d’un de ces
jugements serait cassé à coup sûr », écrivait Théophile Gautier, dont la Mademoiselle de Maupin figure dans cette
liste avec des résumés parfois assortis d’un extrait. État des lieux
majoritairement consensuel, même pour les derniers titres cités, choix les plus
risqués (derniers de la chronologie :
La Moustache (1986) d’Emmanuel Carrère, Les
Champs d’honneur (1990) de Jean Rouaud, Sa
femme (1993) d’Emmanuèle Bernheim). Il y a des bourdes : ainsi imputer
le suicide de Javert au fait que, sauvé par Jean Valjean, Javert se serait
senti déshonoré ? Non : dé-moralisé ! C’est tout le système
éthique, la vision du monde de Javert qu’explose l’étrange bonté de l’homme
traqué. Scandale logique, moral, aussi violent pour ce policier fervent que,
pour un physicien à un étage élevé du CNRS, voir passer un essaim d’éléphants
ailés. On se défenestre à moins. La mort de Javert répond, symétriquement, à
l’émoi de Jean Valjean lorsque, au début de l’histoire, l’évêque affirme aux
gendarmes que les chandeliers crus volés furent donnés. Ces mots bénins
changent le forçat, le remuent au point que les mille pages suivantes
s’ensuivent. Il aurait pu en mourir, s’il avait eu un système de pensée aussi
dur, aussi fragile, que celui du flic misérable. Mais Jean n’en avait pas. Sa
pensée était un solide chaos. Ça le sauva. Détendons-nous, des chiffres. Le xxe siècle, 58 titres,
supplante le xixe, 27,
le xviiie, 9, et le xviie, 4 ; reste 2 pour
Perceval et Gargantua, auquel, pour initier à Rabelais, Pantagruel (rédigé avant) eût été préférable. Balzac gagne au
nombre de titres avec trois (La Peau de
chagrin, Le Père Goriot, La Cousine Bette) tandis qu’Hugo triomphe au
nombre de pages (Les Misérables +
Notre-Dame de Paris, ça chiffre). Au lecturomètre des bouquins lus dans cet
amas, le pourcentage gaudreau-ouelletien est de 66. Il y en a un dont nous
ignorions jusqu’au titre, Les Javanais
(1939) de Jean Malaquais. Le Bavard
(1946) de Louis-René des Forêts, L’Apprenti
(1946) de Raymond Guérin, sont des romans où le sang circule. Pas dans
l’assommant Paul et Virginie ;
Étiemble était écœuré de sa bêtise, et Isidore Ducasse confiait :
« Autrefois cet épisode, qui broie du noir de la première à la
dernière page, me faisait me rouler sur le tapis et donner des coups de pieds à
mon cheval en bois. » Les gosses de 2003 n’ont plus de cheval en
bois ? Bon, mettons une souris sans fil, ça casse aussi. En revanche, le
plus roman des « Contes et romans » de Voltaire, Candide, que Germaine de Staël aurait voulu abolir, brille ici par
son absence. Gageons qu’il le doit au caractère capricant
du récit, qui le recommande de lui-même. L’appât, non d’un ordre de lire – il faut ! – mais d’une censure
sévère, a son prix. Même chose pour Sade, dont Aline et Valcour est tout de même plus instructif que la Julie de Rousseau. Est-ce en sarcasme
aux cendres de Breton qu’on les remue en flétrissant Nadja du nom de roman ? Ou pour proscrire en silence
Montherlant et ses Garçons qu’on
suggère roman Le Paysan de Paris
d’Aragon au lieu des Aventures de
Jean-Foutre la Bite ? Ces substitutions marquent la déchéance du
genre, que le Goncourt à Quignard vient de sanctionner : on revient enfin,
en France, à la définition du roman comme « écrit en langue romane ».
Avec ses vanités peut-être concertées – on n’était pas moins pervers,
naguère, dans les fameuses toilettes de la gare d’Émichard –, ce C’est mon choix presque sans surprise
propose un jeu de société valable, simple détente, à recommander aux oisifs
ainsi qu’aux réactifs, qu’il encouragera à brandir leur propre sélection au nez
des partenaires en triviale poursuite.
Valéry. Paul Valéry,
André Fontainas, Correspondance
1893-1945 : Narcisse au monument, édition, introduction et notes
établies par Anna Lo Giudice avec Entrée au
monument par Leonardo Clerici, de
l’Istituto di Skriptura, Bruxelles (Félin,
2002, 300 p., 25 €).
Ahurissante préface de Leonardo Clerici, véritable « monument », en
effet, de pédantisme prétentieux, d’hermétisme bouffon et de bafouillage
pseudo-mallarméen à perte de vue : « Entre l’intention et ce qui est
entendu nous avons le sens interne ou externe de Brutus, c’est la forme ou la
cognition précédente ou verticatione du philosophe Alzahen, la jantasia
cataleptica du stoïcien Cicéron par son âme platonicienne ou avicenienne, forme
de toute nécessité de sculpter, l’aspecto […]. » Tout y passe : Pindare,
La Fontaine, Bayle, Marinetti, Gobineau, Paulhan et tutti quanti. Inutile d’essayer de traduire cela en français, la
cravache de Barbey d’Aurevilly s’impose : « Il commande au lecteur
l’hilarité – et la fuite ! » Cette correspondance inédite de Valéry
est pourtant fort importante : 317 lettres, dont 194 de Valéry. Celui-ci
resta toujours fidèle à son ami de jeunesse Fontainas, avec qui il communiait
dans le souvenir de leur maître commun Mallarmé. Les réponses de Fontainas
montrent un ami attentif, qui met très haut l’art de son correspondant, ce qui
ne l’empêche point de faire des réserves sur tel ou tel de ses poèmes.
Certaines lettres de lui sont assez piquantes, comme celle sur le mariage de
Marie de Heredia. D’autres cherchent à recommander tel ou tel de ses protégés,
ou bien voudraient susciter un article sur la poésie de Fontainas, article que
Valéry n’écrira jamais… Particulièrement intéressantes sont les lettres de
Valéry de 1895 à 1900, d’un tour très personnel et d’une grande indépendance d’esprit,
notamment celles qui concernent un voyage en Angleterre. Signalons un certain
nombre de missives macaroniques extrêmement débridées, et des poèmes de
circonstance, où l’auteur de M. Teste
se délasse (textes qui ont fait l’objet d’une amusante plaquette clandestine,
parue vers 1985, Poèmes macaroniques et
autres textes inédits, À cent lieues du quai Conti et de la rue de
Villejust, non mentionnée dans le livre – on la trouve pourtant de temps à
autre chez des bouquinistes). À partir de 1920 et surtout de l’entrée à
l’Académie, l’intérêt fléchit un peu : Valéry s’affirme sans cesse
débordé, ahuri, mort de fatigue, ce qui lui permet de se défiler habilement –
refrain que l’on retrouve dans nombre de ses autres correspondances. Quant à
l’annotation d’Anna Lo Giudice (épouse, sauf erreur, du charabiaïsant
préfacier), elle est souvent inexacte et parfois incomplète. On ne saurait dire
que l’époque lui soit vraiment familière, ni qu’elle ait une parfaite
connaissance des textes symbolistes et autres : le Mercure de France est qualifié de « journal », et
Ollendorff d’« éditeur des Symbolistes » ; la première d’Ubu roi aurait suscité « de vraies
cabales », tandis qu’Idylle saphique
serait un décalque de la relation de Liane de Pougy « avec Renée
Vivien », ce qui eût bien surpris l’illustre horizontale ; Fargue,
lui, aurait adhéré à des mouvements « comme le cubisme, le sensationnisme
ou le simultanéisme » ; le poète naturiste Albert Saint-Paul se voit
bizarrement découper, en note, en deux auteurs : Henri Albert et
Saint-Pol-Roux (sic). Valéry lui-même est traité comme un enfant de la
maternelle, par une note assurant qu’il aurait « découvert
Nietzsche » grâce à un article de Gide paru en 1899 : un certain
Henri Albert n’avait-il pas, dès 1898, entrepris de publier tout Nietzsche au
Mercure de France, en traduction française ? L’annotatrice a dû aussi
avoir accès à des documents inédits d’un extraordinaire intérêt, car ils lui
permettent d’affirmer que le fameux baron Jérôme Pichon, que les dictionnaires
donnent comme mort en 1896, était bien vivant en 1910, ou bien que les
Impressionnistes existaient déjà en 1860, mais oui, puisque Théophile Silvestre
« publia le premier écrit sur les peintres impressionnistes : La Nouvelle Peinture (1860) ». En
revanche, telle lettre de Louÿs à Natalie (et non Nathalie, s.v.p.) Barney,
donnée ici comme inédite, ne l’est point, ayant été publiée par celle-ci dans Aventures de l’esprit. On aurait aussi
pu signaler que sept lettres non localisées de Valéry avaient figuré sur le
catalogue de la vente Marguerite Milhau (Hôtel Drouot, 21-22 février 1927) et
que les fac-similés du catalogue permettent de corriger la copie parfois
fautive de Fontainas. Ne laissons pas se perdre une merveilleuse annotation
suspendue à cette phrase de Valéry : « Très émigration lui aussi, un
peu Coblenz », ainsi glosée : « Lévy Coblenz, peintre élève de
Lequien » ! Mme Lo Guidice n’a certainement jamais entendu parler de
l’armée de Coblence, pas plus que de Francis Carco (« à Carno [sic] ou à
Derème »). Elle semble par ailleurs un peu brouillée avec le latin :
« Heredia nube » est bravement traduit par « Heredia
nuage », alors qu’il s’agit d’un démarquage du fameux « Tu, felix
Austria, nube ». Plus loin, « in naturalibus » est traduit par
« dans la nature », et « maxima debetur virgine
reverentia » par « on doit aux inédits une révérence
virginale » ! Certaines notes, en revanche, manquent : sur
Krackanthrope, ami de Jammes, sur le « glaïeul de Pulchérie »
(demander au préfacier ?) ou sur l’auteur d’Outre-mer, non identifié ici, etc., etc., etc. Nous ne pouvons tout
épingler, faute de place : l’Istituto di Skriptura a visiblement du pain
sur la planche. « Grand roi, cesse de vaincre… » Restent heureusement
les lettres des deux écrivains, dont cette édition a, soyons juste, le mérite
de révéler le texte, qui est souvent un document de premier ordre. Le volume
est d’ailleurs d’un bel aspect, et correctement imprimé.
Zola. Henri Mitterand, Zola, tome III, L’honneur 1893-1902 (Fayard, 2002, 864 p., 37 €). Henri Mitterand ouvrait récemment
le colloque Zola du centenaire en déplorant l’ignorance honteuse et le facile
dédain trop souvent manifestés à l’égard du dernier commémoré de 2002.
Snobisme, réductionnisme scolaire, incapacité à lire l’œuvre indépendamment de
la bannière publicitaire du « Naturalisme », les raisons ne manquent
pas de méconnaître Zola. Ce sont désormais de mauvaises raisons, pulvérisées
par les trois volumes d’une biographie remarquable, qui permettra à tous ceux
que la critique universitaire déroute d’accéder tout de même à la complexité et
au génie de cette œuvre. Ce n’est pas la moindre des qualités de ce troisième
et dernier volume que de parvenir à faire vivre pour le lecteur à la fois
l’homme et le créateur, dans une sorte de courant empathique. On a beau croire
que l’on connaît par cœur le personnage et les circonstances de sa vie, on sort
de ce texte séduit et admiratif, comme de la rencontre d’une chimère. Fi de la
caricature de l’écrivain embourgeoisé assoupi dans une routine domestique, du vieillard
émoussé par les satisfactions d’une paternité tardive ! Nous sommes un peu
dans la situation de ces jeunes gens de 1898 qui, au sortir d’une revue
symboliste ou d’un salon, découvrent soudain Zola, qu’ils croyaient vieux et
d’un autre âge, qui font cercle autour de lui et le reconnaissent, malgré tout,
des leurs. Alors voilà, Zola est resté vivant jusqu’au bout, et c’est ce que
l’on découvre à lire Henri Mitterand : plus qu’un « moment de la
conscience humaine » (dixit Anatole France aux obsèques), un génie
profondément humain et définitivement vivant. À bien y regarder, le Zola de la
fin du siècle étonne par la richesse et la variété de son activité et de ses
projets. C’est sans doute l’apport factuel le plus important de ce
volume : art lyrique, théâtre, photographie… Écrivain curieux et polémiste
enragé, le Zola dernière manière que nous dévoile Henri Mitterand est un
artiste complet, que nulle forme d’art ne laisse indifférent. Un Hugo
finalement, mutatis mutandis –
photographie ou dessin, le medium diffère,
la passion de la saisie, de l’exploration des mondes visibles et invisibles demeure.
La réhabilitation d’aspects occultés ou mal connus de la production de Zola
passe également par le souci de trouver un angle de vue pertinent pour
comprendre les grands massifs postérieurs aux Rougon-Macquart, les cycles des Trois
villes, les Évangiles, dont
l’auteur cherche à dégager la logique propre et le rôle dans l’évolution
intellectuelle de Zola. Non, l’homme de Germinal
n’a pas perdu la main, ou la méthode, bien au contraire. Il est en route vers
autre chose, il se jette consciemment dans des explorations, des
expérimentations thématiques et formelles dont il aperçoit fort bien les
dangers, pour passer finalement outre, par ennui de la formule et goût de
l’invention. Le soupçonnait-on ? Zola est un chercheur, un explorateur des
formes, mais non de ceux qui assemblent un meccano subtil pour techniciens du
roman. Il sait bien, il pressent que la forme de l’œuvre secrète une sorte de
pensée en acte, inaccessible à l’analyse des philosophes, et que ce territoire
de la forme est encore largement inexploré. Et naturellement il y a l’Affaire
Dreyfus. On l’attend évidemment un peu, au risque de passer vite sur les
ouvrages contemporains, Paris
notamment. Là encore, on découvre autre chose que ce que l’on croyait savoir.
Certes, Henri Mitterand ne révolutionne nullement l’histoire de l’Affaire mais,
s’appuyant sur les nombreux travaux existants, il définit soigneusement ce sur
quoi il a à apporter un éclairage neuf : la place et le rôle de Zola. Les
chapitres consacrés à l’affaire sont simplement éblouissants, les meilleurs,
sans doute, des trois tomes. Henri Mitterand fait passer sur la grande scène de
l’Affaire les acteurs rassemblés en différents réseaux aux configurations
mouvantes, faisant apparaître un Zola à la fois central par son pouvoir et
marginalisé dans les stratégies que l’on construit autour de lui et parfois
sans lui, conscient d’être utilisé autant qu’il sert, et fier d’avoir été
vraiment un homme libre, non pour avoir pris des décisions audacieuses, mais
pour avoir accepté avec lucidité et sérénité les contraintes et les forces qui
s’exerçaient sur lui. On aura compris que dans cette biographie au long cours,
ce troisième tome nous a paru renouer avec la vivacité et la diversité du
premier, sans doute parce que l’auteur y avait davantage d’analyses nouvelles à
apporter, mais aussi parce que la variété des activités de Zola engendre un
effet de mouvement, d’animation particulièrement inattendu chez un écrivain que
d’aucuns préfèrent caricaturer en bourgeois rangé. La réussite de l’ouvrage se
mesure à la frustration du lecteur lorsqu’il arrive aux dernières pages.
L’ouvrage s’arrête en effet net sur les obsèques de Zola, avec un épilogue
présentant prudemment les éléments de l’enquête inachevée sur les causes de la
mort de l’écrivain. Et on se prend à s’interroger, comme au sortir d’une saga
romanesque : mais que vont devenir Jeanne, Jacques, Denise et
Alexandrine ? Qui écrira une suite, un « Zola après Zola » ?
Notes de lecture
Apollinaire. Apollinaire et Cie (Luc Pire,
Bruxelles, 2002, 121 p., 25 €).
Dix-sept plasticiens et vingt-cinq écrivains belges
ou luxembourgeois, ainsi que deux Suisses, se sont réunis à l’initiative de
l’un d’eux, Bernard Lambotte, pour célébrer Apollinaire, dont quinze poèmes ou
fragments entrelardent leurs productions. Comme dans les livres de ce genre, il
y a du bon et du pire. Reconnaissons qu’on tombe toujours avec plaisir sur une
page de Beaucarne, d’Izoard ou de Verheggen.
Arrabal. Fernando
Arrabal, Champagne pour tous ! (Stock,
2002, 246 p., 18 €).
Sous une couverture du plus pur style beurk (haute époque), Arrabal entame un
dialogue avec son vieux poteau feu Topor sur le mode provocateur qu’on lui
connaît. C’est, si l’on veut, une forme d’autobiographie. Délibérément hirsute,
cette conversation cocasse bassine parfois le quidam qui, s’il n’est pas de
bonne humeur, s’interrogera sur les profondeurs du genre jemenfoutisto-oiseux à
bouffées délirantes. Mais bast. On connaît les malices du provocateur Arrabal.
C’est pas bien méchant et ça a parfois de la gueule dans le tragique rigolard.
L’irritation passée – patienter cinq minutes –, on recueille même à cette
source bancale qui dispense des alcools plutôt que des eaux fraîches, et au
milieu de frivolités diverses d’intérêt varié, quelques propos informatifs (ne
comptez tout de même pas sur les dates) et même des anecdotes sur l’ami
Jodorowski, sur Borges, sur Macedonio Fernandez, sur les grands moments du
groupe « Panique » (agitation subversive à l’aéroport de Mexico, par
exemple), où figurent pour les siècles des siècles les noms de Jacques
Sternberg, Abel Ogier, André Rouellan, Christian Zeimert, etc. Vite lus, ces
« souvenirs » témoignent d’une humeur, d’une relation, d’une époque
peut-être. Ils témoignent surtout qu’Arrabal ne pourra jamais s’en tenir aux
préceptes de son Memento Panique :
« Pour survivre l’individu doit faire figure d’homme normal. » Une
curiosité.
Artaud. Antonin Artaud, écrivain du sud, sous la
direction de Thierry Galibert (Édisud, 2002, 190 p., 16 €). Tout en saluant la rapidité avec
laquelle ont été publiés ces actes d’un colloque organisé en mars 2002 par le
« Centre des écrivains du Sud » de l’université d’Aix-Marseille III,
on s’avouera peu convaincu par son propos. Présenté par Thierry Galibert comme
« espace géographique et terre d’opposition à toutes les formes de
domination » (ben tiens), ce concept de « Sud » fleure moins le
régionalisme que la subvention du conseil régional, et il fait d’ailleurs moins
penser à la précise notion valéryenne de « Méditerranée » qu’à l’engouement
pour les volcans qui traverse actuellement l’université auvergnate. Or on reste
perplexe en lisant que « ce contexte que l’on qualifiera volontiers de
flou, donc d’ouvert à toutes les approches possibles, [est] donc éminemment
littéraire » – comme si rigueur et écriture allaient forcément à
l’encontre l’une de l’autre. Plus problématique encore est l’application de la
formule à Artaud, quand plusieurs intervenants insistent avec raison sur son
rejet des appartenances. Toutefois, une majorité des douze articles réunis sous
cette contestable bannière mérite l’attention. Dans un premier cas, le
« Sud » fait l’objet d’une définition précise, et le propos se veut
informatif. Optant pour une analyse des liens entre le poète et le Midi de la France,
Alain Paire relate l’histoire des premières publications d’Artaud dans des
revues comme Fortunio, La Criée ou Les Cahiers du Sud ; Jonathan Pollock signale les traces du
parler marseillais dans les derniers textes ; Alain Virmaux revient sur le
séjour à Rodez. D’autres s’intéressent à des « Sud » plus exotiques,
ce qui permet à Olivier Penot-Lacassagne de proposer une brillante synthèse sur
les rapports ambigus entre Artaud et la Grèce, pôle intellectuel rejeté, mais
centre rituel réclamé : convoquant notamment les textes de Guénon et
Valéry, il montre que la réflexion d’Artaud s’est nourrie des débats de
l’époque. En revanche, identifier le Sud à un individu paraît peu
fertile : une section du volume tente l’exercice des vies parallèles en
rapprochant successivement Artaud de sa compagne Génica, de Van Gogh et de
Giono, mais seule la première de ces études offre un réel intérêt. Dans un
second cas, le flou de la notion est dénoncée. Camille Dumoulié note ainsi que
« la seule façon de donner au devenir du Sud son sens le plus concret,
historique et économique, poétique et politique, est de l’entendre en fonction
de cette géographie de l’exploitation […] qu’il est convenu d’appeler "les
rapports Nord/Sud" » – un déplacement qui a le mérite de la clarté,
et qui fournit l’occasion d’une typologie des stratégies de rupture face au
monde « blanc », telles qu’Artaud tenta de les mettre en œuvre. Entre
ces deux pôles, les autres textes peinent à démêler un concept vague et, même
si Claude Fintz, par exemple, met en garde contre toute « tentative de
dégager d’hypothétiques invariants concernant une problématique
"identité" imaginaire du Sud », les interventions n’échappent
pas à la difficulté. On glisse alors assez vite vers une valorisation de ce « Sud »
– quel qu’il soit, Mexique ou Italie – au détriment d’autres espaces ou points
cardinaux, à moins que l’on ne « méridionalise » certains traits de
l’écriture d’Artaud, au risque du lieu commun (le Sud est plus lumineux, plus
coloré, moins rationnel, etc.). Bref, on sort du recueil en sachant un peu plus
sur Artaud, mais sûrement pas sur le Sud. Ce n’est peut-être pas si mal…
Aymé. Marcel Aymé, Théâtre complet 1948-1967, avant-propos de Michel Lécureur
(Gallimard, 2002, 1205 p., 45 €).
Comme ses récits, le théâtre d’Aymé échappe aux lois des genres et saute d’un
sillon à l’autre, ce que souligne la préface de Michel Lécureur. D’un côté, des
textes sérieux, voire polémiques : froideur et passions dans Lucienne et le boucher, satire de
l’appareil judiciaire dans La Tête des
autres, réflexion désabusée sur le pouvoir dans Vogue la galère, ou encore dénonciation de la pudibonderie et du
racisme d’une American way of life
présentée comme une dérisoire course aux dollars. De l’autre, des comédies
comme la Consommation ou Les Maxibules, peut-être la meilleure
création d’Aymé, avec la force exceptionnelle du souffleur-à-tout-faire
Bordeur, mi-spectateur et mi-comédien, dont la figure précisément frontalière
se charge de commenter l’action, de décrire les décors ou de jouer les
personnages les plus improbables. Mais les recoupements entre genres abondent,
et le fantastique permet de multiples hybridations, comme dans Clérambard où, entre conte moral et
farce, un hobereau touché par la grâce entreprend de fiancer son fils à la
putain du village, ou dans Les Quatre
vérités, méditation bouffonne sur les effets de l’usage familial d’un sérum
de vérité, ou enfin dans Le Cortège ou
Les Suivants, peuplé d’anges gardiens tentant de guider les actions de leurs
protégés. De manière presque constante, Aymé s’amuse – et ses personnages
aussi. Ils jouent, non pas du théâtre dans le théâtre, mais de vrais jeux
d’enfant. Ainsi, dans Le Minotaure,
un tracteur installé au milieu d’un salon oppose un grand bourgeois nostalgique
de la campagne et son épouse snob, jusqu’à ce que cette dernière, finalement
flattée par l’engouement de ses amis artistes pour « l’en-soi » d’un
tel objet, se voie contrainte de jouer le rôle d’un « chœur des
taureaux » dans une parodie frénétique de tragédie grecque, puis d’adopter
en privé le rude parler de « l’Ernestine », nièce au Gustave
Santornier, pour conserver le ready-made
inattendu. Ajoutons qu’on trouvera dans Patron
une comédie musicale qui transforme Zizi Jeanmaire en perceptrice d’un fisc un
peu spécial, une leçon d’argot des « sagouins » qui a tout l’air
d’avoir inspiré Claire Brétécher, puisque les « outremanches » qui
parlent français y « gazouille[nt] grenouillette » et que rencontrer
une belle marquise vous y « file un drôle de myosotis dans
l’entrecôte » avant de vous « vriller dans les structures ».
Tout ça pour dire qu’il faudrait être « un gros cervelas » pour ne
pas se procurer vite ce savoureux volume de dix-sept pièces, dont quatre – avis
aux metteurs en scène – n’ont jamais été représentées.
Barnaud. Jean-Marie Barnaud, « Pour saluer la
bienvenue » (Bibliothèque municipale de Charleville-Mézières, 2002,
330 p., 20 €).
Après avoir célébré Michel Fardoulis-Lagrange, Armel Guerne et André Dhôtel, la
Bibliothèque municipale de Charleville-Mézières a consacré au poète (vivant)
Jean-Marie Barnaud une exposition et un catalogue où se mêlent hommages variés
(Jean-Pierre Siméon, Alain Freixe, etc.) et documents inédits. À noter des
lettres de Philippe Jaccottet, Jean Onimus, Jean-François Manier. Le livre
dévoile, comme c’est la règle, des documents tels qu’épreuves, livres rares,
lettres. L’ensemble laisse la curieuse impression que ces archives
impeccablement classées n’attendaient que ça. Comme si le poète Jean-Marie
Barnaud, né en 1937, avait préparé cela de longue date. Étrange mausolée.
Barrès-Rachilde. Rachilde,
Maurice Barrès, Correspondance inédite
1885-1914, édition présentée par Michael R. Finn (Centre d’études des
correspondances et journaux intimes, Faculté des lettres Victor Segalen, Brest,
2002, 196 p., 15 €).
La sagesse des nations dit qu’il n’y a jamais deux sans trois. Pour une fois,
elle a raison. Après l’échec de Michel Desbruères qui voulut la publier aux
éditions Christian Pirot, après celui de Christian Laucou aux éditions du
Fourneau, Michael R. Finn réussit, lui, à nous donner la correspondance croisée
de Rachilde et de Maurice Barrès. Mais foin des préambules, au fait :
Rachilde et Barrès, est-ce qu’ils ont… ? Eh bien : oui, mais plutôt
non ! Nous avons, avec cette correspondance, un exemple parfait de jeu de
l’esprit entre deux jeunes littérateurs, ou plutôt entre une jeune écrivaine et
un écrivain en devenir, puisqu’en 1885, année pendant laquelle s’échangent les
premières lettres, Barrès n’avait rien publié, ou si peu. Dialogue littéraire,
certes, mais également – et ce n’est pas le moindre intérêt de cette
correspondance – jeu amoureux. Rachilde et Barrès furent visiblement attirés
l’un vers l’autre, mais leurs personnalités si fortes et si semblables se heurtèrent,
et aucun des deux ne céda. Sous nos yeux de voyeurs pervers se danse, tout au
long de la lecture, une lente et impudique valse-hésitation où l’un s’offre
quand l’autre se refuse. Dans sa préface, Michael R. Finn (« R » pour
Rachildien ?) reconstitue le paysage humain de cette passion avortée. Les
deux principaux protagonistes y sont fermement campés, de même que les comparses :
Léo d’Orfer, Henri Issanchou et le pauvre Vallette, qui fait figure de
lampiste. L’établissement des textes souffre de petites scories, dommage. Tout
d’abord, des erreurs de lecture. En voici une ou deux : « ou
remuant » pour « au résumé » (p. 94) ; « dans la
besogne » pour « dans la langue » (p. 101). Plus gênant, il
n’est mentionné nulle part que la plupart des datations manuscrites sur les
lettres ne sont pas de la main de Barrès ni de celle de Rachilde (celle de
Philippe Barrès ? celle de Michel Desbruères, qui aida à classer le fonds
Barrès à la BN pas encore F ?). Cela nuit à la pertinence du classement
chronologique de cette correspondance, dont un certain nombre de lettres ont
été perdues ou détruites, et dont certaines des restantes, isolées, ont du mal
à trouver leur place. Enfin, il faut parler des notes. Redondantes assez
souvent, inutiles assez rarement, absentes parfois (ce qui est rageant quand le
lecteur avide ne rencontre que le vide), comiques de temps en temps. Que dire
de Stanislas de Guaïta qualifié d’« ami de cœur de Barrès », de
l’incohérence des notes 1 et 4 de la page 92 ? Note 1 :
« [Barrès] part pour Jersey et y arrive donc vers le 13 ou 14
juin » ; note 4 : « Il a quitté Paris vers le 14 juin 1885 ».
Naïveté confondante ou ignorance des expressions idiomatiques hexagonales dans
la note 1 de la page 107 : « Faut-il comprendre que Brancart,
l’éditeur bruxellois de Monsieur Vénus,
a voulu payer Rachilde en tableaux ? » appelée par le texte de
Rachilde suivant : « Brancart, très drôle… voulait me faire payer et…
me paye ce qui restait de Monsieur Vénus
tableau ! [sic] », où « tableau ! » est mis pour
« tu vois (ou vous voyez) le tableau ! » Ne vous rembrunissez
pas, Michael R., on va maintenant vous faire un petit cadeau. Votre note 2 de
la page 84 nous dit : « Un papillon en tissu, sur une aile
duquel on lisait “Du bal de l’Opéra 1885”, était attaché à cette lettre à
l’origine. Il a disparu. » Le voici, tiré d’une copie, on vous l’offre.
Restent enfin les coquilles. Ne citons que celle-ci (il y en a, hélas, bien
d’autres), dans la même page que le tableau : « Gaston Dubreuilh a
écrit des opéras et des opéras comiqués ». Laissons retomber le rideau sur
ces opéras.
Barthes
(I). Roland Barthes, Cours et séminaires au Collège de France : Comment vivre ensemble, établi et annoté par Claude Coste ; Le Neutre, établi et annoté par Thomas
Clerc (Seuil Imec, 2002, 246 p. et 268 p., 22 €
chaque). Lacan, Foucault, Barthes, les maîtres du « Structuralisme »
ont laissé avec leurs séminaires un héritage problématique et encombrant en
raison d’une mort prématurée pour les deux derniers. Si la publication des
séminaires de Lacan est décidément entrée dans l’interminable, les éditeurs ont
cherché des solutions nouvelles pour la divulgation des cours de Foucault et
Barthes : comment publier un cours sans donner une trompeuse impression
d’achèvement, de clôture ? Accompagnant la réédition des Œuvres complètes, mais clairement
distinctes par le format et la présentation, voici donc les deux premières
années des cours de Barthes au Collège de France. Il s’agit des notes rédigées
par lui en vue des cours, et non de notes écrites ou enregistrées par des
auditeurs. C’est dire que la lecture n’est pas facile, puisque, à la complexité
des sujets, se joint la fragmentation d’un matériau brut où nous devons,
lecteur, restituer une continuité et une fluidité. L’annotation claire,
efficace, y aide heureusement. Reste que le premier de ces cours, Comment vivre ensemble, qui paraît
souvent être une métaphore du séminaire, est particulièrement aride, Barthes
étant alors (1976-77) visiblement dans une crise aiguë où il ne parvenait plus
à penser que par termes grecs, ce qui exige à la fin du volume un glossaire de
plus de quatre-vingts termes grecs, dont dia
thuridos et kèdeia. Il faut dire
que le mont Athos est un des « vivre ensemble » étudiés. La tentation
de la fantaisie apparaît lorsque, page 36, Barthes se demande ce qu’auraient pu
se dire, réunis dans une ville de Suisse en 1876, Freud (20 ans), Nietzsche (32
ans), Mallarmé (34 ans) et Marx (56 ans). Les paris sont ouverts. Le thème du
deuxième volume, Le Neutre, était
déjà connu par le livre de Bernard Comment, Roland
Barthes. Vers le Neutre, que Christian Bourgois vient opportunément de
rééditer. Barthes cherche en quoi le neutre peut être « une valeur forte,
active », et non cette chose communément dépréciée en Occident. Le but est
de « déjouer le paradigme » et son « binarisme
implacable ». C’est l’objet d’une quête très variée, qui est aussi
l’aspiration au repos d’un homme las, que fait rêver l’évanouissement paisible
du prince André dans Guerre et paix. Autant que le contenu souvent
stimulant, c’est la mise au point d’un nouveau type de livre qui intéressera
ici. Simultanément, un enregistrement des cours est publié en CD et permet la
comparaison des notes avec leur mise en mouvement dans le cours proprement dit.
Barthes
(II). Roland Barthes, Œuvres complètes (Seuil, 2002 ; t. I, 1942-1961, 1190
p. ; t. II, 1962-1967, 1360 p. : t. III, 1968-1971, 1080 p. ; t.
IV, 1972-1976, 1050 p. ; t. V, 1977-1980, 1110 p. ; 23 € chaque). Moins de dix ans après,
cette nouvelle édition est un aveu de l’inadéquation des premières Œuvres complètes, parues de 1993 à 1995.
C’était essentiellement un problème matériel : leurs trois volumes reliés,
hauts et massifs, avaient quelque chose de lourd et de monumental qui convenait
mal aux écrits de Barthes, auteur le plus souvent de livres brefs et
fragmentaires. Par le format et les couvertures souples, la publication
actuelle est beaucoup plus adéquate : elle se lit et se consulte avec
plaisir. Si certains livres où le rapport entre le texte et l’image était
particulièrement travaillé (avant tout L’Empire
des signes) y perdent une partie de leur identité, c’est le lot de toute
entreprise d’Œuvres complètes qui
entraînent un nécessaire nivellement. Un nouveau maître d’œuvre, Éric Marty,
donne à chaque volume une présentation utile et concise. Index détaillés et
chronologies apportent de nombreux éclaircissements à des textes parfois
surchargés d’allusions. Six textes (secondaires) oubliés de la précédente
édition sont ajoutés (mais pourquoi en annexe au tome 5 et non à leur place
chronologique, conformément au principe ici retenu ?), en particulier une
première ébauche de S/Z datant de
1967. À lire ce vaste ensemble (plus de 5000 pages !), on s’étonne du
nombre d’entretiens venant paraphraser les livres (tous pourtant n’ont pas été
retenus, précise-t-on) et des innombrables réponses à des enquêtes
journalistiques généralement stupides, où il s’agit de s’en tirer le moins mal possible (voir la p. 919 du
tome 5). Un auteur moderne doit-il à tout prix en passer par là, « aller
plus loin » (sic) avec L’Express
ou jouer au « jeu du kaléidoscope » avec Jean-Louis Ezine ?
Cette masse témoigne sans doute du plaisir qu’y prenait Barthes et des
nécessités d’une carrière. On se demande tout de même si tant d’« œuvres
parlées » ne parasitent pas les Œuvres
complètes.
Bataille.
Georges Bataille, Les Larmes d’Eros (Pauvert,
2001, 252 p., 32 €) ;
Histoire de l’œil, version illustrée
par André Masson (1928), nouvelle version illustrée par Hans Bellmer (1945). Madame Edwarda, version illustrée par
Jean Fautrier (1945), version nouvelle illustrée par Hans Bellmer (1965),
présentation par Marie-Magdeleine Lessana (Pauvert, 2002, trois volumes dans un
coffret, 57 €).
Les Larmes d’Éros : réédition du
grand classique de ce dégingandé de Bataille, sur lequel on a écrit beaucoup,
et à tout propos. Le relire sans interférence des exégètes n’est pas un vain
plaisir. En 1964, soit trois ans après la parution du volume, Roger Caillois
écrivait à propos de La Peinture
maniériste de Jacques Bousquet : « La coïncidence avec
l’illustration d’une étude marginale comme Les
Larmes d’Éros, de Georges Bataille, en acquiert par contraste plus de
résonance » (NRf du 1er
juin 1964). Marginale au sens où, comme l’écrivait Bataille lui-même, « ce
livre n’est pas donné dans l’expérience limitée qu’est celle de tous les
hommes ». En effet, la plus fameuse des images, cette photographie publiée
en 1923 dans le Traité de psychologie de
Georges Dumas, celle du Chinois subissant le supplice des « cents
morceaux », n’est pas près de sortir des esprits. « Mon propos est
ici d’illustrer un lien fondamental », écrivait Bataille en préambule,
« celui de l’extase religieuse et de l’érotisme – en particulier du
sadisme. Du plus inavouable au plus élevé. […] Ce que soudainement je voyais et
qui m’enfermait dans l’angoisse – mais qui dans le même temps m’en délivrait –
était l’identité de ces parfaits contraires, opposant à l’extase divine une
horreur extrême. Telle est, selon moi, l’inévitable conclusion d’une histoire
de l’érotisme. » L’ultime ouvrage de Bataille (qui le rédigea dans les
affres de la maladie) fut interdit à cause de son illustration, puis réédité en
10/18 avec une préface de Lo Duca mais sans images (une parfaite incongruité).
Il nous est rendu aujourd’hui, mais subit cette fois les outrages d’une
couverture rose du plus mauvais goût. L’édition originale couverte de sang et
de ténèbres illustrait bien mieux le propos de Bataille, à savoir que
l’expérience de la « petite mort » érotique n’est donnée qu’à condition
d’avoir digéré sa propre mort. Signalons pour conclure que les éditions Pauvert
viennent de publier aussi un coffret de haut goût contenant des éditions de l’Histoire de l’œil et de Madame Edwarda illustrées respectivement
par Masson et Bellmer pour la première, par Fautrier et Bellmer pour la
seconde. Le tirage a été limité. L’intérêt d’un tel volume ne l’est pas.
Baudelaire. Claude Pichois,
Jean-Paul Avice, Dictionnaire Baudelaire (Le
Lérot, 2002, 502 p.,
55 €). Une
pierre blanche. C’est exactement ce que va désormais représenter ce grand et
gros livre dans les études baudelairiennes. Dans ce kaléidoscope, scintillant
et bigarré à souhait, de l’univers baudelairien défilent les personnages de sa
vie, les cafés qu’il fréquenta (de la Brasserie Andler au Café des Variétés),
les villes et les pays où il résida, ses ouvrages, ses illustrateurs et même
ses exégètes (Blin, Pia, Fondane, Ziegler, Bonnefoy, etc.). Les notices sont
proportionnées avec science à l’importance du sujet dans la vie ou dans l’œuvre
de Baudelaire, et la pertinence est leur constance. Les illustrations du volume
– portraits photographiques, lithographies, caricatures, fac-similés –, loin
d’être envahissantes, se trouvent en parfaite harmonie avec le texte. Le
commentaire lui-même n’est pas dépourvu de malice. On lit ainsi, dans la notice
Apocryphes et faux : « Une
autre espèce de faux résulte de la reproduction d’un texte par des procédés
professionnels. Ainsi de l’importante lettre que Baudelaire adresse à sa mère,
le 20 juillet 1859. Cette lettre a été reproduite à plusieurs dizaines
d’exemplaires par le Crédit commercial de France en 1976 et distribuée à ses
meilleurs clients. En sorte que plusieurs détenteurs se sont ensuite crus en
possession de l’original. » Le dictionnaire comprend en outre un certain
nombre de notices « théoriques » (Architecture,
Hystérie, Incarnation, Mélancolie,
Modernité, etc.) qui constituent
autant de petites études qu’on lit avec le sentiment de disposer d’un résumé
ingénieux d’un ensemble de travaux définitifs sur le sujet. Notre
sentiment ? S’il existait un prix annuel décerné spécifiquement à un livre
d’histoire littéraire du dix-neuvième siècle, c’est assurément à ce Dictionnaire Baudelaire qu’il devrait
aller (que l’éditeur d’Histoires
littéraires nous le pardonne…). Un détail, uniquement pour montrer aux
auteurs qu’ils ont été lus attentivement, et le crayon à la main : la
notice sur Carlos Derode précise qu’« on ignore tout de ce propriétaire et
directeur de la Revue internationale ».
C’est assez juste, car on ne trouve guère d’informations sur son compte –
quelques-unes quand même – dans le livre de son ami Mario Proth, Depuis 89, et dans Les Boutiques d’esprit de Lepage, lequel cite le nom de Derode
parmi les personnalités qui aidèrent le clan Hugo à trouver de l’argent pour
lancer le journal Le Rappel. Ajoutons
que Dérode participa en 1867 au banquet des Misérables
organisé à Bruxelles par cet éditeur Lacroix que Baudelaire ne portait pas
dans son cœur (mais cela, les abonnés d’Histoires
littéraires le savent depuis qu’ils ont lu l’étude de Francis Sartorius
dans le supplément de fin d’année 2002). Détail que ceci ! On ne s’attache
pas aux caractéristiques d’un petit caillou quand on visite la cathédrale de
Milan…
Berl, Morand. Bernard Morlino,
Berl, Morand et moi (Castor Astral,
2002, 240 p., 15 €).
« Pendant que je suce Emmanuel Berl, l’écrivain me récite le Talmud. Pour
ne pas être en reste, j’encule sa femme Mireille. De sa voix acidulée, elle
chante Couchés dans le foin jusqu’à
l’arrivée de Clara Malraux que je sodomise dans le souvenir d’André M., le
mythomane détrousseur de temples khmers et auteur du célèbre aphorisme :
"Entre ici, Jean Moulin, avec ton armée de zobs." » Tout le
premier chapitre du livre est de cet acabit. L’auteur s’en explique dès le
début du deuxième : « Lectueur !
mon frère, mon semblable, dépourvu de cette entame, tu n’aurais pas sniffé
une ligne de mon livre. Si je ne t’avais alpagué avec du sexe, seuls quelques
amis me feraient la bonté d’être encore avec moi. » Heureusement, le livre
vaut mieux que ce préambule en forme de (dé)pantalonnade, aussi inutile, sans
doute, que les citations de faits divers découpés dans la grande presse qui
coiffent le texte à chaque page (du genre : « Au moins 72 personnes
sont mortes en quatre jours lors de trois affrontements à Mogadiscio entre des
policiers du gouvernement somalien de transition et les milices des chefs de
guerre », Le Figaro du 16
juillet 2001 ; « Dans les Pyrénées-Orientales, un toxicomane de 23
ans a égorgé ses grands-parents âgés de 87 ans avant de se planter un poignard
en plein cœur, à Espire-de-l’Agly, un village proche de Perpignan », Le Parisien du 9 juillet 2001). L’auteur
devait avoir ses raisons, qu’il ne nous est pas permis de connaître, pour
reprendre ces « nouvelles en trois lignes » sous-fénéonesques. Il
devait de même avoir ses raisons pour ces petits règlements de compte dont il a
parsemé son récit. L’animateur de télévision Thierry Ardisson en prend pour son
grade : « Être connu vous amène à croiser un
animateur-producteur-vedette qui parle de sa période drogue avec l’insistance
de l’ancien combattant. Immuable ritournelle de questions aux jeunes
femmes : "Tu baises comment ? Par derrière ? Sado ?
Maso ? Fellation ? Tu partouzes ? Saphisme ? […]" En
fin de semaine, le royaliste rejoint son épouse et ses petites filles,
éducation oblige. On est loin de Max-Pol Fouchet, Claude Santelli, Frédéric
Rossif et Stellio Lorenzi. » Son confrère Pascal Sevran n’est pas mieux
traité : « Son visage hésitait entre Françoise Sagan et Michel
Polnareff. Ses mèches trop blondes authentifiaient un brun. […] Le trentenaire
petit-déjeunait avec Lucienne Boyer, lunchait chez Dalida et mangeait des
zakouski à la table de Berl et de Mireille. […] L’ancien garçon-coiffeur avait
une revanche à prendre, se voulait irrésistible, surtout auprès des hommes à
femmes. » Comme son titre l’indique, le livre de Bernard Morlino a trois
personnages-clés : lui-même, Emmanuel Berl et Paul Morand. Oscillant sans
cesse du pamphlet à l’hommage – parfois au détour d’une même phrase –, le récit
est une évocation des deux écrivains célèbres qui semblent avoir tenu une place
prépondérante dans l’« apprentissage » de la vie et de la littérature
de l’auteur. Sans mettre de nuances là où il en faudrait beaucoup, on peut dire
que Berl est placé sur un piédestal d’admiration qui est refusé avec force à
Morand. Le style est vigoureux, extrêmement personnel, quoique l’auteur abuse
un peu de la formule-choc. Son livre constitue un témoignage sur le Berl des
dernières années. Sur Morand, ce que Bernard Morlino écrit nous renseigne
davantage sur lui-même que sur l’auteur d’Ouvert
la nuit et de ce Journal inutile si
décrié.
Bestiaire. Lucile Desblache,
Bestiaire du roman contemporain
d’expression française (Presses universitaires de Clermond-Ferrand, 2002,
178 p., 15 €).
Prenant acte du nombre plus que restreint d’études critiques littéraires
portant sur la question de l’animalité, thème pourtant central dans d’autres
sciences humaines attachées à la remise en cause de l’anthropocentrisme, Lucile
Desblache s’attache à pallier ce manque à travers une série d’études
monographiques traitant d’auteurs ayant placé un animal au centre de leur ou
leurs ouvrages. Cerf, chatte, cheval, chien, cigogne, fourmi, loup, oie,
python, seiche, singe et truie constituent l’abécédaire de ce bestiaire
critique qui envisage leur fonction topique, symbolique et thématique chez
certains écrivains des quarante dernières années : Pierre Moinot, Béatrix
Beck, Remo Forlani, François Nourrissier, Patrick Chamoiseau, Jean-Christophe
Grangé, Bernard Werber, Michel Folco, Didier Decoin, Romain Gary, Maryline
Desbiolles, Robert Merle et Marie Darrieussecq. Le souci de rendre compte des
différentes facettes de sa problématique a porté l’auteur à prendre en compte
des œuvres se situant à différents niveaux de réception : sont ainsi
analysés best-sellers de qualité et ouvrages plus confidentiels. L’éclatement
inhérent au genre du bestiaire est compensé par une introduction et une
conclusion qui historicisent la question, établissent des différences entre aires
culturelles, explicitent le choix du corpus, ou mettent en relief un certain
nombre de traits récurrents : rapport à la temporalisation, au solipsisme
et à la communication, à l’ironie, à la relativité du point de vue, à la
différence, à la part animale de l’humanité… En cherchant la petite bête, on
pourra regretter une tendance à la dissémination matérielle (les pages
s’envolent comme des papillons au fil des lectures) et des remarques
stylistiques parfois trop éparses ou mono-centrées (notamment sur les questions
de la focalisation, du type de discours et de l’humour). Quant à la
transformation de Pierrette Fleutiaux en Pierrette Leutiaux et à l’absence
d’Henri Bosco dans l’index des auteurs cités, elles ne parviennent pas à
déparer une bibliographie qui accorde une part justifiée aux critiques et
penseurs anglo-saxons, ainsi qu’à l’interdisciplinarité, incontournable pour
aborder le problème de l’imaginaire littéraire animalier. Lucile Desblache
n’en rappelle pas moins avec bonheur que ce dernier est « tout aussi vital
au renouveau de la pensée que celui de la philosophie et des sciences ».
Boulevards. Patrice de
Moncan, Les Grands Boulevards de
Paris : de la Bastille à la Madeleine (Éditions du Mécène, 2002, 384
p., 20 €).
À lire comme on flâne. L’auteur arpente les boulevards et s’arrête devant les
numéros qui ont une histoire. L’iconographie est abondante et choisie, mais
reproduite en noir et blanc seulement. À son actif, Patrice de Moncan a su
éviter le côté encore un coin du vieux
Paris qui a disparu. Pas d’index des noms, et c’est dommage car on en
croise, du beau monde : Théodore de Banville, le duc de Chartres, Lucien
Guitry, Jean-Paul Belmondo, Milord l’Arsouille, Albéric Second, Frédérick
Lemaître, Honoré Daumier, le duc de Gramont-Caderousse, Louis de Funès… À
glisser dans la bibliothèque à côté des deux volumes du Hillairet, bien que
l’ouvrage n’ait pas la même dimension.
Bretagne. Caroline
Fourgeaud-Laville, Ernest Renan et la
Bretagne ; Alain Jégou, Jack
Kerouac et la Bretagne ; Jean-Yves Kerguelen, Kenneth White et la
Bretagne ; Marc-Henry Arfeux, Alain
Robbe-Grillet et la Bretagne (Blanc Silex, 2002, 43 p. et 9 € chacun). Pauvre Bretagne. Quand les
volumes sont arrivés, on les a trouvés bien minces (43 toutes petites pages, à
fortes marges, interligne double, ce n’est même pas la longueur d’un article
universitaire), mais, à tout prendre, jolis dans leur jaquette blanche ornée
d’une tête assoupie en pierre taillée. Après lecture, on s’interroge, tant
parce que la médiocrité du propos afflige que parce qu’on ne comprend pas le
projet éditorial qui rassemble ces textes hétéroclites. Rendons cependant à
chacun ses mérites respectifs : traiter de la dimension bretonne chez
Renan et Robbe-Grillet se justifiait, les auteurs font leur travail avec
sérieux, même s’ils n’apportent guère de résultats déterminants. L’humeur
critique se gâte en lisant l’opuscule consacré à White, paresseux, dépourvu de
propos et de cohérence, et qui relève du journalisme de copinage. Et Alain
Jégou vint, et avec lui une immense lassitude. Lassitude, parce que, pour ne
rien dire, 39 pages, cela fait finalement beaucoup. Et qu’on est fatigué de lire
des éructations sans queue ni tête appuyées sur des informations mensongères
(on apprend ainsi que le manuscrit de Voyage
au bout de la nuit fut vendu dans une galerie huppée où l’auteur n’aurait
jamais été autorisé à entrer et acheté par un de ces « "peigne-cul"
bouffis de fric et de suffisance qui croisant nos deux énergumènes [Céline et
Kérouac] sur quelque trottoir de Paris ou de New York City, se seraient
vivement écartés de ces êtres craspecs et cintrés »). Lassitude, enfin,
parce que la gueulante du prétendu marginal contre ce qui ne lui ressemble pas
est un article aussi défraîchi que le poète maudit ou la bohème artiste, parce
que ce n’est pas avoir un style trash
et anticonformiste que d’émailler un français fort conventionnel de termes
popus ou vulgos, parce qu’on n’est ni Verlaine ni Kerouac au prétexte de
célébrer ad. lib. le litron et le
clodo contre le reste du monde. À l’auteur qui écrit de la poésie, nous dédions
le « (Faux Lélian) » de Guy Goffette :
Verlaine
au fond de L’Idéal Bar, s’il
écœure
tant la jeune rousse assise
sous
les lustres de Murano, les têtes
de
bois sculptées dans la frise où mûrissent
pour
des prunes les grappes du Seigneur,
c’est
qu’il faut plus qu’une barbe pisseuse,
un
air de ressemblance et dégoiser
sa
vie sur neuf pieds « à la manière de »
pour
mériter de boire tout son saoul
aux
lèvres des Carolopolitaines.
Bretons. Marc Godard, Dictionnaire des écrivains bretons du xxe siècle (Presses universitaires
de Rennes, 2002, 295 p., 15 €).
Auguste Boncors s’y trouve, Caradec est là, ainsi que le millionnaire papetier
et poète Gwenn-Aël Bolloré, le druide à la dent dure Xavier Grall, aussi bien
que le sévère Poirier, lui plutôt Val-de-Loire que breton. Si on veut chicaner
les appartenances géographiques des noms retenus, on peut dire aussi que Breton
(André) ne l’est que de patronyme, et que Céline est plutôt normand, natif de
Courbevoie. Mais l’attrait de ce dictionnaire, dont les notices sont
généralement bien faites, encore que parfois sommaires, est d’intégrer au corpus
des écrivains « bretons » ceux dont les affinités, ou les hasards de
l’existence, ou encore de lointaines origines ethniques le permettent :
ainsi, la palette est-elle d’une gamme variée n’entendant pas se limiter aux
Bretons bretonnants. Malgré ce parti pris, l’éditeur a le plus souvent cherché
à doser l’importance des entrées au caractère plus ou moins
« breton » des élus. Ainsi, la notice de Jean Guéhenno, intellectuel
parisien dont les origines fougéroises comptent peu dans sa d’ailleurs médiocre
production littéraire, est-elle deux fois plus courte que celle de Louis
Guilloux, et c’est doublement justice : Guilloux, dont le nom est
également cité à la notice consacrée à son ami Jean Grenier, est toute sa vie
resté proche de son Saint-Brieuc-les-Choux natal, et la vitalité de son œuvre
est liée à cet attachement. On aurait bien donné dix Guéhenno pour que Henri
Céard ne soit pas oublié, alors que les éphémères vedettes du Tout-Paris sont
présentes, mais il est vrai traitées par-dessous la jambe (Irène Frain, née Le
Phobon ; Poivre dit d’Arvor). Les vrais de vrais, on les trouvera en masse
à la lettre « L », aux entrées commençant par « Le » ;
il y en a pas moins de 124, depuis « Le Bal Henry » jusqu’à « Le
Trouit Sylvie » (« conteuse du Finistère »), en passant par les
plus connus, Anatole Le Braz, Michel Le Bris, Marie Le Franc, Charles Le Goffic
ou Jean-Marie Le Sidaner. On ne manquera pas de remarquer trois pseudonymes
« Fréhel » et un « Plurien » (pour ceux qui
l’ignorent : les filles de Plurien sont réputées les plus belles des
Côtes-du-Nord). La tenue rédactionnelle des notices est en général
irréprochable, aucun jugement de valeur, rien que des données rigoureusement
vérifiées, enfin, supposons-le, presque toujours. Car pour les inconnus, sauf
hasard, il n’y a guère moyen de juger si la présence d’un tel ou d’une telle
s’imposait. On sait en tout cas qu’Éric Rondel, auteur prolixe de monographies
et de romans policiers pour touristes, n’est pour l’instant qu’un élément
pauvrement folklorique de Sables-d’or-les-Pins, et seulement pendant la
saison : il est trop tôt pour décider s’il s’agit bien d’un
« écrivain breton ».
Cahun.
Claude Cahun, Écrits, édition établie
par François Leperlier (Jean-Michel Place, 2002, 792 p., s.p.m.). C’est à
Claude Cahun, l’une des plus curieuses personnalités du siècle dernier que
François Leperlier se consacre depuis de nombreuses années. Cette fascinante
personne attire l’attention et suscite des questions que la publication en un
volume de ses Écrits – inédits
compris – étanche grandement. Cette édition intégrale ou quasi donne à lire une
artiste polymorphe dont les photographies ont déjà leur réputation. Restaient à
découvrir ses écrits qui ne manquent pas d’intérêt, car on découvre une Lucy
Renée Mathilde Schwob (née en 1894 à Nantes) plus touche-à-tout que l’on
pouvait le soupçonner. Ses racines familiales auraient pu nous avertir.
Directement liée aux Schwob bien connus (Louis Cahun est son grand-oncle,
Marcel son oncle, et elle écrira comme lui des vies imaginaires… de femmes), On
devine que la recherche de son identité fut pour Lucy d’autant plus délicate et
que son goût du pseudonyme (Claude Cahun, Claude Courtis, Daniel Douglas, M.,
S. M.) en est un symptôme. Cette manie du nom crypté semble rejoindre son goût
pour l’exception, l’opposition, voire le conflit, puisque Claude Cahun fut une
pamphlétaire luttant, par exemple, contre l’asservissement de la poésie (Les Paris sont ouverts, 1934) et se
rangeant du côté des Surréalistes à cette occasion. Elle se rase le crâne en
1920, adhère à l’AEAR en 1932, entre dans la résistance, est emprisonnée.
L’aspect fragmentaire de ses écrits révèle peut-être le souhait d’échapper à la
définition. Un cliché reproduit dans le volume en témoigne : c’est en mars
1915, Claude Cahun pose assise avec, sur les genoux, un gros in-quarto intitulé
L’Image de la femme. À cette image,
elle opposera la sienne, autonome, frontale, provocante et insaisissable. Y aurait-il quelque leçon à glaner
d’une comparaison de Claude Cahun avec Anton Prinner, l’énigmatique artiste à
la biographie aléatoire ? Relisons d’abord Claude Cahun pour découvrir ces
vers de 1930 qui paraîtront visionnaires : « Dix-Neuvième siècle – avoir
du cœur. / Vingtième siècle – avoir de l’estomac » (Aveux non avenus). Claude Cahun n’en a pas manqué.
Caillois. Diagonales
sur Roger Caillois : syntaxe du monde, paradoxe de la poésie,
textes réunis par Jean-Patrice Courtois et Isabelle Krzywkowski (L’Improviste, 2002, 196 p., 18,50 €). Il s’agit des actes d’un colloque qui s’est tenu à Reims en 1998.
Le titre n’annonce aucune thématique particulière, et pas davantage le
sous-titre, dont le degré de généralité est presque accablant. On en reste
effectivement à un survol de l’œuvre et de la personnalité de Caillois qui,
comme ensemble, n’apporte pas d’éclairage nouveau. Plusieurs communications
retiennent pourtant l’attention : celle d’O. Felgine (Caillois et sa
collection, « La Croix du Sud ») et celle d’A. Louis (Caillois et
Borges) permettent de mieux saisir la relation complexe de l’auteur et de
l’Argentine, surtout à travers la rivalité avec Borges. La contribution la plus
originale est celle d’A.-E. Halpern sur « Caillois et la biologie
animale » qui étudie, non sans cruauté, un discours
« scientifique », véritable mythe personnel de Caillois, dont elle
souligne les lacunes et les faiblesses. Dommage que cette analyse soit aussi
bien-pensante et prompte à dénoncer des « relents fascisants » dans
certains développements de Caillois. On regrette que, dans ce colloque rémois,
personne ne se soit intéressé à définir l’importance de sa ville natale pour
Caillois, qui y vécut jusqu’en 1929 et s’y lia avec Roger Gilbert-Lecomte.
Camus. Camus
à Combat, éditoriaux et articles d’Albert Camus 1944-1947, édition établie,
présentée et annotée par Jacqueline Lévi-Valensi (Gallimard, Cahiers Albert
Camus, 2002, 748 p., 35 €).
Après les débuts de Camus dans la carrière de
journaliste à Alger républicain –
articles réunis sous le titre Fragments
d’un combat (1938-1940) dans les Cahiers
Albert Camus en 1978 –, voici la suite de son aventure, textes en
main : 165 textes, qui ont paru entre le 21 août 1944 et le 3 juin 1947
dans ce célèbre quotidien issu de la Résistance, Combat, dont il était le rédacteur en chef. Ces textes ont très
correctement annotés, mais tout se passe comme si le mot d’ordre était
« Oublions les polémiques ». L’éclairage que Jacqueline
Lévi-Valensi donne à ces éditoriaux – en dehors des
fleurets mouchetés avec François Mauriac – renseigne peu sur
l’« atmosphère » qui régnait à Paris au lendemain de l’Occupation.
Nous n’en apprenons pas davantage sur ce qui va amener la rupture entre Camus
et son père spirituel Pascal Pia. Peut-être aurait-il fallu recourir aux
services d’un historien du journalisme qui aurait pu, par exemple, éclairer
davantage la lutte que semble avoir livré Combat
avec des journaux concurrents. Seulement, on veut avant tout sauver l’écrivain,
lequel, à l’instar du mot d’ordre de son journal, entendait être au-dessus des
partis. Quelle révolution prônait-il ? Par quels moyens ? « Une
révolution sociale pacifique, mais fondamentale », résume Jacqueline
Lévi-Valensi. Il est à craindre que le reproche de la « belle âme »
(Hegel) ne puisse encore lui être opposé.
Cendrars. Blaise Cendrars,
Œuvres complètes. 4, 5, 6, textes
préfacés et annotés par Claude Leroy (Denoël,
2002, 366 p., 330 p., 441 p., 25 €
chaque exemplaire) ; Robert Guyon, Échos
du bastingage. Les Bateaux de Blaise Cendrars (Apogée, 2002, 128 p., 36 €). Trois nouveaux volumes de la série
viennent de paraître dans cette entreprise menée tambour battant par Claude
Leroy (il y en aura en tout une quinzaine). La présente fournée propose les
titres suivants : l’autobiographique Dan
Yack, L’Homme foudroyé, Le Sans-Nom,
La Main coupée et La Femme et le
soldat. Préfaces, notices et commentaires de Claude Leroy (pour les volumes
4 et 5) et de Michèle Touret (pour le volume 6). On présume que l’index des
noms cités (indispensable !) sera dans le dernier tome de la collection.
La présente réédition est une occasion de constater que Cendrars reste, parmi
les écrivains qui ont traité de la Grande Tatouille de 14-18, un de ceux dont
l’œuvre est la moins datée par son style et son « étoffe », comme
disait Valéry. C’est autre chose que du Dorgelès. Notons par ailleurs que la
correspondance de Cendrars reste en partie inédite et en tout cas n’a jamais
été réunie dans sa globalité : constituera-t-elle les derniers volumes de
ces Œuvres complètes ? À
signaler la parution récente d’un ouvrage sous-titré Les Bateaux de Blaise Cendrars (ce dernier n’a-t-il pas
écrit : « Le voyage en mer est un émerveillement » ?) :
l’auteur est parti à la recherche des navires empruntés, de manière réelle ou
imaginaire, par l’auteur de Feuilles de
route : voyage vers le Brésil à bord du Formose, voyage à New York à bord du Birma, séjours à bord de bâtiments de la Royal Navy, etc., pour ne
citer que les voyages « réels ». L’iconographie est superbe. On se
souvient de la réponse (réelle, elle aussi ?) à Lazareff, qui n’était pas
qu’une boutade : – Tu l’as vraiment pris, le Transsibérien ? –
Qu’est-ce que ça peut te foutre, puisque je te l’ai fait prendre ?
Champ.
Fabrice Thumerel, Le Champ littéraire
français au xxe
siècle. Éléments pour une sociologie de la littérature (Armand Colin, 2002,
235 p., s.p.m.). Il s’agit dans ce manuel de s’accorder sur un lexique qui
est devenu la lingua franca des
sciences humaines, et les deux parties de l’ouvrage – archéologie d’une
discipline et exemplification de ses pratiques d’enquête et d’écriture –
tiennent cette promesse pédagogique. C’est « l’histoire littéraire
traditionnelle » qui sert de cible, caractérisée « par son défaut de
scientificité et de terminologie propre » lorsqu’elle accumule les détails
sans s’interroger sur le type de relation unissant les œuvres à leur contexte.
De là un récit allégorique de l’histoire des lettres : Lanson prisonnier
de son positivisme, Bourdieu en héros de la liberté et des conciliations
théoriques, récit qui fait l’économie des réflexions sur la chronologie du littéraire
et les rapports de la littérature à son dehors qui existent pourtant hors du
domaine de la sociologie. Suivent cinq études sur le champ littéraire français
au xxe siècle :
« Sociologie du champ et génétique (Sartre et Ernaux) ; les revues
comme outils stratégiques (TXT et Ralentir travaux) ; une bataille
entre modernes et néo-modernes ; la dualité d’un éditeur de littérature
générale singulier (POL) ; Roman
critique et positionnement dans le champ : La Nausée. » On sait que le dialogue disciplinaire est encore
assez polémisé, et la sociologie souligne souvent les naïvetés théoriques ou
idéologiques des études littéraires ; l’existence de ce manuel signe à
l’inverse l’institution d’une discipline ; descendue dans les pratiques,
la sociologie du champ fonctionne aujourd’hui comme réservoir de procédures
parmi d’autres dans une enquête historique plutôt que comme méta-théorie du
fait littéraire. Ce travail de clarification du passage d’une théorie générale
à une méthode ouverte, qui offre de nouveaux objets et de nouvelles chronologies,
est donc bienvenu.
Claudel (Paul). Paul Claudel, Lettres à une amie. Correspondance avec
Françoise de Marcilly, préface et note de Xavier Tilliette (Bayard, 2002, 380 p., 25 €). Correspondante inédite et
d’intérêt car, si l’on y retrouve un Claudel aussi entier que d’habitude dans
ses jugements – ou plutôt dans ses condamnations –, la qualité de son
interlocutrice (dont le nom apparaît pour la première fois dans le Journal à la
date du 31 décembre 1935) et la considération qu’il a pour elle l’incitent parfois
à se justifier, à donner ses arguments, ce qui était assez peu dans sa manière.
Le préfacier et l’annotateur du livre est Xavier Tilliette, qui appartient à la
Compagnie de Jésus. Sa sympathie pour Claudel est totale (il est même un intime
de la famille), et certains écrits sur l’auteur de L’Annonce l’ont manifestement chagriné : « Comme il reste
mal connu, méconnu et et calomnié, à un demi-siècle de sa mort !
Régulièrement des articles apparaissent, qui le vilipendent, qui le détestent,
comme récemment celui, abject, d’un folliculaire du Point ». Les lettres les plus piquantes à Françoise de
Marcilly datent de l’Occupation. Claudel s’y livre avec confiance et franchise
sur les événements du moment. Le 25 mai 1945, sa correspondante commente
d’ailleurs, dans un post-scriptum, les lettres qu’elle a reçues de l’écrivain :
« Nous avons exhumé vos lettres que nous avions cachées dans des
correspondances d’il y a cent ans : elles sont explosives, elles sont
incendiaires, elles sont magnifiques, elles sont datées : de quoi vous
envoyer au poteau et nous avec. » Çà et là, des coups de griffe bien dans
la manière de l’épistolier. Le pauvre Robert Mallet, qui vient de mourir, en
prend pour son grade à propos de l’édition du second volume des Œuvres complètes du maître, dont il
était responsable : « Gallimard en a chargé un individu du nom de
Robert Mallet, qui est non seulement le dernier des idiots, mais un véritable
criminel. […] la composition chahutée, des paquets de vers omis, des mastics de
termes théologiques etc., etc. C’est à pleurer ! » Bienveillance, en
revanche, envers un haut fonctionnaire d’une époque révolue :
« J’ai vu récemment trois fois le Maréchal », écrit Claudel le 9 juin
1941, « Croyez-moi, c’est un grand et honnête homme qui fait ce qu’il
peut, malheureusement effroyablement entouré. » Deux reproches dans cette
édition : l’absence d’index et les notes de bas de page – les
personnalités citées sont le plus souvent présentées par leurs seules dates,
sans autre commentaire, ce qui donne ceci : « Madeleine Renaud
(1900-1994) », « Pierre Laval (1883-1945) », « Louis Jouvet
(1887-1951) », « Ève Francis (1896-1980) », etc. Combien de
lecteurs d’aujourd’hui savent qui fut Ève Francis ? Combien de lecteurs de
demain sauront qui fut Madeleine Renaud ? Quelques broutilles discutables
dans l’annotation, dont cette erreur : la « description de la
piscine » par Rimbaud n’est pas un brouillon d’Une saison en enfer, mais constitue l’une des Proses dites évangéliques. La
correspondante de Claudel est morte en 2000, à 95 ans. Elle avait légué les
lettres reçues de l’écrivain à sa fille, Renée Nantet-Claudel, en l’autorisant
à les publier uniquement après son propre décès. Le 1er juin 1936,
Claudel lui avait envoyé une carte postale portant ces seuls mots :
« Cette feuille arrachée à la treille d’Alsace. » Bel alexandrin, non ?
Claudel
(Camille). Robert Langot, Scénarios tragiques I. Camille Claudel et Auguste Rodin (Robert
Langot, 2002, 156 p., 12,40 €).
À classer au rayon des curiosités et des scénarios
intournables. On balaye large, en entendant s’inspirer tant de la tragédie
grecque que d’Ibsen, mais pour fournir des dialogues directement issus, eux, du
roman-photo. Attendons la publication annoncée intégrale de la correspondance
de Camille Claudel chez Gallimard.
Colette. Michel Del
Castillo, Colette en voyage (Éditions
des Cendres, 2002, 139 p., 28 €).
« Que faire, sinon écrire, dans une chambre d’hôtel dont il ne faut pas,
sous peine de rêverie dangereuse, regarder les murs ? J’écrivais. »
Le présent ouvrage est constitué avec les cartes postales et les lettres
rédigées sur du papier à en-tête d’hôtel que Colette envoya à ses proches
durant ses voyages ou ses courts déplacements. La quasi totalité des documents
reproduits appartient à la collection de Michel Rémy-Bieth, qui les a mis à la
disposition de l’auteur. Les villes : Capri, Oslo, Dijon, Nice, Zurich,
New York, Saint-Tropez, etc. Les en-têtes des lettres : le Palace Hôtel de
Rome, le Grand Hôtel des Avants de Montreux (Suisse), l’Hôtel de la Mamounia
(Maroc), l’Athénée Palace Hôtel de Bucarest, le Palais Jamaï de Fès, le Grand
Nouvel Hôtel de Lyon, etc. Elle avait quand même un petit brin de plume, la
collaboratrice de Willy.
Copains. Henri Agel, Les Copains chez Brassens et chez tous les
autres (L’Harmattan, 2002, 146 p., 12,20 €).
Livre chaleureux, personnel et sympathique, mais totalement gâché par le
travail d’éditeur, ou plutôt son absence de travail : ponctuation bâclée,
typographie d’un désastreux copié-collé de traitement de texte ou d’un scannage
pas même relu, et l’on relève plus de coquilles qu’à Douarnenez à marée basse.
Plaignons le client de cette maison d’édition, que la larme attend.
Courier. Robert Langot, Paul-Louis Courier : genèse d’un
destin : essai psychanalytique biographique (Robert Langot, 2002, 257
p., 19,15 €).
J’avais dit qu’on ne m’envoyât point de romans. – Mais je lis que c’est un
essai psychanalytique. – L’auteur le prétend parce qu’il sait que l’étiquette
roman fait fuir tout lecteur sensé. – C’est vrai ? Il le faudrait
propager. – Oh ça se sait. Langot y concourt. D’abord il s’édite à la maison,
où ce livre a paru déjà en 1991, cette fois-là sous l’étiquette
« roman ». L’époque ayant changé, il change l’étiquette, cela prouve
qu’il sait que le bateau fuit. – Quel bateau ? – Lady, voyons ! Le
bateau du roman, d’abord. Celui de l’édition, ensuite. Il est out. On savait
déjà les éditeurs incultes, maintenant ils apprennent leur rachat dans le
journal. On s’endort chez soi, on se réveille dans l’estomac d’Hachette. Vous
trouvez ça sérieux ? – Mais c’est bien un roman, ce livre blanc que vous
tenez dans votre belle main gantée ? – Plus roman que ça, c’est un délit.
Oui, un brave roman historique, genre Sue, avec des meurtres, une jeune épouse
infidèle, des suicides, des coquilles… – Des coquilles ? L’auteur a plusieurs
sexes ? Interesting !… – Holà, Lady, modérez-vous. Non, je parle
typographie. Il y a une feuille volante avec deux grandes pages d’errata. –
God ! Très kitsch ! Et pas du tout de psychanalyse ? – Si,
si ! C’est même l’originalité, vous passez de l’action au commentaire sans
changer de caractère (corps petit, pages denses, en corps 12 cela ferait 400
pages). Il y a même un index des auteurs, ou Cicéron vient en premier, et,
comme dans les Écrits de Lacan, un
index des principaux concepts mobilisés. Ainsi, à la première occurrence du mot
amour, vous allez à la page 8 et vous
trouvez Mme Courier en train de violer, toute retroussée, un domestique
surpris. – Oh ! exciting ! L’auteur est sérieux ? – Très. Robert
Langot, psychologue diplômé des Universités de Paris 5 à 7 et psychanalyste
philadelphe, est celui qui, au delà de la monotone affaire d’Oedipe, s’inquiéta en d’autres volumes
du retentissement psychique d’un frère partageant notre enfance (fût-ce à titre
posthume). – Quel problème ? – Le vieux problème : peut-on avoir un
frère sans devenir fou ? Ou criminel ? Ou
paranoïaque-critique ?… – Non, sans doute. Il faut profiter. Mais rappelez
qui est-ce Courier ? – À la différence de Madame de Sévigné, qui ne doit
pas son renom à ses vignes et ses ceps, Courier (Paul-Louis) est l’illustration
parfaite du déterminisme onomastique ; c’est bien son courrier, et
accessoirement ses pamphlets, qui lui valurent, vers le milieu du siècle
dernier, les honneurs de la Pléiade. – Oh je la voudrais lire ! –
Impossible. Depuis quinze ans je consulte le catalogue chaque année, et j’y
vois toujours à Courier le même
message d’absence. – Lequel ? – Provisoirement
indisponible. Formule qui m’a tant plu que je la fis graver sur le marbre
de ma tombe. – Cela est triste, une Pléiade indisponible. Dans cette
collection, tout est immortel, non ? – Voilà pourquoi le roman de Robert
Langot doit absolument devenir, au plus vite, une beste célère et motiver
bientôt, non plus un simple documentaire sur Arte (c’est fait), mais une adaptation
télévisée grand format avec Gérard D. dans le rôle de PLC : seul moyen
aujourd’hui de ramener un éditeur vers un de nos classiques. Avec Clavier en
garde-chasse. – Oh ! il y a un garde-chasse ? – Plusieurs, mais un
surtout. Courier, parvenu à réchapper intact des guerres napoléoniennes, avait
commis l’erreur de convoler à quarante-deux ans avec lady Chatterley,
parisienne de dix-neuf, laquelle le trompa avec Clavier, lequel tarda peu, dans
un sordide gai-tapant, à assassiner Gérard D, enfin Courier. – Oh ! vous
m’en dites trop déjà, je le veux lire, ce roman. Le film va passer quand ?
– Bientôt, j’espère. Mais il faut d’abord le tourner. Que le producteur
intéressé aille sur http://www.fratrie.com, il
y pourra contacter M. Langot, qui a déjà rédigé des scénarios.
Critique. Joëlle
Gardes-Tamine, Marie-Claude Hubert, Dictionnaire
de critique littéraire (Armand Colin, 2002, 240 p., 16 €). On nous
prévient heureusement dans l’avant-propos : « Ce dictionnaire se propose
de définir les termes que les étudiants de lettres peuvent rencontrer dans un
ouvrage de critique ou utiliser dans une analyse de texte. » Il s’agit
donc uniquement d’un manuel de cuisine pour travaux pratiques et scolastiques
d’analyse textuelle, mais n’attendez rien sur la critique littéraire telle que
le vulgum peut l’entendre. On navigue
joyeusement entre l’histoire littéraire, la linguistique et la rhétorique en se
gardant de se prononcer, comme le précisent les auteurs, « sur la validité
des concepts » (pauvres z’étudiants, qui ne sauront donc à quel saint ils
doivent se vouer). Ajoutons que cette nouvelle édition « revue et
augmentée » arrête en fait sa bibliographie à 1992. La théorie de la
réception est ainsi traitée en onze maigres lignes, avec une seule référence
bibliographique. Signalons à l’éditeur que, dans l’exemplaire qui nous est
parvenu, l’entrée « symbole » a sauté.
Dada. Dada
en verve. Mots, propos, aphorismes,
choix de Poupard-Lieussou, Présentation de Henri Béhar (Horay, 2002, 123 p., 5 €). Créée en 1970 par François
Caradec, la collection « En verve » se propose de divulguer – en 120
pages et 450 citations – « ce qu’il y a de meilleur, en fait de verve,
bons mots, réparties, traits d’esprit, anas, chez les grands écrivains ».
Ces mots, propos et aphorismes sont classés par thèmes afin de faire apparaître
les préoccupations et les obsessions, parfois inattendues, de ces auteurs. Dada en verve fut initialement publié en
1972 mais, comme le signale Henri Béhar au début de ses notes sur la présente
édition, « les années passent, les exigences du lecteur croissent »,
si bien qu’il a paru indispensable de « contextualiser » des
citations qui n’étaient jusqu’alors suivies que du nom de leur auteur. Cette
réédition (qui a été « revue et ressourcée par Henri Béhar ») précise
à quelle date elles furent écrites et de quel ouvrage, revue ou tract, elles
sont extraites. Présentées par thèmes (vingt-deux, tels que la morale, le
plaisir et le bonheur, le sexe et la sexualité, Dieu et la religion), elles
sont signées par les principaux Dadaïstes : Breton, Duchamp, Eluard,
Picabia, Tzara, etc. Une brève bibliographie clôt l’ensemble. Fonctionnel et
utile.
Dadaïsme.
Sophie Jaunasse, Raoul Hausmann :
l’isolement d’un dadaïste en Limousin (Pulim, 2002, 230 p., 23 €). Un simple mémoire de maîtrise
d’histoire se révèle un livre passionnant et documenté sur une figure peu
connue du Dadaïsme, Raoul Hausmann. Cet Allemand d’origine sudète tchèque a
adhéré d’emblée au Dadaïsme en organisant dès 1918 des manifestations Dada à
Berlin. Il sera un des tenants de l’avant-garde dans la république de Weimar
jusqu’à l’arrivée d’Hitler. Il quitte alors l’Allemagne pour les Baléares, puis
la Suisse, enfin la France profonde : il passe toute la Guerre dans le
Limousin, d’où le sous-titre un peu provocateur du livre. L’auteur étudie les
problèmes rencontrés par cet artiste déjà isolé par nature et par choix, qui se
trouve en quelque sorte coupé de tous les réseaux des métropoles artistiques et
littéraires. Elle parle d’une « singulière destinée ». Mais le cas de
cet auteur est assez fréquent à l’époque étudiée : Tristan Tzara fut un
temps à Souillac (Lot), Hans Bellmer dans l’Aude, et le surréaliste Jehan
Mayoux (non mentionné ici) ne quittait pas Ussel (Corrèze). Le drame de
Hausmann est de s’être fâché avec Tzara, de n’avoir gardé de bonnes relations
qu’avec Jean et Marguerite Arp, et de s’être trouvé, par sa fidélité à Dada et
ses distances envers le Surréalisme, un peu en porte-à-faux, risquant d’être
considéré, ô paradoxe, comme un passéiste, d’autant que les plus
avant-gardistes de l’après-Guerre, les Lettristes, le couvraient d’insultes.
Hausmann réussit cependant à participer au salon « Réalités
nouvelles » de 1956, où il côtoie Corneille, Bryen et Arp, mais est refusé
au salon de 1957. En 1958, son Courrier
Dada publié au Terrain Vague le fera connaître d’un nouveau public, et il
bénéficiera de l’amitié de Noël Arnaud, de Poupart-Lieussou, d’Edouard Jaguer
(qui l’accueillera dans Phases), et
du poète Henri Chopin. Il aura même, dans ses dernières années, un petit
entourage de jeunes admirateurs, ce qui le consolera de bien des amertumes
d’une vie qu’il trouvait marquée par une certaine injustice. Il porta de vives
critiques à certains néo-Dadaïstes, bien qu’il ait eu la sympathie de Debord et
des Situationnistes, et il pourfendit l’avant-garde d’un Yves Klein dans son
provocant Manifeste contre
l’avant-gardisme. Raoul
Hausmann : l’isolement d’un dadaïste en Limousin restitue l’essentiel
d’une vie et d’une oeuvre, ainsi que la vie culturelle d’une province loin de
Paris. Dans l’apparat critique, une bibliographie, une chronologie et un index.
Dandys. Dominique Noguez, Dandys de l’an 2000 (Éditions du Rocher, 2002, 172 p., 15 €). Réédition d’un ouvrage qui fut une
mystification littéraire réussie. L’auteur a dévoilé le poteau rosse le 1er
décembre 2000, à l’occasion du Quatrième Colloque des Invalides sur Les Mystifications littéraires. Dans son
intervention, intitulée « De l’intérêt de changer de noms en
littérature », il a raconté comment le livre, qui avait les allures du
« manifeste d’une génération » parut à l’origine sous la signature
d’un certain Collectif Givre, composé, comme l’expliquait la quatrième de
couverture, de Doris Ezalies, Michel Guérin et Nicolas Noilhan (les premières
syllabes des prénoms et des noms contenaient l’identité réelle de l’auteur…).
Publié par les éditions « libres » Hallier, il fut mis en librairie
en février 1977 et eut droit à un grand article – quatre colonnes en couverture
– de François Bott dans Le Monde des
livres du 4 mars suivant. Quelques jours plus tard, les éditions Hallier
sombraient dans la faillite, et le stock du livre partit à la poubelle. Qui
lira ces Dandys aujourd’hui – l’an
2000 est de toute manière passé – ne pourra que noter la maîtrise de
l’irrespect dont faisait déjà preuve le subversif auteur des Martagons.
Dard. France Lestelle, Frédéric Dard : sois tranquille mon
pays, je t’aime (Aléas, 2002, 75 p., 12 €).
On oublie.
Darien. Valia Gréau, Georges Darien et l’anarchisme littéraire (Du
Lérot, 2002, 456 p., 45 €).
Très peu de travaux ont été consacrés à Darien, et quant à sa biographie, il
fallait se contenter du livre d’Auriant, lacunaire et souvent excessif. Valia
Gréau nous donne un travail documenté et précis qui, sans parvenir à tout
éclairer de la vie secrète et de la personnalité farouche de Darien, élargit
considérablement la connaissance que nous en avons. À partir d’une
correspondance largement inédite (et dont la publication est annoncée chez le
même éditeur) et d’une étude systématique de la presse, l’auteur du Voleur cesse d’être un extra-terrestre
et se voit d’abord replacé dans le milieu littéraire de l’époque : ses
collaborations avec G.-Albert Aurier, Édouard Dubus ou Lucien Descaves, ses
rapports avec Léon Bloy ou Rodolphe Darzens, sa participation à de nombreuses
revues éclairent ses goûts et son cheminement. L’un des buts principaux de
Valia Gréau est de préciser la nature de l’engagement anarchiste de Darien,
question difficile entre toutes. Récusant la référence facile et imprécise à un
« anarchisme de droite », à quoi le ramenait François Richard, elle
montre en Darien un homme d’abord préoccupé de son indépendance et le définit
finalement comme un « anarchiste individualiste » tout en constatant
que les contradictions l’emportent toujours. La diversité de sa production
littéraire n’est pas la moindre difficulté dans l’étude de Darien, pour qui la
littérature n’est de toute manière jamais une fin en soi. Si les romans,
maintenant régulièrement réédités, sont la partie la plus accessible de cette
œuvre, le journalisme et le théâtre l’ont également requis. On aurait aimé une
réflexion plus grande sur le théâtre, tant les pièces de Darien et sa pratique
de dramaturge paraissent singuliers. Il semble avoir, un moment au moins, tenté
un théâtre d’intervention, d’agitation sociale, dont témoigne le titre
tonitruant de Non ! elle n’est pas
coupable !, son drame de 1909 consacré à l’affaire Steinheil, avant
même que la justice ait tranché. De 1890, où, avec Descaves, il fait jouer Les Chapons au Théâtre Libre, à 1910,
date de sa dernière pièce jouée, la tentation du théâtre, de l’action par le
théâtre le saisit régulièrement, et c’est sans doute une des originalités de
Darien. Qu’il n’y ait pas réussi, sauf avec son adaptation de Biribi en 1906, ne doit pas faire
négliger cet aspect de sa personnalité. Illustrations, chronologie détaillée,
bibliographie et index complètent cette étude indispensable pour qui
s’intéresse à la fin-de-siècle.
Décadence. Anamorphoses décadentes : l’art de la
défiguration, 1880-1914. Études offertes à Jean de Palacio, sous la
direction d’Isabelle Krzywkowski et Sylvie Thorel-Cailleteau (Presses de l’Université de
Paris-Sorbonne, 2002, 264 p., 43 €).
Sous un titre trompeur qui désigne plus nettement l’esthétique concernée
qu’aucun des articles présents, un ensemble d’hommages au découvreur de la
décadence, Jean de Palacio. Le maître sera sans doute agréablement flatté de
retrouver chez ses élèves quelques-unes de ses qualités et certains de ses
travers. Si l’on peut distinguer du lot un texte de Guy Ducrey consacré à la
vogue des tanagras, qualifiés joliment de « petites madeleines
d’argile » d’une Grèce charmante et enfantine, ainsi que l’étude malheureusement
inaboutie d’Isabelle Krzywkowski sur la litanie, forme poétique de la
fin-de-siècle, nombre d’articles se cantonnent aux délices d’une incontestable
érudition qui va rarement au-delà du repérage de formes et de motifs. Il y
avait pourtant de beaux sujets dans cet ensemble : la présence tenace et
ambivalente d’Horace dans les références littéraires décadentes, celle, moins
ambiguë, de Paul et Virginie, ou
encore l’étonnante fortune du personnage du Nain jaune créé par Madame
d’Aulnoy, dans la littérature puis la revue en France et en Angleterre.
Toutefois, beaucoup d’entreprises intéressantes sont entravées par un certain
négligé de conception, ici des jugements à l’emporte-pièce ou des définitions
passe-partout, là une insuffisante caractérisation des objets étudiés, ailleurs
la faible structuration d’articles qui musardent dans les ouvrages sans
s’embarrasser d’un projet directeur. Si on ne peut guère féliciter ces Presses
universitaires de la Sorbonne pour la pauvre esthétique du volume, il faut
souligner en revanche la présence d’un important cahier iconographique, de très
bonne qualité. Un recueil honnête au total, que les spécialistes parcourront
sans doute avec intérêt, ou par acquit de conscience.
Dépêche.
Félix Torres, La Dépêche du Midi.
Histoire d’un journal en république 1870-2000 (Hachette littératures, 2002,
908 p., 23 €).
Toute l’histoire d’un journal dans un livre dont l’objectivité semble la
qualité maîtresse. Le récit est précis et documenté, et on lit entre les lignes
ce que l’auteur n’a pas toujours pu dire de manière explicite. On croise de
temps à autre un François Alicot dont le nom est familier aux Ducassiens :
ce correspondant de La Dépêche dans
le département des Hautes-Pyrénées eut la bonne fortune de retrouver un
condisciple de l’auteur des Chants de
Maldoror et de recueillir ce qui devait demeurer un témoignage unique sur
cet écrivain.
De Roux. Paul de Roux, Au jour le jour. Carnets 3. 1985-1989 (Le
Temps qu’il fait, 2002, 205 p., 17 €).
Ces pages se lisent comme on regarde des toiles
impressionnistes. Des notations fugitives, un éclair de couleur, un
frémissement deviné, une fumée qui se perd dans l’air. Et, survenant par
surprise, ou par un effet de l’« exercice d’attention » qu’est la
note pour l’auteur, l’« impression de surprendre une chose plus
essentielle que la plupart de celles que nous regardons comme sérieuses tout au
long des jours ». Des carnets à pratiquer comme ils ont été écrits, de
façon discursive, en « amorce » de réflexions ou de rêveries imprévisibles.
Dumas (I). Claude Schopp, Alexandre Dumas (Fayard, 2002,
624 p., 30 €).
Plus que l’année Dumas, 2002 aura été l’année Claude Schopp. Presse, radio,
télévision, édition, manifestations diverses, le biographe était sur tous les
fronts pour dispenser la bonne parole dumasienne. Reconnaissance publique et
juste retour des choses pour celui qui, dès les années 1970, s’est consacré à
la vie et à l’œuvre d’un des romanciers les plus prolifiques de la littérature
française. Depuis trente ans, le spécialiste fouille les bibliothèques, exhume
les romans, les pièces, la correspondance, les journaux, édite régulièrement
ces textes. Les grands romans de Dumas publiés par ses soins sont d’excellentes
éditions. Claude Schopp montre une connaissance encyclopédique de son sujet,
une passion quasi exclusive pour le personnage. On pourrait relever son manque
d’objectivité sur le rapport de son écrivain à la littérature industrielle,
mais ne s’agit-il pas là d’une forme de mansuétude admirative ? Depuis
Auguste Maquet, Dumas n’a jamais eu de collaborateur aussi dévoué. Que dire de
sa biographie du grand Alexandre ? Que c’est la troisième édition revue et
corrigée depuis 1985 ; que le sous-titre « Le Génie de la vie »
(que l’on doit à George Sand) ne figure plus sur la couverture ; que cette
somme est désormais un classique pour les amateurs de Dumas.
Dumas
(II). Claude Schopp, Alexandre Dumas en bras de chemise (Maisonneuve et Larose, 2002,
258 p., 18 €).
Hippolyte Romand, Victor Pavie, Gabrielle Anne de Courtiras devenue Mme
Poilloüe de Saint-Mars dite comtesse Dash, Arsène Housset dit Houssaye, Charles
Mélanie Abel Hugo, Émile Auguste Étienne Martin Deschanel, Philibert Audebrand,
Jean Joseph Simon Prosper Vialon, Ferdinand Fabre, Jean Hippolyte Auguste
Cartier de Villemessant, Maxime Du Camp, Benjamin Julien Piftau, Mathilde
Schoebel devenue Mrs George Alfred Shaw : tout ce petit monde a rencontré
Dumas père, a fréquenté ses ménages, a chassé, déjeuné, voyagé, travaillé, est
allé au spectacle avec lui, avant d’écrire ses souvenirs, raconter ses
rencontres avec l’écrivain, distiller ses témoignages dans des textes variés.
Claude Schopp, qu’on a connu plus inspiré, a compilé les petits écrits de ces
messieurs-dames, torché une préface de deux pages et une courte notice
biographique des « auteurs des contributions ». L’éditeur a publié le
tout sous un titre passe-partout. Les amateurs d’anecdotes historiographiques y
trouveront leur compte. Les autres…
Dumas (III). Daniel Compère, D’Artagnan et Cie. Les Trois
Mousquetaires, un roman à suivre (Encrage,
2002, 159 p., 15 €).
Sympathique, entraînant et documenté. L’auteur se penche sur le plus célèbre
roman de Dumas, analysant les caractères et l’historique de ses personnages, présentant
les nombreux « prolongements » du livre : plusieurs suites
reprenant les héros du livre-source, écrites par Dumas lui-même (Vingt ans après, Le Vicomte de Bragelonne)
puis par de nombreux autres : du D’Artagnan de Paul Mahalin (1890) aux Deux Mousquetaires de Paul-Yves Sébillot (1954), en passant par D’Artagnan amoureux de Roger Nimier (1962),
L’Enfant des mousquetaires de Jean
Demais (1929), Le Grand Secret de
d’Artagnan d’Arsène Lefort (1955), Les
Quatre Mousquetaires de Xavier de Lange (1946), etc. Était-ce la peine
de faire tant de foin pour la récente « suite » des Misérables, qui ne valait pas
grand-chose… On compte aussi une bonne cinquantaine d’adaptations
cinématographiques des Trois
Mousquetaires, dont toutes, tant s’en faut, ne sont pas des chefs d’œuvre.
Daniel Compère rappelle que le titre du plus célèbre roman de cape et d’épée de
la littérature française aurait été trouvé, selon le récit de Dumas dans une de
ses Causeries de 1864, par Louis
Desnoyers, directeur du Siècle,
auquel l’auteur avait envoyé son œuvre en 1836 sous le titre Athos, Porthos et Aramis :
Desnoyers, constatant que ses abonnés s’attendaient à lire l’histoire des Trois
Parques, proposa un nouveau titre, Les
Trois Mousquetaires, que l’auteur entérina en ces termes : « Mon
cher Desnoyers, je ne tiens par le moins du monde à mon titre. Je ne vois
d’autre objection au vôtre, c’est-à-dire aux Trois Mousquetaires, que celle-ci : ils sont quatre. N’importe ! si le titre
vous plaît. » Le livre de Daniel Compère est écrit avec entrain, et la
pédanterie en est absente. Dès les premières pages, on est ferré (de la reine,
bien sûr).
Durand-Ruel. Pierre
Assouline, Grâces lui soient rendues.
Paul Durand-Ruel le marchand des Impressionnistes (Plon, 2002, 336 p., 20 €). Tel le Beaujolais nouveau destiné
aux Japonais, l’Assouline nouveau est arrivé. C’est, sauf erreur, la dixième
biographie publiée par cet auteur depuis 1983 ; il n’est pas sûr que ce
soit la meilleure. Elle n’en est pas moins intéressante, consacrée comme elle
l’est à celui qui fut le grand marchand des Impressionnistes. Curieuse figure,
d’ailleurs, que celle de ce bourgeois très Vieille France, monarchiste et
antisémite. Il avait ainsi des points communs avec le terrible Degas, dont on
eût aimé savoir ce qu’il pensait de lui. Mais ce n’était point un esprit
étroit : ses convictions politiques ne l’empêcheront nullement de
soutenir, par exemple, le communard Courbet. S’il misa à fond sur Monet et sur
Renoir, et prisait fort Manet et Corot, Durand-Ruel rata en revanche des
artistes comme Cézanne, Gauguin et Van Gogh, dont il ne voulait pas percevoir
l’importance et la nouveauté. Au reste, c’était avant tout un marchand, et non
un philanthrope, et sa psychologie était bien particulière. Le début du livre,
fait d’une longue rêverie sur le destin du marchand, est assez déconcertant,
avouons-le, par le ton narcissique délibérément adopté : « J’avais
fait sa connaissance par l’entremise discrète de Gaston Gallimard, un ami qui
travaillait dans l’édition. […] il me fut à nouveau présenté par Daniel-Henry
Kahnweiler, un ami qui œuvrait dans l’art. […] le comte Moïse de Camondo, un
amistocrate [sic] de mon cercle intime. […] Jusqu’à ce jour où je raccompagnai
chez lui Henri Cartier-Bresson, un ami qui prend des photos. » Ces clins
d’œil complaisants à ses précédentes biographies font un peu sourire.
Néanmoins, le livre est une attachante évocation, bien documentée, de tout un
milieu et du négoce de l’art, dont Durand-Ruel fut un des grands pionniers. Au
passage, et à côté de curieuses approximations (« le dessinateur
Jacques-Émile Blanche »), des jugements pertinents et à retenir, tel
celui-ci sur Raffaelli, dont la peinture médiocre trompa même Huysmans :
« son naturalisme poussé au misérabilisme ».
Écrivains occupés. Paul Sérant, Dictionnaire des écrivains français sous
l’Occupation (Grancher, 2002, 348 p., 22 €).
Bof. Un « dictionnaire » de plus, sans surprise. Voir plutôt La Guerre des écrivains de Gisèle
Sapiro, le livre est plus cher (33 €)
mais, relativement à la densité d’informations (600 pages), on y gagne très
très largement.
Éditeur. Travaux de littérature XV. L’écrivain
éditeur. 2. XIXe et XXe siècles, sous la
direction de François Bessire (Adirel, 2002, 462 p., s.p.m.). De Balzac à Patrick Mauriès, vingt-deux variations sur
l’écrivain-éditeur, qu’il s’agisse de « maîtriser le métier pour imposer la raison d’art », d’« éditer
les autres », d’être directeur littéraire ou, plus complexe, de mener à
son terme la « logique de l’œuvre d’art », comme Mallarmé pour le Coup de dés ou Cocteau pratiquant une
« poétique de l’édition ». Comme toujours avec ce genre d’ouvrage, on
est tenté de penser aux absents : Pierre Albert-Birot et sa presse à bras,
Queneau lecteur chez Gallimard et ordonnateur des Cent mille milliards de poèmes, Apollinaire éditeur des Maîtres de l’amour, Péguy (abordé, il
est vrai, de profil dans l’article sur Romain Rolland). On retiendra plutôt la
richesse de l’ouvrage, la qualité de mises au point comme « Gide éditeur
de Proust », « Baudelaire écrivain-éditeur » ou d’études
suggestives sur Nerval et sur Henri
Matisse, roman d’Aragon en particulier
Égéries. Annette et Luc
Vezin, Égéries dans l’ombre des créateurs
(La Martinière, 2002, 320 p., 45 €).
Incontestablement un « beau » livre par sa
documentation iconographique, et qui n’est pas sectaire, puisque, avec ces
vingt-cinq couples d’artistes, on passe de Lou Andréas-Salomé à Jane Birkin, de
Lita Grey à Dina Vierny, de Youki à Frida Kahlo… et qu’on y introduit même Jean
Marais. On aurait donc tendance à être moins sourcilleux pour le texte. Femmes d’artistes de Jean-Paul Clébert,
paru en 1989, proposait une typologie beaucoup plus rigoureuse, certes plus
« classique » et moins contemporaine que ces Égéries. Belle galerie de portraits néanmoins, mais qui méritait
d’être poursuivie avec plus de rigueur. Un index des personnages cités n’aurait
pas déparé.
Enchères. Vincent Noce, Descente aux enchères. Les coulisses du
marché de l’art (Jean-Claude Lattès, 2002, 432 p., 20 €). Édifiant. L’auteur narre divers
scandales qui ont éclaboussé Drouot et d’autres salles de vente. On ne compte
plus les commissaires-priseurs et les experts inculpés (« mis en
examen », comme on dit aujourd’hui afin d’atténuer un peu l’infamie) pour
escroquerie ou pour vol. La plupart s’en sont très bien sortis et exercent
toujours leur commerce. Le livre de Vincent Noce porte essentiellement sur les
œuvres d’art, mais il reste à l’auteur de lui donner une suite en se penchant
sur le commerce des manuscrits, où il y a certainement autant à dire. Il en
donne d’ailleurs un avant-goût en rappelant que quelques experts en autographes,
dont il cite le nom, eurent jadis affaire avec la justice. Écrivains, détruisez
vos manuscrits, ou donnez-les à la Bibliothèque nationale. Si celle-ci n’en
veut pas, vous pourrez toujours les caser à l’Imec, c’est l’endroit à la mode
pour laisser ses papiers.
Flaubert. Gustave
Flaubert, Lettre au conseil municipal de
Rouen. Des pierres de Carnac et de l’archéologie celtique (L’Archange
Minotaure, 2002, 54 p., 9 €).
La jolie collection « Tapage » produite par Jean-Michel Cornu sous la
marque de l’Archange Minotaure, élégamment cornu lui aussi, reproduit dans une
typographie séduisante et soignée deux textes où Flaubert se fait violemment
plaisir en vitupérant ouvertement l’époque et en clamant son indignation contre
la bêtise ambiante, comme il le fera par l’ironie dans Bouvard et Pécuchet. « Des Pierres de Carnac » provient
de Par les champs et par les grèves,
écrit avec Du Camp, publié partiellement dans L’Artiste puis intégralement après la mort de Flaubert en 1885. Ce
dernier s’y amuse aux dépens des celtomanes de son temps, dont il juge la
science « plus stérile et plus pauvre que cette matière inerte à laquelle
la vanité des bavards prétend trouver une forme et donner des
chroniques. » Quant à la Lettre,
il s’agit d’une protestation véhémente à la suite du refus du Conseil municipal
de Rouen d’ériger un buste à Louis Bouilhet. Flaubert en profite pour
généraliser sans retenue et mettre en accusation, non seulement les édiles
normands, mais tous les parlementaires, tous les politiques, toutes les classes
dirigeantes : « Avant d’envoyer le peuple à l’école, allez-y
vous-mêmes !.. Tout votre effort intellectuel consiste à trembler devant
l’avenir. Imaginez autre chose. Hâtez-vous ! ou bien la France
s’abîmera de plus en plus entre une démagogie hideuse et une bourgeoisie stupide. »
Il est des pamphlets qui ne perdront jamais de leur actualité.
Gide-Ruyters. Christophe
Duboile, André Gide-André Ruyters. Un
dialogue littéraire (1895-1907) (L’Harmattan, 2002, 378 p., 27,45 €). Dialogue ? Disons plutôt
mimétisme, et à sens unique. Cette étude très détaillée, à la fois textuelle,
biographique et psychologique, concerne essentiellement l’influence de Gide sur
Ruyters et les écrits de celui-ci. Influence presque obsédante, et qui fait
souvent des œuvres du second de purs reflets de celles du premier. Vu ce
mimétisme quasi-permanent, l’originalité de Ruyters, que Christophe Duboile a
sans doute tendance à s’exagérer parfois, ne pouvait être qu’assez réduite.
D’abord très flatté d’avoir un tel disciple, Gide finit, vers 1900, par s’en
lasser, d’ailleurs mis en garde par Jammes. De plus, comme le souligne
l’auteur, il n’avait pas prêté d’attention particulière aux livres de son
enthousiaste admirateur, lequel finira par adopter une position plus critique,
sinon plus indépendante. On regrette un peu que cette étude, qui s’arrête en
1907, n’ait pas, même succinctement, évoqué la suite des relations
Gide-Ruyters, car les deux écrivains resteront en correspondance jusqu’en 1950.
Si l’œuvre de fiction de Ruyters, qui n’était pas un créateur (comme semblent
le prouver ici extraits et analyses de ses œuvres), n’est sans doute pas
promise à une résurrection, on retiendra en revanche de lui certaines pages
critiques, dont un remarquable article sur Claudel, paru en 1905. Le travail de
Christophe Duboile appelle aussi diverses remarques d’histoire littéraire.
L’auteur ne s’exagère-t-il pas un peu l’originalité de Gide dans la
revendication, vers 1897-1899, du plaisir et de la sensualité ? Il y avait
tout de même eu, auparavant, Wilde, et aussi la préface d’Aphrodite. Par ailleurs, l’influence de Nietzsche fut bien plus
étendue qu’il n’est dit ici, allant jusqu’à la version mondaine qu’en propageront
les romans d’Anna de Noailles (sur ce point, la thèse d’Emilien Carassus sur
les snobismes 1900 aurait pu être mise à profit). Signalons en passant à
l’auteur que Les Dangers du moralisme
n’est pas un « livre » d’Henri Albert, mais une chronique, parue dans
le second volume du Centaure.
Parfois, des digressions superflues, comme ces trois pages résumant Le Passant de Prague d’Apollinaire, ou
bien ce singulier parallèle final, assez poussé, entre le Ruyters voyageur et
le Rimbaud africain, parallèle on ne peut plus flatteur et qui dénote
assurément beaucoup de bonne volonté, mais qui peut aussi faire sourire.
Faut-il, en conclusion, penser comme Christophe Duboile, que « le dialogue
littéraire que Ruyters a noué avec Gide est étonnamment fécond » ?
Sur le plan biographique et humain, oui ; sur le plan littéraire
proprement dit, ce n’est pas sûr du tout, tant les œuvres de Ruyters ne
semblent pas affirmer une véritable personnalité. En fin de compte, il fut
assez amer, le destin de ce jeune Belge hanté par les livres de Gide et
condamné à répéter dans ses œuvres à lui son impuissance à vivre et à
créer : il finira par abandonner la littérature proprement dite pour ne
plus écrire que des livres de voyages et mourir, oublié, en 1952.
Gide (I). André Gide, Le Ramier (Gallimard, 2002, 69 p., 9 €). Courte et autobiographique
nouvelle inédite de Gide narrant les circonstances de sa nuit passée avec le
jeune Ferdinand, fils d’un valet de ferme. Ferdinand était surnommé le
« Ramier » en raison de la sorte de roucoulement qu’il émettait en
faisant l’amour. Gide l’avait connu à Bagnols-de-Grenade, lors d’un séjour chez
son ami Eugène Rouart, lequel partageait ses goûts, comme en font foi les
extraits de leur correspondance publiés à la suite de la nouvelle de Gide.
Écrivant de Séville à Rouart en mars 1893, Gide écrivait à son ami :
« la beauté de la race m’affole ». Jean Delay, le premier biographe
de Gide, avait modifié le passage en « la beauté de la ville
m’affole » (prude et falsificateur, le défunt Académicien
français !). Le Ramier n’est pas
un chef d’œuvre, tant s’en faut, mais peut désormais prendre sa place dans les
annexes du dossier de Corydon.
Avant-propos de Catherine Gide, préface de Jean-Claude Perrier, postface de
David H. Walker.
Gide
(II). André Gide, Édouard Ducoté, Correspondance 1895-1921, édition établie,
présentée et annotée par Pierre Lachasse (Centre d’études gidiennes, Université
de Nantes, 2002, 364 p., 20 €).
Cette correspondance soulève de la poussière, une poussière de grenier dans
laquelle il n’est pas désagréable de fouiller. Mais il y faut le caractère d’un
maniaque de la chose imprimée, car on ne voit pas un lecteur, n’ayant jamais eu
entre les mains un exemplaire de L’Ermitage,
des Entretiens politiques et littéraires ou
de La Revue blanche, trouver de
l’intérêt aux acteurs ou aux faits dépeints dans ce volume. Le style des
lettres n’est pas exaltant, leur contenu est factuel. En fin de compte, le
texte important du volume est la préface de Pierre Lachasse, « Autour de L’Ermitage », qui va jusqu’à la
page 135, les lettres publiées à la suite pouvant être considérées comme des
documents annexes, où aller chercher des compléments d’information et des
développements : le tableau qui est ainsi brossé est celui de l’une de ces
revues du tournant du siècle, peu diffusées mais tenaces, intransigeantes, et
toujours excellemment imprimées. C’est la revue comme genre littéraire qui nous
importe aujourd’hui, plus que les œuvres d’un Vielé-Griffin, d’un Ducoté ou
même d’un Gide. De la même façon, dans une centaine d’années, les amateurs de
littérature qui, espérons-le, seront plus nombreux qu’à présent, pourront se
demander ce qui pouvait bien conduire une revue aussi chouettement structurée
qu’Histoires littéraires, à
s’intéresser à un écrivain aussi bas-de-gamme que… (ici, chacun placera le ou
les noms qu’il souhaite).
Gide (III). André Gide, Hugo, hélas ! (Fata Morgana, 2002,
64 p., 8 €).
Le titre de cet ouvrage reprend le fameux mot de Gide – une des cent vingt-cinq
réponses à un questionnaire posé par la revue L’Ermitage en décembre 1901, à la veille du centenaire de la
naissance de Hugo : « quel est votre poète ? » Mais loin
d’expliciter cette formule – c’est son caractère lapidaire et énigmatique qui a
assuré sa fortune : Hugo est-il un poète trop encombrant ou trop
mauvais ? –, cet ouvrage réunit les louvoiements de Gide tentant de la
gloser à son tour, dans les notes préparatoires à la préface de son Anthologie de la poésie française parue
en 1949 dans la collection de la Pléiade. Dans ces notes inédites (le dossier
se trouve à la Bibliothèque Jacques-Doucet), répétitives et fragmentaires, Gide
reprend d’un côté à Hugo ce qu’il donne de l’autre : proclamant son admiration,
il la qualifie d’ancienne – les alexandrins de Hugo seraient
« désaffectés ». L’ambiguïté du jugement de Gide n’est qu’amplifiée
ici : « Hugo ne me paraît pas moins admirable en dépit de ses défauts
énormes. L’absence de défauts n’est pas une qualité. » Alors, pourquoi
cette édition ? Pour les généticiens, qui apprennent que la remarque en
marge du développement sur la mégalomanie du grand homme (« en tant
qu’homme, Hugo ne m’intéresse que fort peu »), devient partie intégrante
du texte de 1949. Pour les historiens de la littérature qui replacent cette
anthologie dans le contexte éditorial de l’époque, il s’agit d’une réponse à
l’anthologie de Thierry Maulnier parue en 1939, Introduction à la poésie française (apparaissant sous les initiales
T.M. dans le texte et disparu de la préface de 1949), qui néglige le mouvement
romantique et en particulier Hugo. Mais le rapport de Gide à Hugo n’est jamais
clair dans ce projet de préface, comme dans la préface elle-même où Hugo – l’un
des derniers poètes auquel il est fait allusion malgré les réserves de Gide –
représente la poésie du passé, qu’il ne faut pas oublier : telle est la
fonction de son anthologie. Ce témoignage est d’autant plus important dans ce
monde de chaos : la guerre, entre-temps, a éclaté.
Gracq (I). Hervé Carn, Julien Gracq (L’Atelier des brisants,
2002, 96 p., 16 €).
Dans un article récent (Critique,
octobre 2002), Philippe Berthier notait que la visite à Julien Gracq était
devenue un véritable genre littéraire. Ce petit volume en est un exemple de
plus ; il s’agit d’un entretien de 1973 entre Gracq et deux très jeunes
gens, destiné au premier numéro de leur petite revue, Givre. Hervé Carn, l’un des deux questionneurs, se souvient de ce
passé et de ses rares échanges subséquents avec Gracq. Le volume se clôt par
une série de photographies de paysages gracquiens. Intérêt limité, sauf pour
les passionnés d’Hervé Carn, lui-même poète et romancier.
Gracq (II). Jean Carrière, Julien Gracq ou les reflets du rivage (Le
Relié, 2002, 208 p., 15 €).
Réédition de Julien Gracq, qui
êtes-vous ? (1986). Qui est-il ? On finira par répondre :
c’est ce monsieur qui a donné tant d’entretiens au prétexte qu’il n’en donnait
aucun. Ici, le dialogue occupe la deuxième moitié du volume et ne nous apprend
plus grand chose de neuf, quinze ans après. Jean Carrière tient un peu trop à
faire sentir que lui aussi est un écrivain, aussi pose-t-il des questions
longues et souvent embrouillées, mais Gracq répond toujours. L’essai qui
précède est de la même eau, bien écrit, juste, un peu ennuyeux. La seule
information vraiment attachante est donnée dès la page 26 : c’est la veuve
du poète Vincent Muselli qui a révélé Gracq à Jean Carrière en lui offrant Un balcon en forêt.
Grall. Yves Loisel, Xavier Grall (Le Télégramme, 2002, 302 p., 20 €). Poète et journaliste, Xavier Grall
(1930-1981) a pris une part active, de 1960 à sa mort, aux débats politiques et
culturels relatifs à la Bretagne. Un essai sur ses luttes nous aurait sans
doute intéressé davantage que ce récit minutieux, mais sans recul, d’une vie
marquée par la maladie et les déceptions.
Grammaire. Gilles Philippe,
Sujet, verbe, complément. Le moment
grammatical de la littérature française 1890-1940 (Gallimard, 2002, 258 p.,
15 €). « De
1890 à 1940, la grammaire est partout », à l’école, dans les débats
littéraires, dans la critique, avec un sommet vers 1920-1930, et « fait
basculer la conception ambiante de la littérature » mais aussi en partie
celle que se font les linguistes de leur objet. Les questions de style et la
formulation des enjeux de la stylistique sous-tendent toute la problématique
littéraire pendant le long « moment grammatical de la littérature
française » que décrit Gilles Philippe dans cet essai qui constitue une
initiation aux idiosyncrasies de notre champ littéraire depuis un siècle et
demi. Les querelles de grammaire (sans même parler de l’orthographe) y
deviennent des affaires d’État – en attendant leur déclassement et leur remplacement
par celles qui touchent au « discours » pendant la grande époque du
« mirage linguistique » des années 70, naguère analysée par Thomas
Pavel. Le style simple, l’absence de bavardages inutiles, la pertinence des
dossiers présentés dans des chapitres brefs et efficacement bouclés font de
l’histoire que raconte Gilles Philippe une lecture agréablement obligatoire
pour ceux qu’intrigue l’omniprésence des débats concernant la langue dans les
grandes querelles littéraires depuis le milieu du xixe siècle. Les fautes de grammaire de Flaubert,
son emploi du style indirect libre : autant de menaces pour l’identité
française ou (selon la perspective) de sources de renouveau pour une
littérature épuisée. On sait avec quel sérieux Proust, Sartre ou Barthes en ont
tiré d’imposantes conclusions. On revisitera au passage quelques vieilles
stations du chemin de croix des écoliers et des étudiants d’autrefois : de
Boschot à Albalat, de Damourette et Pichon à Bally. Et l’on s’étonnera :
où donc tout cela est-il passé ? Hormis les cénacles obscurs des
spécialistes enthousiastes de la virgule et du passé composé, pourquoi personne
ne dissèque-t-il la phrase de Houellebecq, l’ellipse chez Échenoz, l’indicatif
chez Toussaint ? Une excellente bibliographie thématique et historique,
assortie d’un index, permettra de voir avec précision où nous en sommes en
attendant de supputer où aller.
Graveurs. Anisabelle
Berès, Michel Arveiller, Les Peintres
graveurs 1890-1900 (Galerie Berès, 2002, 252 p., s.p.m.). Ce volumineux et
somptueux catalogue accompagnait l’exposition qui s’est tenue d’octobre à décembre
2002 dans la galerie d’Huguette Berès, dont était ainsi célébré le cinquantième
anniversaire. Présenté par pas moins de quatre préfaces (signées Jean Leymarie,
Antoine Terrasse, Geneviève Aitken et Gilles Genty), le volume contient une
succession de notices sur les artistes qui se sont illustrés, au cours de la
fin du xixe siècle,
dans l’art de la gravure, et sur les pièces de l’exposition, qui ont été
empruntées à des collections publiques ou privées. De nombreuses œuvres sont
reproduites dans le catalogue, qui est par ailleurs une mine de renseignements
sur l’histoire artistique et littéraire de la période considérée (1890-1900),
sur des périodiques comme La Revue
blanche, sur des entreprises scéniques comme le Théâtre-Libre. Bottini,
Delâtre, Bouisset, Hermann-Paul, Toulouse-Lautrec, Paul Randon, Bonnard, Henri
Rivière, Maurice Denis, Ibels, la sarabande est magique, et on la suit avec
enchantement en compulsant l’ouvrage.
Hugo (I). Victor Hugo, Le Théâtre en liberté,
édition d’Arnaud Laster (Folio Classique, 2002, 963 p., s.p.m.). Les
centenaires ont du bon puisqu’ils permettent d’attirer l’attention d’un vaste
public sur des textes auxquels seuls les longs et complexes travaux des
spécialistes peuvent donner une figure intelligible et présentable. Si les Ruy Blas et les Hernani sont devenus depuis longtemps des classiques (repris avec
succès du vivant même de Hugo), il n’en va pas de même avec des pièces moins
connues, voire inconnues, comme Torquemada
ou Les Deux Trouvailles de Gallus. Le
« Théâtre en liberté », pour une large part, n’a connu de publication
que très tardivement – 1951 pour L’Intervention,
par exemple ! Il faut dire que les intentions de Hugo concernant ces
pièces sont loin d’être limpides, et le cheminement de leur genèse comme des
projets de publication ou de représentation reconstitué par Arnaud Laster dans
son introduction est souvent tortueux. Heureusement pour nous, Arnaud Laster
s’y repère avec agilité, en connaisseur de la question depuis la première
édition qu’il en avait donnée dès 1985. Tirant parti de sa bonne connaissance
des manuscrits, il livre ici des textes bien introduits et annotés, selon un
plan et sous un titre légèrement différents de ce qui est accoutumé (il s’en
explique dans sa préface). Par ailleurs, il ne lésine pas sur les arguments
pour nous vendre un Hugo dramaturge qu’il veut voir en avance sur son
temps : si on l’en croit, c’est à la fois Brecht, Jarry, Ghelderode,
Audiberti, Sartre, Beckett que Hugo anticipe, pas moins ! On aimerait en
être aussi sûr, tout en admirant en effet l’incroyable ressort de l’écrivain et
l’étonnante variété dont il est capable. Hugo insiste, dans les lettres citées,
sur la compatibilité de ce théâtre et des exigences de la mise en scène de son
temps. On aurait aimé voir une question discutée de plus près : y a-t-il
une vraie dramaturgie moderne dans ces pièces, quand seule Mille Francs de récompense possède des didascalies détaillées
susceptibles d’éclairer la conception scénique que se faisait le
dramaturge ? La reproduction illisible des dessins de Hugo pour le décor,
page 935, ne peut pas en tenir lieu. Quelques allusions un peu détaillées à des
mises en scène récentes auraient été utiles, quitte à sacrifier certains
développements génétiques intéressant plus les spécialistes que le public
contemporain. Parmi les appendices, on trouvera une table des équivalences des
monnaies, prix et salaires mentionnés dans les pièces « modernes » de
Hugo, avec les valeurs de 2002. On comprend enfin clairement qu’une dentellière
gagnait de 3,5 à 5 euros par jour, contre 15 pour une éventailliste, là où une
chanteuse-danseuse récoltait sans peine 750 euros de cachet – ce qui explique en passant la conversion
de légions de grisettes en leveuses de jambe tout au long du xixe siècle.
Hugo
(II). Jean-Claude Dubos, Victor Hugo et les Franc-Comtois (Cabédita, 2002, 160 p., 22 €). Victor Hugo quitta sa ville natale
à l’âge de six semaines et n’y revint jamais. Toute sa vie, pourtant, il eut
des rapports avec certains de ses compatriotes : la relation amicale et
presque filiale avec Charles Nodier est la plus connue, bien sûr ; mais ce
petit livre agréable et savant montre l’extrême diversité de ces échanges. Nous
ne citerons que ce qui concerne les plus célèbres Franc-Comtois. Ce que
Jean-Claude Dubos nomme avec humour « l’offensive de charme des
Fouriéristes », décidés à conquérir l’adhésion de Hugo en 1834, est un
moment qui laissera des traces jusque dans Les
Misérables ; mais l’affaire se termine par des lignes aigres de Victor
Considerant contre le « Ceci tuera cela » de Notre-Dame de Paris. Avec Proudhon, les rapports de Hugo ne furent
jamais bons et la méfiance fut mutuelle : l’auteur donne quelques extraits
de notes inédites du philosophe sur le théâtre hugolien, tournant au massacre
(on eût aimé l’ensemble du texte !). Dans le cas de Courbet, Jean-Claude
Dubos rappelle la curieuse histoire d’une mauvaise plaisanterie faite aux
dépens du peintre et du poète, et qui faillit aboutir à un portrait de Hugo.
Bien d’autres épisodes, fondés souvent sur des documents inédits, nourrissent
le volume.
Hugo (III). Pierre Georgel, Victor Hugo, un monde de dessins (Gallimard-CNDP,
2002, 48 p.,
7,5 €) ;
Théophile Gautier, Dessins gravés de
Victor Hugo (L’Archange Minotaure, 2002, 17 p.,
10 €). Deux
petits livres sur Hugo dessinateur, qui est crédité de trois à quatre mille
œuvres. L’écrivain, qui n’avait jamais reçu de formation à cet art, avait
appris le dessin sur le tas auprès d’artistes amis. Son registre n’était pas
très étendu, mais convenait à ce qu’il cherchait à exprimer avec son crayon. La
plupart des œuvres reproduites dans Victor
Hugo, un monde de dessins sont peu visibles en raison de la petite taille
des albums de cette collection, sauf pour les pages que le lecteur doit
déplier. Les dessins gravés par Paul Chenay sont bien mieux mis en évidence
dans le volume de Dessins gravés de
Victor Hugo, qui est de surcroît doté de la reprise du texte de Théophile
Gautier sur le talent d’artiste du maître : « Derrière la réalité il
met le fantastique comme l’ombre derrière le corps. »
Hugo (IV). Agnès Spiquel, Du passant au passeur. Quand Victor Hugo
devenait grand-père (1871-1877) (Eurédit, 2002, 324 p., 46 €). Comment comprendre le titre
d’Agnès Spiquel ? L’adjonction de ces qualificatifs de
« passant » et de « passeur » complique, semble-t-il, son
propos. Mais son sous-titre rend évident son projet de rendre compte du
« devenir-grand-père » de Hugo – un grand-père réel et fictif – à
travers sa biographie et la lecture de ses œuvres poétiques, en particulier de L’Art d’être grand-père, paru en 1877.
Dans la lignée des travaux de Jacques Seebacher (réunis en 1993 sous le titre Victor Hugo ou le calcul des profondeurs),
cette spécialiste du Romantisme et de Hugo révèle l’importance de « la
poétique et de la politique » de « la grand-paternité » chez le
Hugo d’après l’exil. Cette notion, qu’elle invente, fait écho à l’idée de
« poétique et de politique de la paternité » mise en relief par
Jacques Seebacher à partir de la lecture des Contemplations. Ces deux œuvres sont à rapprocher, comme le fait
Agnès Spiquel, suivant en cela Hugo, mais aussi à différencier, surtout en ce
qui concerne la représentation du poète lui-même. La figure du poète, création
de son imaginaire, change : Hugo devient
grand-père. Si le premier recueil est fondé sur le deuil, l’absence de la
fille, le second se construit sur la surabondante présence des
petits-enfants ; de même, le je
du poète, d’« éclaté » qu’il était dans Les Contemplations, devient unifié et total dans L’Art d’être grand-père, et capable
d’endosser les voix des petits, enfants et peuple. Cela constitue le fondement
de sa nouvelle légitimité, à vocation démocratique, sa voix n’étant plus
légitimée par l’exil, comme elle l’a été pendant vingt ans. Agnès Spiquel poursuit
ainsi également, en les nuançant, les travaux de Ludmila Charles-Wurtz (Poétique du sujet lyrique dans l’œuvre de
Hugo, 1998) : elle affirme que l’énonciateur du recueil de 1877 est
« réel » et non fictif : il prend appui sur le Hugo politique de
l’époque et sur sa fonction réelle de père et de grand-père. Ce livre, précis
et bien mené, donne une image claire de la représentation de la figure de Hugo
en « aïeul », à la fois grand-père et titan, et de ses fonctions
poétique et politique, indissolublement liées.
Jacob. Max
Jacob, portraits. Dessins et notices réunis par Anne-Marie Conas et Michèle Touret (Presses universitaires de
Rennes, 2002, 119 p., 13 €).
Il y a lurette, les éditions Marval proposaient, avec un notable sens de
l’à-propos, une collection de recueils de portraits photographiques
d’écrivains. L’idée était excellente, qui permettait d’apprécier de belles
grandes têtes d’écrivains (Beckett, Faulkner, Genet, Joyce, Duras, etc.). Mais
la série a fait long feu et c’est regrettable. Les fétichistes, ainsi que le
quidam dépourvu-d’inspiration-lorsque-le-moment-de-faire-un-cadeau-fut-venu, y
auraient trouvé de quoi produire de jolis petits plaisirs. Ils se rabattront
donc sur le volume concocté par Anne-Marie Conas et Michèle Touret, où sont
recueillis cinquante portraits dessinés ou peints d’un des artistes et poètes
les plus « people » de son temps : Max Jacob. Daté des alentours
de 1894, le premier document est touchant : il montre l’étudiant Jacob
croqué par un dessinateur ambulant. Également intéressant, cet autoportrait de
jeunesse daté de 1898. Parmi les artistes : un nommé Picasso, puis Carlo
Rim, le protéiforme Pierre de Belay, Depaquit, Oberlé, Derain, Augsbourg,
Soulas, Gallien, Jacob lui-même, Modigliani et d’autres. Les documents
iconographiques sont accompagnés de quelques lignes de Michel Décaudin, André
Cariou (à qui l’on peut faire la confidence suivante : Georges Augsbourg,
dit Géo ou Géa Augsbourg, n’est pas un inconnu : il est mort en 1974 et
figure sagement dans le Bénézit), Michèle Touret, Hélène Henry (à qui l’on a le
regret d’annoncer que Jules Depaquit est mort à Balan, près de Sedan) et
Isabelle Klinka-Ballesteros. Jouisseurs voire sybarites, on se prend à imaginer
que la série qui s’était ouverte sur un Apollinaire,
portraits (1996) établi par Michel Décaudin prendra de l’ampleur, et de
Salmon, Jouve, Saint-Pol-Roux, Milosz, Cingria, etc., etc., etc., nous
dévoilera bientôt les compilées binettes.
Jeunesse. Marc Soriano, Guide de la littérature pour la jeunesse (Delagrave,
2002, 568 p., 29 €).
La réédition de cet ouvrage de référence classique est à la fois bienvenue et
problématique. Soriano, décédé en 1994, avait lui-même mis en chantier une
vaste révision de son œuvre, qu’il n’a pu achever. Fallait-il dès lors publier
un travail incomplet ou, pire, le faire compléter par d’autres, au risque de
perdre l’unité de pensée qui caractérisait l’ancienne édition ? Estimant qu’il
existe d’autres guides récents de qualité, l’éditeur a opté pour une solution
minimale : rendre accessible le texte de 1974 aujourd’hui épuisé, tel
quel, coquilles et bourdons compris (page 85, un héros de Berquin achète un
vieillard et met un violon à l’hospice). Avec cet inconvénient que,
contrairement à l’édition originale qui se voulait accessible à tous et
notamment aux parents, il s’agit désormais d’un outil de référence pour
spécialistes, qu’il faut parfois savoir replacer dans son contexte historique.
Plus ennuyeux : il risque fort de fourvoyer grandement les parents qui
l’auraient pris pour un ouvrage récent ; ils n’y trouveront évidemment
rien sur la littérature enfantine des trente dernières années et parcourront
des développements parfois datés. Certes, Soriano reste un de ceux qui ont
pensé cette littérature avec le plus de finesse, d’ampleur et de nuance, et ce
n’est pas rien. Il n’a jamais été happé par le militantisme des uns, par le
systématisme des autres ; jamais non plus on ne le voit rejeter un mode
d’expression jugé par beaucoup comme inférieur, comme la bande dessinée, ou des
réalisations esthétiquement médiocres, comme les romans d’Enyd Blytton (on
pourrait ajouter à présent Harry Potter),
parce qu’il ne les envisage pas dans l’absolu du jugement esthétique, mais du
point de vue de leur fonction et de leur usage. Tous les articles sont marqués
par la même générosité, le même esprit d’ouverture, qui en facilite la
découverte et surtout l’utilisation, car il s’agit toujours d’éducation in fine. Pour autant, le non-spécialiste
ne sera plus aussi à l’aise avec ce texte qu’il pouvait l’être dans les années
70 car, au-delà des œuvres, Soriano nous parle d’une société complètement
disparue avec ses références et ses débats. Les articles consacrés à l’école et
à l’enseignement du français sont ainsi totalement décalés : non seulement
ils font référence à une école autoritaire, centrée sur l’écrit et la culture,
qui n’a rien à voir avec la nôtre, mais ils appellent de leurs vœux des
réformes dont l’application concrète est loin d’avoir répondu aux attentes
légitimes de tous ceux qui voulaient il y a trente ans changer l’école. Même
décalage concernant la délicate question de la spécificité d’une littérature
pour les filles ou les garçons, traitée à partir d’études forcément obsolètes.
Enfin, le succès même du créneau commercial « Jeunesse » a changé la
donne : ainsi la question de « l’identification », bien évaluée
par Soriano à l’époque, prend une tournure nouvelle avec la segmentation de la
production par cibles de plus en plus précises, et l’apparition des livres-cas
formatés par les psychologues. Soriano espérait que le développement des études
enfantines (notamment du côté de la psychologie, de la sociologie, de la
pédagogie de la lecture) permettrait de mieux « adapter » les livres
aux enfants grâce à l’orientation préalable par des équipes de
spécialistes : on peut douter qu’il eût apprécié l’effroyable
appauvrissement qu’entraîne la multiplication, et pas uniquement dans la littérature
anglo-saxonne, des cahiers des charges archi-directifs conçus par les
« spécialistes de l’enfance ». Comment avait-il perçu ces évolutions,
jugé ces débats contemporains dans les centaines de pages rédigées en vue de la
nouvelle édition ? On ne le saura pas, et on regrette que ce travail si
précieux soit condamné à rester inédit.
Judex.
Arthur Bernède, Louis Feuillade, Judex (Fayard,
2002, 520 p., 20 €).
L’œuvre d’Arthur Bernède est à nouveau un petit peu disponible. Fayard y a mis
les moyens en rééditant successivement en format courant (et non de poche) les
classiques de cet auteur populaire, soit Belphégor,
Surcouf, Vidocq. Il est vrai que l’actualité cinématographique a beaucoup
aidé. Préface comme on aimerait en lire plus souvent d’Annie Besnier,
collaboratrice du Rocambole.
Kaplan. Denys-Louis
Colaux, Nelly Kaplan, portrait d’une
flibustière (Dreamland, 2002, 160 p., 29,50 €). Livre-hommage très illustré sur la
Rimbaud-en-jupons qui sema l’émoi parmi les Surréalistes de la première heure,
démondemidinisés sur le tard par l’allure et le caractère de la splendide jeune
fille. Denys-Louis Colaux, lui, a consacré un véritable livre d’amoureux à
cette Léonie Aubois d’Ashby. Poète, romancière, scénariste, égérie, cinéaste,
journaliste, etc., etc., Nelly Kaplan a bien mérité d’échapper à tous les
classements pour l’histoire. L’album consacre des images et des textes à
certaines de ses rencontres : Abel Gance, Breton, Picasso, Antonioni,
Chou-en-Lai, Soupault, Mandiargues et Michel Drucker. Cherchez l’erreur. Si,
si, il y en a une.
Labiche. Labiche, Le Voyage de Monsieur Perrichon, édition
de Bernard Masson (Folio Théâtre, Gallimard, 2002, 145 p., s.p.m.). La préface
insiste à juste titre sur les rapports de la célèbre comédie de 1860 avec son
époque : dans le décor du premier acte, la Gare de Lyon, à Paris, Bernard
Masson voit « l’entrée fracassante de la civilisation industrielle dans
l’univers de la comédie ». Il se demande si le voyage de l’empereur à la
Mer de glace a un lien avec le passage qu’y fait Perrichon quelques mois après.
Mais le préfacier souligne aussi les nombreuses réminiscences du répertoire
classique, surtout du Mariage de Figaro. Annexes utiles, mais on regrette
l’absence d’une étude de l’accueil critique de la pièce.
Lamartine. Correspondance d’Alphonse de
Lamartine : 1830-1867, volume 5, 1847-1849
(Champion, 2002, 808 p., 105 €).
Tambour battant : tel est le rythme de parution de cette édition de la
correspondance complète de Lamartine (maître d’œuvre : Christian
Croisille). Ce cinquième volume présente les lettres retrouvées pour la période
qui va de 1847 à 1849, c’est-à-dire de la publication de l’Histoire des Girondins (grand succès de librairie) à celle du
premier volume de l’Édition des souscripteurs. Entre ces deux événements, la
Révolution de février 48 qui instaure la République et porte Lamartine au
pouvoir, pour une aventure politique qui sera brève. L’appareil critique donné
à cette correspondance reste d’une qualité soutenue. Intéressante lettre du 15
septembre 1849 de Prosper Enfantin à Lamartine, avec la réponse hâtive du
poète.
Lautréamont. Loïs Nathan, Le
Scripteur et ses signifiants en six Chants, ou le miroir brisé de
Maldoror : sémiotique pour Lautréamont (Publications des Universités
de Rouen et du Havre, 2002, 242 p., 20 €). Lecteur, tourne tes talons en arrière et non en
avant, si tu ne possèdes pas à fond les « concepts venant de la
linguistique, de la philosophie, de la psychanalyse, de la sémiotique
littéraire, ainsi que quelques outils empruntés aux mathématiques », comme
le titre de cet ouvrage t’en avertit honnêtement quoique de manière peu
limpide. Disciple de Jean Peytard (abondamment cité), l’auteur manie cet
imposant éventail de disciplines dans l’espoir de comprendre le projet de
Ducasse, qu’elle croit pouvoir définir comme recherche de l’identité dans la
multiplicité, motivée par l’amour. Pour y parvenir, elle se livre à une
description minutieuse, à l’aide des outils empruntés aux discours susnommés,
des principaux moments des Chants,
sans aucune référence à autre chose – ni à la biographie (cela va de soi), ni à
Poésies (c’est plus surprenant).
Parvient-elle, ce faisant, à « caractériser l’écriture ainsi que sa
raison d’être » (conclusion) ? L’écriture, peut-être, si l’on
parvient à s’y retrouver dans le jargon technique manipulé avec une notable
absence de légèreté. Quant à la raison d’être de tout ceci, disons qu’elle
demeure aussi opaque à la fin qu’au début. Mais pourquoi Loïs Nathan
aurait-elle réussi là où tout le monde a échoué ?
Lebrun. Alfred Eibel, Michel Lebrun. Témoignages (Éditions
Hors Commerce, 2002, 232 p., 18 €).
De l’aveu même de son auteur, ce livre de témoignages est une Traversée de Paris sans Bourvil ni Gabin
mais avec l’un des plus fameux auteurs et connaisseurs du roman policier
français : Michel Lebrun (pseudonyme de Michel Cade, 1930-1996). Au long
des rues et au fond des troquets, Alfred Eibel a convoqué les amis,
connaissances et lecteurs les plus éminents (Jean-Hugues Oppel, René Réouven,
Jean-Pierre Schweighauser, Patrice-Henri Manem, Francis Leroi, etc.) du
créateur de L’Almanach du polar et de
Loubard et Pécuchet. Tous rappellent
le parcours, les bons et les moins bons moments de cet homme assurément
fraternel, qui signait parfois ses chroniques Wolfgang Amadeus
Polar. Émerge cette nécrologie synthétique : « Il a gagné des
millions, il a tout dépensé, il a fait la fête, il est sorti avec des femmes.
Il pouvait vivre de presque rien. Sa machine à écrire, sa tête, ses copains,
son petit verre de vin. […] Il allait fouiner chez les bouquinistes du square
Brassens. Il adorait Chester Himes, il avait interviewé sa veuve à Alicante. Il
possédait une capacité de travail énorme. Et s’il aimait rigoler, il ne cessait
de penser à son travail, à son boulot. Il avait horreur du métro. Il adorait le
bus. Il prenait des taxis. » Où l’on découvre encore que Michel Lebrun,
comme Robert Giraud et Robert Doisneau, appréciait l’encore authentique bistroquet
nommé Le Vin des rues (rue Boulard, dans le quatorzième). C’est pas rien. Bien
complet d’une bibliographie, enrichi en coquilles – mais sans table des
matières ni même de sommaire (ne parlons pas d’un index) –, cet ouvrage est une
pièce de base dans la bibliographie du polar à la française, un document de
départ essentiel pour retrouver le fil d’un auteur important, d’un érudit
fameux qui n’aura droit qu’à un strapontin dans les dictionnaires. On
parie ?
Librairie. Jacques Plaine, Souvenirs d’un libraire (Cherche-Midi,
2002, 148 p., 15 €).
L’auteur égrène des anecdotes, mélancoliques ou savoureuses, sur son expérience
de libraire à Saint-Étienne. La philosophie souriante de l’auteur a son charme.
Ainsi ces lignes sur la collection bilingue Guillaume Budé, à laquelle
recouraient en douce les lycéens lorsqu’une version latine leur était
infligée : « Au cours des soixante-dix ans d’existence de la
librairie, cette collection a fait le tour complet du magasin : à droite,
à gauche, devant, au fond, enfin plus tard au premier étage. Il m’est facile,
aujourd’hui, d’évaluer l’âge d’un Stéphanois en lui demandant de préciser
l’endroit où, dans sa jeunesse, il allait chercher ce soutien pédagogique
gracieux. » La préface est de Paul Fournel.
Littérature. Jean-Philippe
Domecq, Qui a peur de la
littérature ? (Mille et une nuits, 2002, 260 p., 12 €). Jean-Philippe Domecq avait publié il y a dix ans sous son vrai nom,
dans Esprit, une « lettre »
où il s’en prenait en détail et de manière véhémente aux mœurs du milieu
journalistico-littéraire français de l’époque : narcissisme, complaisance,
renvois d’ascenseur, oubli de la littérature et de ses valeurs. Pourtant
précis, l’article n’avait suscité aucun écho. Il le réédite aujourd’hui, en y
joignant un essai (réédité lui aussi) sur les « quatre figures de
l’intimidation culturelle aujourd’hui », ainsi que quelques articles
d’« admiration » parus dans diverses revues ces dernières années. En
relisant Critiques littéraires à la
dérive dix ans plus tard (on l’avait lu à l’époque), on ne peut manquer de
constater sa validité toujours actuelle. Même si le prétexte en était la rentrée
littéraire de 1992, toutes les rentrées ultérieures sont passibles des mêmes
jugements et offriraient matière aux mêmes observations. Depuis l’invention du
journalisme, il faut le redire après tout le monde, rien n’a changé. Les façons
de faire ou défaire des réputations décrites avec une féroce précision par
Balzac dans Illusions perdues ont
toujours des praticiens aujourd’hui, même si l’on fait rarement, comme Lucien,
sous trois noms différents, trois articles brillants sur le même livre :
après l’éreintement, un encensement, puis un article juste-milieu. Cynisme,
opportunisme, trafics d’influence, admiration mutuelle intéressée sont toujours
à l’ordre du jour, sauf rares exceptions, et restent les moteurs de ce qui
passe pour vie littéraire : le pouvoir vénéré, la nullité portée au
pinacle, le copinage généralisé, aussi bien à la télé qu’à la radio et dans ce
qui reste de suppléments littéraires des grands journaux. Si Pierre Lepape
(étrillé naguère par Jean-Philippe Domecq) a disparu, Josyane Savigneau et sa monomanie
sollersophile sont toujours là pour placer le nom du Grand Écrivain dans tous
ses articles, sans aucune exception. Philippe Sollers, qui ne sera sans doute
jamais pour la postérité ce que Josyane Savigneau veut à toute force faire croire
dans son entreprise de marketing permanent, restera en revanche comme un cas
exemplaire permettant d’illustrer la permanence sur deux générations des vices
d’un milieu qu’il manipule avec maestria. Mais qui s’en soucie ? Les
dénonciations de Jean-Philippe Domecq peuvent-elles avoir le moindre effet sur des
personnages recouverts, comme on le disait naguère de Reagan, du téflon de la
notoriété et du pouvoir éditorial ? Pour justes que soient ses critiques,
il faudrait qu’il ait lui-même le contrôle de quelques solides outils de la
machine éditoriale et journalistique – mais cela est par définition
inconcevable. Il faudrait, à défaut, qu’il ait une plume brillante, le talent
assassin ou l’invective énorme et brûlante, pour au moins se faire remarquer –
mais ce n’est pas le cas non plus. Le monde littéraire étant ce qu’il est, la
vertu sincère et la critique pratiquée sans vénalité par Jean-Philippe
Domecq n’ont donc
aucune chance de changer quoi que ce soit. Il reste à penser, sans illusion,
qu’il lui sera compté cependant d’avoir tenté de sauver l’honneur.
Lorrain. Jean Lorrain, Mes expositions universelles (1889-1900),
édition établie et présentée par Philippe Martin-Lau (Champion, 2002, 434 p.,
60 €). On doit à
Philippe Martin-Lau la première édition, depuis près de cent ans, d’un choix de
Pall Mall et autres articles
journalistiques de Lorrain. C’est bien, mais c’est aussi frustrant. Le thème
choisi – les deux grandes Expositions à Paris de 1889 et de 1900 – est une
bonne idée, mais l’ensemble des chroniques choisies manque de cohérence. En se
voulant riche dans ce choix, le livre en devient difficile à lire. Certes, on
dispose des textes de Lorrain sur le « Grand Bazar » de 1900 (publiés
pour la plupart par Lorrain lui-même dans ses Poussières de Paris), certes, on dispose également des textes de
1889, mais on en a parfois trop ou pas assez. Expliquons-nous : certaines
chroniques ne devaient pas être coupées, et d’autres n’avaient pas leur place
dans le volume. Reproduire cinq lignes sous le seul prétexte que le mot exposition est cité est une étrange
méthode. Un peu d’élagage aurait permis plus de cohérence. Journaliste aguerri
par une quinzaine d’années de pratique, Lorrain était passé maître dans l’art
de décrire un lieu, une ambiance, sans parler de ces chroniques dialoguées qui
restituent le brouhaha des salles d’exposition ou des pavillons. Lorrain
redonne mieux qu’un autre ces bribes de conversation que l’on plaquerait
volontiers sur les premiers films, muets bien sûr, qui sont conservés sur cette
exposition. Très rapidement présentée (« Jean Lorrain est né au début des
années 1880 » [sic], « Grâce aux articles qu’il insère régulièrement
dans le Courrier français
(1884-1887) » [raté : Lorrain n’y débute qu’en novembre 1886 avec son
célèbre article sur Rachilde]), l’édition est établie en suivant un mode
chronologique et dotée d’un index et de repères bibliographiques sur les
Expositions universelles. Les notes se divisent en deux catégories :
celles concernant les expositions et les autres ! Les premières,
intéressantes, témoignent de recherches sérieuses (il est vrai qu’il existe
nombre de guides et de catalogues des Expositions de 1889 et 1900, très riches
et bien illustrés). Pour les autres notes, c’est consternant : des
alignements de notices du Bénezit, du DBF, de dictionnaires historiques, etc.
On ne voit pas du tout l’intérêt de donner une biographie de Maupassant sans
dire un seul mot sur ses relations avec Lorrain. Résumer en neuf lignes la vie
et l’œuvre de cet écrivain (et la moitié de la notice consiste en l’énumération
de ses principaux ouvrages) laisse pantois lorsque l’on sait que Lorrain et
Maupassant étaient pays ou qu’ils faillirent se battre en duel. De telles notes
ne sont le plus souvent jamais mises en rapport avec le sujet, et c’est bien
dommage. La note sur Louis XVI de la première chronique en est
l’exemple-type : douze lignes de biographie royale pour éclairer ce
passage difficile à comprendre : « Le 14 avril, une fête Louis XVI,
est annoncée à la Bastille. »
Louise Michel. Christine Ribeyreix, Louise Michel, quand l’aurore se lèvera (La
Lauze, 2002, 261 p., 20 €). Biographie
inutile, sans notes ni documents nouveaux. La bibliographie laisse rêveur.
Circulez !
Mac-Nab. Maurice Mac-Nab,
Poèmes mobiles. Œuvres complètes, préface
et notes de François Caradec (L’Atelier des brisants, Collection Le Chat Noir, 2002, 314 p., 25 €). Un livre très attendu, et dont
l’édition ne déçoit pas. Certains des poèmes de Mac-Nab sont bien connus, parus
dans diverses anthologies, mais ses deux recueils de poésies et de monologues
en prose – Poèmes mobiles (1885), Poèmes incongrus (1887) –, ainsi que ses
deux albums posthumes de chansons étaient peu accessibles. Pour cette édition
qui fera référence, François Caradec a rassemblé de nombreux textes parus
uniquement en revue. Dans sa préface érudite et vivante, il reconstitue le
milieu chatnoiresque, celui des Hydropathes, Hirsutes et autres Fumistes, où
est née cette poésie, parnassienne dans sa forme et orale dans ses effets. Il
rapporte les singularités du personnage dans sa courte vie (né en 1856, Mac-Nab
est mort en 1889, de tuberculose). La plus saillante est que cet aristocrate
qui vivait comme un petit employé à l’Hôtel-de-Ville a pu passer pour un révolutionnaire,
alors que ses textes se moquent de ces derniers (ainsi la chanson Le Grand Métingue du Métropolitain). Malgré tout, Mac-Nab fut
révolutionnaire à sa manière : qui oserait aujourd’hui se moquer des fœtus
en bocaux, des boiteux et des culs-de-jatte ? Son style est un
stylet : ses mots font mouche dans ses poèmes, chansons et monologues.
Modulant la tendresse et la cruauté, ils entraînent souvent le lecteur dans
leur « chute ». Les monologues, plus courts et plus efficaces que
ceux de Charles Cros, expriment une ironie amère et un humour très noir. Ils
tiendraient très bien la scène de nos jours. On appréciera particulièrement un
monologue sur l’incommunicabilité au téléphone, et une « thèse de
médecine » inédite, Du Mal aux
cheveux et de la gueule de bois (1890). De même, les chansons pourraient
être reprises, car elles sont données ici avec leur partition. Mac-Nab est
aussi très moderne dans son utilisation du collage à base de réclame (les Poèmes mobiles ont pour modèle les
« poêles mobiles »). Certaines de ses rimes mimant le langue
populaire (prince/vingince) anticipent celles d’un Queneau. Reste une
question : pourquoi le responsable de la collection Le Chat noir n’a-t-il pas publié cette œuvre dans la collection de
poésie, ouverte à plus vaste public, qu’il dirige aux éditions Gallimard, où il
avait présenté une anthologie des poètes du Chat noir ? Est-ce parce que
Mac-Nab n’est pas un auteur « sérieux » ?
Mallarmé. Serge Bismuth, Manet et Mallarmé : vers un art
improbable (L’Harmattan, 2002, 271 p., 23 €). Rien de la dissertation convenue dans ce livre
diablement intelligent, nourri d’une culture variée, convaincu et détaché – au
point d’admettre qu’il n’y a peut-être dans le rapprochement qu’il propose
entre Mallarmé et Manet que coïncidence. Mais alors, une coïncidence
fructueuse, comme toutes les figures du rire et du hasard dont il poursuit les
traces dans les œuvres, dans leur réception (ou les refus qu’elles suscitent),
dans les pensées ambiguës de leurs auteurs. Le « spontanéisme » du
peintre (le terme est de Manet) sert de fil conducteur à travers un siècle de
modernité esthétique, jusqu’à Buren compris. Bourré de citations diverses (mais
on s’étonne qu’il ne réfère à peu près, quant à Manet, qu’aux travaux très
anciens de Tabarant), l’essai n’en est pas moins personnel et original, comme
son auteur, à la fois enseignant, artiste et typographe. Dans ce dernier rôle,
on se serait d’ailleurs attendu à plus de mesure dans l’usage de l’italique,
dont il n’avait pas vraiment besoin pour faire passer le sens de ses analyses.
Maupassant. Joël Malrieu présente Bel-Ami de Guy de
Maupassant (Gallimard, 2002, 213 p., 7 €).
Dans une collection dont la vocation pédagogique impose de faire tenir sous un
volume limité des morceaux choisis, un essai, des extraits de documents divers
et une bibliographie, Joël Malrieu s’efforce d’argumenter pour soutenir sa
lecture très personnelle de Bel-Ami,
où l’accent est mis sur la déconstruction du personnage romanesque de tradition
réaliste par Maupassant. Le roman n’en est un qu’« en trompe-l’œil »,
Duroy « un personnage vide » en perte d’identité au milieu d’une
« indéfinition générale ». Joël Malrieu en conclut à la
« modernité extrême » de Maupassant, du coup rapproché du Flaubert de
Bouvard et Pécuchet et du James de L’Image dans le tapis. La perspective
est intéressante et bien argumentée, même si l’on peut regretter que la
dimension sociale et politique de l’oeuvre se trouve ainsi expédiée aux oubliettes.
Modernité. La Modernité après le post-moderne, sous
la direction d’Henri Meschonnic et Shiguehiko Hasumi (Maisonneuve et Larose, 2002, 199 p., 25 €). Rassemblant les actes d’un colloque
qui a eu lieu à Tokyo en novembre 1996, cet ouvrage collectif est le fruit
d’une réflexion commune menée, dans le cadre d’échanges entre l’Université de
Paris-8 et la Faculté des arts et des sciences de Tokyo, sur un problème dont
l’actualité critique et épistémologique ne se dément jamais et qui ne cesse de
soulever débats et polémiques : celui de la modernité dans son rapport,
tendu, conflictuel, avec l’idéologie du post-moderne, définie sommairement
comme un discours qui annonce, sur fond d’hégélianisme, la fin de l’Histoire,
la ruine des systèmes, l’écroulement des idéaux, en un mot la clôture du sens –
et qui, de ce fait, renvoie la modernité à sa propre caducité, tout se passant
comme si l’ère du moderne avait eu lieu, une fois pour toutes. Le titre du
présent volume invite à opérer un décentrement qui dénonce une espèce
d’historicisation réductrice au profit des historicités et des différences. La
question est abordée sous un angle résolument pluridisciplinaire qui permet de
rendre compte, avec force et clarté, des enjeux et des stratégies que
recouvrent les notions antagonistes mises en présence. Car il s’agit d’abord de
dresser à nouveaux frais le constat d’un conflit typique des sociétés
submergées par le règne de la communication et les nouvelles technologies. D’où
la confrontation et le croisement des cultures française et japonaise, approchées
dans leur cycle évolutif respectif et envisagées comme des pôles à la fois
distants et proches autour desquels s’est théorisée – à la lumière d’une modernisation
technique et industrielle accélérée – une pensée de l’histoire, une éthique du
devenir collectif, une théorie des esthétiques et des discursivités. S’il est
vrai que la modernité – rapportée à une certaine philosophie du progrès –
n’échappe pas à un inévitable processus de périodisation historique
(l’ancien/le moderne), il est tout aussi attesté qu’elle relève d’une activité
– une pratique et une théorie – qui témoigne de l’inscription d’un sujet
(individuel-collectif) dans un présent qu’il contribue à transformer, à rendre
présent à lui-même. On mesure par là que l’approche tentée dans ce volume tient
ensemble la littérature, la théorie et la poétique du langage, les arts en
général, l’anthropologie, la sociologie, l’histoire et la philosophie de
l’histoire, la politique et la philosophie politique, bref toutes les pratiques
et activités par lesquelles le sujet se risque et se pense comme invention
continue et plurielle de modernité(s). Les contributions signées Meschonnic,
Satoshi, Rancière, Kôzô, Dessons, Hasumi, offrent, parmi d’autres,
l’illustration pertinente d’une telle diversité. A l’hétérogénéité de la notion
répond la variété des problématisations et des discours critiques ; les
contributions que renferme cet ouvrage situent, chacune à sa manière, le
problème dans des domaines d’application et des champs conceptuels multiples.
Mais toutes s’emploient à révéler les limites de l’imposition post-moderne,
acte de confiscation éthique et brouillage théorique. Malgré une nécessaire
disparité de points de vue et d’analyses, le volume, des plus stimulants,
maintient ouvert l’horizon de la réflexion.
Il tire sa cohérence d’un point de fuite que chacun doit concourir à éclairer.
Muller. Henry Muller, Trois pas en arrière (La Table ronde,
2002, 287 p., 8,50 €).
Délectables, ces souvenirs enjoués de ce collaborateur des Éditions Grasset,
mort en 1980, qui fraya avec des Mauriac, des Chardonne, des Cocteau et autres
Montherlant, sans être jamais dupe des travers de ces grands hommes. C’est
souvent drôle, parfois bouffon, en tout cas plein d’une lucidité qui
n’égratigne pas. Pas d’index des noms cités, dommage.
Musique. Françoise
Balard, Geneviève Straus :
biographie et correspondance avec Ludovic Halévy, 1855-1908 (CNRS éditions,
2002, 448 p., 30 €).
Figure centrale de la mondanité durant près d’un demi-siècle, fille du musicien
Halévy et veuve de Bizet, amie de Degas, de Proust et de bien d’autres, Mme
Straus méritait bien une étude. La précédente biographie d’elle par Chantal
Bischoff (1992) étant un peu trop imprécise, on pouvait espérer que celle de
Françoise Balard y remédierait. De fait, on y trouve une chronologie bien plus
sûre et plus détaillée. Malheureusement, cette biographie est trop linéaire,
trop à ras du sol. Souvent, même, elle ne fait que doubler, voire paraphraser,
la correspondance Straus-Halévy publiée ici. D’ailleurs, cette correspondance
n’est vraiment intéressante qu’à partir de 1880 ; on aurait pu se
dispenser de reproduire les lettres de Geneviève enfant et jeune fille. Autre
raison diminuant notablement l’intérêt : comme nous en avertit Françoise
Balard, Ludovic Halévy a détruit toutes les lettres un peu personnelles de sa
cousine Geneviève, notamment celles relatives à ses problèmes conjugaux et à la
mort de Bizet. Autant dire que nous n’avons que le triste résultat d’un
écrémage : aucune missive pour 1873, 1874 et 1875 ! Malgré cela, les
lettres contiennent des notations intéressantes (par exemple sur la Commune ou
l’Affaire Dreyfus). On y trouve également, comme un refrain, la comptabilité
très détaillée des droits d’auteur (posthumes) de Bizet, qu’Halévy communique
jusqu’à sa mort à sa cousine avec une régularité et une précision quasi
maniaques. En filigrane de tout cela se dégage, mais pas toujours très
nettement, le portrait d’une femme à la fois très sociable et secrètement
blessée, qui sombrera dans les angoisses et les insomnies, et qui, en art et en
littérature, était finalement de goûts prudents. Françoise Balard s’exagère un
peu l’intérêt de cette correspondance, dont elle possède une partie des
originaux. Comme ses contemporaines, Mme Straus savait trousser un billet ou
écrire une lettre, mais l’essentiel d’elle-même et de son esprit n’était point
là, sinon dans son activité mondaine d’animatrice de salon. N’est-il pas
également un peu naïf de croire que, pas plus que ses lettres à Halévy, celles
à sa tante Mme Léon Halévy pouvaient refléter toute sa vie ? Si écrire
était à l’époque une sorte de devoir social et familial, il ne s’ensuit pas,
loin de là, que chaque lettre était effusion ou confidence ; aussi les
lettres à Mme Léon Halévy font-elles surtout entendre un aimable badinage
familial. De même, faut-il croire que, comme l’affirme une note, Mme Straus
témoignait « dès l’enfance de la recherche qu’elle apportait au choix de son
papier à lettres » ? Comme si, dans ce milieu de riche bourgeoisie,
choisir un papier de couleur orné de ses initiales n’était point, à l’époque,
une règle, presque une obligation, pour une jeune fille ! L’annotation
aurait pu être plus poussée (George Moore et Édouard Dujardin ne semblent pas
avoir été identifiés). Signalons, à titre anecdotique, que la cantatrice
Tarquini d’Or, dont il est question dans une lettre de 1892, deviendra Mme Aristide
Bruant, et que l’auteur de Rue
Saint-Vincent filait doux devant cette redoutable moitié.
Nadeau. Maurice Nadeau, Serviteur ! Un itinéraire critique à
travers livres et auteurs depuis 1945 (Albin Michel, 2002, 423 p., 22,
90 €) ;
Maurice Nadeau, Une vie en littérature.
Conversations avec Jacques Sojcher (Complexe, 2002, 178 p., 14,80 €). Il n’y a « plus de critiques, mais des auteurs de
comptes rendus, de portraits, le plus anecdotiques possibles », constate
Maurice Nadeau dans l’entrevue qu’il avait accordée à Histoires littéraires et dont il reproduit des extraits en
conclusion de cette anthologie représentative de son propre
« itinéraire », qu’il a intitulée Serviteur !.
À quoi il pourrait ajouter : « il y a moi », et depuis plus de
cinquante années ! Lui qui n’est « ni philosophe, ni sociologue ni
esthéticien ni psychanalyste ni linguiste » – et l’on pourrait encore
ajouter à la liste bien des étiquettes refusées – apparaît à travers ce choix
comme le lecteur par excellence de ce
large demi-siècle qui va de Trotsky à Houellebecq. La juxtaposition de ces deux
noms ne paraît incongrue que parce que notre époque est parvenue à totalement
isoler la littérature de son contexte historique et politique. Tel n’est pas le
cas pour Maurice Nadeau, qui tient au contraire à souligner la place que
l’action et la réflexion militantes ont occupée dans son parcours et dans sa
perception des œuvres. Quand il rappelle comment la rencontre avec Pascal Pia a
fait basculer sa vie, on comprend qu’au-delà de la séduction par l’homme, il y
avait aussi l’appel irrésistible d’un milieu où journalisme, littérature et
politique se nouaient en un seul combat. Lire l’époque et l’écrire aussitôt
pour désigner ce qui s’y passe d’inouï, telle est la vocation que
l’ex-normalien devenu journaliste et éditeur poursuit encore aujourd’hui,
sismographe sans égal par l’étendue de ses curiosités, la précision de ses
observations, la générosité de son accueil. Il est à peu près partout,
toujours, le premier à savoir dire ce que des quasi-inconnus nous réservent. On
demeure confondu à la lecture des notes souvent prophétiques que Maurice Nadeau
a consacrées à Miller, à Beckett, à Klossowski, à Bataille, à Queneau, à
Leiris, à Limbour, à Robbe-Grillet. Aucune esbroufe, pas de rhétorique, des
mots directs, informés, nets, sans aucune des facilités ni des petites
compromissions stylistiques du journalisme ordinaire. Leur modestie sans
affectation fait la grandeur morale de ces actes publics de reconnaissance à
l’égard de la grandeur littéraire. Il y a de la vertu, au grand sens classique
du terme, dans cette passion sceptique pour son temps. Il faut aussi un certain
courage pour dire en même temps son admiration pour Beckett et pour Gide ou
Martin du Gard, ces derniers oubliés ou dédaignés par les lecteurs
d’aujourd’hui. La constance de l’attention, l’attachement sans compromis à tout
ce qui remue la langue, la forme, mais aussi l’humanité, tout cela soutenu dans
la durée par le refus de faire carrière, dessine une figure dont la singularité
ne peut que frapper. Une figure où nous retrouvons aussi des valeurs qu’on peut
croire disparues, celles d’un milieu dont la plupart des acteurs se sont
éclipsés, pour qui « littérature » n’était pas un vain mot. Il s’en
défendra, évidemment, mais comment Maurice Nadeau pourra-t-il échapper au
destin que chacune de ses pages lui prépare ? Témoin actif et lucide des
multiples époques traversées en trois-quarts de siècle, il en est un peu le
Saint-Simon, parce qu’il est attentif aux hommes, mais aussi le Sainte-Beuve,
parce qu’il en a tout lu. Saint Nadeau – il va protester – mais il l’aura
cherché en se voulant ainsi le « serviteur » de son temps. En même
temps que Serviteur !, paraît
aux éditions Complexe un volume d’entretiens de Maurice Nadeau avec Jacques
Sojcher : il y évoque sa carrière, ses rencontres, ses admirations, ses
choix et surtout ses refus, par lesquels, on le sait, se caractérise le mieux
le métal d’une personnalité.
Nerval.
Le « Faust » de Goethe traduit
par Gérard de Nerval, édition présentée et annotée par Lieven D’Hulst
(Fayard, 2002, 470 p., 20 €).
Cette édition du texte intégral de la version de 1840 de la traduction de Faust par Nerval est un petit bijou.
Précédé d’une présentation dont on pardonnera le style bien universitaire tant
le propos ouvre des perspectives intéressantes – en substance : l’œuvre de
Nerval doit plus qu’on ne le croit aux différentes traductions du Faust sur lesquelles Gérard a travaillé
tout au long de sa vie –, le texte est accompagné d’un apparat critique
détaillé et présente l’ensemble des variantes des éditions précédentes que
Nerval a données du premier Faust, en
1827 et 1835, ainsi que celles de la version abrégée des deux Faust publiée en 1850. Si l’on connaît
bien le premier Faust, écrit par
Goethe en 1808, que le jeune Gérard, germaniste néophyte, a entrepris de traduire
avec ferveur dès 1827, le deuxième, écrit en 1831, est moins fréquenté. Cette
suite plus philosophique et poétique que dramatique, où Faust et Méphistophélès
traversent les époques historiques et mythiques en quête d’un absolu
ontologique, passionne Nerval. Son caractère original, réfractaire à tout
système génétique, le pousse même à écrire dans sa traduction de 1840 un
« examen analytique » qui, comme il l’explique lui-même,
« reli[e] entre elles les grandes parties qui se correspondent, [et qui] explique
les scènes d’intermède et d’action épisodiques, fort diffuses et fort obscures
pour les Allemands eux-mêmes ». Plus encore que la redécouverte de ce
deuxième Faust, l’édition de Lieven
d’Hulst permet de comprendre comment cohabitent et s’entrecroisent chez Nerval
les qualités poétiques et dramatiques de l’écrivain et du traducteur. La
reprise en vers de passages en prose, et vice versa, au long des différentes versions,
les retouches successives montrent à quel point cette traduction accompagne le parcours
littéraire de Nerval, et l’on se demande si cette fameuse traduction de Goethe
n’est pas l’œuvre maîtresse du romantique français. De là à en faire une des
causes principales des problèmes psychiatriques de Nerval, il y a un pas que
l’on se sent tenté de franchir tant ce défi littéraire semble posséder Gérard.
Reste à traduire et à éditer correctement le Faust « primitif » (Urfaust)
que Goethe composa entre 1773 et 1775, et la boucle sera bouclée.
Opéra-comique. Raphaëlle
Legrand, Nicole Wild, Regards sur
l’opéra-comique. Trois siècles de vie théâtrale (CNRS éditions, 2002, 290
p., 25 €).
Quand deux musicologues content l’histoire de l’Opéra-Comique. L’ouvrage est
bellement illustré – portraits de chanteurs, affiches, décors – et constitue
une très instructive et très distrayante promenade au royaume de Favart.
Chronologie (1607-1990) des principaux événements de la salle de spectacle pour
laquelle furent écrits Pelléas et
Mélisande de Debussy et la Carmen de
Bizet. Index des noms cités. Un livre de référence.
Paris
(I). Jacqueline Baldran, Paris, carrefour des arts et des lettres 1880-1918 (L’Harmattan,
2002, 270 p., 23 €).
Rien de neuf dans cette compilation rapide dont les
citations sont souvent de seconde main, mais des idées admises éculées qui
n’ont plus cours depuis longtemps (les amis qui ne comprennent rien aux Demoiselles d’Avignon, Apollinaire qui
pâlit en entendant Cendrars dire Les
Pâques chez les Delaunay). Des erreurs : Salmon entraînant Apollinaire
à La Closerie des lilas, où il fait
la connaissance de Jarry. Des fantaisies chronologiques : Les Soirées de Paris en 1903, Paul Fort
âgé de 33 ans « vers 1903 » Des coquilles : certaines courantes,
Valloton, Rémy (de Gourmont, bien sûr), d’autres plaisantes comme Banju ou
Nadard. Et ainsi de suite. Tout cela est léger, léger.
Paris
(II). Marie-Claire Bancquart, Paris « fin-de-siècle ». De Jules
Vallès à Remy de Gourmont (Éditions de la Différence, 2002, 414 p.,
28,50 €). Réédition
remaniée de ce travail pionnier paru en 1979, sous le titre de Images littéraires du Paris
« fin-de-siècle ». La bibliographie a été mise à jour, et
l’iconographie, modifiée. Dirons-nous que nous regrettons un peu toutes les
belles photographies sépia qui illustraient la première édition ? Ne nous
plaignons pas, cependant : quatre cahiers en couleurs en reprennent
certaines et en rassemblent d’autres, dont des peintures peu connues de Lépine,
Caillebotte, Harpignies, Forain, etc. Excellente idée que d’avoir remis dans la
circulation cette étude très complète, qui avait le grand mérite, voici plus de
vingt ans déjà, d’associer des écrivains connus (Huysmans, Zola, Maupassant,
Claudel) à d’autres alors peu explorés (Tinan, Poictevin, Céard, Dujardin,
Rosny, etc.). Les analyses de l’auteur montrent comment Paris fut, pour bien
des écrivains, une totalité mouvante, souvent déconcertante, et qu’il
s’agissait de saisir dans ses métamorphoses : une capitale en plein
changement urbain, déjà remodelée par Haussmann et qui concentre en elle la
modernité préconisée par Baudelaire. Marie-Claire Bancquart a le mérite de bien
connaître l’époque et sa littérature, et d’en proposer une vision qui
s’attache, sans jamais perdre de vue les textes ni le fait littéraire, à
préciser la manière dont tant d’écrivains si divers vécurent, sentirent et
virent Paris. Intelligence, sensibilité et érudition se conjuguent parfaitement
dans cet ouvrage qui abonde en formules justes, en développements critiques de
grand intérêt. Bref, une excellente étude, qui, par l’ampleur de ses vues,
constitue une véritable « Poétique de la ville fin-de-siècle »,
poétique dont Marie-Claire Bancquart
avait déjà donné, en 1973, l’indispensable complément, avec son Paris des Surréalistes.
Pataphysique. L’Auvergne insolite. Petit guide
pataphysique, sous la direction de Pascal Sigoda (Au signe de la Licorne,
2002, 250 p., 32 €).
Un ouvrage traversé de personnages insolites et pittoresques, avec une flopée
de notices biographiques où l’on se plait à frétiller comme une vieille carpe
diaime : le père Hébert, « modèle » d’Ubu et professeur de
physique en Auvergne ; le poète et candidat Francisque Tapon-Fougas ;
le dessinateur vagabond Alphonse Courson ; le conventionnel
Jacques-Antoine Dulaure, qui, dans une Réclamation
d’un citoyen contre la nouvelle enceinte de Paris, condamna l’octroi par ce
vers extraordinaire : « Le mur murant Paris rend Paris
murmurant » ; l’énigmatique Léonce Guyot-Montpayroux, dont les
mémoires de Georges Cavalier dit Pipe-en-bois tracent un portrait à
l’acide ; le frère Joseph, qui fut le professeur de Fidel Castro au
collège de la Salle à La Havane ; Claude Bonnay, dit Ramadah Ier,
roi des Malgaches ; le « député fou » des années 30 Philibert
Besson, précurseur de l’euro ; Mme Richenet-Bayard, auteur d’un Chant national et patriotique des Arvernes
pour rendre hommage à Vercingétorix le jour de l’inauguration de son monument à
Clermont (selon l’auteur, la description que fait Sénèque de l’éruption du
Vésuve et de la destruction de Pompéi est en fait le récit de la destruction
d’Alésia… va comprendre, Jules !) : « Alésia, ville antique,
célèbre par l’action / Tu fus le berceau des Égyptiens en émigration / Ta
montagne volcanisée a englouti / Trois générations d’hommes ensevelis ».
Intéressante étude sur l’affaire de Glozel. Une notice sur Christian Poncelet
et ses fameux « insolivres ». Pascal Sigoda, l’auteur de cette Auvergne insolite, fait remarquer que,
sur les cent dix faux Louis XVII surgis sur la planète, dix sont apparus en
terre auvergnate, dans la zone Thiers-Ambert-Viverols. Magnifique iconographie
dominée par, en frontispice, un vrain-lucasien et paranadariste portrait peint
de Jarry par le Douanier Rousseau, trouvé en 2002 à Clermont-Ferrand où il
était jusqu’alors utilisé, comme il se doit, pour obturer une cheminée condamnée.
Clermont fait rire.
Paulhan. Jean Paulhan, Entretiens à la radio avec Robert Mallet (Gallimard,
2002, 154 p., 7 €).
Le décès, survenu le 4 décembre 2002, du recteur Mallet, fait inopinément de ce
petit livre la dernière publication « anthume » affichant son nom.
Chronologiquement, c’est en fait l’une des premières, puisque l’idée en dériva,
en 1952, du succès de ses entretiens radiodiffusés avec Paul Léautaud en 1950.
Sans avoir voué la voix nuancée, précieuse, presque féminine de Paulhan au même
succès que l’ermite de Fontenay-aux-Roses avait dû aux rires suraigus et au
sans-gêne de ses propos « cyniques », ces entretiens avec ce Père
Joseph de l’édition française sont un passage indispensable. Déjà parus deux
fois : d’abord dans les Œuvres
complètes au Cercle du Livre précieux en cinq volumes (1968), puis dans une
édition de poche conforme à la révision sévère du texte par Paulhan parue en
1970 dans la collection Idées sous le titre Les
Incertitudes du langage, ces entretiens bénéficient avec la présente
édition, qui reproduit le texte de la deuxième, d’un papier moins précaire et
d’un encollage satisfaisant (qui dit que le progrès n’existe pas ?). Il
est heureux que cette introduction, des plus vivantes, à une vision subtile du
rapport des lettres et des choses, volontiers teintée de naïveté feinte ou
véritable, se retrouve ici, enfin, à la portée de tous. Si l’on sait le rôle
pivot que joua Paulhan chez Gallimard comme « directeur de
conscience » ou aiguilleur de tant d’auteurs fameux, rôle dont, année
après année, témoignent depuis 1984 les volumes de correspondances dédiées (le
dernier avec Jean Guéhenno – dommage que la plupart de ses lettres à Audiberti
se soient perdues), on connaît trop peu le philosophe et le patient chercheur
qui, quarante ans durant, fut en quête d’une « clé de la poésie »
dont les Fleurs de Tarbes avaient
livré le premier tour – la clé paulhanienne est assez complexe puisque l’auteur
a mis tant de temps à l’ouvrager. Comme sur Bergson, la clarté de la phrase, la
« belle écriture » ont jeté sur Paulhan un soupçon commun à l’heure
où l’incompréhensibilité passe pour gage de profondeur. Elle ne paraît qu’en
filigrane dans les réponses d’un humour si caractéristique qu’il fait à Mallet
dans ces propos, donnés ici à lire en continu (une division en chapitres n’eût
pas nui). Or Paulhan s’est plaint parfois qu’on impute à humour ce qui, chez
lui, relève essentiellement d’une vision originale, dont paradoxalement la
subtilité coopère à réaffirmer la candeur de base. Un exemple, datant de son
adolescence : dans une rédaction portant sur un défilé militaire, il
s’était extasié sur l’ordonnance, surprenante à ses yeux novices, de cette
belle manifestation qu’il redoutait chaotique. Son prof l’avait taxé
d’humoriste de mauvais aloi, or il était sincère. C’est généralement le cas
chez ce philosophe à côté que
Benda qualifiait de « danseur » : ses remarques déroutantes, à
la façon des dits d’un maître zen, traduisent ordinairement un jugement des
plus aigus et éclairants. Il fait voir en beau ce qu’on voit souvent en noir.
Si les écrivains aiment cancaner les uns sur les autres, s’ils jouent à être
méchants, c’est à son sens par besoin de distraction, car « personne n’a
autant que l’écrivain besoin d’être distrait de son travail – il faut qu’il y
songe, mais il faut aussi qu’il l’oublie… » Ces entretiens font paraître
le côté lumineux de Paulhan, ils ne donnent guère idée de son côté obscur au
sens le moins plaisant (cf. par exemple Lignes
de Vie d’Etiemble). Quoi qu’il en soit, Paulhan est comique et intelligent
plus souvent qu’à son tour. Cela devrait suffire à le recommander toujours.
Photographie. Daniel Grojnowski,
Photographie et langage (José Corti,
2002, 386 p., 20 €).
Profil bas pour ce joli Corti, au titre trompeur, car il y est bien peu
question de langage, même photographique, et beaucoup d’usages écrits de la
photographie. La ligne de force du volume pourrait être l’utilisation inattendue
de la photographie, comme métaphore, motif ou preuve, dans des projets relevant
de l’idéalisme, de la croyance en un au-delà du visible. Il aurait d’ailleurs
sans doute gagné à mieux dégager cette question, car le rapport de l’écrit et
de la photographie étant un sujet plutôt fréquenté en ce moment, il devient
difficile de se contenter d’un florilège d’articles variés et toujours habiles,
mais assez inégaux en intérêt et en originalité – et qui n’évitent pas toujours
les répétitions. Après une bonne entrée en matière sur la photographie comme
métaphore, la section « fictions » s’enlise ainsi un peu dans
« quelques histoires de photographie » ; les textes de la
section « informations » s’apparentent trop à un cours d’introduction
à la lecture de l’image de presse. Quant aux « théories » qui
referment le volume, elles sont à son image plaisantes et trompeuses, puisqu’il
s’agit d’un intéressant retour sur les travaux de deux théoriciens, Barthes et
Benjamin, qui ressemble davantage à une lecture des œuvres qu’à un essai de
rethéorisation à partir des lectures et emplois abondants qui ont pu en être
faits (on a même le sentiment qu’il s’agit d’extirper le texte de Barthes de sa
visée théorique pour le restituer au biographique). On portera au crédit de
l’auteur l’anthologie de poche qui rassemble à la fin des extraits trop brefs
de textes peu connus de littérateurs se rapportant à l’impression
photographique, et la section « Visions » qui propose un point très
intéressant sur deux cas de cristallisation d’un savoir scientifico-fantasmé (les
optogrammes, impressions quasi
photographiques conservées post-mortem par la rétine et les photographies
spirites dont il a été par ailleurs récemment question dans Histoires littéraires). Dans la longue
section consacrée à l’illustration photographique, on retrouvera une lecture
fouillée de deux romans emblématiques de cette technique, Bruges-la-morte et Nadja
(avec une belle coquille-néologisme, page 168 : une photo que des lignes
« cadrillent »), et un
chapitre plus théorique qui ne parvient pas à convaincre, du fait du glissement
permanent entre la question de l’illustration d’une œuvre et celle du recours
spécifique à l’illustration photographique, et qui aurait gagné à mieux prendre
en compte le contexte idéologico-littéraire dans lequel divers écrivains sont
amenés à s’exprimer sur la photographie, ce qui aurait évité de gauchir les
positions des uns et des autres, même dans le but de faire de Rodenbach, et à
son corps défendant, un innovateur majeur. En somme un ouvrage stimulant, mais
par intermittences, qui jette des éclairages d’intensité variable dans
l’immensité sombre d’une vaste question.
Picabia.
Pierre de Massot, Francis Picabia (Seghers,
2002, 192 p., 18,50 €).
Rectifions tout de suite une grosse coquille : l’éditeur n’est point
Seghers, mais Slatkine Reprints… Tout au moins pourrait-il l’être, car ce
volume n’est que la reproduction pure et simple de la monographie publiée par
Pierre de Massot en 1966 chez le même éditeur. On peut donc trouver un peu fort
qu’on n’en ait point mis à jour la bibliographie : il existe tout de même
deux tomes d’Écrits de Picabia, parus
chez Belfond en 1975-78, ainsi que des inédits posthumes comme les Lettres à Christine (1988). L’éditeur
semble d’ailleurs avoir eu quelque remords, puisqu’un prospectus joint aux
exemplaires de service de presse signale justement la récente réédition des Écrits chez Mémoire du Livre. Mais cette
feuille n’est point destinée au lecteur lambda, lequel ne dispose ici que d’une
bibliographie s’arrêtant en 1965… Cela dit, l’étude du témoin privilégié de
Dada et de la vie de Picabia que fut Pierre de Massot tient la route. Brève et
dense, d’un style parfois légèrement précieux, elle est centrée sur la
production poétique du peintre, faisant totalement abstraction du Picabia
d’avant 1917, lequel, curieusement, commença par être un peintre
post-impressionniste sans grande originalité. Il en va bien autrement dans ses
poésies, bien que ce soit sans doute dans ses proses, et surtout dans ses
textes de revue, que Picabia ait donné toute sa mesure d’anarchiste et de
provocateur. Entre Tzara et Breton, et bien plus proche de son ami Satie que de
Breton, il joua, par son humour dévastateur, un rôle essentiel. À cet égard,
une solide biographie de Picabia serait du plus vif intérêt pour l’histoire
littéraire et artistique du XXe
siècle. La grande rétrospective Picabia présentée au Musée d’art moderne de la
Ville de Paris fin 2002 et début 2003 suscitera-t-elle ce genre de
travail ? Il faut le souhaiter, pour la science.
Pipe-en-bois. Georges Cavalier,
La Commune à Nouméah, édition établie
et présentée par Jean-Luc Debry (Séguier, 2002, 67 p., 12 €). Retrouvé chez les descendants d’un
certain Pierre Pirotte, communard condamné à la déportation, ce vaudeville en
un acte avait été écrit à la fin de l’année 1871 et créé le 1er
janvier 1872 dans ce Fort Boyard où furent détenus quelques centaines de Communards
avant d’être transformé en décor pour jeux télévisés. Georges Cavalier, auteur
de cette Commune à Nouméah (avec un
h), s’était fait connaître dans les dernières années de l’Empire sous ce surnom
de Pipe-en-bois que lui valait un physique assez disgracieux. Dix jours après
la première représentation de sa pochade (qui fut « mise en scène »
par Henri Rochefort lui-même), Cavalier voyait sa peine d’emprisonnement
commuée en dix ans de bannissement. Il trouva refuge en Belgique et mourut prématurément.
Littérairement, le vaudeville n’est pas un chef-d’œuvre de première grandeur,
mais il décroche souvent le sourire (« il fait une rude soif. Je prendrais
bien quelque chose, ne fût-ce que l’Hôtel de Ville ») et constitue un
document révélateur sur les espoirs et les inquiétudes des Communards en
attente de leur déportation pour la Nouvelle-Calédonie. Précisions que La Commune à Nouméah fut représenté en
juin 2002, plus de cent trente ans après sa création, à l’espace Louise-Michel.
Forcément.
Plagiat. Littérature et nation. 27. Le plagiat
littéraire, textes réunis par Hélène Maurel-Indart (Université
François-Rabelais de Tours, 2002, 371 p., 12,20 €).
Recueil des actes d’un colloque, cet ouvrage se propose de penser un objet
quelque peu fuyant, aux contours toujours flous – le plagiat littéraire –, et
de faire le tour d’une question – l’histoire et la théorie du plagiat.
L’entreprise vaut par sa dimension pluridisciplinaire, puisque écrivains lésés,
juristes, historiens et littéraires s’efforcent, chacun selon des voies et des
méthodes différentes, de cerner des procédures d’imitation inscrites dans le
temps et soumises, depuis peu d’ailleurs, aux législations qui protègent les
œuvres dites « originales ». Autrement dit, les textes réunis dans ce
volume se répartissent en deux domaines : celui des formes et des
pratiques, abordées d’un point de vue diachronique ou synchronique, et celui de
la légalité des pratiques, dans un état de droit, mettant en présence le
discours des spécialistes du droit et la parole des auteurs pillés. Dans quelle
mesure la confrontation de ces deux domaines est-elle susceptible de modifier,
voire même d’invalider, des positions théoriques parfois rigides qui confinent
au dogmatisme, à l’aveuglement ou, plus simplement, à l’ignorance ? Telle
est la vraie question, que ces actes ne posent pas. La
« transdisciplinarité » annoncée dans l’introduction de l’ouvrage se
résume en fait à une juxtaposition statique de communications, entre lesquelles
manquent les passerelles, les échanges. Il est regrettable que les débats
n’aient pas été publiés ; ils auraient sans doute porté au jour les enjeux
profonds et les contradictions réelles soulevés par la question du plagiat.
Plus que jamais, comme c’est hélas la règle dans ce genre de publications, prévaut
l’impression d’étanchéité : chaque article vaut pour lui-même et se
soustrait habilement au projet de théorisation minimale promis par Hélène
Maurel-Indart dans l’introduction. En savons-nous plus, le volume une fois
refermé, sur la notion de plagiat,
« entre imitation, démarquage, contrefaçon, pillage ou jeu
d’écriture » ? Certes non ; mais nous avons beaucoup appris par
exemple sur Proba, Saint-Simon, Baudelaire, Verne, Claudel… toujours
virtuellement ou réellement plagiaires. Rares sont les communications qui
tentent le « saut » théorique, exception faite de celle de
Jean-François Jeandillou, spécialiste de la question, il est vrai. En revanche,
les interventions des auteurs pillés sont éclairantes ; elles relèvent
l’intérêt général de l’ouvrage, notamment par ce fait qu’elles rappellent,
directement ou non, le gouffre qui sépare la question du plagiat littéraire
abordée et traitée par des « théoriciens », et le problème du plagiat
vécu par un écrivain et, à juste titre, éprouvé comme un vol. La partie
intitulée Les auteurs face à la justice mérite qu’on s’y attarde. La
clarté fait défaut à ce recueil, où la platitude de l’introduction (qui n’est
autre que la reproduction d’un discours d’accueil) n’est pas même compensée par
un effort final de synthèse.
Plaisanteries. Jean-Paul
Delamotte, Innocentes
plaisanteries : dossier de Rien ne presse (La Petite Maison, 2002, 70
p., 15 €).
On savait de Jean-Paul Delamotte qu’il est un opiniâtre défenseur des lettres
australiennes et l’animateur d’un « Atelier littéraire
franco-australien » (dit « Alfa ») dont les éditions La Petite
Maison sont l’émanation. On ignorait en revanche son humour et son goût de la
pochade. C’est autour de son livre Un
bienfait des dieux dédié à son ami Jacques Chirac et de ses tentatives de
le faire accepter par l’éditeur Bernard de Fallois que Jean-Paul Delamotte a
fourbi cet opuscule vengeur et effervescent composé de missives imaginaires (ou
pas) et de réponses imaginaires (ou pas) à Pierre Viansson-Ponté, Dominique
Jamet, Bernard Pivot, Christian Bourgois – auxquels il reproche délicatement
leur ignorance des sujets dont ils causent – ou à André Rollin qui, lui, ne
cause de rien et à qui il décerne le Brevet d’indifférence littéraire.
Plaidoyer pro domo, ce livre est
aussi l’occasion de brosser un tableau de la façon dont certains personnages de
l’édition traitent les « auteurs » ou leurs promoteurs. C’est aussi
l’occasion de corriger certains propos diffamants contre les Australiens qui
ont eux aussi, eh oui, d’excellents écrivains, à commencer par Paul Wenz.
Ponge.
Francis Ponge, Œuvres complètes, tome
II, édition publiée sous la direction de Bernard Beugnot (Gallimard, Pléiade,
2002, 1850 p., 76 €).
La parution du premier volume des Œuvres
complètes de Ponge avait été justement célébrée. Le deuxième volume mérite
la même réception, pour la qualité du travail éditorial et l’intérêt de son
appareil critique. La partition des Œuvres
en deux volumes correspond à un tournant dans la vie et dans la carrière de
l’auteur, aux alentours de 1965, justement souligné par Bernard Beugnot. Le
poète des choses fait en effet intervenir de plus en plus d’éléments biographiques
dans ses écrits et semble parallèlement puiser de plus en plus dans ses
tiroirs, reprendre des textes déjà abondamment travaillés, mais aussi répondre
de plus en plus fréquemment à la commande. On perçoit quelques réticences
voilées mais significatives dans l’introduction de Bernard Beugnot à cette
seconde phase de l’œuvre, où Ponge est devenu, volens nolens, quelque chose comme un poète officiel. Ce qui
n’entache en rien cependant la qualité des textes de plus en plus nombreux
répondant à la sollicitation des peintres, ni sa généreuse réaction à
l’effervescence créatrice des « jeunes » de l’époque, comme Philippe
Sollers ou Denis Roche. Ponge est désormais un classique, pour le meilleur et
peut-être pour le pire, avec la menace d’une momification scolaire, la
fraîcheur de la démarche si bien en phase avec les grandes années d’agitation
de 1960 à 1980 risquant, comme elles, une muséification précoce. Notons que le
souci de minutie des éditeurs pousse parfois le bouchon un peu loin : la
chronologie des années 1966 à 1988 (date de la mort de Ponge) devient
pléthorique. Il n’était peut-être pas indispensable de savoir avec qui et à
quelle heure dîne Ponge certains jours ou qui passe lui dire bonjour. On appréciera
en revanche le caractère souvent exhaustif des notes, particulièrement
intéressantes quand elles offrent des précisions sur les artistes qu’il
commente. Parmi les coquilles inévitables dans un tel foisonnement onomastique,
rendons leur patronyme exact à Betsy Jolas (la fille d’Eugène, le poète des Mots déluge) et à l’ex-président
américain Ronald Reagan.
Prose. Crise
de prose, sous la direction de Jean-Nicolas Illouz et Jacques Neefs
(Presses universitaires de Vincennes, 2002, 150 p., 19 €). On
connaît le mythe mallarméen, d’où toute modernité sort : il a fallu la
mort de Victor Hugo pour que s’affirme un nouvel ordre littéraire. Poursuivant
brillamment le récit, ce recueil prend le parti de la prose et montre qu’elle
s’institue au xixe siècle
en pulvérisant les critères génériques ou rhétoriques, jusqu’à sa distinction
d’avec le vers. L’avènement de la modernité devient celui des valeurs que
draine la prose : indifférence à la dignité des objets, exigence critique,
hostilité aux règles, liberté inédite, polyphonie intrinsèque. Ces études
mettent en place différents « moments de prose » et construisent un
véritable récit de conquête : l’histoire littéraire est aussi faite de ces
sortes de triomphe. Côté roman, l’ouverture des possibles déplace les enjeux
mêmes de la représentation ; Philippe Dufour souligne les bouleversements
de Révolution dans l’imaginaire de la langue, et les profits qu’en tire Hugo
dans une véritable politique de la prose qui « exaspère le conflit des
mots » ; Anne Hershberg-Pierrot explore l’autonomie de la prose chez
Flaubert, règne du mot et de la justesse formelle, prise au sérieux du
quotidien ; un article de Jacques Neefs compare les entreprises de
Baudelaire et de Flaubert dans l’instauration d’une prose répondant à une
exigence d’incarnation du mouvement de la pensée, qui puisse donner netteté au
multiple, profondeur à la différence, chance à l’égalité ; bref, la prose
est la forme de l’expérience moderne. Côté poème, en revanche, c’est l’histoire
d’un déclin : on assiste à une vaste migration de la poésie dans la prose,
par exemple dans ce genre qu’Yves Vadé nomme l’oratorio littéraire ;
le moment nervalien est décrit par Jean-Nicolas Illouz comme une sorte d’ultime
point d’équilibre ; Michel Sandras décèle dans le poème en prose une
fiction critique du xxe
siècle qui manifeste surtout la part de décision de lecture qu’il y a dans la
définition moderne du poétique. Toutes ces régions semblaient bien arpentées,
mais en élisant la prose comme moment et comme forme forte, ce travail
collectif est le premier à en désigner les véritables lignes d’organisation.
Proust. Marie-Agnès
Barathieu, Les Mobiles de Marcel Proust (Septentrion,
2002, 350 p., 28 €).
On s’en voudrait de faire le difficile devant la virtuosité et l’érudition.
L’auteur se propose de relire la Recherche
à la lumière d’un thème assez inattendu : celui des déplacements et des
moyens de locomotion – bicyclette, calèche, landau ou avion – qui peuplent le
roman. Cette réduction thématique est compensée par un travail d’interprétation
qui permet de considérer d’un œil neuf les questions traditionnelles que
soulèvent Jean Santeuil et la Recherche, notamment celles de
l’homosexualité et des phénomènes de déclassement. Le dépliement des signes qui
entourent l’usage des moyens de locomotion dans cette œuvre permet de mettre en
évidence la complexité du texte proustien. Ainsi, la bicyclette qu’Albertine
pousse devant elle devient-elle un moyen privilégié d’accéder à l’univers
gomorrhéen : signe de modernité, elle indique chez l’héroïne un geste de
transgression des genres. C’est de même en voiture que le héros prend
progressivement conscience de sa vocation : « Dans une première voiture,
l’on voit naître un écrivain : c’est à la vue des clochers ; leurs
lignes libérées, devenues mobiles, tracent les lignes d’écriture métaphorique.
Dans la seconde voiture, l’on voit naître un chercheur : c’est dans la
descente d’Hudimesnil ; trois arbres, comme trois points d’interrogation
obsédants, indiquent la voie à suivre. Dans une troisième, juste après la
matinée Guermantes (et avant la visite du baron), l’on voit mourir un mondain :
il ne sera pas une pythonisse mais un créateur. À la descente d’une quatrième (ou
peu après), l’on voit naître le romancier de la Recherche : c’est après une promenade en voiture et dans ses
souvenirs, et après deux rencontres qui le ramènent encore au passé ; il
se heurte au pavé dans l’hôtel de l’avenue du Bois et tout s’enchaîne ; le
dandy est enfin cet écrivain qu’il rêva d’être, qu’il douta d’être, et qui, de
déplacement en déplacement trouva sa vocation : narrer sa recherche du
temps. » On le voit, c’est non sans forcer sa démonstration que l’auteur
établit des rapprochements entre les différentes étapes de la vocation du
narrateur. Les Mobiles de Proust a
l’intérêt de lier étude des pratiques socio-historiques du déplacement et
analyse de la lettre même du texte, mais ceci au prix d’analyses lentes, faites
à grands renforts de références intellectuelles pesantes et sans dégager de
thèse précise sur le texte de Proust. L’intérêt de la démonstration tient plus
aux liens établis entre deux séries sémiotiques – l’une relevant de l’histoire
culturelle, la seconde composée de l’analyse détaillée de certains passages de
l’œuvre – qu’elle n’offre les deux qualités qu’on pourrait attendre d’une étude
de la Recherche : une synthèse
présentant un intérêt pédagogique ou un regard véritablement novateur,
apportant sur le texte un ensemble d’informations précises. Au final, on reste
réservé sur le rendement d’un tel travail interprétatif.
Pyrénées.
Jean-Pierre Thomas, Pau. Mémoires en
images (Alan Sutton, 2002, 127 p., 19 €) ;
Jean-François Ratonnat, La Vie
d’autrefois dans les Hautes-Pyrénées (Éditions Sud-Ouest, 2002, 187 p.,
s.p.m.). En juillet 1840, Lamartine, qui venait de conduire son épouse à
Bagnères-de-Luchon, découvrit la ville de Pau et la qualifia de « plus
belle vue de terre comme Naples est la plus belle vue de mer ». À travers
quelques dizaines de cartes postales d’autrefois, cet album invite à une
promenade dans la ville béarnaise que connurent Vigny, Toulet, Ducasse et
quelques autres écrivains. Sur une carte postale apparaît le ministre
bibliophile Louis Barthou, dont le lycée de la ville porte aujourd’hui le nom.
Des Basses-Pyrénées aux Hautes-Pyrénées, la frontière n’est marquée que par une
ligne de pointillés sur la carte des départements : l’ouvrage de
Jean-François Ratonnat fait découvrir la région où vécurent – plus ou moins
longtemps – des écrivains comme Derême, Jammes, Ducasse, Gautier, Tailhade,
sans oublier un Michel Abadie que les biographes de Jules Laforgue connaissent
bien.
Queneau. Queneau
en verve. Mots, propos, aphorismes, présentation et choix de Jacques Bens (Horay,
2002, 122 p., s.p.m.). La collection
qui paraissait chez Pierre Horay au début des années 70 reparaît sous un nouvel
habillage. Jacques Bens, avec la bénédiction de Queneau, était allé glaner
quelques bons morceaux parmi les œuvres de son vieux complice. L’un et l’autre
ont disparu, mais l’étrange musique de Queneau est toujours là, rarement drôle,
mais avec toujours de drôles de sous-entendus, plus audibles aujourd’hui
peut-être où l’on en sait bien plus long sur les complexités d’un écrivain qui
a rarement pris la vie du bon côté. « Y a pas que la rigolade, y a aussi
l’art », rappelait-il dans Zazie.
La citation est là, bien entendu, utile à méditer en un temps où l’Oulipisme
triomphant fait beaucoup dans la rigolade et un peu moins dans l’art.
Rachilde. Regina
Bollhander Mayer, Eros décadent :
sexe et identité chez Rachilde (Champion, 2002, 180 p., 33 €). Autant le dire tout de suite, on
regrette que, de son programme titulaire, Regina Bollhalder Mayer ait davantage
développé l’aspect « Eros décadent » (titre un brin poncif qui
n’augure guère de révélation originale) en délaissant trop la question du sexe
et de l’identité. Ce qui pourrait ressembler à une critique est surtout un
regret, car cette thèse remaniée à bon escient est un travail solide, qui
explore sans omission flagrante les territoires de la sexualité littéraire
fin-de-siècle telle qu’elle s’exprime dans le corpus rachildien, ce qui
nécessitait une bonne connaissance de l’œuvre comme de son contexte littéraire.
On est facilement lourd dans les entrelacs arachnéens des décadents, mais ce
n’est jamais le cas de Regina Bollhalder Mayer, dont on apprécie la netteté, la
précision. Toutefois, c’est justement parce que l’auteur présente bien l’Eros
décadent chez Rachilde, cite des textes pertinents et parfois peu connus, les
met à juste titre en relation avec ses contemporains littérateurs ou théoriciens,
qu’une frustration se développe chez le lecteur qui attend une thèse plus ferme
sur, disons l’identité sexuelle et littéraire, effleurée souvent, traitée
jamais. Il aurait fallu sans doute plonger un peu dans l’appareil critique des gender studies pour réussir à sortir
d’une lecture inféodée aux concepts et à la pensée même du discours décadent ou
rachildien en particulier. Les deux maigres pages de conclusion évoquent une
écriture prisonnière des stéréotypes masculins, une Rachilde misogyne pour exister
comme homme de lettres : souhaitons que ce soit la pierre de touche de
futurs travaux, qui viendront compléter les lacunes de celui-ci.
Ramuz. Charles-Ferdinand Ramuz, Vendanges, préface de Claude
Louis-Combet (Séquences, 2002, 94 p., 12 €).
Grand amateur de récits de voyage, M. Moreau, imprimeur de Rezé, est aussi un
éditeur fervent de Ramuz. Depuis 1987, ce sont plus d’une dizaine de titres qui
ont vu le jour chez lui. Sous les
auspices de Bachelard, Claude Louis-Combet propose aujourd’hui une lecture de Vendanges, texte issu des Œuvres complètes du Suisse mais qui
valait bien une édition à part. « Vendémiaire d’enfance retrouvée »,
Ramuz conte ses vendanges et leurs fêtes, le Rhône, les montagnes et la
fabrication du vin, en décrivant la répartition des tâches entre hommes et
femmes qui éclaire la topographie de la maison où se déroulent des opérations
aussi traditionnelles que codées. « La place des hommes est ailleurs,
écrit Claude Louis-Combet. Elle se tient, magnifiquement, dans la cave, autour
du pressoir et des cuves. L’évocation de ce lieu, radicalement magique et
sacré, n’est pas sans évoquer les forges souterraines de Niebelungen. »
Sous la plume de Ramuz, le temps file sur le ruban de Moebius. « On vivait
comme dans la Bible ; j’ai connu Noé et ses fils. […] J’ai connu Noé
vivant, je l’ai vu. »
Reclus. Joël Cornuault, Elisée Reclus, géographe et poète (Fédérop,
2002, 78 p., 10 €).
J. Cornuault réédite ici un livre paru en 1995. Il a lui-même entre-temps fait
paraître un Élisée Reclus, étonnant
géographe (1999), l’un des nombreux signes récents qui permettent
d’affirmer que l’écrivain est en passe d’être redécouvert, là où le géographe a
bien sûr quelque peu vieilli – mais son sentiment de la nature où se
rejoignaient appréhension poétique, rigueur scientifique et attention humaniste
peut parler aux sensibilités écologistes d’aujourd’hui. On peut voir en lui un
Michel Serres du xixe
siècle lorsqu’il évoque, dans Histoire
d’un ruisseau, « les sinuosités et les remous » dans un style
proche de celui de Serres parlant de turbulences dans son essai sur Lucrèce.
Revues littéraires. Les
Revues littéraires au xxe siècle, textes rassemblés par Bruno Curatolo et
Jacques Poirier (Presses universitaires de Dijon, 2002, 254 p., s.p.m.). Issus
d’une table ronde (1998) et d’un colloque « Un siècle de revues :
histoire des idées et création littéraire » (2000) organisés à l’Université
de Bourgogne, les articles rassemblés (sur la couverture :
« recueillis ») par les deux éditeurs parcourent quelques revues
littéraires marquantes du siècle dernier. Aucune problématique ne fait
converger des réflexions aimables et parfois superficielles : certains collaborateurs
racontent leurs souvenirs, d’autres invitent le public à collaborer à la
prochaine livraison de leur périodique, d’autres enfin feuillettent la
collection léguée par leurs prédécesseurs. On retiendra donc
l’« Ouverture » du volume où Yves Peyré et Jacqueline Pluet donnent
une synthèse des axes de la recherche actuelle sur la revue littéraire, et
quelques travaux précis comme ceux que consacrent Daniel Maggetti à la revue
romande Écriture ou René Godenne aux
revues de nouvelles.
Rilke-Rodin. Rainer Maria
Rilke, Kitty Sabatier, Cher Maître.
Lettres à Auguste Rodin (Alternatives, 2002, 96 p., 19,50 €). On éprouve quelque gêne à parler
d’un tel livre, car on sent bien que l’enthousiasme pour le texte proposé est
sincère. On regrette cependant le caractère fragmentaire de cette
correspondance et l’absence de notes, qui rendent cette publication inférieure
à celle des éditions de La Bartavelle parue il y a quelques années, malgré la
qualité des illustrations de Kitty Sabatier. En 1902, le jeune poète Rainer
Maria Rilke écrivit à Auguste Rodin pour lui faire part de son intention de
rédiger une étude sur son œuvre (les éditions La Part commune ont édité ce
texte l’an passé). Cette rencontre, qui était un peu celle du feu et de la
glace, exerça une influence déterminante sur Rilke, opérant tel un
éblouissement, une révélation et une nécessité. Elle répondait à la recherche
d’un maître, et Rodin lui révéla une technique rigoureuse, la vertu du travail
accompli dans la patience et la solitude. Il transparaît, à travers ces lettres
qui s’échelonnent de 1902 à 1913 – malgré une brouille en 1906 –, que la
question essentielle que semble poser Rilke à Rodin est : « Comment
faut-il vivre ? ». À quoi le sculpteur répond inlassablement, à travers
l’exemple de son art : par le travail. La leçon peut paraître banale, mais
cette doctrine de vie fut décisive pour Rilke, en ce sens que la patience du
travail, selon les propres mots de Rodin, enseigne l’énergie et « donne la
jeunesse éternelle, faite de recueillement et d’enthousiasme ». Cette
inflexible leçon de discipline artistique ressort mal de cette édition de
« vulgarisation ». Le malentendu qui règne autour de Rilke pourrait
se prolonger : d’aucuns voient en lui un gentil « prophète » à
la manière de Khalil Gibran, ou pis encore, de Paolo Coelho !
Rimbaud. Michel Murat, L’Art de Rimbaud (José Corti, 2002, 492 p., 23 €). Le livre de Michel Murat comble un vide laissé béant par l’exaltation, aussi bruyante que rituelle, du caractère inspiré du génie adolescent et par l’exégèse sans fin de ses thèmes : l’étude de l’art de Rimbaud et des formes poétiques qu’il a expérimentées sur une brève période est ici poursuivie tout au long du livre. Une première partie étudie la libération progressive du vers, puis de la rime, ou plutôt ses différents types, chez Rimbaud (la forme des sonnets est analysée exhaustivement). La seconde partie traite des Illuminations, conçues comme un vrai recueil de poèmes en prose. Les types de disposition, l’étude des alinéas et de la ponctuation (que facilite l’édition des Œuvres par Steve Murphy) sont finement analysés. Quelques pièces sont étudiées de façon plus approfondie. Ce travail culmine sur la question des rapports entre vers et prose, notamment sur les deux textes dits en « vers libres », que l’auteur fait dériver à juste titre de la prose poétique. Cet ouvrage copieux et dense, mais d’une grande lisibilité, est si mesuré et équilibré dans son ton et dans son économie qu’on aurait mauvaise grâce à lui chercher chicane. Cependant, si la bibliographie rimbaldienne semble parfaite, celle sur la métrique est plus limitée,