En Société
Apollinaire. Que
vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire,
n° 17, janvier-mars 2002 ; n° 18, avril-juin 2002 ; n° 19,
juillet-septembre 2002 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris). Ce bulletin, qui paraît
à une régularité métronomique (comme Histoires
littéraires…), souffre un peu de la modestie de sa présentation mais
apporte toujours des éléments utiles sur Apollinaire et son œuvre. Une
rubrique, « Apollinaire au jour le jour », constituera un jour une
somme sur la réception du poète dans le monde.
Aragon. Faites
entrer l’Infini, n° 33, juin 2002 (Société des Amis de Louis Aragon et Elsa
Triolet, 42 rue du Stade, 78120 Rambouillet ; 74 p., 8,5 €). Ce numéro présente de très mélancoliques tableaux
d’Anne-Françoise Couloumy, à laquelle Éric-Emmanuel Schmitt et Jacques Moano
consacrent chacun un article. Le cahier Elsa
Triolet comporte un article de Jacky Gilbert sur Roses à crédit et une présentation par Vassili Katanian de la correspondance
entre Lili Brik et Elsa Triolet. On notera, dans le cahier « Louis
Aragon », la lettre étonnante qu’Aragon envoya en 1954 à Louis Thibaut, à
l’époque secrétaire de section d’Aniche, qui avait fait parvenir ses poésies au
directeur des Lettres françaises :
Aragon y justifie de manière extrêmement précise son refus de publier ce
camarade et s’explique sur son rôle au journal, qu’il refuse de voir comme
« l’organe du parti ». Un cahier est consacré au poète Hikmet et le
discours d’Aragon au Congrès des écrivains américains en 1939 est reproduit en
fin de volume. Article de Bernard Leuilliot sur les rapports d’Aragon avec
l’écrivain Hugo ; entretien avec François Eychart qui apporte son
témoignage sur quelques personnalités communistes, notamment Doriot et Gitton.
Bibliophilie. Le Livre
et l’Estampe, n° 157, 2002 (Société royale des bibliophiles et iconophiles
de Belgique, 4 Boulevard de l’Empereur, 1000 Bruxelles). Au sommaire : un
article d’Adrienne Fontainas sur l’éditeur « Edmond Deman et les
artistes » (ces derniers sont Khnopff, Redon, Rops, Van Rysselberghe,
Rassenfosse, etc.), une étude d’Auguste Grisay sur « La Bibliothèque de
Charles Hayoit » (passée récemment en vente à Paris chez Sotheby’s) et un
texte d’Émile van Balgerghe, « Léon Bloy et Octave Mirbeau en enfer ?
À propos d’un livre récent et de quelques autres », long plaidoyer en
faveur de Pierre Michel, le spécialiste de Mirbeau.
Claudel. Bulletin
de la Société Paul Claudel, n° 165, 1er trimestre 2002,
« Claudel et le principe de contradiction » (13 rue du
Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 68 p.). Claude-Pierre Pérez
rappelle les rapports houleux de Claudel avec les Surréalistes, mais aussi
l’admiration d’Éluard (à Noël Arnaud : « il ne faut pas traiter
Claudel comme cela »). Jean Bastaire évoque un « Claudel résistant ? »
moins paradoxal qu’il ne semble, et Louis Fournier raconte son travail sur le
texte imprimé des Mémoires improvisés.
En outre, recension des nombreuses reprises théâtrales récentes montrant
Claudel plus vivant que jamais.
Commune. La Commune, Bulletin de l’Association des Amis de la Commune de Paris, 2002, n°
16 (46 rue des Cinq-Diamants, 75013 Paris ; cotisation annuelle :
19 €). L’Association
des Amis de la Commune de Paris (1871), la plus ancienne organisation du mouvement
ouvrier français, a été créée en 1882 par des Communards de retour d’exil
ou de déportation. Elle publie un bulletin d’informations destiné à perpétuer
l’esprit de ce grand moment historique et compte plus d’un millier d’adhérents.
Le numéro 16 contient plusieurs articles consacrés à Louise Michel. L’Association
assure deux permanences hebdomadaires à son siège. Pour en savoir plus : www.commune1871.org
Gide. Bulletin des
Amis d’André Gide, n° 134, avril 2002, Le
Journal du Foyer franco-belge (La Grange Berthière, 69420 Tupin et Semons).
Le principal intérêt de ce bulletin est la publication d’une grande partie du
Journal inédit que Gide a tenu durant sa période de collaboration au Foyer
Franco-Belge, destiné aux réfugiés de guerre d’origine belge, couvrant l’année
1915 (de janvier à novembre). Ce texte a été commencé dans son Journal puis rédigé séparément :
selon Pierre Masson, qui le présente, ce texte souffre de n’être « trop
souvent qu’une simple énumération de noms et de menus faits, parfois de
minuscules drames ». C’est pour cette raison que Gide ne l’a pas publié et
que Pierre Masson en résume des pans entiers, non sans frustration pour le lecteur.
Ce Journal, au moins documentaire, est-il une des sources de l’œuvre
gidienne ? Pierre Masson semble le penser et le rapproche des Faux-Monnayeurs. Autre Journal proposé
dans ce même numéro, celui de Robert Levesque, dont la publication, commencée
en juillet 1983 dans le Bulletin n°
59, s’achève ici avec le carnet XXXII (à la date du 7 juin 1944). Enfin, signalons
la publication du texte de trois conférences prononcées lors de l’hommage à
Gide à la BnF le 29 mars 2001 (« Gide mort ou vif »), le premier de
Pierre Masson, « Gide et la mort surmontée », le deuxième d’Alain
Goulet, « Gide à l’œuvre » sur l’écriture de Gide, et le troisième de
Martine Sagaert sur « L’Œuvre ultime », enrichissants.
Guillaume. Carnets
de l’association des Amis de Louis Guillaume, n° 26, 2001 (114 ter avenue
de Versailles, 75016 Paris). Cet ancien directeur d’école et poète est mis à
l’honneur chaque année depuis 1973 par ses Amis : se sont ainsi succédé la
publication de lettres avec Gaston Bachelard, dont Guillaume était un grand admirateur,
Max Jacob et Senghor, celle de parties de son Journal et des informations sur
son actualité. Ce numéro offre, avec la suite de son Journal (du 30 juillet au
31 décembre 1940), longue mais intéressante au moins d’un point de vue
historique, quatre textes de Guillaume. On appréciera la reproduction des
documents (lettres, articles), témoins souvent émouvants d’une histoire d’amis
(écrivains et poètes) et de famille. Mais les textes de Guillaume sont traités
davantage comme des sources d’inspiration par ses Amis que comme des poèmes à
interpréter – c’est dommage. Car au lieu de s’éclaircir, l’œuvre de Guillaume
s’obscurcit sous leur plume.
Histoires littéraires. Littérature, n° 124, décembre 2001, « Histoires littéraires » (Larousse, 128
p., 15 €). « Histoires
littéraires » : on connaît ce titre, dont le pluriel sert ici aussi à
repenser les découpages et les périodisations de l’histoire littéraire
conventionnelle. L’extrême hétérogénéité des huit articles en disent bien la
complexité : récrire aujourd’hui l’histoire littéraire vise d’abord à
redéfinir le concept de littéraire, au carrefour de l’anthropologie et de
l’histoire des idées (c’est l’ambition de l’article de J.-L. Diaz consacré à
démontrer « l’autonomisation du littéraire » entre 1760 et 1860), à
en repenser la cartographie générique (c’est le but d’une étude de M. Cohen sur
le roman réaliste, visant à considérer Balzac et Stendhal « comme des
producteurs parmi d’autres producteurs à la recherche d’un "créneau"
offrant à la fois récompense économique et culturelle sur le marché des
genres », où l’on nous permettra de trouver systématique et forcé l’usage
de la sociologie), à en redéfinir la théorie (déconstructrice et féministe,
pour M. Cambron, qui se demande comment raconter l’histoire de la littérature
contemporaine québécoise malgré son « malaise à l’égard du récit »),
ou encore à en quantifier l’économie (à penser, selon A. Vaillant, par rapport
« au marché du travail en l’an 2000 » de « l’édition des textes
passés »). Mais il s’agit également ici d’en ranimer les héros morts au
combat (œuvre de C. Pradeau, dans une belle histoire de l’Histoire de la littérature française de Thibaudet), d’en énumérer
les exemples les plus surprenants (tel est le projet d’un article de F.
Thumerel sur Sartre lecteur et continuateur de Maupassant), d’en chanter les
mythes fondateurs (c’est évidemment Borges, homme à tout faire de la théorie
littéraire depuis vingt-cinq ans, et sa conception cyclique de l’Histoire, qui
se trouvent invoqués par M. Cambron), voire d’en déclamer la liturgie (tel est
sans doute le projet de l’étude de S. Meitinger sur le « logos du monde
esthétique chez J. Garelli », pour ce que nous avons pu en comprendre).
Bref, si histoires littéraires nouvelles il y a bien lieu de faire, c’est sans
doute autant par une utilisation renouvelée de certains concepts conventionnels
(la mémoire culturelle, la périodisation, la transmission intertextuelle, les
systèmes génériques, etc.) que par l’élaboration d’outils inédits.
Lautréamont. Cahiers Lautréamont, n°
57-58 (1er semestre 2001, 98 p.), n° 59-60 (2e semestre
2001, 86 p.). Dans chaque numéro, de précieuses découvertes qui aident à la
compréhension des textes. Dans le n° 57-58, Jean-Pierre Lassalle propose une
clef à l’expression de Poésies I, Poe
vu comme « Mameluck des rêves d’alcool ». Naruhiko Teramoto a
retrouvé ce dont on soupçonnait l’existence sans l’avoir prouvée, une publication
en feuilleton du Corsaire aux cheveux
d’or de Louis Noir, qui inspira des passages du dernier Chant de Maldoror. Dans le n° 59-60, l’origine du « Beau comme un vice
de conformation congénital… » retrouvé par Y. Vassielsky chez E. F.
Buisson ; et une correspondance intéressante entre Alain Chevrier et
Sylvain-Christian David, à propos d’une lettre de Gustave Hinstin dénonçant
l’antisémitisme de Jules Verne dans Hector
Servadac. On regrette que plus de la moitié de chaque livraison soit
occupée par l’interminable « Dictionnaire du Cacique » de Jacques
Noizet qui, pour quelques entrées intéressantes, multiplie le verbiage et la
complaisance avec une agressivité digne du professeur Choron.
Musée. 48-14. La
Revue du musée d’Orsay, n° 15, automne 2002, Espagnes (Réunion des Musées nationaux, 116 p., 11 €). La dernière livraison de 48-14, malgré une couverture un peu tristounette, est en grande
partie espagnole, l’exposition Manet-Vélasquez oblige. Le dossier des nouvelles
acquisitions permet de découvrir un étonnant portrait d’Yvette Guilbert, des
photographies du jardin du Palais Rose de Montesquiou, ainsi qu’une
photographie d’Alexandre Dumas en couleur. La partie des études est entièrement
consacrée à l’Espagne fin-de-siècle, avec, entre autres, un article sur La Réception française de l’architecture du
modernisme catalan par Noémie Girard.
Péguy. L’Amitié
Charles Péguy, n° 98, avril-juin 2002, Nouveaux
regards sur Péguy poète ; n° 99, juillet-septembre 2002, Péguy pastiché (12 rue
Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris, 268 p., 12 €). Heureux les admirateurs de Péguy poète
qui n’ont pas pu assister au colloque organisé à ce sujet par l’Amitié Charles
Péguy et la Sorbonne (Paris IV), car le numéro 98 de L’Amitié Charles Péguy en publie les actes ! On relèvera,
parmi les pistes les plus intéressantes de ce renouvellement de l’image de
Péguy, les liens entre prose et poésie, repérés chez l’essayiste (une réflexion
sur De la situation faite au parti
intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle
menée par Julie Bertrand-Sabiani dans « Portrait de l’essayiste en
poète ») et chez le poète, par Michel Murat (« La Forme du Porche du mystère de la deuxième vertu »).
Celui-ci en profite pour faire une mise au point sur les formes poétiques
utilisées par Péguy : selon lui, il n’écrit pas de versets (malgré tout ce
qui en a été dit) mais suit une combinatoire mêlant vers et vers libre. Péguy
lui-même parlait de « prose musicale », comme le prouve par ailleurs
ce deuxième axe exploratoire de son écriture : les rapports d’Eve avec l’hymnologie latine médiévale
(par Dominique Millet-Gérard). Enfin, Romain Vaissermann, dont l’article
« Péguy, pastiche, parodie » clôt ce dossier, ne se contente pas de
commenter le À la manière de… de
Reboux et Müller imité dudit, mais entreprend une explication linéraire qui
apprend autant sur le style de Péguy, si critiqué, que sur la façon de faire
des pastiches. C’est précisément à Péguy pastiché qu’est
consacré le bulletin suivant : comme Romain Vaissermann le fait
remarquer, Péguy a été l’un des auteurs les plus pastichés au xxe siècle. Face à l’ampleur
de la tâche, notre auteur s’arme de références et convoque Gérard
Genette : c’est pour déplorer que l’illustre critique ait défini le
pastiche par la relation d’imitation en régime ludique, alors que la tradition
comme le sens commun voient dans le À la
manière de… le type du pastiche péguien. Romain Vaissermann adopte donc la
grille genetienne aux textes considérés et nous annonce trois types
d’imitations : le pastiche, la charge et la forgerie. Las ! c’est
pour abandonner aussitôt d’aussi louables intentions théoriques et en revenir à
un classement plus proche du sens commun : les
« micropastiches », qui « naissent et meurent au détour d’une
phrase » ou d’un texte, les « pastiches mort-nés » et les
« pastiches publiés ». Que Gérard Genette ne s’inquiète pas, ce n’est
pas dans ce volume que sa typologie sera remise en cause. Mais on y trouvera
des textes introduits avec les précisions biographiques et philologiques nécessaires.
Pergaud. Les Amis de Louis Pergaud, bulletin n°
8, 2002 (178 rue de la Convention, 75015 Paris). Un poème inédit de Pergaud, Le Chapeau. Poème unanimiste, est publié
dans ce bulletin. Il est dédié « au maître Jules Pipi », allusion
irrévérencieuse et détournée (Giulio Pippi, dit Giulio Romano, était un peintre
de la Renaissance italienne) à Jules Romains, fondateur de l’Unanimisme. Ce
poème figurait dans un cahier manuscrit appartenant à la famille Duboz. Autres
apports : La Rouille des pampres,
recueil partiellement inédit de poèmes et qui apparaît comme l’ébauche de L’Herbe d’avril, et des lettres de
Pergaud à Gaston de Pawlowski (en remerciement pour son compte rendu du Roman de Miraut dans Cœmedia), à
Marie Sauguet (après lecture de son livre À
travers le voile). Fort nécrologique, par ailleurs, ce bulletin, mais
malgré tout plein d’un entrain p’titgibusien.
Poésie. Le Coin de table. La Revue de poésie, n°
11, juillet 2002 (11 bis rue Ballu, 75009 Paris ; 120 p., 14 €). Les numéros se succèdent et le Coin de table reste La revue de La Poésie. Cette formule frappée au
coin de l’exclusive (la poésie est une et le Coin son unique serviteur authentique), on peut la trouver
désolante, autant que la revendication concomitante d’une « poésie de
qualité », dont la qualité se mesurerait à l’émotion procurée. Les textes
de Jacques Charpentreau (membre du comité de direction) donnent le ton, et il
est détestable. Pas seulement parce qu’ils sont mauvais, mais parce qu’ils
n’ont d’autre objet que de dénigrer ce qui leur est étranger, les écrits
d’autrui, la culture d’autrui. Dommage pour les autres auteurs, dommage pour
Bernard Lorraine qui présente le peintre-poète brésilien Vincent Monteiro,
dommage pour Achaltchi Oki et pour tous les poètes d’hier et d’aujourd’hui qui
se trouvent rassemblés sous cette pauvre bannière – et qui ne demandent sans
doute qu’à être lus, et à laisser lire.
Portugal. Arsenal, n°6, Littératures/Portugal, 2001 (BP 66614, 29266 Brest cedex, 15 €).
Quand on reçoit une revue comme celle-ci, élégante, ouverte et généreuse, on
voudrait mettre au coin les pleureuses professionnelles d’une littérature crue
morte. Rangeons donc les mouchoirs, mieux vaut lire Jean-Claude Pinson
(« Du fait poétique aujourd’hui »), ou la poésie-fiction de Jean-Luc
Caizergues. Et ce n’est pas parce qu’ils n’entrent pas dans les territoires
arpentés par Histoires littéraires qu’on
se privera de dire au passage le plaisir de relire les poèmes de Keith Barnes,
déjà parus chez Maurice Nadeau, ou de recommander la lecture d’un bon dossier
sur la « littérature portugaise ». On y découvrira les textes, entre
autres, de José Ricardo Nunes et de Fernando Guerreiro. Un regret
seulement : l’absence de références bibliographiques précises – et une
suggestion : donner quelques textes en version originale, pour le ton et
la couleur.
Rimbauverlainomania. Les Amis de La Grive, n° 165, juin 2002, Rimbaldomania, Verlainomania (16 rue Kennedy, 08000
Charleville-Mézières ; 125 p., 8 €).
Moins réussi que le précédent, ce numéro de La
Grive. Entre une étude compassée sur la ridicule statue de Rimbaud qui
trône à Paris en face de la Bibliothèque de l’Arsenal – l’œuvre très
Jacklanguienne intitulée « L’Homme aux semelles devant » – et une
interminable série de poèmes saugrenus et tape-à-l’œil de Gaston Compère, est
présentée une prétendue « photographie inédite de la mère de Paul
Verlaine, extraite de l’album personnel de P.V. » Ce document, qui
provient de la collection de Jean-François Colléaux, président du Cercle du
Bibliophile ardennais, montre une vieillarde dont les traits ne rappellent, ni
de près ni de loin, ceux de la mère du poète. D’après un spécialiste du poète
maudit, elle n’a pas plus d’authenticité que la photographie de Germain Nouveau
qui figurait dans le même album, passé en vente à Paris il y a quelques années.
« On voulait un numéro drôle », annonce la rédaction de La Grive dans l’avant-propos du
bulletin. Objectif atteint ?
Romantisme. Romantisme,
Revue du dix-neuvième siècle, n° 115 « De ceci à cela » (Sedes, 1er
trimestre 2002, 128 p., 15 €). Curieux titre que celui de ce « numéro libre »
de Romantisme, mais qui dit bien
finalement le hasard qui préside à la juxtaposition d’articles échappant à la
contrainte du thème imposé. Le hasard faisant bien les choses, il offre surtout
une belle occasion de relire Les
Travailleurs de la mer, avec Claude Millet qui met au jour les trois
schémas d’intrigue amoureuse dont la combinaison façonne ce roman d’amour
foutraque : roman courtois, comédie moliéresque, histoire de Rebecca et
Isaac dans la Genèse. Un Hugo venant
rarement sans son Dumas ces temps-ci, Frank Wagner s’efforce de rééquilibrer
les comptes en revenant sur Les Trois
Mousquetaires à la faveur d’une revue des lectures psychanalytiques,
notamment, de l’œuvre, pour en analyser la littérarité. Dans l’article qui
donne son titre au recueil, Isabelle Daunais consacre une étude aussi subtile
qu’un peu byzantine du vitrail de La
Légende de Saint Julien l’Hospitalier comme objet modèle de la lecture des Trois Contes. Les études féminines ne
sont pas en reste, avec Pierre Laforgue qui prend appui sur les Portraits de femme pour révéler au cœur
du projet de Sainte-Beuve les rapports entre critique et féminin ; et
Nicole Cadène offre aux béotiens l’occasion de découvrir un versant de
l’historiographie féminine du XIXe siècle victorien, en analysant
les spécificités du récit de la Vie de
Marie Stuart par Agnès Strickland. Dans une perspective historiographique
toujours, Laurent Fédi expose le programme de moralisation et de
rationalisation de la vie politique proposé par la Critique philosophique de Renouvier et Pillon, ses acteurs, et les
raisons de son échec. Nous n’avons pas très bien saisi les enjeux du dernier
article, basé sur un rapprochement entre Baudelaire et Nietszche. En somme, un
numéro composite mais plein d’intérêt, sous une belle couverture due à Gustave
Moreau, dont la facture évoque curieusement les marbres paysagers italiens.
Sans que rien de ceci ait réellement rapport avec cela.
Stendhal. L’Année
stendhalienne, n° 1, 2002 (Champion, 352 p., 40 €). On peut payer ce prix, et même davantage, pour un
travail d’impression de qualité, une conception éditoriale sérieuse ou
inventive, mais pour cette chose-là ? En couverture, du rouge et noir,
évidemment, sous la forme de deux éclaboussures d’encre. L’intérieur est
imprimé (en Suisse) dans un caractère indéterminé et hideux, une mise en page
déséquilibrée et indigeste tant les marges ressemblent à celles d’un livre de
poche, l’encrage est épais, écrasé, sur un papier offset on ne peut plus
ordinaire, quasiment du papier d’élection (mais d’un grammage supérieur tout de
même) que les marchands soldent massivement après chaque grand-messe
républicaine. Le brochage est cousu, ce qui serait un bon point, mais par
cahiers de trente-deux pages qui coûtent moins cher. La vénérable maison Honoré
Champion semble avoir perdu le goût du livre bien fait et opté pour la
production rapide à base d’informatique. Or l’informatique est, en typographie,
un outil sans finesse ; utilisé à la va-vite, comme c’est le cas pour la
plupart des publications savantes aujourd’hui, il donne des résultats aisément
repérables par leur aspect uniformément triste et gauche. La négation même du
livre ! Mais quelle proportion de lecteurs est-elle sensible à cette
décadence ? Dans L’Année stendhalienne,
on trouve les fautes « typographiques » (ce terme convient mal quand
il s’agit de « brut de disquettes ») les plus répandues dans ce
genre, telles qu’elles apparaissent inévitablement lorsque le travail est à
base de fichiers produits par des logiciels peu ou mal maîtrisés, que l’éditeur
se contente de faire assembler et approximativement homogénéiser. Parmi les
scories les mieux caractérisées : les numéros des notes sont en exposant,
comme les appels ; il y a un espace inutile entre l’apostrophe et le
guillemet ouvrant, parce que, sans cet espace, le logiciel composerait un
guillemet fermant, ce qui serait fâcheux pour un début de citation ; les
points de suspension sont soit un signe typographique unitaire, soit trois
points successifs, etc., etc. On échappe aux insupportables caractères
« génériques » sans valeur typographique, dus au passage d’un système
informatique à un autre, souvent imprimés tels quels. Il ne semble pas que
l’évolution récente de maisons très anciennes soit le fait d’une usure ou d’un
laisser-aller à la facilité, mais reflète bien une politique éditoriale
élaborée par de nouvelles équipes ignorantes du livre, des
« commerciaux » qui pensent probablement que le domaine
« savant », traité et maltraité comme on l’a dit, peut lui aussi,
moins bien peut-être que le roman de plage et l’album de cuisine, produire
argent et cotation boursière. L’équipe de L’Année
stendhalienne, publication qui « prend le relais de L’Année Stendhal, victime de
tribulations éditoriales qui la dépassent », n’en peut mais, bien sûr. Son
rédacteur Philippe Berthier se charge de la « chronique »
d’actualité, dans un style alerte (voir l’exécution nécrologique de Jacques
Laurent) ; le « carnet critique » recense des volumes parus
entre 1999 et 2001 en France et à l’étranger ; en continuant à remonter
dans le volume, on trouve en « notes et documents » une description
des fonctions remplies par Stendhal à Brunswick en 1807 et de ses rapports avec
Pierre Daru, avec des lettres inédites. Les 280 pages restantes sont
constituées d’études dont les quatre premières, toutes dues à de savants
Japonais, sont rassemblées sous le titre « Stendhal au Japon ». Le
volume se continue avec des textes dont la qualité d’écriture et la finesse
d’interprétation font honneur à l’écrivain, et dont la variété de sujets rend
la lecture plaisante, depuis l’étude d’Yves Ancel consacrée au goût, ou plutôt
au manque de goût de Stendhal pour la forme poétique, à l’exception de La
Fontaine, jusqu’à l’analyse du « dossier de presse de La Chartreuse de Parme » par Jacques Houbert.
Verlaine. Revue
Verlaine, n° 7-8, 2002 (Musée-Bibliothèque Rimbaud, BP 490, 08109
Charleville-Mézières ; 365 p., 22,87 €). Pas moins de quatre auteurs de cette revue
sont des collaborateurs réguliers ou occasionnels d’Histoires littéraires. Ils doivent se sentir un peu laids, sous
cette couverture jaune pisse à la maquette innommable, et dans cette
typographie d’une infinie tristesse, imprimée par un artisan rural de la Loire,
et éditée par le Musée-Bibliothèque Rimbaud de Charleville, qui nous avait
habitués à des productions plus soignées. Le contenu est extrêmement savant et
métrique.
Vigny. Association
des Amis d’Alfred de Vigny, bulletin n° 31, 2002 (6, avenue
Constant-Coquelin, 75007 Paris ; 96 p.). Cette livraison vaut surtout par
la présentation, par Jacques Charpentreau, de cinquante-trois lettres inédites
d’Alfred de Vigny à une jeune femme jusqu’alors inconnue, Mme Cécile Chollet,
née de Labattut, d’une famille méridionale établie à la Martinique. Vigny a dû
la rencontrer chez les Clérembault qui avaient des attaches avec les familles
établies dans les Antilles et à Charleston aux États-Unis, ville où naquit la
jeune Cécile. Jacques Charpentreau, qui dirige la Maison de poésie, a publié ce lot de lettres en volume, comme la
même maison l’avait fait en 1997 pour cinquante lettres inédites de Juliette
Drouet à Victor Hugo. Dans le cas de Vigny, les lettres de Cécile Chollet
semblent avoir été détruites à la mort du poète. Sophie Marchal publie ses
premières recherches sur la famille de Cécile Chollet, avec un tableau
généalogique et la reproduction d’une miniature représentant la correspondante
de Vigny, qui figure aussi en médaillon sur la première de couverture. Ce
dossier confirme que nombre de correspondances de grand intérêt dorment encore
dans des collections privées.
[Michel Braudeau, Alexandre Gefen, Jean-Louis Jeannelle,
Jean-Pierre Lassalle, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Jean-Paul Louis,
Sandrine Raffin, Éric Walbecq, etc.]
Livres reçus
Comptes rendus
Amour. Alain Vaillant, L’Amour-fiction. Discours amoureux et
poétique du roman à l’époque moderne (Presses universitaires de Vincennes,
2002, 236 p., 22 €).
Que voici un ouvrage éclairant, roboratif, et qui situe l’étude littéraire,
avec une grande science et une franche et fraîche témérité, dans un rôle
primordial. La littérature a sa place dans l’ordre épistémologique comme
« discours particulier qui aurait pour tâche de combler les lacunes dans
un système de savoirs positifs ». Voici que devient nécessaire ce regard
neuf sur l’alliance fondatrice du discours sur l’amour et du roman, et
réhabilitée la fiction, autant celle de l’amour que celle que déploie le roman.
« Deux illusions, l’amour et le roman, dont nous savons à quel point elles
sont entachées d’irréalité et de fausseté, se font le don mutuel de
l’existence. […] Le roman, lui, aurait continué à s’amuser du jeu combinatoire,
stérile et figé, du conte, s’il n’avait accueilli cette parole qui, sans doute,
n’est vraie que par lui, qui est tout mensonge. » L’étude porte
principalement sur un ensemble de romans français du XIXe siècle,
car il ne s’agit pas de dégager une poétique générale ou une topique du
discours amoureux ou de l’amour, mais de cerner un ou des moments de
transformations perceptibles dans la définition même de la littérature comme
parole immédiate, éloquente, efficace à la littérature comme livre,
indépendante du code de l’éloquence. Le roman, du Siècle des lumières à la fin
du XIXe siècle, tire sa force, loin des codes, de la liberté et de
sa précarité. Si la pensée fondatrice de l’ouvrage est historique, historienne
(comment et pourquoi le roman explore-t-il le domaine de l’amour ?), le
discours ne repose pas sur un ordre chronologique, et encore moins
évolutionniste. Certes, une étude de Diderot (Supplément au voyage de Bougainville et autres œuvres morales, Jacques le fataliste), est placée en tête, et une sur Proust en fin d’ouvrage,
mais Laclos suit Zola (Une page d’amour), et Fromentin (Dominique) suit Flaubert (Madame Bovary, L’Éducation sentimentale). C’est qu’il s’agit de cerner des
stratégies fictionnelles ; la défaite de l’éloquence du sujet parlant chez
Zola et la complexité de la machine argumentative mènent à la substitution de
la « description à connotation érotique […] au discours
amoureux » ; la transformation du discours amoureux en discours
énigmatique dans Les Liaisons dangereuses
a ouvert au roman moderne le champ infini des interprétations contradictoires ;
toute une conception du pouvoir de la parole se met en scène, entre confiance,
utopie, ironie et sublimation esthétique, de Balzac (Le Lys dans la vallée) à Flaubert. C’est à Proust (Un amour de Swann, entre autres) qu’il
revient de fermer l’étude, lui qui établit l’analogie entre ces deux illusions,
l’amour et l’art et qui, dans le personnage de Swann, « incarne le
meilleur de l’utopie amoureuse du XIXe siècle », les plaçant à
l’intersection de la raison, de l’émotion et de la mémoire. Au passage, des
analyses de Dominique et des Misérables, lumineuses, montrent les
codages, les cryptages qui organisent une fiction, non sur un mode allégorique
et, par conséquent, lisible, mais selon une forme d’hermétisme imperceptible et
qui autorise un rapprochement, en toute dissimulation, entre biographie et
discours amoureux : l’un et l’autre « marquent en fait
l’aboutissement d’un processus commencé dès le début du siècle, chez Mme de
Staël ou Chateaubriand, et continué […] chez Balzac et Flaubert ;
désormais, il n’y aura de discours amoureux possible que cautionné par la
parole du sujet écrivant. Faire parler d’amour dans un roman reviendra alors,
pour le romancier, à raconter ses amours. Autrement dit : l’aboutissement
littéraire du discours fictionnel de l’amour est l’autobiographie. »
Censure. Bernard Joubert,
Anthologie érotique de la censure (La
Musardine, 2001, 374 p., 18,29 €).
Ce livre très documenté, de surcroît fort amusant (pourrait-il en être
autrement ?), est surtout une histoire de la censure des livres en France
depuis 1945. On y apprend bien des choses curieuses, notamment le détail des
mécanismes ayant abouti aux interdictions, reposant souvent sur la fameuse loi
du 16 juillet 1949 « sur les publications destinées à la jeunesse ».
On ne sera pas surpris de trouver, dans les commissions de censure, des gens
venant de Vichy et de la Ligue au Secrétariat général de la Jeunesse,
métamorphosée après la guerre en Cartel d’action morale et sociale, animé par
le pétainiste Daniel Parker. Gauche et droite fraternisaient d’ailleurs
allègrement dans les commissions, où l’on trouvait côte à côte
l’indéboulonnable abbé Pihan et le communiste Raoul Dubois. Et, dans sa
préface, Jean-Jacques Pauvert rappelle utilement que « ce sont les
hurlements de la presse communiste […] qui ont empêché, à l’époque, la
législation du planning familial, la retardant de vingt ans » : la
contraception, quelle perversion capitaliste, camarades ! Certains hommes
politiques s’illustrèrent aussi dans la croisade : Marcellin bien sûr,
Frey, mais aussi Robert Schuman (« père de l’Europe et père
fouettard ») et Mitterrand (une cinquantaine de livres interdits alors
qu’il était ministre de la police, en 1954-55). Quant aux auteurs condamnés, le
livre fait alterner les noms célèbres (Miller, Réage, Nabokov, Sade, Noël,
Hardellet, etc.) avec d’autres moins connus, pornographes occasionnels ou tâcherons
des curiosa : Grey, Foëx, Jourdan, Loulot, Genka, Oncle Henri, Esparbec,
Ernest Ernest, Bouyxou (ombre de Le Gloupier, que me veux-tu ?). Au
passage, une mise au point : contrairement à ce qui s’est parfois dit,
Bataille n’eut jamais l’honneur d’être traîné devant les tribunaux. Pour chaque
auteur et livre étudié, on nous donne en extrait les pages scandaleuses, ce qui
permet de faire des réflexions. Très détaillées, les notes de l’auteur sont
précieuses et nous promènent dans les coulisses de bien des interdictions. Très
utile aussi, le double index des auteurs et des titres. Chronologiquement, le
dernier ouvrage examiné est La Veuve et
l’orphelin d’Esparbec, interdit à l’exposition en 1995 pour incitation à la
pédophilie. Irait-on vers la fin de la censure ? Bernard Jourdan ne le
croit pas, qui note que la loi de 1949 n’a jamais été abrogée. Et ce sont les
plaintes d’associations (généralement familiales et catholiques) qui permettent
à présent de poursuivre un livre ou une revue. Il serait à cet égard
intéressant de savoir dans quelle mesure ces associations sont représentatives,
et de combien d’adhérents (ne disons pas de membres !) elles peuvent se
réclamer. Toujours est-il que, globalisation ou pas, la censure est loin
d’avoir dit son dernier mot et que des cohortes de nouveaux abbés Pihan ou de
Daniel Parker, déguisés en libéraux, sont sans doute impatients de prendre la
relève. Rien de plus normal, au demeurant, car, comme le disait un charmant
auteur, « la censure est une institution admirable, parce qu’elle fait
croire qu’il existe des livres dangereux. »
Dali. Jean-Louis Gaillemin, Désirs inassouvis. Du Purisme au Surréalisme
1925-1935 (Le Passage, 2002, 250 p., 35 €).
Cette étude très fouillée et très nuancée représente une étape nouvelle dans la
connaissance de Dali et ouvre des perspectives particulièrement intéressantes
sur le Surréalisme lui-même. Mieux encore, la lecture en est stimulante. Le
chemin qui conduisit Dali de sa Catalogne natale jusqu’au Paris des
Surréalistes se trouve remarquablement éclairé, non moins que toute sa période
parisienne. L’auteur se concentre plus particulièrement sur les rapports du
peintre avec l’architecte Emilio Terry, dont se trouve reproduit un portrait
resté inconnu (1934), qui est peut-être l’un des chefs-d’œuvre de Dali.
Cependant, nous n’avons pas affaire ici à une banale monographie artistique,
mais à un véritable essai, qui concerne aussi au premier chef l’histoire littéraire,
comme le montrent par exemple les évocations de Crevel, très lié lui aussi avec
Terry et qui servit de lien entre celui-ci et Dali. On y voit aussi comment, en
1929, Breton fit tout pour essayer d’attirer à lui un Dali très séduit par
Bataille et dont les théories paranoïaques s’éloignaient assez de ses
conceptions de l’automatisme. Il est par ailleurs intéressant d’observer
comment le Surréalisme sut mettre à profit un certain monde très parisien (les
Noailles, Faucigny-Lucinge, etc.), ravi de jouer aux mécènes. Mécénat qui fut
parfois très efficace, comme l’a montré la récente biographie de Marie-Laure de
Noailles par Laurence Benaïm, et qui nous ferait appeler de nos vœux quelque
bonne Histoire sociale du Surréalisme…
Revenons à Dali, pour dire que l’étude de Jean-Louis Gaillemin est aussi un
véritable essai esthétique, qui montre comment l’artiste parvint à subvertir le
paysage architectonique classique, pour revendiquer une « esthétique de la
répugnance » et imposer l’ornementation Art Nouveau (Guimard, Gaudi). Mais
il y eut chez lui toute une évolution, parfois bien contradictoire, mais
jusqu’ici peu étudiée et que l’auteur retrace magistralement, en évoquant
notamment l’amitié qui unit Lorca et Dali. Répétons-le, ce livre ressortit de
l’histoire littéraire non moins que de celle de l’art ou même de la société.
Richement illustré (in-texte en noir et blanc, et hors-texte en couleur),
l’ouvrage abonde en analyses précises et éclairantes, en citations, en
références, en documents. Citons au hasard tel développement sur
Lautréamont : « Les Chants de Maldoror contiennent une
théorie anthropologique qui n’a rien à envier aux déclarations parcimonieuses
de Rimbaud sur l’hallucination volontaire. […] Mais si Lautréamont est proche
de la théorie rimbaldienne de "l’hallucination volontaire", sa
conclusion est inverse. Loin du "Je est un autre", elle se traduit
par cette affirmation contraire : "Si j’existe, je ne suis pas un
autre". Cri solipsiste et anarchiste, loin de cette volonté surréaliste de
mettre la poésie (ou la peinture) à la portée de tous. » L’auteur, qui est
historien d’art, est parvenu à un éclairage neuf, riche et suggestif, sur un
aspect et un moment capital du Surréalisme. On ne saurait en dire autant de la
quasi-totalité de ces innombrables ouvrages, qui, chaque année, chaque mois,
presque chaque jour, paraissent sur le Surréalisme, comme des moulins débitant
désespérément la même farine…
Décadents. Julia Przybos, Zoom sur les Décadents (Corti, 2002,
297 p., 19 €).
On se préoccupe de plus en plus, chez les dix-neuviémistes, de l’interaction
des techniques optiques du XIXe siècle avec sa littérature, ce qui a
pu donner lieu à d’intéressants ouvrages (de Philippe Hamon à Philippe Ortel,
disons). Ici, l’optique est surtout une métaphore, et une technique
d’exposition, qui tient d’ailleurs autant du roman que de la pédagogie. Le
principe en est le zoom, qui permet
d’approfondir progressivement un panorama initial, en explorant des détails
isolés et jugés révélateurs. Bien qu’elle ne soit réellement mise en oeuvre que
dans les derniers chapitres, où l’on va du panorama à des études de textes,
l’idée n’est pas mauvaise et donne à l’ouvrage un tour original. Pour autant,
sa contribution aux études de la décadence s’avère mince, en dépit de la masse
de références brassées. Oscillant entre l’image du zoom et celle du
kaléidoscope, l’auteur s’est donné pour tâche de lire la presse (corpus non
précisé) et la production populaire (pas de bibliographie), estimant y trouver
l’expression des préoccupations du temps, ce qui se conçoit, même si on dispose
déjà des travaux de Marc Angenot sur ce principe. En revanche, on conçoit moins
le lien établi avec les œuvres dites décadentes, qui sont mises « en
résonance » avec ce premier corpus. La production décadente se trouve
alors donner l’image de « ce que ressent une partie importante de la
population », ce qui ne manque pas de sel. Ou faut-il supposer que
l’époque est elle-même décadente, et surtout unanime ? L’absence de
définition du corpus, de principes de sélection des articles (sauf
tautologique : à partir de ce qu’on sait de la décadence) et de l’objectif
poursuivi, condamnait l’auteur à accumuler les citations et les références sans
perspective. À cette première difficulté s’en ajoute une autre, qui tient au
manque de recul historique, lequel empêche de distinguer ce qui appartient en
propre à l’époque, que ce soit dans le discours social ou dans les œuvres
littéraires (par exemple la culture du récit de sang dans la presse est loin
d’être une spécificité de la seule fin de siècle, si l’on songe aux
« canards sanglants »). De là, sans doute, les nombreux
à-peu-près : Baudelaire aurait affirmé que la mode est « le moyen de
faire du nouveau » et se serait trompé dans la mesure où l’on constate
trente ans plus tard l’uniformisation du costume par la mode. Il nous souvient
pourtant avoir lu l’évocation de cette uniformisation vestimentaire sous la
plume de... Baudelaire en 1846 (l’habit noir, « expression de l’égalité
universelle », est devenu la « livrée uniforme de désolation »).
On pourrait citer encore le contresens sur Villiers, vu comme un zélateur de la
science et des savants, à contre-courant de son époque. Ce ne sont là que de
minces détails, mais qui ajoutent au sentiment de vague du propos. Ces
approximations sont accentuées par le choix de l’auteur de procéder par
collage, par juxtaposition, ce qui lui permet de faire l’économie des
transitions (et donc du sens). De temps en temps, les morceaux choisis sont
articulés par... d’autres citations, d’ouvrages critiques à présent, qui ne
peuvent guère se substituer à un point de vue, surtout lorsqu’ils ajoutent aux
imprécisions de l’ouvrage. Ainsi, à propos du rôle de la métaphore :
identifiant dès l’abord la métaphore, la comparaison et l’analogie, l’auteur se
contente de citer à l’appui des travaux qui confondent eux-mêmes pensée
métaphorique et rationalité imaginative (Lakoff et Johnson). On renverrait
volontiers aux analyses autrement plus éclairantes de J. Schlanger sur la pensée
analogique. Or cela n’est plus un détail, car le traitement de l’analogie est
la clef de voûte de tout ouvrage qui se donne pour objet la prolifération
décadente des images, qu’on l’appelle éclectisme
ou, comme ici, kaléidoscope. On
ne demandera par conséquent rien d’autre à cet ouvrage que de présenter à sa
mode, c’est-à-dire avec vivacité et entrain, des faits déjà bien connus sur la
confusion fin-de-siècle (quelques passages nous ont néanmoins semblé neufs,
notamment celui consacré à la manie de la statufication des grands hommes),
Paris entre Babylone et Babel, le scepticisme, le voyage et la religion, et on
pourra y puiser quelques citations originales, car Julie Przybos a eu le mérite
de remonter aux sources. Reste que l’absence de propos se mesure à l’incapacité
de l’auteur à conclure : la conclusion de l’ouvrage est moitié moins
longue que ce compte rendu.
Dumas (I). Alexandre Dumas,
Le Maître d’armes, introduction de
Michel Cadot (Maisonneuve et Larose, 2002, 313 p., 11,5 €) ; Alexandre Dumas, Souvenirs dramatiques, préface de
Pierre-Louis Rey (Maisonneuve et Larose, 2002, 323 p., 22 €) ; Catherine Toesca, Les 7 Monte-Cristo d’Alexandre Dumas
(Maisonneuve et Larose, 2002, 311 p., 15 €).
La météo des grands hommes est chargée cette année : voilà qu’après la
tornade Hugo il se met à pleuvoir des Dumas, dans de petits formats trapus et
colorés. Un roman d’abord, Le Maître
d’armes, qui exploite très librement les souvenirs du célèbre Grisier, que
fréquenta Dumas et qui avait connu quelque célébrité en Russie alors qu’il
enseignait son art à la jeunesse de Saint-Pétersbourg : là, il avait lié
amitié avec un jeune officier, Annenkov, impliqué dans un complot qui lui
vaudra la déportation en Sibérie, où le rejoindra courageusement sa jeune
compagne, la Française Pauline Gueuble. Tout ceci donne à Dumas l’occasion de
quelques belles scènes (les ridicules de la communauté française, la famille
impériale, la chasse à l’ours, l’attaque du convoi par les loups) dans un roman
pas trop soigneusement ficelé, mais qui se laisse lire. On lira surtout les Souvenirs dramatiques du même, qui
mêlent lectures critiques ou comparées (Sophocle contre Voltaire, Casimir
Delavigne contre Mély-Janin, Pichat et son Léonidas),
réflexions sur des contemporains (Scribe), souvenirs de théâtre (récit des
relations houleuses entre Dumas et les acteurs de la Comédie-Française,
notamment Mlle Mars). On y trouve aussi quelques pages d’histoire, soit
pour raconter la curieuse équipée du baron Taylor, homme de théâtre et
expéditionnaire en Égypte, chargé de ramener de fameux obélisques, soit pour
relater des débats oubliés (devant le Conseil d’État à propos des théâtres
subventionnés) auxquels il prit part, aux côtés de Hugo notamment. Tout cela
est très cavalier de ton, Dumas n’hésitant pas à recopier des pages entières
des œuvres citées, quand ce ne sont pas les minutes du Conseil d’État... mais
aussi à laisser le lecteur en plan lorsqu’il arrive à un épisode déjà raconté
ailleurs : allez voir, dit-il, mes mémoires. À noter que ce volume, comme
le précédent, est une réimpression en l’état de l’édition originale, ce qui
explique les facéties de pagination (apparition prématurée, p. 401 du
t. I, de la p. 315 du t. II) et les coquilles nombreuses.
L’ouvrage n’en est pas moins d’un grand intérêt. On n’en pourra dire autant du
troisième opus dont nous gratifient les éditions Maisonneuve et Larose, dont on
serait bien en peine de distinguer le propos, tant l’ouvrage est confus et peu
maîtrisé. Il devait y avoir là le dessein d’évoquer Dumas à travers un
personnage qui semble surgir de son passé et lui offrir ensuite un modèle. Mais
la passion exclusive de l’auteur pour Dumas et le peu de rigueur de ses
analyses font dévier le projet vers on ne sait quel mélange d’hagiographie et
de spéculations hasardeuses. On pourra sans dommage limiter sa lecture à
l’iconographie et aux annexes, pour le moins curieuses et bien documentées,
présentant tout ce que Dumas baptisa Monte-Cristo : le roman, mais aussi
un bateau, un château, un journal, des cigares...
Dumas (II). Bernard
Fillaire, Alexandre Dumas et associés (Bartillat,
2002, 143 p., 14 €).
Alors qu’à la faveur d’un bicentenaire où l’on s’aperçoit qu’Alexandre Dumas
n’est pas un écrivain aussi dénigré qu’il y paraissait il y a quelques mois,
alors que les Dumasiens commencent à reprendre espoir, Bernard Fillaire lance
dans la mare un gravillon qui se rêve pavé. Cet essai « entend
rétablir la vérité en apportant une note différente dans une symphonie
unanime » et « envisage aussi plus largement de lancer une réflexion
sur la question de la collaboration littéraire ». Le propos est
simple : Dumas, dont les œuvres principales ont été écrites par d’autres,
principalement par Auguste Maquet, est l’exemple-type de l’imposteur que
l’intelligentsia littéraire se plaît à honorer, refusant de voir la vérité en
face, « non que les universitaires craignent qu’en éclairant les
collaborateurs, cette lumière fasse de l’ombre à leur auteur, mais que cet
auteur ne devienne l’ombre de ses collaborateurs ». Se plaçant de lui-même
sous l’égide du « truqueur » Eugène de Mirecourt, dont le pamphlet de
1845, Maison Alexandre Dumas et Cie, ouvre la longue série des écrits
anti-Dumas, Bernard Fillaire, quelque quatre-vingts années après Gustave Simon
et son Histoire d’une collaboration.
Alexandre Dumas et Auguste Maquet (1919), tente à son tour de rendre en
totalité à Maquet ce qui ne lui appartient qu’à demi. Apparemment, tout est bon
à prendre pour pourfendre « la négritude littéraire » dans ce factum
sans queue ni tête : couverture opportuniste en ces périodes de
célébration, où s’étale en grosses lettres « Alexandre Dumas », et
dessous, en plus petit, « et associés », le tout surplombant le
portrait de l’écrivain par Gustave Le Gray ; délires narratifs en
italiques où un homme mystérieux déguisé en stylo demande à l’auteur de devenir
le sien (cf. pp. 29-30) ; attaques contre les éditeurs et les biographes
de Dumas ; comparaisons hasardeuses ; amalgames discutables entre
adaptation, plagiat, imitation – avec une pique à Guy Debord qui n’avait rien
demandé ; copiés-collés de correspondances diverses censés démontrer l’usurpation ;
bibliographie des œuvres de Maquet suivies, pour celles dont la paternité
revient à Dumas, de la mention « avec Alexandre Dumas », etc.
Personne n’ignore que Dumas s’est le plus souvent fait aider par de nombreux
collaborateurs, mais de là à dire que Maquet, le plus zélé d’entre eux, a
rédigé pratiquement seul les plus grands romans de l’écrivain... L’étude
comparative des manuscrits de Maquet et de Dumas, que réclame Bernard Fillaire,
a toujours fait long feu quand elle essayait de prouver cette accusation (Simon
lui-même s’y risque à partir des manuscrits du chapitre
« L’Exécution » des Trois
Mousquetaires dans les pages 34 à 49 de l’édition originale d’Histoire d’une collaboration, mais le
résultat n’est pas probant). Certes, Dumas demandait à Maquet d’effectuer les
recherches préparatoires, de lui soumettre un plan et de rédiger une première
version, mais il retravaillait le tout, ce qui l’autorisait à signer de son
seul nom. Bernard Fillaire jugera sans doute cet argument irrecevable, les Dumasiens
étant pour lui les adeptes aveugles d’une secte dont « Dumas, gourou
littéraire » serait le guide. On s’étonne par ailleurs que Bernard
Fillaire, qui semble si pointilleux sur l’honnêteté intellectuelle, se
contente, dans son essai, d’une si pauvre rigueur scientifique. Les à-peu-près
historiques côtoient les a priori
violents, trop de sources ne sont pas citées, certaines références sont vagues
et les lieux communs abondent (« Quand on écrit, tout est présent, tout
s’arrête. Les jours sont identiques »). Le plus embarrassant est que, tout
en prétendant rompre avec les discours officiels sur l’auteur de Monte-Cristo, l’auteur n’en finit pas de
voir en Dumas l’image d’Épinal que certains amateurs continuent de répandre. On
aurait préféré que la réhabilitation de Maquet, romantique engagé et auteur
compétent – sur ce point notre essayiste iconoclaste a peut-être raison,
« Maquet eut une œuvre. Il eut un style, une musique » –, que cette
réhabilitation, donc, se fasse de façon moins violente vis-à-vis de Dumas et de
ses admirateurs. L’agressivité nuit à la pertinence. Pauvre Maquet, cette fois
encore. La réédition n’est pas encore pour demain.
États d’âme. Vicomte Phoebus,
Retoqué de Saint-Réac, Mes États d’âme ou
Les Sept Chrysalides de l’Extase, suivi
de À la poursuite de Retoqué de
Stéphane Le Couëdic et Christian Soulignac (Fornax, 2002, 256 p.,
s.p.m.) ; Carnets du Collège de
’Pataphysique, n° 8 (15 juin 2002). L’existence du Spicilège des œuvres incomplètes du Vicomte Phoebus, Retoqué de
Saint-Réac, daté de 1995 (lisez 1904), était connue depuis que les auteurs
de l’Encyclopédie des farces, attrapes et
mystifications lui avaient consacré une notice en 1964. Durant près de
quarante ans, un silence prudent avait accompagné les chercheurs. Et voici que
paraissent simultanément trois publications consacrées au vicomte (il n’y a pas
que des comtes en littérature), sans omettre les accessoires habituels, lettres
ouvertes, tracts et bilboquets. Tout avait commencé dans les années 50, rue du
Théâtre, dans le petit appartement-bibliothèque de Lucien Biton qui abritait
ses trésors asiatiques, voire rousseliens (on les a vus depuis circuler sur
catalogues), et l’emplacement suffisant, entre deux épis, pour poser les verres
et une bouteille de blanc sec. Mes États
d’âme ou Les Sept Chrysalides de
l’Extase, sans être le seul prétexte des visites de N.A. et F.C. à Lucien
Biton (les Japonais qui venaient fouiner dans ses livres rares notamment s’en
foutaient complètement), revenaient finalement toujours sur la carpette. D’une
voix nasalo-vibrante, Lucien Biton débitait ces pastiches d’un Robert de
Montesquiou mâtiné de Gabriel de Lautrec et de Laforgue, de Jean Lahor et de
son ami Stéphane, d’Emmanuel Signoret et de Jarry, Tailhade, Dujardin,
Maeterlinck, sur fond publicitaire de Plotin, Nietzsche, Schopenhauer, Joubert,
Fouillée et autre Cousin de la famille, dans un tel foisonnement de vocables
symbolards qu’il paraît difficile d’y retrouver ses petits, autrement dit les
auteurs supposés. Comment ! il y avait donc encore des Symbolistes en
1904 ? On en apprend tous les jours. Ce retard à l’allumage prouverait que
le ou les auteurs appartiennent vraiment à la génération suivante. Mais alors,
quel intérêt de pasticher des œuvres dont on a eu le temps depuis vingt ans de
se moquer ? Jeux de Normaliens ? Les clefs de Mes États d’âme sont molles et les serrures bouchées. Bien sûr, il
y a chez Saint-Réac du Montesquiou (Fézensac), mais il ne faut pas oublier que,
depuis 1849, Nadar a fait de M. Réac un type nouveau sans noblesse aucune.
Et la baronne bas-bleu qui « a le sac » rime-t-elle agréablement avec
Diane de Beausacq ? La cible était-elle alors plus visible qu’elle ne
l’est devenue aujourd’hui ? Si le vicomte a fait scandale, ce fut dans un
milieu bien restreint, car le livre à peine paru semble être déjà tombé dans
l’oubli, à part son annonce parmi les publications récentes dans le Mercure de France du 1er
janvier 1905. Il y avait trop de monde là-dedans pour qu’on puisse s’y
intéresser. Depuis que Stéphane Le Couëdic a reconnu qu’il ne savait rien à son
sujet au cours du Colloque des Invalides de novembre 2001 (Du Lérot, éditeur) a paru l’édition fac-similé de
Christian Laucou (Fornax éditeur) dont les notes typographiques sont précieuses
(réimposition du premier cahier, identification des caractères, la Française
légère et les vignettes d’Auriol, et quelques autres en provenance d’une
fonderie allemande), car ce sont les exercices typographiques, avec ou sans
filet, qui font tout le charme de ce curieux bouquin. On suivrait volontiers
Christian Laucou dans son identification des auteurs, Georges Chennevière et
Louis Farigoule, si vraiment celui-ci ne finissait pas par être un peu trop
gâté par la postérité. En même temps ou quasi, le n° 8 des Carnets trimestriels du Collège de ‘Pataphysique (1 gidouille 129
EP, vulg. 15 juin 2002) publie seize pages, et en couleurs, de Mes États d’âme précédées d’une
minutieuse étude de Barbara Pascarel, qui ne détesterait pas voir ici la main
de Jean Dayros, l’auteur des Solitaires.
Alors qui ? Les supputations iront encore leur train tant qu’on n’aura pas
découvert une preuve externe, à défaut d’une revendication de paternité. Enfin,
le bibliomane cherchera à se procurer la Lettre
ouverte à Monsieur Gilles Firmin […] par le sieur Christian Laucou (Fornax,
2002), qui complètera, s’il est un jour achevé, le dossier des Affaires qui constituent, si l’on en
croit l’auteur d’un essai à paraître, l’histoire authentique du Collège de
’Pataphysique…
Gide. Gide
aux miroirs : le roman du XXe siècle : mélanges offerts à
Alain Goulet (Presses universitaires de Caen, 2002, 356 p., 28 €). Ce recueil donne l’occasion de comprendre le mot fameux de Malraux
sur Gide : « le contemporain capital ». Mot qui semble excessif
à qui n’a pas connu le temps où le seul nom de Gide embaumait le soufre, les
épais sourcils noirs coopérant à diaboliser le regard oblique de ce Satan
sentencieux. L’admirable, chez Gide, c’est d’abord sa faculté d’admirer et, se
mirant, de s’admirer en train d’admirer. Un feed-back s’amorce, car Narcisse
séduit entre tous. Un Narcisse assez singulier puisqu’il ne s’aime qu’en
retour, au terme d’une double réflexion. Il est justement ce miroir, rêvé par
Cocteau, qui réfléchit très bien avant de renvoyer ses images.
Conséquence : savoir vampiriser à point nommé le disciple admiré. Le
rapport à Malraux illustre cela à merveille. Lors de l’affaire des sculptures
volées au temple de Bantaï-Srey, le témoignage de Gide en faveur du jeune
aventurier encore presque inconnu vient à point. S’ensuit quelque correspondance,
où André M. raille un peu André G. : « Il y a deux sortes de romanciers
d’aventures, ceux qui ont des aventures et ceux qui n’en ont pas… M. André
Gide, je vous respecte et je vous admire ; mais vous êtes, dans l’ordre de
l’esprit, un romancier d’aventures de la seconde catégorie. […] Vous considérez
l’homme qui agit comme le disciple du maître qui n’agit pas, et [faites
preuve ainsi] d’une psychologie dont s’attristent les anges » (Jean-Claude
Larrat cite là un brouillon retrouvé d’une lettre non forcément envoyée, mais,
en janvier 1925, Malraux avait déjà la langue bien pendue). Jean-Claude Larrat
relève judicieusement que c’est dès lors que Gide, jusque là simple aventurier
de la drague, devient voyageur témoin, se mêle de dénoncer l’oppression en
URSS, les colons du Congo ou du Tchad, mille exactions, bref s’engage, gêne,
préfigure Sartre aux cent colères. Certes, sur sa pirogue africaine, Gide ne
lit pas Marx, mais Bossuet. C’est son côté Raymond Roussel. Moins composite,
Gide serait moins comique, et moins charmant. Très solide : le même Gide
de 1890 à 1950, mais aussi très variable suivant l’admiré du moment. Le talent
de se faire le disciple de ses disciples n’a peut-être jamais été mieux
incarné. Rien de plus flatteur pour la jeunesse. Gide ne fait pas là du
jeunisme : c’est sa nature, comme disait Léautaud qui honorait la nature
partout, même chez les « anti-naturels » (mot daté). Chose pratique,
il paraît influencer sans même qu’on l’ait lu. Étonne moins dès lors l’ampleur
si diverse d’une influence – ou d’une inflexion – qu’on serait bien en peine
de caractériser dogmatiquement. Il y a du Gide dans Queneau, qui, lui, a lu
tout Gide quand ils se croisent (aux échecs) dans un hôtel de Torri del Benaco
au bord du lac de Garde, l’été 1948. Les trente auteurs de ces mélanges unis
vers six terres (que dis-je ? six cent soixante six !) en décèlent
des échos, des traces indirectes, Ménalque ou Édouard, Lafcadio ou Nathanaël,
chez Robbe-Grillet, chez Duras, chez Barthes, chez Christiane Rochefort, chez
Modiano, chez Philip Roth, jusque chez Cixous, au « sujet dés-assujetti »…
Bref Gide, c’est Dieu : le dieu caché, celui qui a brisé son miroir. Vous
ne perdrez pas votre temps avec ce livre, qui s’apparente davantage à un numéro
spécial de revue qu’à un traité : gros avantage pour le lecteur qui aime
saisir les choses par n’importe quel bout. À qui aura eu le mauvais esprit de
pénétrer par l’arrière ce gros volume d’hommage à deux A.G., au corps réparti
en cinq sections principales (influences, œuvres, rencontres, miroirs, sujet de
l’écriture), la récompense sera d’un accord de Brassens : ce lecteur sera
entré par la section annexe « Images et regards croisés » où Suarès,
la photographie, Bernard Noël, Perec, Gracq et Albert Cohen précèdent « le
modeste » auteur du Bulletin de
santé – chanson où se trouvent en fait « les tas de bouillons »
que l’auteur, Jean-François Jeandillou, du savant article « Un
prêt-à-chanter : la locution défigée », a cru ouïr dans Les Trompettes
de la renommée. Au-delà du renom, ce qu’il faut saluer chez Gide, c’est la
santé.
Louÿs. Mille
lettres inédites de Pierre Louÿs à Georges Louis. 1890-1917, édition
établie, présentée et annotée par Jean-Paul Goujon (Fayard, 2002, 1314 p., 45 €).
Quel boulot ! Il fallait toute la patience de saint Jean-Paul Goujon pour
dater, classer cette hénaurme, prolifique et quasi monstrueuse correspondance.
Mille lettres, plus quatre-vingt-douze encore inédites, et encore rien qu’à son
frère ! Monstrueuse quand on pense qu’en plus Pierre Louÿs, sur la fin de
sa vie, relisait ces lettres pour les annoter et les enrichir de nouveaux
commentaires ! Il est vrai qu’il avait participé (en 1908) au concours du
mot le plus long, mais quelle frénésie aura-t-il mis à vouloir ainsi narrer sa
vie par le menu (mais qui ne consiste pas pour autant en moindres détails) et à
vouloir encore par suite se la remémorer. Pour être vraiment honnête avec ce
double travail de Pénélope, il faudrait lui consacrer presque autant de pages
que l’ouvrage lui-même. Le revuiste, qui ne craignait pas de devoir s’atteler à
la tâche, mais qui ne voulait pas entraîner une double fatigue pour le lecteur,
a jugé qu’il valait mieux essayer d’en revenir à l’essentiel après la lecture
de ces 1316 pages. Comme par hasard, il s’agit d’une lettre du début, datée du
16 avril 1890, où Louÿs, dans la fleur de ses vingt ans, dit résumer ses
principes après les avoir longtemps ruminés : « Je ne ferai rien pour
me faire connaître. Je supprimerai toute espèce de réclame, et comme première
mesure, je ne me ferai pas éditer, mais imprimer à mes frais pour des
distributions entre amis, afin que pas un volume ne soit mis en vente. Je ne
veux pas qu’un Lemerre ou un Vanier mette son nom sur la première page d’un ouvrage
de moi. Je ne veux pas être un numéroté dans leur catalogue. Je ne veux pas
qu’un inconnu ou un ennemi puisse acheter sous l’Odéon pour 3,50 f le
volume où je me serai mis tout entier et que je ne veux confier qu’à des mains
chères. Je ne veux surtout pas être nommé dans un article de critique ;
pas même dans les bulletins bibliographiques [...]. Ce n’est pas tout. Je
changerai de pseudonyme à chaque ouvrage afin de dérouter encore plus ce public
que je hais. Comme je m’écarte de lui, je ne lui reconnais pas le droit de me
juger, pas même pour dire du bien de moi. Je me révolterais sous une fausse
critique, mais je serais encore plus blessé d’une louange tombant à côté. [...]
Ah ! si j’était sûr de moi, Georges, quel rêve je ferais ! Écrire !
Écrire ! Vivre pour écrire. [...] Ne montrer jamais, à personne, un vers
de soi. Rester pour les autres un homme du monde à vue étroite, et, enfermé
dans son cabinet, accoucher des chefs-d’œuvre. Mais brûler tout avant de
mourir, avec la satisfaction de se dire que l’Œuvre sera restée vierge, qu’on
aura été seul à la connaître comme on avait été seul à la créer, et qu’on a
condensé en soi-même la joie la plus grande qu’un cœur humain ait éprouvée, et
d’autant plus immensément grande, qu’elle n’aura pas été prostituée ! »
La question n’est pas de savoir si Louÿs s’est ou non contredit dans ses
actes ; l’homme a bien, d’une certaine façon, brûlé sa vie ; elle est
d’une vibrante contemporanéité : quel écrivain aujourd’hui souscrirait à
un tel évangile ? Maintenant, comme dit le proverbe qui n’en est peut-être
pas un, trop de richesse nuit (enfin, il n’a pas été émis par les
pauvres !). On en est paradoxalement, après cet extraordinaire voyage dans
la vie d’un homme qui n’a fait que multiplier les aventures alors qu’il ne
rêvait que de vivre en ermite, à regretter le non-dit. Pas tellement l’absence
de notes un peu nourries, non (on comprend que l’éditeur ait mis son couperet,
on ne comprend pas, en revanche, qu’il n’ait pas mis d’index – et l’on
s’étonnera que le correcteur ait laissé passer bien des fautes dans les
translations et traductions de l’allemand et du latin). On en est à regretter
de ne pas en apprendre plus sur les amours dissimulées, sur les projets
avortés, comme ce Dictionnaire historique
des femmes, projeté en 1904, qui devait être réalisé collectivement et
comporter quatre volumes de 1200 pages chacun ! Car Louÿs est bien aussi
tout entier dans ce qu’il n’a pas réalisé.
Nodier. Vincent Laisney,
L’Arsenal romantique. Le salon de Charles
Nodier (1824-1834). Présentation de Bernard Leuilliot (Champion, 2002,
840 p., s.p.m.). Si toutes les histoires du Romantisme font référence à
Nodier et au rôle capital du salon de l’Arsenal dans la genèse du mouvement,
aucun travail de synthèse n’avait été réalisé récemment pour nous permettre
d’en comprendre le fonctionnement et d’en mesurer avec précision le
retentissement. C’est ce que propose Vincent Laisney dans un travail qui se
situe au carrefour de l’histoire littéraire, de la sociologie et de l’étude des
œuvres. Étudiant les « rites de sociabilité » déployés le dimanche
soir dans une étonnante variété d’activités, il nous montre quelle formule
originale Nodier avait élaborée, quel espace de liberté et d’invention fut
l’Arsenal dans les dix premières années de son activité. L’étude se fonde sur
l’ensemble des mémoires et souvenirs publiés, mais aussi sur des documents
inédits (en particulier un volume inexploité du journal d’Antoine Fontaney).
L’une des singularités de l’Arsenal fut l’accueil toujours libéral fait aux inconnus
et aux petits provinciaux. Le livre leur consacre un chapitre important :
certes, Aloysius Bertrand est devenu célèbre, mais voici son ami Théodore
Foisset (auteur d’un curieux faux Nodier), le breton Édouard Turquéty ou Jasmin
le poète ouvrier d’Agen. Comme il y a de « grands hommes de province à
Paris », l’Arsenal est au fond un « grand salon de province »
installé dans la capitale ; cela ne tenait pas à une simple générosité de
Nodier ou au souvenir de sa jeunesse bisontine, mais surtout à de précises
raisons stratégiques et pour ainsi dire philosophiques. À côté des
« oubliés », on guette bien sûr les grands noms. Le rapport
Hugo-Nodier était bien connu, mais l’analyse fouillée qu’en donne Vincent
Laisney permet de mieux comprendre les crises qui ont marqué leur relation si
profonde. Pour d’autres écrivains, tout aussi proches de Nodier, la relation ne
peut aboutir pleinement pour des raisons de susceptibilité ou par crainte de
rivaliser avec Hugo : on le voit dans la place très difficile à définir
que tiennent à l’Arsenal un Vigny ou un Lamartine. Pour les participants plus
jeunes, la situation n’est pas moins complexe, et il faut des analyses très nuancées
pour échapper aux catégories toutes faites : sur le duo Gautier-Nerval, en
particulier, quelques pages inventives et perspicaces expliquent le curieux
sort fait à l’Arsenal dans leurs écrits : Nerval recourt à l’imaginaire et
à la fiction, Gautier se mure dans un silence énigmatique. Aux dimanches de
l’Arsenal, on ne rencontre pas seulement les écrivains, mais aussi des
musiciens (en ce domaine, c’est Marie Nodier, « muse-icienne »,
compositrice et interprète, qui vole la vedette à tous les autres ; on eût
aimé plus de détails sur la présence évoquée de Liszt et surtout sur le mystérieux
Zimmermann, mentionné plusieurs fois sans qu’il soit présenté), des peintres,
des artistes en général, des éditeurs, des directeurs de revue. Se constitue
ainsi un véritable panorama de l’activité romantique. Quoiqu’il s’agisse d’une
thèse, l’auteur a su faire place à une certaine fantaisie, par nécessaire
fidélité à Nodier : ainsi, l’intitulé des sept parties de son livre est-il
calqué sur l’Histoire du roi de Bohème et
de ses sept châteaux et l’étude s’ouvre-t-elle sur un amusant (et
authentique) sujet de dissertation. On ne verra pas là un mimétisme laborieux,
mais une intime compréhension de l’esprit même de Nodier et de sa
modestie : si, dans sa conclusion, Vincent Laisney reconnaît ne pas livrer
de « résultats spectaculaires », il fait mieux : il donne à comprendre
de l’intérieur un moment capital de la vie littéraire.
Perec. Isabelle Dangy-Scaillierez, L’Énigme criminelle dans les romans de
Georges Perec (Champion, 2002, 387 p., 64 €). Avec le RomPol, Perec a trouvé une
forme en adéquation avec certaines de ses préoccupations (la quête, la perte,
l’énigme), tout en les distanciant par la dégradation du pastiche : la
formule policière est en effet souvent traitée de façon irrespectueuse, Perec
semblant se plaire à insérer dans ses textes de mauvais romans policiers, des
caricatures du genre. Que représente donc pour Perec ce modèle qu’il maltraite ?
Isabelle Dangy-Scaillierez répond à cette question à partir de trois directions
de recherche, le roman policier comme modèle narratif, l’imaginaire de la
transgression, l’imaginaire de l’enquête. Il s’agit d’une thèse dans les règles
de l’art, remaniée efficacement, et qui procède systématiquement par inventaire
précis suivi d’analyses solides évoluant du plus simple au plus métatextuel. Si
l’ensemble, d’une grande clarté, se lit avec intérêt, on peut regretter l’usage
fait, un chapitre durant, de la notion fatiguée de « subversion d’un
genre », fragile en ce qu’elle implique préalablement de figer le
« policier » dans des figures canoniques, et d’autant plus
contestable qu’elle le réduit au roman de détective, en laissant de côté toute
une tradition française qui rattacherait le policier au roman populaire (alors
même que l’auteur souligne le style « roman populaire » de certains
emprunts, mais en le rattachant au feuilleton). Cela mis à part, Isabelle
Dangy-Scaillierez montre de façon convaincante que la forme policière sert
d’abord à ruiner le mythe de l’auteur au profit d’un artisanat revendiqué, le
ressassement et les répétitions typiques du roman populaire, liés aux
stéréotypes et la bouffonnerie, pouvant être associés à une pratique
adolescente – ou délibérément immature – de l’écriture et de ses pouvoirs
(auxquelles on pourrait rattacher la multiplication par les personnages de
systèmes de contraintes qui évoquent le jeu enfantin). Cette prédilection a des
résonances métaphysiques, tant la solution de l’enquête apparaît généralement
insignifiante par rapport à l’ampleur de l’énigme traversée. Puis le roman de
détective, parce que la subtilité de l’auteur s’y mesure à la sagacité du
lecteur, au-dessus du duel entre détective et coupable, est considéré de façon
métatextuelle comme un modèle de la lecture. Le RomPol fournit également à Perec
un univers, celui de l’interdit, de la violence, de la clandestinité, qui sera
présenté dans une seconde partie, sans grande surprise quant à ses thèmes
(« l’imaginaire » du meurtre, du vol, de la loi absente suppléée par
la contrainte auto-appliquée) mais toujours pertinente dans le détail des
analyses : en particulier, la donnée fondamentale du roman policier – la
présence du crime, toujours déjà là au moment où s’engage l’enquête – est
réinterprétée à l’aide des outils de la psychanalyse, comme symbole d’une
culpabilité associée au langage et à sa duplicité, à sa prétention à tenir lieu
de réel. L’auteur estimant à bon droit que l’intérêt de Perec pour les concepts
de la psychanalyse permet de supposer la présence sous-jacente de ce type de
démarche investigatrice en deçà de l’enquête policière proprement dite, elle
s’appuie à nouveau sur la psychanalyse à propos du faux et de la falsification
(rattachée à la filiation, elle apparaît comme l’indice d’un sentiment
d’usurpation à l’égard d’un moi authentique et perdu). Cette approche prend de
l’importance dans la troisième partie, qui s’attache à « l’imaginaire de
l’anamnèse » (exploration nostalgique d’un passé enfoui, voire tentative
de prise de contrôle sur un passé qui résiste), « l’imaginaire
visuel » et celui de « l’énigme », le désir de savoir débouchant
à son tour sur un désir de maîtrise qui se résout dans les constructions
imaginaires. Le récit policier souligne ainsi, conclut l’auteur, les mécanismes
de séduction à l’œuvre dans l’écriture, l’auteur offrant au lecteur un double
dont il est convié à se délivrer, ou avec qui il plongera, au contraire, dans
le plaisir narcissique des constructions fantasmatiques.
Peinture. L’Écran de la représentation. Théorie
littéraire. Littérature et peinture du XVIe au XXe
siècle, sous la direction de Stéphane Lojkine (L’Harmattan, 2001.
455 p., s.p.m.). On pourrait s’étonner de l’empan de ce volumineux ouvrage
qui couvre pas moins de cinq siècles et deux arts (de Brantôme à Rushdie, en
passant par Léonard de Vinci), n’était la volonté de Stéphane Lojkine de
démontrer que la fonction de l’écran est intrinsèque à la représentation, et
partant, concerne n’importe laquelle de ses réalisations. C’est ici que le bât
blesse, et que le recueil déçoit : si la théorie proposée ici a quelque
validité (ce qu’on ne conteste pas), il ne reste plus guère aux contributeurs
qu’à l’appliquer au mieux de leurs capacités, chacun s’évertuant à retrouver
dans son territoire de recherche favori la fameuse structure voile/projection,
ce qui au mieux donne à beaucoup d’articles l’aspect d’une guère
enthousiasmante application, au pire d’une fastidieuse tentative de raccrocher
ses propres wagons à la locomotive lojkinienne (est-ce pour cette raison que
l’introduction théorique réinscrit et reformule longuement chaque étude dans la
ligne orthodoxe présentée par le directeur du recueil ?). Néanmoins ce
volume propose quelques articles essentiels pour qui s’intéresse aux rapports
entre représentation littéraire et image, à commencer par ceux de Stéphane
Lojkine lui-même, en dépit d’un style guère engageant. À partir d’une lecture
subtile des deux morts de Julie dans La
Nouvelle Héloïse, l’auteur tente de dégager le concept d’écran qui articule
selon lui deux ordres de la représentation, le géométral qui régit l’espace et
le symbolique qui construit le sens. Cet écran qui délimite et signifie est
d’abord analysé comme ce qui manifeste l’occultation, la perte du référent
réel, que suppose la représentation, mais aussi ce qui permet, du fait de cette
occultation et contre elle, une représentation, l’occultation et la projection
se réalisant sur la même surface (qu’elle soit thématisée ou qu’elle reste
symbolique). L’écran s’avère alors davantage qu’une métaphore, une fonction de
la représentation, proposition appuyée par le rapprochement avec la théorie de
la vision d’Alberti (l’écran étant ce plan qui coupe le cône de projection de
la vision pour que s’y forme une image). L’écran devient donc la limite, seuil
et enveloppe tout la fois de deux espaces, reliés et séparés par lui, celui
d’un espace vague qui peut être le réel, et d’un espace restreint : on
retrouve alors la structure constitutive du moi freudien (qui n’est pas pour
rien présenté dans une topique), interface unissant un surmoi conçu comme projection
et un ça comme inclusion. De ces stimulantes analyses, la plupart des
contributeurs retiendront surtout le jeu sur occultation et projection, qui
leur donne parfois l’occasion de lectures convaincantes, comme celle que M.-T.
Mathet consacre à la visite d’Emma à Binet à la fin de Madame Bovary. Les introductions théoriques menant à tout pourvu
qu’on en sorte, il était judicieux d’en sortir en découpant dans le vaste champ
de la représentation une période singulièrement sensible à cette problématique.
C’est ce que fait Philippe Ortel, auteur d’un ouvrage paru depuis sur des
questions proches, et qui donne un article de synthèse sur l’écriture et la
projection au XIXe siècle.
À partir de la critique du daguerréotype, dispositif technique faisant l’économie
de l’homme, de la main (Focillon) pour devenir pure trace (impression),
Philippe Ortel analyse la fortune du concept de transparence, en peinture
d’abord, puis dans la littérature, par le biais des préfaces et textes
théoriques. C’est l’occasion de redécouvrir le lien secret du lyrisme
romantique aux réalistes, chacun s’efforçant de réduire la distance entre le
moi et le monde, en faisant du corps du poète la « lyre sensible » où
jouera la nature, pour les uns, en se faisant miroir, vitre, écran sensible
pour les autres. Nous atteignons ainsi la fin du siècle, où s’affirmera
simultanément une prose visant à la transparence, et une poésie choisissant
avec Mallarmé de fétichiser l’écran lui-même. Une fois ces maîtres articles
traversés, nos lecteurs pourront à leur gré butiner de plus brèves études
(Gautier, Giono, Aragon et Breton pour nos siècles), en regrettant que
l’abondant dossier iconographique soit desservi par la médiocre qualité des
reproductions, comme pour illustrer le destin tragique de la représentation…
entre voile et trame.
Notes de lecture
Adam. Anne Hogenhuis-Seliverstoff, Juliette Adam (1836-1936) :
l’instigatrice (L’Harmattan, 2002, 305 p., 24,40 €). Le sujet – un siècle de vie
politique et littéraire – justifiait une biographie fouillée. Ce n’en est pas
une. L’auteur, qui a précédemment publié des ouvrages sur les relations
franco-russes de jadis, a consacré une part qu’on peut trouver excessive à la
Russie dans l’existence de Juliette Adam, à propos de laquelle le cruel
Tailhade susurrait que, pour elle, Adam n’était pas le premier homme. Quelques
coquilles (le pauvre Coppée perd un p, le terrible Quesnay de Beaurepaire,
persécuteur des compagnons anarchistes, devient « Beaurepère »), quelques
erreurs : Sagallo n’était pas un roitelet des côtes de Somalie, mais une
localité de la région ; le général Seliverstoff ne fut pas occis « en
plein boulevard » mais dans sa chambre de l’Hôtel de Bade (il est curieux
que l’auteur, qui porte son nom, soit imprécise sur cet ancien chef de la
police politique russe qui réprima sans douceur l’agitation anti-tsariste), de
même qu’il est improbable que les autorités françaises aient permis à
l’assassin Padlewski, comme l’affirme Anne Hogenhuis-Seliverstoff, de
disparaître après son méfait. En réalité, Padlewski avait réussi à s’enfuir à
l’étranger avec la complicité ouvertement revendiquée de l’épouse d’Albert
Duc-Quercy, chroniqueur du Cri du Peuple,
et avec celle du compagnon de Séverine, le journaliste Georges de Labruyère,
qui signa peu après dans l’Éclair un article au
titre-pétard : Comment j’ai fait
évader Padlewski.
Alcool. Michel Covin, Les Écrivains et l’alcool (L’Harmattan,
2002, 491 p., 39,50 €).
« Mais comment font-ils pour continuer d’écrire
en buvant autant ? […] Comment les roses de la littérature peuvent-elles
naître sur le fumier de l’alcoolisme ? » C’est ainsi que Michel Covin
pose dès ses premières lignes les termes du problème qui l’occupe. Des
écrivains aussi différents que Marguerite Duras et Joseph Kessel, Michel Leiris
et Hemingway, en passant par Michel Déon, Bukowski et une dizaine d’autres,
sont rapprochés dans une analyse des rapports de l’alcool au corps, à
l’identité, aux femmes, à l’homosexualité, à la mort, à la religion, à la
résolution, au sentiment de culpabilité, à la violence, au voyage. Un livre
dense, pertinent dans ses choix et ses analyses, sans conclusion comme il est
sans ordre de composition, selon l’aveu de l’auteur lui-même. À
consommer avec modération.
Analyse. Éric Bordas,
Claire Barel-Moisan, Gilles Bonnet, Aude Déruelle, Christine Marcandier-Colard,
L’Analyse littéraire. Notions et repères (Nathan,
2002, 232 p., s.p.m.). A l’ère des grands systèmes succèdent, on le sait,
l’émiettement, le pragmatisme et l’éclectisme des idées, mouvement dont on doit
sans doute se réjouir, mais qui ne facilite pas le travail des pédagogues contraints
à rassembler pour les étudiants du premier cycle en moins de 240 pages assorties
d’exemples et d’une bibliographie, tous les concepts et les méthodes
nécessaires de cet exercice étrange, mi-technique, mi-herméneutique, qu’est
« l’analyse littéraire » telle qu’elle est aujourd’hui pratiquée à
l’Université. Envisageant avec lucidité et courage la difficulté intrinsèque
qu’il y a à réunir « la pluralité d’approches » (sémiotique,
narratologique, stylistique, etc.) dont nous sommes désormais coutumiers et
l’embarras encore plus grand qu’il y a à les intégrer de manière globalisante,
Éric Bordas propose de les mettre « au service de la lecture d’un
texte dont la richesse est telle qu’elle nécessite des savoirs pluriels pour en
rendre compte ». Entreprise modeste et démocratique de balisage et de
compromis dont les auteurs de ce manuel, visiblement jeunes et courageux, se
tirent fort honorablement
Anthologie. Réalisme et Naturalisme. Anthologie, présentation
et dossier par Éléonore Roy-Reverzy (GF Flammarion, 2002, 126 p., 3,30 €). Cette anthologie n’apprendra rien aux initiés. Les profanes, en
revanche, trouveront dans ce petit volume une synthèse utile, littérature et
peinture mêlées, sur le Réalisme et le Naturalisme : après les
problématiques d’usage sur « littérature et réalité », un choix de
textes pertinent, du côté de la théorie comme du roman ; un dossier iconographique
qui, de L’Enterrement à Ornans à L’Absinthe, présente les grands
classiques du genre ; un dossier chronologique et des notices
biographiques sur ces peintres et romanciers, autrefois si scandaleux,
aujourd’hui bien établis. Un peu court (c’est la contrainte de la collection),
mais efficace.
Apollinaire (I). Michel Décaudin,
Apollinaire (Le Livre de poche, 2002,
283 p., 7,20 €).
L’un des meilleurs spécialistes d’Apollinaire rassemble en ce volume dense
l’essentiel de ce qu’il faut savoir de l’auteur d’Alcools. Il s’attache non seulement aux aspects les plus connus de
l’œuvre, mais aussi au journalisme, au théâtre et au cinéma sans jamais donner
la sensation du recopiage ou du résumé. Bibliographie commentée, chronologie
détaillée et « petit bottin apollinarien », ainsi qu’un index et
quelques illustrations, enrichissent ce modèle de vulgarisation aussi utile
qu’agréable.
Apollinaire (II). Laurence Campa, Apollinaire critique littéraire (Champion,
2002, 270 p., s.p.m.). Excellent travail que cet Apollinaire, critique littéraire, sérieux, fouillé, nourri,
réfléchi. On y examine le poète faisant le critique et le critique en profitant
pour faire le poète, le renifleur d’œuvres en devenir, guidé parfois par
l’amitié plus que par l’esthétique, le contempteur de l’Académie, le
portraitiste inlassable et le fantaisiste qui invente des ouvrages imaginaires
(Marninx, Le Pont Chinois et Tzimin-Chac
qu’il ne reste donc plus qu’à écrire) lorsque les services de presse viennent à
manquer. Sans compter son fameux pseudonyme Louise Lalanne, signataire des
chroniques sur La Littérature féminine
publiées dans les Marges ou les
articles signés Pascal Hédégat. La bibliographie est riche comme la curiosité
de cet homme captivant, les commentaires éloquents, les conclusions
claires : « ici on invente une nouvelle critique » aurait-on pu
indiquer sous le titre de ce livre.
Art justicier. Chaké Matossian,
Saturne et le Sphinx. Proudhon, Courbet
et l’art justicier (Droz, 2002, 226 p., 16 €). Curieux ouvrage que celui que
Chakè Matossian donne dans la jolie collection Titre courant de Droz. L’objet est en multiple et
insaisissable : il s’agit d’abord de lire un texte de Proudhon (Du principe de l’art et de sa destination
sociale) écrit sur ou à partir de Courbet, sans se priver
d’intégrer à la réflexion du philosophe sur le peintre une réflexion sur la
représentation du premier par le second. Mais il s’agit aussi plus largement de
répondre à une question effectivement séduisante, l’art peut-il se soustraire à
la tyrannie ? Par la complicité qu’entretiennent la fascination de l’image
et la servitude volontaire, l’art revêt en effet une dimension hautement
politique, qui sera étudiée ici grâce à un concept-pivot – de la théorie de Proudhon
comme du présent essai – très curieux, « l’esthésie ». Le concept
d’esthésie, faculté esthétique en tant qu’elle se rattache à la sexualité,
permet d’arracher l’art aux spécialistes d’esthétique, et de l’inscrire dans un
référent scientifique physico-médical. Il explique le pouvoir tyrannique exercé
par l’image, c’est-à-dire la nature de la croyance sur laquelle se fonde tout
pouvoir. On conçoit que Proudhon soit amené à développer ce concept par une
réflexion croisée sur le réalisme d’une part (qui met en évidence la réalité de
l’esthésie, dépouillant l’art de ses mirages), par la Révolution d’autre part,
identifiée au degré zéro « jaculatoire » du langage symbolisé par le
juron du Père Duchêne. Ce résumé permettra peut-être de mesurer l’intérêt des
questions abordées ici, mais donnera une faible idée du caractère compliqué,
voire biscornu, de la pensée de l’auteur. Jonglant entre le texte de Proudhon,
les tableaux de Courbet et les références, réelles ou supposées, encodées par
l’un et par les autres, Chakè Matossian produit à la fois de nombreuses
analyses très pertinentes (Proudhon peint par Courbet en Mélancolie, la démonstration de l’esthésie à partir du
rapprochement pictural de la femme et du cheval, etc.), et s’égare avec la même
aisance à prendre des analogies pour des raisonnements (lecture du Retour de la conférence), ou ses propres
métaphores pour des éléments constitutifs des objets étudiés. Au lecteur donc
de faire le tri, d’exercer sa vigilance, et de renouer seul les fils d’une
réflexion dont on perçoit par moment la cohérence malgré l’éparpillement du
texte (l’absence de conclusion nous semble symptomatique du refus de l’auteur
de construire réellement et méthodiquement son objet). Ces réserves faites, on
signalera la qualité des nombreuses illustrations, et l’intérêt de
l’ensemble : il n’est d’ailleurs pas exclu que les défauts de méthode
soient la conséquence du caractère complexe de l’objet que s’est donné
l’auteur, entre esthétique et philosophie politique. Il convient donc de
mesurer les réussites et les failles de l’ouvrage à l’aune des difficultés de
ce projet ambitieux.
Artaud et alii.
Nathalie Barberger, Le
Réel de traviole : Artaud, Bataille, Leiris, Michaux et alii (Presses
universitaires du Septentrion, 2002, 231 p., 21 €). Le livre de Nathalie Barberger commence
très fort : par une citation de Roland Barthes qui ne peut que faire sortir
illico de ses gonds tout lecteur sensible. Barthes assène comme une
évidence : « La littérature s’affaire à représenter quelque
chose. » Erreur étrange. Celui qui écrit (ce qui s’appelle écrire) veut,
voudra toujours, infiniment plus :
il veut modifier le métabolisme du
lecteur. Sans la connaître – et pour cause –, la chimie intime du corps
d’autrui le navre. Masquer sous des dehors enveloppants ce projet mutagène
participe d’une hypocrisie des plus communes, sinon de la plus sale inconscience.
À elle seule, elle justifie la fuite des illettrés devant les lettres :
n’est-il pas loyal de prévenir avant d’attaquer ? Et si l’acide se conduit
sans la conscience d’être acide, en s’offrant comme du miel, n’est-il pas
encore plus virulent ? Ainsi la victime visée préfère, judicieusement,
croquer des chips en visionnant le Loft. C’est à peu près la vie du joyeux
Bonobo dans sa clairière, idéal adolescent. Le caramel de la vie semble
meilleur que le vitriol de la langue ; il est plus digeste. Marquant cet
interventionnisme, on peut en situer le projet dans la structure du langage.
Si vous estimez que le langage est impropre à de tels ravages, comparez la
physionomie et les mœurs de l’homme avant et après que sa structure ait
commencé d’être hantée par les catégories d’une grammaire. Les manipulations du
cadre qui, soit par le biais d’une drogue, soit par un jeu photographique, soit
à travers toute sorte de transformation arbitraire propre à désorienter,
bientôt débiliter le lecteur, lui feront voir le « réel » de traviole, causeront l’égarement ou la
perte du sens : ces effets, certes en nombre infiniment supérieur à ceux
de nature à produire l’effet contraire, sont aussi infiniment plus faciles à
produire. Bataille ne s’avisa jamais de poser la question de Malraux quant à la
vertu de l’œuvre d’art, laquelle continue d’agir à travers les mutations du
contexte, bénéficie en ses métamorphoses d’une valeur ultraculturelle qui,
depuis que nous avons ouvert les yeux sur la totalité des œuvres, nous rend
contemporains d’un artiste de la préhistoire comme de celui qu’on appelle fou.
Le nihilisme documentaire opère à l’inverse, l’anamorphose va dans le sens de
l’entropie, de la dévalorisation. S’il est sensible, le lecteur avide de sens
s’effondre, empoisonné. L’absurde assomme ou il tue. Voilà où conduit « le
refus de tout système fabricateur de réalité ». Autant user d’un pistolet.
Réagissant à cette sorte de tentative, Isidore Ducasse écrivait :
« il semble parfois qu’on tuerait un livre. »
Augiéras. François
Augiéras, Le Diable ermite. Lettres à
Jean Chalon 1968-1971 (La Différence, 2002, 256 p., 18 €). Pierre Leyris rappelle dans son volume de souvenirs Pour mémoire un adage qui convient à
merveille à François Augiéras : lorsque le diable a mal il se fait ermite,
lorsqu’il va mieux il redevient le diable. Ermite ou artiste, c’est un Augiéras
en chair et en action – il est dragueur en diable et ne manque pas de rappeler
qu’il fit le trottoir à Tanger – qui apparaît dans ces lettres. On le découvre
aux aguets, coincé en hospice, en butte aux incompréhensions locales, ce qui
nous vaut ce « rapport de la gendarmerie de Domme déclar[ant] que l’on me
voyait souvent cet été, "torse nu, immobile en haut des falaises", je faisais tout simplement du
yoga ». Il est désireux de voir encore la Grèce, d’écrire, de peindre, il
est inspiré, habité. Une saine vitalité. Reste l’impécuniosité. De ce point de
vue, il semble avoir été secouru. Il faut reconnaître que le rôle joué par Jean
Chalon et par quelques autres, son éditeur Étienne Lalou, et son proche
entourage – on pense à Paul Placet, par exemple – ne peut pas être oublié.
Cette correspondance montre qu’il faut se méfier de la figure du poète maudit,
du bohème, du déclassé. Ce mythe littéraire est trop parfait, trop confortable.
Aymé. Michel Lécureur et Thierry Petit, Les Chemins et les rues de Marcel Aymé (Tigibus,
2002, 139 p., 39 €).
Itinéraire luxueusement illustré dans la vie et les livres de Marcel
Aymé : la province (Joigny, Villers-Robert, Dole, La Vouivre) et Paris
(Montmartre, les théâtres de l’écrivain et, bien sûr, la traversée de Paris).
C’est avec un plaisir de curiosité que le familier de l’œuvre d’Aymé se laisse
conduire de la rue Poliveau où habite l’épicier Jamblier
(« Jamblier ! 45 rue Poliveau », hurlait Grangil-Gabin dans La Traversée de Paris d’Autant-Lara) au
bistrot du quartier Saint-Gervais où Martin-Bourvil s’effare d’entendre son
compagnon de route traiter de « salauds de pauvres » les
consommateurs miteux d’un bistrot à leur image. L’album est beau, mais un
regret : l’absence d’images des films La
Jument verte et La Traversée de Paris.
Préface de Benoît Duteurtre.
Balzac. Arlette Michel, Le Réel et la beauté dans le roman balzacien
(Champion, 2001, 328 p., 54,88 €).
On aurait pu croire Balzac insoucieux de la beauté, tout occupé qu’il était à
décrire une création médiocre, mesquine et laide. Si la beauté n’est pas
l’objet premier de ses travaux, il existe pourtant une poétique du beau chez
Balzac, dont Arlette Michel montre qu’elle est le fruit d’un dialogue du réel
et de l’idée amorcé dès les premières œuvres. Aussi cet ouvrage opte-t-il pour
un parcours qui suit le développement chronologique de l’œuvre : les
premiers apprentissages mettent déjà en évidence une réflexion naissante sur
les pouvoirs de l’image, et la découverte d’une forme très moderne de
« beauté du médiocre », identifiée à la manifestation d’une vérité du
réel. C’est donc dans des formes clefs du réalisme, comme la description, que
l’auteur va chercher dans une seconde partie la beauté balzacienne entendue
comme rencontre de l’effet de réel et du symbolisme, avant d’étendre la
démarche à d’autres formes dont la référence est picturale, le portrait et le
paysage. Mais la beauté typiquement balzacienne est avant tout expression :
exaltée par le pathétique, elle atteint au sublime, qu’il soit sublime de la
terreur ou de l’arrachement à soi, comme le montre Arlette Michel en
s’attachant, dans les études philosophiques et les études de mœurs, à la beauté
tragique du drame. La beauté de l’idée, cet envers analogique du réel, est
enfin d’ordre métaphysique : la dernière partie dépeint un Balzac mythographe,
travaillé par les images du sublime christique, et par la tentation du
désespoir, de plus en plus pressante après 1842. Dans l’assombrissement d’une
œuvre qui semble n’avoir plus à dire que la destruction, l’effort de
l’espérance échoue contre le spectacle d’un mal que la beauté ne transcende
plus.
Barricades. Alexandre Hurel,
Carnet de barricades : des écrivains
dans la mêlée (1830-1871) (Pimientos, 2002, 221 p., 18 €). Voici les circonstances qui ont
conduit l’auteur à entreprendre cette anthologie : « Sous les pavés
la misère. Plaisanterie de potache, ainsi je me représentais les pages qui
suivent, avant de plonger dans le sujet et d’appréhender sa consistance de
gravats et de sang. Les événements de 1986 auxquels je participai, sitôt
passés, sitôt oubliés, en la matière furent une mauvaise école. Alors on ne
risquait pas grand-chose à faire le zozo du côté du boulevard Saint-Michel. […]
Quinze ans plus tard, l’heure vient enfin pour moi de me plonger dans ces
barricades, non pas dans celles que j’avais pu fréquenter, dont on a compris
qu’elle relevaient principalement du folklore, mais bien dans celles de mes
aînés, qui m’apparaissaient comme pétries des promesses d’un romantisme pour
partie littéraire : les Trois Glorieuses, nerveuses syllabes claquées au
vent, la Commune, vibrant souffle de basse. » Ce volume réunit ainsi les
récits, les dialogues, les portraits les plus vifs et les plus représentatifs
des écrivains du XIXe siècle sur les luttes révolutionnaires de
1830, 1848, 1851 et 1871. Le choix est clair : pas question de privilégier
la reconstitution historique ou de faire entendre la voix des opprimés ;
il s’agit, certes, de témoignages de première main, mais de grande valeur
littéraire et capables de donner toute leur dimension épique aux événements.
Chaque temps du processus révolutionnaire est décrit à l’aide d’extraits tirés
des Mémoires, Souvenirs ou Journaux de Dumas, Chateaubriand, Vallès, Flaubert
et autres ; parmi la quinzaine de textes sélectionnés, c’est l’Histoire d’un crime (1851) de Hugo qui
revient le plus. Les écrivains mettent en valeur la scénographie
révolutionnaire, dont les principales étapes sont la préparation des
barricades, les scènes de fraternisation, « l’heure de s’enivrer »,
l’héroïsme et la lâcheté, la violence, la capture ou la fuite. Le parcours se
termine par le chapitre Les Comptes
de l’amère loi, « dans lequel on constate que chacun tire le bilan qui
lui sied des événements passés, et que Rimbaud achève de jeter la poésie dans
la rue ».
Baudelaire. Walter Benjamin,
Charles Baudelaire : un poète
lyrique à l’apogée du capitalisme (Payot, 2002, 291 p., 9,75 €). Walter Benjamin reste pour les
historiens du XIXe siècle l’un des grands passeurs vers cette époque
et un penseur sans cesse à méditer. Le Charles
Baudelaire comme Paris Capitale du
XIXe siècle est inachevé, et cet inachèvement confère à ce texte
une magie plus importante encore. Des textes comme Le Flâneur, La Modernité et surtout Zentralpark ne font que dessiner les
fondations du grand livre que Benjamin rêvait sur Baudelaire. Souvent citée,
voire pillée, l’œuvre de Benjamin dessine un autre XIXe que celui
que la commémoration hugolienne laisse deviner, davantage placé sous le signe
de Saturne, ouvert à cette certitude que, comme l’écrit Jean Lacoste dans sa
préface, l’histoire « est un enfer toujours renouvelé, l’éternel retour du
même, c’est-à-dire des vainqueurs ».
Beckett. Samuel Beckett à Roussillon (Séguier/Archimbaud,
2002, 75 p., 12 €).
Une référence à la ville de Roussillon dans En
attendant Godot peut intriguer le lecteur qui ne sait pas que l’écrivain y
séjourna de 1942 à 1945 pour s’y cacher de la Gestapo. C’est à Roussillon
que
Beckett, encore inconnu en France, choisit d’écrire dans la langue de ce pays.
Il y travailla comme ouvrier agricole et y jeta les bases de son œuvre. Sa
demeure existe toujours (une association s’est constituée pour la sauvegarder
et en faire un centre d’études). Aussi la Maison Samuel-Beckett, outre diverses
manifestations, a-t-elle décidé de lancer une revue, dont cette plaquette
constitue en quelque sorte le numéro zéro. On y trouvera le récit de ce projet,
ainsi que quelques premières approches critiques de cette œuvre (Beckett et la
peinture, théâtre et roman, création, sens et éthique), hélas un peu trop
canoniques. De l’histoire littéraire que diable !
Blin. Hermine Karagheuz, Roger Blin (Séguier/Archimbaud, 2002, 80
p., 12 €).
Évocation pleine de sensibilité des derniers jours et des obsèques de
l’acteur-metteur en scène Roger Blin, qui fut le compagnon de l’auteur. Un ton
juste dans l’émotion, sans pathos ni grandiloquence. On croise des silhouettes
attachantes ou intéressantes, comme Alain Cuny, Samuel Beckett, Jean-Louis
Barrault, Paule Thévenin, Marias Casarès, sans oublier le grand Artaud.
Borel (I). Pétrus Borel, Champavert :
Contes immoraux, texte établi
d’après l’édition originale, présenté et annoté par Jean-Luc Steinmetz (Phébus, 2002, 309 p., 20 €). Bien plus que de contes immoraux,
il s’agit de contes cruels avant la lettre, si l’on ose dire. Mais, comme nous
y invite Jean-Luc Steinmetz dans sa vigoureuse préface, il faut dépasser
l’image de « sadien inconditionnel » qui reste trop souvent attachée
à Borel. Publiés en 1833, ces sept récits attestent une vision, une allure et
un style bien personnels ; ils révèlent aussi un écrivain plus complexe
que ne le veut sa légende bousingote. Ne le voit-on pas, par exemple, faire, au
détour d’une page, l’éloge senti de « l’immortel et délicieux
Watteau », bien avant les Goncourt, Houssaye et Michelet ? Ces contes
cruels, dont la langue charrie volontiers des vocables étrangers, expriment un
exotisme particulier, souvent hispanique (l’Espagne, Cuba, la Jamaïque), et
leur romantisme est pimenté par une ironie qui se teinte d’humour noir. Champavert, qui n’est certes pas écrit
par le premier venu, aura des lecteurs d’exception : Baudelaire, d’abord, qui y
prendra notamment cet obi qu’il
introduira dans Sed non satiatia ;
Swinburne, ensuite, qui écrira sarcastiquement que le Lycanthrope « se
suicida par presses interposées ». L’édition de Jean-Luc Steinmetz mérite
des éloges, à la fois par la correction du texte et par les cinquante pages de
notes très précises qui le suivent.
Borel (II). Pétrus Borel, Écrits drolatiques, édition de Jean-Luc
Steinmetz (La Chasse au Snark, 2002, 176 p., 16 €). L’offensive Borel se poursuit, ce
dont on doit se féliciter. Voici donc un savoureux recueil de textes peu
connus, voire inédits, qui complètent et nuancent l’image que l’on a
ordinairement du Lycanthrope. Ce qui frappe peut-être le plus est la verve dont
ne cesse de faire preuve l’écrivain, qui n’écoute que son humeur sarcastique et
tape allègrement sur les gens et les choses. Parfois, il est injuste, comme
dans son évocation de Balzac aux Jardies ou sa caricature des Anglais en
France. Mais, le plus souvent, il fait mouche, qu’il tonne contre
l’installation de l’obélisque de Louqsor, tourne en ridicule le mariage du duc
d’Orléans ou vitupère la ville d’Oran. Encore plus curieuses sont ses
« physionomies » comme Le
Gniaffe et surtout Le Croque-mort,
où la satire se change en humour noir. On remarquera aussi les textes de la
période algérienne, dont le long poème inédit Le Voyageur qui raccommode ses souliers (1850). Vers pédestres à
souhait, mais d’une cocasserie endiablée : « Or donc ce pèlerin, voyageant
pour les mœurs / Des fleuves et des gens, pour l’étymologie / Des cours d’eau,
des torrents, des lacs et des humeurs, / Un soir – non rien n’est beau comme
l’Ethnologie ! – / Était, jambes en croix, assis dans un gourbi... » Borel
aura décidément été fidèle à lui-même presque jusqu’à la fin. Presque, car le
recueil se clôt sur un autre poème inédit, écrit en 1858 pour la fille du
sous-préfet de Mostaganem. Loin d’y badiner, l’écrivain y jette un regard en
arrière sur sa vie passée, répétant tristement : « Mon âme a perdu ses
ailes ! » Assagi, Borel ? Non, mais désabusé, et sentant soudain tout le
poids et l’usure du temps. Au reste, les textes réunis ici ne reflètent pas que
son humour bien particulier, et lorsque, par exemple, il stigmatise, dans L’Obélisque de Louqsor, le pillage des
antiquités et l’abandon des monuments français, on croirait souvent entendre un
de nos contemporains dénoncer les excès du Patrimoine ou les trafics archéologiques
: « C’est au nom de la science et du progrès que la plupart de ces crimes
sont consommés. » Excellente édition de Jean-Luc Steinmetz, qui, outre sa
préface, a enrichi chaque texte de notes et d’une substantielle présentation.
Fruit de longues recherches et d’une véritable réflexion sur Borel, ce petit
paquet irrespectueux mérite de se trouver dans toutes les mains.
Calet. Henri Calet, Poussières de la route (Dilettante, 2002, 317 p., 18,50 €). « Vous êtes en train de
surclasser tout le lot de ceux qui écrivent actuellement dans les journaux. Je
serais directeur de journal, d’hebdo ou de revue, je vous attacherais aux
destinées de ma feuille à prix d’or », confiait Raymond Guérin à Henri
Calet en 1945. Poussières de la route est
le titre d’un des vingt-sept récits de ce recueil préfacé et annoté par
Jean-Pierre Baril. Ce sont des sujets de la vie quotidienne, des petits faits,
contés avec un style sans heurt ni pointe. Mais Calet avait lui aussi sa petite
musique. Il avait en outre le talent, peu commun, de donner l’impression à son
lecteur qu’il ne s’adressait qu’à lui, qu’il n’écrivait que pour lui.
« Dans un bureau de tabac niçois, j’ai observé un vieux monsieur qui
s’obstinait à vouloir un timbre-poste de 40 centimes pour affranchir une carte
postale. Il semblait ne pouvoir admettre que cela coûtât 8 francs ; il
n’avait pas dû envoyer de cartes postales depuis une vingtaine d’années.
C’était touchant. "Ah, je ne savais pas, répétait-il, vous êtes
sûre ?" Et il s’en est allé, sans acheter son timbre » (Poussières de la route). Cela, c’est du
pur Calet. Notre époque le redécouvre, et c’est heureux. Pour lui, le
purgatoire est terminé.
Camus. Denis Salas, Albert Camus. La juste révolte (Michalon, 2002, 125 p., 9 €). Cette austère petite collection
est « animée par l’Institut des Hautes Études sur la justice » et
l’auteur est un magistrat : on ne s’étonnera pas que le ton ne soit pas
spécialement léger. L’essentiel est d’expliquer le rapport paradoxal de Camus à
la justice par le rappel des épisodes historiques qu’il a vécus : des
années 30 à sa mort, la guerre, la résistance, l’épuration, la décolonisation,
la guerre froide, autant de questions réelles que la vie posait et qui
entraînaient de douloureux débats. Camus est ainsi parfois conduit à
« penser la justice contre elle-même ».
Céline. Actualité de Céline, études réunies par
Alain Cresciucci (Du Lérot, 2002, 239 p., 30,49 €).
Ce recueil d’études est assez inégal, dont la moitié n’illumine guère et se
borne souvent à moudre du grain déjà bien connu, voire bien émietté. Par
exemple, l’article de Véra Maurice sur la figure du médecin dans les œuvres de
Céline : on recense les médecins, on les caractérise, on passe au suivant.
Ou bien, comme le fait Catherine Rouayrenc, on se livre à une analyse des
syllabes et des allitérations. Il y en a ici 36 pages, sans doute utiles pour
les spécialistes, mais d’une lecture fastidieuse. Et puis toujours la
« petite musique », toujours l’antisémitisme, comme s’il n’y avait
rien d’autre à étudier dans cet océan. La palme en revient à Greg Hainge, qui
établit un long parallèle entre les pamphlets et le film Shining de Kubrick ! Destouches-Nicholson, même combat, en
somme ? Tout cela est enrobé, ainsi qu’il convient, dans une sauce de
« feed-back » et de Deleuze-Guattari des plus postmodernes. Loin de
ces lassants exercices prétendument savants et qui ne nous renseignent que sur
leurs auteurs, A. Vergneault s’interroge sur « Céline paradoxe »,
homme et écrivain également voués à la solitude et au scandale. Un parallèle
pas si absurde avec Pascal et le Jansénisme, porteurs d’une idée pessimiste de
l’homme assez analogue – à ceci près que, chez Céline, tout se résout en une
synthèse comique. Article beaucoup trop compartimenté et théorique de J. Bénard
sur la correspondance de Céline, correspondance sur l’édition de laquelle
Jean-Paul Louis fait par ailleurs le point, tout en en précisant les contrastes
(ensembles conservés intégralement, ensembles disparus ou détruits). Assez
instructive est l’étude d’Alain Cresciucci, « Céline à l’école »,
autrement dit dans les manuels scolaires. On en apprend de belles, mais qui,
dans le fond, n’ont rien de surprenant : tout comme les critiques
textuels, les pédagogues ne font que débiter inlassablement la doxa et la
vulgate. Céline avait eu beau nous avertir que les idées ne valent pas
grand-chose, elles triomphent, d’une certaine manière, à notre époque.
Chéret. Ségolène Le Men,
Jules Chéret : affiches de cirque.
Exposition, Namur, Musée Félicien-Rops (Somogy, 2002, 64 p., 19 €). Jules Chéret (1836-1932), que l’on
surnomma le Watteau des palissades, fut de son vivant un affichiste célèbre,
dont l’œuvre avait déjà ses collectionneurs. Ce petit album très bien ficelé
reflète le charme des affiches de cirque, d’art forain, de music-hall, conçues
par cet artiste un peu oublié aujourd’hui. L’utilisation de la couleur et le
sens du mouvement sont aussi vigoureux dans son art que dans celui d’un
Toulouse-Lautrec. Qui mieux que Chéret a illustré les exploits de Miss Lala aux
Folies-Bergère, ceux des frères Leopold, « acrobates grotesques
musicaux », à l’Horloge des Champs-Élysées, ceux d’Holtum, l’homme aux
boulets de canon, à l’Hippodrome, ceux de l’Homme-obus au Cirque d’hiver ?
Dans son introduction, Ségolène Le Men rappelle la place de l’œuvre de
l’affichiste dans la vie artistique de son temps. O Seurat ! O
Champsaur !
Cocteau-Genet. Pierre-Marie
Héron, Cahiers Jean Cocteau. 1. Genet et
Cocteau : traces d’une amitié littéraire. Textes inédits et retrouvés de
Cocteau (Passage du Marais, 2002, 240 p., 21,20 €). Un volume consacré à la forte et
houleuse amitié qui lia, du 14 février 1943 à la mort de Cocteau, le 11 octobre
1963, deux des poètes les plus libres de leur siècle. Les faits sont pour la
plupart déjà rapportés dans les biographies qui leur sont consacrées, mais il
faut tenir compte de l’ajout de documents inédits assez nombreux, des
références à des témoignages comme celui de François Sentein (tiré des Nouvelles Minutes d’un libertin) et de
l’insertion des vingt-neuf illustrations de Cocteau pour Querelle de Brest. On y découvre un Genet exigeant et injuste, et
un Cocteau qui se montre d’un grand dévouement, fasciné par les audaces de son
protégé et, sur la fin de sa vie, plein d’amertume. Le 19 juillet 1943, Cocteau
avait déclaré au procès de Genet : « Que vous dire de Jean
Genet ? C’est le plus grand écrivain du siècle et, croyez-moi, je m’y
connais… » Le 10 septembre 1960, le même Cocteau note dans son
journal : « C’est maintenant Genet qu’on porte aux nues et moi qu’on
défenestre. Ma vie a peut-être été trop longue. » Quatre jours plus tard,
il ajoute : « Ils viennent de "découvrir" Jean Genet. J’ai
bien peur de n’être jamais "découvert". Il y a en moi quelque chose à
quoi ils sont allergiques et resteront allergiques. Mathieu dirait : l’art
de vivre. »
Collectionneurs. Maurice Rheims, Les Collectionneurs. De la curiosité, de la
beauté, du goût, de la mode et de la spéculation (Ramsay, 2002,
363 p., 22,30 €).
Aimable promenade au pays des antiquités à travers une série de propos généraux
et décousus sur l’histoire des biens, des objets, des œuvres, émaillés
d’anecdotes et de repères chiffrés. On savait le commissaire-priseur Rheims
amateur d’objets de prix, on le découvre ici compilateur. Après Paul Eudel, son
livre n’apprendra pas grand-chose aux spécialistes de la chaise Louis XVI ou du
timbre à deux sous de 1842, néanmoins il plaira aux bourgeois désireux de
trouver un placement sûr à leur épargne. Sûr, c’est vite dit : comme le
précise Maurice Rheims, les cotes sont comme les desseins de Dieu : imprévisibles
et, pis, elles sont soumises à la mode. N’empêche, tout à son audience du Figaro, notre académicien ne mélange pas
les torchons et les serviettes : un collectionneur de Série noire ou de jouets Kinder n’entrera pas ainsi dans le club
merveilleux du monde des collectionneurs qui, on le comprend vite, sont gens de
bien. À en juger par l’ultime état des tendances récentes de la collection
papetière, le livre est cher ou n’est pas (pseudo Malraux) : « D’une
façon générale, le nombre de livres désiré par les amateurs se restreint
infiniment, ne serait-ce que par le fait que pratiquement personne ne lit plus
couramment le latin et que l’époque ne se prête plus guère à la méditation, à
la rêverie. En revanche, la hausse des magnifiques livres illustrés par les
grands peintres modernes s’explique par l’extraordinaire intérêt porté à
l’expression artistique contemporaine. » Encore eût-il fallu préciser
quelles tendances de l’art contemporain. Notre nouvel Yvonne de Brémond d’Ars
touche parfois au sublime lorsqu’il émet des pronostics (guère mieux écrits que
le reste du livre) : « Que le mode de vie journalier change, que les
hommes s’assagissent, et le cours de certains livres délaissés reprendra une
ascension justifiée. » Madame Soleil n’aurait pas dit mieux. Mais les
affaires sont les affaires – on regrette à ce propos que Maurice Rheims ne
s’ouvre pas sur les mystères de l’Hôtel des ventes qui n’ont pas grandement
changé depuis Rochefort – et l’on parle beaucoup d’argent dans ce livre. C’est
aussi frappant que le portrait de certains collectionneurs maniaques à n’y pas
croire. Et là on regrette encore que la plupart des personnages apparaissent
masqués, que les anecdotes ne soient pas livrées avec la mention de leur
source, enfin que l’index attendu soit absent. Du travail de vulgarisateur. Bel
exemplaire toutefois. Pas rare.
Comédiens. Christian
Gilles, Théâtre. Passions
(L’Harmattan, 2002, 213 p., 19,80 €).
Christian Gilles a beaucoup écrit sur le cinéma (plusieurs volumes chez cet
éditeur) et produit des biographies d’Arletty et de Ginette Leclerc. Il donne
ici des « portraits-entretiens » de dix-neuf comédiens, de Pierre
Arditi à Georges Wilson (par ordre alphabétique), sans aucune indication des
lieux et des dates où ces entretiens ont été recueillis. Réalisés sur une
période de vingt ans, ils tiennent chacun pour l’essentiel en deux pages,
complétées d’un bref portrait et d’une chronologie. Les questions sont
télégraphiques, les réponses le sont parfois aussi (« Naît-on comédien ? »
– « Je le crois », Suzanne Flon). Il s’agit avant tout, comme en
prévient l’interviewer, d’« hommages » respectueux. Tout le monde est
beau, gentil, extraordinaire, dans le monde mer-veilleux de la scène et de
l’écran. On s’en doutait.
Commune. Paule Lejeune, Louise Michel l’indomptable (L’Harmattan,
2002, 332 p., 27,45 €).
Réédition d’un ouvrage paru en 1978. Le texte, très Veillées des chaumières, est d’une platitude qui confine à
l’indigence. Un si beau sujet ! Quant à l’éditeur, il ne s’est pas
foulé : la composition du texte, qui sent son reprint vite fait mal fait, tient de la machine à écrire des années
70.
Dames surréalistes. Whitney
Chadwick, Les Femmes dans le mouvement
surréaliste (Thames et Hudson, 2002, 256 p., 25 €). Problématique. Le titre français,
déjà, généralise indûment « les femmes » quand le titre original
indique « Women artists », ce qui restreignait fortement le champ de
l’étude. Ce livre mélange tout, opérant, à partir de l’œuvre d’une vingtaine de
women artists, des regroupements
thématiques et des réflexions sur le Surréalisme et les femmes. Breton est le
grand accusé, pris dans ses contradictions entre libération et puritanisme,
entre son aspiration à l’amour unique et la pluralité de ses expériences (on
lui reproche ses trois mariages). Whitney Chadwick entend montrer combien plus
libres sont toutes ces femmes, de Leonora Carrington à Lee Miller (« belle
et rebelle » [sic]), de Remedios Varo à Frida Kahlo, et elle accuse Breton
de les avoir en général brimées et méconnues. L’exploration de l’œuvre de ces
femmes se résume alors en dérives vers l’hermétisme et les rivages
jungiens : chapitre 4, « La Femme et la terre » ; chapitre
5, « Les Femmes artistes et la tradition hermétique ». Le celtisme
n’est pas loin ! L’éternel féminin de Whitney Chadwick nous attire ainsi
vers d’infâmes marécages où la pensée se perd. Elle était prévenue pourtant,
comme elle a l’honnêteté de nous le dire : plusieurs des artistes
contactées, Dorothea Tanning, Léonor Fini, Meret Oppenheim, ont dit leur refus
de se laisser enfermer dans une telle cage, et la troisième a interdit toute
reproduction de ses œuvres dans ce livre. Les illustrations, justement, donnent
peut-être la clé du volume ; au nombre de deux-cent vingt, c’est par elles
qu’il existe, et pour elles. Relativement bon marché, l’ouvrage se vend
certainement bien aux stands de livres des musées et des « grandes expositions »,
mais le texte ne doit pas être destiné à la lecture. Sur ce sujet complexe, on
en restera au numéro déjà ancien d’Obliques,
autrement vif et intelligent, où Annie Le Brun dénonçait violemment le
« concept » de « femmes surréalistes ».
Darien. Georges Darien, Florentine (Finitude, 2002, 44 p.,
9 €). Publiée
en 1890 dans la Revue indépendante,
la nouvelle Florentine n’avait été
reprise que par Auriant dans les deux versions de son livre sur Darien. On y
retrouve l’atmosphère de Biribi et le ton naturaliste : Florentine est une
sœur tunisienne de Carmen. Il s’agit d’un complément utile aux diverses rééditions
de Darien. Regrettons que la quatrième de couverture reprenne le ton d’Auriant,
dont la grandiloquence a trop nui à Darien.
Dumas (I). Alexandre Dumas,
François Picaud. Histoire contemporaine
(Mille et une nuits, 2002, 62 p., 2,50 €).
Le lecteur de hasard risque de s’interroger sur la nécessité de rééditer François Picaud, une nouvelle qui
ressemble davantage à un synopsis rapidement noté, mais le chercheur s’en
réjouira : il s’agit du premier canevas du Comte de Monte-Cristo, absent même de la Pléiade, nous dit René
Godenne, qui présente ce texte.
Dumas (II). Alexandre Dumas,
Les Morts vont vite, préface de
Francis Lacassin (Rocher, 2002,
438 p., 21 €).
Bien qu’on la doive en grande part au bicentenaire, c’est une riche idée que la
réédition de ce recueil de souvenirs, qui montre l’auteur d’Antony sous son meilleur jour :
aussi sûr en amitié qu’il put être infidèle en amour. Sous un beau titre
emprunté à une énigmatique ballade germanique, Dumas avait rassemblé une série
de portraits ou de souvenirs, sous forme de biographie ici (Chateaubriand,
Béranger, Hégésippe Moreau...), là d’anecdotes et de souvenirs personnels
(Marie Dorval, le duc et la duchesse d’Orléans) auxquels l’éditeur a ajouté
deux morceaux sur Gérard de Nerval et Nodier. Le tout paraît écrit au fil de la
plume, ou du moins se lit comme tel, avec le plaisir qu’on aurait à entendre
causer. Il a beau se comparer sévèrement au génial et doux causeur qu’était
Nodier, la conversation de Dumas est pleine de charme sinon d’exactitude, et ce
n’est pas un mauvais guide que l’amitié pour entrer un instant dans l’intimité
du salon de l’Arsenal ou du duc d’Orléans.
Dumas (III). Michel Cazenave,
Alexandre Dumas, le château des folies (Christian
Pirot, 2002, 192 p., 16,80 €).
Au fil de la plume, une évocation de Dumas à partir de son fabuleux château de
Monte-Cristo, folie centrale ouvrant comme un fenestron sur le génie débraillé
et prolifique du maître des lieux. La minceur du propos explique sans doute
l’excès de la célébration, qui pioche au hasard dans les œuvres et les
documents de quoi alimenter la circulation de quelques lieux communs (la
revanche trop éclatante du génial quarteron consumant sa fortune en un potlatch
qui signe son irrémissible altérité). Comme il est courant dans ce contexte
hagiographique, rien ne résiste à l’exclusive passion de l’auteur : ce
Vallès est un raciste, ce Balzac n’est qu’un jaloux, voyez les témoignages
d’admiration signés Hugo, Baudelaire, Nerval. Curieux comme on ne se lasse pas
d’évoquer Dumas : sans doute
serait-il trop exotique de s’intéresser à l’écrivain pour autre chose que son
succès et sa prodigalité ? La question, entrevue page 202, reste sans
réponse. À lire les pages enthousiastes consacrées au trop symptomatique château
de l’entrepreneur des lettres, on se demande ce que les critiques du siècle
prochain écriront sur la dispendieuse épopée de Jean-Marie Messier.
Flaubert (I). Pierre-Marc de
Biasi, Flaubert (Découvertes-Gallimard,
2002, 128 p., 11,60 €).
Flaubert-sa-vie-son-œuvre selon le principe de la désormais consacrée
collection Découvertes. C’est concis,
précis, bien structuré. Peut-être un peu trop de fac-similés de manuscrits
– dans génétique il y a tic – et pas assez de portraits
photographiques, mais, comme toujours dans cette série, la qualité des
illustrations est irréprochable.
Flaubert (II). Sylvie Triaire, Une esthétique de la déliaison :
Flaubert, 1870-1880 (Champion, 2002, 477 p., 69 €). La mélancolie n’empêche pas de
travailler ni de créer, au contraire : à preuve Flaubert. Sylvie Triaire
en fait la démonstration, d’un fort niveau d’abstraction, grâce à l’étude de La Tentation de saint Antoine, de Bouvard et Pécuchet et de Trois contes. Pour la suivre, disons
tout de suite qu’il faut être très versé dans le travail universitaire actuel
sur Flaubert, sans compter une solide familiarité avec la psychanalyse et la
logique deleuzienne, plus quelques autres byzantinismes théoriques
incontournables. À ce prix, on saura tout sur l’accumulation, la brisure
et la circulation – trois
« mouvements fondamentaux de l’écriture flaubertienne », de même que
sur l’« abdication identitaire » ou « l’évidement
mélancolique » qui la soutiennent. Malgré la pesanteur laborieuse de
certains chapitres où l’on sent la thésarde transpirer d’ennui, beaucoup de
passages sont pleins d’intérêt, par exemple à propos de peinture, du
« choix oriental » de Flaubert ou de l’« acédie »,
intrigante mais féconde pathologie. Difficile de ne pas tomber sur ce dernier
terme, d’ailleurs, car l’auteur l’emploie à tout bout de champ avec une
délectation manifeste, encore qu’elle s’abstienne de le définir avant la page
224. Pour traduire la chose de manière peu académique, disons que c’est ce qui
arrive au convaincu le jour où la conviction l’abandonne et où l’anachorète se
demande soudain ce qu’il fait là. Moment critique où le thésard, lui aussi,
doit résister à la brusque envie de balancer ses fiches à la poubelle ;
moment bien connu du recenseur également, qui préférerait parfois être
ailleurs. Mais quand on s’appelle Flaubert, cela donne des chefs-d’œuvre.
Flaubert (III). Gustave
Flaubert, Correspondance, première édition scientifique, texte
établi sur les autographes, annoté et présenté par Giovanni Bonaccorso (Nizet,
2001, 2 vol., 869 et 1108 p., 150 €).
Dans un préambule, le maître d’œuvre de cette nouvelle édition de la correspondance
de Flaubert donne les raisons qui l’ont incité à se lancer dans cette aventure,
à fournir aux chercheurs de l’avenir « un instrument de travail
fiable ». Selon lui, les éditions précédentes ne répondent pas « aux
exigences de la recherche scientifique », leur texte « souffre encore
de manipulations et d’erreurs de lectures de toutes sortes », les lettres
sont souvent mal datées et l’on a parfois dénaturé le style même de
l’épistolier. Ses reproches s’adressent même à l’édition de la Pléiade (où une
lettre adressée à Mme des Genettes est publiée deux fois, avec des dates
différentes). Les exemples de bévues qu’il donne sont édifiants. Au début, il y
eut la censure exercée par Caroline de Commanville, nièce de Flaubert, qui a
sabré sans état d’âme toute marque des gauloiseries avunculaires (ah ! la
censure familiale !… Ombre de Paterne Berrichon, que me veux-tu ?).
Par la suite, les passages sautés, volontairement ou non, et les erreurs de
lecture se sont multipliés (un exemple entre cent : « la fameuse
bouteille qui se soûlait » quand il fallait lire « la fameuse
bouteille qui se roulait »), la ponctuation, certes très personnelle, de
Flaubert a été « améliorée ». Cela dit, pour
« scientifique » qu’elle prétende être, cette nouvelle édition des
lettres de Flaubert n’est pas non plus d’une fidélité absolue au texte
original. Giovanni Bonaccorso reconnaît qu’il s’est permis de corriger
« les archaïsmes d’orthographe » de Flaubert, et il se trouvera
probablement des exégètes pour lui en tenir rigueur. Pour l’heure, il convient
de saluer le travail accompli et la patience requise pour une telle entreprise.
Gustave lui-même ne rechignait pas à se lancer dans de tels bagnes dès que la
littérature était en jeu. Un index des noms cités est donné à la fin de chaque
volume, mais un index général à la fin du second eût sans doute été préférable.
Frank. Bernard Frank, Vingt ans avant. Chroniques du « Matin de Paris », 1981-1985 (Grasset,
2002, 477 p., 21,90 €).
Après une préface virevoltante et narquoise, une suite de coq-à-l’âne à
laquelle il n’est nullement défendu de prendre plaisir. L’auteur, vieille carpe
frétillant dans le milieu littéraire de son arrondissement, débite un bavardage
continu mais qui n’ennuie pas. On parcourt cela avec la même délectation
distraite avec laquelle on écoute, par la fenêtre, une fin d’après-midi
ensoleillée d’été, les considérations sans fin de la concierge avec sa collègue
de la maison voisine. On se dit que c’est idiot, que ça n’a aucun intérêt, mais
on écoute quand même. Ah ! une précaution : M. le typographe d’Histoires littéraires, veillez bien à ce
que le nom de Bernard Frank soit correctement orthographié, pour ne pas vous
attirer une réprimande comme celle qu’on peut lire à la page 41 :
« Lorsque j’ai reçu ce carton [d’invitation], ce qui en a gâché un peu la
lecture, c’est de voir qu’on avait mis un "c" à mon nom. Il y a
quelque chose qui ne tourne pas rond au service du protocole. Des changements
s’imposent. Des têtes doivent tomber. Déjà, Jack Lang, avant les élections,
lorsqu’il m’envoyait des invitations, des circulaires, avait cette fichue
manie. On ne sait pas orthographier correctement les noms des écrivains qui
comptent et on devient ministre de la Culture ! » (chronique du 10
juillet 1981). Bernard sans K sait avoir la dent dure et a ses têtes de Turc.
Philippe Sollers en est une : dès que ce nom vient sous sa plume, on le
sent remuer ses bottes. Il n’est pas le seul : depuis des années, Annie Le
Brun ne parvient pas à publier une chronique sans y glisser une vacherie contre
Sollers. Il leur en impose donc tant, le gros Philippe ?
Gide. André
Gide et l’écriture de soi : actes du colloque de Paris, 2 et 3 mars 2001,
textes réunis et présentés par Pierre Masson et Jean Claude (Presses
universitaires de Lyon, 2002, 262 p., 20 €).
On a les amis que l’on mérite, surtout à titre posthume, quand l’admiration
peut s’exprimer de manière désintéressée. Gide, qui suscita de vives inimitiés,
voire des haines, à la mesure de sa gloire et sous le prétexte de ses mœurs
(qu’en serait-il aujourd’hui, à lire la bile vertueuse de certains
hebdomadaires patrouillotiques !), possède un noyau ferme de lecteurs que son
ouverture d’esprit et sa générosité continuent de souder autour de la lecture
ou de la relecture de ses écrits. En témoignent les actes de ce colloque, dont
on ne peut tout citer, bien entendu, mais où l’on notera les interventions
d’Alain Goulet (« L’Écriture du moi dans les fictions gidiennes ») et
d’Amon Alblas (« Le N’importe quoi, le n’importe comment et le n’importe
où : trois dimensions de l’écriture du Journal
de Gide »), qui sont particulièrement pertinentes et permettent de replacer
dans un contexte historique plus cohérent, plus large (tout simplement plus
cultivé), la béate tarte à la crème du jour niaisement baptisée
« autofiction ». On y trouvera aussi maintes pistes intéressantes sur
la place centrale du désir, assez « particulier » en l’occurrence,
dans l’élaboration et la structuration de l’œuvre gidienne. L’ensemble est
remarquable et prouve l’excellente santé du défunt.
Glissant. Dominique
Chancé, Édouard Glissant. Un traité du
« déparler » (Karthala, 2002, 280 p., 23 €). Cet essai sur l’œuvre romanesque
d’Édouard Glissant a pour centre La Case
du commandeur, publié en 1981, en même temps que Le Discours antillais. S’y impose le thème du « délire
verbal » ou « déparler » qui touche la société antillaise.
Autour de ce noyau, les romans de cet auteur sont ordonnés en un minutieux
parcours : précédant La Case du
commandeur, La Lézarde, Le Quatrième siècle et Malemort, qui mettent en scène les
causes de la propagation du mal. L’événement central est celui de la mort de
Papa Longoué, le vieux quimboiseur capable de révéler l’avenir, guérisseur et
mémoire incarnée de l’identité antillaise et des souffrances vécues.
Dépositaire de la parole vraie, sa mort voue les individus à l’errance d’un
discours divisé et incertain, un réseau de fausses évidences. Sont ensuite
étudiés les romans qui ont suivi La Case
du commandeur : Mahagony
(1987), Tout-monde (1993) et Sartorius (1999). Dominique Chancé y
voit la réalisation quelque peu modifiée du « Traité du déparler »
qu’annonçait La Case du commandeur.
Cela lui permet de relire la théorie du « tout-monde » comme un
« déparler » à l’œuvre dans les romans de l’écrivain. L’intérêt
évident de cette lecture d’ensemble et la finesse de certaines analyses ne font
que plus regretter que l’auteur se soit limité à une analyse des thèmes à
l’œuvre dans les romans de Glissant. Il aurait été intéressant de relire les
thèses de l’écrivain sur la société antillaise à la lumière de considérations
sociologiques ou historiques plus précises. Sans rien ôter à l’intérêt de
l’étude du détail du texte, cela aurait permis de ne pas cantonner l’analyse au
commentaire d’un tissu de citations.
Guitry. Jean Piat, Je vous aime bien, monsieur Guitry (Plon,
2002, 313 p., 20 €) ;
Jacques Lorcey, Sacha Guitry et son
monde, tome 2, Ses interprètes…, tome 3, Ses amis… (Séguier, 2002, 328 et
318 p., 17 €
chaque volume). Sur la couverture du premier ouvrage, le visage de Guitry
apparaît comme un spectre, relégué dans la pénombre par le portrait de son
biographe avantageusement dépoitraillé : tout le livre est là, dans cette
vulgarité, clamée déjà par un titre ridicule, au ton protecteur. Le (très) peu
que Jean Piat pouvait avoir à dire tient en quelques souvenirs de tournage de
deux films, Le Diable boiteux et Napoléon. Tout le reste est recopiage et
banalités. La seule originalité du volume tient au mode de narration : le
biographe raconte la vie de Guitry… à Guitry lui-même ! « Toute votre
vie, Sacha, vous avez été un travailleur acharné », et patati et patata.
Lamentable. À signaler la publication des tomes 2 et 3 du Monde de Guitry, de Jacques Lorcey. L’auteur a recueilli autrefois
les témoignages des amis et des interprètes du maître, dont bon nombre ne sont
plus parmi nous. L’ensemble est assez monotone, tant le ton est à l’éloge sans
réserve, à l’adoration la plus confite (seule fausse note, les confidences de
Michel Simon, qui ne s’est pas gêné pour dénoncer l’attitude des proches de
Guitry – Prince, le secrétaire, en prend pour son grade : « Voilà par
quoi était entouré le cher Sacha que j’adorais, des maquereaux, des putains,
des ordures »). L’iconographie, en revanche, est des plus intéressantes.
Deux photographies étonnantes : Guitry déguisé en Little Tich, le nain aux
longues chaussures, et Guitry travesti en Joséphine de Beauharnais lors d’une
soirée très intime chez Albert Willemetz. Et que sexy, cette Lana Marconi qui
passait pour préférer les dames !
Hardellet. Françoise
Demougin, André Hardellet : une
œuvre hors du siècle (L’Harmattan, 2002, 192 p., 17 €). Issu d’une thèse, et un des rares
ouvrages consacrés entièrement à ce poète et écrivain « mineur » mais
attachant, et qui se situait moins à côté ou dans le prolongement du
Surréalisme, qu’au sein d’un réalisme magique à la Mac Orlan. Quoiqu’il se
présente en quête de l’Éternité, il apparaît comme bien de son temps, et d’un
milieu étroit : c’est un homme de l’entre-deux guerres, anarchiste ou plutôt
escapiste, grand bourgeois parisien vivant de ses rentes, se nourrissant de ses
rêves et aimant boire avec ses amis Fallet ou Brassens, et fréquenter les
ginguettes et les petits bals. Chez cet habitant des Halles, le recours à
l’argot représentait une forme d’encanaillement verbal. Sa « bibliothèque
imaginaire », marquée par la nostalgie, est à juste titre reconstituée.
L’auteur a beaucoup de sympathie pour son sujet, mais a de la peine à en
décoller, et ses développements sont aussi chaleureux que laborieux. Elle donne
une biographie sommaire, propose une analyse facile de certains de ses thèmes
obsédants (la femme, le clochard, le chasseur) et des ses lieux privilégiés (la
ville, le jardin, l’horizon). Sont adjoints quelques témoignages inédits
d’amis, un rappel de la réception critique de l’œuvre (qui fut généralement
très positive, mais que le public ne suivit pas), et une bibliographie
apparemment complète. Un livre plutôt réservé aux fervents de l’auteur de Lourdes, lentes… et de la Promenade imaginaire.
Hugo (I). Exilium vita est. Victor Hugo à Guernesey (Hauteville
House, Paris-Musées, 2002, 152 p., 24 €).
Catalogue bilingue, français et anglais (le titre général, en latin, mettait
sans doute d’accord la perfide Albion et la douce France) d’une exposition qui
s’est tenue à Hauteville-House et qui reconstitue l’univers de quinze ans de
séjour du poète « là-bas dans l’île ». Notice de présentation de
Sheila Gaudon, préface du maire de Paris.
Hugo (II). Colette Cosnier,
Hugo et le Mont-Blanc (Éditions
Guérin, Chamonix, 2002, 193 p., s.p.m.). Dans ce livre rouge portant sur
sa couverture une petite vignette colorée représentant un blondinet au regard
angélique (l’auteur de Han d’Islande)
sur fond de montagnes enneigées, Colette Cosnier se penche sur ce fameux voyage
aux Alpes d’août 1825, lequel, une fois décapé de sa couche d’anecdotes, est
intéressant à plus d’un titre : il consacre, quelques mois après le sacre
de Charles X, l’amitié de Victor Hugo et de Charles Nodier ; il annonce le
grand cycle des voyages et des récits de voyages de l’auteur du Rhin ; il est soutenu
(financièrement) et sous-tendu (littérairement) par un projet original de
collaboration entre Lamartine, Hugo et Nodier, avec Taylor pour la peinture. La
postface raconte dans le détail les trois moments de cette aventure qui débute
par le voyage proprement dit jusqu’à Chamonix, se poursuit par l’excursion au
Mont-Blanc et s’achève par l’avortement du Voyage
poétique et pittoresque au Mont-Blanc et la vallée de Chamouny – tel était
son titre complet – commandé par Urbain Canel. En dépit de ses références
approximatives et de son style un peu naïf, l’ouvrage a le double mérite de
réunir les textes de Hugo et de Nodier sur le Mont-Blanc et de corriger point
par point, grâce à la consultation scrupuleuse des Carnets de Hugo – seul document fiable – les erreurs diffusées par
les récits romancés du témoin et de Marie Nodier. Surtout, il dissipe un doute
quant à l’identité du peintre qui accompagnait Hugo et Nodier, en remplacement
du baron Taylor : on pensait qu’il s’agissait du jeune Oscar Gué, c’était
en réalité son oncle Julien-Michel Gué, décorateur de l’Opéra-Comique. La
dernière partie de la postface tente d’analyser les rapports de Hugo à la
montagne, mais n’atteint pas les résultats de Sylvain Jouty dans sa préface des
Vacances du lundi : peu
convaincante est la thèse d’un « traumatisme de la Mer de Glace »
(Hugo faillit, dit-on, perdre la vie en glissant dans un précipice) pour
expliquer la place « fort mince » de la montagne (par rapport à la
mer) dans son œuvre. Aussi mince soit-elle, cette place n’en est pas moins
réelle, et peut-être Colette Cosnier aurait-elle pu, pour la rendre plus
visible, citer, en plus de l’ode à Balma
(seul vestige certain du projet original du Voyage
poétique de 1825 – Hugo devait y donner quatre odes), les poèmes V et VII
des Feuilles d’automne, « Ce
qu’on entend sur la montagne » et « Dicté en présence du glacier du
Rhône ».
Hugo (III). Maurice
Dessemond, Victor Hugo. Le génie sans
frontières (Georges Naef, Genève, 2002, 252 p., 42 €) ; Victor Hugo, l’homme océan (Catalogue de l’exposition de la
Bibliothèque nationale de France, BnF-Le Seuil, 368 p., 55 €). Deux albums. Le texte, assez
gnan-gnan, du premier accorde au mythe la part la plus large, mais certaines
illustrations sont proprement magnifiques (photographies peu connues du poète,
qui se départit parfois de ses poses de banni, et vues en couleur de
l’intérieur d’Hauteville-House). Curieuse juxtaposition des portraits
photographiques des protagonistes de l’« affaire Sainte-Beuve » dans
l’album constitué en son temps par le bibliophile Pierre-Marie Lizerolles. Préface
de Pierre Hugo. Le second album, Victor
Hugo, l’homme océan, est le catalogue de l’exposition Hugo de la
Bibliothèque nationale de France (une des dernières préfaces de Jean-Pierre
Angrémy, qui va avoir tout le temps désormais de reprendre la « production »
littéraire qu’il signe Pierre-Jean Rémy). Les notices ont été demandées à
Robert Badinter, Gérald Antoine, Michel Crouzet, Jean Gaudon, Danièle
Casiglia-Laster, Maurice Agulhon. Cette exposition, qui s’est montée sous la
houlette de Marie-Laure Prévost, a privilégié les dessins et les manuscrits de
l’homme qui rit peu (tout au moins en présence des photographes devant lesquels
il a posé). Le souffle qui passe à travers ces dessins nous rendra fou.
Hugo (IV). Pierre Brunel, Monsieur Victor Hugo (Vuibert, 2002,
192 p., 15 €).
À qui s’adresse exactement ce volume ? Sous le triple patronage de
Courbet, Claude Roy et Émile Ajar, il paraît se donner comme un livre plutôt
« grand public », parcourant la vie et l’œuvre du poète, mais ce
n’est que partiellement vrai : l’auteur hésite entre des généralités bien
connues (par exemple sur l’enfant sublime, commenté à deux reprises) et des
remarques érudites parfois précieuses. De même, les références vont des travaux
les plus sérieux au numéro spécial de Télérama
auquel l’auteur paraît accorder une grande importance. En vérité, Pierre Brunel
semble à la recherche d’une forme plus libre où il pourrait parler d’autre chose, en particulier de musique
à laquelle il multiplie les allusions, des Heures
dolentes de Gabriel Dupont au Palestrina
de Pfitzner.
Hugo (V). Maxime Prévost, Rictus romantiques. Politiques du rire chez
Victor Hugo (Presses de l’Université de Montréal, 2002, 376 p., 23 €). Le sous-titre meschoniquien de
cette étude « socio-littéraire » ne doit pas effrayer : elle se
lit avec beaucoup d’agrément. L’essentiel de l’œuvre de Hugo, de Bug Jargal et Quasimodo, à L’Homme qui rit et à La Fin de Satan, est ici reconsidéré
suivant l’axe d’un rire qui n’est jamais le grand rire de Rabelais : le
rictus évolue du ricanement démoniaque de Han
d’Islande, droit issu du roman noir (le « rire pervers »), au
« rire de force » (expression que Prévost emprunte à Hugo) de
Gwynplaine, à travers celui des misérables qui, de bon ou mauvais gré, plaquent
cette grimace sur leur face. C’est en fait le topos (ou lieu commun) du rire
qui, naguère exacerbé en littérature chez les brigands et les monstres du roman
noir anglais de la fin du XVIIIe et du début du XIXe,
intéresse Maxime Prévost, heureux de trouver en Hugo une œuvre où ce topos se
développe sur plus de cinq décennies. De très nombreuses références aux
ouvrages concomitants, tant français qu’anglais, font apparaître que les
phénomènes trop vite attribués à l’influence d’un auteur sur un autre relèvent
en fait d’une dynamique socio-culturelle bien plus ample. Prévost note au
passage que Hugo, qui s’enorgueillissait de son « nom saxon », est
probablement le plus anglo-saxon de nos grands écrivains – d’où
quelque réticence du goût français envers ce grand excentrique de sa propre
littérature. Suite au succès des Mystères
de Paris, Hugo prit acte qu’au lieu de parler du peuple, comme il l’avait
fait jusque là, l’écrivain pouvait désormais s’adresser au peuple (réflexion
qui, suggère Prévost, a pu le détourner de poursuivre la rédaction de La Fin de Satan) ; il est alors
intéressant de voir que, sans jamais renier ce que ses premiers romans devaient
au roman noir, Hugo reprend les topoï
de Sue en substituant aux faits de nature des faits de société – substitution
qui situe en droit ses Misérables
nettement plus à gauche que les Mystères
de Sue. Un intéressant parallèle entre Gavroche et les gamins de Dickens dans Oliver Twist prolonge ici un autre
parallèle entre Barnaby Rudge et Notre-Dame de Paris. Prévost conclut son
livre par un « éloge de la mauvaise humeur » qui a le mérite
d’insister sur un aspect « inactuel » de l’inspirateur du Bossu de Notre-Dame.
Hugo (VI). Victor Hugo, Quatrevingt-treize, présentation, notes
et dossier par Judith Wulf (GF Flammarion, 2002, 469 p., 5 €). Cette édition se donne comme
critique. Elle est plutôt scolaire : la numérotation de dix lignes en dix
lignes (qui sera plutôt déplaisante au goût de certains lecteurs) paraît faite
pour dispenser l’hugologue en herbe de parcourir des pages entières de ce
roman. Mais pourquoi la table des matières originale a-t-elle disparu sans
laisser de traces ? Elle fait partie du livre et reste le meilleur survol
thématique du sujet : « Les forêts – Les hommes – Connivence des
forêts et des hommes – Leur vie sous terre – Leur vie en guerre – L’âme de la
terre passe dans l’homme » etc. – ce mode scandé d’enchaînement marque
bien mieux le rythme hugolien que le découpage décimal.
Huysmans. Joris-Karl
Huysmans, Interviews, textes réunis,
présentés et annotés par Jean-Marie Seillan (Champion, 2002, 526 p.,
s.p.m.). Outre une pertinente préface sur le statut de l’interview littéraire
au cours des dernières années du XIXe siècle, le volume reproduit le
texte des cent-quarante entretiens accordés, sur une période de dix-sept
années, par JKH à des journalistes du Figaro,
du Gil Blas, du Matin, de La Libre Parole,
de La Presse, pour ne citer que les
titres des principaux périodiques qui publièrent les propos de Huysmans sur des
sujets variés : l’Académie Goncourt, la mort d’Alphonse Daudet, les femmes
à l’église, l’envoûtement, les chats, la vente de Médan, l’affaire
Adelsward-Fersen, le mouvement littéraire, la réhabilitation de Gilles de Rais,
etc. À l’époque, c’était les écrivains qu’on interrogeait sur les faits de
l’actualité (cela a bien changé depuis, l’opinion de Patrick Bruel important
plus aujourd’hui que celle de Julien Gracq). La première interview retrouvée
parut dans Le Réveil du 22 mai 1884
(l’interviewer était Francis Enne) ; la dernière recensée est une courte déclaration
reproduite dans Messidor du 4 février
1907. Dans son entreprise, Jean-Marie Seillan a été largement aidé par Huysmans
lui-même, qui avait constitué, sa vie durant, des dossiers de presse,
aujourd’hui conservés à la Bibliothèque de l’Arsenal. Cent quarante interviews,
c’est beaucoup, mais Zola en a accordé plus du double (il n’avait pas, il est
vrai, la même stature publique que son confrère). Huysmans s’est donc souvent
plié, parfois en ronchonnant (le ronchonnement était dans sa nature), à la pratique
de l’interview. Après le départ de Jules Huret, qui menait sa célèbre enquête
sur l’évolution littéraire, ne confiait-il pas à son ami Landry :
« Il aurait voulu savoir si je baisais ! » Huysmans
accepterait-il aujourd’hui de passer à la télévision ? On frémit quelque
peu en imaginant les questions que lui auraient posées les reporters
condescendants et goguenards qui nous assènent chaque jour leur médiocrité
suffisante sur le petit écran : « Alors, JK, toujours préoccupé par les messes noires ? »
Jünger. Ernst Jünger, Soixante-dix s’efface. 4 (Gallimard,
2002, 504 p., 35 €).
« Achetez et lisez, enseigne Joubert, les livres faits par les vieillards
qui ont su y mettre l’originalité de leur caractère et de leur
âge » – et de conseiller Varron, les Formulae du moine Marculphe, De
la vie sobre de Cornaro, car
Joubert écrivait cela voici deux siècles. Le siècle vécu en entier par Jünger
ayant été l’un des plus riches et tumultueux à tous égards, il fallait pour
l’apprécier un esprit ouvert aux sciences comme aux lettres, et assez rodé aux
avatars politiques pour relativiser les traverses qui firent de lui
successivement l’un des auteurs préférés de l’ex-caporal Hitler – lecteur
intéressé des Orages d’acier – et de
François Mitterrand, visiteur présidentiel hélicoporté de notre centenaire en
mars 1995 (rendez-vous chez Ernst au tome V). Le charme de ce journal est celui
d’un Livre de Raison, comme
s’appelaient jadis ces carnets où un esprit réfléchi notait tout ce qui lui
semblait de nature à l’éclairer. Exercice salutaire, car Jünger ne semble avoir
vécu si vieux que pour vérifier la pertinence de son patronyme
(Jünger, « plus jeune ») : peu de pages de ce journal qui
ne procurent quelque excitation intellectuelle, les remarques pénétrantes
alternant avec les récits de voyages d’un homme qui, tant au physique qu’au
mental, demeure un exemple de mobilité. À ceux qui éprouveraient quelque
réticence à vieillir, le journal de Jünger n’apportera que des encouragements.
Lamartine. Autour
de Lamartine : journal de voyage, correspondance, témoignages, iconographie,
études réunies par Christian Croisille et Marie-Renée Morin (Presses
universitaires Blaise-Pascal, 2002, 250 p., 22,50 €). En marge de la vaste et si utile
entreprise de la Correspondance générale
de Lamartine publiée chez Champion, la vaillante équipe clermontoise nous donne
un deuxième volume de mélanges autour de cette correspondance. L’ensemble est
hétéroclite et d’intérêt variable, comme c’est la loi du genre. On s’amuse des
« souvenirs prosaïques », en partie inédits, du préfet Barthélémy sur
le poète, regard acide et vif, sans complaisance. On est déçu du dossier
constitué autour du buste de Lamartine par le comte d’Orsay (mais on retient la
belle formule de lady Blessington à propos de l’auteur du Lac : « il s’habille tellement comme un gentleman que
personne ne pourrait le soupçonner d’être poète »). Dossier révélateur sur
la collaboration de Mme de Lamartine à certains écrits de son mari : elle
exhorte au travail le jeune Guillaume Lejean, un peu paresseux et qui doit
fournir des documents pour L’Histoire de
la Restauration. Deux remarques encore : la longue étude de N.
Courtinat sur le Voyage en Orient,
honnête prose universitaire, est-elle vraiment à sa place dans ce volume de
documents ? Et l’essai d’iconographie lamartinienne de M.R. Morin, qui
complète heureusement l’exposition de 1990, Lamartine
et les artistes au XIXe siècle, est fort utile, mais le serait
plus, et plus agréable, s’il était… illustré.
Larbaud. Cahier des Amis de Valery Larbaud,
nouvelle série, n° 2, Le Manuscrit de
« Barnabooth », dossier établi par Anne Chevalier (116 rue
Eugène-Carrière, 30900 Nîmes). Ce numéro fort riche confirme l’excellente
rénovation des Cahiers des Amis de Valery
Larbaud. Tout entier consacré à Barnabooth,
il nous révèle d’abord un inédit extraordinaire, vraiment fascinant : les
huit pages relatant un rêve fait par le protagoniste au couvent de Serghiévo.
Ces pages, où Larbaud anticipe pleinement sur Borges, figurent dans le
manuscrit autographe préempté en 2001 à Drouot par la Médiathèque de Vichy (à
propos, pourquoi n’a-t-on pas reproduit au moins une de ces pages ?).
« Fantasme de possession culturelle du monde », écrit Gil Charbonnier,
qui présente fort bien cet inédit, dont il montre que Larbaud finit par
l’écarter de la version définitive, parce que trop intime : explication
qui semble en effet assez pertinente. De ces huit pages, fort raturées, nous
sont offertes deux transcriptions : l’une, littérale, avec tous les
repentirs et ajouts ; l’autre donnant prudemment « ce qu’aurait pu
être le texte de Valery Larbaud ». Signalons aussi aux généticiens la
transcription littérale d’un autre passage, non inédit, du manuscrit. La
seconde partie du cahier est consacrée à la réception de Barnabooth (périodiques et correspondances), qui fut, dans
l’ensemble, assez chaleureuse. Particulièrement intéressantes sont certaines
lettres d’écrivains (Copeau, Valéry, Conrad), et surtout les lettres que
Larbaud écrivit pour se justifier, nuancer certains jugements et inscrire son
livre – tellement admirable – dans une tradition qu’il voulait française,
replaçant ainsi la modernité dans une lignée humaniste. Remarquable aussi la
parfaite dignité de Larbaud, refusant toute publicité pour ses livres :
exemple à méditer en ces temps médiatiques d’auto-promotion permanente de tant
de petits génies des deux sexes ! Pour finir, signalons un compte rendu
enthousiaste, par Françoise Lioure, de la récente et catastrophique édition
Delvaille des poésies de Levet : apparemment, cette dame n’y a vu que du
feu, et parfaite érudition. Elle pourra cependant, comme nos lecteurs, se
reporter utilement à la lettre de P. de Saint-Hilaire publiée page 199 de la neuvième
livraison d’Histoires littéraires.
Larronde.
Olivier Larronde, Œuvres poétiques
complètes (Le Promeneur, 384 p., 29 €).
Parce que la raison sociale de son éditeur historique ne portait pas mention de
la bonne ville de Lutèce, Olivier Larronde a failli passer à la trappe. Et oui,
publier à Lyon, que dis-je : à Décines, à l’enseigne de l’Arbalète (Marc
Barbezat, directeur de la maison pharmaceutique Gifrer-Barbezat) n’est pas une
voie royale pour pénétrer les esprits parisiens. Jean Genet, qui avait commis
la même irréparable balourdise, ne fut sauvé que par l’intérêt généreux d’une
maison parisienne. Logiquement, Larronde traînait dès lors une réputation de
second couteau malgré les éloges de ses contemporains. Il a même fini –
Ah ! le mauvais élève – par se voir refuser, comme à la porte d’une
vulgaire discothèque, l’entrée au Dictionnaire
de poésie de Michel Jarrety, paru en 2001. En l’absence de Larronde ou de
Salabreuil, on se demande bien ce qui justifie l’intégration à ce dictionnaire
de Claude Mouchard, auteur, comme plusieurs centaines de poètes français depuis
1970, de trois recueils de poésie parus entre 1979 et 1997 : un pur
mystère. Plus raisonnable, le Dictionnaire
des lettres françaises (1998) accordait, sous la plume de Françoise Ouvry,
dix-neuf lignes honorables (sans débordement ni enthousiasme exubérant) à
Larronde et précisait ce fait surprenant : Larronde, mort le 31 octobre
1965, est enterré à Samoreau tout près de Mallarmé. Clic, voilà le
déclic : personne ne se serait donc aperçu que Larronde, plus nettement
que beaucoup, est un héritier de Mallarmé ? Allons, allons. Il est
frappant que nombre de ses poèmes offrent plusieurs lectures métaphoriques,
comme certaine époque dudit Stéphane. Alors ? Re-mystère. Cela dit, louons
Angelo Rinaldi grâce auquel Larronde a eu les honneurs de ces Œuvres poétiques complètes. N’étant pas
parvenu à rédiger la préface du volume de la collection Poésie/Gallimard
programmé naguère pour 1999, le critique a permis la parution par Le Promeneur
de ce volume fort bien fait, pourvu par Jean-Pierre Lacloche d’une
documentation solide. Passons sur la préface de Jacques Roubaud, qui ne manque
pas de temps lorsqu’il s’agit de péritextes, postfaces et autres apostilles,
qui connaît son affaire et la mène rondement. Jean-Pierre Lacloche signe ici
sur Larronde un texte d’importance, plein de délicatesse. Merci, Lacloche.
Rinaldi, soyez béni. Larronde est rétabli. « Est-ce à dire ou si c’est à
lire ? / – Autrement dit serait-ce à lire / C’est à se dire autrement
dire » (Dit-on).
Le Clézio. Gérard de Cortanze, J.M.G.
Le Clézio (Folio, 2002, 298 p., s.p.m.). Réédition en poche d’un
ouvrage daté de 1999. La part du mythe n’est pas négligeable dans cette
évocation d’un univers Le Clézio qui donne l’impression de s’appuyer souvent
sur des images d’Épinal (la Bretagne éternelle, l’Afrique, la légende
familiale). Les amateurs apprécieront les va-et-vient opérés par Gérard de
Cortanze entre l’œuvre et la parole de l’auteur, nourris de nombreux
entretiens, en regrettant le peu d’autonomie que cette proximité laisse au
critique. Courte iconographie, bibliographie itou.
Leiris (I). Annie Maïllis, Picasso et Leiris dans l’arène. Les
écrivains, les artistes et les toros… (Éditions du Cairn, 2002,
303 p., 42 €).
Rencontres tauromachiques de Leiris et Picasso à Nîmes, autour de leur ami
bibliophile et aficionado André Castel, qui fréquentait, outre Pablo et Michel,
des personnalités comme Cendrars, Bataille, Cocteau, Paulhan, Dubuffet, etc.
Étude fine d’Annie Maïllis sur ces rencontres dans l’arène ou autour d’un
pastis. En annexe, des lettres de Cendrars et de Picasso à André Castel, un
entretien avec Françoise Gilot et un glossaire tauromachique. Nombreuses
photographies inconnues. De la belle ouvrage. Les deux oreilles et la queue.
Leiris (II). André Castel,
Michel Leiris, Correspondance 1938-1958 (Claire
Paulhan, 2002, 393 p., 35 €).
La vision d’une littérature conçue comme tauromachie a en M. André Castel, de
Nîmes, un complice acquis puisque Leiris trouva en lui « son mentor dans
la planète des taureaux ». Ces
186 lettres, fort bien imprimées en caractères Cheltenham sur papier Minotaure
ivoire 90 grammes, n’ont cependant rien d’une corrida ni d’un échange de
confidences exceptionnelles : le lecteur de passage peut, sans se sentir
indiscret, les consulter, regarder les illustrations (nombreuses photos).
Leiris s’y avère un peu sourd : Castel revient cinq fois lui redemander
son avis sur un certain Hamlet noir
qu’il lui a fait parvenir et sur lequel l’ami de Picasso s’obstine à demeurer
muet. N’en disons pas plus sur ce beau volume, complété d’un index et d’un
petit glossaire taurin, ensemble à réserver d’urgence aux 998 leirisiens qui
persistent en France et ailleurs.
Leyris. Pierre Leyris, Pour mémoire, ruminations d’un petit clerc à l’usage de ses frères humains et des
vers légataires (Corti, 2002, 306 p., 18 €). Contrairement à ce que les
mauvaises langues ont pu dire de Pierre Leyris – caractère difficile, un peu
raide comme certaines de ses traductions, qui ont été jugées bonnes à reprendre
(Les Îles d’Aran, ou La Terre vaine de T.S. Eliot) – ces Ruminations d’un petit clerc offrent
l’image d’un autre Leyris. Humble, souple et bienveillant (globalement), ne
prenant jamais à partie l’« éditeur » (figure honnie si l’on en croit
certains témoins), plongé durant son « vers-la-mort » en réflexions
sur la langue, le mot, son travail passé, quelques-uns de ses compagnons
(Massignon, Henri Thomas, Caillois, etc.) et les revues auxquelles il a
collaboré (84, Mercure de France, etc.), fragments volontairement déclassés qui
constituent son seul et unique ouvrage personnel. Livre rare, donc, et
douloureux. Préface amicale de Gilles Ortlieb.
Loti.
Nazareth Topalian, Un duel au
soleil : l’affaire Pierre Loti-Archag Torcom (L’Harmattan, 2002,
154 p., 15,25 €). L’auteur de ce petit livre est né en 1933 à Beyrouth et a
jugé nécessaire d’attirer notre attention sur ce qu’il est convenu d’appeler
« un épisode ignoré » de la vie de Pierre Loti, une vie colorée qui
connut certes bien d’autres épisodes plus marquants que celui-ci, dont à
première vue nous n’aurions pas perdu grand-chose, en effet, à ce qu’il le
demeurât : ignoré. Et pourtant la vie littéraire est ainsi faite, les
amateurs de Loti, même modérés, sont des êtres bizarres, curieux, et l’on
feuillette ces pages d’abord distraitement, puis quelque chose accroche quand
même, insiste : on sait la passion de Loti pour l’Orient et la Turquie,
ses voyages, ses articles, outre les romans, dans lesquels il ne manque pas
d’éreinter la cause arménienne, ce qui serait aujourd’hui du dernier
politiquement incorrect. Au moment où Loti écrit Turquie agonisante, un lieutenant bulgare d’origine arménienne,
Archag Torcom, publie Éternelle
Turquie !, et, pour appuyer son coup de sang, envoie à Hendaye en
novembre 1913 ses témoins provoquer en duel notre immortel et languissant
Charentais. Loti est un peu trop glorieux et âgé (63 ans) pour croiser le fer
lui-même avec un bouillant ancien élève de Saint-Cyr. Ses amis le pressent
d’accepter d’être remplacé sur le terrain par Georges Breittmayer, champion
d’escrime de France. Ce à quoi le créateur fardé de Ramuntcho consent finalement. En lui-même, le jeu mondain des
candidats au remplacement de Loti sur le pré est divertissant. Mais il est bien
plus utile de réexaminer ce que Loti écrivait des Arméniens et de leur sort à
l’époque – et ce que les Arméniens avaient à lui répondre. Le ton employé
de part et d’autre ferait les choux gras de notre presse aseptisée et sous
surveillance. Enfin, quoi que l’on pense de la question arménienne sur le fond,
quand bien même on n’en penserait rien, cela donne bien de la nostalgie pour le
temps où les duels étaient permis : de beaux duels qui ne s’arrêteraient
pas au premier sang versé mais iraient jusqu’aux tripes à l’air, voilà qui dégagerait
les bancs de la XVIIe Correctionnelle, les écrans de télévision et
les colonnes de nos hebdomadaires.
Louÿs. Jean-Paul Goujon, Dossier secret Pierre Louÿs-Marie de Régnier
(Christian Bourgois, 2002, 189 p., 20 €).
Avec Marie de Heredia (1875-1963), deuxième fille du poète d’origine cubaine
(entré triomphalement à l’Académie française en 1895), devenue « de
Régnier » par un étrange mariage avec le poète non moins en vue Henri de
Régnier, on se demande à combien on joue ou a joué. Et il n’y a pas dans toute
cette affaire qu’une histoire de correspondances croisées, même si c’est cette
histoire que Jean-Paul Goujon, après les travaux de Robert Fleury (auquel il
rend un plus que juste hommage), s’est employé patiemment à reconstituer. Le
chantage, hautement pratiqué par celle qui se qualifie elle-même
d’« inconstante », se poursuivra encore après la mort de Louÿs,
venant de sa dernière héritière... Pour un Louÿs qui se méfiait du mariage ou
même du simple « collage » comme de la peste ! Il ne nous reste qu’à
rendre grâce, avec notre auteur, à Pascal Pia et à Thierry Bodin qui, à trois
quarts de siècles de distance, ont eu l’heureuse fortune de pouvoir sauver ce
« dossier secret » (texte et photographies) du bûcher. Précisons pour
les plus curieux : ces plus que précieuses photographies ont été déposées à la
Bibliothèque de l’Arsenal, dans le fonds Robert Fleury.
Mère. « Ma
chère Maman ». De Baudelaire à Saint-Exupéry, des lettres d’écrivains
(Gallimard, 2002, 114 p., 2 €).
On pourrait adresser bien des reproches à ce petit volume, recueil de lettres
d’écrivains illustres à leur maman. S’interroger sur la sélection des lettres
(par qui ?) comme sur celle des écrivains (Baudelaire, Flaubert, James,
Gide, Proust, Cocteau, Faulkner, Hemingway, Saint-Exupéry – où sont les
dames ?), critiquer les notices biographiques ineptes que ne rachète pas
la quasi-absence de notes, et même s’indigner de l’encart publicitaire qui, à
la fin de chaque section, dresse la liste des ouvrages du même auteur
disponibles en Folio, confirmant ainsi la vocation de cette collection à
« deux euros » : l’exploitation commerciale du fonds Gallimard.
À quoi bon ? Cette anthologie bon marché ne sera pas inutile à qui
travaille sur l’épistolaire, au programme dans les lycées. À parcourir pour les
déclarations d’amour, ou de haine, ou des deux, dont celle-ci de Baudelaire à
sa mère : « je suis convaincu que l’un de nous deux tuera l’autre, et
que finalement nous nous tuerons réciproquement. »
Milhaud.
Madeleine Milhaud, Mon XXe
siècle. Propos recueillis par Mildred Clary (Bleu nuit, 2002, 144 p., 20 €).
Témoignage émouvant de la plus que fidèle épouse de Darius Milhaud, laquelle,
née en 1902 et aujourd’hui centenaire, peut se faire fort de répéter le célèbre
incipit de Victor Hugo « Ce
siècle avait deux ans... » On revit, de l’intérieur, la non moins longue
carrière de cet incorrigible compositeur, qui, de 1910 à 1968, malgré les aléas
des guerres, de l’exil forcé aux États-Unis, n’aura cessé de livrer quatuors,
concertos, symphonies, cantates, opéras, sans compter les œuvres de
circonstance (pour un mariage, un anniversaire, pour le cinéma). « Tant
qu’il y a de l’encre dans mon stylo, disait-il, ça va ! » C’est toute
une partie de l’histoire de l’avant-garde artistique que Madeleine Milhaud nous
fait en même temps revivre, avec de très fins portraits de Satie, de Cocteau,
de Jean Wiener, de Fernand Léger, de Strawinsky. Mais – car il y a un
« hic » – des entretiens radiophoniques peuvent-ils à eux seuls
constituer un livre ? On vous livre tout cela « brut de décoffrage »,
vous n’avez donc même plus la chaleur de la voix. L’interviouveuse n’a pas jugé
utile d’apporter les précisions de dates, de circonstances, de lieux qui se
seraient imposées. Alors, si vous n’êtes pas déjà au parfum...
Minet. Pierre Minet, En mal d’aurore. Journal 1932-1975. Édition, préface et notes de
Patrick Krémer (Bois d’Orion, 2001,
444 p., 29,50 €).
Ce compagnon de route du Grand Jeu se présente ici comme un exemple introverti
de la bohême du Quartier latin. Pour ce tempérament ultra-sensible, tout est
littérature. Il lit, écrit, et se lit dans son journal, plus qu’il ne vit,
encore qu’il soit question, en arrière-fond, d’une liaison hétérosexuelle
complexe. Au début du journal, il est atteint d’une des maladies du siècle (la
tuberculose) et, à la fin, il subit une opération qui le laisse sans voix mais
ne l’empêche pas d’écrire. Sa continuelle auto-fustigation peut lasser à la
longue, mais il sait se servir de sa plume non moins que de sa discipline. Et
l’on rencontre, au détour d’une page, des portraits lucides, pathétiques ou cruels
des grands hommes qu’il a rencontrés. On retiendra celui de Roger
Gilbert-Lecomte – ou les derniers jours d’un junkie sous l’Occupation –, celui
d’Antonin Artaud dans le rôle du fou du village (Saint-Germain-des-Prés), celui
peu reluisant d’Arthur Adamov, mais aussi ceux de Jouhandeau, Limbour, Gide,
Paulhan et d’une nuée d’autres écrivains grands et petits, ces derniers n’étant
pas les moins pittoresques. L’ouvrage est matériellement bien présenté. Les
notes pieuses du présentateur rompent la continuité du journal. Elles sont
souvent sommaires et parfois inutiles (« Je relève si peu de La Défaite que mon prochain ouvrage
s’appellera : En mal d’Aurore »
est ainsi commenté dans une note : « On aura entendu l’allusion à
Maldoror »). L’index, en revanche, est bien commode et rendra service aux
lecteurs pressés. Ce livre est un intéressant document sur l’histoire
littéraire du milieu du XXe siècle, mais limitée à un quartier de
Paris et vue du petit bout de la lorgnette, comme à travers un brouillard
grisâtre.
Musique. Déodat de
Séverac, La Musique et les lettres, correspondance
rassemblée et annotée par Pierre Guillot (Mardaga, Liège, 2002, 444 p., 35
€). Les amateurs
trouveront sans doute à glaner sur le mouvement artistique de la Belle Époque
dans cette correspondance du musicien Déodat de Séverac (adressée
principalement à des membres de sa famille), lequel n’avait malheureusement pas
la fantaisie épistolière de son collègue Chabrier. Les spécialistes
d’Apollinaire liront avec intérêt une lettre de Séverac à Ricardo Vines du 16
avril 1909 : « Mon ami Apollinaire veut faire une conférence suivie
d’un concert au Salon des Indépendants consacré
à mes œuvres. Pourrais-tu y jouer ? […] Si cela t’est impossible préviens
m’en dès cette lettre reçue, Apollinaire ayant besoin d’être fixé tout de suite
pour faire imprimer les programmes. » Quant aux spécialistes de
Lautréamont, ils iront droit à l’index des noms cités pour se reporter aux
pages correspondant aux six d’Avezac de Castéra que mentionne ledit index. Le rassembleur
et l’annotateur des lettres de Séverac est Pierre Guillot ; les précisions
qu’il apporte à la suite de chaque lettre sont de première utilité. Pas de
fausse note.
Pagnol. Thierry Dehayes,
Marcel Pagnol. Lieux de vie, lieux de
création (Édisud, 2002, 143 p., 17 €).
Sympathique et vite lu, un parcours de l’itinéraire biographique et
géographique de Pagnol. Jacqueline Pagnol, qui vécut trente ans dans l’intimité
de l’auteur des Souvenirs d’enfance,
donne son témoignage sur divers sujets, dont certains peuvent effectivement
ressortir de sa compétence. Cartes postales noir et blanc d’autrefois et
photographies contemporaines en couleur constituent l’iconographie, point fort
du volume.
Pamphlet. Jean-Marie Le
Hénand, La Marmite littéraire
(Éditions de la Mouette bleue, 2002, 204 p., s.p.m.). Curieuse diatribe contre
les coulisses de l’édition et de la critique, où bien des gens en prennent pour
leur grade. D’abord, les attachées de presse (féminin pluriel oblige)
« qui ne lisent jamais le moindre livre, afin de ne pas s’encombrer le
cerveau » (!) ; puis les directeurs de collection « qui ne
dirigent pas grand’chose, sauf, bien entendu, leur carrière » (!). Une
place de choix est réservée aux « ténors médiatiques » du genre
Sollers ou Beigbeider, le premier découvrant « chaque semaine, avec
émerveillement, dans Le Monde des livres
, des génies inconnus nommés Watteau, Casanova, Rimbaud ou Mme de
Sévigné », le second « faisant des pieds et des mains pour occuper
jour et nuit, avec ses yeux globuleux, micros et caméras ». Catherine
Millet : « Du bidon complet, fabriqué par une bonne bourgeoise
placide et qui a réussi à passer pour un "authentique témoignage sur la
sexualité féminine" ». Comme dirait l’autre, c’est le Pont-Neuf : tout le
monde y passe.
Picasso.
Georges Tabaraud, Mes années Picasso (Plon,
2002, 233 p., 19 €).
Curieux livre. Interview, plus ou moins préalablement rédigé, d’un journaliste,
Georges Tabaraud, par un autre journaliste, Michel Cardoze. De ces deux hommes
de plume, militants communistes, donc « bien placés », on attend
qu’ils nous fassent mieux comprendre le parcours militant de Picasso et nous
éclairent, le recul historique aidant, sur les différends qui ont pu opposer le
peintre de Guernica, du Charnier, de La Guerre et la paix, sinon au Parti communiste français, du moins
à certains de ses hauts membres, dont Aragon, pour ne pas le citer. Mais le
soleil du Midi a manifestement écrasé tous les contrastes : on ne parle
même pas de lutte pour l’hégémonie – ça, c’est du Gramsci –, on rabote toutes
les aspérités, qu’il sÀagisse de rivalités artistiques, politiques ou même
sentimentales. Reste le récit d’une amitié, incontestable, avec deux ou trois
anecdotes, il est vrai, fort piquantes : la bouteille d’absinthe du père
Frédé, la votation de Bâle, et la mystification montée par Pablo aux dépens de
Truman. Peut-être en apprendra-t-on plus avec l’ouvrage de Gertje Uttey (Picasso, the Communist years, Yale, 2000), ici cité, mais sans
davantage de commentaires.
Poésie. Alain Jouffroy, Anthologie de la poésie française à la
première personne du singulier (Jean-Paul Bertrand, 2002, 310 p., 23 €). Dans une
préface brève, elliptique dans certains raccourcis, Alain Jouffroy s’interroge
sur le « je » des poètes, mot commun à tous et en même temps forme
d’un langage intime, « unique en plusieurs », selon la formule de
Saint-Pol-Roux qu’il cite, « je » qui ne serait plus subjectif ni
vraiment « un autre », mais « personne », c’est-à-dire tout
le monde. L’anthologie comporte cent huit textes, d’un anonyme à Dudouit, en
passant par Villon, Hugo, Baudelaire aussi bien que Scarron, Sponde ou
Forneret. Ils se répartissent, non sans quelque arbitraire, en « règle du
je », « je du cirque », « je de prince », « je de
hasard », mais ne relèvent en rien d’un jeu : ils
« interpellent », comme on dit, et provoquent le questionnement
fondamental sur les moyens et les fins de la poésie. Une anthologie qui
dérange, on ne s’en plaindra pas…
Presse. Serge Bénard, Les Mots de la presse écrite (Belin,
2002, 390 p., 13,70 €).
L’auteur, journaliste de métier, s’est fait lexicographe pour composer ce
glossaire du vocabulaire de la presse écrite qui paraît dans une collection
consacrée au « français retrouvé ». Pour documenter son répertoire de
mots désuets et des néologismes les plus récemment forgés, Serge Bénard a
truffé ses notices d’anecdotes qui se laissent savourer avec le même plaisir
que celui pris dans la solitude du petit matin, devant un café trop chaud,
quand la seule lecture à portée de main est un journal vieux de trois mois qui
a servi la veille à contenir des haricots verts.
Proust (I). Marcel Proust, Un amour de Swann, édition présentée par
Mireille Paturel (GF Flammarion,
2002, 340 p., 4,50 €).
Comme le veut cette
collection à usage pédagogique, Mireille Paturel fournit au texte de Proust la
copieuse escorte d’une chronologie, d’une présentation, de notes, d’un
« dossier » et d’une bibliographie, avec l’ajout, fort nécessaire,
d’un lexique génétique. C’est en effet le cadre de référence de la critique
génétique qui occupe ici l’essentiel du terrain. Le dossier, fort bien fait,
détaille les manuscrits et leurs mystères, avec une technicité qui ne sera
peut-être pas de tout repos pour le lycéen ou l’étudiant, lequel devra
disserter sur la sonate de Vinteuil ou la délicate question des catleyas. Les
notes, en revanche, insistent beaucoup sur les éclaircissements linguistiques
et les précisions historico-culturelles. On s’amusera de voir que le mot
« névropathe » a droit à une note tandis que « moleskine »,
utilisé pour décrire le matériau des couvertures des carnets de Proust, n’est
nulle part commenté. Ne s’agit-il pas pourtant de quelque chose d’aussi
étranger au jeune lecteur d’aujourd’hui que les bizarres façons fin-de-siècle
de s’arranger de la sexualité ? L’évidence (aux yeux de l’éditrice) de la
méthode génétique fait du dossier un document infiniment moins lisible que le
roman lui-même (malgré le lexique, utile). Comme d’habitude devant les éditions
savantes, tout en respectant, on hésite : le lecteur qui s’initie pour la
première fois à Proust en sortira-t-il plus éclairé et plus sensible à l’œuvre
?
Proust (II). Edmund White, Marcel Proust (Fides, 2002, 190 p.,
15 €). Pour qui
est rebuté par l’épaisseur des dernières biographies de l’auteur de La Recherche, un parcours, en moins de
deux cents pages, de la vie et de l’œuvre de Proust, avec une large part
accordée à la sexualité de l’écrivain. Le Tadié pour lecteur pressé.
Rimbaud. Gilbert
Coustaury, Aphinar (Nicolas Philippe,
2002, 322 p., 16,50 €).
Essai pourfendeur sur les exégètes du poète des Illuminations. Sympathique mais un peu épais, d’une véhémence
gentiment puérile – du genre retenez-moi-ou-je-fais-un-malheur –, très
pisse-copie de Libé en folie
(« En ce sale Choa, il n’est pas d’autre choix. Qu’elle aille se faire
foutre sur quelque boutre par quelque bougre », « renard ?
renaître en art ? », « la route est amère… La route est ta
mère », « Paul Demeny, habitant de Douai peu doué »). Quelques
perles : telle édition de l’œuvre de Rimbaud est « magistrale –
quinze enseignants sur dix-neuf collaborateurs », « Vitalie Rimbaud,
petite Cassandre, s’empressa de mourir à 17 ans d’une synovite pour prévenir
son voyant de frère ». L’auteur en veut aux universitaires, ouh !
c’est rien que de le dire : « Pauvre Jean-Luc Steinmetz annotant Mes Petites Amoureuses in Œuvre-Vie. Il a tout faux. Et il copie. […] Toutes ces notes reprennent
celles de Suzanne Bernard sans la nommer. On croit rêver ! Ces gens-là
enseignent ! Ils déposent en Classiques Garnier leurs petites notes
indistinctes sur Rimbaud » ; Marc Ascione « s’emmêlant les
pinceaux dans l’axone » ; Louis Forestier « compilant calembredaines
et incongruités des prédécesseurs », etc. S’il déteste apparemment les
professeurs de faculté, Gilbert Coustaury n’aime pas davantage les grands
éditeurs et l’exprime sans ambages (Gallimard est une « boîte dont la
réputation tient au rachat des auteurs que ses concurrents surent découvrir »).
Ce faisant, il s’expose au soupçon d’être aigri de n’être point universitaire
et surtout à celui de ressentir quelque rancœur du refus de son poussif Aphinar par les principales maisons
d’édition.
Rolland. Bernard
Duchatelet, Romain Rolland tel qu’en
lui-même (Albin Michel, 2002, 444 p., 22,90 €). Comment ne pas regretter
l’effacement de Romain Rolland aujourd’hui, la disparition à peu près totale de
ses œuvres des librairies ? Bernard Duchatelet, qui lui a déjà consacré de
considérables travaux, publie aujourd’hui une somme bienvenue. La première
difficulté qu’il rencontre tient au nombre des écrits autobiographiques de
l’auteur, sans compter son Journal et ses très abondantes
correspondances : le risque est grand pour le biographe de se muer en
simple copiste… Bernard Duchatelet nous donne une synthèse qui sera utile à
tous les amateurs de Romain Rolland, mais il déçoit sur certains points. On
soupçonne qu’il a été contraint par l’éditeur à ne pas dépasser les quatre
cents pages, ce qui est manifestement insuffisant et le condamne souvent à
rester allusif et trop rapide. Le récit du voyage en Espagne de 1907 se réduit
par exemple à onze noms de villes (« Puis, c’est Cordoue, Séville, Cadix,
Algésiras, d’où ils reviennent ensemble à Grenade, et regagnent, de nouveau,
Madrid en passant par Tolède… »). Ou lorsque Rolland se passionne pour un
musicien italien contemporain, Lorenzo Perosi, en qui il voit un nouveau
Mozart, rien ne nous renseigne sur sa musique, et sitôt apparu, Perosi
disparaît sans que soit expliqué cet enthousiasme. Dans un autre domaine, rien
n’est dit de la participation de Picasso à la production du Quatorze juillet en 1936 : la
rencontre de Rolland avec la modernité, c’était pourtant intéressant ! Le livre déçoit aussi par son peu de
curiosité : on attend des interrogations sur la solitude esthétique de
Rolland, particulièrement dans sa jeunesse (pouvait-il à ce point ignorer la
poésie, en particulier l’exemple de Mallarmé, lui qui était à la recherche de
grandes figures ?). Sur l’antisémitisme qui saisit un temps Rolland, et
qui lui ressemble si peu ; ou encore sur la sexualité : tant d’amours
chastes, reléguées dans l’amitié, et ce curieux ratage du premier mariage (sa
femme tombant malade au début du voyage de noces, « l’amoureux se muant en
infirmier » – le couple ne s’en est jamais remis). Sur tous ces
points, jamais Bernard Duchatelet ne paraît s’interroger. Si ce volume n’est
pas la biographie définitive dont on pouvait rêver, c’est du moins un volume
solide qui permettra à de nouveaux lecteurs de prendre contact avec Romain
Rolland et la réelle noblesse de son esprit.
Romantisme. Michel Le Bris, Le Défi romantique (Flammarion, 2002,
476 p., 21 €).
Ce livre n’est pas une nouveauté absolue. Il s’agit, comme on le dit pour les
disques, du « rhabillage » du Journal
du Romantisme, publié en son temps par Albert Skira dans sa collection. Le
charme du livre tenait en grande partie à sa somptueuse illustration,
inévitablement réduite et affaiblie dans cette nouvelle édition. Mais la
couverture est encore superbe : elle reproduit le tableau de Caspar David
Friedrich, En bateau (1818) qui, sans
houle, sans ouragans, ouvre sur un infini lumineux – image suggestive de ce que
le Romantisme a de plus réconfortant et peut-être aussi de moins dévalué. La
part reste belle, dans le texte, à la peinture, et à cet égard, le livre reste
précieux, d’autant plus suggestif qu’il est soutenu par une pensée
philosophique sans spéculations abstraites. Il va au cœur des œuvres,
accomplissant une manière de Voyage dans
le bleu de Ludwig Tieck, défini comme « l’inventeur du paysage en
littérature, mais d’un paysage saisi dans ces états suspendus entre chair et
songe quand il se confond avec l’âme qui les contemple ». Les références à
la musique sont plus rares, mais toujours fines (par exemple au sujet des Phantasiestücke op. 88 de Schumann,
chef-d’œuvre moins fréquenté que les autres Phantasiestücke
op. 12 et op. 111). La référence à E.T.A. Hoffmann va de soi, mais,
approfondie, elle aurait renforcé le propos de l’auteur et illustré ce défi que
la littérature lance aux autres arts et que le Romantisme, surtout le
Romantisme allemand, a parfaitement su relever. Le comparatiste sera ravi de
cet ouvrage. Le spécialiste de littérature française le sera moins, trouvant la
part faite à nos écrivains bien minces, relevant des coquilles fâcheuses (Jean Shogar pour Jean Sbogar). La bibliographie a un peu vieilli. Bref, malgré
l’avant-propos de cette nouvelle édition, l’ouvrage conserve quelques rides
qu’il eût été facile d’effacer.
Saint-Exupéry. Geneviève Le
Hir, Saint-Exupéry ou la force des
images, préface de Michel Autrand (Imago,
2002, 305 p., 22 €).
Dans cet ouvrage sérieux, on regrettera en premier lieu le peu de clarté du
titre : que signifie donc la « force des images » ? Quelle
est-elle ? Comment la mesurer ? Passons outre à ce qui restera
finalement sans réponse pour nous plonger dans l’introduction de Geneviève Le
Hir : celle-ci y précise qu’elle analyse la « démarche
symbolique » de Saint-Exupéry, c’est-à-dire la construction des images et
des symboles dans son œuvre et ce qu’il dit du symbole. C’est ainsi faire de
Saint-Ex un poète, ce qu’affirme explicitement son dernier chapitre,
« L’"Art poétique" de Saint-Exupéry ». Mais il est
difficile, dans la densité de cet ouvrage, de déterminer les images ou les
symboles les plus importants dans son œuvre : est-ce donc l’avion ?
Plus loin, l’auteur passe de l’analyse des images – qu’elle replace dans un jeu
d’échos en se référant de façon très précise à toute l’œuvre de Saint-Exupéry –
à celle des signes, se faisant sémioticienne, voire philosophe. Le lecteur s’y
perd : la dernière partie, consacrée au langage, entérine sa démission.
Comment dissocier création poétique par l’image et analyse du langage ?
Reste la richesse des micro-analyses et des rapprochements d’images et de mots,
internes à l’œuvre ou intertextuels.
Sainte-Beuve. Wolf Lepenies, Sainte-Beuve au seuil de la modernité (Gallimard,
2002, 518 p., 25,90 €).
S’il est des livres qui détournent de lire, il en est heureusement dont, en
revanche, le bonheur communicatif ranime nos facultés. En voici un venu
d’Outre-Rhin, traduit par Jeanne Etoré et Bernard Lortholary. Grand lecteur
devant l’éternel, Sainte-Beuve méritait un grand lecteur comme Lepenies
(sociologue naguère enseignant au Collège de France) pour nous faire regretter
l’inexistence d’un CD-Rom apte à contenir, sans alourdir nos planches, les
seize gros volumes des Causeries du
Lundi, les treize tomes des Nouveaux
Lundis, etc. – bref tout ce qui manque en librairie courante de cette
véritable mine d’érudition aimable que constitue l’œuvre du grand lundiste.
Voltaire jouit de ce mode numérique léger : à quand Diderot, Bayle,
Sainte-Beuve, auteurs dignes entre tous d’une consultation hypertexte, car
débordants de sens par quelque mot qu’on les avise ? En attendant, ce
livre fournit une synthèse foisonnante des recherches d’un critique et d’un
historien à la mesure des Balzac et des Hugo qu’il côtoya, parfois non sans
aigreurs, mais sans que « ses haines » personnelles, sagement mises à
part dans un cahier, obnubilassent jamais longtemps la clarté de son jugement.
Le sous-titre français, Au seuil de la
modernité, suggère un plongeur prudent, tâtant l’eau avant de se
mouiller ; il trahit l’allemand, auf
der Schwelle zur Moderne, lequel résume mieux le sentiment de Lepenies d’un
critique idéalement placé pour apprécier équitablement l’antique et le moderne,
résoudre le conflit toujours réactivé entre eux par la pensée molle. À
l’historien, celui de Port-Royal, Lepenies consacre un chapitre de 80 pages,
excellent résumé de ce trio de Pléiades. Chez le critique, il relève le maître mot (celui qui frappe par la
fréquence de son emploi) « vengeance » – signe éclatant de la
dramaturgie d’un contemporain de Monte-Cristo. Quant à son labeur quotidien, il
note : « Le travail du critique devenait de plus en plus ardu en
cette époque où l’on avait de plus en plus de livres et de moins en moins de
temps pour lire : la postérité, de plus en plus, me paraît ressembler à un
voyageur pressé qui fait sa malle et ne peut y faire entrer qu’un petit nombre
de volumes choisis. Critique, qui avez l’honneur d’être pour la postérité du
moment un nomenclateur, un secrétaire, et s’il se peut, un bibliothécaire de
confiance, dites-lui bien vite le titre de ces volumes qui méritent que l’on
s’en souvienne et qu’on les lise ; hâtez-vous, le convoi s’apprête, déjà
la machine chauffe, la vapeur fume, notre voyageur n’a qu’un instant. » À
l’ère du TGV, les choses n’ont fait que s’aggraver… Retiens au moins ce titre,
voyageur : le Sainte-Beuve de
Lepenies !
Sand. Anne Chevereau, Alexandre Manceau, le dernier amour de
George Sand. Biographie (Christian Pirot, 2002, 224 p., 20 €). On
connaît les amants célèbres de George Sand (Jules Sandeau, Musset, Chopin,
l’avocat Michel de Bourges) ; on connaissait mal la relation qu’elle
entretint, de 1850 à 1865, avec l’artiste graveur Alexandre Manceau, son cadet
de treize ans. La biographie que lui consacre la Présidente des Amis de George
Sand est un récit honnête, parfois un peu répétitif, dont les sources
essentielles sont la correspondance et les agendas de la romancière. Premières
années à Nohant : vie quotidienne laborieuse – Manceau crée, mais lui sert
aussi de secrétaire, la déchargeant encore des problèmes de la vie courante –
et existence faite de loisirs partagés, dont la dominante est l’activité
théâtrale. En 1864, à la suite du conflit entre l’amant et Maurice Sand, le
fils bien-aimé, le couple se réfugie à Paris et dans une villa à Palaiseau,
jusqu’à la mort de Manceau, prématurée et douloureuse si l’on en juge par cette
notation, sur l’agenda de George Sand, à la date du 23 août 1865 :
« …Toi qui m’as aimée, sois tranquille, ta part est impérissable. »
Sarah Bernhardt. Michel
Peyramaure, La Divine. Le roman de Sarah
Bernhardt (Robert Laffont, 2002, 480 p., 21,20 €). La quatrième de couverture
rappelle, sans craindre le ridicule, que la vie de Sarah Bernhardt est « romanesque ». Pour ce
faire, l’auteur appelle à la barre – de façon alternée et répétitive –
différents témoins. Des proches, certes, mais aussi Marie Colombier, dont le
pamphlet Sarah Barnum, écrit avec la
plume magnanime de Paul Bonnetain, demeure peu crédible. Un roman-fleuve pour
les kiosques de gare.
Sarraute. Arnaud Rykner, Nathalie Sarraute (Le Seuil, 2002,
238 p., 23 €).
Ce livre est la réédition d’une étude de 1991, revue, complétée (bibliographie
et index) et augmentée d’un chapitre, le dernier, intitulé
« Visions ». On se réjouira de cette réédition. Nathalie Sarraute a
gagné son public ; sa réputation d’auteur difficile recule. Cet ouvrage,
qui y a contribué, bénéficie de la parfaite connaissance de l’œuvre mais aussi
de la compétence de son auteur en matière théâtrale, qui nourrit le répertoire
des mises en scène, la filmographie et la riche dernière partie. Comment
commenter l’œuvre d’un auteur comme Sarraute, qui a si pertinemment développé
ses propres analyses ? Comment le faire de son vivant, sous son regard,
guidé, quoi qu’on en pense, par ses paroles, discrètes mais fermes, sachant
qu’elle en sera le premier lecteur ? Le propos de la collection est
l’explicitation de l’œuvre : l’étude s’y applique. Mais comment faire, en
ce cas, la distinction entre le déploiement des principes mêmes de l’œuvre,
souvent explicités par l’auteur, et une lecture critique, distanciée ?
Tout est juste dans l’analyse proposée, tout est fidèle à l’œuvre, trop
peut-être (voir les très longues citations). On suit avec intérêt les
développements sur le tropisme, sur les fictions dialogiques, sur les mises en
scène internes, mais la lecture en reflet laisse bien des questions en suspens,
que soulève pourtant l’entretien avec Sarraute reproduit à la fin : les
conditions de travail, les brouillons, les méthodes de l’écrivain, ses premiers
pas vers la publication, ses relations avec Les
Temps modernes, sa représentation de ses propres personnages…
Sciences sociales. Pierre Lassave, Sciences sociales et littérature (PUF,
2002, 243 p., 25,50 €).
Les sociologues
n’ont pas la réputation de faire dans la légèreté stylistique. Pierre Lassave,
spécialiste de la recherche urbaine, a été à bonne école, et le lecteur doit
s’attendre à un parcours difficile dans un maquis touffu où les idées sont
nombreuses et plus encore les thèmes abordés et les textes commentés. La table
des matières, peu explicite, ne rend pas tout à fait compte de la multiplicité
quelque peu erratique des références qui y défilent. Il en ressort que sciences
sociales et littérature entretiennent des rapports compliqués, très
compliqués ! On rencontrera, au fil des chapitres, des dissertations sur
force sociologues, avec des développements plus considérables sur Michel
Leiris, Louis Chevalier ou Jean Duvignaud. Jeanne d’Arc, qui n’était ni sociologue
ni écrivain, a droit à une place de choix, ce qui peut surprendre, mais
s’explique parce que l’auteur s’interroge aussi sur les relations entre
science, roman et mythe. Le « mythe johannique », particulièrement
riche, lui fournit un matériau privilégié – d’où un curieux tableau
« multichronologique », auquel ont droit également le Vendredi de Tournier et Les Misérables de Hugo. Tout cela est
assez vertigineux et bourré de références extrêmement variées (voir l’index) et
l’on finit par se demander, perplexe, si l’ouvrage n’aurait pas gagné à plus de
sobriété. Il avait un bon modèle dans Un
Cœur simple, le conte de Flaubert qu’il attribue à Maupassant.
Simenon. Francis
Lacassin, Conversation avec Simenon (Éditions
du Rocher, 2002, 178 p., 14 €).
Que les amateurs ne manquent surtout
pas cette version « corrigée et augmentée » (mais démunie de ses
illustrations) de l’album paru aux éditions de la Sirène en 1990. Elle
synthétise le contenu de l’ensemble des entrevues que Lacassin, présenté par Gilbert
Sigaux à Simenon en 1969, eut avec lui jusqu’à ses dernières années. Simenon,
qui, aux questions banales, opposait des réponses invariables, se réjouissait
de pouvoir deviser vraiment avec ce véritable connaisseur de toute son œuvre,
et il s’ouvre à lui avec un plaisir que Lacassin nous fait partager. Curieux de
tout ce que les lecteurs attentifs pouvaient lui apprendre de lui-même, et par
ailleurs grand liseur d’ouvrages spécialisés, Simenon avait en haine Napoléon.
Pourquoi ? Parce que son code, longtemps en vigueur, interdisait aux
étudiants de prendre pour sujet de thèse un auteur vivant. Par ce tour pendable
du Corse codificateur, le père de Maigret eut loisir de lire abondance de
thèses françaises sur Camus (dont il n’avait cure), mais aucune sur lui-même.
Simon. Metka Zupancic, Lectures de Claude Simon, préface de
Martine Léonard (Éditions du Gref, 2002, 316 p., s.p.m.). Cette analyse
poussée de Claude Simon est composée de deux travaux universitaires : une
thèse de troisième cycle rédigée entre 1975 et 1977 au sujet de Triptyque et une thèse de doctorat
soutenue en 1988 sur Les Géorgiques.
Ceci explique le découpage du livre en deux grandes parties et l’évolution des
méthodes d’approche utilisées : aux recherches de type sémiotique et
structuraliste de la première partie répondent les considérations plus marquées
par les travaux de Todorov et Kristeva sur Bakhtine et la polyphonie, mais
aussi les travaux moins connus d’Elisabeth Sewel dans The Orphic Voice (1960). Cette dernière lui permet d’analyser les
passages continus, dans le texte simonien, de la musique vers la peinture, les
mathématiques, la danse, mais aussi différentes formes de rituels. L’auteur
conclut à la présence, dans les œuvres de Simon, d’une pensée de type
« orphique », trahissant une vision globalisante, de forme
structurale, imaginaire et intertextuelle, la tradition mythologique permettant
de dégager une vision holistique fortement présente dans son écriture, des jeux
de renvois et d’analogies continuels qu’éclaire la pensée orphique.
Souvenirs. Maxime du Camp, Souvenirs littéraires. Flaubert, Fromentin,
Gautier, Musset, Nerval, Sand, préface de Michel Chaillou (Complexe, 2002,
286 p., 8,90 €).
Réédition de ces souvenirs parus initialement en 1882-1883. Leur lecture fait
souscrire à cette question que pose Michel Chaillou dans sa préface :
« Maxime du Camp vit-il jamais la lanterne accrochée aux
choses ? » Mais cette lanterne nous fait découvrir des côtés bien
piquants de la ménagerie littéraire de son temps.
Stendhal (I). Stendhal, Lucien Leuwen, édition d’Anne-Marie
Meininger (Folio classique, 2002, 930 p., s.p.m.). Il n’est sans doute pas
simple d’offrir au grand public un texte fragmentaire et inachevé comme Lucien Leuwen. Anne-Marie Meininger a
choisi le droit d’inventaire à l’égard des éditions de référence de Debraye ou
Martineau, tout en optant pour une annotation endogène (eh ! oui), qui
préfère renvoyer à des fragments de Stendhal plutôt qu’à la glose critique,
sans négliger les nécessaires éclairages d’actualité. Folio
« classique » oblige, on ne lésine pas : avec ses 750 pages de
Stendhal incluant les trois préfaces, ses 160 pages d’appareil critique (notes,
index, bio- et bibliographie), chapeautées de quatorze pages d’Alain, ce petit
pavé vous prend un petit air de tranche napolitaine à dévorer sur les pistes
pour ceux qui y sont déjà.
Stendhal (II). Ali Abassi, Stendhal hybride : poétique du désordre
et de la transgression dans Le Rouge et le noir et La Chartreuse de Parme (L’Harmattan, 2002, 222 p., 18,30 €). À moins de vouloir vérifier que,
dans Le Rouge et le Noir, « la prépondérance des valeurs du contraste : rouge/noir ne suppose
pas une propension à la monochromie, mais bien une prédilection pour une
polychromie réduite à ses termes fondamentaux », on évitera sans grande
difficulté l’essai d’Ali Abassi, caricature plutôt pathétique de la
terminologie postmoderne, que sa maladroite prétention (l’auteur ne propose pas
des études mais des « lectographies » pour rendre compte de la
réalité « chaologique » des romans beyliens), et ses manquements aux
règles les plus élémentaires de la grammaire et de l’orthographe rendent peu
pardonnable.
Suisse. Annales Benjamin Constant. 25. La Suisse
sensible (Champion, 2002, 392 p., 44,20 €).
Volumineux ensemble d’études sur un domaine peu fréquenté. On y apprend bien
des choses sur « le roman sentimental en Suisse romande » (M.
Dubois), « César Constant de Rebecque et le théâtre à Lausanne » (J.
Aguet), « la sensibilité dans le Journal de Lausanne de 1786 à 1798 »
(L. Saggiorato) ou « l’influence de Sterne et de Jane Austen » (V.
Cossy). Responsable de l’ensemble, Cl. Jacquier souligne que le développement
de cette « sensibilité » est largement dû au désir de rejeter
« la réputation de rusticité et de grossièreté » dont le pays était
affublé. Le prochain volume des Annales
reviendra, nous promet-on, à Constant lui-même, un peu délaissé ici.
Supervielle. Ricardo Paseyro,
Jules Supervielle, le forçat volontaire (Rocher,
2002, 246 p., 21 €).
« Les opinions que j’exprime ici n’engagent que moi », prévient
l’auteur dès la première page. Ricardo Paseyro, signataire de cette biographie
« autorisée » au dernier degré, n’est autre que le gendre de
Supervielle (la quatrième de couverture soutient que « nul n’était mieux
placé que son gendre » pour signer la première biographie du meilleur
poète que le milieu bancaire de Montevideo a donné à la littérature française).
Bien que les archives familiales aient été la principale source du biographe,
le résultat est peu convaincant. Trait révélateur, l’auteur tient à rappeler
qu’il a fallu les services d’un avocat de grand renom pour que les ayants droit
du poète réussissent à écarter des œuvres complètes dans la Pléiade les poèmes
reniés par Supervielle (heureusement que l’on n’applique pas ce principe à
l’œuvre de tous les poètes – que pourrions-nous lire de Rimbaud ?). Cette
polémique vaut au livre d’être chargé de diatribes contre « les épaisses
compilations à la manière stucturaliste […] une juteuse affaire et le summum du
chiqué » et « la simili-érudition des professeurs braconniers de
brouillons ». Le nom de Supervielle apparaît à peine dans la première
partie du livre, qui est un interminable historique de l’Uruguay (qu’importe au
lecteur le nombre d’habitants de chaque province uruguayenne au siècle
passé ?). Ricardo Paseyro se targue d’être lui aussi poète et d’avoir
fréquenté les mêmes milieux littéraires que Supervielle. On en est content pour
lui, et on ne peut que l’admirer de ne pas reculer devant des considérations
surannées sur la poésie et les poètes (« Les poètes précoces, Rimbaud,
Keats, Novalis, Leopardi, Pouchkine, sont des anomalies. Ils en payèrent le
prix fort soit en s’épuisant [sic], soit en mourant fort jeunes »).
Moralité : éditeurs, ne demandez pas à un gendre d’écrire la biographie de
son beau-père, même si ce dernier est un écrivain à la gloire vertigineusement
déclinante.
Théâtre. Patrice Pavis, Le Théâtre contemporain. Analyse des textes, de Sarraute à Vinaver (Nathan,
2002, 232 p., s.p.m.). Les gens de théâtre se sont donné beaucoup de mal depuis une génération
pour accréditer l’idée que l’important, c’est la scène et ce qui s’y passe
matériellement, que l’acteur et le metteur en scène, l’éclairagiste, etc., sont
l’essentiel et font que le théâtre n’est pas réductible à la littérature. Ils
n’ont pas tout à fait tort, bien sûr, même si certains en sont venus un peu
radicalement à écarter toute considération portant sur les textes, réduits à
faire de la figuration, quand ils subsistent. Patrice Pavis réagit à ce « scéno-centrisme »
et se met à la place, non pas du spectateur, mais du lecteur le plus
désarmé : celui qui n’a pas vu la pièce représentée et qui ne sait à peu
près rien de l’auteur, de ses œuvres, de ses idées. C’est pousser sans doute
loin l’exercice mais il faut bien donner une chance aux pièces modernes
d’exister aussi comme textes. Réparties entre 1982 et 1997, les œuvres étudiées
couvrent un large spectre de thèmes, de formes, de styles : des pièces de
Sarraute, Vinaver, Koltès, Minyana, Novarina, Durringer, Reza, Lagarce, Corman
sont tour à tour examinées à l’aide d’une méthodologie dérivée des théories de
la réception, d’Eco en particulier, qui s’efforce de faire une place aux
contraintes dramaturgiques inscrites dans les textes et qui transforment le
lecteur en « lectacteur ». Avec un souci didactique modeste, Patrice
Pavis se livre donc à des sortes d’explications de texte qui empruntent
largement à toutes les théories du marché. L’exercice est souvent intéressant,
parfois un peu vain, comme toutes les dissections qui s’attachent à des détails
sélectionnés pour tirer de plus larges enseignements. L’essentiel est ici que
la tentative ait lieu et que des textes soient en effet traités comme tels.
Dans une conclusion découpée de manière étrange (on a du mal à s’y retrouver
entre les A3, les 2.5, etc.), Patrice Pavis esquisse un relevé de
« quelques tendances » de la dramaturgie française contemporaine. Ses
remarques sur la préciosité, la rhétorique, l’acteur, l’écriture, etc., pour
être rapides, n’en ouvrent pas moins des pistes de réflexion utiles. Ce livre
est en soi un symptôme du retournement de situation qu’il analyse : la
conception du théâtre en France, aujourd’hui, n’est déjà plus ce qu’elle était
encore il y a quelques années. On peut en attendre des surprises.
Ventes. L’Argus du livre de collection 2002 :
ventes publiques juillet 2000-juin 2001 (Artprice, 2002, 924 p., 149 €). Dix-huitième édition de cet Argus composé à l’aide des catalogues de
livres passés en vente publique. Les prix sont encore indiqués en francs, mais
le lecteur de 2002 se souvient encore vaguement du taux de conversion de cette
vieille monnaie avec l’Heurot. Différents index en fin de volume :
provenances, éditeurs, illustrateurs, relieurs, thèmes (religion, société,
sciences, arts, belles-lettres, géographie, histoire, varia). Nos collègues de
la Chronique des ventes et des catalogues
en feront le meilleur usage.
Verhaeren. Émile Verhaeren,
De Baudelaire à Mallarmé, présentation
de Paul Gorceix (Complexe, 2002,
186 p., 8,90 €).
Tout le monde n’a pas eu la bonne fortune de rencontrer Huysmans, Villiers,
Verlaine ou Mallarmé. Surtout, tout le monde n’a pas aussitôt commenté leur
œuvre avec intelligence et discernement, comme l’a fait Verhaeren, guidé par
l’intuition plus que par le souci analytique, sans le « belgimatias »
raillé par certains critiques de l’époque. Son goût l’entraîne vers les
Symbolistes et l’éloigne des Parnassiens, qu’il discute néanmoins sans dédain.
Il sait aussi distinguer les poètes, ses compatriotes (Maeterlinck, Rodenbach),
qui inventent d’un seul coup une littérature belge en symbiose avec la
modernité française mais qui ne se confond pas pour autant avec elle. Les
textes, donnés à différentes revues du temps, sont souvent rapides, comme l’est
l’annotation du recueil. Paul Gorceix, qui a édité plusieurs anthologies
d’auteurs belges pour le même éditeur, donne une présentation sobre mais
succincte, qu’il aurait été utile d’accompagner d’une petite chronologie ainsi
que d’une bibliographie minimale. Il faut chercher pour comprendre d’où sortent
les notes de la fin, dues à André Fontaine – mais où et quand ? Nous avons
droit en revanche à une « discographie » quelque peu publicitaire
proposant un enregistrement de « 85 poèmes d’amour » de
Verhaeren pour la somme de 32,99 euros.
Yourcenar. Marguerite
Yourcenar, Portraits d’une voix.
Vingt-trois entretiens (1952-1987), textes réunis, présentés et annotés par
Maurice Delcroix (Gallimard, 2002, 459 p., 27,90 €). Texte de vingt-trois entretiens
avec différents interviouvairs, présentés et annotés par Maurice Delcroix. La
Grande Marguerite parle de sa vie, de son œuvre et de celle des autres, avec
quelques dérobades soutenues par un humour et un quant-à-soi très particuliers.
Elle s’exprime souvent en langue de bois, mais ce bois est de l’acajou. Malgré
son allure de fourre-tout, ce recueil constitue une très vivante introduction à
l’univers de Yourcenar.
Zola (I). Alain Pagès,
Owen Morgan, Guide Émile Zola (Ellipses,
2002, 542 p., 45 €) ;
Gérard Desquesses, Florence Clifford, Agenda
d’Émile Zola (1840-1902) (GD, 2002, 160 p., 31 €). Le premier volume est un guide
pour les visiteurs du monument Zola, qui est haut et large, avec quelques
pierres particulièrement bien travaillées. Ce guide est composé de trois
parties : Portraits d’un écrivain (origines
familiales, traits physiques et moraux, amours, voyages, mort, etc.), Catalogue littéraire (résumé de chaque
chapitre de tous les livres du maître, ses romans de jeunesse comme ceux du
cycle des Rougon-Macquart), Rayonnements
et métamorphoses (traductions, caricatures, pastiches, adaptations au
cinéma). Inutile d’insister sur la somme de connaissances que requiert la
rédaction d’un tel ouvrage de la part de ses auteurs, Alain Pagès et Owen Morgan
(alliance de l’Université française et de l’Université canadienne). Index des
noms de personnes, mais pas d’index des œuvres citées, ce qui est un peu
dommage. L’autre volume est un Agenda
Zola paru dans une collection qui compte déjà un Agenda Victor Hugo, un Agenda
Alexandre Dumas, un Agenda Jules
Verne, un Agenda La Fontaine, un Agenda Balzac. Ce nouvel agenda pour
2003, qui est fait pour la table et non pour la poche du veston, est à la
hauteur des précédents, avec une iconographie milliardaire : photographies,
tableaux peints, fac-similés d’autographes, affiches, caricatures, etc. Le
commentaire fait appel à des extraits de l’Émile
Zola raconté par sa fille de Denise Blond-Zola.
Zola (II). Jean Bedel, Zola assassiné (Flammarion, 2002, 216
p., 18 €).
Retour, avec quelques éléments neufs dans le dossier, sur l’assassinat présumé
de Zola. L’auteur divulgue les noms qu’il n’a pu donner lors de sa première
enquête, qui date d’un demi-siècle : son informateur s’appelait Pierre
Hacquin, et le boucheur de cheminée portait le patronyme prédestiné de
Buronfosse. Dans sa préface, Henri Mitterand reste prudent : « La
mort de Zola restera un des mystères de l’Histoire. […] l’hypothèse du crime a
beaucoup d’atouts pour elle. » Mais elle reste une hypothèse. L’assassinat
de Napoléon Ier aussi. Pour Louis XVI, heureusement, il y avait de
nombreux témoins.
[Matthias Alaguillaume, Patrick Besnier, Michel Braudeau, Claudine Brécourt-Villars, Pierre Brunel, François Caradec, Alain Chevrier, Michel Décaudin, Éric Dussert, Alexandre Gefen, Jean-Paul Goujon, Laurence Guellec, Jean-Louis Jeannelle, Vincent Laisney, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Jean-Paul Morel, Jacques Noizet, Michel Pierssens, Sandrine Raffin, Michèle Touret, Jean-Didier Wagneur, etc.]