En société
Artaud. Europe, n° 873-4, janvier-février 2002, Antonin Artaud (352 p., 18,30 €.). L’auteur des Cenci, demande en ouverture Évelyne
Grossman, « nous est-il devenu lisible, perceptible […] hors annexion
idéologique, hors canonisation […], hors répétition mimétique » ? La
vingtaine d’articles réunis ici, en écho à un précédent dossier spécial de la
revue (1984), montre la vigueur des lectures actuelles et incite à répondre par
l’affirmative à la question. À quelques rares exceptions, l’ensemble suscite en
effet un intérêt soutenu, avec notamment quatre lettres à Hartung et Picasso,
et un entretien où Derrida, l’un des lecteurs « considérables »
d’Artaud, si l’on en juge par l’impact de ses textes, revient sur ses
interventions (notamment la conférence du Moma qui paraît ces jours-ci) et
évoque l’évolution d’un dialogue difficile, mais non
« incompossible ». Europe
s’acquitte intelligemment de l’exercice imposé que constitue le témoignage des
créateurs contemporains, parce qu’au lieu de chercher à centrer le propos sur
Artaud lui-même, il nous est donné à saisir comment des pratiques singulières
en sont venues à le rencontrer, à la tangente, à partir de préoccupations
propres. Le cahier de portraits du poète proposé par le plasticien Ernest
Pignon-Ernest est ainsi replacé (E . Grossman) dans la pratique de l’art
de la rue proposé par le dessinateur, et dans le cadre de l’installation pour
laquelle ils furent conçus, à Ivry même : ce qu’on prenait pour une banale
représentation ou une citation s’avère le signe d’un dialogue théorique
profond. De la même façon, trois entretiens, avec Romeo Castellucci, André S.
Labarthe et Marc Chalosse, font entendre quelle part, ni centrale, ni
négligeable, ces trois démarches, respectivement théâtrale, cinématographique
et musicale, ont donnée récemment au poète. Il faut ajouter à cet ensemble un
article du metteur en scène Pierre-Antoine Villemaine, sur un théâtre conçu par
Artaud comme une « inertie qui marche ». Peu des autres textes
esquivent la difficulté, herméneutique, éthique ou esthétique, de la non-œuvre
d’Artaud, mais loin de ressasser certaine palinodie finalement stérile à ce
sujet, ils creusent le problème dans différentes directions. Ainsi Camille
Dumoulié, rappelant que le poète classait les critiques au rang des succubes
qui l’accablaient, paraît-il d’abord condamner rudement tout commentaire, par
quoi le sang vital de l’œuvre glisse aux égouts, via « les canaux et les
filtres de la pensée courante (anthropologie, sémiologie, narratologie,
psychanalyse […] structuralisme et marxisme) » ! Mais c’est pour
mieux proposer quelques règles d’une critique « vivifiante » :
lire « au pied de la lettre, de façon non métaphorique », repérer
l’humour, fuir l’apitoiement, etc., qui dénoncent avec justesse paresses intellectuelles
et poses vides. Nous retiendrons en particulier les contributions de Jacob
Rogozinski, qui tente une lecture non figurative des textes où Artaud se dit
déjà mort, Jonathan Pollock, qui montre la possibilité d’une réception ironique
des énoncés contradictoires, et Anne Tomiche, qui poursuit l’exploration
plurilingue des glossolalies, tandis que d’autres articles proposent des comparaisons
avec Beckett, Bataille, Jarry et le théoricien et dramaturge polonais
Witkiewicz. En marge de ce gros dossier, on a regretté de ne pas pouvoir
consulter le texte original en regard des poèmes adaptés de l’angais, de
l’allemand, etc., que la revue propose dans le cahier de création, mais on a
apprécié la traduction d’aphorismes de l’Italien Carlo Dossi (1849-1910) :
son présent ressemblait au nôtre puisqu’il note qu’« autrefois les romanciers
racontaient des histoires ; aujourd’hui, ils se racontent ».
Belgique. Le Mensuel littéraire et poétique, n°
301, 15 avril 2002 (cité Fontainas, B-1060 Bruxelles). Le Mensuel a dépassé le cap des 300 numéros, ce qui n’est pas rien.
Avec un tirage de 14 500 exemplaires, sans doute s’agit-il du seul périodique
capable de diffuser aussi largement les dernières nouvelles de la poésie. Où
trouve-t-on ailleurs les comptes rendus des derniers recueils parus ?
Parfois simples notes de lecture (mais c’est déjà beaucoup pour un genre oublié
des critiques), ces recensions peuvent aussi tendre vers l’étude plus
approfondie. Le numéro 301, par exemple, traite, en un paragraphe, d’un recueil
d’Anne-Marie Beeckman et, en une page très dense, de Demeurant de Titus-Carmel. Quelques romans sont également
commentés, pas de ceux dont sont pleins les grands journaux, tout comme
quelques livres d’art importants. Une moitié de la revue est consacrée à la
présentation d’écrivains qui font l’objet de séances au Théâtre-Poème de Bruxelles,
dont beaucoup de contemporains présents sur place pour l’occasion. Les
Bruxellois lettrés ou curieux n’ont pas à s’inquiéter de savoir où passer leurs
soirées : rien que pour le mois de mai, plus de vingt séances étaient
prévues.
BnF. Chroniques de la Bibliothèque nationale de France, n° 18,
mars-avril-mai 2002, Victor Hugo, Gustave
Le Gray. Les Chroniques de la BnF
prennent de plus en plus l’aspect d’un magazine : l’illustration est reine
et les textes souvent rapides. Ce numéro profite ainsi de l’exposition Le Gray
pour reproduire quelques-unes de ses photographies, dont une double-page
centrale occupée par La Flotte française
en rade de Cherbourg, admirable document de 1858. Départ oblige,
Jean-Pierre Angrémy a droit à une dernière interview (« je regrette de
partir maintenant ») accompagnée d’une photo soigneusement posée pour
projeter une image mêlant détermination hautaine et désinvolture calculée.
C’est un peu la même impression que donne Hugo en couverture du numéro dans un
portrait en pied, bras croisés, superposé à une marine de Le Gray. Riche
d’événements divers, le bicentenaire fournit la matière de nombreuses
nouvelles, toutes accompagnées de documents iconographiques de qualité. Moins
convenues, les informations sur le projet de Bibliotheca universalis ou sur « L’Afrique sur Gallica »
soulignent que la BnF est aussi le lieu d’une recherche branchée sur les
préoccupations contemporaines. Invitée du Salon du Livre, l’Italie est
également présente dans les collections italiennes de la BnF, évoquées par leur
directeur, Vito Castiglione Minischetti. Michel Deguy, dans un dialogue avec
Alain Lance, parle de poétique, objet de rencontres qui auront lieu jusqu’en
2003 sur le site François-Mitterand. Jean-Jacques Kupiec parle de physique en
marge d’un colloque qui rappelle que la BnF n’intéresse pas que les
littéraires. Initiative intéressante, les représentants des lecteurs (un pour
le Haut-de-jardin et un pour le Rez-de-jardin) ont eux aussi la parole et s’en
servent pour redire les frustrations et les revendications exprimées par les
usagers de la bibliothèque, depuis le prix du café jusqu’au problème des attributions
de place ou des horaires d’ouverture. Diverses informations d’une grande importance
pour les chercheurs sont regroupées à la fin : ainsi de l’annonce de la
réunification des catalogues informatisés, celle de la fusion du catalogue des
estampes et des photos dans Opaline
et Opale, l’institution de la carte unique
pour photocopie et impression, etc. Figurent en dernière page les informations
pratiques. Ajoutons qu’il existe une version Internet des Chroniques (www.chroniques.bnf.fr)
dont on regrettera que l’iconographie n’y soit reproduite qu’en petits formats
d’assez basse définition – mesure anti-piratage, sans doute.
Camus. Société
d’études camusiennes, bulletin d’information, n° 62, avril 2002 (10 avenue
Jean-Jaurès, 92120 Montrouge). Douze pages : annonces de colloques,
références bibliographiques, échos. En outre, une utile synthèse du récent
colloque « Albert Camus et les chrétiens. Une provocation », qui
s’est tenu près de Francfort en novembre 2001.
Coin de table. Le
Coin de table. La Revue de poésie, n° 10, avril 2002, Notre Victor Hugo (11 bis rue Ballu, 75011 Paris). « Hugo
est encombrant. Un poète doit laisser respirer », écrit insolemment
Bernard Delvaille en réponse à la circulaire (« Quel est votre Victor Hugo ? »)
du Coin de table. Selon son principe
de prédilection, le Coin fait défiler
une tablée de poètes devant la question du trimestre, l’amusant dans ce type
d’exercice étant d’observer les stratégies des uns et des autres, pour répondre
ou ne pas répondre, platement ou avec malice, par le pastiche, l’anecdote
personnelle ou l’analyse. L’ensemble se lit sans déplaisir, il faut croire que
le sujet mord encore, ou encombre si l’on veut. On signale également un article
illustré de documents en fac-similé sur Hugo et la Renaissance littéraire et artistique d’Émile Blémont, ainsi qu’une
chronique consacrée à l’évolution des palmarès de poètes entre 1902 et 2000,
brève mais intéressante. En fac-similé, pour les abonnés, une lettre de
Juliette à Victor. Message personnel : bien qu’ayant jeté leur gourme depuis
belle lurette, les collaborateurs d’Histoires
littéraires remercient Le Coin de
leur reconnaître suffisamment d’indépendance d’esprit pour mériter encore
l’appellation, un peu paternaliste et grondeuse, de « jeunes gens »…
Fondane. Cahiers Benjamin Fondane, n° 5, 2001-2002, Fondane et Chestov devant l’Histoire (Société d’études Benjamin
Fondane, 30 rue Gramme, 75015 Paris). Toujours la même richesse en études et
textes inédits ou peu connus. Consacrée à « Fondane et Chestov devant
l’Histoire », la première partie de ce cahier reproduit notamment un texte
de Fondane paru en revue en 1939, et assez prophétique, même en notre an
2002 : « C’est lorsqu’on décide qu’il est indigne de l’homme d’avoir de petits vices et qu’on supprime le
droit légal à boire de l’alcool que l’ivrognerie et le gangstérisme s’emparent
de la nation ; c’est lorsqu’on décide que la société doit pouvoir se
passer de cette misérable institution qu’on appelle la prostitution que l’on
suscite sur une vaste échelle le trafic quasi officiel de la chair
humaine ; c’est lorsqu’on élève une Société des Nations qui se doit de
supprimer à jamais toute guerre que l’on assiste au plus inusité viol de
pactes, de paroles et de simples droits, à la préparation de la guerre totale. » Suit une série d’études
sur Images et livres de France
(1922), recueil récemment traduit en français, montrant combien le jeune
Fondane était nourri d’une double culture, roumaine et française. La française
finira par l’emporter, et Fondane ne fera guère d’exception que pour Eminescu,
le grand poète national roumain, lequel, de formation exclusivement germanique,
était presque indemne de toute influence française. Les variations de Fondane
vis-à-vis de Gide sont étudiées par O. Salazar-Ferrer : favorable au
début, Fondane finit par changer d’opinion à partir de 1929 et faire ensuite de
nettes réserves sur l’évolution qui avait conduit Gide du christianisme au
communisme. Non sans lucidité, il y voyait une sorte de compensation extérieure
à l’affaiblissement du génie créateur de l’écrivain (on pourrait d’ailleurs se
demander si Gide a jamais été vraiment un créateur). Le même Gide était
assurément sincère lorsqu’il écrivait dans son déconcertant Journal, en 1932 : « Je viens
de dévorer en deux jours le livre de Knickerbocker sur le Plan
Quinquennal » (sans doute pour imiter Ronsard, qui voulait lire l’Iliade en trois jours). Dans son
« Fondane lecteur de Proust », S. Guez montre dans le premier un
critique sensible avant tout à la discontinuité du second, à son art de la
digression. Parmi les textes inédits de Fondane reproduits ensuite, il faut
citer, outre des lettres à sa famille, un intéressant hommage à Théophile
Gautier, paru en Roumanie en 1922. Après avoir fait justice des remarques
aigres-douces, sinon peu flatteuses, faites par Gide au sujet de l’admiration
professée par Baudelaire pour Gautier, Fondane définit ce dernier comme
« un épicurien et un palimpseste païen, mais un païen étrange ». Plus
loin, ce jugement : « Gautier pouvait être un maître pour Baudelaire,
en aucun cas un précurseur ». À la fin du numéro, comptes rendus,
informations et bibliographie. On le voit, il y a toujours à glaner, voire à
méditer, dans ces Cahiers Fondane,
tant la pensée critique de celui-ci reste à découvrir. Et l’on ne pourra que
s’étonner que l’auteur de Rimbaud le
voyou n’ait jamais, sauf erreur, figuré aux sommaires de la N.R.f. Il est vrai que ce sien livre
avait été refusé par Gallimard.
Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 133, janvier 2002 (La Grange
Berthière, 69420 Tupin-et-Semons). Sous la jaquette austère de ce BAAG, on
trouve de nombreux documents utiles ou étonnants : la correspondance
Gide-Rougemont, centrée sur des questions religieuses et présentée de façon
documentée, quoiqu’un peu décousue, par Henry de Paysac ; une
« causerie » publiée par Gide dans les Nouvelles littéraires pour accompagner la sortie du film réalisé
par Marc Allégret, Voyage au Congo ;
une lettre de Jean Lionnet à Gide en réponse de l’envoi de L’Immoraliste ; la poursuite de la publication du Journal
inédit de Robert Levesque, ainsi que des dossiers de presse de Gide. Mais c’est
surtout par la qualité de ses études que se distingue ce numéro, à commencer
par l’article consacré par Pierre Masson au couple moteur chez Gide que
constituent la servitude volontaire et la liberté. Au chapitre « Réseaux
et influences », on s’informera du texte gidocentrique d’André Ruyters, Le Souper chez Lucullus, ou de la
lecture de l’œuvre gidienne par René Crevel ; la plus inattendue de ces
influences étant, en sens inverse, celle de Jules Renard, qu’Eugène Michel
essaye de replacer, un peu trop rapidement, dans le contexte de la rivalité du Mercure de France et de la NRf. Une piste qui mériterait d’être
explorée plus avant.
Grive. Les Amis de la Grive, n° 164, 15 mars
2002, Fagnes : Apollinaire et Cie (16
rue Kennedy, 08000 Charleville-Mézières ; 97 p., 8 €). Tout
cela est bien codé. La Grive fut une
revue ardennaise de renom, dont une association entretient l’esprit et la
mémoire. Les Fagnes sont un plateau marécageux de l’Ardenne belge aux
nombreuses légendes. Apollinaire leur consacra un poème, souvenir des semaines
passées à Stavelot en 1899. Quant à la Cie, elle groupe en brèves évocations
Rogissart, Dhôtel, Jarry et Julien Torma. Parmi les contributions, donnons une
palme à Christian Libens pour ses évocations d’un Apollinaire imaginaire, et à
Georges Schmits qui nous révèle les peintres de cette étrange région.
Hugo. L’Écho Hugo, bulletin de la
Société des Amis de Victor Hugo, n° 1, octobre-décembre 2001 (133
boulevard Raspail, 75006 Paris ; 95 p., abonnement : 20 €). Ce bulletin compte
parmi ses « membres actifs » des personnalités telles que « M.
Claude Allègre, professeur d’université, ancien ministre », « M.
Gérard Berliner, auteur-compositeur de chansons », « M. Charles Blanc,
chirurgien-dentiste », « Mme Yvonne Caillere, adjointe au maire de
Fougères », « M. André Lazare, agent commercial », « Mme
Lepoutre, institutrice », « M. Luc Plamondon, auteur [sic] »,
« M. André Renoult, poète » (la liste s’étend sur six pages). Ledit
bulletin se félicite, par la voix enthousiaste de sa présidente (Marie Hugo),
de la création d’une association qui se donne pour ambition « d’initier,
de provoquer, de soutenir, toute création dont la graine reposerait dans
l’orbite de Hugo ». Il ressemble, par son format et sa mise en page, à un
mémoire de maîtrise et donne quelques informations sur l’actualité hugolienne
(adaptations musicales, disques, expositions, conférences, lectures, spectacles
vivants, Internet, etc.). Dans l’ensemble, le niveau des contributions
(articles et comptes rendus) est assez consternant (comme l’« étude »
de Danièle Gasiglia-Laster, « Que sont devenus Gringoire, Clopin et
Frollo ? De Victor Hugo à Plamondon et Cocciante »). Le bicentenaire
était l’occasion de fonder une grande revue (L’Année hugolienne ?). Au lieu de cela, il accouche d’un fanzine de collège.
Maupassant. Maupassant 2000 (Amis de Flaubert et de Maupassant, Hôtel des
Sociétés savantes, 190 rue Beauvoisine, 76000 Rouen ; 355 p., 20 €). Ce
gros numéro rassemble, sous la houlette de Louis Forestier, les actes de
colloques organisés à l’occasion du 150e anniversaire de la
naissance de Maupassant. Beaucoup de propos de circonstance, d’anecdotique,
voire de polémique (Georges Normandy en prend pour son grade), mais aussi de
quoi nourrir les réflexions des chercheurs. Le volume compte huit
chapitres : Miromesnil, les romans, le théâtre, la poésie, la
correspondance, les adaptations cinématographiques, la réception des œuvres, et
des documents. Cette dernière section propose une mise au point sur le cadre
historique de Boule de Suif (Daniel
Fauvel), la présentation et le fac-similé de lettres inédites et illustrées à
Albert de Joinville (Christophe Oberle). Curieusement, la section la plus riche
nous a semblé, très subjectivement, celle consacrée à la poésie de Maupassant,
qui pose, par le truchement d’Yvan Leclerc, cette question inattendue :
« Maupassant, poète naturaliste ? ». Mais on pourra lire aussi
un point de vue (courroucé) de Thierry Poyet sur la postérité de Flaubert et
Maupassant dans l’enseignement des lettres, une note sur Maupassant et la
Comtesse Potocka (Philippe Dahan) et surtout des reproductions de lettres à
cette dernière, présentées par la directrice de la Bibliothèque de Rouen qui en
est propriétaire. Jouons, pour finir, les grincheux : le choix d’un papier
glacé et l’abus du gras produisent des effets déplorables, de nombreuses pages
de notre exemplaire étant gâtées de dépôts intempestifs d’encre de la page
opposée.
Mirbeau. Cahiers Octave Mirbeau, n° 9, 2002
(Société Octave-Mirbeau, 10 bis rue André-Gautier, 49000 Angers ; 343 p.,
23 €). Presque
entièrement rédigés, comme chaque fois, par Pierre Michel, ces Cahiers Octave Mirbeau comprennent trois
parties : des Études, des Documents et une Bibliographie. On peut trouver remarquable qu’il se trouve quelqu’un,
de par le vaste monde, pour passer du temps à écrire un article de 36 pages sur
« La temporalité dans L’Abbé Jules »
(sic), mais l’ensemble témoigne d’une dynamique de recherche efficace, à mettre
au crédit de l’animateur du bulletin.
NRf. Nouvelle
Revue française, avril 2002, n° 501 (5 rue Sébastien-Bottin, 75007
Paris ; 352 p., 15 €). Curieux, ce titre de dossier, « L’Avenir de la
fiction », comme si cet avenir posait un problème. À voir les
contributions, on dirait surtout que, parti pour un dossier sur la littérature
de genre, motivé par la publication d’extraits de la correspondance de Dashiell
Hammett, Michel Braudeau a délayé son sujet pour pouvoir y associer quelques
écrivains en vue. Passons donc sur M.G. Dantec, qui ne parvient pas, malgré
toute son énergie, à s’extirper de sa propre logorrhée
(« transvestir » le terrorisme général « vers une métapolitique
de la transfiguration », n’est-ce pas), pour lire plutôt Houellebecq – eh
oui –, qui revient trop brièvement sur la S.-F., littérature philosophique et
poétique, entre deux provocations (il s’agit de soutenir une réputation). Annie
Le Brun propose une réflexion lumineuse sur le gothique, donnant au passage une
belle définition de toute littérature de genre : « ce qui s’était
formulé dans ces livres ne pouvait l’être ni ailleurs ni autrement ».
Laclavetine, très inspiré (« le réel il n’y a que ça de vrai »),
explique comment le roman policier américain put servir de refuge aux amateurs
de fiction pendant la dictature formaliste, tout en s’interrogeant sur ce que
notre époque peut offrir de révélations esthétiques aux jeunes romanciers.
Citons encore Michel Le Bris, qui lui répond (« inventer la
réalité ») au détour d’une célébration du roman noir et de la
science-fiction ; citons Patrick Raynal aussi, sur la Série noire bien sûr. Il faut mentionner également, hors dossier,
deux textes sur Senghor, de Salah Stétié et Yvan Mécif. En somme, un numéro
très réussi, puisqu’il suscite autant la réflexion qu’il appelle la critique,
voire la controverse – même si on se surprend à méditer sur le penchant de la NRf pour le décousu, voire le patchwork
hétéroclite, qui caractérise les essais et chroniques (Ian McEwan, Alberto
Manguel, Simon Leys) plus ou moins digestes, en ouverture.
Péguy. L’Amitié Charles Péguy, n° 97,
janvier-mars 2002 (12 rue
Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 122 p.). Sous le titre de Péguy et les protestants, c’est un riche
ensemble autour d’un sujet épineux et difficile. Les articles traitent surtout
de diverses « amitiés protestantes » de Péguy (le pasteur Roberty,
Paul Seippel, Edmond Bernus) éclairées par des documents inédits ;
plusieurs articles synthétiques les replacent dans l’évolution religieuse de
Péguy et dans son temps. Dans les varia,
Jean Bastaire essaie de comprendre l’origine d’un texte apocryphe de Péguy
qu’il est curieusement devenu à la mode de lire aux enterrements.
Proust. Bulletin d’informations proustiennes. 32, publié par l’Institut des
textes et manuscrits modernes (Rue
d’Ulm, 2002, 168 p., 26 €). C’est Sodome
et Gomorrhe qui, agrégation oblige, constitue le cœur de ce dernier numéro
du BIP. Voici l’intertexte biblique –
et de La Divine Comédie dans un
article intéressant de Marie Miguet-Ollagnier –, le personnage de Charlus et le
partage des deux univers des invertis et des gomorrhéennes minutieusement
analysés. On signalera une étude de Francine Goujon, qui montre que le
parallèle facilement identifiable entre Vautrin et Charlus cache un jeu
hypertextuel plus complexe où Morel se fait la « dernière
incarnation », critique, de Lucien, et un texte programmatique de Nathalie
Mauriac-Dyer qui propose un modèle de transcription semi-diplomatique des
cahiers de Proust, permettant de distinguer « les différentes lignes
d’écriture cohabitant sur une même page, et les différentes "masses"
qu’elles génèrent ».
Rollinat. Bulletin de la Société « Les Amis de
Maurice Rollinat », n° 40, 2001 (Mairie d’Argenton, 36200
Argenton ; 54 p.). Comme morceau de bravoure, un article de Christian Bobin sur
« Proust et l’esprit fin de siècle ». Suite de la rubrique
« Maurice Rollinat vu par la presse », avec cinq articles parus en
1879 (deux textes d’Émile Goudeau dans Les
Hydropathes) et en 1881 (trois textes, dont un article de Barbey
d’Aurevilly dans Lyon-Revue). Le reste :
vie de l’association, le prix de poésie Maurice-Rollinat, échos et nouvelles.
Vives Lettres. Vives Lettres, n° 12, Ethiques de l’écriture XIXe et XXe
siècles, textes réunis et présentés par Michèle Finck et Gisèle Séginger (Université Marc-Bloch, 2001, 243 p.,
12,20 €). Suite du numéro de 2000 consacré à « Éthique
et littérature ». Une collection d’articles inégaux sur un vrai
« marronnier » de la modernité. Guest stars : Stendhal, Nerval,
Flaubert, Du Camp, Zola, Mallarmé, Joyce, Nathalie Sarraute, Louis-René des Forêts.
Hélas, tout cela fait un peu « dîner de têtes ».
[Patrick Besnier, Michel
Décaudin, Jean-Paul Goujon, Jean-Louis Jeannelle, Vincent Laisney, Jean-Jacques
Lefrère, Muriel Louâpre, Michel Pierssens, Jean-Didier Wagneur, etc.]
Livres reçus
Balzac. Lucien Dällenbach, Mosaïques (Seuil, « Poétique », 2001, 182 p., 20,50 €).
Qu’on se le tienne pour dit, la mosaïque nouvelle est arrivée : « la
mosaïque et le mot mosaïque sont dans l’air du temps ». Les mosaïques
« obsède[nt] nos représentations et nos discours », elles « pullule[nt] »,
elles « sont légions », elles « n’en fini[ssen]t pas de croître et de se
multiplier ». C’est pour comprendre « son potentiel de séduction et sa
prodigieuse énergie », son « pouvoir d’attraction » et ses innombrables emplois
contemporains que Lucien Dällenbach propose ici une généalogie le conduisant
jusque dans les domaines liés de l’art, de la littérature et de la politique.
Une telle entreprise serait seule susceptible de dévoiler le fonc-tionnement,
les ressorts et les ressources de – parlons comme Balzac cité par l’auteur –
ce « mot à la mode ». S’il se constitue, en effet, autour d’une tension
signifiante entre le fragment et la totalité, l’hétérogène et l’homogène, ce
mot désigne tantôt, au sens propre, « l’unité de l’ensemble », l’uniformité, la
totalité ; tantôt, au sens figuré, « la discontinuité de ces composants
», le discordant, l’imperfection. Dès lors, l’étude de la métaphore devient
l’archéologie d’une lutte entre le propre et le figuré, et celle des valeurs
qui leur sont affectées. De ce point de vue, l’essentiel ne concerne pas les
matériaux de la mosaïque, leur rareté ou leur polychromie (qui pousseraient du
côté du « minéral » et du « géométrique », de « l’artificiel » et de
l’« inerte »). Ce qui constitue la mosaïque en « enjeu théorique majeur »,
voire en « modèle épistémologique et culturel », et ce qui explique sa
victoire sur ses concurrents les plus proches – salmigondis, pot-pourri,
melting-pot, salade russe et macédoine (ces deux derniers disent bien la part
du politique en jeu ici) – autant que sur quelques modèles antérieurs – la marqueterie,
le kaléidoscope, le fragment, le collage, le patchwork, le puzzle (des années
1960-1970) –, c’est la souplesse avec laquelle elle semble résoudre la question
de l’unité et de la pluralité, de la discontinuité, des rapports entre
l’ensemble et ses parties, entre le tout et la nature de ses constituants.
Totalité ouverte (ouverte même au recyclage et à tous les matériaux), non hiérarchisée,
elle couvre d’une légitimité acquise sous le signe de l’unité et de la
plénitude les pratiques esthétiques modernes qui ont promu la rupture et la
discontinuité au rang d’idéal, et celles du kitsch post-moderne. Sans chercher
à « induire l’histoire à partir de la structure », Lucien Dällenbach met en
lumière la profonde ambivalence de la figure de la mosaïque ; il étudie le
tourniquet de ses dévalorisations (la mosaïque est jugée excentrique et
négative, en art comme en politique, au XVIIIe siècle), de ses
promotions (au XIXe siècle, par les Romantiques, par Balzac, par
George Sand dans un roman au titre emblématique, Les Maîtres mosaïstes), de ses valorisations (par la modernité),
de sa revitalisation (par l’informatique). La réflexion de Lucien Dällenbach ne
s’arrête pas à la recherche des causes qui ont fait de la mosaïque la métaphore
aujourd’hui « la plus innovatrice et la plus envahissante ». Dans un
dernier chapitre intitulé « Une esthétique de la mondialisation », l’auteur
tente d’identifier les besoins auxquels répond la « duplicité » de la
mosaïque, puisqu’elle sait « être simultanément tout et son contraire ». En ce
qu’elle « opère une synthèse de l’hétérogène »,
en ce qu’elle « totalise l’unité et la discontinuité, l’uniformité et la
diversité, l’harmonie et le disparate », la mosaïque est, à l’heure de la
globalisation, « le meilleur instrument du caractère intégrateur de l’idéologie
», mais elle demeure aussi, du côté de l’utopie, « porteuse d’une promesse
démocratique ». Les Balzaciens seront heureux du statut accordé dans cette
ample réflexion portée par une plume allègre et vive, douée d’un sens certain
de la formule, à l’auteur de La Comédie
humaine : « le plus grand et le plus lucide mosaïste de toute
l’histoire de la littérature ; [...] son œuvre pivotale anticipe comme
nulle autre les problèmes dont ont hérité les Modernes et auxquels nous
confrontent, de manière plus aiguë encore, les défis post-modernes de la
mondialisation ». Ils pourront chicaner tel détail ou tel lapsus [ainsi, par
exemple, la belle formule du romancier cherchant à embrasser « tout le
pêle-mêle de la civilisation » est issue de la seconde préface du Père Goriot – on la cherchera en
vain dans celle du Livre mystique (p.
105) ; la « grande lettre programmatique » dans laquelle Balzac
décrit, à l’intention de Mme Hanska, le sens et le plan de la future Comédie humaine est du 26 octobre 1834
et non du 22 novembre 1834 (p. 104, note 6) et pas davantage de 1828 (p.
109) ; Le Chef-d’œuvre inconnu
date de 1831 et non de 1837, même s’il est vrai qu’il a été beaucoup réécrit
cette année-là pour son insertion dans les Études
philosophiques ; la description de la boutique Sauviat du Curé de village (p. 58) se trouve dans
le Pléiade de La Comédie humaine au
tome IX (p. 641 et non p. 31) ; l’opposition naguère proposée, dans le
domaine des études génétiques, par Louis Hay concerne l’« écriture à processus
» et l’« écriture à programme » (et non « procédure », p. 61), mais ils ne
bouderont pas leur plaisir. Lucien Dällenbach n’est-il pas l’un de ceux qui ont
fait le plus, et le mieux, pour en finir avec les anathèmes et l’incompréhension
des néo-romanciers et de quelques prétendus « Modernes » qui n’ont jamais vu à
quel point les traits de l’esthétique qu’ils promouvaient – le fragmentaire et
le discontinu, le détail et l’hétérogène, l’autoréflexivité et l’inachèvement,
l’hybridité et le mélange des genres, le recyclage et l’oxymore, etc. – sont
typiquement balzaciens ? On peut même penser que c’est de cette ancienne
fréquentation et de sa persévérante défense de l’auteur de La Comédie humaine que la « première idée » de ce bel ouvrage lui
vint. Et la première idée d’un livre, disait Balzac, est « une chimère qui
sourit ».
Colette. Julia Kristeva, Le Génie féminin, tome 3,
Colette (Fayard, 2002, 622 p., 24,30 €). Tout est dit dans le titre de ce
dernier tome de la trilogie de Julia Kristeva sur le « génie
féminin », dont l’étude des œuvres de Hannah Arendt et de Mélanie Klein
constituaient les deux premiers tomes : l’art de Colette « impose et
démontre que le plaisir lui-même est possible si et seulement s’il comprend la
volupté en même temps que son prolongement dans un alphabet qui s’écrit comme
une chair du monde. Ces valeurs se sont affirmées dans la vie et dans l’œuvre
de Colette comme un “gai savoir”, enchantant les uns et désolant les
autres. » Mais cette annonce, plutôt attrayante, laisse très vite place à
un certain malaise. La chair du monde de Colette laisse un arrière-goût assez
triste. L’étude commence sur l’inévitable chapitre biographique,
intitulé : « Une vie ou une œuvre ? », aborde l’écriture en
mettant en valeur Les Vrilles de la vigne,
évoque la figure de Sido, traite, dans un intéressant chapitre, de la
dépression, de la perversion et de la sublimation, parcourt toutes les
variations de l’amour – des hommes et des femmes ou entre femmes –, admet – nous
arrivons au moment de la guerre – qu’il faut parler « un peu de politique,
quand même » et se termine sur un jeu de chassés-croisés entre Colette,
Proust et Balzac. Trois Colette ne cessent de se croiser : la première est
cette très forte personnalité abondamment décrite par les biographes et à
laquelle Kristeva consacre ses pages les plus pertinentes, montrant que, pour
elle, « le chemin de la perversion n’est qu’un chemin vers
l’infantile » et qu’elle parvient à convertir la face archaïque de l’infantile
– l’inceste mère-enfant – en une face sublime – une immersion dans l’Être. Il y
a ensuite une Colette, magicienne du langage, pour laquelle Kristeva fait
preuve d’une grande prédilection, décrivant, à de nombreuses reprises son goût
pour l’écriture charnue de Colette (« les mots insolites de Colette me
surprennent toujours, et j’assume toute mon humilité d’immigrée face à sa
langue dont elle s’affirme l’irrévocable maîtresse, et plus encore mon
étrangeté face à cet univers même que ses vocables rares ou abscons, telles les
clés brillantes d’une magicienne du verbe, me font miroiter »). Mais c’est
lorsqu’il est question de Colette, personnage public, que s’instaure un certain
malaise. On ne sait comment prendre les explications quelque peu gênées que Kristeva
donne dans le chapitre III, « Un peu de politique, quand même », de
l’antiféminisme de Colette (elle explique sa caricature des suffragettes, à qui
il manque, selon Colette, « un charme qu’elles dédaignent, et pourtant
très féminin, qui serait fait d’incompétence, d’embarras, de silence… »,
de cette manière : « Sous des accents traditionalistes, c’est le
“charme” que Colette tente de sauver – contre la société de consommation et de
surproduction »). Il en va de même pour la « politique de l’autruche
gourmande » de Colette pendant la guerre : Kristeva voit dans ses
textes « une sorte de résistance du goût qui est, en somme, la variante
colettienne de l’orgueil national », un « repli défensif »,
certes « plus proche de Pétain que de De Gaulle », mais où elle
décèle « un véritable culte de la France ». Si l’étude apporte
beaucoup sur la connaissance de la sexualité féminine, notamment, dans un
chapitre de synthèse, « L’Œdipe biface », Julia Kristeva se trouve
souvent devoir faire tenir ensemble – difficilement – une écrivaine à
l’écriture jouissive et une femme attachée à une « certaine
France » : on peut trouver Michel del Castillo plus à sa place sur ce
terrain.
Flaubert. Gustave Flaubert, Œuvres de jeunesse. Œuvres complètes, I, édition présentée, établie
et annotée par Claudine Gothot-Mersch et Guy Sagnes (Bibliothèque de la
Pléiade, 2001, 1667 p., 58 €). Les affaires
posthumes de Flaubert se portent bien, et même de mieux en mieux si l’on en
juge par deux signes qui ne trompent pas : la cote des autographes et la
vitalité des entreprises d’édition. Une lettre connue à Louise Colet se vend 12
000 euros et une autre, parce qu’il y est question du scandale de Madame Bovary, pas moins de 35
000 euros ! Quant aux nouveaux chantiers éditoriaux, ce premier volume
de la Pléiade en concrétise la dynamique en inaugurant une série qui deviendra
évidemment incontournable. Les cinq volumes annoncés couvriront toute la
carrière de Flaubert dans le détail (il faut aller à la page LXXVI de la
« Note sur la présente édition » pour trouver cette information). La
grande innovation résidera cependant dans la publication simultanée de cette
édition en collection de poche (Les
Mémoires d’un fou, Novembre, les
voyages sont ainsi déjà disponibles en Folio-Classique). Après les grandes
étapes représentées par l’édition Quantin de 1885 en huit volumes, celle de
Louis Conard en 1910 et l’édition du Centenaire à la Librairie de France dans
les années 20, la dernière entreprise d’édition des œuvres complètes remontait
aux années 1970, au Club de l’Honnête Homme, en seize volumes. Quant à la
correspondance, c’est toujours l’édition Pléiade de Jean Bruneau qui fait
référence, elle aussi, avec ses quatre volumes parus (jusqu’à l’année 1875). Il
ne manque plus désormais, pour compléter le tableau, qu’une biographie monumentale
comme on les aime à nouveau aujourd’hui – mais Flaubert a-t-il eu ce qu’on
appelle « une vie » et tout ce qu’il importe d’en savoir n’est-il pas
entièrement dans sa correspondance, « préface à la vie d’écrivain »,
la seule qu’il voulait vivre ? Il reste que Flaubert, avec son immense
accumulation d’archives préservées à peu près intactes depuis son âge le plus
tendre, permet de tenter de répondre à une question qu’on ne se posait plus
guère après la tabula rasa structuraliste :
comment devient-on Gustave Flaubert ? Il y eut, à partir de 1880 et jusque
dans les années 20, une grande vague de travaux universitaires sur « la
jeunesse » de tel ou tel écrivain, posant en vis-à-vis de toute une série
de recherches sur la « carrière » de tel ou tel autre. Notre époque
férue de jeunisme et de « littérature pour la jeunesse » va-t-elle
s’intéresser à nouveau au mystère des origines et vouloir surprendre ces
bifurcations imprévisibles qui font le tri entre des gribouillages sans avenir
et une oeuvre future ? Ce serait reposer la question de la genèse des œuvres
d’une façon nouvelle et faire servir la génétique des textes à des fins quelque
peu négligées. Verra-t-on fleurir les thèses sur la jeunesse de Butor, de
Robbe-Grillet ou de Volodine ? On perçoit tout ce que comporte encore
d’incongru une telle interrogation – et pourtant le volume d’œuvres de jeunesse
de Flaubert qu’offrent Claudine Gothot-Mersch et Guy Sagnes (disparu avant d’en
voir l’aboutissement) permet d’en saisir le sens et la portée. En soi, les
dissertations et pensums divers du jeune Gustave ne sont pas passionnants, les
éditeurs en conviennent. Mais le simple fait de pouvoir suivre l’évolution de
sa maîtrise de la langue, des formes narratives, des ressources rhétoriques,
des rapports entre dialogue et récit, de l’équilibre entre histoire et fiction
– voilà qui vient accroître considérablement l’intelligibilité du processus
créateur chez quelqu’un qui s’est efforcé depuis son enfance de ne rien faire
tout à fait comme tout le monde. Il est intéressant, bien sûr, de pouvoir
suivre la trace de telle ou telle image, de telle scène, de telle figure depuis
les premiers essais jusqu’à Bouvard et
Pécuchet, mais il est passionnant de pouvoir comprendre comment Flaubert en
vient à manipuler l’adjectif et le passé simple. Ici, les travaux de genèse
déploient toute leur efficacité en faisant se compléter les techniques mises au
point dans un cadre comme celui de l’Équipe Flaubert de l’ITEM, et le souci
plus traditionnel de saisir ce qui fait que l’oeuvre à venir se trouve
préfigurée dans les brouillons de l’écolier. Les deux responsables de ce volume
se répartissent assez bien ces deux perspectives. Il en résulte un ensemble
très généreux en notices, notes et variantes (plus de 400 pages), dans une
tradition que l’on croyait désormais bannie du format Pléiade, jugé il y a peu
trop universitaire et trop prolixe en détails oiseux (exemple résiduel :
la note 1 de la page LXXXI où l’éditrice remercie avec effusion la personne qui
lui a trouvé un livre qu’elle cherchait en vain, dit-elle – et qu’elle aurait
d’ailleurs pu trouver sans chercher beaucoup dans au moins une demi-douzaine de
bibliothèques anglaises, à commencer par Oxford). Des textes comme Novembre ou la première Éducation sentimentale méritaient bien
un effort important et l’on s’y attendait : les éditions antérieures en
disaient trop peu. C’est peut-être moins le cas pour les récits de voyage et
l’on pourra disputer pour savoir si Claudine Gothot-Mersch a bien fait de considérer
son annotation comme un moyen d’enrichir la connaissance du voyage au XIXe
siècle en général au moins autant que comme celui de suivre le seul Flaubert en
Corse et en Italie. Une place distincte de celle des « œuvres »
reconnues comme telles est faite à des textes regroupés sous le titre
« l’Atelier de Flaubert » dans des Appendices. On y trouvera, entre
autres, divers « scénarios » anciens mais pas les « prétendus
poèmes de jeunesse » de Flaubert, à propos desquels Claudine Gothot-Mersch
ne manque pas de stigmatiser la légèreté (pour ne pas dire plus) avec laquelle
les marchands les attribuent au futur grand homme quand il ne s’agit en fait
que de textes écrits par d’autres et recopiés par lui. Peut-être cette mise au
point calmera-t-elle les amateurs. Cette nouvelle édition des œuvres complètes
affiche l’ambition de sortir enfin de la tradition éditoriale instaurée par
l’édition Conard il y a un siècle : à en juger par ce premier volume, pour
l’instant, tout va bien.
Fondane. Benjamin Fondane, Images et livres de France, traduit du roumain par Odile Serre
(Paris-Méditerranée, 2002, 212 p., 19,82 €). « Je n’ai pas connu la littérature
française [...] – je l’ai vécue. » Écrivant cela, Fondane était non
seulement sincère, mais exact, ainsi que l’atteste ce livre qui rassemble des
articles publiés en Roumanie en 1920-21. Né en 1898, ce critique de vingt-deux
ans y fait preuve d’une étonnante maturité, parlant tour à tour de Baudelaire,
Huysmans, Maurras, Mallarmé, Jammes, Gourmont, Gide, Maeterlinck, Thibaudet,
Renan, Amiel, mais également, ce qui est plus audacieux, de Claudel, Proust et
Rouveyre. En bon critique, Fondane choisit aussi d’exclure, et on remarquera
qu’il n’est point question ici des deux auteurs les plus exportés alors à
l’étranger : Loti et France. Il aime par ailleurs à revenir sur certains
écrivains comme Jammes, Gide et Gourmont. À propos de Baudelaire, Fondane
déplore très justement que les nouvelles éditions des Fleurs du Mal parues après 1917 ne comportent plus la préface de
Gautier, véritable « chapitre d’histoire littéraire, et surtout de
sensibilité litéraire ». De Huysmans, il loue le style, tandis qu’il
reproche à Tailhade de manquer de personnalité dans ses souvenirs. Maurras le
retient plus longtemps, et il lui opposera Gide : « Maurras, appelé
comme docteur au chevet du malade monarchique, ne peut que constater la mort.
Mais Maurras en connaît les causes. Il pense que le judaïsme, la démocratie, la
Réforme, le romantisme... » L’article sur Mallarmé s’attache à définir le
paradoxe d’un poète essentiellement parnassien qui régna sur les
Symbolistes : « Mallarmé, au lieu d’être guillotiné le premier, fut
le monarque de la nouvelle révolution et son théoricien. » Deux articles
sont consacrés à Gourmont, qui occupe ainsi une place privilégiée et en qui
Fondane voit « la figure française la plus ample depuis Renan » et
surtout un « créateur de valeurs esthétiques » – jugement qui, à
l’époque, était aussi celui d’un Pound. Très novateur est l’article sur Proust,
surtout pour la date de 1921, et en Roumanie... En fait, Fondane est surtout
sensible à son art si particulier, qu’il définit comme étant celui de la
digression. Semblable remarque sera faite à la même époque par Suarès, qui
reprochera à Proust d’être un auteur « incongru ». Moins extrême,
Fondane fait cependant quelques réserves : « Proust n’est pas de ces
écrivains qui donnent des “sensations volumineuses”. C’est quelqu’un qui semble
avoir souffert d’un contact énorme avec des sensations de cet ordre, et son
œuvre n’est qu’une résultante, son émotion diffuse, l’heure du crépuscule. Ce
n’est pas l’image qui suggère ; mais l’émotion qui est suggérée par
l’image probable. » Avec Gide, Fondane semble plus à l’aise (il s’en
éloignera plus tard) et analyse avec pénétration Paludes et La Symphonie
pastorale. Toutefois, il ne pouvait alors, et pour cause, connaître Si le Grain ne meurt, ce qui explique
qu’il ait pu noter : « Le bonheur sensuel est condamné. Non par la
morale de Gide : par sa physiologie. La morale de Gide est supérieure à sa
physiologie. » Ce livre appellerait bien d’autres remarques, qui, toutes,
souligneraient la lucidité critique de Fondane, ainsi lorsqu’il définit Amiel
comme « un maniaque de l’impuissance », ou bien remarque que Stendhal
est peut-être le seul exemple « de grand écrivain qui se soit réalisé
autrement que dans le style ». Cette même lucidité lui faisait privilégier
certaines valeurs et, dans la génération 1890-1920, préférer Gourmont à
Maurras, et Gide à Barrès. La traduction d’Odile Serre semble correcte, mais on
s’étonne de la voir écrire, page 31 : « Une édition de Baudelaire
dans "La renaissance du livre", avec une préface d’Henri de Régnier.
Une autre dans la Librairie des bibliophiles avec une préface de Gustave
Kahn. »
Intertextualité. L’Intertextualité, textes choisis et présentés par Sophie Rabau (GF
Flammarion, 2002, 253 p., 8,23 €). Portrait de la littérature en espace ou en
réseau, et du poéticien en arpenteur, cette anthologie théorique dessine la
géographie d’une notion à laquelle elle donne toute sa portée. De proche en
proche, par étoilements et distinctions, dans l’intention de pousser le concept
à son maximum de signification et dans le choix d’en établir l’étendue plutôt
que d’en préciser les subdivisions, c’est une théorie ferme du littéraire qui
se trouve formulée, explicitement dirigée contre les récits linéaires d’engendrement
historique des œuvres. L’intertextualité permet de se représenter le monde des
œuvres comme une bibliothèque à parcourir et où construire des trajets plutôt
que comme un ensemble de fleuves à remonter, et propose « une
herméneutique qui se passe de l’idée d’écoulement temporel ». Le choix de
textes dresse d’abord une généalogie très nette de la notion, histoire du
concept et de ses fonctions, de Kristeva et Barthes à Riffaterre et Genette, et
archéologie de son contenu, de la représentation antique de l’activité
mimétique jusqu’aux développements de Bakhtine sur le dialogisme en passant par
les débats classiques sur l’originalité et la topique de Curtius. Fidèle à
l’inspiration structurale de son objet, Sophie Rabau construit, au cours des
commentaires successifs et dans le petit dictionnaire notionnel qui clôt
l’ouvrage, une véritable cartographie théorique de l’intertextualité en
précisant les rapports qu’elle entretient avec des notions corrélées, ou en
rappelant la façon dont elle s’est construite en réactions amendables à l’égard
d’autres objets, depuis les précurseurs de l’intertextualité que sont les idées
de source, d’influence, de topos, en
passant par les concepts qu’elle oblige à remodeler : autorité,
originalité, propriété, valeur, jusqu’à ce qui sert de pierre d’angle à tout
l’ouvrage : la notion de « texte possible », et la vision des
pratiques d’écriture, de lecture, et d’activité critique qui en résulte. Une
représentation générale de la littérature, de l’histoire, et du rôle des
interprétations est donc livrée d’entrée de jeu, et c’est cette décision qui
fait la portée, théorique et polémique, de l’ouvrage. L’introduction au choix
de textes prend position pour une herméneutique active ; on préférera donc
à toute tentative de classification formelle des modes d’intertextualité
(allusion, citation, parodie, etc.), une mise en lumière plus globale de ce que
l’intertextualité oblige à repenser, en termes d’histoire et de théorie
littéraire : une histoire non linéaire, non prévisible, non déterministe
s’y construit dans les rapports entre les textes, selon des phénomènes de
réversion – Molière qui fait relire Plaute, ou La Fontaine Esope – où l’on
retrouve la logique de ce que Pierre Bayard a récemment rappelé comme le
« plagiat par anticipation », que Sophie Rabau décrit ici comme
« anxiété du futur », en réponse provocante à la problématique des
sources : grâce à Homère, je comprends Joyce, mais grâce à Joyce, Fénelon
ou les frères Cohen, je comprends mieux Homère ; le sens s’établit dans la
promotion de l’acte de lecture et de transformation textuelle, au point que
l’auteur propose malicieusement sa propre récriture, en S+7, de l’épisode des
Sirènes. Pour autant, elle ne néglige pas ce que cette configuration
borgésienne de l’espace littéraire (un paradigme borgésien pour une fois pris
au sérieux, et pas seulement au plaisir, dans l’ensemble problématique de ses
implications), ou ce que cette disposition du récit critique selon des formes
contemporaine et alinéaires de narration, ont de problématique pour ce qui
touche au statut de l’auteur et à la consistance de la référence ; ces
points de difficulté théorique demeurent, mais s’éclairent dans une prise en
compte originale, par la réflexion critique, des questions juridiques :
autorité, plagiat, localisation du geste créateur.
Littérature française. Pierre Brunel, Où va la littérature française
aujourd’hui ? (Vuibert, 2002, 288 p.,20 €). Cet ouvrage est une
nouvelle édition augmentée et paraissant sous un nouveau titre de La littérature française aujourd’hui,
éditée initialement en 1996 et épuisée. Oui, où va la littérature française aujourd’hui ?
Mais aussi comment va-t-elle et, il le faut bien, d’où vient-elle ? À
toutes ces questions, Pierre Brunel répond avec science et connaissance,
ouverture d’esprit, sens de la comparaison entre les formes esthétiques,
picturales et surtout musicales, avec pertinence, impertinence et humour, sans
négliger le sens de la formule. Le propos comporte ses risques : décrire
plutôt que tenter de comprendre et d’organiser ; repérer ce qui est
radicalement nouveau et oublier la prégnance des modèles anciens très vivaces
dans un univers du goût qui tend à privilégier ce qui marque une rupture, une
volonté d’originalité ; déplorer la disparition des formes ambitieuses et
d’une littérature qui conquiert les grands espaces publics ; cultiver la
nostalgie et conclure à la disparition de la littérature. Pierre Brunel échappe
à (presque) tous ces risques en en prenant un autre : celui d’une lecture
personnelle de la littérature française récente, qui ne se prive pas de
notations sur tel auteur et ses prétendues nouveautés (minimalisme,
ressassement, etc.). Le ton est donné : le critique est aussi un lecteur
qui s’adresse à d’autres lecteurs. La littérature observée ne se limite pas à
ce qui est aujourd’hui encensé : Jacques Laurent et Claude Simon, Philippe
Sollers et Claude Bonnefoy, Koltès et Prévert, Beckett et Blondin... Si les
risques sont pris, le livre n’est pas d’humeur. Après une réflexion sur la
littérature aujourd’hui, depuis la fin de la guerre, sous l’égide de deux
figures majeures, Sartre et Lindon, deux questions fondent l’ouvrage :
l’une porte sur les conditions propres à la littérature contemporaine, la
parole littéraire, la lettre, le mot, le texte aujourd’hui, l’autre porte sur
le rapport entre tradition et nouveauté, comme marques formelles, mais aussi
comme valeur dans le monde littéraire (mais pas seulement) d’aujourd’hui.
L’organisation repose sur des phénomènes littéraires comme le mouvement, plus
ou moins diffus et théorisé, accompagné de discours théorique ou polémique,
comme le Nouveau Roman, le groupe des Hussards, sur des distinctions génériques
même si elles sont interrogées, comme la poésie, le théâtre, ou sur l’émergence
de pratiques, de notions ou de débats plus ou moins clairement théorisables
comme l’écriture féminine, la notion de crise, de fin de siècle, de moderne ou
de postmoderne. L’organisation échappe très heureusement à une stricte
répartition par genres et même interroge la pertinence des catégories
génériques aujourd’hui, notamment à propos du théâtre ou à propos du récit tant
dans la poésie que dans le roman. On peut regretter que l’ordre diachronique ne
soit pas plus explicite : de la Libération aux toutes récentes périodes,
les moments de la littérature sont visibles mais restent implicites. On peut
regretter que certains auteurs, certaines oeuvres bénéficient de longues analyses,
et que d’autres ne soient qu’évoqués : tout choix est nécessairement
injuste. Jacques Laurent ou Michel Déon prennent bien de la place, mais le
dernier Aragon n’en prend guère. Mais au moins ces analyses entraînent-elles à
nouveau vers les textes. C’est bien ce qu’on attend d’un tel ouvrage. C’est une
banalité que de dire que, dans le domaine des études littéraires, comme dans
toute étude sur des faits humains, la proximité de l’objet de la recherche et
du chercheur produit des effets de brouillage de la perception, des enjeux qui
dépassent à la fois l’objet et le sujet. C’est encore plus vrai quand l’objet est
proche dans le temps et l’espace. Cet ouvrage n’échappe pas à cette difficulté,
l’énonce et l’aborde, se nourrit des réflexions récentes sur la littérature
contemporaine et sur nos catégories d’analyse. Il importe que la lecture se
transforme en discours et s’organise en propositions articulées, nécessaire
contrepoids aux successifs oublis, à l’indifférence attentiste qui abandonne le
champ à la place publique et à la « littérature à l’encan ».
Paris. Karlheinz Stierle, La Capitale des signes. Paris et son discours, traduction de
l’allemand par Marianne Rocher-Jacquin, préface de Jean Starobinski (Maison des sciences de l’Homme, 2001,
630 p., 42,68 €).
Professeur de littératures romanes et de théorie de la littérature à
l’Université de Constance, Karlheinz Stierle est spécialiste de Nerval, de
Pétrarque et de la littérature sur Paris. L’édition originale de cet ouvrage
ayant paru en 1993, il aura fallu presque dix ans pour que cette étude traverse
le Rhin. Si La Capitale des signes représente
le type parfait de l’ouvrage d’histoire littéraire, cette parution retardée et
discrète ne présage rien de bon sur la santé éditoriale du secteur essais de l’édition française. La
problématique du livre tourne autour de la constitution de Paris comme mythe
littéraire. Une question que l’on peut définir globalement comme l’émergence de
la ville comme totalité et texte à déchiffrer, liée à la dynamique qui va la
métamorphoser du statut de « grande ville » à celui de
« capitale » à l’âge de la modernité. Cette approche est évidemment
soutenue par une bibliographie qui offre de nombreuses références à la
littérature sur Paris (physiologies, tableaux, romans et poèmes) provenant des
corpus français, allemand et européen. Si le titre annonce une approche
sémiologique, la problématique est néanmoins construite selon quatre
directions. La première se situe dans le prolongement de Walter Benjamin, de
son Baudelaire et de Paris, capitale du XIXe siècle.
La seconde, hélas moins connue en France, renvoie aux travaux de Hans Blumemberg,
dont l’ouvrage principal, La Lisibilité
du monde, n’a pas été traduit. On citera enfin Roger Caillois pour ses
analyses sur la ville du Paris balzacien et, plus évident, le Roland Barthes
des Mythologies et du Système de la mode. Comme le souligne
Jean Starobinski dans son introduction : « Stierle déchiffre la
formation et les transformations d’une conscience de la ville, inséparable de
la conscience de soi des écrivains ». C’est tout d’abord l’examen de la
préhistoire de cette conscience avec, au XVIIe siècle, Boileau, et
surtout La Bruyère, « le premier à avoir compris la grande ville comme
lieu des réalités codées symboliquement ». Sémiologue de l’âge classique,
La Bruyère met en valeur la « lisibilité » de la ville et va fonctionner
comme la référence jusqu’aux Lumières. La ville va se constituer
progressivement comme « totalité », comme livre, comme texte à lire
(métaphore que le Structuralisme a de nombreuses fois posée). Devenue ville
européenne, elle est la « capitale » par excellence, dans la mesure
où, comme l’écrit Montesquieu, « les voyageurs cherchent toujours les
grandes villes, qui sont une espèce de patrie commune à tous les
étrangers ». Rousseau, « promeneur solitaire au centre du monde
moderne », vit « l’expérience de l’aliénation du moi dans la société
moderne », Diderot, avec Le Neveu de
Rameau, Hegel, avec sa géniale analyse de la conscience divisée, amènent à
Louis-Sébastien Mercier qui est pour Stierle « le premier à avoir
conscience de la totalité que constitue la grande ville » et à la
percevoir en tant qu’étrangeté et lisibilité. Mais la part la plus importante
de l’ouvrage est l’analyse de 1789 à 1860. L’auteur ménage une place de choix à
la littérature sur Paris. Inutile de décliner ici Tableaux de Paris, Français
par eux-mêmes, les anecdotes parisiennes telle Flora, habituée du cabinet
de lecture de la rue de Condé, grisette caraïbe et baudelairienne, chantée par
de nombreuses physiologies pour son « chien » fou. Avec cette
littérature, la ville devient le sujet de sa propre conscience et se constitue
comme mythe. Karlheinz Stierle se situe dès lors dans la continuité de
l’analyse benjaminienne, via Baudelaire et les Surréalistes, d’une ville pleine
d’« électricité mentale ». Il explore les thématiques du flâneur, des
passages, de l’omnibus, des physiologies et des panoramas, tout en mettant
l’accent sur l’importance de Heine et de son Lutèce. Mais le morceau de choix reste les rapports de Paris et de
la littérature ; Balzac qui fait du « drame de Paris, le centre de
son roman » ; une mutation qui se poursuit avec le Hugo de Notre-Dame de Paris, Les Mystères
de Paris de Sue et Les Mohicans de Paris de Dumas. Poe n’est
pas en reste, qui fait l’objet d’un chapitre inspiré, « Détective dans la
jungle des signes urbains » ; ni bien évidemment Baudelaire,
considéré comme l’aboutissement de l’« histoire originaire » du mythe
de Paris. Mais la grande qualité de cet essai « à l’allemande »,
pourrait-on dire, est l’aisance avec laquelle l’auteur concilie rigueur
méthodologique et multiplicité des sources, et fait preuve de qualités
stylistiques qui, bien soutenues par la traduction française, font de ce livre
l’un des plus exaltants parus ces derniers mois.
Queneau. Raymond Queneau, Aux confins des ténèbres. Les fous littéraires (Gallimard, Cahiers
de la NRf, 2002, 430 p., 23 €).
Mai 2002 est à Queneau. Dans le sillage du deuxième volume des œuvres
complètes (romans 1940-1946, du
Chiendent à Pierrot mon ami) et de l’album, parus ensemble à la Pléiade,
voici exhumé ce livre si célèbre et si méconnu. On ne le confondra pas avec les
Fous littéraires d’André Blavier,
défunt directeur des archives Queneau à Verviers, livre plus vaste dont une
nouvelle édition parue en 1998 fut louée ici-même. Les fous littéraires ici
répertoriés, tous français du XIXe siècle, sont la dernière version
de l’Encyclopédie des sciences inexactes refusée par Gallimard puis par Denoël
en 1934. Il va des quadrateurs du cercle, à commencer par le divin Lucas, aux
utopistes du meilleur des mondes possibles. Il rappelle par là les savoureux Bords (1963). On sait que Les Enfants
du Limon ont recyclé une partie de la matière de ce livre effrayant, au
moins pour l’éditeur, qui le relègue ici encore dans une collection
documentaire. Le lecteur aura plaisir à trouver au bout du livre dix pages
vierges aptes à contenir l’index dont l’éditeur lui a réservé la tâche. Quand
il suffit de presser une touche pour établir un index, Gallimard crie
« pouce ! » Trop faciliter le travail du lecteur finirait par le
décourager de lire. En principe, le livre est savant, le lecteur
ignorant : sinon pourquoi le second perdrait-il son temps à feuilleter le
premier ? Le malheur du lecteur commence quand, par exception, il sait
quelque chose. C’est ainsi qu’il perd confiance dans les éditions les mieux
annotées. Si de plus savants se trompent sur des évidences faciles, qui
croire ? Dans les œuvres poétiques de Queneau (livre
paru à la Pléiade en 1998), un poème page 271 s’intitule « Les Dimanches
haïs favorisent la poésie ». L’annotateur, sachant que la poésie commence
avec l’inversion des termes, des rôles, s’empresse page 1283 de saisir cette
occasion de stipuler que la chanson Je
hais les dimanches a pour parolière Florence Véran et pour mélodiste
Aznavour. Le lecteur qui sait l’inverse sursaute. Sachant qu’il ignore par
ailleurs tant de choses, il se demande si, mieux informé, il ne sursauterait
pas à toutes les notes. Bouvard et Pécuchet commence. Fasciné depuis toujours
par l’Erreur, Queneau voulait lui consacrer un volume de l’encyclopédie de la
Pléiade, qui ne vit pas davantage le jour que le(s) volume(s) mathématiques
qu’on pouvait penser que Queneau eût dû patronner avec une particulière
dilection. Avouons que, même bornée à un seul tome, une publication de 2000
pages vouées à encyclopédiser les maths offre tant de possibilités de coquilles
et de bévues que l’esprit scrupuleux, effaré, recule. Le fou littéraire, lui,
ne recule pas. C’est Hercule. L’immensité de la tâche le surexcite. Il décide
de reprendre les choses ab ovo. C’est
le principe du charme de ses abondants ouvrages, parfois promoteurs d’une
future grandeur. Quand Brisset décide de plonger l’homme dans la mare
originelle et de retrouver dans ses dires l’esprit du coassement, il présage
Lacan, voisin de Queneau aux cours phénoménaux de l’hégélien Koyré. Quand
Wronski, génie que Valéry (lettre à Gide du 27 avril 1892) alignait avec Mozart
et Vinci, refonde et refond les athématiques, il faut, pour l’accompagner dans
ses méandres algorithmiques, une passion, une folie presque égales aux siennes.
Page 375, Queneau loue un peu Wronsky (sic ; au contraire du sky russe, le
ski polonais ne prend pas d’y ; Balzac aussi écrit Wronsky), mais c’est à
propos du coup d’État du 2 décembre 1851 que, dans son
Épître secrète à S.A. le prince Louis-Napoléon, président de la République,
le créateur du Messianisme avait conseillé à Badinguet. Ni Wronski ni désormais
Brisset ne correspondent au critère donné plus tard par Queneau pour cerner
ceux qu’il préférait dès lors nommer les « hétéroclites » :
« Ni maîtres ni disciples. » Des disciples, Wronski en eut toujours,
et Brisset est assez contagieux pour avoir rameuté à « sa science de
Dieu », fort au-delà du cercle lacanien, tous ceux pour qui « le
cristal de la langue » fait sens. Si la lecture continue de ce livre n’est
pas celle d’un roman, rien d’étonnant : même brève, une encyclopédie est
faite pour demeurer sous la main et être consultée à bon escient. À ce titre,
ce volume vaut bien mieux que ce que l’auteur lui-même en a dit. Inutile de
conseiller un Queneau à qui connaît déjà Queneau. Pour les autres, Les Fous littéraires ne sont pas
forcément le meilleur portail. Mais tout curieux y trouvera sa provende.
Radio.
Les Écrivains hommes de radio
(1940-1970), communications et documents écrits et sonores réunis et présentés par Pierre-Marie Héron (Publications
de l’Université Paul-Valéry, 2001, 260 p. + 2 CD, 35 €).
En novembre 2000, Montpellier accueillait les protagonistes d’une journée
d’étude consacrée à l’histoire littéraire de la radiodiffusion française en
mettant l’accent sur les « années Gilson » – Paul Gilson (1904-1963),
directeur des programmes de la RTF, journaliste, poète, essayiste, cinéaste et
dramaturge – et en les illustrant d’interventions relatives à Jean Tardieu,
Georges-Emmanuel Clancier, François Billetdoux, Frédéric-Jacques Temple et Jean
Amrouche. La lecture de ces actes est intéressante, d’autant que le champ de
recherche qu’ils couvrent est prometteur. En 1969 déjà, Marcel Sauvage avait
consacré une anthologie aux Poètes de
l’ORTF, signalant ainsi qu’ils y avaient trouvé une place de choix. Après
qu’André Velter a édité sa propre anthologie issue de son expérience d’homme de
radio, Orphée Studio (1999),
l’intérêt pour ce média coïncide avec un renouveau enthousiasmant de la
littérature-à-haute-voix dont les manifestations sont d’année en année plus
nombreuses. Ce printemps, par exemple, trois anthologies publiées en parallèle
par Bernard Noël, Zéno Bianu et Nicole Brossard sous le titre générique de Poèmes à dire témoignaient de
l’importance de la littérature orale contemporaine, de la vivacité de la
pratique des lectures publiques et de l’importance des ondes, voire des
enregistrements, non plus seulement comme documents d’archives mais aussi comme
source d’inspiration et d’innovation pour les essayeurs de voix. Depuis Artaud
jusqu’aux vocalistes contemporains (Armand Gatti, Jean-Pierre Verheggen, Serge
Pey, par exemple) en passant par Henri Pichette ou les Lettristes, on ne peut
manquer de s’attarder sur les figures de Gilson et de Tardieu, maître
bienveillant du « Club d’essai » évoqué ici par Robert Prot, espace
d’expérimentation où se sont croisés Armand Robin, André Obey ou Jean Lescure.
Il y a peu, Jean-Clarence Lambert avait salué l’action du Club d’essai dans un
petit livre, Visite à Jean Tardieu,
où il mettait en exergue le rôle moteur de ce dernier dans la mise en valeur de
la poésie expérimentale. Ironie de l’histoire : le 30 décembre dernier, un
continuateur de Tardieu, René Farabet, était débarqué sans ménagement des
fameux Ateliers de création radiophonique. Riche ensemble d’entretiens
(Billetdoux avec Agathe Mella, Enquête sur la diction poétique de 1956-1957
avec les réponses de Paulhan, Mandiargues, Gracq, Claudel, Cassou, Tzara,
Ponge, Bachelard, etc.), de documents (Jean Tardieu, « Le Club d’Essai et
son apport à l’effort culturel de la RTF, 1956, etc.), d’essais (Bernard Grenié
étudie le rôle des stations régionales de la RTF) et de
« phonographies », Les
Écrivains hommes de radio constitue un ensemble où chercheurs et praticiens
des ondes nourrissent parallèlement la connaissance des faits et des dates, et
la réflexion sur le rôle de la radio dans la littérature. Prime
délectable : deux cd-audio appellés à devenir des
« collectors » : on y entend Éluard, Claudel et Supervielle,
lecteurs à l’ancienne, bien conscients de graver dans le marbre de la cire leur
Haute Poësie (ennuyeux), Reverdy à la voix très inattendue, Fargue épatant de
naturel. On y écoute encore Gilson, puis des poèmes de lui lus par Pierre
Fresnay, Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault, Jacques Prévert, Jean Marchat
et une Emmanuelle Riva bien sirupeuse et démontrant qu’une lecture peut
déformer un poème. Clancier, Billetdoux, Temple occupent le second disque dont
l’un des trésors est l’entretien avec Jeanne-Yves Blanc, la marraine de guerre
d’Apollinaire. Des comme ça, on en redemande. Pour patienter jusqu’à la
prochaine émission.
République.
René Rémond, La République souveraine. La
vie politique en France 1879-1939 (Fayard, 2002, 435 p., 23 €).
Troisième volume de l’histoire de la vie politique en France depuis 1789 que
nous donne René Rémond, à qui on doit par ailleurs des ouvrages devenus
classiques sur les droites en France ou l’anticléricalisme. Précisons tout de
suite qu’il ne s’agit nullement d’une Histoire événementielle ou chronologique,
mais d’une synthèse, doublée d’une réflexion sur la vie politique de notre pays
durant la Troisième République, dont l’auteur remarque que c’est le plus long
régime qu’ait connu la France. C’est aussi une sorte d’inventaire, examinant
tour à tour le système électoral, le Parlement, les libertés publiques, les
partis, etc. Écrit dans une langue claire et précise, ce volume part de 1879,
« césure absolument capitale » : la démission de Mac-Mahon met
un terme, jusqu’en 1940, à l’instabilité des régimes politiques. Même si
l’instabilité des ministères est, en revanche, un trait caractéristique
– et bien connu – de la Troisième, l’auteur s’est proposé une vue plus
large, visant à « saisir les constantes du fonctionnement de la vie
politique ». Bien des faits paradoxaux sont ainsi soulignés : une
certaine défiance pour la démocratie directe ; l’exclusion totale des
femmes (qui n’auront le droit de vote qu’en 1944) de la vie politique, exclusion
d’ailleurs davantage appuyée par la gauche anticléricale que par la droite
catholique ; l’exclusion, également, des militaires, qui ne sera levée
qu’en 1945 ; la suprématie totale du Parlement par rapport à l’exécutif,
ce qui entraîne un déséquilibre souvent fâcheux des pouvoirs, les députés ne se
privant point de renverser à leur gré des ministères. Au passage, l’auteur
constate que les polémiques actuelles ont donné à l’Affaire Dreyfus « une
importance disproportionnée », jugement qui n’est peut-être pas dénué de
pertinence. Dans cette excellente et perspicace synthèse, on aurait peut-être
souhaité, en revanche, une place faite à certaines personnalités, voire de
rapides portraits de certains grands acteurs de la vie politique d’alors, qui
ont tout de même marqué leur époque. Marqué en bien ou en mal, d’ailleurs, car
certaines carences ou faiblesses ne sauraient être passées sous silence :
comment un Deschanel, par exemple, a-t-il pu arriver jusqu’à la magistrature
suprême ? Que dire aussi du blanchiment général des accusés du scandale de
Panama ? Il est vrai que la Cinquième République a connu elle aussi de
tels exploits... Voilà qui peut néanmoins faire s’interroger sur ces
institutions républicaines si célébrées. L’auteur, il est vrai, ne semble pas
enclin à porter des jugements sévères, ce qui est peut-être conforme à
l’objectivité de l’historien, mais risquerait, qui sait, de rendre parfois un
peu abstraite l’Histoire elle-même, qui, autant que d’institutions, est aussi
le fait d’hommes. N’aurait-il pas été éclairant de citer aussi, çà et là, les
jugements portés sur le régime par certains écrivains comme Barrès, Tailhade,
Daudet, Céline ? Semblablement, le chapitre sur « les
antiparlementaristes » nous semble passer un peu vite sur les
anarchistes : Vaillant n’avait-il pas lancé sa bombe à la Chambre ? À
propos, petite confusion, dans l’Index, entre Édouard Vaillant et Auguste
Vaillant. Des événements de politique extérieure comme Fachoda ou Agadir
auraient également pu être davantage soulignés, en raison de l’émoi qu’ils
provoquèrent dans la vie politique d’alors. On excusera ces remarques, qui,
loin d’être des critiques ou même des réserves, sont de simples
réflexions : le grand mérite de ce livre est en effet de dépasser toute
polémique ou toute courte vue, pour expliquer et, par là même, fournir matière
à réflexion. En ce sens, il est remarquable.
Revues. La
Belle Époque des revues 1880-1914, sous la direction de Jacqueline
Pluet-Despatin, Michel Leymarie et Jean-Yves Mollier (Imec, 2002, 440 p., 43 €).
Les « petites » revues de la Grande Époque méritaient bien ce gros
pavé : n’est-ce pas dans ce grouillant microcosme que s’est inventée toute
la culture du temps et que se sont essayés au style tous ces
« jeunes » (Gide, Valéry, Proust, etc.) dont quelques-uns sont
devenus de vrais auteurs ? Olivier Corpet le souligne dans un
avant-propos : « Les revues attirent enfin les historiens. Et
l’histoire des revues commence à s’écrire. » Il ne manquait pas de travaux
sur le sujet depuis vingt ans, mais il est vrai que le mouvement s’accélère (la
Revue des revues y est pour quelque
chose) et que la nature de la recherche se modifie depuis qu’elle bénéficie des
méthodes de travail des historiens, virtuoses de l’archive et du traitement des
vastes séries, attentifs à des réalités trop ignorées des purs
« littéraires » : tout ce qui relève de la technique, des
conditions matérielles, des publics, de la dynamique des groupes et des
interactions sociales en général. On peut toujours aimer les petites revues
fin-de-siècle pour leur singularité, l’excentricité de certains de leurs
animateurs ou le pittoresque bohème de la vie littéraire qu’elles animent et
reflètent, mais elles sont aussi la clé qui ouvre à une connaissance beaucoup
plus approfondie de milieux et de destins très complexes, creuset de la culture
de toute une époque extraordinairement riche. On ne peut donner ici qu’une idée
de ce que présente ce volume qui ne se veut pas une simple juxtaposition de
mini-monographies mais bien un panorama des différentes problématiques ouvertes
à la recherche. Une section intitulée « L’Espace des revues » étudie
ainsi les aspects plutôt sociologiques de la question, à commencer par la
difficulté qu’il y a à « recenser les revues » : Jean-Charles Geslot
et Julien Hage décrivent ici leur démarche et leur visée, la constitution d’une
banque de données beaucoup plus complète et précise que les inventaires
existants. Jean-Yves Mollier, dont les travaux sur l’histoire de l’édition font
autorité, étudie de son côté « la revue dans le système éditorial »,
témoin de la « complexification du métier d’éditeur » (mais est-il
bien sûr que le Genonceaux de la p. 47 s’appelait Paul ?). Un autre
ensemble s’attache aux « hommes de revue et stratégies d’écrivains »,
avec des articles sur Mirbeau (Pierre Michel, évidemment), Gide, Jean-Richard
Bloch (rarement étudié – Michel Trebitsch), Daniel Halévy (Sébastien Laurent –
auteur d’une récente biographie). « Revues et société » examine des
sujets rarement traités : les revues et la question religieuse (Jacques
Prévotat), le flirt des petites revues avec l’Anarchie (Philippe Oriol), la
« mouvance modérée », très influente mais peu considérée (Gilles Le
Béguec), les revues syndicalistes (Michel Piegenet), sans oublier les revues
féminines et féministes (Françoise Blum) ni les revues satiriques (Bernard
Tillier). Nos lecteurs s’intéresseront peut-être moins à tout ce qui traite des
revues scientifiques, en quoi ils auraient tort, tant il y a à découvrir
d’inattendu du côté des revues d’économie, d’urbanisme ou de droit. Enfin, la
richesse de la production parisienne ne doit pas faire oublier que la
prolifération des revues entre 1880 et 1914 est un phénomène paneuropéen, ce
que la section « Une Europe des revues » permet de mieux saisir grâce
aux articles de Paul Aron (la Belgique), d’Alain Clavien (la Suisse), de M.-L.
Goergen et C. Trautmann-Waller (l’Allemagne), de D. Cooper-Richet
(l’Angleterre), de Carlos Serrano (l’Espagne). En bref, cet ouvrage forme un
remarquable outil de travail et constitue un point de départ indispensable pour
tous les chercheurs qui voudront s’engager dans l’étude de la vie littéraire au
tournant du XXe siècle et au-delà. Une « orientation
bibliographique », à compléter par les références mentionnées dans les
notes, fait le point sur l’état présent des travaux. Un index des noms de
personnes ainsi que des titres de journaux et de revues exclut malheureusement
les références données dans les notes. C’est regrettable, car le petit effort
supplémentaire que cela aurait nécessité aurait encore accru la valeur de
l’ouvrage.
Saint-Simoniens. Études saint-simoniennes, sous la direction de Philippe Régnier
(Presses universitaires de Lyon, 2002, 387 p., 27,50 €).
La « famille » des chercheurs en saint-simonisme, pour vaillante
qu’elle soit, n’est pas extrêmement fournie et ses efforts n’ont toujours pas
abouti à faire de ce mouvement l’une des « références culturelles
courantes » ; c’est du moins ce que constate Philippe Régnier dans
son introduction à ce volume, non sans une trace de découragement. Il aurait
bien tort de désespérer, lui, l’infatigable propagateur de la connaissance des
saint-simoniens, si l’on en juge par la qualité et l’intérêt des textes produits
par l’équipe XIXe de l’unité de recherche « Littérature,
idéologies, représentations aux XVIIIe et XIXe
siècles » (CNRS-Université Lumière Lyon-2) qu’il réunit et présente ici.
Ces quatre cents pages offrent en fait un exemple de ce que peut apporter de
connaissances nouvelles une recherche authentique qui allie la rigueur
documentaire et l’ampleur des perspectives, qu’elles soient historiques,
sociales ou littéraires. On sait, ou l’on croit savoir, tout ce que la culture
(au sens large) du XIXe siècle doit à Saint-Simon, à ses adeptes, à
ses émules, orthodoxes ou dissidents. On ne le sait cependant pas avec assez de
précision, tant la rencontre de vagues stéréotypes (la banque, les chemins de
fer, l’association, l’industrie) et de patronymes ridicules (Enfantin, Bazard,
etc.) a contribué à détourner l’attention en l’amusant de facilités. Rien de
facile au contraire dans la plupart des essais, tous copieux, que nous donne à
lire cet ouvrage. Pour ne nous en tenir qu’à ce qui concerne la littérature et
l’histoire littéraire, plusieurs de ces études sont à noter. L’intitulé fort
sobre de l’article de Jean-Michel Gouvard, « Le Problème du langage dans Le Livre nouveau des Saint-simoniens »,
pourrait faire croire à quelque dissertation obscure sur des questions opaques.
Dans cette explication de l’« archilangue » rêvée par les
saint-simoniens, on trouvera en fait une mise au point éclairante sur la
problématique très complexe des rapports entre théorie linguistique et poétique
du vers au XIXe siècle, appuyée sur une impitoyable érudition qui
n’étonnera pas, venant du savant auteur de Critique
du vers (2000). L’article de Stéphanie Dord-Crouslé sur « Saint-Simon,
Bouvard et Pécuchet : représentation d’une idéologie » se fonde sur
le riche dossier génétique laissé par Flaubert (S. Dord-Crouslé est aussi
l’éditrice de Bouvard et Pécuchet
chez Garnier-Flammarion). Les lignes que ce dernier consacre au saint-simonisme
ne sont que la partie émergée de l’immense amas de notes et de brouillons où le
sujet occupe de fait une place bien plus importante. L’étude du processus
génétique permet ici de saisir bien plus que le sens des quelques lignes
finalement retenues par Flaubert : ses convictions, son évolution, les
enjeux de son entreprise se trouvent suivis à la trace, jusqu’à révéler ce que
peut être pour lui la représentation. Sarga Moussa, de son côté, en spécialiste
des récits de voyage en Orient, s’attaque à Maxime du Camp. Son essai s’appuie
de manière originale à la fois sur le Voyage
en Orient (où l’on retrouve Flaubert) et sur les Mémoires d’un suicidé pour mettre en évidence l’impact profond et
durable de la rencontre des saint-simoniens sur Du Camp, malgré les tentatives
ultérieures de celui-ci pour le réduire. Ces Mémoires prennent du coup un nouvel intérêt, que leur dénie
généralement l’histoire littéraire. On ne reprochera à l’auteur que son abus du
soulignement, pratique que l’on croyait disparue avec les années 70. Aussi
instructifs que soient ces articles, c’est cependant celui que consacre Bärbel
Plötner à Émile Souvestre qui réserve le plus de surprises. « Entre la
Bretagne et Paris, la genèse saint-simonienne d’un romancier républicain :
Émile Souvestre au tournant de 1830 », fondé sur une recherche d’archive
particulièrement fouillée, fait le portrait de cet écrivain prolifique et
oublié, à cheval sur la vie bretonne et la vie parisienne, militant
saint-simonien et régionaliste fervent, homme de progrès et de tradition tout
ensemble, entre Lycée armoricain et Revue des Deux Mondes, et dont les
multiples entreprises permettent d’apercevoir avec beaucoup de précision ce
qu’il en a été de l’activité intellectuelle et éditoriale en province au XIXe
siècle, sur le cas très spécial que constituait la Bretagne. On ne négligera
pas non plus l’étude de Marie-Laure Aurenche sur « L’Égypte contemporaine
dans le Magasin pittoresque entre
1833 et 1870 ». L’importance de cette création d’Édouard Charton, qui y
œuvra cinquante ans, n’a pas échappé aux historiens de l’édition comme aux
spécialistes de la culture du XIXe siècle, savante ou populaire. La
présence de l’Égypte dans la revue est massive et bien représentative de ce que
plusieurs générations d’intellectuels, de politiciens, de financiers et de
militaires ont investi dans cet Orient qui les comprenait. Les saint-simoniens
n’ont pas manqué de s’en mêler et Charton à leurs côtés. Fort riche, y compris
par l’iconographie, cet article fait attendre avec intérêt l’ouvrage qu’annonce
M.-L. Aurenche sur Édouard Charton et
l’invention du « Magasin pittoresque ». Des articles moins
directement littéraires sont cependant à signaler, comme celui de Loïc Rignol
et Ph. Régnier sur Victor Courter de l’Isle, qui traite en fait, comme le dit
son sous-titre, des « enjeux de savoir et luttes de pouvoir au XIXe
siècle », ou comme celui de Michel Espagne sur Gustave d’Eichtal et la
pensée juive entre idéalisme allemand et christianisme. Ph. Régnier décrit les
« photographies étranges » qui ferment le volume comme la
« preuve sensible de l’existence du saint-simonisme ». Si c’est le
cas, il faut considérer les essais qui les précèdent comme la preuve
intelligible de l’existence d’une recherche qui mérite la plus grande
attention.
Surréalisme. André Breton, Le
Surréalisme et la peinture, réédition revue et corrigée (Gallimard, Folio
Essais, 2002, 560 p., s.p.m.) ; Thierry Aubert, Le Surréaliste et la mort, quelques
perspectives, L’Âge d’Homme, 2001, 320 p., 21,34 €).
Le hasard objectif nous fournit deux entrées de biais dans le Surréalisme, la
première, par un des fondateurs, conduite à travers de stupéfiantes
images ; la seconde, par un critique contemporain, apporte une perspective
nouvelle : la question de la mort comme pierre d’achoppement d’une pensée
qui exalte les pouvoirs humains, amour, désir, liberté. L’ouvrage de Breton est
une réédition – augmentée – dans un format de poche (c’est-à-dire avec des
illustrations en noir et blanc uniquement, quel dommage !) de son livre
sur la peinture surréaliste comprenant des textes qui s’échelonnent de 1928 à
1965, permettant une traversée de l’histoire tumultueuse du Surréalisme à
travers ses grands peintres, Ernst, Masson, Tanguy, Miro, Picabia, etc. Breton
traite aussi du « triomphe de l’art gaulois », des Symbolistes, des « Naïfs »,
de « l’art des fous ». Le texte initial commence par l’éloge du regard comme «
puissance d’illusion », il critique l’imitation du monde extérieur au profit de
l’émergence d’un « modèle purement intérieur » que Breton rapproche de celui
que Lautréamont, Rimbaud et Mallarmé ont révélé aux poètes. Comme ces derniers,
Picasso, vers 1909, portant à son degré suprême « l’esprit d’évasion », a
inventé « un continent futur ». Breton fait du parcours de Picasso le
précurseur de celui du Surréalisme. Les éloges ont une grande force, mais les
passages polémiques sont aussi réjouissants que l’étaient pour Breton ceux
des critiques qu’il fustigeait. C’est ainsi que, selon Breton, Matisse et
Derain, qui ont perdu l’état de grâce après la première Guerre mondiale, se
soumettent à l’ordre en se répétant. Quant à Chirico, s’il « prenait figure de
sentinelle sur la route éperdue des Qui-Vive » entre 1910 et 1917, il a cédé
ensuite à « l’abdication et aux reniements ». Ce qui touche peut-être le plus
aujourd’hui, c’est l’énergie de ces pages, même si elle implique la partialité.
Max Ernst, par exemple, qui a inventé de nouveaux rapports entre les choses et
imaginé de nouvelles métamorphoses, a ainsi ouvert de « nouvelles
possibilités de vivre, de vivre libre, à cela peut-être tient son humanité
profonde ». En 1939, Breton célèbre un tableau de Masson parce qu’il «
tient » à côté du journal de chaque jour ; les textes du Surréalisme et la peinture
« tiennent » toujours… Pour Thierry Aubert, le problème de la mort se pose
au nœud de contradictions de la pensée surréaliste entre le principe de
réalité, lié à la sclérose rationalisante qui nous rappelle notre finitude, et
le désir le plus profond de dépasser nos limites individuelles. Si, pour
résoudre cette contradiction, le Surréaliste se tourne vers l’imaginaire seul,
il risque de s’abîmer dans l’illusion en éludant la question de l’inéluctable
fin. Breton a sollicité la dialectique freudienne entre Eros et Thanatos afin
de « renouer avec une parole qui éclaire l’individualité sur elle-même et qui
se saisisse en l’occurrence de la mort ». La méthode du critique privilégie
l’étude des « œuvres vives » car elles laissent affleurer l’inconscient, en
parcourant un vaste corpus qui va des textes fondateurs des années 20 à Sur le champ d’Annie Le Brun (1967).
L’auteur distingue deux conceptions de la mort : la mort comme
anéantissement liée à l’espèce et la mort surréelle, qui correspond à
l’affranchissement par l’individu de sa limitation existentielle. Dans ce cas,
la mort apparaît dans les thématiques du suicide, du crime, de la cruauté ;
elle occupe une place voisine de celle du hasard objectif, comme « catalyseur
de la surréalité ». L’humour noir inscrit l’écriture au cœur même de la
mutation surréaliste du phénomène de la mort : « l’horreur suscitée par le
néant est utilisée comme ferment de la surréalité. »
Notes de lecture
Actrices. Sylvie Jouanny, L’Actrice et ses doubles. Figures et représentations de la femme de
spectacle à la fin du XIXe siècle (Droz, 2002, 442 p., s.p.m.).
Essai sur l’évolution de la place occupée par l’actrice dans l’imaginaire à la
fin et au début du XIXe siècle, basé sur les mémoires et romans de
comédiennes, écrits par elles-mêmes ou des nègres (Sarah Bernhardt et Marie
Colombier), les romans populaires et surtout les œuvres romanesques de Zola,
d’Edmond de Goncourt, Villiers de l’Isle-Adam, Rodenbach, Proust ou Claudel.
Sans oublier l’analyse intéressante de quelques images fondatrices (La
Fanfarlo, Aurélia, Sylvie), curieusement placée en fin de volume, l’auteur
démontre les liens qui unissaient le théâtre et le désir, le théâtre et la
vénalité, ainsi que la dialectique de la pudeur et de l’impudeur.
Allais. Alphonse Allais, À se tordre, présentation par Daniel Grojnowski (GF Flammarion,
2002, 251 p., 5,80 €).
Cette édition de quarante-cinq contes du Chat
noir réunis en volume en 1891 (Ollendorff) est dédiée à « François
Caradec / G.M.O.G.G. / sans qui Alphonse Allais / ne serait pas entré / au
Panthéon des Lettres. » C’est bien le moins. Avec son équipement de
« présentation, dossier, notes, chronologie, bibliographie », sans
oublier quelques variantes, les scholiastes ont de quoi voir venir en
attendant… le volume de la Pléiade ?
Amour. Michel Brix, Eros et littérature : le discours amoureux en France au XIXe
siècle (Peeters, Belgique, 2001, 432 p., 47,48 €).
Une solide étude du spécialiste de Nerval sur l’archéologie du sentiment
amoureux au XIXe siècle. Maladie de la jeunesse, l’amour puise loin
ses références, notamment dans le pétrarquisme néoplatonisant du XVIe
siècle. Mais le XIXe imposera de nouveaux paradigmes. Michel Brix
étudie Stendhal, Balzac, Nerval, Baudelaire et Flaubert. De l’incompatibilité
de l’amour archaïsant ravalé à la littérature industrielle à une autre forme
laïque de l’amour naissent ici tout à la fois la vision de la modernité et de
la place affectée à l’écrivain.
Aragon père. Louis Andrieux, Souvenirs d’un préfet de police, préface
de Jean-Paul Morel (Mémoire du livre,
2002, 456 p., 25 €).
L’édition originale des souvenirs de préfecture (de police) de Louis Andrieux
(1840-1931), papa très naturel de Louis Aragon, avait paru, en deux tomes, en
1885 chez Jules Rouff et Cie. Une préface malicieuse, un index des noms cités
(absent de l’édition originale) et de courtes notices de Jean-Paul Morel sont
les atouts de cette réédition. Pour l’amateur des dessous peu connus de la vie
politique sous la Troisième. Dommage que le géniteur du rimeur le plus doué du
groupe surréaliste en taise autant qu’il en dit.
Archives.
Les Français et leurs archives, actes du
colloque au Conseil économique et social (Fayard, 2002, 224 p., 20 €).
Organisé par l’association « Une Cité pour les archives », dont
l’objectif est de sensibiliser l’opinion publique et les pouvoirs publics à
l’urgence d’une politique de conservation et de communication des archives
nationales ambitieuse, et secondé par Le
Monde et France-Culture, ce colloque peut paraître sacrifier la réflexion
aux impératifs de médiatisation qui s’imposent à nos lobbyistes de la préservation
du patrimoine. Le début n’est qu’un ballet de personnalités : Lionel
Jospin, Valéry Giscard d’Estaing, Pierre Messmer, Catherine Tasca… On se
félicite, on se congratule, on se donne la parole et on s’applaudit à en
oublier les petits fours qui n’ont pas dû manquer, si l’on en juge par la liste
des organisations et des personnalités qui sont remerciées. Le tout se termine
par une vaste enquête savamment disséquée, mais dont les révélations – il
s’agissait d’évaluer le rapport que les Français entretiennent avec leurs
archives – sont relativement limitées : rassurez-vous, nos chers
concitoyens sont persuadés de l’enjeu représenté par les archives, dont ils se
font, c’est là que se trouve la révélation, une idée plus que vague. Et
pourtant, on aurait tort de s’arrêter aux fastes mondains de l’événement :
l’intervention de Régine Robin sur le personnage de l’archiviste, assez
décalée, est pleine d’intérêt, et Georgette Elgey évoque de manière
passionnante le cas des archives orales (signalons sur ce point la somme de
Florence Descamps, L’Historien,
l’archiviste, le magnétophone. De la constitution de la source orale à son
exploitation). Maurice Vaïsse démonte quelques clichés en montrant que,
dans certains cas, les témoignages des acteurs historiques peuvent s’avérer
plus fiables que les documents d’archives. Marie-Paule Arnauld, directrice du
Centre historique des Archives nationales, dresse un bilan, rapide mais
intéressant, des conditions d’exercice actuelles et s’emploie, elle aussi, à
combattre quelques idées reçues, dont la plus indéracinable est certainement
celle des archives interdites. Voici ce qu’elle nous apprend sur le
sujet : « au Centre historique des Archives nationales, parmi les 100
kilomètres linéaires de documents conservés, 6 % environ seulement ne sont pas
librement accessibles. En 2000 ont été instruites 734 demandes de dérogation
portant sur plus de 3500 articles et une centaine seulement a été
refusée. » Les organisateurs du colloque ont enfin eu l’heureuse idée de
confier la présidence de la séance sur « Les Archives : représentations
et réalités » à Pierre Nora, qui met en perspective le phénomène
d’hypertrophie mémorielle dont participe, même de manière critique, le
mouvement initié par l’association « Une Cité pour les archives ».
Audiberti.
Audiberti, poète, romancier et dramaturge,
actes du colloque du centenaire de la naissance d’Audiberti, 1999, textes
réunis par Jeanyves Guérin (Champion, 2002, 273 p., s.p.m.). Guère accrocheur,
le sujet fourre-tout de ce colloque : on sent l’Université hésitante quant
à la nécessité de fonder des études audibertiennes, comme le note honnêtement
en introduction Jeanyves Guérin. Ceci explique que les auteurs présents
viennent d’horizons particulièrement divers. De là le charme du volume, et la
difficulté du compte rendu. Michel Autrand démontre la prééminence du principe
de discontinuité dans la dramaturgie audibertienne, et c’est sous le signe de
la discontinuité que se placent également ces communications, pour le pire et
le meilleur, avec des éclairages souvent très ponctuels, parfois trop étroits,
et qui ne dialoguent guère entre eux. Analyses poéticiennes (l’incipit par
Annick Bouillaguet, la clausule par Gérard-Denis Farcy, le genre épique pour
Christine Van Rogger-Andreucci, la narrativisation de l’écriture théâtrale par
Alain Beretta), ou plus théoriques (le « théâtre abhumaniste » par
Marie-Claude Hubert, « l’abhistoricisme » par François Noudelmann)
côtoient des lectures thématiques (la rencontre amoureuse, l’histoire,
l’anglicisme). Quelques ouvertures diablement intéressantes sur les relais
littéraires d’Audiberti : la référence obsédante à Victor Hugo (Agnès
Spiquel), l’appui stratégique sur Paulhan (Claude-Pierre Perez). Plus un
certain nombre de textes dont on ne parlera pas, faute d’en avoir saisi la
cohérence parfois, la pertinence souvent.
Aymé. Marcel Aymé, Nouvelles complètes (Gallimard, Quarto, 2002, 1366 p., 25 €).
Le volume réunit dans l’ordre chronologique de publication – lequel correspond
en l’occurrence à celui de la rédaction –, les contes et nouvelles d’Aymé
l’inégal, dont on célèbre en sourdine le centenaire de la naissance (29 mars
2002). Les illustrations originales des Contes
du chat perché sont reproduites – initiative heureuse, car elles font
véritablement partie de l’œuvre. Bonne occasion de relire ces récits alertes et
adroitement enlevés. En annexe, une « Vie et œuvre » qui emprunte
l’essentiel de son contenu à l’album Marcel
Aymé de la Pléiade, paru il y a un an. L’ensemble est sobre et bien ficelé,
comme on l’attend de cette collection.
Bac. Ghislain de Diesbach, Un prince 1900. Ferdinand Bac (Perrin,
2002, 384 p., 23 €).
En mettant à profit des manuscrits autobiographiques inédits, l’auteur a
produit une bonne biographie du personnage inclassable que fut Ferdinand Bac,
faux dilettante, vrai artiste, Saint-Simon sucre-sel des salons de la Troisième
République – et petit-fils fortement présumé de Jérôme Bonaparte, roi de
Westphalie. La vie de Bac n’est pas de celles qui se résument en quelques
lignes, d’autant que l’intérêt de sa biographie tient pour beaucoup dans les
personnages hors du commun avec lesquels il fraya (ô ses « échanges »
avec Robert de Montesquiou !). Si Ghislain de Diesbach ne se montre pas un
biographe taraudé par le souci de donner toutes les références de ses dires – à
moins que les souvenirs de Bac aient été sa seule source –, son art de cerner
une personnalité en quelques lignes est établi (il n’a pas été pour rien le
biographe de Proust). Un reproche pourtant, qu’il convient peut-être d’adresser
autant à l’éditeur qu’au biographe : un cahier d’illustrations
supplémentaire, qui eût reproduit des dessins de Bac, n’eût pas été pour
déplaire, de même qu’un d’index des noms cités (ils sont nombreux). La
publication des souvenirs inédits de Bac serait la bienvenue. On compte bien un
peu sur Ghislain de Diesbach pour ce volume.
Balzac. Anne-Marie Baron, Balzac ou les hiéroglyphes de l’imaginaire (Champion, 2002, 212 p.,
14,50 €).
Le hiéroglyphe, modèle d’une mimesis
parfaite ; Champollion, déchiffreur historique qui ouvre la voie à Balzac
sémiologue de la société ; l’Égypte enfin, tout l’Orient condensé en un
monde imaginaire miroir des origines. On s’imagine embarqué à la recherche
d’une littérature d’images, d’une littérature en images, que l’auteur dit
poursuivre dans deux directions, le réseau des images primitives d’une part
(l’image-idéogramme évoquant les images de l’inconscient exhibé dans le rêve)
et le rapport à la matérialité de l’écriture d’autre part – graphie,
typographie, étymologie, blasons et double sens ésotériques. Et on se retrouve
à pêcher des images somme toute fort ordinaires (le mendiant, le sauvage, le
génie monstrueux ou la femme sans cœur) avec une minuscule épuisette
psychanalytique. Certes, par sa connaissance des œuvres, Anne-Marie Baron
propose des synthèses bien faites (sur le cratylisme balzacien notamment) –
bien que toujours rapides – sur les images récurrentes sous la plume de Balzac.
Mais on regrette souvent que la méthode choisie l’amène à faire de chaque
thème, fût-il omniprésent dans la littérature contemporaine, un révélateur de
la singularité psychologique de l’écrivain (elle-même principalement bâtie sur
la douleur infligée par l’indifférence maternelle). Il nous a semblé que la
démonstration s’affaiblissait du fait de ce manque de recul, comme du fait de
la confusion entretenue sur les valeurs respectives des termes image primitive, hiéroglyphe ou symbole :
on aurait aimé en savoir plus sur la nature de ces images, davantage que sur
leur contenu, qui ne faisait pas mystère. De sorte qu’il reste à la critique
balzacienne un grand livre à écrire.
Baudelaire. Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu, édition établie par
Claude Pichois (Droz, 2001, 125 p., s.p.m.). Véritable dalle mortuaire par son
imposant format (36 x 26 cm), cette édition diplomatique est un monument dressé
à ce que Vigny eût appelé « la majesté des souffrances humaines ».
Elle offre en effet la particularité de présenter, en page de droite, la
reproduction photographique du manuscrit autographe, et, sur celle de gauche,
sa transcription. On peut ainsi suivre, sur l’admirable écriture même de Baudelaire,
les mouvements de sa réflexion, les sursauts de sa colère et « les
ondulations de [sa] rêverie ». Et cette lecture n’est pas innocente :
comme le souligne d’emblée Claude Pichois dans son introduction :
« Voici l’un des textes les plus explosifs des lettres françaises, un
chef-d’œuvre de violence et de virulence, d’une nouveauté tranchante. »
Très dense, cette introduction retrace la genèse du texte, conçu dès 1859, mais
qui appartient bien à la dernière période créatrice de Baudelaire. Celui-ci, incomparable
poète de la concentration dans ses Fleurs
du Mal, est arrivé ici à une concentration identique, peut-être encore plus
frappante par l’aspect fragmentaire de son écriture. Il y a là comme le
condensé d’une vie et d’une pensée, et toutes les affirmations de Baudelaire,
pour péremptoires qu’elles semblent être, ne sont paradoxales que pour ceux qui
ne se sont pas donné, comme lui, la peine de réfléchir, d’observer et de
méditer. « Une inquisition de l’intelligence sur le secret du cœur » :
la si belle formule de Suarès sur Les
Fleurs du Mal ne pourrait-elle pas être reprise et élargie, à propos de Mon cœur mis à nu ? Qu’il invective
George Sand ou Voltaire, se gausse de la religion du Progrès, condamne le
commerce, médite sur le Dandy ou affirme la nature démoniaque de l’homme,
Baudelaire se révèle un moraliste classique, qui ne veut être dupe de rien et
entend bien voir à nu non pas tant lui-même que l’être humain tout entier, dans
son corps comme dans son cerveau. Mais c’est aussi et surtout du Baudelaire et,
loin d’un La Bruyère ou d’un Joubert, ces fragments feraient songer aux Pensées de Pascal – un Pascal qui aurait
médité à la fois de Maistre et Sade. On se souvient aussi du commentaire aigu
qu’en avait proposé Jean José Marchand en 1970 (Sur « Mon cœur mis à nu »), en essayant de montrer
combien les propos de Baudelaire donnent, aujourd’hui plus que jamais, à
réfléchir. Telle pensée de lui n’anticipe-t-elle pas sur l’anarchisme secret
d’un Valéry : « Je comprends qu’on déserte une cause pour savoir ce
qu’on éprouvera à en servir une autre. » Mais on n’en finirait pas de
développer toutes les suggestions que peut inspirer Mon cœur mis à nu. « Fragments », avons-nous dit, mais le
mot est-il bien approprié ? À relire ce livre, on est au contraire frappé par
son étonnante unité, comme si Baudelaire avait su imprimer à chaque note un
tour aussi définitif, aussi plein, aussi profond, que celui des alexandrins des
Fleurs du Mal. « Alchimie de la
douleur », tel est bien le caractère fondamental de ce bréviaire si
intime, dont le pessimisme forcené est une bénédiction en ces temps si
« corrects ». Après cette superbe édition, dont l’annotation est
aussi discrète que précise, il ne nous reste plus à souhaiter que Claude
Pichois nous en donne une analogue de Fusées.
Beauvoir. Christine Delpy, Sylvie Chaperon, Le Cinquantenaire du « Deuxième
Sexe » (Syllepse, 2002, 523 p., 38 €). Il est étonnant de constater la
vitalité des études sur Beauvoir dans les milieux universitaires
anglo-saxons ; elle rend flagrant le discrédit qui pèse sur elle dans les
études littéraires en France. Ce colloque a donné lieu à 130 communications
pendant cinq jours. Soixante articles sont rassemblés en un volume qui servira
certainement de référence sur la question, en raison de la présence de témoins
comme Gisèle Halimi, Yvette Roudy, Claudine Monteil, Françoise d’Eaubonne,
Dominique Desanti, Lise London, et des études consacrées à la traduction et à
la réception du Deuxième Sexe dans de
nombreux pays. On déplore cependant le désintérêt pour la dimension littéraire
du texte. Un seul article, celui des époux Fullbrook, est consacré à cette question ;
il est d’une indigence époustouflante.
Bernanos. Paul Gordan, Mon vieil ami Bernanos (Cerf, 2002, 82 p., 12 €).
Comme Pascal les mouches, Bernanos attire les moines. Bénédictins, Dominicains
alternent dans ses parages fervents. Du bénédictin Gordan, les éditions du Cerf
donnent ici trois conférences réunies en Allemagne en 1983 sous le titre Freundschaft mit Bernanos. Second
Bénédictin avec qui ait pratiqué l’écrivain – le premier fut Dom Besse,
son directeur de conscience de 1910 à 1920 –, le sympathique Dom Paul narre ici
ses rencontres avec le fier moustachu au peu catholique parcours. En 1943,
Bernanos siège au Brésil, à La Croix des Âmes (Cruz das Almas). Il fait au moine que Dieu lui envoie le meilleur
accueil. « Sans la foi, il n’aurait pas pu vivre une minute, ni avoir une
seule pensée, ni remuer un doigt. » D’où un humour, une vitalité (assez
communes chez les saints et les sages) dont bénéficie une compassion
universelle qui s’étend jusqu’à Hitler (relire Les Enfants humiliés) ou à Luther, thème d’un travail qu’il rédige
à cette époque et dont, lisant le début à son visiteur, il est lui-même
« ému presque jusqu’aux larmes ». De son côté, Paul Gordan lui
enseigne le sens de la théologie du renouveau charismatique, où le peu de goût
du romancier pour l’abstraction ne lui faisait voir jusque là qu’un pédantisme.
Le catholicisme de Bernanos est à bien des égards à l’antipode de celui, bien
plus herméneutique, de Claudel dont les lectures de la Bible ont fait l’objet
d’un énorme tome paru en 1998. Si Gordan ne convertira personne à son ami
Bernanos, les Bernanosiens auront plaisir à le retrouver dans ces pages vite
lues.
Bloy. Léon Bloy, Le Pal, préface de Patrick Kéchichian (Obsidiane, 2002, 160 p., 18 €).
Réédition en fac-similé d’une des œuvres les plus acides de Bloy, avec cet
inoubliable et atroce portrait de « l’hermaphrodite prussien », le
journaliste Wolff. Préface concise mais replaçant le texte dans son histoire.
Le tout tient dans la poche.
Bott. François Bott, Dieu prenait-il du café ? Portraits littéraires du XIXe
siècle (Le Cherche-midi, 2002, 162 p., 14 €). Chroniquettes
impersonnelles et d’une platitude absolue sur quelques écrivains du XIXe
siècle. Importante densité de phrases convenues à la page. L’auteur a longtemps
dirigé Le Monde des Livres. Échelle
tirée.
Cadou. Michel Manoll, René Guy Cadou (Seghers, Poètes d’aujourd’hui, 2001, 256 p., 12,20 €).
Réédition d’un livre de 1954 avec, comme seule mise à
jour, une liste des « Œuvres de René Guy Cadou publiées depuis 1951 »
– pas même ajoutée à la table des matières. On trouvera des images plus
récentes du poète de Louisfert dans un catalogue d’exposition, Itinéraires Hélène et René Guy Cadou
(Éditions du Conseil général de Loire-Atlantique, 2001, n.p., s.p.m.) et dans
l’Hommage photographique à René Guy Cadou,
de Christian Renaut (Blanc Silex et Alizés, 2001, n.p., 25 €.).
Caminade. Présence
de Pierre Caminade. Var et poésie 2 (Edisud, 2001, 324 p., 13,70 €).
Voilà un collectif en apparence bien régional(iste), voire – anathème ! –
provincial, qui porte sur un poète dont on avoue, penaud, n’avoir jamais
entendu parler, et que l’on a ouvert comme on s’attelle à un pensum. Or – et
ainsi avons-nous été châtié pour notre mauvais esprit – on en sort intéressé.
Comme l’écrit François Solesmes, « dans le paysage littéraire,
quelques arbres souverains ne font pas une forêt : il y faut encore un
riche tissu végétal. Pierre Caminade participait à celui-ci ». De fait,
cet écrivain (1911-1998) a côtoyé notamment le groupe de Carcassonne, les
Surréalistes, Claude Cahun (leur amitié fait l’objet d’une étude), et le
Nouveau Roman. Sportif, épicurien, il a inspiré le héros du Repos du guerrier de Christiane
Rochefort, et, « poète dans la cité », a marqué fortement les
villes où il a résidé. Une fois dépassé un début qui fait craindre
l’hagiographie laborieuse d’un auteur érigé en spécialité locale (d’autant que
l’on tombe d’abord sur un texte de Caminade « écrit pour le plan guide de
La-Seyne-sur-Mer » qui nous a semblé bien médiocre et dont on comprend mal
qu’il soit ainsi mis en valeur), ce n’est pas le moindre mérite de l’ouvrage
que de restituer la vie culturelle de Montpellier avant-guerre, avec ses
cercles de théâtre et de cinéma d’avant-garde (intéressants articles de
François de La Bretèque sur ce thème, et de Caminade lui-même, sur la réception
de Cocteau), de décrire la montée de l’étudiant à Paris, ou encore, plus tard,
le climat des conférences de philosophie organisées à La Seyne, les réseaux qui
se tissent entre artistes, les rivalités des journaux varois, etc. Les textes
de Caminade (poèmes, romans et essais critiques, soit une trentaine de titres
entre 1932 et 1999) accordent une large part à la sensualité, et l’influence de
Valéry, à qui l’auteur consacra un ouvrage, y est sensible pour la pensée comme
pour l’expression (« ma main rêve et polit / Le sein adolescent d’une heure
insaisissable / […] Et sur ta profondeur passive à s’émouvoir / [le soleil]
prélude à l’incendie où mes forces abusent » (1957). L’essentiel du
recueil est formé d’études de l’œuvre : quelques-unes sont superficielles
ou surannées, d’autres proposent davantage un témoignage qu’une analyse, mais
on lira notamment les contributions de Jacques Body, Christine Lombez et
Jean-Max Tixier. Pour finir, avant une bibliographie et autres annexes, une
brève anthologie permet de découvrir des textes de factures et de dates
variées. Certains mériteraient d’être plus amplement diffusés, qu’il s’agisse
de poèmes ou de proses, particulièrement « Aube » (1967), texte
dominé par une longue et étonnante phrase qui glisse de la description de
poissons que le locuteur vide à celle d’une lente scène sexuelle : comme
le souligne Dominique Noguez, le procédé par lequel ce passage même est rendu
insensible, est étonnant.
Camus (Renaud). Renaud Camus écrivain (Peeters, 2002, 171 p., 18 €).
Les 28 et 29 avril 2000, quelques jours après le
début de l’« affaire Camus », un colloque, prévu depuis longtemps, se
tenait à l’Université de Yale autour de l’œuvre de Renaud Camus. Le présent
volume en publie les actes. Le tumulte de l’« affaire » marque
certaines contributions (surtout celle de L.A. Schehr, consacrée aux
« Paroles déplacées »), mais c’est bien l’écrivain qui est le sujet
central ici – un écrivain remarquable et trop méconnu en France, l’un des rares
à maintenir une fidélité à l’esprit d’avant-garde des années 70, époque de ses
débuts. Le colloque rend justice à divers aspects d’une œuvre complexe et
souvent difficile. Particulièrement stimulante est l’étude de Frédéric Canovas,
« Villa Médicis : variations sur un même lieu », qui analyse la
rencontre entre Camus et Hervé Guibert à travers le Journal romain de l’un et L’Incognito
de l’autre. À noter aussi les deux articles de Jan Baetens, maître des études
camusiennes, et un entretien, primitivement destiné à la revue Genesis, qui clôt le volume.
C’est une blonde. Larousse de Paris (Larousse, 2001, 360 p., 44,21 €).
Le Larousse de Paris est appelé à
devenir un jour, comme ses prédécesseurs, un objet de documentation. Toutefois,
page 232, inutile de chercher le palais du Bardo dans le parc Montsouris (il a
brûlé en 1991), ni page 147 qui a donné son nom à la Villa Léandre (c’est,
paraît-il, un « humaniste montmartrois »). Philippe Delerm étant
occupé ailleurs à préfacer le Journal
de Léautaud, Larousse lui a préféré Jean-Claude Brialy (« Arletty m’a
dit »).
Chanson. Philippe Jadin, Charles Langhendries, Jean Sablon, le gentleman de la chanson (Pirot,
2002, 304 p., 20 €).
Une biographie de Jean Sablon a-t-elle sa place ici ? Vous qui passez sans me voir,
Je tire ma révérence, si ce n’est pas de la littérature, qu’est-ce que
c’est ? Et de l’histoire : son père, Charles Sablon, est l’auteur en
1913 d’une valse, Bonsoir m’amour,
dont la mélodie est reprise en 1917 par la Chanson
de Craonne ; et sa sœur, Germaine Sablon, l’amie de Joseph Kessel, est
la première à chanter à Londres en 1943 le Chant
des partisans. Une biographie riche de détails, suivie d’un excellent Petit Dictionnaire des noms propres cités,
près de 600 personnages dont on ne trouve que difficilement trace ailleurs.
Chateaubriand. Céleste de
Chateaubriand, Les Cahiers de madame de
Chateaubriand, présentation de Jean-Paul Clément (Perrin, 2001, 266 p., 19,80 €). Madame de Chateaubriand avait de
l’esprit, de la concision, et de cette pointe de mordant qui fait merveille
dans les portraits. Elle ne se prive pas d’exercer son ironie, souvent acide,
sur les experts en intrigues politico-financières, sur les petites coteries,
les opportunismes tardifs, comme sur tous ceux qui refusent de reconnaître les
mérites de son mari, au premier rang desquels les Bourbons, qui servent
curieusement de faire-valoir à Bonaparte. Davantage qu’un point de vue
domestique (et bigot !) sur un grand homme et son temps, les cahiers de
Céleste ont aussi servi de réservoir de souvenirs – voire de phrases et
d’observations – à son écrivain de mari, ce qui justifie pleinement la
réédition qu’en donne Jean-Paul Clément. S’appuyant sur la précédente édition
(1909) de Ladreit de Lacharrière, il en éclaire doublement la compréhension au
fil de plus de 500 notes, en donnant d’abondants éléments de contexte
historico-biographique et en multipliant les rapprochements avec les écrits de
Chateaubriand lui-même. En dépit de leur aigreur, de leur étroitesse de vue, on
lira donc avec intérêt ce « cahier rouge » (mémoire sur les années
1804-1815, dans lequel Chateaubriand mémorialiste a volontiers puisé) et avec
indulgence le « cahier vert » (chronique plus décousue des années
1815-1844). À méditer en toute époque : « Si la sottise nous a
conduits où nous sommes, où est la force pour nous retirer ? »
Chroniques. Marc Weitzmann, 28 raisons de se faire détester. Chroniques littéraires (Stock,
2002, 317 p., 19,15 €). Titre trompeur. Porte-plume conforme. Position
critique fluctuante. Opus inutile. Suivant !
Colette (I). Œuvres. tome IV, édition publiée sous la direction de Claude
Pichois et Alain Brunet (Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2001, 1664 p.,
68,50 €).
Quatrième et dernier tome de Colette dans la collection, ce volume rassemble
les principaux livres publiés de 1940 à 1954 : Julie de Carneilhan, Journal
à rebours, Le Képi, Gigi, Paris de ma fenêtre, L’Étoile
Vesper, Le Fanal bleu, etc.
Installée au Palais-Royal, Colette est alors l’objet d’honneurs croissants, et
Claude Pichois et Alain Brunet peuvent noter qu’en 1949, « l’embaumement
commence ». Si sa production, souvent suscitée par son mari Maurice
Goudeket – artisan de la publication des Œuvres
complètes en quinze volumes, de 1948 à 1950 –, semble s’épuiser un peu,
cela tient peut-être en partie à l’âge de l’écrivain, née en 1873 et qui,
depuis sa jeunesse, n’avait cessé d’écrire. Il n’empêche qu’elle avait encore
de la ressource, comme on le voit ici par de nombreuses pages. Surtout, Colette
reste elle-même et parvient à captiver lorsqu’elle se laisse aller à ses
souvenirs, ou bien évoque fleurs ou paysages. Elle est cette chose si
rare : un œil qui voit, sent et enregistre. Il n’est que de lire, dans Journal à rebours, ce qu’elle dit de
Sido et la guerre de 1870, de Fès ou bien du salon de Mme de Saint-Marceaux.
Même chose pour la création romanesque proprement dite, comme le montre, par
exemple, le premier récit du Képi,
sorte de drame rapide, où l’écrivain a exprimé une vision désenchantée de
l’amour et des êtres. Colette avait le sens de la fatalité des passions, et de
certains désastres. Chez elle, la sensualité, très vive, semblerait parfois, au
détour de quelques pages, se nourrir et s’enrichir d’un certain fatalisme
secret, ou plutôt d’une sorte de pessimisme actif, qui est naturel aux paysans
attachés à la terre et à qui les choses de la vie en ont beaucoup fait
voir : Colette n’était pas pour rien la fille de Sido. De là aussi
l’opinion souvent peu flatteuse qu’elle a de l’homme, et sa préférence, dans
ses livres, pour des protagonistes féminines. Mais un certain lyrisme finit par
prendre le dessus, comme le montre ici l’admirable Nudité, véritable poème à la gloire du corps féminin, par ailleurs
texte peu connu et que cette édition a le mérite de reprendre. Une grande
partie du pouvoir du style, chez Colette, ne tient-il pas justement à cette
rêverie où la sensualité gouverne l’imagination ? Au fond, en
écrivain-née, elle n’aura jamais parlé que d’elle-même. Colette est sans doute
un auteur (le vilain mot !) bien plus divers et plus complexe qu’on ne le
croit ; mais, par-delà cette diversité même, presque tout ce qu’elle a
écrit possède une qualité dont les plus grands ne sont pas toujours pourvus :
la vie. C’est ce qui lui aura permis de ne pas tomber dans le Boulevard ou dans
la littérature industrielle ; c’est aussi ce qui rend si attachant ce
volume qui réunit ses dernières œuvres. Ce tome IV donne par ailleurs
l’occasion de souligner tout le mérite de ses deux maîtres d’œuvre et de leurs
collaborateurs : préface substantielle, se gardant de toute hagiographie
comme de toute approximation, bibliographie très fournie, richesse extrême des
notes, où l’on glanera quantité d’informations et de précisions, non seulement
sur Colette et ses œuvres, mais sur toute l’époque 1890-1950 :
littérature, arts, société, etc. À cet égard, les quatre tomes des Œuvres forment, tant par les préfaces
(celle du tome I est une des meilleures évocations qui soient de la Belle
Époque littéraire) que par les notes, une véritable mine, et ont bien mérité de
l’histoire littéraire.
Colette (II). Graciela
Conte-Stirling, Colette ou la force
indestructible de la femme (L’Harmattan, 2002, 382 p., 30 €).
Curieuse approche psycho-sociologique de Colette et
rapprochements incongrus de son œuvre avec celles de Duras, Gide, Proust et
Sarraute. Consternant.
Critique. Pierre Siméon, Rois de la critique (La Petite Babel, Namur, 2002, 185 p., 24 €).
Cet ouvrage très ironique a une origine assez curieuse, explique
l’auteur : retrouvant chez ses parents une collection de vieux journaux
français et belges, il a eu l’idée d’en parcourir les feuilletons littéraires,
dus à de célèbres critiques d’alors. Il en a tiré un florilège de lieux communs,
de jugements erronés et partisans, et surtout de billevesées dont la lecture
fait sourire, notamment à propos de Ionesco et de Beckett. On y trouve, entre
autres Aristarques, les belges Adrien Jans et Marcel Lobet, ainsi que, côté
français, Robert Kemp (bravement qualifié de « roi de la critique »
par un obscur auteur qui lui dédicaça un sien chef-d’œuvre, dédicace reprise
ici en fac-similé), Pierre-Henri Simon et Bertrand Poirot-Delpech. On sait que
ces deux derniers finirent par décrocher la timbale de l’Académie française,
sans doute à cause des vigoureux coups de brosse à reluire prodigués à certains
immortels dans leur feuilleton hebdomadaire du Monde des livres. Est-il bien sûr que la tradition s’en soit
perdue ?
Dekobra.
Philippe Collas, Maurice Dekobra,
gentleman entre deux mondes (Séguier, 2001, 510 p., 23 €) ;
Maurice Dekobra, Les Courtisanes (Séguier,
2002, non paginé, 23 €). Biographie à la désinvolture sympathique d’un
des romanciers les plus vendus en son temps – des millions d’exemplaires,
plus fort que tous les Beigbeider et les Jardin d’aujourd’hui. En ce début de
vingt-et-unième siècle, Dekobra garde un (tout) petit public, qui apprécie le
côté kitsch de ses livres, son savoir-faire aussi. Le personnage fut un
véritable mythe, on l’a un peu oublié : d’innombrables admiratrices le
talonnaient dans tous les pays, mais sa vie privée est restée assez opaque et
son célibat persistant n’a pas manqué de faire jaser. L’histoire littéraire
a-t-elle eu en lui son Rudolph Valentino ? La Madone des sleepings reste le titre le plus connu de Dekobra,
mais il faut citer, pour le plaisir, d’autres titres, qui sentent bon la
librairie de gare : L’Homme qu’elles
aimaient trop, La Bacchanale
inachevée, Don Juan frappe à la porte, Les Turquoises meurent aussi, Written
with lipstick, Le Sabbat des caresses, La Volupté éclairant le monde, Les
Femmes que j’ai aimées, etc. Chez le même éditeur paraît simultanément un
album de dessins du romancier, dont le titre explicite parfaitement le
sujet : Les Courtisanes. Ces
dessins représentent des dames qu’apprécierait Bérurier, pas San-Antonio.
Delay. Pour
fêter Florence Delay. Collectif autour de Jean Échenoz et Jacques Roubaud (Presses
de la Sorbonne nouvelle, 2001, 105 p., 9 €). Une académicienne qui n’a que des amis,
tant parmi les universitaires que parmi les écrivains, ce n’est pas si
fréquent. Voilà qui justifie ce mince et élégant volume, certes un peu plus
léger que riche, mais où « la Sorbonne épouse la littérature
vivante », en l’honneur de cette Jeanne d’Arc qui ne brûle que de l’amour
des œuvres. On en retiendra surtout deux contributions : « La
Matador » de Francis Marmande et « Tenez vous droit » de Jean
Échenoz. Peut-être aussi, dans la contribution de Jacques Roubaud, la révélation
que celui-ci eut un grand-père auteur de pièces de théâtre, lesquelles furent
détruites par sa fille. Exemple à méditer.
Des
Forêts. Dominique Rabaté, Louis-René des Forêts. La voix et le volume (Corti, 2002, 264 p.,
20 €).
Cet ouvrage est la réédition – mise à jour après la mort de Louis-René des
Forêts en décembre 2001 – de la plus imposante monographie consacrée à l’auteur
du Bavard, dont Dominique Rabaté,
professeur à l’Université Bordeaux-III, fut l’un des proches. Considérée comme
l’une des plus significatives de la littérature française du xxe siècle par sa
confrontation à la tentation du silence, l’œuvre de Des Forêts est ici
l’occasion d’un essai consacré à l’histoire littéraire de la seconde moitié du
siècle dernier, qui serait à penser en termes de voix énonciative, dont le
critique se propose d’explorer les inflexions (la densité, le volume) et les
tentations contradictoires (l’aphasie, le lyrisme). Proche de Blanchot, Des
Forêts n’a en effet cessé, tout au long de sa vie d’écrivain, de se mesurer à
la question d’une parole capable non seulement de dire le monde mais surtout
d’interroger sa propre pertinence. L’acquisition du langage entraîne de façon
irrémédiable la perte de l’innocence (c’est autour de ce douloureux constat que
s’articulent Les Mégères de la mer) et
la lucidité de l’écrivain le conduit à prendre conscience des limites de tout
discours, condamné à l’extinction (ce dont Ostinato
est sans doute l’exemple le plus achevé, puisque le parcours de ce texte, du
projet annoncé dans les années 70 jusqu’à son édition « suspensive »
chez Gallimard en 1997, en passant par les différents états publiés par la N.R.f., montre comment l’écrivain a,
jusqu’au bout, reporté l’épreuve de l’établissement de la parole). Dominique
Rabaté montre la façon dont l’univers composite et polymorphe de Des Forêts
tente de déjouer les ruses du discours pour fonder une écriture dont la
substance ne serait pas altérée par l’entropie du verbe, une sorte de langage
conjurant le « désastre » pour mieux témoigner de son urgence et de
sa nécessité. « Engagé dans une entreprise sans retour, l’écrivain se voit
contraint de continuer à jouer mais à un jeu qui ne saurait avoir de gagnant,
tant est aiguë sa conscience que le langage ne peut triompher de la mort, tant
est vive sa lucidité de la vanité fondamentale de l’écriture. »
Ducasse. Bernard Marcadé, Isidore Ducasse (Seghers, Poètes d’aujourd’hui, 2002, 238 p., 12,20
€).
Récemment relancée, la célèbre collection créée par
Pierre Seghers renouvelle une partie de son fonds : elle a repris le Musset de Philippe Soupault, mais son Lautréamont de 1946 cède la place à cet Isidore Ducasse : le changement de
titre enregistre un acquis de ces dernières années, une mise à distance du
mythe. Bernard Marcadé privilégie une approche « moderne » de
Ducasse : le texte seul importe, la biographie et les origines
intellectuelles sont laissées de côté. L’essentiel de la présentation est une
lecture éclairée de constantes citations des Chants et d’une poignée de commentateurs, au premier chef de
Maurice Blanchot. Le résultat n’est pas très nouveau et donne même le sentiment
de déjà lu, mais il n’a rien de caricatural, contrairement au livre de Marcelin
Pleynet dont Marcadé donne, pourrait-on dire, une version réussie. Quant à
l’anthologie – extraits des Chants
et texte des Poésies –, principe de
la collection, elle pouvait avoir un sens en 1946, mais aujourd’hui où
prolifèrent les éditions de Ducasse, on voit moins son utilité.
Dumas (I). Alexandre Dumas, Antony, édition de Pierre-Louis Rey (Gallimard, Folio Théâtre,
2002, 191 p., 4,50 €).
« Alfred Leroux, de Lens, 22 ans, convoitait Mlle Mathilde Huleux, 23 ans,
de Pont-à-Vendin. Elle lui résistait, il l’assassina. » Que Félix Fénéon
ait pu bâtir en 1906 une de ses « nouvelles en trois lignes » sur la
dernière tirade d’un drame de 1831, fait toucher du doigt l’empreinte
vigoureuse laissée dans la mémoire du siècle par cet Antony flamboyant des grandes heures du drame romantique.
Pierre-Louis Rey, qui présente ce texte, en souligne les vertus sans en masquer
les outrances et donne, selon les usages de la collection, un aperçu des
représentations du drame de Dumas jusqu’au XXe siècle. Si le texte a
un peu vieilli, le sombre héros qui hanta les rêves des jeunes gens des deux
sexes n’a rien perdu, lui, de son potentiel de séduction. Les lofteurs n’ont qu’à bien se tenir.
Dumas (II). Alexandre Dumas, Viva Garibaldi. Une odyssée en 1860, présentation et notes de
Claude Schopp (Fayard, 2002, 610 p., 25 €). Du 1er janvier au 3 octobre
1862, Alexandre Dumas publiait dans son hebdomadaire Le Monte-Cristo ce vaste montage de ses souvenirs sur Garibaldi et
sur l’épopée des Chemises rouges (à laquelle, on le sait, participa l’auteur d’Antony). Le texte n’avait jamais paru en
volume. Claude Schopp nous le propose sous un nouveau titre un peu clinquant
(le titre exact est Une Odyssée en 1860)
dans une édition annotée qu’éclaire en outre un dictionnaire des personnages
mentionnés, d’Edmond About à Vincenzo Zurlo, et un index des noms de lieux.
Chronique historique et impressions de voyage se côtoient harmonieusement, et
l’on retrouve avec plaisir toutes les qualités de Dumas. Les lecteurs de ses
œuvres napolitaines, et surtout de l’admirable San Felice, savent combien l’inspirait le Royaume des Deux-Siciles.
La haine qu’il manifesta contre les Bourbons trouvait son origine dans l’amour
filial, puisque Dumas considérait que son père avait été empoisonné par le roi
Ferdinand. Cela nous vaut au chapitre XVIII cette phrase splendide :
« Il y a longtemps que, de même qu’Hernani était en guerre avec
Charles-Quint, je suis, moi, en guerre avec le roi de Naples. »
Dumas (III). Alexandre Dumas, Causeries, préface de Michel Arrous (Maisonneuve et Larose, 2002, 345 p.,
18 €). Tant qu’à rééditer Dumas, autant le faire bien. C’est ce que fait
Claude Schopp depuis plusieurs années. Ses Causeries
familières (parues en 1997) sont un modèle en la matière, tant du point de
vue de la présentation que de l’annotation. On ne peut pas en dire autant de
ces Causeries dont la préface est
expéditive (une page – ce qui n’empêche pas l’auteur d’étaler son nom sur la
couverture) et pauvre (une idée – Dumas est l’inventeur du genre de la
« causerie »). Le texte, reproduit en fac-similé et donc dépourvu de
notes, est constitué de neuf causeries, conformes au principe de plaisir littéraire énoncé par Dumas lui-même
(« amuser et intéresser, voilà mes seules règles ») : on y glane
des anecdotes sur Eugène Sue, la genèse de Monte-Cristo,
la première rencontre de l’auteur avec Hugo sur le boulevard du Temple
« dans la baraque d’un homme qui montrait un squelette de sirène »,
etc. Rien ne relie toutes ces causeries, si ce n’est un ton propre à Dumas, un
discours à mi-chemin entre l’oral et l’écrit, entre la voix et la lettre, qu’il
faudra un jour sérieusement analyser.
Dumas
(IV). Alexandre Dumas, Pauline, édition établie par Anne-Marie Callet-Bianco (Folio
classique, 2002, 241 p., 4,50 €). Cent quatre-vingt-deux pages de texte,
soixante pages de préface et de notes, le vieux lecteur de Dumas n’a pas
l’habitude de ce rapport numérique 3/1, honorable pour l’auteur comme pour
l’éditeur, excellent pour les étudiants, nullement contrariant pour les autres.
Pauline, roman de 1838, est l’un des
premiers de l’auteur d’Antony (que
Folio republie aussi), romancier tardif. Il l’enchaîne à ses impressions de
voyage En Suisse, où la mystérieuse
Pauline se dessinait dans l’ombre de son ami « Alfred de Nerval »
– rien à voir avec Gérard, simple clin d’œil au poète encore inconnu qui
fut de ses premiers collaborateurs. Entre réalité et fiction, une transition
floue bien dumasienne. Autre influence : celle du roman noir style Melmoth, à l’histoire romantique
d’amours étrangement contrariées. Plus près du Château d’Eppstein que des romans historiques, Pauline commence fort, puisque l’héroïne sort d’avoir été enterrée
vive… C’est un peu le sort de ce roman oublié, qu’on peut d’autant mieux se
réjouir de trouver alerte et vif. Bravo si l’actualité du Panthéon le ramène
sur nos berges.
Duras.
Midori Ogawa, La Musique dans l’œuvre
littéraire de Marguerite Duras (L’Harmattan, 2002, 303 p., 24,40 €).
Pourquoi ne signaler nulle part que ce livre est issu d’une thèse ? Le
fait est-il infamant ? La plupart des critiques universitaires ne
commencent-ils pas par là ? Sans aller jusqu’aux extrémités parfois ridicules
des acknowledgments à l’américaine,
il ne serait pas sans intérêt de savoir que le durassien Alain Goulet, de
l’Université de Caen, fut le directeur de celle-ci – c’est du moins ce que l’on
peut déduire d’elliptiques remerciements. Cela permettrait également de passer
en connaissance de cause et avec philosophie sur quelques contorsions
théorico-lexicales propres au genre. Elles sont ici modérées, reconnaissons-le,
mais il y a quand même quelque ironie à voir juxtaposées la langue si souvent
fluide et nue de Duras, et celle de la thésarde qui la paraphrase savamment.
Exemple (passons sur la syntaxe) : « Ce que met en évidence d’emblée Nathalie Granger, c’est l’accentuation
sur la nature communicative de l’élément musical. Il n’est nullement exagéré de
constater que l’écrivain fait de cet aspect l’enjeu du texte en le posant comme
le véhicule central du déroulement textuel. Pour reprendre l’expression de
Duras, la musique “opère le passage” » ! Cela dit, l’auteur propose
un parcours qui ne manque pas d’intérêt. Plutôt que de dérouler un fil
thématique unique qui traverserait toute l’œuvre, Midori Ogawa centre sa
lecture sur des groupes de textes qu’elle examine à chaque fois à partir d’un
point de vue particulier sur la manière dont la musique y opère, au sens fort.
L’idée est bonne car elle fait percevoir avec force la constance de ce point
d’orgue et la diversité des choses touchant la musique ou touchées par elle
dans la recherche de Duras quand elle frôle la dangereuse et lancinante
question des origines. Le piano et la voix en sont deux instruments qui forent
chacun à sa façon. On peut accepter ou non la retraduction psychanalytique de
tout ceci que propose (sans excès) Midori Ogawa mais, à tout prendre, l’essai
se laisse lire, andante, ma non troppo.
Écoles. Yves Stalloni, Écoles et courants littéraires (Nathan Université, 2002, 172 p.,
s.p.m.). La machine pédagogique ne connaît pas de répit. Le marché demeure
disposé à absorber sans faiblir le produit des veilles de dévoués fantassins
postés sur le front. Après les genres littéraires en 2001, Yves Stalloni traite
les écoles littéraires en 2002. Que nous réserve-t-il pour 2003 ?
Reconnaissons que son livre n’est pas plus mauvais qu’un autre, que les
étudiants y trouveront, de la Pléiade à l’Oulipo (en 150 pages), des fiches
toutes faites et des digests point trop convenus. Chicanera-t-on l’auteur sur
des détails ? Que les actes d’un colloque aient été « recueillis et
publiés par A. Colin en 1974 » fera sourire. Certains fronceront le
sourcil en lisant que Tailhade, Rodenbach, Mikhaël, Lorrain sont globalement
des « écrivains mineurs », tandis que Baju serait le fondateur
d’« une véritable école littéraire ». Comme il se doit dans ce genre
d’ouvrage, on passe vite, et les ambitions se résolvent sans traîner en pur name-dropping – témoin le long index.
Une exception : l’Oulipo, pour lequel Yves Stalloni paraît avoir une
certaine tendresse jusqu’à considérer les livres de Roubaud comme des
« œuvres estimables ». On jugera à cet adjectif du ton général du
livre, mélange de tiédeur et d’éclectisme, d’ailleurs exposé dans la
dissertation inaugurale sur l’histoire littéraire, d’où il ressort que le
meilleur des principes est de ne pas en avoir. La bibliographie renvoie
naturellement à force ouvrages des maisons Nathan, Bordas, Dunod ou A. Colin –
encore lui.
Érotisme. Théophile Gautier, Lettres à la Présidente et Poésies érotiques, édition établie,
présentée et annotée par Thierry Savatier (Champion, 2002, 252 p., s.p.m.). Les
curiosa ne sont plus depuis belle lurette le secret des « amateurs »
émoustillés par le luxe clandestin qui rendait précieuse la rencontre de
diverses transgressions, des mots pour les dire, des belles images pour les
figurer et du beau papier pour les coucher. Aujourd’hui, c’est l’habillage
sévère d’un éditeur universitaire qui enveloppe le délictueux produit de la
complicité de Gautier et de la Présidente – complicité partagée avec tout le
très artiste milieu réuni par ce « brave homme de femme » que fut
apparemment Apollonie. Réhabilitée avec érudition par Thierry Savatier, la
voilà donc redevenue présentable, « femme moderne », intelligente et
désintéressée, et d’ailleurs plutôt fidèle à son amant. Quant à Gautier, fort
ambigu, l’enquête de Thierry Savatier présentée dans son introduction laisse
deviner en lui un érotomane plus cérébral qu’actif, dont l’esthétisme fondamental
amène le lecteur d’aujourd’hui à porter plus d’attention, dans la Lettre d’Italie comme dans les poésies,
à leur virtuosité linguistique qu’aux « gravelures » qu’elles
contiennent. La personnalité des partenaires, la qualité de l’écriture,
l’étrangeté des fantasmes mis en circulation avec ou sans l’aval de Gautier
sont ici mis en lumière avec une très grande précision, fruit de vingt ans de
recherche, dans le sillage de Perceau et de Pia. La Lettre d’Italie, dans ses deux versions, s’accompagne de 95 notes,
c’est dire ! On saluera également le labeur de recherche condensé dans les
vingt pages de la « tentative de bibliographie des œuvres érotiques de
Théophile Gautier ». En annexe, les illustrations n’ont malheureusement
pas la qualité graphique que méritait « la divine nudité », mais un
index bien complet permettra de repérer tous ceux (et toutes celles) qui ont
trempé d’une manière ou d’une autre dans ces « cochonneries »
inspirées.
Fantastique. Roger Bozzetto, Le Fantastique dans tous ses états (Publications
de l’Université de Provence, 2001, 247 p., 24,39 €). La mode est à l’effet.
Après l’effet de réel (Roland Barthes), l’effet de fiction (Mireille
Calle-Gruber), l’effet biographique (Dominique Viart), l’effet de genre et j’en
passe et des meilleurs (effets), voici « l’effet fantastique », qui consiste
à penser le fantastique sans le fantastique, le genre sans le genre, le
résultat émotif sans la cause textuelle. Le « sentiment de
fantastique » pourrait ainsi exister en dehors des codifications
thématiques (analysées par exemple par Castex) ou des formes énonciatives
particulières proposées par la célèbre thèse de Todorov sur « l’hésitation
du lecteur » : il serait co-inventé par le lecteur (Roger Bozzetto
invoque notamment les analyses de Daniel Arasse sur la culture de réception) et
s’appuierait sur une définition d’ordre anthropologique de genre, fondée sur la
notion de « monstration » proposée par Denis Mellier (pour lequel le
fantastique serait une forme d’exhibition ostentatoire du signifiant).
L’intérêt évident de cette vision englobante de la question – qui
permettrait par exemple de penser un fantastique non narratif (le
« fantastique pictural » ou « iconique ») – ne
parvient pas à dissimuler le disparate de l’ouvrage de Roger Bozzetto, qui
évoque une compilation d’articles ou de cours à peine réécrits, absence de
rigueur et d’organisation qui conduit trop souvent l’enquête sur la diversité
« protéiforme » du genre à se dissoudre, malgré la richesse de nombre
de ses intuitions, dans un commentaire scolaire d’une certaine banalité.
Fargue. Léon-Paul Fargue, Les Vingt
Arrondissements de Paris (Fata Morgana, 2002, 96 p., 14 €). « Du Lion de Belfort qui protège les catacombes,
l’avenue Montsouris s’en va jusqu’au parc où les pavillons étrangers dressent
leurs asiles de silence et d’étude, les uns couverts du lierre anglo-saxon, les
autres stricts et mignards comme le jardin japonais. En contraste, presque
parallèle, l’avenue d’Orléans mène à une porte de Paris, et c’est un mélange d’immeubles récents, de
boutiques qui se modernisent, de petites voitures maraîchères. Une porte qui
ouvre sur la banlieue comme un paysage modèle de Rousseau, fils de ce quartier
où le bonheur est encore de ce monde. » C’est toute la tendresse
farguienne, si personnelle, si tangible, que l’on retrouve dans cette évocation
des vingt quartiers de Paris en chapitres
très courts – « le jeu de l’oie de Paris ». Pour cette
littérature, on donnerait tous les Houellebecq du monde. Portrait de Fargue et
vignettes de Géa Augsbourg. Tiré à cinq cents exemplaires sur un vergé ivoire
de haut goût.
Fénéon. Correspondance de Fanny et Félix Fénéon avec Maximilien Luce,
édition établie par Maurice Imbert (Du
Lérot, 2002, 52 p., 18,29 €). Cette correspondance, qui s’étend sur une
cinquantaine d’années, concerne surtout la « petite cuisine » des
marchands de tableaux, entre un peintre néo-impressionniste du quotidien et le
critique d’art de la Revue blanche.
On se serait attendu à ce que ces lettres fussent plus consistantes, tant les
deux hommes avaient d’affinités, de leur amitié commune pour Seurat et Pissarro
jusqu’à l’évolution de leurs convictions politiques. Fénéon, qui s’engagera
dans le mouvement anarchiste dès 1880, s’éloignera de l’idéal libertaire pour
se déclarer volontiers communiste ; Luce se lia très tôt avec les milieux
socialistes, à l’époque où il était inscrit à l’Académie Suisse, dans l’atelier
de Carolus Duran – sans jamais se montrer doctrinaire dans sa peinture. Leur
sensibilité commune et leur lucidité enthousiaste devant les mouvements
culturels et artistiques de leur temps les rapprochaient dans le domaine
esthétique. Quand il fut nommé directeur artistique de la galerie Bernheim
Jeune, Fénéon s’efforça de révéler et soutenir de nombreux peintres
post-impressionnistes et pointillistes à travers le Bulletin de la Vie artistique. Luce était l’un de ces artistes. On
attendait donc davantage de cette correspondance.
Flaubert. Florence Emptaz, Aux pieds de Flaubert (Grasset, 2002, 323 p., 19 €).
Ouvrage étonnant que celui-là, et même renversant, si
l’on veut poursuivre le jeu auquel nous invite l’auteur tout au long d’un essai
qui fait trébucher les certitudes en surprenant Flaubert et son lecteur à
contre-pied. Toute l’œuvre sortirait d’une « impasse orthopédique »
ici minutieusement fouillée pour en révéler tous les tenants et aboutissants,
depuis les savoirs médicaux du temps qui firent la carrière du père jusqu’aux
« redressements » stylistiques qui obsédèrent le fils. Tout ce qui
cloche dans le corps, dans la langue et dans l’âme forme un extraordinaire
répertoire de « mauvaises postures » explorées avec pénétration et
décrites avec talent. On a peine à croire que ceci fut une thèse. Si c’est bien
le cas, quel modèle ! On applaudit des deux pieds – pardon : des deux
mains.
France. Olivier Germain-Thomas, La France en paroles (Albin Michel,
2002, 92 p., s.p.m.). Pour illustrer un lot de photographies choisies sans
autre point commun que leur originalité, l’auteur a fait appel à des co-auteurs
illustres ; De Gaulle, Gide, Camus, Michelet, Bossuet, Sartre, etc. Pour
Mauriac (non retenu par l’auteur), la France, c’était un coin de terre qui
existe et que nous ne connaîtrons jamais, où le petit Rimbaud voyait tous les
homicides et toutes les batailles.
Gary. Nancy Huston, Tombeau de Romain Gary (Babel, 2002, 108 p., 6 €).
La version de poche d’une brève évocation des différents avatars de Roman
Kacew, par une romancière talentueuse et chez un éditeur consciencieux, ne convainc
pourtant guère. Est-ce le ton, le tutoiement, le mélange de facilité et
d’effets insistants ? Un peu de tout cela sans doute. Aussi laissera-t-on
de côté les critiques qui s’adressent au genre lui-même, entre conférence à
bâtons rompus et dialogue intime, pour souligner les qualités d’une intuition
souvent lumineuse – en regrettant qu’en dépit de sa connaissance des œuvres et
des biographies antérieures, l’auteur fasse la part trop belle à une sorte de
pensée imaginative : à son tour, elle « invente » Gary, au
lecteur de suivre. Il suit d’autant moins que l’éditeur, soucieux de limiter le
nombre de notes, a choisi de reléguer en fin de volume, après les notes, un
absurde index des citations... lequel, n’ayant pas été révisé pour
l’établissement de l’édition de poche, s’avère fautif pour les deux tiers de
ses références.
Gautier. Martine Lavaud, Théophile Gautier, militant du romantisme (Champion, 2001, 640 p.,
102,14 €).
On a failli renoncer à la lecture de ce pavé dont l’introduction pertinemment
qualifiée de générale n’élabore aucun projet, et dont la table des matières
déguise à peine une conception patchwork que recouvre mal le thème du
militantisme. On aurait eu tort, car si le sujet est insuffisamment élaboré,
l’ensemble reste de qualité, et fort intéressant. Il s’agissait donc, en
réaction à l’habituelle dévaluation d’écrits jugés alimentaires, marqués par la
compromission, de présenter une vision d’ensemble du Gautier polémiste,
journaliste et critique, selon trois axes affichés, la polémique
anti-bourgeois, le monde moderne, la poétique du regard (« le militantisme
aboli », selon le titre vague de cette partie). Comme en une succession
d’articles, Martine Lavaud propose des éclairages variés et novateurs sur des
sujets restreints, par exemple le rôle du Figaro
comme défouloir des petites bandes romantiques (avec un intéressant aperçu de
la satire figaresque des « femmes saucialistes »), ou la définition
du romantisme de Gautier par le biais de la critique, à la fois littéraire
(l’hugolâtrie, passion du « romantisme mâle ») ou artistique
(Delaroche, imposteur du Romantisme). D’autres questions, moins attendues,
donnent lieu à des analyses convaincantes, telle cette « esthétique des
transports » qui dessine nettement une polarisation « chemin de
fer » contre « aérostat », le souffle poétique de celle-ci
contrastant avec l’écorché trop matériel de la musculeuse locomotive. La
troisième partie nous a paru moins cohérente, rassemblant des études d’égale
tenue mais peu articulées entre elles, sur les relations de Gautier et du
Parnasse, sur la permanence de l’esthétique grotesque
dans Mademoiselle de Maupin et Fracasse, ou sur le discours antisémite
de Gautier, entre autres. En somme, on ne peut que recommander cette thèse,
singulièrement difficile à résumer du fait de son caractère profus, et où l’on
apprendra beaucoup sur Gautier et son environnement culturel, mais qui aurait
peut-être gagné à être divisée, sinon allégée pour la publication.
Génétique. Louis Hay, La Littérature des écrivains. Questions de critique génétique (José
Corti, 2002, 430 p., 25 €). Louis Hay a réuni pour ce volume des articles
écrits entre 1967 et 2000, et couvrant l’ensemble de ce champ encore à
circonscrire de la critique génétique : il met en évidence les principes
sur lesquels se fonde cette technique de lecture critique des manuscrits
d’écrivains et donne des exemples précis d’analyse génétique, sur l’incipit et l’explicit de différents textes, ou sur des écrivains comme Christa
Wolf, Gide et Heine. C’est dans ses réflexions sur les « Pratiques »
que le critique s’avère le plus intéressant, déployant de manière magistrale
les différentes techniques disponibles pour établir de manière rigoureuse les
étapes d’un projet littéraire. Cependant, le chapitre consacré à l’édition
génétique montre très clairement que les généticiens ne sont pas encore
parvenus à unifier les codes qu’ils utilisent et à offrir à l’ensemble du
public universitaire des transcriptions parfaitement accessibles des manuscrits
d’écrivains.
Genette. Gérard Genette, Figures V (Seuil, 2002, 354 p., 25 €). Plus de 35 ans après
la parution du premier volume, voilà Figures
V, entouré d’un bandeau vert de l’éditeur sur lequel on peut lire
« Morts de rire » – clin d’œil à l’un des cinq essais qui composent
ce recueil où Genette s’interroge sur le comique, non sans ravir le lecteur à
nouveau par sa clarté démonstrative et par un goût inattendu pour l’humour et
le nonsense. Le problème des genres
est au centre de ce volume très libre dans sa forme. Qu’est ce qui les définit
et qu’est-ce qui les fait apprécier par un lecteur ? À commencer par la
critique où Genette, dans une ouverture lucide, revisite ce que l’on a appelé
la « nouvelle critique », non sans en souligner les contradictions et
en rendant hommage au travail de Roland Barthes et de Jean-Pierre Richard.
« L’Art en question » pose la question du statut de la définition de
l’art contemporain, et le livre se referme sur un grand texte sur
Chateaubriand. Genette a été l’un des auteurs initiatiques des années 70 ;
s’il est devenu aujourd’hui un classique, c’est parce qu’il a exploré en
précurseur les terres inconnues du texte, du paratexte ou de l’intertexte. Avec
ce nouveau recueil, il s’impose comme une grande figure de la critique
littéraire.
Gide. Alain Goulet, André Gide, écrire pour vivre (José Corti, 2002, 352 p., 22 €).
Au vu d’un tel titre, on peut se dire : encore un de ces recueils
d’articles réunis et reliés tant bien que mal les uns aux autres dans une
préface destinée à répéter ce que les articles nous apprendront plus longuement
afin de nous persuader de la cohérence du propos et du bien-fondé de
l’entreprise de compilation. Pourtant, dans ce cas, le résultat, malgré les
inévitables répétitions, est convaincant : c’est qu’Alain Goulet est un
des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Gide ; il suffit, pour s’en persuader,
de lire son article sur la figure obsédante de la mort d’un enfant que l’œuvre
littéraire et militante de Gide vise à racheter. Voyez aussi l’étude sur la
mise en abyme, dont Alain Goulet donne une lecture extrêmement fouillée, et
surtout le chapitre « Leçons d’écriture : les manuscrits des Caves du Vatican » sur les
avant-textes accumulés pendant la composition de cette œuvre qui a duré plus de
quinze ans et dont le critique a récemment donné une édition génétique sous
forme d’un cédérom. De Paludes aux Nouvelles Nourritures, c’est toute
l’œuvre de Gide qui est analysée avec précision.
Gilbert-Lecomte. Cédric Demangeot, Roger Gilbert-Lecomte (J.-M. Place,
2001, 126 p., 10,67 €). Essai suivi d’un copieux choix de textes. Très
dense, l’essai liminaire ne sacrifie à aucune des modes jargonnesques du
moment ; il se situe d’emblée au cœur même du débat du Grand Jeu et reste
centré sur son sujet. Chose rare, également, il ne s’étale ni ne prolifère aux
dépens de l’écrivain étudié : en 40 pages très informées se trouve défini
ce qui donne un ton si particulier à tout ce qu’a écrit Gilbert-Lecomte. Cédric
Demangeot s’attache d’abord à cerner le simplisme
qui unit, au lycée de Reims, Lecomte à Daumal et Vailland : les concepts
de rire et de désordre s’y joignaient déjà aux paradis artificiels. Quant au
Grand Jeu, l’auteur en souligne l’aspect éminemment destructeur, voulu et
assumé comme tel, tout comme le fut aussi la débâcle du mouvement, en
1930-1932. Le premier numéro du Grand Jeu
avait proclamé : « Nous, nous ne formons pas un groupe littéraire, mais
une union d’hommes liés à la même recherche. » L’union dura peu ;
qu’importe ? La recherche fut celle d’un absolu, et l’on est frappé par la
logique désespérée qui présida à l’entreprise, laquelle ne fut pas sans
inquiéter un temps Breton. Que dire aussi de l’échec même de Gilbert-Lecomte,
ce lent suicide qu’il chercha dans la drogue ? Sa saison en enfer dura
trente-six ans et s’acheva à l’hôpital, après un séjour à la Santé. Durs et
sans concessions, ses poèmes accompagnent ici cette évocation de son destin et
de son œuvre. Ils voisinent avec un choix de proses et de lettres à Vailland,
Daumal, Rolland de Renéville, qui, eux aussi, sont à l’image même de l’auteur
de Tétanos mystique. Bonne
bibliographie. Jolie maquette, nombreuses illustrations, prix modique.
Giono (II). Roger Foulon, Jean Giono, poète des Hauts-Pays (La
Renaissance du Livre, 2002, 64 p., 6 €). Roger Foulon propose de remonter aux
sources de l’onirisme gionien. C’est le Giono d’avant Giono qu’il donne à voir,
en établissant ce portrait du jeune homme en « pré-écrivain ». Nourri
de ses lectures classiques, de Homère à Cervantès, que son imaginaire
transfigure, Giono est l’auteur d’une épopée géorgique dont la modernité
s’imprègne de sa propre expérience humaine de la Grande Guerre. Partant, sa
Provence n’est pas seulement le territoire de l’homme et de l’œuvre, elle est
aussi une re-création du monde.
Hugo (I). Michel Cadot, Victor Hugo vu par les Russes (Maisonneuve et Larose, 2001, 58 p.,
5 €).
Ce petit volume, qui donne envie d’en savoir davantage, rassemble les jugements
admiratifs de Dostoïevski à Tolstoï, en passant par ceux, féroces et
inattendus, de Pouchkine et Tourgueniev.
Hugo (II). Jean-François Kahn, Victor Hugo. Un révolutionnaire suivi de L’Extraordinaire métamorphose (Fayard, 2001, 950 p., 28 €).
L’essentiel de ce livre (775 pages) est la reprise
sous le même titre, L’Extraordinaire
métamorphose, d’un ouvrage paru au Seuil en 1984, « relu et
corrigé », mais pas, semble-t-il, en ce qui concerne la bibliographie, qui
ne comporte qu’une référence postérieure à cette date (le Journal de Delacroix). Les autres quelque 170 pages sont une
manière de pamphlet, tantôt sympathique par son enthousiasme, tantôt irritant
pas ses complaisances, sur le thème de Hugo « impensable déjà en son
temps », « impossible aujourd’hui », venant « toujours trop
tôt », mais toujours « présent ».
Hugo (III). Lorsque
l’enfant paraît… Victor Hugo et l’enfance, sous la direction d’Evelyne
Poirel (Somogy et Musée Victor-Hugo de Villequier, 2002, 144 p., 35 €).
« Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille / Applaudit à grands
cris […] » : c’est aussi ce que l’on peut faire après lecture de
cet album joliment illustré et réunissant diverses études sur le thème « Hugo
et l’enfance » – un thème très présent dans l’œuvre en prose ou rimée
de l’auteur de L’Art d’être grand-père,
qui a su insuffler à une Cosette ou à un Gavroche un souffle de vie assez fort
pour faire passer ces sobriquets dans le langage courant. Le volume contient un
arbre généalogique de la famille Hugo, qui indique même les derniers nés parmi
les descendants directs du poète. Ils ne sont pas bien vieux : Marie Hugo
est née en 2000 et Théodore Hugo l’année suivante (on pardonnera le côté Gala de ce compte rendu). À découvrir
aussi l’étonnante maison de poupée, œuvre de Hugo et de Louise Bertin, qui fut
construite vers 1832-1833 dans une boîte en carton divisée en casiers. Destinée
aux enfants du dramaturge d’Hernani,
cette petite merveille – qui comprend cuisine, bibliothèque, salle de billard –
fut entièrement exécutée avec des cartes à jouer découpées, coloriées et pliées
avec soin. Page 112, les Rimbaldiens seront intéressés par la reproduction
d’une caricature d’André Gill représentant Hugo en lion et intitulée
« Là-bas, dans l’île ». Mais ce dessin ne parut (dans La Lune rousse) qu’en 1878 : trois
ans après que Rimbaud ait cité ce « Là bas, dans l’île » d’un poème
de Banville dans une lettre à son ami Delahaye.
Hugo (IV). Victor Hugo, La Légende des siècles, préface de Claude Roy, édition d’Arnaud
Laster (Poésie/Gallimard, 2002, 131 p., 10,5 €). On passera sur la
« préface » de Claude Roy, montage extrait d’un texte de 1974. Le
lecteur devra en revanche lire avec attention l’introduction d’Arnaud Laster,
et plutôt trois fois qu’une, vu la complexité du dossier présenté, lequel ne pourra
passionner vraiment que les victimes de futurs concours, plus ou moins
adroitement appâtées par la promesse de la révélation d’un Hugo
« postmoderne ». Pour autant, cette observation d’Arnaud Laster est
sans doute profondément exacte et aurait mérité d’être placée en tête de sa
présentation plutôt qu’à la fin, et plutôt de manière affirmative qu’en s’en
excusant avec un point d’interrogation. En effet : l’œuvre est bien
admirable, d’un désordre follement d’aujourd’hui, capable de surprendre à tout
bout de vers, et il faut espérer que la jeunesse se laissera séduire. Peut-être
même voudra-t-elle plonger dans l’apparat critique où l’on trouve une bonne
chronologie de la vie et de l’œuvre, une chronologie des poèmes du recueil
(plus complète que celle de Massin), un dossier de réception, ainsi qu’une
annotation abondante qui utilise intelligemment, en leur rendant hommage,
toutes celles qui ont suivi ou repris l’édition de Paul Berret chez Hachette
dans les années 20.
Hugo (V). Michel de Decker, Hugo. Victor pour ces dames (Belfond, 2002, 323 p., 17,60 €). « Une
chose est sûre, si Victor Hugo ignorait totalement l’existence de la
testostérone, il n’était assurément pas déficient sur ce plan. » On lit
cela en haut de la page 204. Le reste : des dialogues inventés et des
blagues d’animateur de jeux télévisés. Une perle, en quatrième de
couverture : « Sait-on que cet écrivain à l’œuvre immense aima au
final plus de femmes qu’il n’écrivit de livres ? » L’auteur de cette Vie amoureuse de Hugo a été scénariste
pour la télévision. Ceci a tué cela.
Hugo (VI). Charles
Renouvier, Victor Hugo le philosophe,
présentation de Claude Millet (Maisonneuve
et Larose, 2002, 378 p., 18 €). Le philosophe néokantien Charles Renouvier
(1815-1903) a écrit deux ouvrages sur Hugo : Victor Hugo le poète (1893) sur sa technique, et Victor Hugo le philosophe (1900) sur sa
métaphysique implicite. Penseur de la République et criticiste, Renouvier passe
en revue chez le plus-grand-poète-français-hélas, promu guide et mage par
lui-même et par son siècle, le pessimisme de la nature, le dualisme, le
messianisme, l’utopisme social, la morale de la pitié, ses opinions
philosophiques et religieuses. L’auteur s’appuie sur les œuvres poétiques,
surtout finales, qui sont abondamment citées, mais aussi sur les pièces de
théâtre et les romans. L’attention du lecteur est parfois mise à l’épreuve,
tant ces thèmes sont passés dans le domaine commun, et tant les pages sont
reproduites de façon peu nette (mais la couverture est parfaite). Une réédition
destinée plutôt à ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées qu’à la
création littéraire. La préface est éclairante et pourra être complétée par
l’ouvrage de Marie-Claire Blais, Au
principe de la république. Le cas Renouvier (paru en 2000). À signaler la
publication, chez le même éditeur, du Manuscrit
d’Hernani, avec un historique de la pièce par Anne Ubersfeld.
Hugo (VII). Charles Muller, Mes rencontres avec Victor Hugo (Nuée bleue, 2002, 222 p., 15 €). Non, il ne s’agit pas d’un inédit du
Muller qui signait de merveilleux « à la manière de… » avec son ami
Paul Reboux. L’auteur, né en 1909, a été professeur de linguistique – notamment
de statistique linguistique – à Strasbourg, et ce petit livre a été écrit
en marge de ses activités principales. Il fait en particulier le point sur la
mystérieuse plaque apposée au sommet du Donon, qui signale qu’« en ce lieu
le V floréal an IX fut conçu Victor Hugo ». L’enquête est amusante et
l’hommage au grand homme se laisse lire sans ennui.
Hugo (VIII). Victor Hugo, Le Rhin, préface de Michel Le Bris (La
Nuée bleue, 2002, 430 p., 20 €). Là où tout le monde se rue vers l’Orient –
même Flaubert, c’est dire ! –, Hugo se contente (si l’on excepte un été
basque en 1843) d’une Europe plutôt nordique dont le Rhin concentre tous les
mythes et tout le sens. Michel Le Bris, lui, a beaucoup édité Le Rhin, notamment chez Christian Pirot
et, déjà, chez Bueb et Reumaux, en 1980 et 1991 – ce dont il n’est fait aucune
mention dans cette nouvelle édition, identique aux précédentes avec le même
cahier de planches en couleurs et la même préface, toujours allégée de la
« conclusion » de Hugo. Aussi sympathique que soit cette présentation
avec son lyrisme assez exalté, les chercheurs préféreront l’édition en deux
volumes réalisée par Jean Gaudon pour l’Imprimerie nationale en 1985 ou encore
l’édition Bouquins annotée par Evelyn Blewer, publiée en 1987 chez Robert
Laffont dans les Œuvres complètes (et
qui vient également d’être rééditée). À mettre en perspective en lisant
parallèlement le Victor Hugo, voyageur de
l’Europe de Nicole Savy, paru en 1997, et le chapitre au titre clin d’œil,
« Roman-fleuve », que consacre Jean-Marc Hovasse à ce voyage dans sa
récente biographie. On comprendra mieux ainsi pourquoi Hugo, dont la poésie
voyage dans le temps en embrassant les siècles, n’a parcouru que des parties
fort limitées d’un univers qu’il ne cesse par ailleurs de célébrer
poétiquement.
Hugo
(IX). Victor Hugo, Notre-Dame-de-Paris, préface de Louis Chevalier (Gallimard, Folio
classique, 2002, 698 p., s.p.m.). Le moins qu’on puisse dire est que les
responsables de cette collection ne manquent pas d’air en remettant sur le
marché une édition dont le texte et les notes ont été établis voilà près de
quarante ans par S. de Sacy. Nettement plus jeune, la préface de Louis
Chevalier n’a que vingt-huit ans. Comme s’il ne s’était rien passé autour de
Hugo depuis plus d’une génération… Ont-ils travaillé pour rien, les Hugoliens à
qui l’on doit des recherches ayant abouti aux rares publications intéressantes
de ce bicentenaire ? Étaient-ils tous mobilisés au point qu’aucun n’ait
disposé de la moindre minute pour remettre sous les yeux du lecteur
d’aujourd’hui une édition qui lui parle ? Ou faut-il croire que la seule
logique à l’œuvre soit celle du tiroir-caisse alimenté par la manne automatique
des célébrations nationales ? L’édition Seebacher en Pléiade n’est-elle
donc plus utilisable depuis qu’un autre éditeur de collections de poche l’a
récupérée ?
`
Hugo (X). Jacques Eladan, Victor Hugo, la Bible et la Kabbale (NM7, 2002, 213 p., 18 €). Ouvrage modeste par sa forme et sa présentation,
le livre de Jacques Eladan ne manque pourtant pas d’ambition. En présentant une
anthologie commentée des textes de Hugo où se marque l’influence biblique, il
veut à la fois rappeler l’authenticité du prophétisme hugolien et montrer, à
travers lui, comment « la mondialisation ne peut être humanisée, que si
elle est sous-tendue par une culture universelle, intégrant les sources
bibliques, gréco-latines, européennes et asiatiques, comme celle conçue par
Hugo ». Il le fait sans excès de militantisme et sur la base d’une
excellente information, comme en témoigne sa bibliographie où, à côté d’essais
récents, figurent aussi des études un peu oubliées comme celle de Renouvier sur
Hugo philosophe (parue en 1900) ou tel article de la Revue juive de Genève paru dans l’entre-deux-guerres. Jacques
Eladan veut ainsi combattre les effets produits par l’« occultation de la
Bible » dans l’enseignement, et qui rendent en effet peu compréhensible
une bonne partie de la littérature et des idées du XIXe siècle. Il a
raison de déplorer la méconnaissance actuelle des sources bibliques, ancienne
et profonde, mais c’est à l’ensemble des cultures anciennes qu’il faudrait
pouvoir initier à nouveau les lecteurs d’aujourd’hui. Ne nous faisons pas
d’illusions en pensant en effet que cette occultation, bien réelle, laisserait
toute la place à la culture gréco-latine. La vérité n’est-elle pas plutôt que
l’enseignement contemporain a massivement abandonné toutes les références
culturelles qui constituaient le fondement de la littérature depuis le XVIe
siècle ? Qui pourrait sérieusement soutenir qu’un étudiant moyen
d’aujourd’hui sait quoi que ce soit d’un peu précis sur Homère, sur Pindare,
sur Virgile, sur Ovide ? Qu’il en connaît assez pour comprendre le
dialogue tantôt admiratif et tantôt orageux que tous les écrivains modernes,
Rimbaud compris, ont entretenu avec la langue et la culture grecques et
latines ? Pour sa part, le livre sans prétention de Jacques Eladan
pourrait être une utile initiation aux références bibliques si de multiples
coquilles ne dénaturaient bien des noms, des dates et des titres.
Hyvernaud.
Georges Hyvernaud, Lettres de Poméranie
1940-1945, édition établie et annotée par Guy Durliat, avant-propos
d’Andrée Hyvernaud (Claire Paulhan,
2002, 379 p., 33 €).
Le volume couvre cinq années de captivité dans un oflag de Poméranie, d’août
1940 à avril 1945 : on peut y lire de nombreuses lettres d’Hyvernaud à sa
femme, accompagnées de photos, cartes, fac-similés et de nombreuses annexes sur
la vie dans les oflags, les conférences, les lectures, les journaux, le
théâtre, la presse, les évasions, les sanctions... Ces lettres, riches
d’informations sur une existence d’ennui et d’attente, sont cependant plus que
de simples documents sur la vie des officiers prisonniers de guerre :
Hyvernaud est un grand lecteur, il parle de ses activités intellectuelles à sa
femme (autant que la censure allemande le permet) : la vie littéraire, les
nouvelles de France, ses lectures, ses conférences fournissent la matière de
ses lettres. Cette édition participe de la redécouverte de la littérature des
prisonniers de guerre, trop longtemps occultée par celle qui sortit de la
Résistance et des camps de déportation. Une bibliographie d’Hyvernaud
accompagne cette édition dont les notes sont d’une grande précision sur la vie
dans les camps de prisonniers et sur la vie littéraire en France pendant
l’Occupation.
Internet. Patrick Rebollar, Les Salons littéraires sont dans l’Internet (PUF, 2002, 218 p., 20 €).
Il faut remplir deux conditions pour trouver son bien dans l’ouvrage de Patrick
Rebollar : être un papivore notoire et un opposant déclaré à Internet.
Option facultative, être un lecteur d’Histoires
littéraires, tant l’essai est écrit comme un « Propos » bien de
chez nous, sur le ton de la conversation (celle du XXIe siècle, bien
sûr). Les internautes aguerris trouveront que le propos n’alimente guère une
réflexion déjà engagée ailleurs tous azimuts, et regretteront que le parti-pris
de la forme conversationnelle ait conduit Patrick Rebollar à ne mentionner
qu’une poignée d’auteurs, occultant l’existence des autres. Que les internautes
passent donc leur chemin, car il s’agit surtout de conquérir tous ceux qui
croient à tort que la technologie ne sert qu’elle-même, et de convaincre les
rétifs chercheurs de la pertinence d’Internet en rapprochant ce phénomène honni
de celui, nettement plus sorbonnocompatible, du salon. Si le rapprochement est
valide, il cache mal ses arrières-pensées stratégiques – brossons l’érudit
dans le sens du poil –, tant le chapitre consacré aux salons s’articule peu
aisément aux autres. Le titre véritable de l’ouvrage aurait dû être
« l’esprit de conversation », car tel est bien la perspective qui
fédère les différentes parties, et de ce point de vue, le « misinternaute »
a de quoi changer d’avis, pour peu qu’il se laisse entraîner dans la
conversation à bâtons rompus que lui propose Patrick Rebollar. La force de
l’ouvrage est en effet de prendre en compte l’intérêt théorique des nouvelles
technologies (listes de discussion, forums, courriel, Internet, et notamment
pour ce dernier, textes en ligne) mais aussi et surtout leurs usages concrets,
leurs limites, leurs perspectives. L’usage systématique de notes renvoyant à
des sites web renforce l’impact du propos en témoignant de la richesse et de la
diversité des ressources internetiques (depuis l’article tout frais du matin de
Libé, jusqu’à la mince plaquette
d’Elisée Reclus numérisée par les bons soins de Gallica). La démonstration est particulièrement réussie en ce qui
concerne les « listes » (rappelons que l’auteur est modérateur de la
liste de discussion LITOR – Littérature & Ordinateur), dont les modalités
de fonctionnement sont finement étudiées, ainsi que les stratégies
d’utilisation qu’elles autorisent. Une trentaine de pages sont consacrées pour
finir à une judicieuse sélection commentée de sites et de listes utiles aux
chercheurs. Une observation de bon sens pour finir : les nouvelles
technologies ne se dresseront contre les Humanités
qu’à proportion de l’incapacité des littéraires à en influencer le cours.
Jouhandeau. Lettres
de Marcel Jouhandeau à Max Jacob, édition critique par Anne S. Kimball
(Droz, 2002, 136 p., 27,81 €). Vingt-trois
ans après les Lettres de Max Jacob à Marcel Jouhandeau, Anne S. Kimball fait
paraître celles de Jouhandeau à Max Jacob. Une chance : Max Jacob a
(vraisemblablement) donné ces lettres au jeune Michel Manoll, admirateur de
Jouhandeau (il les a tout de même vendues à la Bibliothèque nationale en 1951),
alors que l’inventaire de Mme Persillard à Saint-Benoit, après le départ de Max
Jabob, ne laisse guère d’espoir de voir apparaître les autres lettres qu’il a
reçues de ses correspondants et de ses amis. Celles de Jean Cocteau, par
exemple, lui avaient été (heureusement ?) volées. Les petites frappes qui
ont grugé le trop tendre Max ont atteint aujourd’hui l’âge de la respectabilité
et n’ont peut-être plus rien à vendre. Ce petit livre est naturellement à
placer à côté des lettres de M.J. à M.J., paru chez le même éditeur en 1979.
Lamartine. Correspondance d’Alphonse de Lamartine, tome IV, 1842-1846, textes réunis, classés et
annotés par Christian Croisille (Champion, 2001, 784 p., 105,19 €). Cette édition de la
correspondance complète du poète avance tambour battant, et tous les volumes
sont irréprochables de rigueur et de précision. Ce tome IV s’ouvre sur une
lettre du 3 janvier 1842 (adressée à Valentine de Cessiat) et se clôt sur un fragment
de missive envoyée le 24 décembre à Laurent-Antoine Pagnerre. La plus courte du
recueil est ce billet à Victor-Charles Chaix d’Est-Ange, qui ne bouleversera
pas l’histoire littéraire : « Je serai donc à une heure chez vous. /
Lamartine. » L’époque 1842-1846 est importante dans la biographie du
poète : le député de Mâcon se range dans l’opposition parlementaire et
fonde le journal Le Bien public,
l’écrivain entreprend la rédaction de l’Histoire
des Girondins, dont le succès va lui permettre d’effacer les dettes qui ont
empoisonné jusqu’alors son existence. Comme
il est d’usage dans cette série, des notices sur les destinataires des lettres
sont données en fin de volume. Index des noms cités, bien sûr, apparemment
complet et fiable d’après quelques sondages rapides.
Larbaud. Valery Larbaud, Lettres de Paris pour le New Weekly mars-août 1914, traduit de l’anglais par Jean-Louis Chevalier,
introduction et notes d’Anne Chevalier (Gallimard, 2001, 140 p., 12,50 €).
Des billets hebdomadaires, une « image partiale et militante » de la
vie parisienne, selon le mot du préfacier. De fait, il y est question de
Barrès, Gide, Péguy, non d’Apollinaire ou Cendrars, de la N.R.f. et de la Revue
hebdomadaire, non des Soirées de
Paris ou de Montjoie !, de
Carrière ou des Impressionnistes, non de Delaunay ou d’Archipenko. Ces
vingt-et-un articles n’en nourriront pas moins agréablement notre vice impuni
en nous apportant quelques reflets de l’ultime avant-guerre. Mais est-ce bien
Larbaud qui écrit Jacques Dalcroze ?
Lieux visités. Sur les pas des écrivains. Balade en Seine-et-Marne (Alexandrines,
2002, 249 p., 16,50 €). Dans cette région arrosée par deux fleuves, un
parcours qui fait découvrir le Saint-Cyr-sur-Morin de Mac Orlan, le palais
épiscopal du Bossuet à Meaux, le Vulaines-sur-Seine de Mallarmé, le Barbizon
d’André Billy, le Brinville de Marcel Arland, le Fontainebleau de Milosz et
même le Crécy-la-Chapelle, lieu houellebecquien des Particules élémentaires (notice de Dominique Noguez). On découvre
avec curiosité ces habitations d’écrivain, mais on est peu convaincu par la
place accordée aux logements d’un Christian de Bartillat (luxueux) ou d’un Éric
Holder, quand le Lagny de Bloy ou le Grez-sur-Loing de Strindberg et de
Stevenson sont passés sous silence.
Louÿs. Jean-Paul Goujon, Pierre Louÿs (Fayard, 2002, 872 p., 40 €).
Parue initialement en 1988 aux Éditions Seghers-Pauvert, cette biographie va
connaître une seconde vie grâce à la collection des Éditions Fayard. Ses
qualités sont connues : une érudition précise, fondée sur la consultation
d’innombrables lettres et manuscrits inédits disséminés dans les collections
privées et publiques. L’ensemble dessine un portrait irrévérencieux par sa
fidélité même au modèle. La vie de Louÿs apparaît comme une étonnante
célébration permanente du sexe et du texte, du raffinement de la chair et du
vers, de l’esprit de collection et du désir de connaître. On y voit Louÿs
coller les poils du pubis de ses maîtresses sur fiches, puis collationner, avec
non moins de précision maniaque, les poètes du XVIe siècle.
D’étonnantes correspondances rythment son parcours, avec son frère d’abord,
mais également avec les femmes et nombre de ses contemporains, de Gide à qui il
envoie une carte de vœux pour célébrer la Saint-Barthélémy, à Tinan, Valéry,
Wilde, Farrère et bien d’autres. Confidences littéraires et érotiques, projets
personnels, voyages, passions en tous genres : l’homme est curieux de tout
et aime partager ses découvertes. L’ensemble ne fait peut-être pas bon ménage
avec la morale, mais il s’entend fort bien avec la littérature. Jean-Paul Goujon
raconte avec allant et sa fascination pour Louÿs est contagieuse. Deux
regrets : d’abord que le statut de la présente édition ne soit pas
précisée en regard de la précédente (revue, corrigée, amplifiée ?),
ensuite que les multiples fonds d’archives ne soient pas détaillés dans une
bibliographie systématique des sources utilisées (au moins pour ce qui regarde
les collections publiques, un effort de dévoilement aurait pu être fait). Celui
qui découvre Louÿs à travers cette biographie pourra déplorer également la
relative minceur des analyses de textes, souvent remplacées par des
qualificatifs (« l’admirable Pervigilum
mortis… »), mais on admettra que les 872 pages de l’ouvrage n’avaient
pas à être multipliées ad libitum.
Mallarmé. Christophe Van Rossom, Mallarmé, facile ? (La Renaissance
du livre, 2002, 71 p., 6 €). Cet élégant petit livre fait partie d’une
collection reprenant des conférences données aux Midis de la poésie de
Bruxelles. Il ne renouvelle sans doute pas la question de la difficulté
mallarméenne, comme pourrait le suggérer le titre, mais vise à convaincre les
lecteurs effarouchés par son hermétisme supposé que Mallarmé vaut le détour, ou
le mal qu’on se donne pour le lire. Point d’histoire littéraire ici, ni
d’ailleurs de spéculation théorique, mais une conférence grand public qui prend
la forme d’une présentation vaguement chronologique, ponctuée de morceaux
choisis, poèmes ou extraits de lettres, et aussi de quelques approximations et
d’erreurs (vénielles). Cela valait-il qu’on en fît un livre ? Pourquoi
pas, si ce livre peut convaincre des lecteurs récalcitrants qu’il faut
apprendre à lire Mallarmé comme il faut « passer par le solfège pour
entrer dans la musique ». À noter, par ailleurs, la parution du catalogue
de l’exposition Matisse qui s’est tenue jusqu’au 14 juillet 2002 au Musée Mallarmé
de Vulaines-sur-Seine. Ce catalogue est un bel objet, avec ses reproductions de
Matisse et ses pages partiellement non coupées qui facilitent paradoxalement la
« visite ».
Mann. Heinrich Mann, L’Écrivain dans son temps : essais sur la littérature française (1780-1930),
traduit et présenté par Chantal Simonin (Presses universitaires du Septentrion,
2002, 212 p., 20,50 €). D’autant plus francophile qu’il avait des
comptes à régler avec son pays, défenseur des valeurs républicaines au point de
choisir l’exil en 1933, Heinrich Mann plonge dans le « grand siècle »
de la littérature française (aux frontières extensibles de Laclos à Soupault)
pour y trouver des compagnons, des modèles, voire des consolations. C’est la
raison pour laquelle les biographies intellectuelles qui constituent ce recueil
ont toutes un air de famille, qu’elles aient été originellement une préface de
commande ou un essai longtemps pensé, qu’elles remontent à 1905 ou à 1931. Dans
ce portrait de famille idéal, trônent donc les auteurs de prédilection, lus
avec beaucoup de finesse (Laclos, Stendhal, France), les monstres sacrés
traités avec moins de bonheur, et pas toujours avec indulgence (Balzac, Hugo),
puis un couple étrange formé par Sand et Flaubert – qui donne l’occasion à
Heinrich Mann d’exhiber des idées plutôt affligeantes sur les qualités
féminines. Et Zola enfin, qui se taille la part du lion, sans qu’il soit ajouté
grand-chose à ce qu’on sait de cet auteur, ce qui est somme toute un bon point
pour Mann, à qui font défaut 70 ans de revival
critique de l’homme de Germinal. La
traductrice prévient en introduction que la langue de Mann est souvent pénible
à la lecture : on en déduit que sa traduction est très réussie.
Marti-Hugo. Carmen Suarez Leon, José Marti et Victor Hugo : au carrefour des modernités, traduit
de l’espagnol par Jacques-François Bonaldi
(Le Temps des cerises, 2002, 195 p., 14 €). L’étude des médiations culturelles
entre la littérature française et celles d’Amérique du sud sont encore rares et
il faut féliciter cet éditeur qui a permis la traduction en France de cet
ouvrage. Le Romantisme français a bien évidemment essaimé en Amérique
hispanique, et ce au moment même où se constituaient les littératures nationales.
L’auteur étudie les rapports entre Hugo et l’écrivain cubain José Marti – des
rapports qui ne sont pas seulement d’influence mais bien plus de réflexion, de
traduction de l’expérience hugolienne (esthétique, politique) outre-atlantique.
Se dégage de cette thèse qui s’installe au « carrefour des
modernités », une autre approche de l’œuvre hugolienne bénéficiant de
l’intelligence critique de Marti ; tous les deux s’opposèrent à la doxa et
fondèrent un autre rapport au politique et à la littérature. D’une modernité à
une autre, en quelque sorte.
Mémoires.
Philippe Labro, Je connais gens de toutes
sortes (Gallimard, 2002, 341 p., 19,50 €). Sous
l’invocation d’Apollinaire, une suite de portraits publiés dans la presse au
cours des années 70, 80 et 90, suivis chacun d’une relecture d’aujourd’hui. De
Kennedy à Mitterrand, de Modiano à Platini, de Woody Allen à Rocard, de
Melville à Lazareff, c’est toujours la même acuité du regard, la même
pertinence incisive des questions, la même sensibilité à l’autre, le même
recours au correctif éclairant.
Michaux. Henri
Michaux, l’écriture de pensée, textes réunis et présentés par E. Grossman,
A.-E. Halpern et P. Vilar (Farrago, 2001, 186 p., 18,50 €).
Variations sur Michaux écrivain-penseur, réflexions sur les rapports entre
pensée poétique et pensée théorique, les articles de ce volume dressent un
portrait très homogène du poète – où revient souvent, imprévue, l’affiliation à
Montaigne – même si penser, peser, essayer y deviennent parfois des verbes intransitifs. Plusieurs
études (Jean-Claude Mathieu, Pierre Vilar, Evelyne Grossman) et un poème de
Roger Dadoun s’intéressent au lien entre la situation corporelle et la
représentation de la pensée, avant tout saisie comme mouvement, déséquilibre,
inclination (c’était aussi d’ailleurs l’assiette
de Montaigne). Un autre groupe de textes (Jérôme Roger, Michel Sandras,
Anne-Elisabeth Halpern, Edoardo Costadura, Marta Segara) évalue les productions
de savoir et l’invention théorique propres au texte poétique, dans leurs
rapports avec la philosophie contemporaine. Olivier Gallet et Brigitte
Ouvry-Vial mesurent la distance et les échanges des textes mescaliniens au
discours clinique. Robert Bréchon clôt le recueil sur un beau geste
généalogique, qui décrit en Michaux un moraliste, et l’incarnation fragile et
moderne de l’antique figure du « sage ».
Mimésis. La Mimésis, textes choisis et présentés
par Alexandre Gefen (GF Flammarion, 2002, 247 p., 7,77 €).
Se pliant au principe de cette nouvelle collection, proche du
« reader » des étudiants américains, Alexandre Gefen a rassemblé 44
textes théoriques et littéraires sur une notion qui suscita bien des
polémiques. D’Aristote à Maupassant, de Corneille à Breton, de Hegel à Genette,
cette sélection aborde l’activité mimétique elle-même, sa mobilisation par
chacun des genres, avec notamment le motif de l’ut pictura poesis, ses apologies totalisantes et ses remises en
cause. Chaque texte est précédé d’une brève présentation : elle ne saurait
replacer dans leur contexte argumentatif des extraits parfois très denses et, à
l’origine, fortement insérés dans une démonstration ample, mais l’anthologie
n’a-t-elle pas précisément vocation à briser l’unité des œuvres pour suggérer
d’autres liaisons ? Une introduction, un dictionnaire des termes-clés et
une bibliographie bien commentée complètent l’ensemble.
Memento mori.
Le Dernier Portrait, Catalogue de l’exposition au musée
d’Orsay, 4 mars-26 mai 2002 (Réunion des musées nationaux, 2002, 237 p., 37 €).
On ne peut accuser le musée d’Orsay, en cet an de grâce 2002, de manquer de
suite dans les idées. Le Dernier Portrait
vient naturellement après l’exposition À
fleur de peau. Le moulage sur nature au XIXe siècle, qui ferma
ses portes le 27 janvier, sans autre incident qu’un doigt (de plâtre) de cassé.
Cette nouvelle exposition, dirigée par Emmanuelle Héran, va plus loin parce que
le corpus comprend tableaux, dessins, estampes, lithographies, photographies,
et parce que l’étendue géographique est plus vaste (divers pays européens et
Amérique). Toutes les classes sociales sont représentées, des têtes couronnées
aux ouvriers polonais immigrés, tant le désir de conserver l’image d’un être
chéri s’est développé au cours des siècles. De nos jours, cet état des choses a
changé ; grâce à un simple appareil de photo, nos albums sont remplis de
souvenirs des vivants ; autrefois, en raison du coût, le dernier portrait
était souvent le premier. Désormais, nous faisons de notre mieux pour éloigner
la mort. Comme rares sont ceux qui meurent à la maison, entourés des leurs, la
veillée mortuaire a pratiquement disparu, même dans la France profonde.
Pourtant, la mort nous assaille visuellement de toutes parts : impossible
d’ouvrir un journal ou de regarder le petit écran sans voir des images de mort
violente. Cet aspect a été éliminé de l’Exposition, mais l’effet de
saisissement n’en subsiste pas moins, surtout en contemplant les photographies
de bébés ou de jeunes enfants, ou le masque amaigri et douloureux de Géricault
qui le fait ressembler à une victime de la pandémie sidéenne. Comme nous savons
tous que la Faucheuse nous guette, pourquoi ne pas, à notre tour, devenir
thanatologue ? Tel le masque, la photographie ou un autre procédé, le
catalogue nous en donne amplement les moyens. On peut, comme n’importe quel
Parisien du XIXe siècle, visiter la Morgue pour voir
l’« Inconnue de la Seine », beau mythe d’une Mona Lisa noyée, sujet
de plus d’un roman, ou contempler les têtes d’hommes célèbres quelques heures
après leur mort : Frédéric II, Schiller, Beethoven, Chopin, Wagner,
Rousseau, Mirabeau, Marat, Napoléon I (et III), Courbet, Hugo, Thiers,
Gambetta, Verlaine, Gide, sans oublier une série impressionnante de
photographies de Rodin sur son lit de mort, et le chef-d’œuvre de Nadar :
Hugo illuminé pour la dernière fois, presque auréolé. Les tableaux sont tous
frappants, de la Jeune Femme sur son lit
de mort (1621) de l’École flamande, à Léon Cogniet, Paul Delaroche,
l’émouvant portrait de la première femme de Monet, habillée de sa robe de
mariée, et un Gauguin que les musées nationaux n’ont pas voulu acquérir en
1941. On trouve aussi Munch, le peintre suisse Ferdinand Hodler et les
« Totenmaskes » d’Arnulf Rainer. Si les expositions, comme la vie,
sont transitoires, elles laissent plus qu’un souvenir : le petit monument
qu’est un catalogue. Celui-ci, rédigé par huit spécialistes, est remarquable
par l’analyse des courants sociaux, des mœurs, des légendes, des pratiques, des
mises en scène, de l’attrait d’un sujet qui, pour beaucoup, est tabou : ne
parlons pas de la pluie, il se mettra à pleuvoir ; ne parlons pas de la
mort…
Monde. Romuald Fonkua, Essai sur
une mesure du monde au XXe siècle : Édouard Glissant
(Champion, 2002, 323 p., s.p.m.). Depuis
la fin de la Première Guerre mondiale, le monde européen, selon la formule de
Valéry, « sait qu’il n’est plus la mesure du monde ». Auschwitz,
Hiroshima et le Goulag ont parachevé les horreurs de la guerre ; les
esclavages et les colonisations ont détruit le reste du monde. Comment un Antillais,
issu d’une société marquée par l’esclavage et la colonisation, peut-il, vers
1960, prendre « la mesure du monde » ? Puisque les concepts
forgés par l’Occident pour mesurer le monde ne sont pas universalisables,
Glissant invente un nouvel ordre du discours scientifique fondé sur une science
« antillaniste », qui emprunte ses concepts aux fondements des
sciences humaines occidentales ; ainsi la pensée de l’histoire affronte
l’expérience de l’esclavage, « la souffrance comme mesure de
l’histoire », la psychiatrie des Antilles est forgée à partir de la
réalité sociale antillaise dans sa complexité. L’auteur analyse les fondements
intellectuels de la pensée et de l’esthétique de Glissant : la
phénoménologie enseignée par Jean Wahl, l’ethnologie de Leiris, la théorie
critique de l’École de Francfort, le Divers de Segalen, les rhizomes de
Deleuze, la fiction selon Faulkner. Le grand poème de Glissant, Les Indes, est éclairé par une
confrontation avec le Christophe Colomb
de Claudel et le Cahier d’un retour au
pays natal de Césaire ; dans Les
Indes, la quête pure de l’ailleurs, rêvée par le navigateur européen,
aboutit à la découverte des Antilles dans leur réalité par le voyageur
nègre ; le Nègre a prouvé sa capacité à conquérir des espaces nouveaux.
Ainsi les Indes apparaissent-elles comme un espace qui permet de repenser la
place des peuples dans le jeu du monde. À partir des figures de l’errant, du
« voyageur du dedans », Glissant suggère la possibilité pour les
peuples autrefois découverts et mis en esclavage d’inventer un autre monde, de
rêver à un autre monde qu’ils seraient seuls susceptibles d’imaginer ; et
d’imaginer à leur tour une vision totale du monde fondée sur leur expérience du
Divers. La dernière partie de l’essai porte sur l’écriture de Glissant comme
« mise en écriture des opacités du monde », puisque l’Autre demeure
opaque et le monde irréductible à des « idées claires et
distinctes ». Il n’a pas échappé à Romuald Fonkoua que le lien établi par
Glissant entre bâtir une poésie et bâtir une nation, une communauté, demeure
problématique. En effet, la fiction tend à se développer aux dépens du
réel : « Entrer dans le monde que mesure l’œuvre de Glissant, ce
n’est donc pas entrer dans le monde. C’est entrer en Glissantie », conclut
Romuald Fonkua.
Naturalisme. Alain Pagès, Le Naturalisme (PUF, Que sais-je, 2002,
127 p., s.p.m.). Le directeur des toujours instructifs Cahiers naturalistes fait le point sur son objet de prédilection
dans la troisième édition de ce petit essai (la première date de 1989). Il en
serait à son onzième mille, ce qui suffirait à confirmer le fameux
« Naturalisme pas mort » que télégraphiait Paul Alexis à Jules Huret
voici plus d’un siècle. Une introduction d’à peine une page permet de mesurer
le chemin parcouru par l’histoire littéraire depuis quelques années
puisqu’Alain Pagès y définit en quelques lignes une façon de voir les choses
qui mériterait d’être méditée. En réponse à la question « Qu’est-ce que le
Naturalisme aujourd’hui ? » (et notons bien cet « aujourd’hui »
qui met fin à tout un essentialisme traditionnel), il met de l’avant trois
notions passablement novatrices malgré des apparences anodines : 1°
« C’est d’abord une bibliographie », c’est-à-dire tous les textes,
grands et petits, oubliés ou retenus par la « mémoire
culturelle » ; 2° « C’est ensuite une chronologie »,
entendons « un faisceau de relations biographiques et
sociologiques » ; 3° « C’est enfin un discours » – tout ce
qu’ont dit les contemporains et tous ceux qui ont suivi pour juger et critiquer
les textes. L’ensemble forme un « espace littéraire » dont on
comprend qu’il n’a pas grand chose à voir avec ce qu’appelait ainsi Maurice
Blanchot. Espace ouvert à des explorations de ce qui ne peut plus se réduire à
quelques « théories » schématiques ou à quelques œuvres canoniques
(le « naturisme » y est annexé). D’ailleurs, Alain Pagès ouvre très
largement le temps du Naturalisme : de 1865 (la bataille de Germinie Lacerteux – rappelons qu’il a
lui-même écrit une Bataille littéraire,
parue en 1989) à 1903 (premier pèlerinage de Médan et publication du
« vingt ans après » de Huysmans). Dans ce qu’il expose à la suite de
cet énoncé, on retiendra surtout les chapitres sur « Les Individus et les
groupes » et sur « La Réception du Naturalisme » dans la mesure
où y apparaissent des acteurs ou des actants rarement évoqués dans les
synthèses habituelles. Une chronologie, de sobres notices biographiques et une
bibliographie complètent cet intelligent vade-mecum.
Nemo. Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, texte
intégral, illustré par Didier Graffet (Gründ, 2002, 249 p., 19,90 €). Superbe, splendide édition
du plus célèbre récit de Verne. Didier Graffet, ancien élève de l’école
Émile-Cohl, est l’auteur des 300 illustrations. Ces dernières n’ont pas la
beauté magique des illustrations de l’édition Hetzel – la chose était impossible
–, mais l’ensemble est plein de charme et de rêve. Un peu d’enfance retrouvée,
dans ce livre de grand format où le vert et le bleu dominent. Raymond Roussel
aurait-il aimé ?
Orsay. 48/14.
La Revue du musée d’Orsay, n° 14, printemps 2002. Après un descriptif des
dernières expositions du musée (le réaliste américain Thomas Eakins ; Le
Dernier Portrait : Mondrian ; Kupka) et de ses dernières acquisitions
(une Étude pour la « Chasse au
tigre » du surtout de table du duc d’Orléans de Barye, la peinture de Grands Chênes d’un anonyme, une
photographie de Daumier sur le toit de son atelier, la sculpture d’Un gueux de Maurice Maignan, Paysage de la Martinique, huile de
Charles Laval, Les Hêtres de Kerduel,
huile de Maurice Denis, des dessins d’Henry Cros), les études dominantes de
cette livraison sont consacrées à Kupka, le dessinateur de L’Assiette au beurre, et à l’Italie de plusieurs
écrivains (Bourget, Zola, Jarry, Gautier, Barrès). Comme toujours, qualité
parfaite des reproductions.
Oulipo. Oulipo. Abrégé de littérature potentielle (Mille
et une nuits, 2002, 64 p., 2,50 €). Queneau, que d’eau a coulé sous le pont
Mirabeau depuis la première révélation publique de l’Ou.Li.Po. ! Une sorte
de Dom-Tom du Collège de ‘Pataphysique, quoique ce dernier, « ex nulla parte »,
à l’instar de la Pologne de Jarry, mais à ne pas confondre, depuis donc un
certain dossier des Lettres nouvelles
réalisé par Paul Fournel en 1972, Clefs
pour la littérature potentielle.
Abrégé « à l’usage des néophytes et des grands débutants », signature
collective, soixante pages d’initiation à la « littérature sous contrainte
» ou combinatoire, rien à redire. Et combien de rétifs « apparents » se
sont ralliés, plus ou moins officiellement, ou « raccrochés »... depuis sa
fondation – première pierre : le 24 novembre 1960. L’Ou.Li.Po. lui-même
n’a pas manqué de faire des petits, côté littérature policière, peinture,
musique, photographie, BD, reprenant, pastichant ou parodiant le fameux «
système des Beaux-Arts ». Un seul point d’histoire continue de nous
chagriner : voyons, « ouvroir », de qui vient l’appellation ?
Albert-Marie Schmidt, le dernier des membres cités – Fatalité de l’ordre
alphabétique ? – a bien failli passer à nouveau à la trappe. Nous
renvoyons les curieux au recueil de ses Études
sur le XVIe siècle (1967), qui faisait suite à sa thèse
magistrale sur La poésie scientifique en
France au XVIe siècle (1939), où figure le témoignage pourtant
précis de Raymond Queneau : « Cofondateur en 1960, avec François Le
Lionnais et moi-même, de l’Ouvroir de littérature potentielle dont il avait trouvé la dénomination [c’est nous qui soulignons], Albert-Marie
Schmidt en était l’un des membres les plus actifs. » L’anonyme collectif
ne dispense pas de l’hommage.
Perec. Claude Burgelin, Georges Perec (Seuil, 2002, 256 p., 20 €).
Cet ouvrage déjà ancien demeure une bonne introduction à l’œuvre de Perec. De
la critique d’honnête homme, qui cherche simplement, platement, à faire saisir
la valeur d’une œuvre sans construire de thèse, sans chercher à exhiber sa
propre subtilité herméneutique : seul importe le désir de faire partager
son amitié pour un homme et une œuvre, au risque de ne se montrer ni spirituel
ni brillant. Le souci de discrétion ne justifie pas en revanche que la
bibliographie n’ait pas été actualisée depuis la première édition.
Photographie (I). Philippe Ortel, La
Littérature à l’ère de la photographie. Enquête sur une révolution invisible (Éditions
Jacqueline Chambon, 2002, 383 p., 27 €). Philippe Ortel analyse la littérature
du XIXe siècle, du Romantisme à la littérature fin-de-siècle, à la
lumière d’un médium nouveau : la photographie. Si le retentissement de ce
nouvel art visuel sur la peinture a souvent été étudié, la « révolution invisible »
de la photographie sur la littérature n’avait été qu’à peine abordée. Il étudie
des objets divers qui vont de l’optique romantique des panoramas (Victor Hugo
et Notre-Dame de Paris, La Comédie
humaine), au pictorialisme, en passant par la métaphore de la chambre
noire, l’utopie photographique, la photographie et la modernité. On retrouve
les textes les plus connus sur le daguerréotype (Lamartine, Balzac), la
réaction élitiste des écrivains (Baudelaire, les Goncourt), ceux qui ont frayé
avec elle (Nerval, du Camp et Flaubert, Zola), le personnage du photographe
(Alphonse Daudet dans Le Nabab).
L’étude des retombées de cette technique sur la description et même les
techniques littéraires constitue l’apport le plus substantiel : un
chapitre, Poème en prose et photographie,
les romans « en négatif » de Céard, les rapports entre autobiographie
et radiographie. On appréciera les points de vue souvent neufs apportés dans
l’analyse de poèmes connus (Cros évidemment, mais aussi Verlaine, de façon
souvent aventurée, voire Rimbaud). Les citations de « L’Art
photographique, poëme didactique et historique », publié par Auguste
Renard dans La Lumière (1858), seront
pour beaucoup une découverte. Mais la base de données littéraires pourrait être
facilement élargie. Au plan théorique, le recours à une discipline
semi-sociologique comme la médiologie (Régis Debray) s’imposait, et cet outil
s’avère fécond. La réfutation que l’auteur fait des thèses de Walter Benjamin
sur l’aura et la reproductibilité technique, tranche sur tant de travaux qui
sortent leur artillerie « critique » dès lors qu’il est question de
la représentation photographique. On peut cependant regretter que ce livre
semble composé d’un patchwork d’études diverses. Si l’on a peine à suivre certaines
d’entre elles, toutes sont stimulantes. Au total, un livre original, qui ne
devrait pas tarder à déclencher l’apparition d’autres travaux dans le même
champ interdisciplinaire.
Photographie (II). Anne de Mondenard, La Mission héliographique. Cinq photographes
parcourent la France en 1851 (Éditions du Patrimoine, 2002, 320 p., 69 €).
Ces cinq photographes, qui avaient nom Gustave Le Gray, Édouard Baldus,
Hippolyte Bayard, Henri Le Secq et Mestral, avaient été mandatés pour prendre
des clichés d’édifices historiques – églises, châteaux, théâtres antiques
– répartis dans différentes provinces. Cette « mission
héliographique », lancée par la Commission des monuments historiques que
présidait un certain Mérimée, passe pour avoir été la première commande
publique collective de l’histoire de la photographie. La Commission voulait une
documentation de qualité pour son choix des monuments à restaurer. Anne de
Mondenard, qui est historienne de la photographie et chargée du fonds de
photographies anciennes à la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, a
doté l’ouvrage de notices qui éclairent l’épopée des cinq pionniers. C’est
précis, documenté, rigoureux. Quant aux clichés retenus, ils sont d’une
beauté froide qu’accentue l’absence voulue de toute figuration humaine.
Proust (I). Dominique Bussillet, Marcel Proust du côté de Cabourg (Cahiers
du temps, 2002, 176 p., 12 €). On lira dans Libération : « Le cas Bourg. Longtemps, Dominique Bussillet
s’est levée de bonne heure pour écrire ce mini-livre, vite lu, ouste, prouste.
Garçon, une madeleine, et sans faux col, hein ! » Dans Le Monde : « Kaléidoscope en noir
et blanc sur ce monomane acrobate et textualiste que fut Proust. Voir
l’éditorial que lui consacre Philippe Sollers dans ce numéro. » Dans Le Figaro : « Du côté de Cabourg.
Petite monographie qui séduira tous les amateurs de Proust. L’auteur, qui
habite Ouistreham, a eu l’excellente idée de republier les articles parus dans
la presse cabourgeoise au temps des séjours du célèbre auteur de La Recherche. Le récit n’est pas sans
rappeler le ton d’un Michel Déon ou d’un Jean d’Ormesson. » Que pourrait
ajouter Histoires littéraires ?
Proust (II). Stéphane Houet, avec
la collaboration de Marcel Proust et Stanislas Brézet, À la Recherche du temps perdu. À l’ombre des jeunes filles en fleurs,
volume 2 (Delcourt, 2002, 48 p., 12 €).
Une bande dessinée inspirée de La
Recherche. Les Proustiens
intransigeants feront la fine bouche et auront tort : le degré de trahison
est pour une fois des plus « acceptables ». Les auteurs ont évité le
grotesque du classique « Les
Misérables. Un grand film. Scénario de Victor Hugo ». Bien au
contraire, le respect du texte cité a été le souci de l’illustrateur. Les
« bulles » elles-mêmes sont extraites de l’œuvre de Proust. Un
reproche : la physionomie du « narrateur » présente un nombre
d’expressions bien réduit, et des yeux éteints. Pourtant, le regard de
Marcel !
Reclus. Élisée Reclus, Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes et autres textes,
anthologie présentée par Joël Cornuault (Premières Pierres, 2002, 211 p., 22 €).
Drôle de recueil. Le titre, d’abord, trompe son monde avec son faux-air de
post-romantique écolo (un plaidoyer pour le végétarisme confirme un instant
cette tendance) ; les groupements d’articles, ensuite, aux intitulés
énigmatiques, peinent à donner une cohérence, et pour cause, à l’incroyable
éclectisme de Reclus. Heureusement, Joël Cornuault présente fermement chaque
texte, adoucissant les transitions et guidant son lecteur au bout de ce
recueil, sans coup férir. Il faut dire que le paysage change à chaque instant,
sous l’effet de l’éparpillement de la curiosité du géographe, cherchant à
étreindre le monde sous tous ses aspects, des villes modèles au calendrier
chrétien, en passant par l’esprit de la jeunesse ou le vocabulaire vernaculaire
relatif aux reliefs montagneux... Il faut lire, notamment, cette belle leçon inaugurale
d’un cours de géographie comparée, évoquant les paradis perdus ou à venir que
se construit toute société humaine, « en saillie comme des clous d’or sur
le pourtour de la planète, depuis les montagnes du Nippon jusqu’à l’Eldorado du
Nouveau Monde ». Tout Reclus est là, une débauche de connaissances, des
observations toujours fines et inspirées, fondues en une idée par la
sensibilité. On ne sait trop en l’ouvrant ce qui va nous y intéresser et l’on
en ressort charmé comme d’une rencontre imprévue.
Restaurant. Joëlle Bonnin-Ponnier, Le Restaurant dans le roman
naturaliste : narration et évaluation (Champion, 2002, 585 p., 88 €).
Le sujet n’était pas large, le traitement l’est encore moins – en deux coups de
cuiller à pot, « restaurant et narration », « restaurant et
évaluation » (où la dyade récit/idéologie remplace le couple fond/forme).
L’auteur ne nous fait grâce d’aucune recension et estime le travail accompli
lorsque chaque morceau du corpus a pu être distribué dans une grille de lecture
préétablie (les catégories développées par Philippe Hamon, qui hante
littéralement ce texte, du sous-titre à la bibliographie ; celles dues à
Genette ; le bon vieux schéma actanciel, etc.). À chaque page ou presque,
des italiques viennent maladroitement souligner des phrases jugées
incontournables, au risque de mettre en exergue la banalité du propos. On
espère qu’il s’agit d’une thèse, ce qui dédouanerait un peu l’auteur de la
responsabilité de ce dépiautage textualiste forcené.
Reverzy. Jean Reverzy, Œuvres complètes, édition établie par Jean-François Reverzy
(Flammarion, 2002, 922 p., 26 €). Trois romans en quatre ans, de 1954 à 1958, ont fait la
renommée de Jean Reverzy, mort en 1959 à quarante-cinq ans. S’y ajoutent des
recueils posthumes, projets de romans, articles, écrits autobiographiques. On
est saisi par l’intensité de la vie de ce médecin et de son œuvre. C’est, à
l’époque du Nouveau Roman, un « au-delà du roman », comme l’a dit
Maurice Nadeau. Rarement l’expérience de la maladie et la menace de la mort, la
« psychologie des agonisants », selon le titre initial du premier
roman, Le Passage, ont été décrites
avec une telle rigueur clinique, dans une expression de plus en plus
dépouillée, créatrice d’un climat obsessionnel pour le lecteur. Une préface et
des notices de Jean-François Reverzy, des repères bibliographiques et
biographiques éclairent cette œuvre à la fois atypique et révélatrice de son
temps, que son auteur définissait avec une lucidité tragique en écrivant :
« Quand j’ai voulu devenir écrivain, il a fallu que je me crée de toutes
pièces un univers intérieur à partir de mon néant, pour le projeter sur le néant
de la littérature. »
Roman
(I). Stéphane Lojkine, La Scène de roman. Méthode d’analyse (Armand Colin, 2002, 256 p.,
20 €).
Ce n’est pas rien que de vouloir, dans un livre à destination pédagogique,
repenser globalement l’histoire des représentations, en installant au cœur des
études littéraires une catégorie nouvelle et transcendante aux genres et aux
rhétoriques du discours. C’est l’objectif, ouvertement ambitieux, de l’ouvrage
de Stéphane Lojkine, La Scène de roman,
qui, sous couvert de proposer une méthodologie de la lecture fondée sur l’étude
de l’inscription des codes picturaux dans la trame narrative, cherche à
démontrer comment l’histoire de la culture serait marquée par une subversion
progressive « du modèle textuel » par un modèle « iconique ».
Située au carrefour de la peinture et du théâtre, la scène serait le
« médium vers lequel tous les arts convergeraient », puisqu’elle
« prépare la culture [contemporaine] de l’image » ; elle
répondrait « à une crise générale de la représentation, qui se traduit par
la décadence et la dissolution d’une culture du mythe et de l’épopée », et
qui conduiraient les scènes romanesques à devenir au cours des siècles
« le noyau fondamental et unique à partir duquel se construit le roman,
voire l’œuvre toute entière ». Cette thèse, qui ne cache pas sa dette
envers Debray, Lacan, Kristeva ou Derrida, est appuyée par une dizaine de
commentaires composés – classiquement tripartites – de Chrétien de Troyes
à Nathalie Sarraute, d’innombrables dessins (qui voudraient schématiser l’espace
concret et symbolique des passages étudiés) et un appareil conceptuel importé
de la sémiologie comme de l’histoire de la peinture et de la photographie
(« écran », « dispositif scénique », « dimension
scopique »). En chaque point de la culture, cherche à démontrer Stéphane
Lojkine, les scènes trahiraient un conflit entre le visuel, c’est-à-dire, pour
l’auteur, le réel, et les structurations discursives du signifié, qu’elles
« déconstruiraient ». Même si l’on accepte le langage conceptuel de
Stéphane Lojkine, dont la complexité et la spécialisation étonnent dans un
ouvrage destiné à des étudiants, on s’étonnera d’une telle
dramatisation de l’histoire du roman, dans laquelle on peut apercevoir
autre chose que le naufrage sans cesse recommencé du discours narratif sur
l’écueil du visible.
Roman (II). Baptiste-Marrey, Éloge du roman sous forme de lettres à quelques lectrices réelles ou
imaginaires (Fayard, 2002, 367 p., 20 €). Au détour de ses notes éparses,
Baptiste-Marrey se vante d’avoir un jour vendu un ouvrage à son éditeur sans en
avoir écrit la première ligne : il est tentant d’imaginer qu’il s’en est
tiré en brochant ce paresseux recueil de vagues lettres aux allures de journal
littéraire. On s’égarerait à chercher ici des réflexions originales ou simplement
un peu élaborées – comme si on fournissait au lecteur de suffisantes pépites
pour lui laisser le soin d’y ciseler lui-même une pensée ! –, sauf à
affectionner le genre moraliste-toujours-profondément-humain.
Romantisme (I). Le Romantisme. Anthologie, présentation et dossier par Sylvain Fort
(GF Flammarion, 2002, 112 p., 3,30 €). L’idéologie gnan-gnan, déjà présente
dans les manuels scolaires du secondaire, gagne l’édition de poche :
prolifération de notes redondantes (catastrophique dans la collection
« Classiques de Poche »), multiplication des couvertures
racol(hid)euses – ravage du packaging
littéraire – et édition d’anthologies « light ». Ici, peu de textes,
ce qui est un comble pour une anthologie, et beaucoup d’explications
simplistes, étant entendu que « l’adolescent mondial » auquel,
semble-t-il, est destiné le volume, ne comprend rien et qu’il faut tout lui
expliquer. Le malheur, c’est qu’à force de vulgariser, on devient vulgaire, et
cette anthologie est vulgaire dans tous les sens du terme : par
l’illustration de sa couverture (faire appel à un illustrateur
« professionnel » quand on dispose de la riche iconographie
romantique), par les innovations dérisoires de la maquette (pagination sur le
côté de la page – on croit sans cesse avoir affaire à une note égarée dans la
marge ou à une numérotation de ligne), par son organisation qui ressert le plan
réchauffé des « grands thèmes » romantiques : le Moi, l’Amour, la Nature
et le Rêve. On voit aussi réapparaître le vieux cadavre refroidi du « préromantisme
» et l’incontournable « Préface de Cromwell
» (et rien, naturellement, sur Les
Pensées de Joseph Delorme ou la
préface des Études françaises et
étrangères d’Émile Deschamps ; pas le temps, pas de place, pas connu,
surtout). Passons sur les erreurs (dans les dates, dans les notices
biographiques, dans la reproduction des textes, dans les résumés de synthèse),
ce sont autant de fautes recopiées dans les manuels universitaires.
Éditeurs ! ne vous épuisez pas à rendre à tout prix « sympathique »
la littérature, elle n’a pas besoin de cela !
Romantisme (II). Modernité et romantisme, textes réunis par Isabelle Bour, Éric
Dayre et Patrick Née (Champion, 2001, 400 p., 68,60 €).
Les actes de colloque sont une denrée normalement consommée par fragments, et le
critique astreint à en lire tous les articles, s’il en éprouve quelque humeur,
doit garder à l’esprit le caractère atypique de cet exercice et signaler son
incompétence à juger certaines interventions, particulièrement lorsqu’elles
parcourent la vaste carrière que la littérature comparée donne à ses ébats. Le
même critique, au cas où il aurait tenté en vain de comprendre certains textes, saura aussi se méfier de lui-même et
leur ménager la possibilité d’être accessibles à de plus doctes et de plus
sages : il ne dira donc pas qu’on n’y entend goutte, ou s’il le dit, il
faut comprendre que lui, du moins, n’y a rien compris. Or donc, voici un
volume, issu de débats tenus en 1997, qui s’organise autour des trois questions
du sujet, des lieux romantiques et du couple « traduction et
politique ». La référence a beau être à L’Absolu littéraire, on s’étonne de la quasi absence au sommaire de
spécialistes de la question du Romantisme français (et Hugo dans tout
ça ?). Signalons toutefois, dans la première section, deux articles sur
Baudelaire, Kant (D. Combe) et Hegel (A. Hirt), et une étude de M. Reid sur
Flaubert héritier du Romantisme. Dans la seconde, P. Née explore les déceptions
de l’ailleurs, et M. Collot, qui rappelle que l’adjectif romantique est apparu dans la langue pour qualifier un paysage,
réfléchit sur ce thème comme lieu constitutif d’une sensibilité européenne où
le Romantisme soumet le sujet peintre ou poète à une identification lyrique
avec le monde. Dans la troisième enfin, J. Rancière définit le romantisme comme
la « fictionnalisation de sa propre pureté », et J.-M. Devésa étudie
à la lueur de cet héritage les parcours de Péret et Breton. À l’opposé de ces
textes viennent ceux que nous n’avons pas ou guère compris. Nous pensions que
l’adjonction de préfaces synthétiques à chaque section, outre celle de doubler
commodément le nombre d’articles signables par chaque coorganisateur, aurait
une fonction de balisage ; on en sort assommé de références :
certaines pages qui enfilent auteurs, notions et problématiques, et où la
fréquence des noms propres évoque l’annuaire, ressemblent à une parodie de
commentaire sportif du type « voici Kant qui fait la passe à Lessing que
contourne habilement “Staël [qui] va déplacer Aristote”, aaah ! mais
“Schlegel va le contester violemment”, et ballon à Coleridge, Schelling, et Poe
à Baudelaire », etc. Plus sérieusement, l’ultime section fait réclamer, ô
ironie, une traduction et une politique de transmission pédagogique,
sinon de correction linguistique, face à des énoncés comme « détermination
nationelle », « ce qui se partage, c’est un principe de prosaïcité,
voire de trivialité – on pourrait même dire d’anecdoticité dont le sens réside dans ce qu’il ouvre à une
caractéristique, car c’est par l’apparemment inessentiel que se déchire, ou
s’ouvre l’inapparence de l’essentiel » (?), sans oublier notre préféré,
« expose[r] aux agissements du xénonyme l’idiome du retranchement
d’estance » – une formule que nous comptons bien mâchonner longuement
avant d’en user la saveur. Pour parler cet étrange langage, un peu de
« soustractivité » n’aurait sans doute pas fait de mal face à ces
interventions : elles déparent l’ensemble et mettent en cause sa
crédibilité.
Rops. Injures bohèmes. Les Plus Belles Lettres illustrées de Félicien Rops (Somogy
Éditions d’art, 192 p. 35 €). Catalogue de l’exposition présentée au Musée
provincial Félicien Rops de Namur (15 décembre 2001-24 février 2002), cet
ouvrage met en valeur l’art épistolier de Rops et son talent de dessinateur.
Outre Mémoire pour nuire à l’histoire
artistique de mon temps, Rops avait imaginé une œuvre intitulée Le Journal de Félicien Rops. Notes et
croquis, unissant étroitement texte et image. À découvrir les Ropsodies hongroises, et nombres de
lettres passionnantes et belles adressées à ses compagnons de la Bohème bruxelloise,
Albert Glatigny, Poulet-Malassis, Armand Gouzien, Théo Hannon… Cet ouvrage est
très bien édité par Hélène Védrine, Véronique Leblanc et Bernadette Bonnier,
index, bibliographie, rien ne manque.
Sagan.
Sophie Delassein, Aimez-vous Sagan… (Fayard,
2002, 360 p., 20 €).
Non.
Saint-Pol-Roux.
Saint-Pol-Roux, L’Arracheur d’heures,
version dessinée par Michel Barréteau (Passage Piétons, 2001, 48 p., 9 €).
L’éditeur René Rougerie n’a pas ménagé ses efforts depuis trente ans pour faire
revivre l’œuvre de Saint-Pol-Roux, épaulé par Gérard Macé puis par Jacques
Goorma et Alistair Whyte, annotateurs et commentateurs des très nombreux
recueils proposés aux lecteurs. « La gloire est d’être aimé par les
enfants de ceux qui nous ont méprisé », disait le poète, cité dans ce
petit livre destiné aux enfants et composé à partir d’un extrait (datant de
1895) des Reposoirs de la procession.
Chaque page livre quelques lignes de texte environnées d’illustrations
foisonnantes, en noir et blanc, mêlant collages à la Max Ernst et réminiscences
pop’art, pleines d’engrenages menaçants (il est question d’horloge intérieure
liée à la vie et à la mort) et d’insectes peu rassurants.
Sand (I). George
Sand, Histoire de ma vie,
présentation par Damien Zanone (GF Flammarion, 2001, 2 tomes, 640 et 602 p.,
10,20 €).
Céline regrettait qu’on ne lût pas davantage les Mémoires de George Sand, où il
voyait une sorte de précurseur de Proust. Ici, ce serait plutôt du côté de
Rousseau et de Chateaubriand que la présentation de Damien Zanone situe cette
autobiographie. Est-ce à dire que l’Histoire
de ma vie est digne de prendre place à côté des Confessions et des Mémoires
d’outre-tombe ? N’exagérons rien. Commencé en 1847 (la romancière
avait alors 43 ans), ce livre sera publié en 1854-55, sous forme de vingt
volumes in-octavo : c’est dire sa longueur. De fait, il abonde en
digressions bavardes, à propos de tout et de n’importe quoi : les oiseaux,
la Révolution de 1789, la rédemption, la pédagogie, l’adultère ou mille autres
sujets. En revanche, bien des aspects de la vie intime de Sand y sont
gommés : il n’est que de lire ici le récit du fameux voyage à Venise, où
le nom de Pagello n’apparaît jamais. Au contraire, un passage est
tranquillement intitulé : Travail et
solitude à Venise ! L’énorme extension du texte original rendait
inévitables, pour une édition de poche, certaines coupures. Divers chapitres
ont été sacrifiés et sont dûment signalés comme tels. Sans doute aurions-nous
aimé lire ceux sur Delacroix, Sainte-Beuve, Marie Dorval, mais nous nous
consolons en voyant que nous avons aussi échappé à des centaines de pages de
lettres du père de l’auteur. Il est piquant de voir la créatrice du fameux
« style coulant » juger ainsi Stendhal : « homme éminent,
d’une sagacité plus ingénieuse que juste [...], d’un talent original et
véritable, écrivant mal [sic], et disant pourtant de manière à frapper et à
intéresser vivement ses lecteurs. » On constate aussi qu’elle s’est
astreinte à une grande discrétion sur certains proches, notamment Marie
d’Agoult. De même, elle affirme avoir eu, toute sa vie, la plus extrême
répulsion pour tout ce qui était indécent ou grivois... Le livre se lit
agréablement. Lorsqu’elle oublie son bavardage impétueux et sa prédication
louis-philipparde, Sand sait rendre la magie de certains souvenirs ou de certaines
impressions : son séjour à Madrid en 1808, les paysages des Landes ou de
Nohant, tel salon d’autrefois, etc. Et il y a même quelque chose de
pré-proustien dans l’évocation, si profondément sentie, des rêveries dont,
enfant, l’auteur était envahie lorsqu’elle songeait à la ronde Nous n’irons plus au bois / Les lauriers sont coupés... Fort
attachant est également tout ce que Sand dit de ses parents, de ses années de
couvent, du Paris du Premier Empire, de son mari. On lira donc ce livre non pas
comme une autobiographie exacte et complète – en est-il ? – mais
comme des « mémoires intérieurs » très typiques de leur époque, ce
XIXe siècle discoureur et pédagogue qui nous a valu tant de pavés,
là où une dame du XVIIIe siècle d’avant Rousseau aurait condensé sa
vie et son expérience en un alerte petit in-12. Cette édition est enrichie de
notes, d’une chronologie et d’une bibliographie.
Sand
(II). Christiane Sand, À la table de George Sand (Flammarion, 2002, 240 p., 35 €).
Prenez de splendides photos de Nohant, une belle introduction historique sur
papier vanillé, deux cents grammes de reproductions photographiques et
documents du passé, soixante grammes de clichés appétissants, une pincée de
descriptions romantiques. Une belle palette de recettes appétissantes venues
toute droit des cahiers des aïeuls de Georges Sand. Fouettez bien. Vous
obtiendrez peut-être la recette qui a permis à George Sand – et aux dames
qui l’ont précédée à Nohant – de retenir auprès d’elles de nombreux hôtes, de
Flaubert à Chopin. Cet ouvrage entre plume et fourneau est pour les cuisinières
lettrées et les littéraires gourmands.
Sarraute. Critique,
656-657, janvier-février 2002, Nathalie
Sarraute ou l’usage de l’écriture (Minuit, 2002, 144 p., 11,50 €).
Treize articles pour rendre hommage à l’auteur de Tropisme. Sans en renouveler proprement la lecture, ils contiennent
des pistes séduisantes : Monique Gosselin-Noat évoque une « moraliste
de la modernité » ; Sabine Raffy parle d’un « crime
linguistique » que le texte tente de mettre au jour en ayant recours à
« la spirale des techniques policières de l’encerclement du
coupable » ; Dominique Rabaté souligne l’apparition d’« un
imaginaire de la parole absolument inédit » ; Ann Jefferson étudie le
battement d’une écriture qui, face à la mort, alterne entre rejointure des
choses et déchirure des apparences. Signalons une évocation de l’anglophilie et
de l’humour de l’écrivain par sa traductrice Barbara Wright, et une
contribution convaincante et argumentée de Philippe Sellier sur Sarraute, Valéry
et Pascal. À notre avis, le critique veut toutefois défendre avec trop de cœur
le moraliste à qui il a voué sa recherche, ce qui le conduit à occulter la part
assumée de mauvaise foi avec laquelle, dans « Paul Valéry ou l’Enfant
d’Éléphant », Sarraute reproche au poète d’avoir à son tour attaqué
l’auteur des Pensées. Ce n’est pas
être exagérément soupçonneux que de penser qu’avec ce texte, la romancière, par
delà l’agacement que lui cause l’apothéose institutionnelle de Valéry et jusque
sur le terrain de leur commune relation à Pascal, a cherché à prendre ses
distances avec un poète et penseur dont nombre de positions sur le langage lui
étaient extrêmement proches. Or la fameuse « Variation sur une
Pensée » n’est pas juste une « malencontreuse » critique de
style ou de rhétorique contre Pascal : elle traque la présence d’une délectation
esthétique possible au sein d’une entreprise qui, sans s’y réduire mais avec
cet impératif, passe par l’humiliation de l’homme comme de l’auteur, et elle se
construit ainsi sur un enjeu autour duquel les trois auteurs se retrouvent bien
plus qu’ils ne s’opposent. Enfin, elle n’est pas le seul moment où Valéry se
met à l’écoute de Pascal, et leur relation mériterait d’être, elle aussi,
remise en son contexte.
Sartre.
Germaine Sorbets, « Allô, je vous
passe Jean-Paul Sartre… » (Plon, 2002, 182 p., 15 €).
Julliard disait : « Au moins quand Mme Sorbets arrive, on le
sait : ses éclats de rire retentissent dans tout l’immeuble. » En
attestent ces Mémoires d’une secrétaire
dérangée espérés par feu son ami Jean Cau. Moins littéraires que ceux de
Cau, les croquis de mémoire de Germaine sont encore plus amusants. Un entre
cent : sa fille a un devoir sur l’Existentialisme, à définir en dix lignes
(l’hilarant commence). « Quelle chance ! » se dit la fille,
« une corvée pour Maman » ; Maman la refile à Merleau-Ponty, qui
se fend des dix lignes, qui valent à la fille un zéro pointé : « Vous
n’avez rien compris! » Merleau, mécontent, téléphone à la directrice. La
vie scolaire de Régine devient impossible, Maman finit par l’y soustraire. Il y
a des scènes de cinéma, comme quand, le jour du Nobel de Sartre, pressée par
quinze paparazzi déchaînés, elle manque choir de sa fenêtre du troisième étage
des Temps modernes et doit la vie à
un ambassadeur danois opportunément surgi. « Livrée aux fauves »,
Germaine se jugea telle et s’en réjouit dès son entrée à la revue, dont elle ne
tarde pas à devenir l’axe pratique, y assumant toutes les responsabilités que
les auteurs déclinent, si bien que c’est elle qui, en 1962 (Gallimard pressé
par Malraux ayant alors renoncé à abriter la revue), décide d’en proposer
l’édition à Julliard (l’éditeur juste en face). Elle inspire tellement
confiance qu’à l’époque de la guerre d’Algérie, les descentes de la police aux Temps modernes se multipliant, une
connivence s’établit entre les agents et elle, qui, plutôt que de voir
bouleverser ses dossiers, convient, s’il y a matière, de leur désigner ce
qu’ils cherchent. – Pourquoi Cau, secrétaire de Sartre de 1946 à 1957, rompit-il
en fait ? Comment Merleau-Ponty faillit-il rater le Collège de
France ? Pourquoi les crises d’hystérie de Claude Gallimard ?
Pourquoi une revue périodique paraît-elle toujours en retard ? Pourquoi un
génie sans secrétaire ne s’en sort pas ? Pourquoi vaut-il parfois mieux
passer pour la maîtresse d’un philosophe que pour un expert en relations
humaines ? Pourquoi la jalousie du Castor ? Ces mystères profonds ou
légers sont ici, avec maints autres, alertement expliqués.
Savants. Guy Bechtel, Délires racistes et savants fous (Plon, 2002, 252 p., 19 €).
En piste, les faux-savants, les idéologues de laboratoire ! Davantage
qu’une enquête sur les « infortunes de la science », Guy Bechtel
propose la visite guidée d’un cabinet de curiosités et cherche surtout à
étonner, à sidérer, à indigner. Rien pourtant que de très connu dans ces
résumés des thèses de Lombroso, Binet-Sanglé ou Bétillon, mais on s’adresse ici
au grand public, d’où de nombreuses approximations. Mais pour spectaculaires
qu’elles soient, les infortunes de la science n’en méritent pas moins
réflexion, et ce n’est pas l’épilogue en forme de logorrhée journalistique sur
les sujets de société à la mode (40 pages !) qui pourra prétendre s’y
substituer. Du coup, on se demande quel est le but réel de cet ouvrage, où le
vulgarisateur un peu pressé s’abrite derrière un historien et dissimule
lui-même un polémiste fort partisan.
Siège. Virginie Lehideux-Vernimmen, Le Siège de Paris 1870-1871. Les 141 lettres
d’Émile Lehideux à son épouse (Éditions familiales, 2002, 372 p., 56,50 €.).
L’auteur publie, commente et annote les lettres que son arrière-grand-père,
banquier de son état, adressa par ballon à son épouse Hélène durant le Siège de
Paris. Intéressantes informations (prix de la viande) sur le mode d’existence
que la grande bourgeoisie mena dans la Capitale assiégée, et sur ses
préoccupations au temps où les Boches s’appelaient encore les Prussiens. Des
extraits de diverses œuvres contemporaines des lettres sont cités, comme Le Siège de Paris de Francisque Sarcey,
le Journal d’Edmond de Goncourt, le Paris
assiégé de Jules Claretie, etc. Belles illustrations d’époque, index des
noms cités.
Stendhal. Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Stendhal, traduit par Monique Baccelli (Allia, 2002, 107 p., 6,10 €).
Si vous cherchez des raisons d’admirer Stendhal, mais que vous n’avez pas envie
de le lire, ce petit livre vous sera utile : l’auteur du Guépard commente avec élégance le génie
de Stendhal, mais rien de ce qu’il avance n’est très nouveau, l’origine du texte
explique pourquoi : il s’agit d’une des conférences que Lampedusa aimait à
prononcer dans son palais « devant un public de jeunes gens », venant
certainement de la meilleure société palermitaine. Ce pourrait être le point de
départ d’un film de Visconti, avec Burt Lancaster dans le rôle du
prince-conférencier. Hormis à de telles rêveries cinématographiques, on voit
mal à quoi peut servir ce joli volume.
Surréalisme (I). Henri Béhar, Alain
Vuillot, Le Surréalisme dans la presse de
gauche : 1924-1939 (Paris-Méditerranée, 2002, 345 p., 18 €).
Cet épais volume est le résultat d’un dépouillement de la presse réalisé au
long des années par des étudiants d’Henri Béhar. Comment les activités et les
publications surréalistes étaient-elles reçues dans ces années cruciales par L’Humanité, Commune, Europe ou Marianne ? Seize périodiques, au
total, ont été dépouillés. Le résultat est une poussière de textes, parfois de
simples coupures, parfois des feuilletons littéraires entiers, comme la superbe
« Visite à André Breton » d’Edmond Jaloux parue dans Marianne en 1937. Deux index et une
table chronologique des articles cités facilitent l’exploration de cette masse
de documents bruts. Des rééditions en fac-similé (comme celle de La Critique sociale de Boris Souvarine) rendent
moins utiles certaines parties du volume, mais l’ensemble servira aux
chercheurs. Gênantes coquilles, à commencer par Romain Roland (p. 25).
Surréalisme (II). Yvonne Duplessis, Le Surréalisme (PUF, 2002, 128 p., 6,5 €).
Publié pour la première fois en 1950, ce Que
Sais-Je ? en est à sa 17e édition. Tout l’ouvrage est
orienté par la conviction que « l’art des Surréalistes dépasse de beaucoup
le plan de l’esthétique, car il veut nous entraîner vers ces minutes
inoubliables auxquelles accède l’être dilaté par la passion ou la révélation de
la beauté ». Son auteur s’occupe depuis trente ans de « vision
parapsychologique des couleurs » et de
« dermo-optique », science nouvelle étudiant les
« propriétés spectrales de la peau » (« La
sensibilité dermo-optique est la capacité de l’homme de réagir à des surfaces
colorées, dissimulées à sa vue, placées à quelque distance de ses mains, même
sous des écrans transparents ou opaques »). On attend avec impatience la 18e édition.
Surréalisme (III). « Il y aura une fois ». Une anthologie du Surréalisme,
établie et présentée par Jacqueline Chénieux-Gendron, préface de Werner Spies
(Gallimard Folio, 2002, 718 p., 11 €). Le geste
anthologique est une pratique surréaliste forte : prélever, déclasser,
reclasser, coller, accoupler, précipiter, reconnaître, et produire par là,
comme toute écriture forte, un contexte. Cette anthologie, qui a accompagné
l’exposition du Centre Georges-Pompidou, prend modèle sur son objet pour
déporter les questions, souvent traitées, de style, de généalogie d’un groupe,
ou d’épuisement d’une histoire, vers quelque chose comme une manifestation du
Surréalisme, dans « l’esprit d’enfance » et le refus des causalités
que dit bien le défaut de suture des anthologies, et l’acte de foi sur lequel
celle-ci repose. Ni chronologique, ni topique, ni organisée suivant une logique
manifestaire (qui opposerait à des programmes leur réalisation), elle dispose
les textes suivant quelques figures actives, en nombre restreint :
politique et désir – en court-circuit troublant –, merveille, hasard, jeux de
langage, dissidences, Surréalisme en langues étrangères… Un parcours en 98
auteurs et 199 extraits, d’Alechinski à Unica Zürn, où les grands noms n’ont
pas une place écrasante et où le choix suit une logique de la surprise (de
Breton, par exemple, Arcane 17 plus
que les manifestes), une marche confiante qui favorise le surgissement d’images
et ne fait pas siennes les requêtes d’évaluation d’un mouvement historique.
Surréalistes. Jean-Luc Rispail, Les Surréalistes : une génération entre
le rêve et l’action (Gallimard, collection Découvertes, 2002, 208 p., 13,75
€).
Ce petit livre vaut surtout par son iconographie, excellemment choisie et mise
en valeur. Le commentaire a été écrit avec pertinence et modestie : à
aucun moment, il ne gêne l’image. On aurait aimé un peu plus de Magritte, mais
il fallait accorder de la place à chacun. Un bon point pour la collection
« Découvertes » de la Sebastien-Bottin’s.
Symbolistes. Patrick McGuiness, Anthologie de la poésie symboliste et
décadente (Les Belles-Lettres, 2001, 480 p., 29 €.).
Voilà qui est bien sympathique ; et d’accueillir parmi ces soixante-quinze
poètes d’authentiques humoristes (Alphonse Allais, Vincent Hyspa, Maurice
Mac-Nab et bien sûr Adoré Floupette). Mais pourquoi donc ouvrir tout à trac
l’anthologie sur le Poème morne
d’Alphonse Allais, sans aucune précaution préfacière ? Dans sa courte
préface, Patrick McGuiness cherche surtout les influences des Symbolistes
français sur Ezra Pound et T.S. Eliot et « la source de leur
modernité ». Les notices biographiques sont étiques. À consommer avec
modération.
Tombes. Domenico Gabrielli, Dictionnaire historique du Père-Lachaise (Amateur, 2002, 336 p., 25
€).
Visite d’un champ des morts en suivant l’ordre alphabétique. On peut apprécier
la bizarrerie de certaines notices (« Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière,
poète [sic] ») de ce dictionnaire où tout n’est pas d’une fiabilité
absolue (les sculptures entourant la tombe de la famille Errazu ne sont pas de
Meusnier, mais de Miguel Blay). Mais la notice que l’auteur donne sur lui-même
dans son avant-texte – avec sa photographie, s’il vous plaît – rachète
tout. Citons-la, pour le plaisir (on ne rigole pas tous les jours à si peu de
frais) : « Domenico Gabrielli.
Après des études de droit et d’économie qui le destinent à une carrière
diplomatique, il entreprend une licence d’histoire. Le XVIIIe siècle
le fascine, l’Empire le captive, l’histoire de sa famille fait le reste.
Descendant de Reinhold d’Estourmel qui monta le premier à l’assaut de
Jérusalem, d’un ambassadeur d’Angleterre qui représenta François Ier
au mariage de Marie de Lorraine avec Jacques V d’Écosse, des Visconti, des
Bonaparte et des Sforza, neveu du fondateur de la Congrégation des Filles du
Saint-Esprit et d’un cardinal secrétaire d’État au Vatican, apparenté à
Bertrand du Guesclin et au cardinal de Richelieu, à Gabrielle d’Estrées et à la
duchesse de Portsmouth, favorite de Charles VII d’Angleterre, au marquis de
Sade et à Chateaubriand, à Villiers de l’Isle-Adam [sans blague !] et à
l’impératrice Élisabeth d’Autriche, il porte tout naturellement [sic] un regard
particulier sur l’Histoire tant ses racines européennes sont nombreuses et
variées. Une rencontre à Milan en 1990 va décider de sa voie : il devient
un amoureux assidu puis un spécialiste du Père-Lachaise, s’investit dans cette
nouvelle passion et fonde l’Association
internationale du cimetière du Père-Lachaise […]. En 1999, il fonde le Cercle littéraire pour la promotion
historique, organise des dîners-conférences, reçoit des auteurs en vogue,
programme des visites de résidences d’ambassadeurs et collabore avec la
princesse Caroline Murat à l’organisation de concerts de piano. En 2001, il reçoit
le Lys d’Or du Mécénat français [etc.] » L’auteur a peut-être composé
là une partie de sa future notice nécrologique, mais il s’est aussi exposé à
bien des épitaphes lapidaires. Mais il lui sera beaucoup pardonné par sa
dénonciation de ce qu’il appelle « la mafia du Père-Lachaise » :
pillage, vols, trafics des marbriers qui revendent chez des antiquaires
complices des objets pillés sur des tombes abandonnées, bustes, bougeoirs,
crucifix, autels, vitraux, etc. Ah ! la Mairie de Paris, décidément…
Töpffer.
Correspondance complète de Rodolphe
Töpffer, éditée par Jacques Droin, volume
I, octobre 1807-juillet 1820 (Droz, 2002. 584 p., s.p.m.). Rodolphe Töpffer
est né en 1879. Les lettres (écrites et reçues) de ce premier volume sont
celles de la jeunesse, des premières études et du séjour à 20 ans à Paris où
Töpffer ne reviendra pas. Correspondance familiale. C’est en 1820 qu’une
maladie des yeux, ses « chiens de yeux », le contraint à renoncer à
une carrière artistique pour se consacrer à l’enseignement. Mais déjà de
petites silhouettes commencent à orner ses lettres… (A suivre).
Vaché.
Stéphane Pajot, La Mort de Jacques
Vaché : histoire d’un fait divers surréaliste (Éditions d’Orbestier,
2002, 110 p., 12 €).
Déconcertante juxtaposition de pièces d’archives (articles de la presse locale,
main courante et rapports du commissariat principal de Nantes) et d’un récit
romancé aux dialogues imaginaires sur la mort de Jacques Vaché, survenue le 6
janvier 1919 par overdose d’opium. Son ami Breton, qui tenta toujours de faire
passer ce décès pour un suicide, écrira : « Sa mort eut ceci
d’admirable qu’elle peut passer pour accidentelle. » Sans être sévère ni
méprisant, le seul intérêt de cette petite monographie tient en ces pièces
d’archives, dont certaines sont publiées pour la première fois.
Vandromme, Sagan. Pol Vandromme, Mémoires : bivouacs d’un hussard (La
Table ronde, 2002, 232 p., 17,50 €) ; Françoise Sagan ou l’élégance de survivre (Rocher, 2002, 151 p., 15
€) ;
Alain Vircondelet, Sagan : un
charmant petit monstre (Flammarion, 2002, 268 p., 18 €).
Pol Vandromme, critique littéraire, chroniqueur et essayiste belge est un
adepte de la « droite littéraire aristocratique », ce qui signifie
qu’il s’est fait une spécialité des écrivains réactionnaires, nationalistes,
anti-gaullistes, bref, de ceux que l’on qualifie d’« anarchistes de
droite » quand on a le goût de la langue de bois et des formules bêtes.
Passons. On attendait qu’il livre des révélations troublantes et des anecdotes
salées, en même temps que ses souvenirs sur les hussards et les personnalités
de cette époque. Et là, il nous a bien eu : on est déçu de trouver si peu
de chose dans ce registre. En revanche, on apprécie à sa juste valeur une belle
patte d’homme à plumes et les moments partagés avec Blondin, Aymé, Nimier, etc.
Dans le même temps paraissait son Françoise
Sagan destiné, selon toute probabilité, à un « public concerné »,
comme disent les fiches bibliographiques. Et si on en a le goût, le temps ou le
courage, sachons qu’existe aussi une Françoise
Sagan, un charmant petit monstre par Alain Vircondelet, dont la prière d’insérer vaut son pesant de
kleenex : « De l’enfance au triomphe, derrière la vie facile d’une
jeune fille gâtée, se révèle une histoire plus romanesque. La solitude,
l’angoisse et la peur de la mort rôdent autour d’une femme attachante et
douloureuse, gaie et mélancolique, amoureuse infidèle et cherchant le grand
amour. Convaincue de l’inutilité d’écrire après Proust mais reste accrochée
[sic] à la littérature. » Et re-sic.
Vercors. Vercors, « Le Silence de la mer » et autres œuvres, édition
établie par Alain Riffaud (Omnibus,
2002, 1085 p., 25,50 €). Cette édition des œuvres de Vercors, établie
par Alain Riffaud, est avant tout une occasion de découvrir d’autres écrits de
cet écrivain qu’on ne lit plus beaucoup et qu’on ne connaît que pour un seul
titre : Le Silence de la mer.
Vercors étant né, jour pour jour, cent ans après Victor Hugo, l’année 2002
marque le centenaire de sa naissance. De son vrai nom Jean Bruller, l’auteur
des Visions intimes de la guerre – un
ensemble de textes satiriques, aussi subversifs que cyniques – est mort en
1991. « L’œuvre de l’écrivain conserve une actualité certaine à l’aube de
ce XXIe siècle, grâce à la portée générale et philosophique de ses
textes », écrit Alain Riffaud dans sa préface. Au dessus du panier, La Bataille du silence, souvenirs de
guerre (et document de premier plan sur les éditions de Minuit au temps de leur
clandestinité), et les dessins extraordinaires de La Danse des vivants. En
annexe, le Journal de Vercors, dont Histoires
littéraires eut l’an passé la primeur.
Verne. Correspondance
de Jules Verne et de Pierre-Jules Hetzel (1863-1886), établie par Olivier
Dumas, Piero Gondolo della Riva et Volker Dehs, tome II (1875-1878) (Slatkine,
2001, 324 p., s.p.m.). Un trio de vernologues des plus passionnés et des plus
savants poursuit son travail de bénédictin sur les lettres de Jules Verne
conservées à la Bibliothèque nationale de France, et sur les copies de ses
lettres conservées dans les archives de la librairie Hetzel (rachetée par
Hachette en 1914) et constituant depuis peu le fonds Della Riva de la Bibliothèque
municipale d’Amiens. C’est un témoignage souvent émouvant sur la collaboration,
semaine après semaine, parfois jour après jour, entre l’écrivain et l’éditeur.
Hetzel, dont l’image sort grandie de ces deux tomes, tempère le romancier dans
ses ardeurs imaginatives et lui rappelle l’horizon de réception de son jeune
lectorat. Verne commente ses œuvres en train de s’écrire, ses plans,
l’interaction de ses personnages, les scènes-choc, et lutte pied à pied avec
son conseiller. Si les difficultés familiales de Verne transparaissent parfois
– la santé de sa femme ou son conflit avec son fils Michel (inspirant Un Capitaine de quinze ans) –, la
situation politique se lit plutôt en arrière-fond (avec notamment une affaire à
propos d’un personnage de juif caricatural dans Hector Servadac). Le troisième et dernier tome de cette
correspondance va paraître. Ces volumes, qui intéresseront essentiellement les
spécialistes de Verne, ont des prix si rédhibitoires que les bibliothèques de
France et de Navarre feraient une œuvre salutaire en acquérant un exemplaire.
Vian. Œuvres
de Boris Vian, tome 11 (Fayard, 2001, 1023 p., 34,50 €).
La publication des œuvres complètes de Vian se poursuit avec régularité. Le
onzième volume contient les paroles des chansons écrites par l’auteur de
l’inoubliable Tango interminable des
perceurs de coffres-forts et de l’oubliable Je veux bien qu’on me les coupe. Préface très documentée de Nicole
Bertolt et Georges Unglik, qui retracent la sinueuse carrière de Vian auteur et
interprète de chansons. Les musiques composées par Vian ne sont pas
reproduites. « Ne fais pas de littérature / Car c’est ici que nous allons
nous séparer. » Boris… où t’as mis ton corps ?
Zola.
J.-K. Huysmans, Zola, préface de
Charles Ficat (Bartillat, 2002, 124 p., 9 €). Pas de surprise dans ce Zola inconnu au registre des œuvres de
Huysmans. Charles Ficat a rassemblé sous ce titre des textes que le second
consacra au premier, tous bien connus puisqu’il s’agit des articles repris dans
la plaquette Émile Zola et L’Assommoir,
complétés d’extraits de Là-Bas et d’À Rebours. Tout au plus aurait-on pu
souhaiter une préface un peu plus dense et qui n’adopte pas trop uniment le
point de vue de Huysmans : c’est trop peu d’un témoin pour écrire une
histoire.
[Paul
Aron, Patrick Besnier, Catherine Blay, Claudine Brécourt-Villars, Colette
Camelin, François Caradec, Alain Chevrier, Michel Décaudin, Éric Dussert,
Alexandre Gefen, Thierry Gillyboeuf, Jean-Paul Goujon, Jean-Louis Jeannelle,
Jean-Jacques Lefrère, Vincent Laisney, Muriel Louâpre, Marielle Macé, Bertrand
Marchal, Hugues Marchal, Jean-Paul Morel, Jacques Noizet, Michaël Pakenham,
Michel Pierssens, Stéphane Vachon, Michèle Touret, Jean-Didier Wagneur, etc.]