EN SOCIÉTÉ
Benoit.
Les Cahiers des Amis de Pierre Benoit,
numéro spécial, décembre 2001 (4 place de la République, 46500 Gramat ;
102 p., s.p.m.). Ce numéro est entièrement consacré à la publication, sous
forme de dictionnaire alphabétique, de la liste des personnages principaux et
secondaires des quarante-deux romans de Pierre Benoît. Il s'agit bien des
personnages, et non des noms propres. Contrairement à l'usage des index nominum, le maître d'œuvre de ce
travail minutieux, Maurice Thuilière, a choisi d'omettre tel ou tel nom de
personnalité historique ou politique présente seulement par allusion. Un parti
pris qu'on peut regretter. On apprend en tous cas un détail savoureux, celui de
la présence, à la lettre D, de : « Ducasse (Isidore), résistant employé
aux chemins de fer », personnage du roman Fabrice, publié par Benoît en 1956. L'auteur du dictionnaire
précise entre parenthèses : « ce nom est ironique : c'est celui
du poète Lautréamont ».
Bibliophile.
Le Magazine du bibliophile et de
l’amateur de manuscrits et autographes, n° 15, mars 2002 (36-38 rue
Charlot, 75003 Paris , 50 p., 7 €).
Le
Magazine du bibliophile et de l’amateur de manuscrits et autographes n’occupe pas un créneau facile. À mi-chemin
entre érudition et vulgarisation, il se présente depuis octobre 2000 comme un
relais entre l’interprofession des libraires et marchands, et l’anonyme cohorte des clients. Composé
comme un véritable mag en quadrichromie – un luxe appréciable qui
n’empêche pas cette remarque de vieux ronchon : les 48 pages sont
vendues sept euros, un prix peu attractif d’autant que les publicités ne
manquent pas –, il accompagne
l’actualité des ventes et des expositions en offrant une appréciable variété
d’informations pratiques : annonces des salons, foires et marchés aux
vieux papiers, parutions de catalogues à
prix marqués avec le relevé des livres les plus marquants, etc. En préambule,
le patron de l’organe donne un éditorial
sur un sujet piquant : les
descriptions d’exemplaires dans les catalogues de ventes. On sait quelles
trouvailles verbales les livres médiocres inspirent aux
« experts ». On regrettera par
conséquent la mesure de Jacques
Renoux lorsqu’il vise un seul cabinet d’expert qui s’est obstiné à
décrire des Que Sais-je ? en état moyen à l’aide de circonlocutions aussi
poétiques qu’euphémistiques – on appréciera par exemple telles « cicatrices de mouillure ancienne ». Il eût été juste de composer un dossier complet
car l’imagination des rédacteurs de catalogues force le respect. Les
« infimes rousseurs » ou le « rare bulletin d’errata » provoquent, depuis toujours peut-être, les
sarcasmes amers des clients rasés et
les colères des connaisseurs qui ne confondent pas le fac-similé et
l’autographe original. Mais le numéro ne se limite pas à cette bénigne
remontée de bretelles (il s’agit évidemment
de ne pas se mettre les marchands à dos) puisque l’on trouve encore un itinéraire touristique au pays des
quinze libraires de Rouen (guide de
référence), un topo à vol d’oiseau sur les envois d’auteur (source appréciable
sur le sujet), une mise en garde contre les vraies-fausses originales et la liste des bibliographies susceptibles d’éviter
l’erreur. Le tout est étayé par des
articles de spécialistes tels que Bertrand Galimard-Flavigny, Pascal Fulacher (rédacteur-en-chef d’Arts et métiers du livre), Henri Gourdin
(le biographe d’Olivier de Serres à propos de son Théâtre d’agriculture) ou Alain Riffaud (sur l’œuvre graphique de Jean Bruller dit Vercors). Cette livraison de mars du Magazine du bibliophile est assez fournie et la palette large des informations, portraits et interviews consacrés à
des écrivains, des collectionneurs (ici, Jean-Marc Hovasse, biographe de Hugo), des relieurs (exposition Air neuf
de la Bibliotheca Wittochiana), des éditeurs et des illustrateurs, des collections
publiques, etc. À noter encore un article
sur l’édition en héliogravure de photographies de Willy Ronis, et cet autre signé Eric Chenebier sur les
imprimeries privées d’Ancien Régime,
qui conduit à se poser une question d’actualité : existera-t-il dans un
siècle ou deux des érudits pour s’intéresser aux éditions en chambre
contemporaines que la reprographie et l’informatique favorisent
grandement ? Ou plutôt : ces
productions subsisteront-elles autrement que sous la forme de feuilles vierges
de toute poudre depuis longtemps effacée ? Pour le coup, les documents seront Très rares et Inconnus des
bibliographies. Ça promet.
Bibliophilie.
Le Livre et l’estampe, revue semestrielle
de la Société royale des bibliophiles et iconophiles de Belgique, 2001, n°
156 (Boulevard de l’Empereur 4, 1000 Bruxelles). Au sommaire de la dernière
livraison de cette revue où l’on trouve toujours à glaner des informations
inédites, un article de Valérie Demeyre sur les rapports avec Félicien Rops –
« le tant folâtre », selon Baudelaire – et l’avocat touche-à-tout
Edmond Picard, une étude fouillée cosignée par Philippe Roy et Émile Van
Balberghe sur les relations, qui ne furent pas toujours faciles, entre Léon
Bloy et l’écrivain belge Camille Lemonnier. René Fayt consacre « un
hommage belge à Pascal Pia », et Auguste Grisay donne une bibliographie
des éditions originales du poète belge Noël Ruet, dont les recueils furent
illustrés par Rassenfosse ou Donnay. Suivent un compte rendu du voyage en
Écosse de la Société de bibliophiles éditrice du présent bulletin – les
« trésors » décrits sont ceux de diverses collections publiques ou
privées – et une chronique des publications électroniques par Jacques
Hellemans. Le tout de très bonne tenue, dans la sobriété et la précision.
Camus.
Société des études camusiennes, n°
61, janvier 2002 (10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge). Avec ce numéro de
début d’année, le bulletin fête ses vint ans d’existence et prouve sa
vitalité : de nombreux articles – on retiendra celui, trop court cependant,
de Marcelle Mahasela, responsable du centre de documentation Albert-Camus sur
le sujet original du bestiaire du romancier, qui a donné lieu à une exposition
à Aix-en-Provence. Pour les Camusiens, les rubriques traditionnelles : le
compte rendu des colloques et l’actualité bibliographique. Enfin, deux articles
conséquents sur L’Homme révolté, dans
le cadre du cinquantième anniversaire de sa publication.
Céline.
L'Année Céline 2000 (Du Lérot-Imec,
2001, 212 p., 33,54 €).
Rodée depuis pas mal de temps, la formule de L'Année Céline fonctionne parfaitement, et chaque livraison apporte
son plein de documents, d'études et d'informations. Dans celle-ci, les lettres
– du moins ce qu'il en est parvenu – de Céline à l'écrivain breton
Théophile Briant (1938-1954), présentées par une bonne et riche étude d'Éric
Mazet. Suit la correspondance croisée Céline-Abel Gance, qui donne pour la
première fois, les réponses du cinéaste. Certes, il s'agit là de bref billets,
en général pour fixer des rendez-vous, mais ils sont intéressants en ce qu'ils
témoignent des relations entre les deux hommes, et évoquent surtout le projet
d'adaptation cinématographique du Voyage.
À ce sujet, on peut se demander s'il n'existerait pas quelque part le scénario
de cette adaptation : qui sait ? Autre adaptation, et tout aussi malchanceuse,
celle faite du même livre par l'américain Francis Norman (1933) et qui se
trouve transcrite ici. Preuve de l'intérêt que suscita immédiatement ce roman,
lequel n'a depuis tenté, sauf erreur, aucun réalisateur de cinéma... On sait
que 2001 fut une année faste pour les Céliniens avec la réapparition du
manuscrit du Voyage, préempté par la
BnF : L'Année Céline déroge avec
raison à la stricte chronologie, pour insérer deux articles d'Henri Godard,
analysant longuement ce manuscrit et ses enseignements. Intéressant petit
dossier sur Éliane Bonabel, disparue en 2000 et évoquée par des témoins :
figure très originale, et, de surcroît, très belle femme, comme en témoignent
deux photographies. De son cabanon danois, Céline demandait inlassablement à
l'oncle d'Éliane de lui envoyer des cartes postales fossiles de Clichy,
reproduites ici et qu'il épinglait au mur, pour les contempler avec avidité.
Quant à la Chronique, elle est
toujours aussi riche, avec sa bibliographie critique et sa revue de presse. On
y constate à quel point on parle sans cesse et partout de Céline, parfois à
tort et à travers. Particulièrement croquignolesque est, comme d'habitude, la
rubrique « Manuels scolaires », où se trouve par exemple épinglé un
manuel de littérature française de classe de seconde, dont la biographie de
Céline nous apprend sans rire qu'il « fut grâcié par le général de Gaulle en
1951 ». Toutes nos félicitations au directeur de cette collection scolaire
et aux correcteurs. Vive l'amnistie, monsieur !
Dumas.
Cahiers Alexandre Dumas n°28
(Encrage, 2001, 350 p., 20 €).
Ce numéro est consacré à la publication de la première version, jusqu’ici
inédite, de Christine de Suède, « tragédie en cinq
actes » et en vers reçue à la Comédie-Française le 20 mars 1828, avec
demande de corrections. Après de nombreuses péripéties et de très abondantes
modifications dont celle du titre, devenu Stockholm,
Fontainebleau et Rome, la pièce fut jouée le 30 mars 1830. Entre temps, Henri III et sa cour et Hernani avait imposé le drame
romantique. Comme le remarque Claude Schopp, si la première version avait été
jouée en 1828, Dumas aurait simplement été vu comme un épigone de Casimir
Delavigne. Cet épais cahier regorge de documents souvent inédits et
d’informations précieuses, en particulier sur la mode des Christine qui s’empara du théâtre parisien dans ces années-là. Cette richesse a son envers : le
lecteur doit faire lui-même la synthèse d’un dossier complexe éparpillé en rubriques
parfois un peu confuses : « Les Christine »,
« Encore des Christine ».
La diversité des informations (registres du théâtre, rapports de censure,
critiques, correspondances, biographies d’acteurs) rend la lecture difficile
pour qui n’est pas au fait des problèmes. Il nous semble que le travail de
synthèse revenait au préfacier, alors que Claude Schopp se contente d’un
avant-propos relativement bref, d’ailleurs intéressant. Dommage que l’édition
n’ait pas été menée à son terme véritable ! Nous n’avons pas compris
pourquoi la couverture indique « Christine
à Fontainebleau, drame en cinq
actes » et la page de titre « Christine
de Suède, tragédie en cinq actes ».
Houellebecq.
Houelle. Bulletin de l’Association des
Amis de Michel Houellebecq, n° 9, 2001 (122 rue de Javel, 75015
Paris ; 24 p., 2,50 €).
Houelle prend de la bouteille
(nouvelle maquette un rien branchouille) et de l’épaisseur : ne nous
emballons pas, on y trouve toujours autant de naïvetés et d’opportunisme (les Particules évoquent Auguste Comte ?
Vlan, tartine sur Comte, et mon livre, et mon site...), mais il faut saluer
l’apparition de voix dissonantes et la tentative de certains auteurs pour lire
Houellebecq en critiques au lieu de laisser parler la foi. Le bavardage
Houellebecq-Arrabal, hélas, est si consternant qu’on est tenté d’y voir une
nouvelle manifestation de la stratégie houellebecquienne, pas très neuve mais
toujours efficace, de crétinisation du lecteur.
Larbaud.
Cahiers Valery Larbaud, nouvelle
série, n° 1, 2001, Valery Larbaud, Mario
Puccini, Milan Begovic, Lettres d'Italie. Dossier établi par Jean Joinet
(Association internationale des Amis de Valery Larbaud, Les Eygalades B, 116
rue E. Carrière, 30900 Nîmes). Renouveau, véritable rinnovamento : voici les Cahiers
Larbaud à présent sous forme de véritable livre, de format in-8° et imprimé
avec soin, sur beau papier, par l'imprimerie des PUF. Le changement est très
heureux, et cette nouvelle série ne pouvait être mieux inaugurée que par la
correspondance échangée par Larbaud et Mario Puccini d'une part, et Milan
Begovic d'autre part. Avec ce dernier, les échanges furent plus réduits : cinq
lettres en tout, où l'écrivain croate exprime son espoir de voir représenter à
Paris sa pièce L'Inconnu devant la porte.
En revanche, nous avons une centaine de lettres croisées Larbaud-Puccini,
étalées de 1921 à 1956. Larbaud y joue surtout le rôle d'un agent de liaison et
conseiller littéraire, à qui son correspondant, qui rêve lui aussi de Paris,
demande souvent de placer des textes dans des revues françaises ou de susciter
des traductions. Lorsqu'on sait que Larbaud faisait de même avec de très
nombreux autres écrivains, aussi bien italiens – Comisso, Bacchelli,
Gazzo, Svevo, Angioletti, Fiumi, Montale, Capasso, Settanni, etc. – qu'espagnols
ou sud-américains, on mesure à la fois toute sa générosité et son esprit de
sacrifice. Tout cela l'occupait d'ailleurs énormément, ce qui explique aussi
ses désirs de clôture et de retirance. Romancier, conteur, critique et
essayiste, attentif aux littératures étrangères, Puccini devint tout
naturellement l'ami de Larbaud. Cette amitié fut concrétisée par leur visite en
commun, avec Begovic, à Recanati, en 1924, sur les pas de Leopardi. C'est donc
très opportunément qu'ont été joints à ces correspondances, la célèbre Lettre d'Italie de Larbaud, ainsi que
des textes (inconnus, sauf erreur) des deux autres écrivains relatant aussi ce
pèlerinage. Précisons que les lettres de Puccini et de Begovic, écrites en
italien, sont ici traduites en français, tout comme leurs textes respectifs.
L'ensemble se trouve complété par des notices bio-bibliographiques fort utiles
sur Puccini et Begovic, des notes, des dédicaces et diverses reproductions. On
y apprend beaucoup de choses, aussi bien sur Larbaud que sur deux écrivains
moins connus. Souhaitons que les nouveaux Cahiers
Larbaud donnent souvent des numéros monographiques d'un tel intérêt.
Lautréamont. Cahiers Lautréamont, 2e
semestre 2000, Les « Poésies »
d’Isidore Ducasse (AAPPFID, 32
avenue de Suffren, 75015 Paris). Volume rassemblant les Actes du colloque de
Marseille (octobre 2000) et s'interrogeant en tous sens sur ces deux petits
fascicules, dont on n'a sans doute pas fini d'épuiser la double énigme. Comme
le souligne Patrick Besnier, l'accord est à peu près réalisé aujourd'hui sur le
fait que Poésies représente non pas
un reniement, mais un dépassement de Maldoror.
Tout d'abord, un beau cadeau, en milieu de volume : la reproduction
photographique intégrale de Poésies I et II, faite sur les exemplaires Loudun
récemment resurgis. Éric Walbecq recense et étudie avec toute la précision
bibliographique voulue les cinq exemplaires (en tout) connus de ces fascicules.
Le reste des interventions cherche soit à préciser de possibles sources, soit à
caractériser des procédés d'écriture. Jacques Noizet souligne que Ducasse
« paraît plus soucieux de musicalité que de sens commun» et distingue chez
lui « une pratique qui se donne en exemple sans se prétendre
exemplaire ». Bonne étude des choix stylistiques de Ducasse par Patrick Besnier,
qui, scrutant énumérations, parallèles et surtout asyndètes, montre que Ducasse
veut dépasser le principe d'identité. D'assez probants rapprochements avec William Shakespeare de Hugo sont établis
par Peter Nesselroth : même goût de la formule péremptoire des deux côtés, en
effet. Quant au vocabulaire scientifique utilisé dans Poésies, il a, selon Claude Perez, une fonction « offensive et
agressive ». Recherches des sources : Jean-Louis Debauve exhume « la
parole ridicule » du très classique et catholique Turquety, auteur d'un
poème sur l'Océan ; Liliane Durand-Dessert démontre tout ce que Ducasse
devrait à Mickiewicz (Konrad, Dziady), « souvenir-écran »,
mais aussi « souvenir-totem », tandis que Jean-Pierre Lassalle repère
chez Richardson et Young des prototypes ducassiens. À citer aussi les
interventions d’Alain Chevrier (Deschamps), Jean-François Perrimond (l'Orient),
Hasumi Tazaki (l'hystérie), Michel Bernard (les distributions de prix),
Roland-François Lack (poésie et prosodie), Jean-Jacques Lefrère (épiphanie de Poésies). Une sorte de lecture
« fumiste » du Romantisme frénétique vu à travers Nodier et
Baudelaire, voilà ce que discerne Claude Zissmann dans les œuvres de Ducasse,
éclairant ainsi certains passages de Maldoror
et de Poésies. On fera un sort
particulier aux considérations de Sylvain-Christian David sur le bestiaire de Poésies et ses judicieux rapprochements
avec Commerson. Les études ducassiennes fleurissent au Japon, comme le montre
la remarquable et très utile mise au point de Naruhiko Teramoto sur les
éditions de Chenu, Pascal et Maturin vraisemblablement utilisées par Ducasse.
Toujours le Japon, avec l'intéressante étude de Hidehiro Tachibana sur
Horiguchi, grand traducteur et « passeur ». On y apprend au passage
que le département de littérature française de l'Université de Tokyo, créé en
1889, n'eut que treize licenciés jusqu'en 1912. Ils se sont rattrapés depuis,
et on annonce que le prochain colloque Lautréamont aura lieu au Japon, ce qui
n'est que justice.
Matricule. Le Matricule des anges, n° 37, 15
décembre 2001-15 février 2002 (BP 20225, 34004
Montpellier Cedex 1, 60 p., 5,03 €).
Que lire de la production contemporaine, quand on se défie des suppléments
littéraires serviles des grands quotidiens, qu’on dédaigne les banalités des
newsmagazines, et qu’on craint les complexités de la critique
universitaire ? Aucune revue n’est parfaite, mais le Matricule a deux énormes qualités, la variété (roman, poésie,
nouvelles, théâtre, essais, jeunesse) et l’honnêteté, au sens classique du terme.
Ici, on ne traite pas les oeuvres comme des produits, on les écoute, avec
modestie, et on en parle sans esbroufe. Cette apologie liminaire a surtout pour
objectif de faire excuser l’incapacité dans laquelle se trouve Histoires littéraires, trimestriel
volontiers tardif, à rendre compte de cette revue bimensuelle avant qu’elle ne
quitte les kiosques. Dans le numéro courant, vous auriez donc pu lire un
dossier consacré à l’éditeur Franck Venaille, une rencontre avec l’éditeur
André Dimanche, un panorama de la littérature mexicaine, des critiques tous
azimuts, la revue des revues, et la rubrique d’histoire littéraire (assurée par
Eric Dussert), la page « Les égarés les oubliés » consacré à Robert
Ganzo.
Maupassant. L’Angélus, bulletin de l’Association des Amis de Guy de Maupassant,
n° 12, décembre 2001-janvier 2002 (148 boulevard de la Libération, 13004
Marseille). Les lecteurs d’Histoires
littéraires retrouveront dans ce numéro de L’Angélus une amie de Maupassant, Hermine Lecomte de Noüy, dont
Jacques Bienvenu donne, en fac-similé, des extraits inédits de carnets intimes
relatifs à… L’Angélus, le dernier
poème de Maupassant. Après cette forte entrée en matière, Floriane
Place-Verghnes propose un survol de la pratique dédicatoire de Maupassant, qui
mériterait d’être affranchi de la tutelle genettienne. Les données collectées
par Thierry Selva sur le vocabulaire de Maupassant (par comparaison avec Zola,
Flaubert, Proust) sont peut-être suggestives, mais le seraient davantage avec
une méthodologie plus rigoureuse (les principes de sélection du corpus sont
pour le moins légers : comment prétendre comparer, au prétexte de retenir
un nombre de pages égal, la
quasi-totalité de l’œuvre romanesque de Flaubert et Maupassant à trois
malheureux romans de Zola ?). Plus laborieuse nous a semblé l’explication
de texte d’Ayten Er sur L’Auberge,
émaillée de fautes et de coquilles, et on cherche encore le propos de
Marie-Anne Zouaghi-Keime dans son article sur « mémoire et création »
dans les contes : « Les chemins de la création, éminemment
mystérieux, ne semblent pas permettre une plus grande systématisation. »
Au numéro suivant, donc !
NRf. La Nouvelle Revue française,
janvier 2002 (Gallimard, n° 560, 366 p., 15 €).
Avis aux gidiens, la NRf publie une
série de lettres inédites de Gide à Marcel Drouin (1895-1900, la suite au
prochain numéro). Le morceau central de cette livraison est cependant le
dossier « littérature italienne », qui aurait mérité un panorama moins
sec que celui que propose le critique Fabio Gambaro. On y trouvera quelques
fonds de tiroir (une nouvelle de Primo Levi), un peu de promo (entretien avec
Tabucchi sur son roman à paraître), un extrait de l’interminable et fameux zibaldone de Leopardi (dont la première
traduction intégrale est annoncée chez Allia), des poèmes narquois et
chatoyants d’Aldo Palazzeschi, qui font regretter de ne pas savoir l’italien,
d’autres de Zanzotto, plus explosés mais n’échappant pas à un certain
maniérisme (belle présentation, dans les deux cas, de Philippe di Meo). Sur le
même Zanzotto, une réflexion de Pasolini, qu’on peut lire aussi pour l’analyse
incisive des logiques de fuite de l’élégie « honteuse ». Du poète
Giovanni Raboni, on apprécie une série de poèmes écrits comme du point de vue de l’ange qui écoute au
passage les courtes paroles que remuent en eux les hommes, qu’ils soient des
apôtres (« Petite Passion ») ou nos ordinaires contemporains. On nous
pardonnera de ne pouvoir citer tous les auteurs de ces presque 400 pages et
d’extraire arbitrairement de cette foule écrivante quelques productions qui
nous ont paru singulières. C’est le cas d’un curieux texte de Hedi Kaddour, Waltenberg, extrait d’un roman léger et
roué qui taille sa route en démineur narratologique dénonçant les ficelles du
métier d’écrivain. Après la mode des biographies imaginaires relancée par
Michon, le filon historique retrouve la technique du décentrement en s’appuyant
sur une rhétorique oubliée, celle du parallèle (Vies parallèles), ce qui donne sous la plume d’Alain Anziani un
« Pline l’inconnu » assez
réussi. Ajoutons une lecture de Jean Follain par Gérard Bocholier. Et vous ne
citez pas la « prestigieuse » conférence de Borges sur la
métaphore ? Section fonds de tiroir.
Péguy. L’Amitié Charles Péguy, n° 95
(juillet-septembre 2001) et n° 96, (octobre-décembre 2001) (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris). Les
trois articles réunis dans le premier dossier s’attachent à mettre en lumière
les circonstances et les conséquences des différends théologiques et
institutionnels qui opposent Jacques Maritain et Péguy entre 1907 et 1910.
Tandis que Damien Le Gay tente, de manière très partisane, d’expliquer les
causes de l’éloignement de Péguy, René Mougel (directeur des archives Maritain)
analyse de façon plus fouillée et objective les fondements philosophiques et
psychologiques des divergences entre les deux amis. Sylvain Guéna travaille à
repérer dans la pensée de Maritain les influences venant de Péguy à travers les
thèmes de l’espoir dans le peuple, la révolution, la résistance et la vocation
du peuple juif. Ces travaux participent à l’histoire du « renouveau
catholique » français et montrent que les débats qui opposèrent alors les
deux récents convertis agitent les intellectuels encore à l’heure actuelle. La
revue reviendra d’ailleurs sur ces débats dans le courant de l’année 2002. La
livraison 96 comprend l’édition des lettres de Péguy à Jules Isaac : 67
lettres, pour la plupart brèves, qui ont trait aux services réciproques que
pouvaient se rendre les deux amis. Un dossier philologique concernant l’édition
de la Jeanne d’Arc ensuite :
faut-il conserver les « blancs » du manuscrit dans l’édition
définitive du texte ? Comptes rendus et aperçus bibliographiques
complètent les sommaires du bulletin de cette association d’amis de l’écrivain.
Pergaud. Les Amis de Louis Pergaud, bulletin n°
37, 2001 (178 rue de la Convention, 75015 Paris ; 96 p.). Au
sommaire du dernier numéro de cette sympathique association, on notera la
reproduction de la seconde moitié de la plaquette de poésie, L’Herbe d’Avril, que Pergaud avait fait
paraître en 1908 à la Société d’éditions du Beffroi, ainsi que diverses
réactions critiques à cette sortie. Celles de Francis Carco et de Léon Deubel,
l’ami et l’orfèvre en la matière, sont les plus justes. À part cela, trois
photos inédites de Pergaud et le traitement de La Guerre des Boutons en
bandes dessinées, sauce coco, à L’Avant-Garde
et à L’Huma-Dimanche dans les années
50.
Poésie. Le Coin de table. La revue de la poésie,
janvier 2002, n° 9 (11 bis rue Ballu, 75009 Paris ; 128 p., 14 €) va pouvoir ironiser dans sa revue de
presse sur l’incapacité d’Histoires
littéraires à apprécier ses productions comme elles le méritent. La bonne
plaisanterie de la rubrique « chiffons » d’Emma Tulu (la poésie comme
défilé de mode) commence à traîner en longueur ; une « revue des
revues » consciencieuse sera utile aux amateurs de découvertes
esthétiques ; le dossier en revanche, constitué de lettres de poètes
sommés de réagir à la proposition « poésie pas morte ? » tourne
au défouloir, et ce n’est à l’honneur de personne. Toutes les formes de
conservatisme apocalyptique et d’égocentrisme méprisant défilent ici, et on ne
peut que saluer le courage et l’honnêteté de ceux, trop rares, qui ont refusé
les délices narcissiques de la déploration. Sacralisant la parole des derniers
rescapés de la décadence, la revue nous offre pieusement la reproduction d’un
poème manuscrit pour chacun, ce qui autorise de plaisants rapprochements entre
les oeuvres, souvent bien faibles, et les si vigoureuses déclarations de
résistance de leurs auteurs. Résistance à quoi, d’ailleurs ? Au
changement, à la complexité, à tout ce qui n’est pas eux ou n’est pas sorti du
même sillon. Nos lecteurs les plus pervers trouveront à cet opus véhément et
naïf le charme des départs en croisade.
Vaillant. Cahiers Roger Vailland n° 16, décembre
2001, Les Années de cendres (Le Temps
des cerises, 6 avenue Édouard-Vailland, 93500 Pantin). Quand
un écrivain a une si longue expérience du journalisme, les écrits
journalistiques laissent percer quelques-unes de ses plus fortes
préoccupations. C'est sous ce jour que l’avant-propos de Jean Sénégas invite à
lire ces textes de Vailland. Ce ne sont pas des reportages ; ce sont des
réflexions sur l'actualité internationale : de l'Australie au Pôle Nord, du
Japon aux Antilles, de l'Inde à la bataille d'Égypte et la chute de Tobrouk,
Vailland, dans les dix-huit articles (dont deux sous pseudonyme) reproduits
ici, associe la réflexion sur les faits de la guerre en cours, économiques,
culturels, militaires, et une méditation sur un plus large empan historique,
rêvant même un moment que « peut-être […] dans quelques générations le
village hindou aura oublié qu'il y eut un jour des Anglais aux Indes ».
Puisant aux sources disponibles en temps de guerre, Vailland lit dans les
événements en cours la permanence de mythes, d'archétypes. Il n'échappe pas,
comme le souligne le préfacier, à une fascination pour les « héros »
de cette guerre (le jeune soldat allemand, ou Rommel) ; il voit dans la guerre
une donnée anthropologique dont la violence n'est pas dénuée de prestige. Elle
fait du monde entier « un champ de bataille sur lequel, comme pour
l'empire de Charles-Quint, le soleil ne se couche jamais. » De ces textes
écrits dans des circonstances aussi vertigineuses et terribles, on retient les
traits d'un écrivain attiré par les images équivoques de la guerre, volontiers
ironique, qui se détache du présent pour l'éclairer à la lumière d'une culture
vaste, variée et qui ose se tromper.
Vallès. Autour de Vallès. Revue de lectures et
d’études vallésiennes, n° 31, décembre 2001, Vallès-Mirbeau, journalisme et littérature (Les Amis de Jules
Vallès, Université Jean-Monnet, Faculté des lettres, 33 rue du Onze-Novembre,
42023 Saint-Étienne Cedex 2, 318 p., 30 €). Toujours irréprochables dans la forme,
les ci-devant Cahiers Jules Vallès
nous reviennent dans une formule renouvelée, ouverte au contexte historique et
littéraire de l’auteur de L’Insurgé.
Il n’est pas simple de régler ce type de lectures croisées, entre
rapprochements hasardeux et plates comparaisons, et ce volume n’échappe pas
toujours à ce défaut. L’approche générique était sans doute la plus
pertinente : ainsi de la réflexion, trop brève, de Marie-Ève Thérenty sur
la tentation narrative dans la
chronique journalistique, de celle consacrée par Silvia Disegni au transfert du
« poétique » sur la prose ou, respectivement, par Marie-Françoise
Melmoux-Montaubin et Corinne Saminadayar-Perrin à la forme du recueil. À moins de s’en tenir
délibérément à un des auteurs, comme le fait Éléonore Roy-Reverzy dans un
article pertinent consacré à la satire chez Mirbeau. L’analyse lexicométrique
des représentations sociales chez Vallès (Ida Porfido) rassemble des relevés
qui restent à exploiter réellement, et qui évoquent furieusement les laborieux
champs lexicaux chers à l’enseignement secondaire. On passera sous silence
quelques articles, certes sympathiques, qui n’échappent pas toujours à une
certaine gaucherie, quand ils ne cèdent pas à la célébration du culte de
l’écrivain. Il faut laisser sans doute aux critiques circavallèsiens le temps de rôder leur formule, et d’ajuster leurs
confrontations.
Yourcenar. Société internationale d’études
yourcenariennes, bulletin n° 22, décembre 2001 (7 rue Couchot, 72200 La
Flèche ; 272 p.). Sans doute sommes-nous encore nombreux à
nous souvenir de la couverture de Charlie-Hebdo
au lendemain de l’élection de Marguerite Yourcenar à
l’Académie-Française : « Marguerite Yourcenar violée par trente-neuf
académiciens ! » Et l’infortunée Marguerite, les jupes relevées,
expliquait ainsi sa mésaventure : « Je ne me suis pas méfiée !
D’habitude, ils passent la b… au cirage ! » Pas un seul instant, nous
n’avions imaginé que l’impeccable auteur des Mémoires d’Hadrien et de L’œuvre au noir n’avait pu faire
autre chose qu’afficher son bon sourire malicieux à la lecture de cette
plaisanterie de potache. Le temps a passé et il existe une très sérieuse revue
tout à la gloire de Mlle de Crayencour qui porte un nom de maladie honteuse,
mais bon… Là, ce n’est pas comme à HL,
on ne rigole pas tous les jours. Et cela commence par un rappel à l’ordre des
rédacteurs de la part du chef (?) : « Il est rappelé aux auteurs
qu’ils sont responsables de leurs citations et qu’il convient donc qu’ils les
vérifient avec le plus grand soin. » Suit une liste imposée des abréviations à
adopter pour chaque ouvrage de Marguerite, dans laquelle on ne peut s’empêcher
de relever le savoureux PCF pour Présentation critique d’Hortense Flexner. Ces
considérations étant faites, ce bulletin n° 22 renferme de bonnes surprises,
comme une étude d’A. Halley, sans rapport avec Alphonse, sur « la poésie
du vingtième siècle dans la bibliothèque de Marguerite Yourcenar », où
l’on apprend, par exemple, que l’hôtesse de « Petite Plaisance » ne
possédait que deux recueils d’Apollinaire (Alcools
et Calligrammes), considéré
pourtant par elle comme l’un des derniers grands poètes français. Mais, pis
encore, A. Halley poursuit l’effeuillage de la marguerite en avouant que ces
deux volumes sont des éditions de la collection Poésie/Gallimard, datant de
1985 et 1986 ! Qu’on en juge ! Et nous qui nous imaginions qu’une
Marguerite Yourcenar devait au moins posséder tous les volumes de la Pléiade…
en double et dédicacés par Polybe, Marc Aurèle ou encore Machiavel !
Citons aussi le riche article de M.-C. Paillard intitulé « Pensée et
subversion du temps chez Marguerite Yourcenar et Virginia Woolf », où
l’auteur rapporte cette phrase réconfortante tirée de Denier du rêve : « Ceux qui vieillissent ne s’usent
plus ; ils se conservent. S’user, c’est le contraire de vieillir. »
Enfin, dans la louable intention d’étudier la façon de forger son texte sur
l’établi, A. Delbrayelle part à la recherche des « Pronoms personnels dans Le Premier Soir », une nouvelle de
Marguerite Yourcenar. Nous, qui avions vu autrefois l’écrivain dans sa
rutilante cuisine, entourée de casseroles en cuivre, nous étions tout béatement
figurés que Marguerite travaillait sa phrase comme elle faisait ses confitures :
là elle rajoutait du sucre, ici elle ôtait un vilain participe présent. Et
c’est à peu près ce qu’elle confiait, sans chichis, à Matthieu Galey dans Les Yeux ouverts. Que nenni !
C’était compter sans les amateurs de safaris d’insana linguistica, sans la secte des adorateurs du poil de
mammouth coupé en quatre qui sévit dans les programmes de lettres de
l’Education nationale et qui engendre des générations sacrifiées d’étudiants
ignorants, parce qu’ils ont passé un trimestre au lycée à disséquer quinze
lignes de Madame Bovary… au lieu de lire le bouquin. Ainsi, tandis que d’autres
auraient mesuré l’écart-type moyen entre deux voyelles consécutives dans
l’ordre alphabétique ou le nombre de points de suspension avant et après
l’apéritif, ici on dénombre 178 « il » (pour Georges), 77
« elle » (pour Jeanne), 17 « ils » (pour Georges et Jeanne)
ou encore 11 « On » (pour on ne saura jamais qui). Par bonheur,
l’auteur prend soin à la page précédente de nous livrer la clé de cette
stupéfiante découverte : « Il : pronom personnel masculin
singulier troisième personne, forme conjointe, sujet, désignant Georges »,
« Elle : pronom personnel singulier, troisième
personne … », etc., etc. (sic). Mais le pire dans l’affaire,
c’est que ce travail n’est pas inintéressant. Plus qu’à une relecture de la
nouvelle, il aboutit presque à une réécriture. Ainsi lit-on à propos de la
rupture attendue entre Georges et Jeanne : « Cette scission est
d’autant plus marquée que la phrase qui évoque successivement Jeanne et Georges
est séparée par un point virgule qui isole les propositions en deux grands
ensembles distincts. Cette marque de ponctuation n’est autre que le symbole de
la rupture qui se dessine entre les protagonistes. » Un
point-virgule ! Qu’y a-t-il de moins inoffensif qu’un point-virgule, je
vous le demande ! Ce n’est plus de l’étude littéraire, c’est de la
microchirurgie. Lagarde et Michard, réveillez-vous : ils sont devenus
fous !
[Paul Aron, Patrick Besnier, Éric Dussert, Jean-Paul Goujon,
Jean-Pierre Lassalle, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Gilles Picq,
Michèle Touret, etc.]
Livres reçus
Apollinaire. Anna Boschetti, La Poésie partout. Apollinaire, homme-époque
(1898-1918) (Seuil, 2001, 347 p., 22,50 €).
On n’avait pas le sentiment qu’Apollinaire fût un poète ignoré. Pourtant, Anna
Boschetti pense le contraire et n’hésite pas à affirmer que « son œuvre
est peu et mal connue du public cultivé ». Elle lui consacre donc ce gros
essai pour remettre les choses à la place qui, selon elle, leur revient
vraiment et propulser Apollinaire au premier rang – ceci contre l’idée
dominante qu’il ne se serait au fond rien passé d’important entre le Symbolisme
et le Surréalisme. Prévenons tout de suite le lecteur distrait que cet ouvrage
paraît dans la collection Liber
dirigée par Pierre Bourdieu (le rouge de la couverture annonce la couleur). Il
ne devra pas s’étonner d’un ton parfois agressif, toujours péremptoire, ni
s’effaroucher du vocabulaire codé caractéristique de l’école, fertile en
gesticulations verbales, en poses de redresseurs de torts et en fatwas
sociologiques sans réplique. À moins d’avoir été initié aux subtilités du
« champ » et de l’« habitus », ainsi qu’aux nuances du
« capital culturel » ou à la logique des « homologies
structurales » entre textes et positions sociales, l’amateur d’Apollinaire
pourra se demander où il a mis les pieds. Tenant pour établi que la vérité et
la pertinence de ces constructions ont été démontrées une fois pour toute en
matière littéraire par le Maître dans un Flaubert
mémorable (qui a néanmoins laissé rêveurs les Flaubertiens), Anna Boschetti
s’attache à prouver qu’Apollinaire fut Apollinaire parce qu’il ne pouvait pas
être autre chose – la faute à son habitus et à son capital culturel. Le
raisonnement circulaire et la tautologie qui sont le vice congénital de la
théorie bourdieusienne appliquée à la littérature tournent ici à fond :
les « propriétés sociales » l’emportent toujours sur « les
points de vue des agents » – évidemment aveugles aux déterminismes qui en
font, selon le cas, des poètes cosmopolites novateurs ou d’indécrottables
prosateurs bourgeois, genre NRf, tout
cela sur fond de « rapports de force » et de « champ de
production ». Dans la lutte pour le « pouvoir symbolique »,
Apollinaire devait succomber et c’est tout juste si la NRf n’est pas accusée d’assassinat : « L’image du poète –
abandonné de tous, persécuté et mis à mort […] est une transposition de son
expérience » (p. 310). Tout cela parce qu’« aucun contemporain n’est
à même de comprendre pleinement les enjeux des expérimentations
d’Apollinaire ». Grâce au Ciel, Bourdieu nous a été donné et sa disciple
peut se prévaloir, elle aussi, du don de lucidité absolue qui lui rend
transparentes la vie et l’œuvre du poète élu. Anne Boschetti refait ainsi à sa
façon pour la poésie ce que Lukacs faisait autrefois pour le roman historique.
Cela dit, et toute cette urticaire un peu calmée, il faut être juste et
souligner les qualités de cet essai : il y a là-dedans d’excellentes
analyses de texte étendues à toute la « production » d’Apollinaire
ainsi qu’à l’ensemble de ses explorations et curiosités, du côté des arts en
particulier. Au nom d’un amour quelque peu dévorant, en guerre contre les
analyses formalistes issues de « Jakobson et ses épigones » (est-ce qu’il
en reste beaucoup ?), bras théorique des Valéry et autres réactionnaires
poétiques du début du siècle, Anne Boschetti se replonge – et nous replonge
avec elle – dans les méandres de l’œuvre. On se prend à rêver du bel essai
qu’elle écrira quand elle aura défroqué et jeté aux orties sa carapace
militante puisque l’impérialisme bourdieusien ne parvient pas à étouffer les
séductions d’Apollinaire, faites de multiples porte-à-faux entre les registres,
les genres, les époques et qu’il parvient même, douce surprise, à en éclairer
ici et là les charmes. Avouons-le donc : logomachie à part, Anne Boschetti
a sûrement raison. Un triple index reflète les priorités de son essai : le
premier est réservé aux « notions » (bons éléments pour un Bourdieu sans peine), le second aux noms
propres (quatre lignes de « Bourdieu » pour sept de
« Décaudin », à égalité avec Salmon), le troisième aux œuvres
d’Apollinaire.
Ballets. Hélène Laplace-Claverie, Écrire pour la danse. Les livrets de ballets
de Théophile Gautier à Jean Cocteau (1870-1914) (Champion, 2001, 560 p.,
73,18 €). Ce n’est pas
leur faire injure que de dire que les vingt-quatre livrets et arguments
reproduits en annexe de l’ouvrage, malgré des auteurs parfois prestigieux,
peinent à susciter l’intérêt, une impression qui souligne a contrario la qualité du discours historique et critique qui leur
est consacré ici, puisque Hélène Laplace-Claverie parvient à rendre son objet
passionnant. Sa première partie retrace l’histoire du ballet et de ces textes
destinés à en exposer l’intrigue : l’auteur y montre les implications
esthétiques et sociologiques des querelles de préséance qui opposent en
pratique comme en théorie les maîtres de ballet, les compositeurs et des
auteurs aux connaissances chorégraphiques et musicales fort variables ;
elle sait multiplier les références à la tradition antérieure comme à la danse
la plus contemporaine (si bien que la délimitation temporelle indiquée par le
titre paraît parfois singulièrement modeste) pour éclairer les enjeux d’une période
paradoxale, où se côtoient tant les imitateurs de Giselle que les Ballets russes ou la Loïe Fuller, dans un
bouleversement des pratiques qui mêle crise et renouveau. À partir d’une
documentation riche et variée, et au terme d’un travail minutieux de recherche
et de reconstitution de textes peu ou mal conservés, maniant aussi bien le
prospectus que l’article de journal, la correspondance privée, les programmes
de représentation, la réflexion des chorégraphes ou celle des poètes, le livre
raconte en effet la sclérose de l’Opéra et l’émergence de lieux alternatifs où
se dessinent des pratiques nouvelles, mais où se préserve aussi une excellence
que l’institution ne représente plus. On apprend notamment beaucoup sur le
retentissement des spectacles italiens comme Excelsior, et on comprend pourquoi Mallarmé pouvait faire l’éloge
des Folies-Bergère ou de l’Eden-Théâtre : c’est une véritable cartographie
évolutive des lieux de danse parisiens et provinciaux qui est élaborée. Les
conditions qui sont faites aux écrivains impliqués dans les ballets, qu’il
s’agisse de Gautier, Lorrain, Claudel, Richepin, Mendès, Valéry ou Cocteau,
sont exposées avec la même précision, par le biais de typologies qui montrent
la diversité des textes produits et des degrés d’implication de l’auteur. La
seconde partie, consacrée à la poétique des livrets, s’appuie par commodité sur
la triade rhétorique de l’inventio,
de la dispositio et de l’elocutio, mais loin d’être aride, ce
développement explique notamment comment, outre d’innombrables adaptations
littéraires et variations sur Giselle
et son acte blanc, le ballet s’engage dans une réflexion sur sa propre
pratique, en prenant pour thème la danse et son histoire, d’où des effets de
citation et aussi de décalage ironique étonnamment proches des principes
esthétiques de la post-modernité (on est ainsi frappé de constater qu’un film
aussi récent que Moulin-Rouge ne
déparerait nullement au sein des exemples parfois fort iconoclastes cités). Mme
Laplace-Claverie cherche à définir une spécificité d’écriture en confrontant
les textes produits pour la danse à leurs sources littéraires ou aux nouvelles
que certains auteurs ont tirées des mêmes arguments, ce qui permet surtout de
mettre en valeur l’originalité des livrets qui, par le recours à la description
et aux notations psychologiques, en particulier, cessent d’être représentables,
et se donnent à voir « dans un fauteuil », ce qu’elle rattache fort
justement aux réflexions qui rapprochent alors le texte en soi et la
chorégraphie. Cette évolution fait l’objet de sa dernière partie, sur la double
émergence d’un « ballet de papier » et d’une danse libérée de toute
base textuelle. On a regretté l’absence de reproductions, qui font cruellement
défaut quand sont évoquées les illustrations des « ballets à lire »
ou des programmes des Ballets russes ; d’autre part, le plan de l’ouvrage,
abordant successivement les conditions matérielles et sociales de la création,
puis ses enjeux esthétiques, conduit à certaines répétitions inutiles, comme si
l’auteur avait voulu s’assurer que les lecteurs tentés de se contenter de telle
ou telle partie (ce en quoi ils auraient bien tort) disposeraient des
informations nécessaires. Reste qu’outre les textes mentionnés, souvent
inédits, les annexes comportent une recension des ballets présentés dans les
principaux théâtres parisiens sur la période, et pas moins de trois index. Historiens
et théoriciens de la danse comme de la littérature liront donc avec profit
cette belle et riche thèse, bien écrite, qui éclaire un pan restreint mais
important de l’activité de nombreux auteurs.
Calaferte.
Louis Calaferte, Georges Piroué, Correspondance
1969-1994 (Hesse, 2001, 488 p., 25,76 €) ;
Louis Calaferte, Écriture. Carnets IX.
1985-1986 (Gallimard, L’Arpenteur, 2001, 325 p., 21,50 €). Singulier volume que cette
correspondance dont la parution, elle-même inattendue – elle paraît anticipée –
met en lumière les rapports de deux écrivains qui, pour des raisons
différentes, se sont tenus en retrait. On savait quel rétif était Calaferte,
mort le 2 mai 1994, mais on ignorait assez la personne de Georges Piroué (né en
1920), dont le plus récent ouvrage date de 1997. Il s’agit des Mémoires d’un lecteur heureux, où ce
critique, romancier et traducteur suisse, installé en France à partir de 1950,
évoque les « échanges des évidences et des secrets » qu’il entretient
avec les livres. Et ces mots conviendraient à décrire sa relation avec
Calaferte. Lorsque s’entame le dialogue de ces alchimistes ès-lettres, Piroué
est depuis neuf ans conseiller littéraire pour les éditions Denoël, où il a en
charge les livres du Lyonnais farouche. La tâche n’est pas des plus commodes
car les livres de Calaferte ne sont guère vendables, et le comité de lecture de
la maison, instance imprévisible et sotte comme on le devine, impose des
manœuvres de sioux aux deux complices. Au passage, il faut signaler qu’un
étrange souci de discrétion a fait limiter les apparitions du P.-D.-G. de
Denoël, moqué à plusieurs reprises par Calaferte pour son goût des alpages, à
l’initiale de son nom : il s’agit d’Albert Blanchard. L’échange de
Calaferte et Piroué s’ébauche donc sans surprise sur des questions de
manuscrits, dates de parution, d’à-valoirs et de projets. Bien entendu, on
échange des compliments, on se fixe des rendez-vous (qu’on rate pour la
plupart, Calaferte étant de santé fragile et de fréquentation fugace), on
redonde, on se répète. Un choix de lettres aurait peut-être suffi, même si les
deux épistoliers se dévoilent largement. L’un comme l’autre, ils apparaissent
comme des laborieux austères et profondément attachés à leur labeur
(« Notre “essentiel” à nous, écrit Calaferte à Piroué en 1978, aura été
notre fidélité dans le désintéressement des choses de l’esprit »), des
discrets ou bien des ours qui, à s’être trop bien protégés des relations
fourbes et superficielles du monde des lettres, ne parviennent à s’exprimer
qu’après une longue approche. Ils conserveront toujours une réserve que ne
brise ni le respect, ni l’admiration mutuels. Le caractère le plus frappant de
leur correspondance est, au fond, son autisme. S’il est question souventes fois
de la littérature du temps, on découvre fort peu de noms de confrères admirés
ou même simplement lus. Il y a Louis et il y a Georges, le premier cherchant un
soutien auprès du second, lequel assiste et conseille autant que possible le
premier, les deux rédigeant leurs arts poétiques respectifs et relatant les
progrès de leurs travaux en cours. L’épaisseur du livre et la densité des
folios disent long de l’estime et de la reconnaissance réciproques ; quant
aux lettres, les lecteurs de Calaferte en imagineront la qualité et le
caractère désabusé. Autrement dit, la berçante monotonie est vite pardonnée,
d’autant que plusieurs vérités s’établissent. Calaferte, plus vif et apte à la
colère que le doux Piroué, se « jansénise » peu à peu et sert des
pensées mémorables : « Toutefois, l’expérience, l’étude (je suis un
boulimique de lectures et un chercheur de “preuves”) et la réflexion m’ont
convaincu avec le temps que l’homme ne saurait se détacher, si peu que ce soit,
de son œuvre, car l’esthétique n’est en aucune façon “autonome” elle
est l’accomplissement d’une position éthique. […] Par ailleurs, il est
inadmissible qu’un écrivain n’aille pas au bout, en homme probe, de la
connaissance de son métier. Ce qui est le cas de Balzac et les autres, comme
c’est le cas aujourd’hui d’un Camus, d’un Sartre et d’un Malraux – qui sont
tout bonnement de mauvais écrivains
(et cela se montre textes en main ; je m’y suis appliqué une fois ou deux
dans mon journal). » Ce fameux
journal, qui n’aurait peut-être pas vu le jour si tôt sans l’entremise de
Georges Piroué, ce journal qui constitue une part essentielle de Calaferte, ce
journal dont le neuvième tome ne décevra personne, il est aussi nourri et
nourrissant que les huit premiers sur lesquels Calaferte nous éclaire dans une
lettre. Dès 1972, par exemple : « Nous sommes tous, ceux de notre
génération, voués à l’engloutissement. La seule petite chance que nous ayons
est celle de l’absolue sincérité sur les hommes que nous sommes, c’est pourquoi
je crois beaucoup à la forme du Journal.
Demain, tout le monde saura écrire un
livre. La prétention et la bêtise aidant, on aura des bouquins par-dessus la
tête, alors que l’homme trouvera sa ration de rêves à la télévision. »
N’est-ce pas un peu prophétique ? En somme, les deux livres laissent une
grosse envie de retourner à l’œuvre de Calaferte et de découvrir enfin les livres
de Piroué, son cousin germain en littérature. Ces deux-là n’ont pas joué.
Curiosa. Jean-Pierre Dutel, Bibliographie des ouvrages érotiques publiés
clandestinement en français entre 1880 et 1920 (Chez l’auteur, 2002, 680
p., 180 €). Un livre important pour
les bibliophiles amateurs de curiosa. L’auteur, qui est libraire d’ancien à
Paris, dans le sixième arrondissement, a consacré plusieurs années à établir ce
catalogue appelé à s’inscrire dans une lignée fameuse – de la Bibliographie des ouvrages relatifs à
l’Amour, aux Femmes, au Mariage de Jules Gay (1861) à L’Enfer de la Bibliothèque nationale de Fleuret, Perceau et
Apollinaire (1913), de la Bibliographie
du roman érotique au XIXe siècle de Perceau aux Livres de l’Enfer de Pia. Une phrase de
ce dernier est citée, avec une légère amputation, par Jean-Pierre Dutel dans
son court (mais précis) avant-propos : « Des comparaisons de
typographie, de bandeaux, de lettres ornées et de fleurons permettraient
peut-être l’établissement d’une savante bibliographie des éditions belges [plus
ou moins] clandestines ; mais il est peu probable qu’un de nos contemporains
veuille s’attacher à une entreprise de ce genre. » Pia, en l’occurrence,
péchait par pessimisme – ce n’était pas la première fois, mais il avait ses raisons
– car un libraire « contemporain » a fini par s’atteler à cette
tache. Après une série de notices biographiques sur les libraires-éditeurs
étrangers (Gay et Doucé, Kistemaeckers, Maheu, Brancart, etc.) et français
(Lehec, Paul Ferdinando dit Charles Carrington, les deux Briffaut, Daragon,
etc.), et sur les principaux imprimeurs, auteurs et collectionneurs de curiosa,
la nouvelle Bibliographie présente
successivement 312 pages de notices sur les ouvrages « érotiques publiés
clandestinement en français entre 1880 et 1920 », suivies de 172 pages de
reproduction de pages de titres (à raison de quatre par pages) et de 107 pages
de reproduction des ornements utilisés par les imprimeurs. Cette dernière
partie sera assurément, dans l’avenir, des plus précieuses pour les tentatives
d’identification de l’imprimeur de tel ou tel curiosa. En annexe, l’auteur
reproduit en fac-similé différents documents d’intérêt variable, comme la
couverture de catalogues clandestins parus à différentes époques, ou la page du
carnet sur lequel Apollinaire nota, le jeudi 2 mars 1905, la référence d’un
ouvrage en allemand : « Kinder-Geilheit [Lubricités enfantines] /
Geständnisse eines gestän / dnisse [sic] eines knaben [les aveux d’un petit
garçon] / Berlin 1900 / adapt. française 1905 La Jeunesse / d’un Don Juan / par
G.A. » Commentant cette annotation du poète, Jean-Pierre Dutel donne cette
précision : « Document capital prouvant qu’Apollinaire n’est en rien
l’auteur des Exploits d’un Jeune Don Juan
contrairement à ce qu’affirment depuis presqu’un siècle les spécialistes du
poète » (la quatrième de couverture revient sur cette prétendue
découverte : « L’auteur apporte la preuve que ce second texte n’est
qu’une traduction par Apollinaire d’un érotique étranger »). En fait, la
source des Exploits d’un jeune Don Juan
n’est pas inédite, comme le prétend l’auteur de la Bibliographie : elle est connue depuis quelques années des
« spécialistes du poète » (il en fut notamment question dans la revue
Que vlo’ve)… De Gay à Fleuret, de
Perceau à Pia, tous les « greffiers de l’Enfer » ont eu à cœur de
corriger les erreurs et les oublis de leurs prédécesseurs. Gageons qu’un futur
bibliographe de curiosa rectifiera cette bévue mineure de la Bibliographie des ouvrages érotiques publiés
clandestinement en français entre 1880 et 1920, livre important, livre
utile, dont on ne déplorera que l’absence d’index des noms d’auteurs cités.
Debord.
Vincent Kaufmann, Guy Debord. La
révolution au service de la poésie (Fayard, 2001, 410 p., 23,30 €).
Debord par-ci, Debord par-là – le culte rétrospectif du dernier héros des
années 60 a de quoi agacer, en particulier ceux qui n’ont pas oublié le
formidable coup de poing expédié par La
Société du spectacle, avec son élégance de forme et de langue, et la
sensation qu’elle causait de découvrir une pensée d’une brutalité inouïe et
parfaitement pure – ce qui soulignait cruellement la confusion ou le toc d’une
grande partie de ce qui discourait alors. Aussi faut-il être reconnaissant à
Vincent Kaufmann de nous donner cet essai qui ne vient de nulle part. C’est lui
qui y insiste, en se peignant en lecteur sans qualités, comme l’homme de Musil,
admiré de Debord. Contre les essayistes engagés, il faut préférer cet essayiste
dégagé – ce qui implique tout le contraire de l’indifférence ou de la
négligence. Très présent dans son livre, il sait rappeler et se rappeler ce qui
creuse irrémédiablement la distance du sujet à l’objet, du lecteur à la vie
qu’il cherche à comprendre. Il s’agit donc ici de tout autre chose que d’une
biographie, même si tous les détails nécessaires y figurent et sont interrogés.
L’essentiel est plutôt dans l’interrogation constante, attentive, mais
également sceptique, dans l’attention compréhensive à la mélancolie profonde du
personnage central de l’enquête, cet « enfant perdu » dont le mystère
demeurera entier. On n’apprendra pas grand chose des premières vingt années de
Debord, qui se fait naître lui-même pour de bon en 1951. Pas grand chose non
plus des amis, des amours, sinon qu’ils furent tous d’une grande liberté. On
découvrira en revanche avec intérêt bien des détails concernant ces années si
proches et pourtant si obscures qui virent apparaître et disparaître de
multiples avant-gardes à travers des événements (à commencer par ceux de la
guerre d’Algérie, de mai 68, etc.) dont le sens demeure parfois incertain. Il
faudra lire ce livre pour mieux comprendre Isidore Isou et le Lettrisme, par
exemple, dont la place dans l’histoire contemporaine est bien loin d’être
insignifiante. De même pour Lebovici, Champ Libre, Asger Jorn ou pour tel
mouvement italien des années 70. Vincent Kaufmann réveille ces fantômes encore
proches avec curiosité et détachement, depuis une position (les années
90 ; la Suisse – c’est-à-dire nulle part) qui les rend énigmatiques bien
qu’encore vaguement familiers. On le sent fasciné par cette révolte, ce refus
si constants, si déterminés, de la part de quelqu’un qui ne demande rien et
n'attend rien mais ne cesse pas pour autant de penser, d'agir, d’écrire, de
filmer. La couverture de l’ouvrage exprime admirablement la force de cette
négativité en affichant un grand rectangle d’un noir d’encre, là où apparaît
d’habitude un portrait. Les faux-semblants de toute biographie sont ainsi
exposés violemment, sans un mot. La langue de Vincent Kaufmann, simple,
précise, ironique, élégante et mesurée, dit sa distance et son respect. On ne
trouvera pas ici de notes érudites, de documents d’archives inconnus (quelques
photographies cependant) – Vincent Kaufmann renvoie volontiers pour tout cela à
la biographie de Christophe Bourseiller. Une très longue note retiendra
pourtant l’attention (p. 355) : il y est question de l’intérêt de Sollers
pour Debord, à partir de l’arrivée de ce dernier chez Gallimard, grâce à
Jean-Jacques Pauvert, avec une esquisse de parallèle qui pourrait annoncer un Sollers fait sur le même ton,
sympathique et distant. Cet essai n’est pas une biographie, mais certains
détails auraient mérité une vérification, comme celui qui fait fréquenter par
Debord un bien étrange lycée Isidore-Ducasse, à Pau, en 1942. Comme le dit Vincent Kaufmann à la page 20,
en dérapant sur un subjonctif : « Qu’aurait-on souhaité que Debord
fisse ? » Péchés véniels qui ne pèsent pas très lourd mis en balance avec
un essai qui est, à divers sens du mot, une bonne action.
Epidictique.
Devenir roi : Essais sur la littérature adressée au Prince,
sous la direction d’Isabelle Cogitore et Francis Goyet (Ellug, 2001, 284 p.,
s.p.m.). La louange fait plus que façonner une propagande d’État. Il s’agit,
certes, d’une écriture politique, mais aussi d’une écriture du politique – et d’une écriture
« littéraire » du politique. Car, dans les temps anciens
d’hétéronomie des Lettres, on ne saurait tenir pour marginales toutes les
expressions d’un service, d’une dette ou d’une demande. Avant de postuler, avec
la modernité, une forme d’intransitivité de l’écriture, il est clair que les
propos classiques de la rhétorique alimentent toujours les manières de
s’exprimer sous l’Ancien Régime : on écrit quelque chose à quelqu’un en tenant compte des statuts
sociaux de chacun. La louange ne constitue pas un dispositif provisoire et
suranné des Lettres, mais au contraire un de ses foyers. C’est le mérite de cet
ouvrage collectif que de prendre au sérieux cette littérature longtemps tenue
pour marginale, voire méprisable. Dans l’héritage des divisions rhétoriques
anciennes, l’épidictique était voué à l’éloge et au blâme, il avait affaire au
présent, il jouait de l’amplification et il recherchait le beau. Par ce terme,
il ne faut pas entendre des qualités seulement esthétiques, mais bien
éthiques : l’épidictique établit des valeurs communes. La structure de
l'éloge est encore structure mémorielle : elle suppose un partage
collectif de valeurs. Quand ce partage n’a plus cours, les éloges paraissent
inauthentiques, exagérés, obligatoires, alors qu'ils inspiraient poètes,
historiens et public, qu'ils mettaient en valeur les mots du poète en même
temps que les faits du patron, qu'ils disaient le vrai, le mémorable, un vrai
collectivement reçu et non abstraitement produit. L’épidictique ne cherche pas
forcément la vérité en elle-même ni ce qu’il faudrait faire dans tel ou tel
cas, mais il met au jour ce qui permet justement d’évaluer une situation. Distribuer la louange et le blâme, c’est
disposer sur la place publique les degrés des vertus sociales et des vices
évitables. Avec la deixis, on montre
du doigt, on met devant (epi) les
yeux ; mais on a besoin d’une technique de discours pour faire saisir la
mise en situation des valeurs : epi
veut dire aussi « plus », l’épidictique établit ce qui vaut plus par
le surplus de son propre discours. L’amplification est bien son outil favori,
puisque son propos est d’exhiber dans un cas singulier une valeur pour tous.
L’éloge n’opère pas de façon univoque : soit du sommet de l’État vers le
public (propagande), soit des individus vers le monarque divinisé
(flatterie) ; l’éloge court le long de circuits retors, y compris ceux du
simple divertissement et du plaisir de la performance. L’important est que ces
circuits composent une trame sociale. L’éloge de quelqu’un passe aussi par
l’éloge du langage à le décrire. Il faut un discours conscient de sa valeur
pour établir les valeurs d’une situation. La figure politique de l’épidictique
tient ainsi à la reconnaissance de sa propre valeur, comme discours de vérité
sans doute, mais surtout comme puissance du discours. Et si le souverain
moderne prend les allures du grand décideur, de l’homme de la situation, alors
l’épidictique, qui apprécie ou déprécie les événements, qui établit le prix de
tel mouvement, de telle posture, de telles paroles sur le marché symbolique des
valeurs sociales, apparaît bien comme l’art des situations. Ce sont ces
situations que les différents articles de ce volume cherchent à analyser.
D’abord, dans les manières de « devenir légitime » (de la Consolation à Livie par Isabelle
Cogitore à La Chartreuse de Parme par
Daniel Sangsue, des modes de légitimation d’un changement dynastique par
Nicholas Myers aux lectures de l’usurpation à partir de Machiavel et de ses
traducteurs par Gérard Luciani). Ensuite, les éloges cherchent évidemment un
« devenir vertueux » (d’où les études de la clémence médiévale par
François Bérier, de la libéralité dans l’Arioste
par Mireille Blanc-Sanchez, du courage chez François Ier poète par
Jean-Max Colard, de la piété chez Sponde par Christine Deloince-Louette et de
la prudence entre sublime et raison d’État par Francis Goyet). Enfin, la
louange littéraire tourne aussi du côté démiurgique du « devenir
artiste », dimensions fondamentales du tressage entre art du politique et
poétique des arts (les exemples ici touchent aussi bien Le Brun étudié par
Christopher Allen, le Titien par Françoise Létoublon, Grapaldo par Martine
Furno, deux figures de reines (Catherine de Médicis et Jeanne d’Albret) par
Claudie Martin-Ulrich et Fellini face au Duce par Caroline Eades). Il faut,
cependant, bien reconnaître la différence de traitement qui touche l’Ancien
Régime et la modernité. Les nombreuses études sur l’Antiquité et, surtout, sur
les XVIe-XVIIIe siècles ne trouvent leurs répondants
modernes qu’avec une étude de La
Chartreuse de Parme et une analyse des films de Fellini où l’éloge et
l’adresse au prince ne peuvent que prendre des tournures ambiguës. Ce
déséquilibre n’est pas le fait du hasard, ni de l’orientation exclusive des
éditeurs. Elle tient aux nécessités même de l’histoire. Francis Goyet, en
particulier, montre bien qu’après Kant (comme figure symptomatique), c’est tout
le rapport entre politique et Lettres qui change. Pourtant, c’est justement
dans ces écritures devenues en partie étrangères que prend racine la modernité
littéraire et esthétique. Elles sont d’autant plus nécessaires à étudier, et ce
volume collectif d’autant plus important à méditer.
Gautier. Le
Tombeau de Théophile Gautier [Lemerre, 1873], édition critique publiée sous
la direction de François Brunet, avec la participation de Marie-Rose Guinard,
Claudine Lacoste, Marie-Françoise Montaubin, Peter J. Edwards, Jean-Claude
Fizaine, Jean-Marc Hovasse, Pierre Laubriet, Jérôme Thélot (Champion, 2001, 319
p., 54,90 €).
Cette publication est une excellente entreprise car, après la réédition de Sonnets et Eaux-fortes procurée par Joël
Dalençon en 1997, voici le corpus Lemerre du Parnasse au complet.
L’introduction de François Brunet, très fournie, passe en revue la tradition du
Tombeau poétique, genre très pratiqué au XVIe siècle, tombé en
désuétude aux XVIIe et XVIIIe, puis refaisant timidement
surface avec le « poème-tombeau » de Banville. Au XXe
siècle, le tombeau musical réapparaît avec des ouvrages dédiés à la mémoire de
Couperin, Debussy et Dukas. Le projet de Lemerre, dont Catulle Mendès fut le
maître d’œuvre au départ, prit une telle envergure – 73 poètes au total –
que l’idée d’une réunion autour d’un repas funèbre dut être abandonnée.
L’intérêt essentiel du recueil tient dans l’ensemble des jugements portés sur
l’œuvre de Gautier par des poètes nés entre 1802 (Cosnard, Hugo) et 1851
(Plessis). L’équipe de spécialistes n’a pas lésiné sur l’annotation (116
notes), mais on se demande pourquoi la reprise de leurs offrandes par Banville,
Leconte de Lisle, Cros, Houssaye et Hugo est indiquée tandis que celles de
Coppée, Dierx, France, Sully Prudhomme et Swinburne sont passées sous silence.
La note 20 traite convenablement de Clairville mais la phrase consacrée à Koning,
un de ses collaborateurs (notamment pour La
Reine Carotte en 1872 et La Fille de
Mme Angot en 1873), déclare candidement une ignorance totale : le
pauvre n’est gratifié ni de prénom ni de dates. Comblons ce trou. Victor (ainsi
se prénommait-il) Koning (1842-1894) fut journaliste, auteur dramatique et
directeur de théâtre (dès 1868, il dirigeait la Gaîté). Pour les amateurs de
petite histoire, Jane Hading fut sa première épouse. Dans la même note,
ajoutons que Siraudin est décédé en 1883 et, selon Vapereau, « né à Paris,
le 18 décembre 1813 » (plutôt que « né à Sancy vers 1813 »).
Heureusement, les 115 autres notes sont éclairantes, qui plus est tout est
traduit du grec, du latin (sauf pour « Stant manibus arae », page
143), du provençal, de l’italien, de l’anglais, de l’allemand, car, semblable à
ses modèles du XVIe siècle, ce tombeau se caractérise par son
plurilinguisme : Swinburne s’est surpassé, avec six contributions en
quatre langues. Les notices biographiques sont documentées, ce qui est
appréciable lorsqu’on a affaire à certains oubliés et dédaignés. Quelques
erreurs et quelques lacunes sont cependant à relever. Dans la notice Swinburne,
qui est de loin la plus longue, les chaleureux remerciements adressés à Heredia
par le poète anglais pour la correction de ses vers français ne sont pas
mentionnés. Il est difficile de classer Heredia parmi « les grands noms de
l’époque » en 1873, et il est inexact d’appeler Mallarmé un
« maître » en 1875. On sait que les petites revues ont la vie courte,
mais affirme que L’Art fut fondé en
décembre 1865, cela le prive de ses cinq premiers numéros. Plus grave, Mallarmé
se voit privé de six mois de son existence. François Brunet a « laissé
toute latitude » à ses collaborateurs, mais n’a point fait circuler les
notices parmi eux : Gustave Ringal aurait été certainement pourvu d’un
état-civil, car ce pseudonyme cache le futur préfet Gustave Pradelle
(1839-1891), ami de Cros et d’Aicard, auteur de Christophe Colomb (1867), collaborateur de La Renaissance littéraire et artistique. Le tableau Coin de table de Fantin-Latour étant
reproduit sur la couverture, il importe de savoir que Valade joua un rôle plus
important dans cette revue que Pierre Elzéar, lequel n’est pas décédé à Paris,
ni « vers 1916 (ou 1902 ?) », mais à Villefranche-sur-Mer en mai
1916. Valade fut le secrétaire « perpétuel » des Vilains-Bonshommes
de 1869 à 1872. Après l’incident Rimbaud-Carjat, un changement de nom
s’imposait : Elzéar prit la relève en devenant le secrétaire du
« Dîner des Sansonnets » à l’automne de 1872. En ce qui concerne
Cladel, il est affirmé que « ses premiers romans paraissent chez
Lemerre » : en fait, son premier, Les
Martyrs ridicules, préfacé par Baudelaire, parut chez Poulet-Malassis en
1862. Le no 335 des Hommes
d’aujourd’hui ne fut publié qu’à cause de la mort de Cros – Verlaine
l’avait terminé dès décembre 1886. Glaser, membre de la Société des gens de
lettres, mourut en 1930. Plus fâcheux est d’apprendre que l’apport poétique
d’Amédée Pigeon est faible. Il n’est nullement besoin d’avoir feuilleté Les Deux Amours pour savoir qu’il s’agit
d’un recueil de vers et non d’un premier roman : la cote Ye du Catalogue
des imprimés de la Bibliothèque nationale de France l’indique. Passons sur le
lapsus Michel Dreyfous pour Maurice Dreyfous. Malgré ces défauts et ces
erreurs, auxquels on peut ajouter l’absence, dans la bibliographie, de
l’article de L.J. Austin, « Mallarmé and Gautier : new light on Toast funèbre », publié par deux
fois, ce travail apporte beaucoup de renseignements et souligne l’importance de
Gautier en mettant à la portée de tous ce « beau monument qui l’enferme
tout entier », connu principalement à cause des envois de Hugo et de
Mallarmé – lesquels envois sont traités dans une postface qui démontre ce que
le Toast funèbre de l’un doit au
thrène de l’autre. Il est regrettable que l’éditeur n’ait pas reproduit le
fac-similé du poème de Hugo du Manuscrit
autographe (janvier-mars 1932), ni une page de l’édition originale pour
faire état de sa typographie impeccable. D’ailleurs, lorsqu’on prend soin
d’imprimer poëte, on devrait
respecter les normes de la maison Lemerre et éviter l’emploi de « À »
et « Ô ». Signalons enfin que la quatrième de couverture montre une
confusion regrettable entre Jean Aicard assis et Ernest d’Hervilly debout…
Hugo
(I). Pierre Brunel, La Légende des siècles (première série, 1859) : fonctions du poème
(Éditions du Temps, 2001, 191 p., 16,01 €).
Soulignant avec modestie que cet ouvrage, destiné à aider les agrégatifs,
représente un outil pédagogique et une recherche personnelle mais non pas une
monographie exhaustive, Pierre Brunel n’en a pas moins fourni un travail très
utile pour le public visé et stimulant pour tous ceux qui s’intéressent au
recueil. Tenant compte des principales analyses antérieures, notamment le livre
de Pierre Laforgue (Victor Hugo et La
Légende des siècles, 1997) qui est la référence en la matière, et
l’introduction courte mais perspicace de Claude Millet (« La Légende des siècles » de Victor Hugo, 1995), Pierre
Brunel n’adopte ni l’approche génétique de Laforgue, ni un parcours synthétique
(et surtout synchronique) comme celui emprunté par Cl. Millet. Évitant le piège
de la lecture globale prenant en compte tous les poèmes, linéairement – ce qui
empêche généralement de lire en profondeur des poèmes et encourage d’autant la
paraphrase (défauts qui sont loin d’avoir été contournés dans le livre de
Claude Rétat, « La Légende des
siècles » de 1859, 2001) – le livre de Pierre Brunel propose une
série de problématiques informées par des conceptions critiques (mythocritique,
phénoménologiques) qui n’ont pas souvent fondé des lectures du recueil (malgré
les travaux, notamment, de Pierre Albouy). Vouant une attention particulière
aux continuités métaphoriques et thématiques, l’auteur s’intéresse aux
« fonctions du poème », et un peu moins aux fonctions du poète (comme
l’indique la quatrième de couverture). Entreprise qui amène Pierre Brunel à
s’occuper de réseaux sémantiques ou d’angles d’approche comme
« l’ophidien », « la fulguration », « l’épopée en
abîme ou la dilatation », « la nomination », « la
dislocation », « l’interrogation et les modes de l’ironie
hugolienne » et « la multiplication et le tremblement
mythologique ». Fort de cette méthode, il a pu développer une lecture en
spirale du recueil où ne sont négligés ni son historicité – notamment son
allusivité politique –, ni ses procédés narratifs et rhétoriques. En tant que
comparatiste, Pierre Brunel est du reste sensible à l’héritage des poètes
romantiques d’autres pays d’Europe, consacrant par exemple des pages
pénétrantes à un rapprochement inédit : « De Shelley à Hugo : le
mythe de Prométhée » (signalons, pour conforter l’hypothèse intertextuelle
avancée, que dans Zim-Zizimi, le nom
Osymandias est une allusion au sonnet Ozymandias
de Shelley, l’un de ses plus célèbres poèmes, la référence s’expliquant par le
thème commune de la vanité de la gloire). C’est le chapitre consacré à la
versification qui représente le seul maillon faible de l’ouvrage : les
scansions proposées sont souvent problématiques et, si l’on dit en 3/5/4 le
vers « Que le temps, moissonneur + pensif,
plus tard changea », ou si l’on se limite à l’hypothèse d’un
« trimètre » pour « On entendait le pas + boiteux de la Justice » (ou du reste « J’ai disloqué ce
grand + niais d’alexandrin. »),
on néglige un trait massivement utilisé dans le recueil, consistant à mettre en
relief, par un effet suspensif, l’adjectif qui suit la césure ; le vers
« Charlemagne, empereur à la barbe fleurie » ne peut être scandé
4/8 ; on ne peut logiquement parler d’un travail sur le quatrain pour la
fin de Zim-Zizimi, texte écrit en
paragraphes en vers et non pas en strophes. Il convient cependant de remarquer
que beaucoup de travaux portant sur La
Légende des siècles contiennent à ce sujet des flottements conceptuels
(même le livre de Judith Wulf, qui rendra également de précieux services aux
agrégatifs, « La Légende des
siècles » de Victor Hugo, 2001). Toujours est-il que, pinailleries à
part, ce livre, qui se termine sur un « petit lexique hugolien »,
restera un apport significatif à la critique hugolienne bien après le
changement de programme de l’agrégation, tout comme les ouvrages consacrés à
Laforgue par le même auteur l’année dernière.
Hugo (II). Pierre Laforgue, Hugo, romantisme et révolution (Presses universitaires
franc-comtoises, 2001, 272 p., 16 €).
Pour commencer par le superficiel, on remarque avec plaisir que les presses universitaires
proposent de plus en plus souvent des volumes d’une esthétique et d’un confort
de lecture irréprochable, tant mieux. On ne trouvera pas sous cette séduisante
jaquette un essai, mais une série d’articles en grande part déjà publiés.
L’introduction dessine habilement une trajectoire permettant d’articuler ces
textes à partir de l’insistance de Hugo à penser ensemble littérature et
politique, ce qui est une façon élégante de donner le change, tant l’importance
des essais proposés nous semble se situer ailleurs. La distribution des
articles en trois séries – « Être poète », « Écrire Les Contemplations », « Penser
l’histoire » – ne masque pas l’hétérogénéité du recueil, la première série
regroupant des analyses remarquables – bien que n’évitant pas les redites –
issues d’une même recherche autour du statut du je hugolien, tandis que les deux autres mêlent les textes de
circonstance à des réflexions plus largement articulées, en archipel, autour de
Quatre-vingt-treize et de L’homme qui rit notamment. On pourrait
regretter que le lecteur ait à opérer lui-même la synthèse et le tri, mais on
choisira de se féliciter d’une démarche qui permet de faire varier les angles
de perception et d’améliorer ainsi notre compréhension de cet objet miroitant
que construit Pierre Laforgue. Nous partons de Cromwell, et simultanément du sacre dérisoire de Charles X :
« Quand donc serai-je roi ? » Dans sa préface, Hugo s’efforce de
construire le modèle d’une légitimité poétique, s’opposant à l’illégitimité et
non à l’usurpation (car le poète est légitime du fait de l’usurpation qu’il
revendique et non contre elle). L’interrogation du poète sur son propre pouvoir
emprunte donc le canal politique, comme Pierre Laforgue le montre par la suite
en analysant notamment la productivité du couple Roi/Moi dans Le Dernier Jour d’un condamné, mais
cette appropriation de la figure monarchique est une exigence poétique :
il s’agit de s’interroger sur le « sujet » poétique, condition du
lyrisme. L’interrogation sur la légitimité d’une poésie lyrique s’exprime par
une interrogation parallèle sur le légitimisme, attachement à un principe
référentiel, ici le Roi, là le Moi. La grande force des ces analyses est
d’interpréter les choix génériques de Hugo, du lyrisme à l’épique, ou encore au
roman, comme la réponse à une problématique poétique,
qui se définit à partir de ces pôles de référence que sont la présence ou
l’absence du je sujet (respectivement
du lyrisme à la Bouche d’ombre, parole sans sujet contre laquelle le poète doit
se défendre). Ainsi l’épisode des tables tournantes sert-il une lecture
convaincante de l’articulation des Contemplations
et de la Fin de Satan, l’épopée en
troisième personne éludant un moment le problème du Sujet que pose le discours
sans origine des tables, jusqu’à ce que soit trouvé enfin le Moi poétique (dont
Satan apparaît ici comme le double défectif, comme ailleurs le Chaos), Moi
constitué dans « Ibo », et triomphant dans l’énoncé d’une poétique qui reprend le contrôle de la
parole par « Ce que dit la Bouche d’ombre ». Sujet, poétique et politique, tel aurait pu être le véritable titre
de ce recueil, qui ne fait retour qu’in
fine sur la Révolution (malgré un article étonnant sur la mobilisation de
l’esprit de Chénier, soumis à une véritable cuisine poétique par Hugo spirite),
ce qui n’est guère gênant puisque, comme le dit Pierre Laforgue, toute œuvre de
Hugo écrit la Révolution, quel que soit son positionnement politique (du rejet
initial à l’étude puis à l’acceptation d’une histoire dont la Terreur ferait
partie, à partir du Deux Décembre). On revient donc à l’histoire par
l’intermédiaire de l’épopée (1852-1862), et surtout dans trois articles inédits
consacrés à Quatre-vingt-treize. Mais
c’est aussi revenir sur le Moi, puisque ce roman opère une problématisation de
la famille comme enjeu politique (l’ancien régime s’élaborant sur une
perception erronée de la famille comme lignage, excluant l’humanité dont elle
est pourtant l’expression, aux dépens d’une vision révolutionnaire qui en fait
le premier degré de l’appartenance à l’humanité). La Révolution brise-t-elle ou
fonde-t-elle la famille ? Cette interrogation appartient autant au
romancier écrivant Quatre-vingt-treize
pendant la Commune qu’au père qui perd son fils Charles, et va perdre bientôt
le second. Cette expérience que fait Gauvain de la recomposition d’une famille
symbolique est celle de Hugo. Si l’imaginaire est le premier affecté par la
Révolution française, la Révolution est aussi un lieu textuel privilégié pour
recomposer son propre imaginaire, et Hugo n’aura cessé de l’entreprendre à
travers le siècle et les genres, comme le montre Pierre Laforgue. Tout au plus
lui reprocherait-on d’abuser du terme de « textualité » (on ne sait
pas ce que c’est) et des pirouettes conclusives pas toujours très convaincantes,
mais là encore l’essentiel est ailleurs, et l’amateur perdu dans le déluge
éditorial actuel trouvera au minimum dans ce volume un point d’appui sûr et
stimulant, à la fois refuge et point de départ de nouvelles lectures
hugoliennes.
Journal intime. Edmond Buchet, Les Auteurs de ma vie (Buchet Chastel,
2001, 360 p., 19 €).
Réédition du livre de 1969, auquel ont été adjoints une préface de Véra et Jan
Michalski – fondateurs des éditions Noir sur Blanc et, depuis 2000,
propriétaires de la maison Buchet-Chastel – et la photographie de la porte de
l’hôtel de la Paluze (18, rue de Condé), siège des éditions depuis juin 1946.
Fondée en 1929 par le mystérieux Robert Corrêa – il quittera la France pour le
Brésil en 1936 – sous le nom de Corrêa, puis de Corrêa et Cie avec l’arrivée de
Jean Chastel et Edmond Buchet, l’entreprise a pris le nom de Buchet-Chastel en
1959 lorsque Buchet en prit la direction. Avocat spécialisé dans le droit des
gens et musicologue, Buchet (Genève, 1902-Genève, 1997) quitte le monde des
tribunaux internationaux et son professeur Vincent d’Indy pour celui des
affaires. Michelin, General Motors, Radio-diffusion suisse, vente par correspondance
sont les étapes qui le conduisent à Corrêa, où il découvre que son nouveau
métier impose de concilier « proxénétisme et apostolat ». Rédigé sous la
forme d’un journal, le livre est un ouvrage roboratif et documentaire, comme le
sont souvent les mémoires et journaux d’éditeurs, ces plaques tournantes de la
littérature en gestation. C’est aussi un journal littéraire car Buchet, qui ne
manque pas de plume, a su y mettre assez d’humanité et de cœur, y tracer des
portraits qui restent en mémoire. Entamé à Genève le 16 mars 1935, le journal
s’ouvre sur cette remarque joliment ingénue d’un bibliopole en rodage : « Je
viens de rentrer de Paris où j’ai fait ce qu’on appelle pompeusement le service
de presse d’Un homme se lève, ce qui
consiste tout simplement à dédicacer les exemplaires destinés aux critiques. Il
paraît que cette corvée est indispensable. » Le journal se clôt le 13 mai
1968 sur la passation de pouvoir au nouveau patron Guy Schœller (1915-2001).
Entre-temps, c’est une longue fréquentation de Charles du Bos qui amène avec
lui les livres de Maritain, Mauriac, Crémieux, Isabelle et Jacques Rivière, les
succès de Maria le Hardouin, Charles Plisnier (premier Belge à conquérir le
Prix Goncourt), Roger Vailland, le mystère Maurice Sachs (auquel de longues
pages sont consacrées) et aussi Louis Dimier, Jean Cassou, Jean Malaquais et
ses deux femmes, Roger Rabiniaux, Daniel-Rops, Marcel Raymond, Lawrence
Durrell, Guy Debord, Kléber Haedens, Henry Miller, Robert Brasillach, Marcel
Moreau, Eugène Ionesco, André Gide, Roland Topor, etc. On y trouve également la
genèse de collections importantes, celle de Maurice Nadeau alors transfuge des
éditions Robert Marin, « Le Chemin de la vie » lancée en 1950, les
« Grandes Professions françaises » où Henri Mondor publie son Grands Médecins et Delavignette ses Bâtisseurs de la France d’Outre-mer, les
anthologiques « Pages immortelles », « Dans l’histoire », « La Barque
du soleil », « L’Éventail » dirigée par François Erval, « Le Vrai
Savoir », etc. Trois remarques qui ne déprécient pas l’intérêt de cette
réédition : des erreurs de dates commises par les préfaciers sont corrigées par
le texte de Buchet lui-même ; la couverture grise du volume ne confirme
guère leur propos inaugural lorsqu’ils déclarent « raviv[er] l’image graphique
de la maison en habillant les livres d’élégantes couvertures » ; enfin, il
manque un catalogue rétrospectif des publications de la maison depuis les
origines : proposé en annexe, il aurait constitué un outil de référence et un
hommage au travail d’Edmond Buchet, personnalité de l’édition littéraire des
années 1935-1970, et à celui de ses successeurs.
Lautréamont. Lautréamont, textes réunis par Henri Scepi et Jean-Luc Steinmetz (La
Licorne, n° 57, 2001, 242 p., 18,50 €).
Pour ce numéro qui proclame en sous-titre « Retour au texte », on
peut voir comme un reste d’idéologie surréaliste la présence des collages
d’Alain Le Yaouanc – d’ailleurs très beaux – qui contribuent à l’excellente
présentation de cette revue universitaire poitevine. Comme caution littéraire
d’avant-garde, une interview d’Alain
Jouffroy pleine de suffisance plus que de provocation, et un plagiat négatif
d’une déclaration de Brecht par un Valère Novarina d’ordinaire plus abondant.
Passez muscade. Robert Pickering tente l’impossible : une étude génétique
en l’absence d’un avant-texte, mais il le fait avec subtilité. Ce n’est pas le
cas de l’article suivant qui réalise, lui, l’impossible en matière de
surinterprétation : il tient pour plagiat le rapport établi par Marcelin
Pleynet entre un court et vague texte de Charles Maturin et un long texte de
Ducasse. Agnès Machet donne une étude globale et fine, en quelque sorte
« phénoménologique » sur le contre-champ et la vision dans les Chants. Le texte de Jean-Pierre
Lassalle, infatigable pérégrin du Surréalisme et des études ducassiennes,
(« Isidore Ducasse, ou les vingt faces de l’icosaèdre »), relève
plutôt du discours poétique et peut-être de la révélation occultiste. Gérard
Dessons, disciple de Meschonnic, étudie la ponctuation des Chants dans la perspective de l’oralité : bon sujet, mais quid des habitudes de l’époque, et du
substrat linguistique espagnol ou franco-uruguayen ? Un spécialiste
japonais de Ducasse présente une étude sur « Le Masochisme de Lautréamont »
(puisque cette disposition est l’inverse du sadisme, n’est-ce pas ?), dans
un article qui n’aurait pas déparé un numéro des années 70 de la très orthodoxe
Revue française de psychanalyse. Et
en prime quelle confusion entre l’homme, l’auteur, le narrateur, le
personnage ! Elisabetta Sibilio donne un extrait de sa thèse italienne.
Henri Scepi étudie « Le Rire de Maldoror », autre bon sujet, mais que
de longueurs ! Avec la prose dense de « Isidore Ducasse et le langage
des sciences », Jean-Luc Steinmetz ouvre un vaste chantier, qui mériterait
un abord pluridisciplinaire. Un manque : Ducasse n’a pas appris les
sciences seulement par le programme scolaire, mais probablement par la
« littérature scientifique » qui va des extraits de Buffon aux
nouveaux magazines pour la jeunesse (les nouveaux romans de Jules Verne
naissent quant Ducasse fomente ses œuvres). Un second universitaire japonais
termine sur la « giration créatrice » de Mervyn : à noter que,
dans nombre de ces textes, le vol des étourneaux comme figuration métatextuelle
et autoreférentielle est l’autre cliché en passe de remplacer ceux des
Surréalistes, la série des « beau comme » et le slogan sur « la
poésie faite par tous ». L’article linguistique et lexicologique de Jacques
Philippe de Saint-Gérand est très décevant dans ses résultats : il
n’exploite pas les rapprochements historiques avec les dictionnaires du temps
qu’il mentionne, pas plus que les impressionnantes colonnes où son ordinateur a
rassemblé alphabétiquement les mots des Chants
de Maldoror (10 408 items différents). Au total, même en proclamant leur
rejet du « textualisme », les références les plus récentes sont très
souvent Sollers et Pleynet, pourtant restés tels quels depuis vingt ans en
matière d’études ducassiennes. De même, à deux exceptions près, les travaux des
chercheurs déclarés « biographistes » sont ignorés, volontairement
par les uns, involontairement par les autres, alors qu’ils sont non moins
« textualistes » par leur découverte de nouveaux textes de Ducasse,
et « contextualistes » puisqu’il explorent le contexte culturel. Du
fait de cette lacune, sans parler du caractère souvent jargonnant de nombreux
articles, ce numéro spécial n’est pas à la hauteur de ceux qui ont fait la
réputation de cette revue, ni de l’attente des lecteurs de Ducasse.
Matisse.
Matisse-Rouveyre, Correspondance,
édition établie, présentée et annotée par Hanne Finsen (Flammarion, 2001, 670
p. 100 €).
Ce pavé grand in-4° renferme 1182 lettres (et non 1300 comme le prévoyait M.
Dérens dans le catalogue de l'exposition Rouveyre à la Bibliothèque historique
de la ville de Paris en 1955) et 144 reproductions hors-texte en couleurs de
lettres et enveloppes décorées par Matisse, sans compter les multiples
illustrations en marge des lettres. C'est le troisième recueil important de
lettres de Matisse – avec celles à Bonnard et Camoin. Bien que l'accent soit
mis sur le peintre et sur son activité plus que sur l'œuvre littéraire de son
correspondant (qui fut aussi un merveilleux illustrateur), les amateurs d'histoire
littéraire découvriront un Matisse passionné de poésie, comme en témoignent ses
éditions illustrées d'eaux-fortes et de lithographies originales de Baudelaire,
Mallarmé, Ronsard et Charles d'Orléans, pour lesquelles il fut aussi
responsable de la sélection des textes – même si, pour les deux derniers
titres, son choix a sans doute été influencé par Rouveyre (le peintre ne semble
pas avoir connu l'édition de Charles d'Orléans illustrée d'eaux-fortes du
peinture-graveur Jean Frélaut, publiée peu avant – en 1949 – par Roger
Lacourrière). Mais ce ne sont pas les seuls auteurs auxquels Matisse se soit
intéressé puisqu'il a également illustré des œuvres de Montherlant, de Reverdy,
les Lettres de la religieuse portugaise
et, à la fin de sa vie, divers textes de Rouveyre consacrés à Apollinaire. On
s’étonne de le voir rechercher, en 1942, un exemplaire du Désespéré de Bloy. Curieusement, les biographes de Matisse
n'avaient pas remarqué que ces lettres étaient conservées à la Bibliothèque
royale du Danemark. Le destinataire, temporairement brouillé avec Marie Dormoy,
avait été enchanté du bon accueil antérieurement fait par cette bibliothèque à
sa donation de lettres autographes du critique danois Brandès. Ne souhaitant
pas, malgré une situation pécuniaire très modeste, voir disperser un ensemble
qu'il jugeait important, il avait décidé d'en faire don à cette bibliothèque
(Matisse fut informé de son projet dès 1951). Cette donation était quelque peu
oubliée quand Hanne Finsen, spécialiste danoise du peintre dont le musée de
Copenhague conserve d'importantes œuvres, la découvrit à la Bibliothèque
royale. Le volume de correspondance reproduit aussi les lettres de Rouveyre
conservées dans les archives Matisse, quelques autres pièces dispersées après
la mort de l'écrivain et vingt-cinq lettres anciennes (1905-1936) conservées à
la Bibliothèque Jacques-Doucet. Mais cet ensemble débute essentiellement au
printemps de 1941, lors des graves opérations subies par le peintre à Lyon, et
prend fin en septembre 1954, à peu près deux mois avant sa mort, survenue le 3
novembre. Les lettres ont été très nombreuses pendant toute la guerre car
Rouveyre s'était réfugié à Vence, et Matisse, installé à Nice en 1938, ne
séjournait plus que très occasionnellement dans la capitale. Après le retour de
l'écrivain à Paris en juin 1946, les rapports seront surtout épistolaires et la
prose de Matisse se raréfie à partir de 1947 (ce dont se plaint son
correspondant, notamment en février 1951). Les lettres de Rouveyre sont
sensiblement plus importantes que celles de Matisse qui n'en a laissé que 549,
y compris des billets et télégrammes (dont quelques-unes sont d'ailleurs de sa
secrétaire). Mais il est juste de noter que son activité était alors centrée
sur la chapelle des carmélites de Vence qui sera consacrée en 1951 : son
correspondant sera d'ailleurs mis à contribution pour vérifier certains points
de spiritualité ! Finalement, malgré ses désirs, Rouveyre, qui écrit le 30
mai 1950 « J'ai Paris dans la peau… j'y suis né », ne reviendra pas
dans le Midi. La correspondance fourmille évidemment de détails sur les
recueils de poèmes de Ronsard et Charles d'Orléans, et sur les discussions avec
des éditeurs, menées souvent par l'intermédiaire du correspondant parisien. Le
lecteur n'ignorera rien non plus des difficultés rencontrées par Rouveyre pour
éditer ses souvenirs sur Apollinaire et des vers inédits de ce dernier, ce qui
donnera lieu à quelques démêlés avec Jacqueline Apollinaire, Louise de
Coligny-Chatillon et l'éditeur suisse Cailler. Finalement, un Apollinaire orné
de lithos paraîtra en 1952, qui faisait suite à un autre ouvrage de l'écrivain,
Repli – un titre qui sera longuement
discuté – paru en 1947 avec des lithos et des linogravures du peintre. C’est à
tort que l’on jugerait un peu longues les remarques des deux correspondants sur
leur santé respective, ou les multiples citations de Ronsard et Charles
d'Orléans, car toutes ces lettres font preuve d'une amitié profonde et
agrémentée d'un étonnant humour (« Moi comme nourri depuis ma jeunesse au sein
de Minerve, encore que je ne me rappelle plus bien si Minerve a jamais eu du
lait », écrit Rouveyre le 24 mai 1952). De leur côté, les spécialistes de
Léautaud trouveront de nombreux détails sur ses relations souvent houleuses
avec l'écrivain, qui était loin d'apprécier sa « curiosité de
cloporte ». Il arrive que les deux correspondants soient en désaccord sans
que leurs relations en soient altérées. Ainsi, à propos de l'exposition
Dubuffet de 1947, très appréciée par Matisse, son correspondant note au contraire :
« Aucune originalité vraie, trucage systématique […]. Je ne vois pas que
cela soit remarquable. » La plupart des lettres du peintre sont décorées
de fleurs, de figures ou de simples traits de crayon qui sont reproduits en
couleurs dans le volume. Ceux de Rouveyre, peu nombreux – il avait pratiquement
cessé de dessiner – sont souvent techniques, inclus dans le corps de la lettre
(par exemple la disposition de sa chambre). Ce volumineux ensemble est présenté
en deux parties : à droite le corps de la lettre, à gauche la description de
l'autographe, l'adresse (en général abrégée), les notes et la reproduction des
illustrations de Rouveyre. On eût aimé retrouver quelques détails biographiques
supplémentaires sur Jean Denoël, relation déjà ancienne de Rouveyre et qui
travaillait alors pour Gallimard (les papiers de Denöel, qui contenaient des
lettres de Rouveyre, ont été dispersés il y a quelques années), et surtout sur
Lydia Delectorskaya, omniprésente dans la correspondance : elle était
depuis 1936 ou 1937 aux cotés du peintre comme secrétaire-intendante, car il
vivait, ce qui n'est pas précisé, séparé de sa femme Amélie depuis 1940.
Signalons enfin quelques précisons : page 47, Miton était le chat de Marie
Dormoy ; page 216, il faut lire Marcel Alcanter de Brahm, poète né en 1868
et conservateur honoraire au musée Carnavalet ; page 307, il s'agit de
Léon Deffoux, spécialiste des Goncourt, de Zola, Huysmans, etc. ; page
594, le libraire Richard Anacréon, voisin de Rouveyre rue de Seine, organisait
dans ses vitrines des expositions consacrées à des écrivains ou peintres amis,
avec photos, manuscrits, dédicaces.
Maupassant.
Guy de Maupassant, Des Vers et autres
poèmes, présentation et notes d’Emmanuel Vincent, préface de Louis
Forestier (Publications de l’Université de Rouen, 2001, 474 p., 28 €). On ignore généralement que Maupassant a voulu être reconnu comme
poète. Certes, nombreux sont les écrivains qui ont écrit des vers pendant leur
adolescence, mais Maupassant a cru en son destin de poète jusqu'en 1880 (il
avait trente ans). Ainsi, il écrivait à un de ses amis en 1876 que l'une de ses
pièces de vers allait lui donner « la réputation des plus grands poètes » ! On est tellement persuadé que
Flaubert a mis Maupassant sur le chemin de la prose qu'on oublie de remarquer
que, dans une lettre fameuse datant de 1878 où le maître exhorte son disciple à
travailler, il lui dit : « Vous êtes né pour faire des vers, faites-en !
[…] De 5 heures du soir à 10 heures du matin tout votre temps peut-être
consacré à la muse, laquelle est encore la meilleure garce. » On observe
donc que seulement deux ans avant sa mort, c'est bien au poète Maupassant que Flaubert s'adresse. Maupassant va éditer chez
Charpentier, grâce aux recommandations de Flaubert, un volume intitulé Des Vers, et, pendant un bref moment, il
croit que sa nouvelle Boule de suif
sera utile pour le lancement de son recueil de poésies. Mais le succès
retentissant de Boule de Suif
transforme le destin de l'écrivain, qui abandonne la poésie en cette année 1880
pour se consacrer à des contes, des nouvelles et des chroniques. José-Maria de
Heredia a confié en 1900, à propos du recueil Des Vers‚ que « ce sont en effet des vers, d'excellents vers
que ceux d'Au bord de l'eau et de Venus
rustique, d'une allure aisée, construits solidement et exactement rimés ;
mais ce ne sont point des vers de poète. » Ce jugement, qui peut paraître
sévère, est celui que Maupassant lui-même aurait porté sur sa production
poétique, on n'en peut douter si l'on observe que, quelques mois seulement
après la publication de Des Vers‚ il
écrit en novembre 1880 une chronique révélatrice sur l'état d'esprit du
Maupassant poète à la fin de cette année. Ladite chronique s'intitule L'Inventeur du mot Nihilisme‚ dans
laquelle Maupassant raconte les débuts de Tourgueniev. Et voilà ce qu'il dit de
l'écrivain russe : « Se croyant poète, comme tous les romanciers qui
débutent, il avait fait quelques vers, publiés sans grands succès. » Puis
il explique que l'écrivain vit soudain son destin changé par une revue qui lui
avait commandé une nouvelle en prose et qui obtint, à sa parution, un succès
rapide et imprévu qui encouragea le Russe à poursuivre une série de courtes
études. Le parallélisme des deux écrivains devient alors d'autant plus frappant
que Maupassant indique que l'originalité de l'écrivain apparaît surtout dans
les courtes nouvelles où « il sait composer en quelques pages une œuvre
absolue ». N'est-il pas étrange que Maupassant donne à ce moment-là, à
travers Tourgueniev, une image exacte de son propre cas d'écrivain, Et ne
serait-on pas enclin à penser que, ne se croyant plus poète, il s'oriente dès
lors vers les courtes nouvelles en prose ? Mais le fait que Maupassant ait
renié ses poèmes n'indique pas nécessairement qu'ils soient sans intérêt
(songeons, toutes proportions gardées, à Rimbaud !). On conçoit alors qu'il
était du plus grand intérêt de relire les poèmes de Maupassant qui se
trouvaient disséminés dans des ouvrages peu accessibles. Or l'œuvre poétique de
Maupassant vient de bénéficier pour la première fois d'une édition critique
complète, avec notices et variantes, sous le titre Des vers et autres poèmes, réalisée sous l'impulsion d'Yvan
Leclerc, qui dirige la collection Maupassant. Les éditions critiques de l'œuvre
de Maupassant ne concernaient que les contes et nouvelles, et les romans.
L'édition d’Emmanuel Vincent, très soignée, est la plus complète qui se puisse
trouver actuellement. Elle représente un progrès considérable par rapport aux
volumes dont nous disposions. Ainsi le recueil de l'édition du Cercle du
Bibliophile se voit augmenté de trente-quatre poèmes, dont les pièces
érotiques. Emmanuel Vincent ne s'est pas contenté de regrouper les poèmes
disséminés dans divers ouvrages, il apporte aussi des inédits : quatre poèmes
et autant de fragments. L'appareil critique est volumineux, la recherche du
meilleur texte possible est toujours effectuée et apporte d'heureuses améliorations.
De nombreuses variantes sont citées, des remarques précieuses viennent de
l'exemplaire de Des Vers annoté par
Flaubert et jamais exploité encore. Quelques manuscrits de poèmes sont
reproduits. Une annexe donne d'intéressants documents, difficiles d'accès. Une
préface de Louis Forestier pose les questions essentielles sur l'importance de
la poésie. Ainsi l'éditeur de Maupassant dans la Pléiade écrit : « La
veine poétique de Maupassant disparaît-elle totalement en 1880 quand paraissent
presque simultanément Des Vers‚ et Boule de suif, comme si le succès de ce genre-ci scellait le déclin de
celui-là ? » Et il ajoute que l'abandon de la poésie n'a pas pour
seule raison le manque de succès‚ mais « parce que sa poétique n'allait
trouver à s'exprimer pleinement que dans la prose ». Idée intéressante. Le
seul reproche que l'on pourrait adresser à Emmanuel Vincent est qu'il nous
laisse parfois sur notre faim. Ainsi écrit-il à propos de Mallarmé (année 1875)
: « On sait qu'il [Maupassant] a fréquenté pendant un temps ses “jeudis”‚
au 87 rue de Rome. » En dehors de la coquille « jeudis » qui
doit être corrigée en « mardis », on aurait aimé plus de détails sur
les rencontres Mallarmé-Maupassant de la rue de Rome, qu'aucun biographe des
deux écrivains n'a mentionnées, semble-t-il. Mais il est vrai que le but de
l'ouvrage est surtout de donner l'ensemble des textes avec un appareil critique
satisfaisant, et cet objectif est pleinement atteint.
Périodisation. Le Temps des lettres :
quelles périodisations pour l’histoire de la littérature française du XXe
siècle, sous la direction de Michèle Touret et Francine Dugast-Portes
(Presses universitaires de Rennes, 2001, 250 p., 19 €). Une interrogation sur la temporalité de
la littérature qui signe l’engagement des études littéraires dans l’enquête
historique : on a effectivement toutes les chances de faire avancer la
question en reconsidérant les découpages reconduits par trop de chronologies
littéraires prêtes à consommer. Deux études présentent d’abord les
périodisations établies dans d’autres domaines ; Jacqueline Sainclivier
montre qu’en Histoire on est passé d’un découpage en fonction des deux guerres,
qui met l’accent sur le politique, le temps court, la rupture, à une insistance
sur le temps long, la continuité, les mouvements de fond ; Pierre Brunel
propose une comparaison avec la périodisation de la musique. Puis un ensemble
de points théoriques sur les modalités de la périodisation. Emmanuel Bouju
synthétise à peu près toutes les difficultés que l’on retrouvera dans le
volume ; il tire la leçon du paradoxe de Zénon : diviser le mouvement
ne peut pas rendre compte du mouvement (Michel de Certeau a lui aussi souligné
dans le travail historique une fascination pour la coupure) ; il précise
la double historicité de l’œuvre littéraire, et distingue deux types de
périodisations, objets d’un consensus dans tout le volume : une
périodisation endogène, qui revient souvent à une histoire des chefs-d’œuvre
ou, au mieux, de leur réception ; une périodisation exogène, imposant à la
chose littéraire les découpages d’une autre mesure du temps, arbitraire mais
heuristique : le siècle, la décennie, la génération. Il souligne enfin un
ensemble de phénomènes qui contraignent la périodisation, dont il convient de
prendre acte (le volume montrera toute la difficulté à en faire quelque
chose) : un principe d’axiologie, qui fait de la périodisation un acte de
réception comme un autre ; un principe de téléologie ; un principe
d’immobilisation ; un principe d’unification du devenir littéraire, devant
lequel il propose d’emprunter à Ricoeur la notion de « tuilage »,
pour voir dans le temps littéraire la succession de devenirs multiples. Yves Baudelle,
à la suite de Jauss, prend le parti des coupes synchroniques et propose une
série de critères, du rapport à l’histoire aux dominantes thématiques en
passant par l’horizon d’attente et les modèles esthétiques du moment ; ces
coupes renseignent surtout sur la superposition des œuvres retenues par la
postérité et des best-sellers de l’époque. Bruno Blanckeman cherche à repérer
des pôles plutôt que des bornes, et comme l’histoire générale invite à gommer
l’effet de rupture de la guerre. Henri Béhar présente les réalisations de la
Banque de données d’Histoire littéraire de Paris-III, vaste entreprise
quantitative ; l’établissement des critères en est passionnant :
événements, œuvres, auteurs, mouvements, générations, genres, thème ; chacune
de ces lignes de partage demanderait examen. Guy Larroux et Charlotte Andrieux
introduisent l’histoire de la critique et de la linguistique. Anne-Rachel
Hermetet examine comment l’idée de littérature française contemporaine a été
élaborée en Italie, entre classements officiels et discours militant.
Jean-François Massol, dans une lecture de manuels scolaires récents, formule ce
qui est peut-être le nœud du volume, en montrant que le retour d’un souci du
contexte ne pousse pas pour autant les auteurs de manuels à considérer
l’inscription historique des textes comme un élément de leur
signification ; l’histoire reste en l’air, non pas évacuée, mais
pire : inoffensive, sans pertinence. Suivent un ensemble d’examens qui
disent toute la difficulté d’une entreprise diachronique : la minutie de
la spéculation a quelque chose d’intimidant, et quand il faut se lancer dans
une proposition de périodisation, il est difficile de prendre véritablement
acte des problèmes théoriques. Un ensemble d’études sur la poésie (Christine
Dupouy, Jean-Pierre Zubiate, Anne Malaprade, Stéphane Bikialo) convergent
autour de l’idée forte d’une bascule néo-lyrique de l’écriture poétique, mais
pas sur sa datation : l’intérêt devient plus d’avoir produit une catégorie
critique ou un outil de lecture qu’une histoire. Jean-Pierre Zubiate souligne
d’ailleurs combien les lectures textualistes de la poésie ont fait de son
histoire une suite de réalisations de la modernité en acte, hors de tout
rapport au siècle. Plusieurs lieux chronologiques permettent ensuite d’examiner
le déroulement du XXe siècle littéraire par coups de sondes :
la Première Guerre, 1930 (Jacques Poirier), le tournant du siècle (Jean-Yves
Debreuille), l’existence de courants (Bruno Curatolo sur le roman noir). Marc
Bernard se demande quand commence le XXe siècle et désigne dans le
siècle une erreur fertile mais aussi un élément de la représentation du présent
littéraire ; l’informatique (la BDHL en l’occurrence) permet de substituer
la chronologie à la périodisation, et de mettre en évidence des lacunes (la
négligence dont souffrent les auteurs à cheval sur deux siècles, le remodelage
d’une « naissance littéraire ») : on fait au mieux l’histoire de
l’histoire littéraire, de son système de valeurs. Une réflexion précieuse de
Michèle Touret prend acte de ce que la périodisation a d’abord pour fonction de
rendre les faits pensables ; elle se demande si la Première Guerre
constitue une période ou une rupture, montre qu’une certaine représentation du
littéraire et de sa valeur, survalorisant les ruptures esthétiques, empêche de
considérer ce moment homogène d’une littérature de témoignage comme une
période, et s’inscrit dans la suite d’E. Bury qui proposait de déterminer des
frontières polémiques dans l’histoire littéraire, pour faire quelque chose comme
un méta-récit des enjeux du littéraire. Le contemporain est l’objet des
derniers articles, qui créent à nouveau des repères de lecture à l’intérieur
d’un corpus, anticipant parfois les sélections de la postérité : M.
Dambre, sur les années 50 ; Dominique Denès et Didier Alexandre sur
l’institution et la datation du Nouveau Roman ; Marc Gontard sur le
post-modernisme ; Jacqueline Bernard et Anne Cousseau sur le roman
contemporain ; Dominique Viart sur l’esthétique contemporaine. C’est une
tentation de beaucoup d’études que de proposer avec l’idée de périodisation des
principes herméneutiques, une géographie opératoire, un partage des eaux
critiques plutôt qu’un rapport au temps. Scrupuleuse, ouverte, inventive, la
réflexion tient en suspens une partie de la difficulté. Comme s’il fallait
choisir qui, de la considération réelle de l’histoire, ou de l’exactitude
théorique, peut un moment rester « en l’air » pour qu’on puisse dire
quelque chose des œuvres.
Zola. Henri
Mitterand, Zola. L’Homme de Germinal (1871-1893),
tome II (Fayard, 2001, 1192 p., 42 €).
Le premier tome de cette monumentale biographie de Zola avait paru trop tôt
(1999) pour que nous puissions en rendre compte ici, à notre grand regret car
on aurait aimé pouvoir dire tout le bien que l’on pensait de ce magnifique
exercice biographique, en particulier pour les éclairages qu’il donnait sur la
formation esthétique du jeune Zola, et pour certaines pages brillantes
utilisant comme une interface graphique une toile de Manet pour distribuer les
éclairages sur tel ou tel aspect de la vie de Zola : une biographie
intellectuelle, à la fois érudite et de lecture toujours stimulante,
accompagnée d’une iconographie soignée. Était-il possible de maintenir ce cap
en abordant les grands massifs de l’œuvre zolienne ? L’écueil était
double, puisqu’il fallait non seulement apporter du neuf sur une période plutôt
bien connue de la vie de Zola, mais aussi renouveler d’une façon ou d’une autre
le regard d’Henri Mitterand lui-même, dont l’œuvre zolienne est bien connue de
tous. Le pari est tenu, à peu de choses près. Si l’on retrouve dans le deuxième
tome un format, une méthode, une maîtrise des sources inégalable, qui ne
déparent en rien la somme que constituera l’ensemble des trois volumes, le
lecteur un tant soit peu informé sera parfois agacé de retrouver des
développements connus, puisqu’ils proviennent parfois tels quels des notices de
l’édition Pléiade des Rougon-Macquart.
On peut comprendre qu’Henri Mitterand ait considéré que le grand public ne
connaissait pas ces textes ; en revanche, on ne peut croire qu’il n’ait
depuis cette époque rien changé à sa perception de Zola, que la somme critique
qu’il a élaborée depuis n’ait rien apporté à sa pensée initiale. On regrettera
encore – question de tempérament sans doute – qu’à l’instar de Zola, il sache
mal se défendre parfois des tentations du sentimental.
On reste gêné par les déclarations enflammées relatives à Jeanne Rozerot,
bombardée plus belle femme de son siècle, et associée de façon bien indiscrète
aux descriptions glorieuses du corps de Clotilde Rougon dans Le Docteur Pascal. Voilà pour les
réserves, somme toute mineures. Il serait absurde d’y voir matière à invalider
l’apport de ce volume richement illustré qui devrait pouvoir passionner les
néophytes, tout en fournissant une somme de référence aux chercheurs, et ce
n’est pas rien que de réunir cet éventail de lecteurs. Biographie intellectuelle,
sentimentale, histoire de la création (et de sa réception critique) mais qui
n’ignore rien de la dimension matérielle de la vie – que ce soit son cadre, ses
contraintes, ses aspects strictement comptables – cet Homme de Germinal est un modèle du genre. Ajoutons que la force
d’Henri Mitterand réside dans la variation des sources, l’utilisation fréquente
des souvenirs, mémoires, qui permettent classiquement de donner de la chair à
un récit, mais également de restituer l’effet produit par Zola sur ceux qui
l’ont approché. Il y insiste fréquemment, les ragots de Goncourt sont à prendre
avec moult précautions ; mais s’ils ne nous apprennent guère sur un Zola « authentique »
de toute façon inaccessible, ils nous permettent de recomposer en creux, par
une méthode quasi échographique, le personnage à partir des sentiments qu’il a
inspirés à son confrère. C’est cette saisie oblique de la personne par ses
reflets qui empêche la masse des faits, des contextualisations, des exposés
historiques, d’étouffer l’homme Émile Zola, et qui préserve dans ce monument
d’érudition un espace d’ambiguïté, d’irréductible non-coïncidence à soi-même
qui est la vie même. On attend avec curiosité autant qu’impatience le troisième
et dernier volume.
Notes de lecture
Adaptations. Hervé Monnanteuil, La Fabrique de rêves (Les Cahiers du
Vivarais, 2002, 226 p., 18,50 €).
Un essai qui prend des allures de pamphlet et se propose de montrer l'indigence
et la lourdeur d'adaptations de certains romans au cinéma ou à la télévision.
Rares sont les metteurs en scène et les scénaristes qui se sauvent. Une place
d'honneur est naturellement réservée à Didier Decoin, dont, entre autres,
l'adaptation du Comte de Monte-Cristo nous
vaut des pages extrêmement sévères. Il est vrai que cette pièce montée est
tellement lamentable que l'auteur avait beau jeu et qu'on ne peut que le suivre
lorsqu'il suggère que les éditeurs qui ressortent en format de poche le roman
de Dumas, « pourraient mettre du beurre dans leurs épinards s'ils
s'avisaient de publier également le scénario, ainsi intitulé : “Didier Decoin /
Le comte de Monte-Cristo / avec la
collaboration d'Alexandre Dumas”. » Cette exécution se termine par un trait
assez drôle : « Puisque M. Decoin semble infatigable, nous lui suggérerions
d'adapter à présent les Mémoires de
guerre de De Gaulle, avec Depardieu dans le rôle-titre, à moins qu'il ne
préfère réserver à celui-ci Le Grand
Meaulnes, un Meaulnes qui serait, pour changer un peu et faire rêver les
concierges, l'amant de la femme d'un ministre. »
Amazone.
Natalie Barney, Toujours vôtre d’amitié
tendre. Lettres à Jean Chalon 1963-1969 (Fayard, 2002, 191 p., 98,40 €). Jean-Claude Brialy n’a pas été le seul
à cultiver l’amitié de très vieilles dames. Il avait un rival en Jean Chalon –
savez ? le chroniqueur du Figaro, le
biographe de ces chères – auquel
Natalie Barney, l’Amazone de Remy-la-science, accorda la grâce de quelques
papotages autour d’un thé et celle d’une correspondance pleine d’affèteries que
même une lectrice de Christine Arnothy n’oserait plus et dont quelques passages
bien choisis sont publiés en volume. L’annotation de cette correspondance a été
assurée par son destinataire et l’intérêt littéraire de ces notes vaut son
pesant d’huile d’arachide : « à cause de mes échecs répétés au permis
de conduire, j’y avais renoncé » – « un lièvre tué par mon beau-frère
et que Natalie avait chargé Berthe de faire cuire » – « un
remarquable thé que j’avais apprécié lors d’un trop bref séjour à Grandson cet
été-là ». Ma chère !
Aragon. Daniel
Bougnoux, Le Vocabulaire d’Aragon (Ellipses,
2002, 95 p., s.p.m.). Le caractère décevant de ce petit ouvrage tient plus au
modèle éditorial imposé qu’aux analyses de Daniel Bougnoux elles-mêmes :
parcourir en quatre-vingt quinze pages l’œuvre d’un auteur à l’aide d’une
trentaine de mots ne permet ni d’être pédagogique – les limites de l’exercice
poussent au survol, à la référence entendue et à l’effet de style –, ni
d’apporter réellement à la recherche – le modèle du dictionnaire n’est qu’une
fausse bonne idée : les analyses sont fragmentées et ne permettent aucune
conceptualisation suivie et cohérente. Daniel Bougnoux réussit pourtant à
donner une bonne synthèse de termes aussi essentiels que
« Croyance », « Double » ou « Roman », et
développe une réflexion très intéressante sur les mots « Aimer »,
« Famille » ou « Critique de l’individualisme ». On sera
plus réservé sur le sort réservé à « Communisme » (pourquoi pas
plutôt « Stalinisme » ?) : après avoir reconnu qu’Aragon,
entraîné par l’idéologie, avait écrit des pages navrantes, le critique avance
la traditionnelle parade : « Mais que représentent celles-ci, à
l’échelle de son œuvre ? » On voit mal pourquoi la valeur littéraire
des textes d’Aragon empêcherait d’aborder de front un point aussi essentiel.
Asie. France-Asie. Un siècle d’échanges
littéraires, textes réunis et présentés par Muriel Détrie (Libraire-Éditeur You Feng, 2001, 406
p., s.p.m.). Dédié à Étiemble, décédé depuis, cette collection de vingt-huit
études sur les échanges littéraires entre littérature française et littératures
asiatiques, est issue de journées organisées par Jean Bessière et Pierre
Brunel. Passeur entre les deux mondes, You Feng a eu l’excellente initiative de
les éditer en les faisant imprimer en Corée, avec l’aide de divers sponsors. Les plats servis sont copieux
et variés, et d’un excellent rapport qualité-prix. Une première partie explore
quatre champs : 1) les problèmes de traduction, d’édition et de critique,
avec la traduction des romans populaires japonais, des œuvres dramatiques de la
même langue en français et en anglais, et des contes chinois de Pu Songling (Muriel
Détrie) ; 2) la réception de la littérature chinoise, du roman japonais
(excellente mise en perspective de Georges Gottlieb) et de littératures plus
récemment introduites : littérature coréenne et d’Asie du Sud-Est (Gérard
Voisset) ; 3) les figures singulières comme Mishima (hypertrophiée par
rapport à sa culture d’origine), Natsume Sôseki, le poète japonais Ôoka Mokoto,
ou le poète chinois Ai Quing, et les écrivains chinois contemporains À Cheng et
Gao Xingjian ; 4) l’édition et la réception de la littérature française en
Asie : en Thaïlande, à Taïwan, en Chine (telle que reflétée dans la Critique des littératures étrangères) et
au Tibet. La seconde partie, « Intertextualité, réécriture,
représentation », examine les rapports des écrivains asiatiques face à
littérature française : intertextualité et réécriture de la littérature
française en Chine (Zhang Yinde), regards d’écrivains chinois sur la
littérature française du XXe siècle (Annie Curien), ainsi que le cas
d’Ôe Kensaburô entre Rabelais et Céline, Sartre et Camus. Les rapports dans le
sens inverse font suite : les romans et nouvelles de l’écrivain
réunionnais Marius-Ary Leblond et sa réécriture des mythes indiens (J.C.C.
Marimoutou), Queneau et le papillon de Zhuangzi (Yvan Daniel), Pascal Quignard
et son rapport de fascination et de prédation envers les littératures
asiatiques, et telle pièce à la mode du Théâtre du Soleil. La troisième
partie est consacrée aux « images croisées » : les
allers-retours Inde-Occident, la mécompréhension du philosophe japonais Kuki
Shüzô par Heidegger, les images de la Chine traditionnelle ou révolutionnaire
chez les petits Français, et, last but
not least, la littérature japonaise pour enfants introduite dans la France
d’aujourd’hui. Certains essais sont parfois arides, ou embrassent de trop loin
leurs domaines d’élection. Mais tel quel, ce recueil d’études, avec ses
bibliographies, sera un ouvrage de référence en littérature comparée, et il
concerne un continent littéraire d’avenir.
Béguin. De l’Amitié. Hommage à Albert Béguin
(1901-1957), textes réunis par Martine Noirjean de Ceuninck (Droz et
Université de Neuchâtel, 2001, 281 p., s.p.m.). Quinze études très diverses
tracent un portrait du critique suisse, en s’appuyant essentiellement sur le
Fonds Albert Béguin de la Bibliothèque de la Chaux de Fonds, sa ville natale.
L’ensemble constitue le portrait d’un homme remarquable, à l’activité
débordante : directeur de revues (dont les Cahiers du Rhône et Esprit),
germaniste de haut rang, éditeur, essayiste et professeur. Particulièrement
instructive est la contribution de Cyrille Gigandet sur les rapports d’Albert
Béguin avec un Gaston Gallimard éternellement fuyant ; au même moment, les
jeunes éditions du Seuil savent au contraire l’accueillir, et c’est là qu’il
accomplit un grand travail comme directeur de collections, aussi bien que dans
les colonnes d’Esprit. L’ensemble du
volume offre un intérêt constant ; les documents concernent Aragon,
Benjamin Fondane, Jean Cayrol, Ramuz, etc., mais le plus surprenant est la
correspondance avec Francis Poulenc. Elle montre Béguin, exécuteur
testamentaire de Bernanos, épaulant le compositeur dans la difficile genèse de Dialogues des Carmélites. Il meurt un
mois avant la première parisienne de l’opéra, à 56 ans.
Bestiaire.
Chiens et chats littéraires, édité
par Sibylle Birrer, Annetta Ganzoni, Marie-Thérèse Lathion et Ulrich Weber (Archives littéraires suisses, Éditions
Zoé, 2002, 343 p., 35 €).
Beau et fort volume où les meilleurs compagnons de l’homme – après les livres –
sont à l’honneur. Entre les Chats de
Baudelaire et les chiens de D’Annunzio, des essais signés Jean Starobinski,
Gérard Macé, Francis Cheneval, Jacques Chessex, etc., dans cet album concocté
au pays des coucous. Intéressante étude de Sibylle Birrer sur « La
tradition littéraire des dialogues de chiens », et extraordinaire
photographie de Borges avec chat blanc sur canapé. Ouah ! Pas
d’accord ? Miaou.
Biographie. La
Biographie. Modes et méthodes, actes du deuxième colloque international Guy
de Pourtalès, université de Bâle, 12-14 février 1998, textes réunis par Robert
Kopp (Champion, 2001, 416 p., 51,83 €).
Comme tous les volumes d’actes de colloque, cette livraison des Cahiers Guy de
Pourtalès est un ensemble composite, où le meilleur côtoie le pire. On
retiendra de cet épais volume une contribution bien documentée de Daniel
Madelénat sur les choix des biographes vers 1918 (Strachey, Maurois) et 1998
(Gallo, Dosse), une analyse par Luc Fraisse des contradictions de Proust
concernant la méthode de Sainte-Beuve, des réflexions pertinentes sur le statut
de l’autobiographie dans l’œuvre de Flavius Josèphe par Anne Bielman et Eric Le
Berre ; par ailleurs, une bonne demi-douzaine d’articles évoquent ou
prolongent les travaux de Guy de Pourtalès sur Louis II de Bavière, Nietzsche
et les musiciens.
Blanc.
Louis Blanc, Lettres d’Angleterre
(1861-1865), choisies, commentées et annotées par Gilbert Bonifas et
Martine Faraut (L’Harmattan, 2001, 432 p., 33,55 €).
« Dans le cadre de cet ouvrage qui n’a pas prétention à être une édition
savante, il n’a évidemment pas été possible de passer plus de 350 lettres en
revue. On a dû se contenter de coups de sonde effectués à des périodes
différentes. » Beau boulot, néanmoins, même si un peu sapé, comme les auteurs
l’ont tardivement découvert, par la mise en ligne de l’intégrale sur le site
Internet de la BnF. On regrettera seulement de ne pas en apprendre un peu plus
sur le parcours de ce militant socialiste de la première heure, qui se fit
remarquer dès 1839 par une brochure avant-gardiste sur l’Organisation du travail, se vit condamné comme factieux avant même
le coup d’État de 1851 et n’échappa à la déportation qu’en choisissant l’exil.
Nos commentateurs, professeurs de civilisation britannique à l’Université de
Nice, se sont naturellement attachés à l’image que donne de l’Angleterre
victorienne notre journaliste, vingt-deux ans exilé et devenu correspondant du Temps à Londres, mais ils se contentent
de conseils de lecture pour qui voudrait en savoir plus sur la place de Blanc
dans le socialisme français, sur la situation des divers proscrits au
Royaume-Uni et les querelles qui les divisèrent pendant toute cette deuxième
moitié du XIXe siècle. Pourquoi Blanc ne fut-il pas de la Première
Internationale ? « Bien qu’invité [...], il n’y assista pas », c’est tout
ce que vous apprendrez. Marx n’a droit qu’à quatre petites occurrences, sans
références précises. Bon, des historiens qui n’ont pas voulu se frotter à
l’idéologie, mais ça équilibre avec ceux qui se mêlent d’idéologie au mépris de
l’histoire.
Blanchot. Christophe Bident, Maurice Blanchot, partenaire invisible, essai biographique (Champ
Vallon, 2001, 635 p., 32 €).
Il y a une immense gageure à vouloir appliquer le modèle de la biographie au
penseur et à l’écrivain qui a remis en cause de la manière la plus radicale les
fondements même de ce type d’approche : comment raconter la vie de celui
qui a théorisé la disparition de l’auteur dans l’acte d’écriture ?
Christophe Bident opère ce va-et-vient continuel et subtil entre information
biographique, commentaire des textes publiés et essai théorique, montrant à
plusieurs reprises que Blanchot autorise ce qu’il nomme « un certain mode
de reconnaissance du biographique » (il faut lire à ce sujet l’analyse des
chroniques littéraires données au Journal
des débats pendant la Guerre, notamment au sujet de la critique de Mallarmé
par Henri Mondor : on y découvre un Blanchot plus complexe que ce à quoi on le
réduit habituellement). Bien que difficile, la lecture de l’ouvrage de
Christophe Bident convainc très rapidement de la nécessité d’un tel
travail : à plusieurs moments, Blanchot se situe au cœur de ce qu’il
advient au XXe siècle, depuis les luttes des années 30 où il
s’engage quotidiennement par son activité de journaliste dans les milieux
d’extrême-droite, la guerre et l’immédiate après-guerre qui représentent des
périodes d’intense réflexion théorique et politique, mais aussi les luttes
idéologiques des années 60 auxquelles il prend part ponctuellement, mais
toujours avec une grande autorité. Blanchot est l’homme du « faux
pas », qui a commis des faux pas, en a pensé les conditions de possibilité
et les implications, mais qui a porté une œuvre dont la cohésion et l’unité
sont frappantes : dès le départ, il y a la rencontre avec Lévinas, et tout
au long de sa vie, une application à tenir les exigences de l’amitié avec des
hommes comme Antelme, Mascolo, Laporte ou Derrida. Le parcours du siècle de
Blanchot que propose l’essai biographique de Christophe Bident ouvre sur une
pensée continuellement en prise avec les événements et pourtant comme en
retrait, se creusant, se complexifiant sans cesse. On peut regretter une
certaine tendance à l’encensement, qui conduit l’auteur à ne pas prendre assez
de distance avec une pensée qu’il répète parfois jusque dans son style
littéraire très hermétique, et à trop insister, comme pour compenser
l’impression d’élitisme qui obère son œuvre, sur l’importance de Blanchot.
Bloy. Léon Bloy, Les Funérailles du Naturalisme, préface de Pierre Glaudes (Les
Belles Lettres, 2001,180 p., 20 €).
En novembre 2000 apparaissait dans une vente publique le manuscrit présumé
disparu des conférences données par Léon Bloy lors de son équipée danoise de
1891, dont seuls la séance préliminaire et le texte consacré à Zola nous
étaient connus. Il revenait à Pierre Glaudes, éditeur du Journal, de présenter ces textes aussi séduisants que puissants,
destinés à éclairer les Danois sur l’état véritable des Lettres françaises, sur
la « supercherie naturaliste » (qui avait ses adeptes au pays de
Jeanne Molbech), sur les gloires véritables qu’il convenait de révérer,
Baudelaire, Barbey, Villiers, Verlaine, ici abusivement regroupés en un groupe
spiritualiste dont Bloy aurait été le héraut. En face, le titan Zola,
« porte-globe », échappe presque à la diatribe bloyenne, par son
originalité et sa force créatrice, dont sont pitoyablement dépourvus les
membres de l’Etat-Major du Naturalisme (Goncourt, Daudet, Maupassant), perdus
en outre par la grande faute de Flaubert, l’idolâtrie de la lettre, la passion
de la phrase. On le voit, tout n’est pas neuf dans ce recueil : vite lassé
d’une entreprise sans doute moins victorieuse qu’il ne l’avait escompté, Bloy a
volontiers pillé ses propres articles voire ceux de Barbey (préhistoire du
copier-coller) ce qui n’ôte rien à l’intérêt de l’ensemble, dont Pierre Glaudes
souligne nettement les enjeux dans le parcours esthétique d’un Bloy qui
cherche, sans toujours éviter les incohérences, à affirmer son jugement en
s’affranchissant de l’influence de ses deux mentors, Barbey et Huysmans.
BnF. La
Bibliothèque nationale de France : collections, services, publics, sous
la direction de Daniel Renoult et Jacqueline Melet-Sanson (Electre-Cercle de la librairie, 2001, 240 p., 35 €). Ouvrage sur les fonctions et missions
de la B.n.F. cherchant à conjurer les controverses orchestrées par les médias
depuis l'ouverture du site Tolbiac. En dépit de renseignements utiles sur
l'ensemble des départements et de leurs collections (Tolbiac, Richelieu,
Arsenal, Arts du Spectacle, Sciences et techniques et Audiovisuel, nouvellement
créé), et du passage en revue des expositions, conférences, colloques et site
Web, il ne semble pas que cet ouvrage, d'un prix exorbitant, soit d'une réelle
utilité au lecteur novice en quête de guide, a fortiori au chercheur aguerri.
Camus. Jean-Jacques Brochier, Albert Camus, philosophe pour classes
terminales (La Différence, 2001, 142 p., 10,52 €). Pourquoi rééditer, trente ans après, un pamphlet censé par principe
être dicté par les circonstances et appelé, avec la fuite du temps, à perdre de
sa virulence originelle ? Eh bien, c’est qu’il s’agit plus que d’un simple
pamphlet, mais d’une demande tôt formulée de procès en révision, et que le fil
du temps, loin d’infirmer, tend plutôt, les redoutables manuels de littérature
aidant, à justifier. Camus avait accepté le prix Nobel de littérature en 1957.
Sartre, lui, le refusera, en 1964. L’argument de départ peut sembler mince,
mais c’est, comme on dit, l’arbre qui cache la forêt, ou la partie visible de
l’iceberg. Où est en effet passé le journaliste d’Alger républicain, qui,
en 1938-1939, semblait dénoncer l’exploitation coloniale, quand, en 1955, éclate
la guerre que le gouvernement français va, pour toute sa durée, refuser de
nommer comme telle ? Camus est tombé entre temps dans le plus pur
confusionnisme idéologique, mettant sur le même plan Sade, Marx, Staline,
Mussolini et Hitler (confusionnisme que l’on retrouve chez d’autres
aujourd’hui, qui parlent tout uniment de « totalitarisme »,
banalisant du même coup les régimes néo-fascistes). Personne ne lui a par
ailleurs demandé de se faire philosophe, mais voilà qu’il entend aussi se faire
le chantre, contre l’« existentialisme », de ce qu’on a appelé la
« philosophie de l’absurde ». Camus était effectivement plus facile à
lire que Kierkegaard ou Heidegger, d’autant qu’à l’époque ils n’étaient encore
que très partiellement traduits. Or non seulement cet « absurde » n’a
rien à voir avec le père Ubu, mais l’on découvre rapidement que, loin
d’encourager en retour à la révolte, il en fait plutôt un épouvantail : il ne
se penche sur elle que pour mieux l’étouffer. Le « philosophe » mal
armé devient un pur moraliste coupé du monde, et l’on ne s’étonnera pas de le
voir préférer « sa mère à la Justice » (discours pour le Nobel en
1957). Non, Camus n’est ni Sartre ni même Gide. « S’il est intéressant
pour nous, conclut Jean-Jacques Brochier, c’est à condition de reléguer dans le
placard aux accessoires le pantin moraliste et toutes les œuvres qui tentent de
lui donner réalité. » Rappelons que Roger Caillois avait tôt et
ironiquement répondu à Camus : « Non, Sisyphe ne faisait pas un travail
inutile : il se faisait les muscles. »
Céline. Pol Vandromme, Céline (Pardès, Puiseaux, 2001, 125 p., 11,28 €). L’abondante critique célinienne, la
publication entre-temps de textes inédits ou introuvables dans les années 60
n’a pas découragé l’éditeur de cet opuscule de rééditer un texte de Pol
Vandromme millésimé 1963, sans qu’on n’y ait rien lu qui justifiât cet
engouement : des topos enthousiastes et approximatifs sur « le
réfractaire » (engagé volontaire quand même), « la mort »,
« les juifs », « la guerre », « le langage », en
une sorte de portrait-digest Céline-tel-qu’il-s’écrit. Malheureusement, avec un
écrivain aussi retors et manipulateur, il est bien dangereux de se laisser
aller à croire au discours des textes, et de se tailler un Céline dans les
formules de Voyage ou de Bagatelles. Ce genre de statue tombe
souvent de son piédestal sur le lecteur imprudent. Ce ne serait pas faire
injure pourtant à un des écrivains majeurs du siècle que de le considérer
toujours avec une lucide distance. Un mot en particulier à propos de la
laborieuse explication autour du mot juif,
mot qui ne signifierait rien chez Céline, à force d’extension à l’ensemble des
dégoûts ; l’auteur n’ignore sans doute pas que c’est là une ligne de force
de l’antisémitisme au moins au tournant du siècle, non plus qu’il ne peut
ignorer qu’un mot ne flotte pas, détaché, dans l’air des pures et impures
Idées : des personnes réelles ont payé le prix de telles élucubrations
autour de mots imprécis. Comme quoi, tout le monde peut se faire rattraper,
face à Céline, par la tentation du rachat.
Cendrars (I). Blaise Cendrars, Les Armoires chinoises (Fata morgana,
2001, 72 p., s.p.m.). Comme le rappelle Claude Leroy dans la présentation qu’il
propose à la fin de ce volume, Cendrars avait pour usage d’annoncer la parution
d’œuvres qui ne furent parfois pas même écrites, d’où l’incertitude qui pèse
sur l’existence de nombreux ouvrages, une incertitude entretenue par
l’apparition, au fil du temps, de textes à tort réputés imaginaires, soit que
leur publication eût été longuement retardée, soit qu’on trouvât tardivement
une « preuve » de leur édition (comme ce fut le cas pour la Légende de Novgorode, dont un
exemplaire fut découvert chez un libraire bulgare), soit enfin que le hasard
révélât un inédit parmi les archives de l’écrivain. Les Armoires chinoises entrent dans cette dernière catégorie, à
cette différence que nulle part Cendrars n’avait évoqué leur
existence… C’est à la surprise des spécialistes qu’un extrait en fut
retrouvé et publié en revue en 1963, avant d’être recueilli dans les Œuvres complètes. Mais on a encore
exhumé depuis d’autres éléments de ce texte : il forme aujourd’hui un bref
récit de trois chapitres, resté inachevé, et que cette nouvelle édition a voulu
rassembler. Et il se voit ici accompagné d’un choix d’extraits d’autres œuvres
de Cendrars relatifs à son bras perdu, car, singulièrement, ce texte tronqué
puis remembré parle d’amputation. Le manuscrit date de 1917 et, dans son
analyse, Claude Leroy invite à voir dans cette transposition âpre de la blessure
reçue en 1915 le moment où Cendrars renverse positivement la perte : non
seulement, comme Michaux dans Bras cassé,
il découvre en lui l’homme gauche, mais il se rend la privation
« opportune ». Enfermé dans une armoire chinoise par une
bienveillante vieille dame, un poète y voit ses mains tranchées ; il mange
« la confiture qui coule de ses bras mutilés » et sa réclusion
sanglante devient baptême et gestation : « recroquevillé, la tête en
bas, inondé, oint, accroché à un arbre de chair […] il se croyait encore dans
le ventre de sa mère ». Une seconde fois, celui qui avait forgé son
pseudonyme comme un hommage au phénix trouvait à renaître de ses cendres. Le
succès de ce long et douloureux processus, dont le texte offrirait les minutes,
se signalerait alors précisément par l’inachèvement de celui-ci, bûcher devenu
inutile et délaissé pour d’autres projets d’écriture, de nouveau possibles. À
mi-chemin du conte fantastique et du poème en prose, entre images violentes et
souvenirs d’enfance imaginaires, ces armoires, même suspendues, méritaient bien
d’être redonnées à ouvrir aux lecteurs de Cendrars : elles annoncent la
beauté horrible du bras arraché devenu lys rouge de sang de La Main coupée, qui ne paraîtra qu’en
1946. Et si l’on est d’abord dérouté par l’assemblage des différents éléments
du volume, il faut féliciter le commentateur d’avoir opté pour une postface,
préservant l’étrangeté et la force initiale de la première lecture avant d’en
proposer des clés fort convaincantes.
Cendrars (II). Blaise Cendrars, 1. Poésies complètes avec 41 poèmes inédits
; 2. L’Or suivi de Rhum et de L’Argent ; 3. Hollywood, la
Mecque du cinéma, suivi de L’ABC du
cinéma et de Une nuit dans la forêt (Denoël,
2001, 429, 358 et 231 p., 25, 22 et 20 €).
Les éditions Denoël ont entrepris la publication des œuvres complètes de
Cendras et confié l’entreprise à Claude Leroy, auteur de plusieurs monographies
consacrées à l’écrivain manchot. Les mêmes éditions avaient déjà publié, dans
les années 60, un ensemble de huit volumes d’œuvres complètes dépourvues de
tout appareil critique. Ce n’est pas le cas de la réédition actuelle, dont les
trois premiers volumes viennent de paraître. Le tome 1 contient l’œuvre
poétique : Cendrars l’avait déjà réunie pour la première fois en 1944. Le
présent volume est enrichi de nombreux poèmes inédits. L’éditeur a bien sûr
inclus La Légende de Novgorode, poème
publié à Moscou en 1909 sous le nom de Frédéric Sauser et que Cendrars, à
partir de Séquences (1913), a fait
figurer en tête de ses bibliographies. On douta fortement de la réalité de
cette plaquette mythique jusqu’à sa découverte en 1995, chez un bouquiniste de
Sofia, par un poète bulgare nommé Kirill Kadiiski. L’inventeur la publia en
fac-similé dans son pays, en même temps qu’une traduction bulgare du texte,
puis l’adressa à la fille du poète, laquelle fit traduire cette Légende en français, avec le fac-similé
de la plaquette russe. Le texte, qui contient de nombreuses allusions à l’œuvre
future de Cendrars, a posé à la critique un problème que Claude Leroy résume en
ces termes : « Que ce poème, si proche parfois du Transsibérien, puisse précéder les Séquences de trois ans pose une énigme
qui attend toujours son mot. » C’est aujourd’hui un secret de polichinelle
que la plus grande suspicion touche l’authenticité de cette plaquette désormais
conservée dans une collection privée suisse. Le collectionneur acceptera-t-il
un jour que son exemplaire soit soumis à une expertise matérielle ? Faute
de quoi, l’édition Fata Morgana de La
Légende de Novgorode finira par être rangée dans les bibliothèques à côté
de l’édition du Mercure de France d’une certaine Chasse spirituelle… Le deuxième volume de la réédition Denoël
contient L’Or, qui est sans doute le
roman le plus connu de Cendrars – paru pour la première fois en 1925, il fut
remanié par l’auteur en 1947 (c’est cette dernière version qui a été retenue)
–, ainsi que Rhum, qui porta
également le titre de La Vie secrète de
Jean Galmot, et L’Argent, roman
laissé inachevé. Quant au troisième volume, il contient trois textes sur le
cinéma présentés et annotés par Francis Vanoye.
Chardonne. Jacques Chardonne, Ce que je voulais vous dire aujourd’hui
(Grasset, Les Cahiers rouges, 2001, 184 p., 7,50 €). « Rien de plus
dangereux, pour un écrivain que ses lettres », écrivait Jacques Chardonne
à Paul Morand. Risque conscient et maîtrisé, couru au quotidien par l’auteur
des Destinées sentimentales à travers
des milliers de lettres, dont le choix présenté ici suggère le flux continu,
même si le parti pris de ne pas donner les lettres dans leur intégralité prive
du charme imprescriptible de la correspondance, cet affleurement et cet
effleurement de la « vie ordinaire ». Restent les saillies,
l’enthousiasme aigri d’un esprit vif sans cesse en éveil, où perce parfois une
forme de gentillesse bourrue, rétractile. Ces lettres à l’écriture bandée comme
un ressort sont le gueuloir
flaubertien de Chardonne, ogre insatiable de vie qui s’était fixé comme seule
règle de toujours « rester un vivant ».
Chateaubriand. Agnès Verlet, Les Vanités de
Chateaubriand (Droz, 2001, 368 p., 51,22 €). Cet essai provient-il
d'une thèse ? Si oui, la transformation a été réussie. Car l'érudition et
le sérieux sont présents, mais bien utilisés : Agnès Verlet livre une
réflexion qui éclaire le concept de Vanités, en particulier dans sa représentation
picturale, et enrichit la compréhension des Mémoires
d'Outre-Tombe, présentée comme une peinture de Vanités. On en sort
convaincu. Clair, bien écrit, intelligent, cet essai constitue une référence à
la croisée de la peinture et de la littérature, en liant texte et image,
métaphores et représentations picturales. Pourtant, il était ambitieux de
s'attaquer de front à deux grandes composantes de la culture européenne :
l'auteur s'en sort avec aisance en proposant des définitions de plus en plus
fouillées de « vanités », comme « rapport de l'homme au temps, à
la vie dans sa mortalité », en peinture comme en littérature, et en
revenant aux sources de ce qui constitue en définitive une « expérience
sensible », même si, à l'origine, celle-ci a été théorisée par les auteurs
antiques, la Bible, les peintres de la Contre-Réforme, puis renouvelée par
Chateaubriand.
Cinéaste. Noël Herpe, Le Film dans le texte : l’œuvre écrite de René Clair (J.-M.
Place, 2001, 258 p., 22 €).
L’auteur, enseignant en histoire du cinéma et en littérature française du XXe
siècle à l’Université de Chicago et collaborateur de Positif, est un exégète de René Clair. Avec à son actif la
codirection du collectif René Clair ou le
cinéma à la lettre (2000) et le numéro spécial consacré au cinéaste par la
revue 1895 (octobre 1998), il a
largement contribué à la réhabilitation de ce réalisateur étrangement absent de
l’histoire officielle. En effet, si Clair n’est pas victime d’une véritable
antipathie, à l’instar d’un Carné ou d’un Duvivier, il se voit malgré tout
distribué d’un emploi fantomatique, probablement dû, selon l’auteur, à son
« inspiration étrangère aux modes », à son « culte de la
personnalité impossible » et à sa « volonté persistante de se maintenir
en retrait derrière ses films ». Cette étude n’a pas pour autant été
motivée par cet oubli institutionnel. Elle prend sa source dans la constatation
d’une ambivalence entre l’écrit et l’écran chez Clair, dont la singularité
réside dans le fait qu’il la conçoive en termes dialectiques, sinon
conflictuels. Comme le remarque Noël Herpe, le cinéaste « balança
perpétuellement entre l’idée de cinéma comme langage autonome et la nostalgie
de la littérature comme divinité déchue ». L’auteur a choisi de s’intéresser
à ce qu’il nomme « l’œuvre parallèle », non pour réévaluer son œuvre
littéraire méconnue ni pour en proposer un inventaire, mais pour envisager le
« dialogue d’ombres » que ses écrits entretiennent avec ses films par
leur « statut de création en négatif ou d’architecture enfouie ».
C’est également pour l’auteur l’occasion de revenir sur la notion
d’« auteur de films » et sur celle de la légitimation du cinéma en
tant qu’égal de la littérature. L’ensemble s’organise en trois temps. Noël
Herpe reconstitue d’abord les étapes de la formation intellectuelle de Clair
selon différents axes tels que ses opinions de jeunesse, ses textes consacrés à
Paris et aux écrivains qui ont marqué son imaginaire, ses récits et poèmes
écrits autour de la guerre 14-18 ou encore ses premières chroniques pour L’Intransigeant au lendemain de la
guerre. Dans un deuxième temps, une partie des textes écrits par Clair pour le
cinéma sont envisagés, de « l’émotion lyrique des années 20 jusqu’à la
morgue académique des années 60 ». Alternent alors évocation chronologique
et perspective plus thématique. Il est intéressant de suivre la construction
cinéphile très cohérente d’une pensée qui envisage réellement le 7e
art comme un langage en soi et non comme un mimétisme littéraire ou théâtral.
L’auteur termine par la partie « De l’écrit à l’écran » dans laquelle
il montre notamment que ce n’est pas une théorie du cinéma qu’a développée
Clair, ni un système critique ou historique, mais une singulière poétique.
Cocteau. Jean
Cocteau à Montparnasse, ailleurs et après (Éditions des Cendres-Musée du
Montparnasse, 2001, 93 p., 20 €).
« Jean Cocteau n’était pas à proprement parler de Montparnasse comme
Kisling, Modigliani et tant d’autres, même s’il y fit de longues incursions.
[...] À la vérité, Cocteau était de partout. » Dans sa préface, Pierre
Bergé explique le titre du catalogue qui accompagne l’exposition qui s’est
tenue du 6 novembre 2001 au 3 février 2002 au Musée Montparnasse. Ce musée,
ouvert il y a quelques années seulement, est réparti sur plusieurs ateliers au
fond d’une allée presque champêtre sise au pied de la Tour Montparnasse,
laquelle ne jetait pas encore son ombre sur le quartier lorsque Cocteau venait
y rencontrer ses amis. Le jeune poète adulé des salons mondains de la rive
droite fut présenté par Misia Sert à Diaghilev, régisseur des Ballets russes,
et vite introduit dans les milieux cubistes autour de Picasso. Les contributions
de Pierre Chanel et de Christian Parisot évoquent les concerts, les conférences
et les lectures d’alors, les journaux et revues qu’on faisait ensemble, la mode
vestimentaire, la bohème artistique qui vivait là, à peu de temps de la guerre.
Le lecteur retrouve un article de Cocteau sur Modigliani et des documents
autour du scandale de la représentation de Parade,
ainsi que nombre de portraits que les amis dessinaient mutuellement d’eux. Le
plus beau document du livre, commenté par Sylvie Buisson, est une série de
photos prise par Cocteau une journée d’été, le 12 août 1916 exactement, et qui
montre les amis : André Salmon, Ortiz de Zarate, Pierre-Henri Roché (en
uniforme), Modigliani, Moïse Kisling, Pâquerette, Picasso, Max Jacob et Marie
Vassilieff sur le boulevard Montparnasse, aux abords de La Rotonde où ils venaient de déjeuner ensemble.
L’ailleurs et après, finalement, est représenté par les reproductions de
tableaux, huiles ou pastels, que Cocteau exécuta bien plus tard, à partir des
années 1950, après avoir, grâce à ses peintures murales, découvert la couleur
dont il enrichissait désormais son graphisme. Cette partie de son œuvre
picturale est commentée par Jean Touzot, et le catalogue se clôt sur une
biographie de Cocteau établie par Annie Guedras, directeur du Musée Cocteau en
voie de construction à Milly-la-Forêt – où l’on aura bientôt la possibilité
de découvrir d’autres aspects de l’œuvre multiforme de celui que Diaghilev
surnomma « Jeanchik ».
Cocteau, Balthus, Giacometti.
James Lord, Des hommes remarquables.
Cocteau, Balthus, Giacometti (Séguier, 2001, 261 p., 23 €). Si vous remarquez ce livre en
librairie, c’est que vous êtes déjà un fin connaisseur. Tout a été fait à
l’économie : on a rarement fait plus plat pour une couverture, on ne coud plus,
on insère précipitamment le cahier photos dans les dernières pages de
l’ouvrage, et si vous voulez quelque information un peu consistante sur
l’auteur et ses autres oeuvres, il vous faudra recourir à Internet. Ce qui ne
manque pas d’être paradoxal pour un livre à l’écriture si précieuse, et pour un
auteur qui n’en est plus tout à fait à ses débuts. Révélé par ses deux ouvrages
sur Giacometti (Giacometti portrait,
paru en 1980, et Giacometti : a biography,
paru en 1986), James Lord s’est lancé depuis les années 90 dans ce genre très
particulier, en même temps que très risqué des « mémoires personnelles » : Picasso et Dora [Maar] en 1993, Six femmes d’exception en 1994 – dont
Gertrude Stein, Alice Toklas, Arletty et Marie-Laure de Noailles – et ces
(trois) Hommes remarquables en 1996.
L’auteur mesure lui-même les limites du genre : « J’ai rencontré beaucoup
d’autres hommes et femmes remarquables et intéressants [...]. J’épuiserais la
patience du lecteur et mon énergie d’écrivain à les énumérer ou à les décrire
tous. » James Lord a néanmoins poursuivi son entreprise avec six nouveaux
« portraits » en 1998, dont celui de Peggy Guggenheim. Des éclairages chaque
fois très particuliers, pour ne pas dire souvent inattendus, sur tous ces
phares du monde des Lettres et des Arts, qui se gardent bien d’être des
hagiographies et n’entament en rien ni ne dispensent de la lecture des œuvres.
On lira, et en fait relira ici avec délectation cet historiquement premier
article d’importance (avec celui de Georges Bernier, dans L’Oeil) sur le volontairement énigmatique « comte de Rola »
(traduisez : le peintre Balthus), paru jadis dans Commerce (traduction Paul Alexandre). La nouvelle traductrice
(Claudine Richetin) aurait pu en outre relever qu’avait jadis aussi été réédité
le premier ouvrage de Balthus, l’histoire du chat Mitsou ? 1921 (avec une préface de Rilke), et publié, avec le
texte, l’ensemble des illustrations réalisées en 1933 pour les Hauts de Hurlevent. Mais un excès
d’informations aurait sans doute nui.
Colette. Judith Thurman, Secrets de la chair : une vie de Colette, traduit de
l’américain par Hélène Collon (Calmann-Lévy,
2002, 633 p., 32 €).
La fascination exercée par Colette ne semble pas s'éteindre. En témoigne cette
nouvelle biographie fleuve érudite (avec un index fort utile), où Judith
Thurman, déjà connue pour celle qu'elle consacra à Karen Blixen, propose une
analyse féministe de celle qui se montrait pourtant hostile aux suffragettes,
auxquelles elle promettrait rien moins que « le fouet et le harem » !
Une vie de Colette de plus, donc, qui
demeure un heureux contrepoint à celle de Claude Pichois et d'Alain Brunet
(parue en 1999) en ce sens qu'elle met l'accent, en les approfondissant, sur
des aspects peu étudiés, depuis la Colette
libre et entravée de Michèle Sarde (1978). Son hédonisme auto proclamé
(« Le premier obstacle où je bute, c'est le corps de femme allongé qui me
barre la route, un voluptueux corps aux yeux fermés, volontairement aveugle,
étiré, prêt à périr plutôt que de quitter le lieu de sa joie »), son
non-conformisme qui lui fait préférer, à la bourgeoisie bien-pensante, les
milieux du théâtre, du music-hall et du demi-monde homosexuel. Judith Thurman
ne néglige pas pour autant les relations complexes et équivoques de Colette
avec sa mère, ni l'analyse critique de ses oeuvres, montrant avec perspicacité
combien nombre d'entre elles (La Vagabonde, par exemple) anticipent ce
qui lui arrivera dans la vie. Cette biographie, à l'iconographie par ailleurs
intéressante (cf. la rarissime photographie de la marquise de Morny habillée en
femme) mérite d'être classée parmi les ouvrages de référence. Qu'on ne
s'effarouche pas du titre, à première vue racoleur : Secrets de la chair est emprunté à André Gide, qui adressa à
Colette une lettre enthousiaste après avoir lu Chéri. Signalons au passage que Marguerite Moreno n'était pas à
moitié argentine, mais espagnole, et que le nom du dandy qui eut maille à
partir avec la justice pour ses « ballets bleus » en 1903
s'orthographie Adelsward-Fersen (Jacques d’).
Conte philosophique. Gérard de Senneville,
Le Merveilleux Voyage en Espagne d’Omar
ben Alala et autres contes du futur (Éditions de Fallois, 2001, 194 p., 15 €). La bonne idée de ce recueil est sans
doute d’avoir opté pour la version temporelle du roman philosophique, le point
de vue de Sirius étant plus facilement acceptable sous forme de regard
rétrospectif de nos lointains descendants. Cette méthode donne toute sa mesure
dans le conte très réussi consacré aux fouilles de Guéret (la Chine de l’an
6421 découvre les vestiges d’une civilisation guérétoise dont le rayonnement devait s’étendre sur tout le
royaume, longtemps cru légendaire, de France),
d’une grande drôlerie, et d’une grande finesse de ton. Dommage que la chute
trop appuyée trahisse la réussite de l’ensemble. Sans doute l’auteur aurait-il
dû s’en tenir à cette longueur (une trentaine de pages) qui le contraignait à
produire autre chose que des tableautins satiriques. Les autres textes en effet
déçoivent, parce qu’ils apparaissent comme la simple transposition, plus ou
moins narrativisée, d’un discours journalistique, dans le goût du
« feuilleton » des quotidiens à prétentions intellectuelles. Sans
autre appui que l’immédiate actualité, de nombreux contes, quelle que soit la
pertinence de l’observation de départ, tournent au persiflage ou au billet
d’humeur, et devront être consommés rapidement avant péremption.
Critique. Manières
de critiquer, études recueillies par Francis Marcoin et Fabrice Thumerel
(Artois Presses Université, 2001, 318 p., 16,77 €).
S’il n’y avait qu’une raison pour justifier la lecture de ces lourds actes d’un
colloque de l’Université d’Artois, ce serait sans hésiter la qualité des
entretiens menés par Fabrice Thumerel, et singulièrement celui avec Christian
Prigent, d’une pertinence aiguë, d’une vivacité rare. Mais heureusement pour
ceux que le souvenir de TXT irrite
encore, il y en a plein d’autres, notamment un, habile et titillant, avec
Michel Contat journaliste : pas facile de défendre Le Monde des livres, en effet. On aura
compris que les organisateurs de ce colloque, sous la houlette de Francis
Marcoin, ont choisi de donner à la critique toutes ses acceptions et de
multiplier les points de vue (sociologique avec Thumerel, textanalytique avec
Bellemin-Noël, génétique avec Contat bis)
et les modes d’approche. Ce qui nous donne les entretiens sus-cités (il faut y
ajouter Desportes, de Ralentir travaux,
et Bellemin-Noël), mais aussi des articles érudits cousus au petit point
(Philippe Logié sur la critique clandestine que recèle la traduction au Moyen
Âge, Reynald Squadrelli sur la « néantisation de l’exotisme »,
héritage flaubertien de Segalen), de l’histoire littéraire intelligente (sur
l’écrivain-critique, en trois temps, Gide, Valéry, Barthes), voire de la
micro-histoire littéraire (Sylvie Patron sur le titre de la revue Critique), des articles théoriques de
fond (Zard sur la critique littéraire philosophique, Thumerel sur la sociologie
de champ) et encore des analyses décentrées, entre journalisme et université,
ou littérature et revue. On peut regretter la position défensive de Tiphaine
Samoyault, s’obstinant à répondre à des critiques (« peut-on être critique
et écrivain ? »), qui n’ont pourtant de pertinence que celle qu’elle leur
accorde personnellement, au risque de gauchir une réflexion par ailleurs
intéressante sur les lieux de définition de la valeur littéraire. Il faut bien
avouer pour finir que Francis Marcoin et Fabrice Thumerel ont un peu tiré tous
azimuts, à l’image du texte final, éclaté, de Jean Delabroy, et avec les
réussites et les ratages de tout travail collectif. On ne saurait s’en
plaindre, car c’est comme ça qu’on aime la critique universitaire : remuante.
Curiosa. Sylvie Aubenas, Obscénités : photos interdites
d’Auguste Belloc (Albin Michel, 2001, 96 p., 14,94 €). Les saisies policières ont parfois du bon, et c'est grâce à l'une
d'elles, effectuée en 1860, que le Cabinet des Estampes de la BnF se trouve
conserver pas moins de 195 clichés obscènes de Belloc, don du Procureur
impérial six ans plus tard... C'est cependant très peu sur les quelque 5 000
photos saisies en 1860, et dont l'immense majorité fut détruite ou distribuée
charitablement dans les bureaux de la Préfecture. N'importe. Ces clichés sont
l'œuvre d'Auguste Belloc (1805-1867), qui, connu par ses portraits et ses nus
parfaitement académiques, mérite de passer à la postérité par ces vues
stéréoscopiques sans mystère, évidemment non signées. Détail amusant, elles se
trouvaient, lors de la saisie, dissimulées dans de fausses reliures portant le
titre inoffensif d'Œuvres complètes
de Buffon ! Mais n'est-ce pas là aussi de l'histoire naturelle ? Délicatement
coloriées à l'aquarelle, ces photos sont en tout cas remarquables. Certains
pourront les trouver un peu monotones, mais n'est-ce pas la loi du genre ?
Aussi bien s'agit-il de variations sur un même motif interdit. Et bien malin
qui dira si cette absence de mystère voulue ne contribue pas en fait à augmenter
le mystère... Le visage du modèle restant toujours dissimulé ou hors champ, les
photos mettent en scène, vu de dos ou de face, un sexe dénudé, qui bâille telle
une bouche d'ombre, « dans les baisers du satin et du linge ». Les
jupons, les dentelles, les soies, les velours, tout cela est retroussé par un
vent furieux, ou plutôt par une main habile, qui groupe, ordonnance et révèle.
Bonne présentation de Sylvie Aubenas et Ph. Comar, qui évoquent Baudelaire et
le fameux tableau de Courbet, L'Origine
du monde. À voir ces brusques anatomies jaillissant dans les atours et
décors Second Empire, on se dit aussi que c'est là comme la face cachée des
portraits d'Ingres, et ce dont peut-être celui-ci rêvait en peignant ses bourgeoises
aussi épanouies que leurs capitalistes de maris.
Debord. Christophe Bourseiller, Vie et mort de Guy Debord (1931-1994) (Pocket,
2002, 592 p., 9,30 €).
Réédition de cette biographie du situationniste fameux. L’auteur a bâti son
ouvrage sur le recueil de nombreux témoignages (et il a bien fait, plus on ira,
moins il y aura de gens qui auront connu Debord et Napoléon). L’ensemble est
structuré, dégagé de gloses, et s’en tient aux faits et aux dates, ce qui est
très bien. Gérard Guégan, interrogé par Christophe Bourseiller au cours de son
enquête, se plut à piéger ce dernier et à dévoiler sa mystification au cours
d’une émission de télévision qui constituait un second piège pour le biographe.
Quelque temps plus tard, le même Guégan publiait un très narcissique, très
complaisant et très pontifiant Ascendant
Sagittaire qui n’apportait rien de vraiment neuf sur Debord par rapport au
livre de Christophe Bourseiller. On regrette, dans cette Vie et mort de Guy Debord foisonnante de personnages, l’absence
d’index des noms cités, qui limite l’utilité de l’ouvrage.
Dix-neuvième. Elvire de Brissac, O dix-neuvième ! (Grasset, 2001,
340 p., 19,80 €).
Le genre des vies parallèles n’est guère en faveur de nos jours. Elvire de
Brissac le ressuscite dans un livre qui mêle le roman et l’essai pour raconter
à la première personne l’histoire croisée d’un échec et d’une réussite. Échec
et réussite qui n’ont rien d’univoque puisque l’échec est celui de Lamartine,
confondu avec celui des idéaux romantiques en matière d’action sociale et
politique. Son gâtisme terminal, ses dettes, sa graphomanie mercenaire, le
ratage de sa vie publique – tout cela ne peut occulter l’immense succès de ses
premières œuvres et leur durable incrustation dans la mémoire collective. Son
vis-à-vis inattendu, Eugène Schneider, l’homme du Creusot et du lobbyisme
politique au premier rang du système impérial, l’homme de la modernisation
industrielle de la France, ce fondateur de dynastie a lui aussi connu ses
revers, une fin difficile et des passions irrationnelles. Pour tous deux,
l’Histoire n’a pas été tendre après les avoir beaucoup gâtés. Descendante de
Schneider, Elvire de Brissac porte un prénom qu’elle a cru longtemps devoir au
prestige d’une œuvre de Lamartine : elle se trouve ainsi comme
naturellement au point de rencontre de ces deux images contradictoires du XIXe
siècle, et son livre vagabonde d’un versant à l’autre dans ce qui ressemble à
la quête d’une identité faite de ces deux héritages. Ce faisant, Elvire de
Brissac a su explorer aussi bien les archives familiales que celles de la
Commune et restituer les errements du poète, les ambitions de l’industriel, les
haines mûries contre ce dernier par un peuple d’ouvriers dont elle comprend le
ressentiment. Le ton est personnel, allègre, parfois fantasque (nombreuses
citations de Queneau ou de Jarry), sans prétention savante (les notes restent
sobres et peu précises, Sartre est une référence, Flaubert fournit l’ambiance).
Le tout se lit agréablement, avec parfois une touche plus grave, ainsi dans les
dernières pages où l’auteur évoque ses lectures faites rue de Richelieu :
dans la salle des Imprimés se rencontrent symboliquement la culture du livre
(celle de Lamartine) et la culture industrielle (la fonte employée par
Labrouste), comme se croisent au XIXe siècle la poésie du cœur et
l’élan vers le futur. Le ton est ici ce qui compte, plus que l’érudition.
Duras. Claude Burgelin, Pierre de Gaulmyn, Lire Duras (Presses universitaires de
Lyon, 2001, 624 p., 28,96 €).
Voilà un recueil d’articles qui réconcilie avec le genre du colloque ! Les
interventions, très nombreuses (trente-neuf), n’offrent que peu de temps
morts ; tout s’enchaîne à un rythme soutenu et témoigne d’une grande
qualité d’analyse. Marguerite Duras est explorée en tous sens : romans,
biographie, interventions publiques, films, adaptations théâtrales. Chacun des
aspects de l’écrivain est examiné, les passages d’un domaine à l’autre
(esthétique et politique, plurigénéricité d’œuvres comme L’Amante anglaise) sont exploités et l’œuvre est prise comme un
ensemble auquel renvoient toutes les facettes étudiées. Mais le principal
intérêt de ces communications tient à l’effort de nombreux critiques pour
rendre compte du permanent travail de construction de son image qu’effectue
Duras. Il s’agit de se prémunir contre le danger d’idolâtrie, mais aussi contre
l’agacement que ne manquent pas de susciter bien des aspects de l’œuvre et de
la personnalité de l’auteur. Celle-ci semble être aujourd’hui « aux portes
du Purgatoire », comme l’indique Claude Burgelin dans son introduction,
justifiant du même coup l’intérêt d’un tel colloque : « On peut ne
point aimer Duras, ses intempérances narcissiques et ses mises en scène
mégalomanes. On peut ne point aimer son style, ses propos assertifs, son
emphase dramatisée. Il demeure qu’elle a renouvelé la langue narrative et le
champ de la prose – et ce par l’usage entièrement nouveau et personnel qu’elle
a fait de certains rythmes, de certaines coupes et ellipses, de certains usages
des temps, des pronoms, des indéfinis. Nous ne voyons plus les êtres et leurs
affects, la communication amoureuse, peut-être même certains modes de la
connaissance de la même façon que nous les voyions avant elle, tant elle a su
tailler dans la langue des creusées ou des dévalements, y frayer des raccourcis
ou des abrupts inattendus. » Les communications les plus intéressantes
touchent, bien sûr, à la radicale nouveauté littéraire de Duras, mais aussi à
sa dimension publique, dont traitent Jean-Pierre Martin (« “Ce qui
m’émeut, c’est moi-même” ») et Olivier Chazaud (« Les Médiations
physiques : Outside ») ou
encore les textes sur « Duras en public » : les parodies de
l’écrivain dans « Duras raillée » de Frédérique Martin-Scherrer ou
Duras télévisée dans les textes de Noël Nel, et de Philippe Roger.
Existentialisme. Jean Wahl, Esquisse pour une histoire de
« l’existentialisme » (L’Arche, 2001, 64 p., 9,30 €).
On comprend que L’Arche se félicite d’avoir publié en 1949 cet opuscule,
première pierre d’une collection dont on connaît la qualité, mais on le dira
tout net : le temps a réduit l’intérêt de cette esquisse, et le volume en
lui-même, imprimé en corps quinze ou seize pour atteindre une épaisseur
acceptable commercialement – mais presque sans marges – est proprement
illisible.
Fellation. Franck Evrard, De la fellation dans la littérature (Castor astral, 2001, 240 p.,
18 €). « La main
à plume vaut la main à charrue. » Un livre alléchant, donc, et qu'il faut
lire à genoux ? Oui et non. Le propos en est évidemment inattendu, encore que
l'auteur nous assure que la fellation constitue « un thème littéraire à part
entière ». Mais tout est thème, voyons… Cette étude fait la part belle à
la sexualité postmoderne, aussi bien dans le commentaire que dans les extraits
cités. S'y trouve ainsi privilégiée toute une littérature des années 1990, dont
il n'est pas sûr, d'ailleurs, qu'elle survivra, même par ses descriptions
turlutesques. Il y a néanmoins, çà et là, des choses piquantes, ainsi lorsque
Alice Massat exprime son horreur des cornichons « qui marinent dans le
vinaigre, comme des bites de petits Martiens ». On pourra aussi soupçonner
Franck Évrard de s'être quelque peu amusé à écrire son commentaire, rempli
d'invocations à Barthes, Foucault et Deleuze, et qui cite Sollers et Guyotat
comme s'il s'agissait d'Ezéchiel ou de Salomon. Et quel art d'enfoncer des
portes ouvertes, en énonçant pompeusement et longuement de simples évidences :
« Le sucé ne connaît qu'une anatomie fonctionnelle placée sous le signe du
bon sens phallocratique et qui pourrait se résumer par la tautologie suivante :
“Un trou est un trou”. » Dommage aussi que l'histoire de la fellation ne
soit pas ici plus complète, surtout pour l'époque classique, qui oscilla de la
plus large tolérance (où se distingue, comme toujours, le fameux casuiste
Thomas Sánchez) à l'incongruité, laquelle faisait proclamer en 1777 à l'anonyme
Lyre gaillarde : « Con, cul,
tétons, même bouche, / Avec moi l'on
peut choisir... » Et libre à chacun de voir dans la fellation une vision
du monde, une philosophie ou même une morale. Une science aussi, peut-être ?
Mais Trois Filles de leur Mère nous conseille
le laxisme : « Elle suce mal, mais elle avale bien. »
Flaubert. La
Bibliothèque de Flaubert, sous la direction d’Yvan Leclerc (Publications de
l’Université de Rouen, 2001, 356 p., 23 €).
Toute la bibliothèque de Flaubert en un seul volume,
voilà ce que propose cet ouvrage double, à lire et à consulter. À lire parce
que la deuxième partie réunit les actes d’un colloque consacré en décembre 1999
au rôle des lectures dans la création flaubertienne. À consulter parce que dans
la première partie, l’équipe réunie par Yvan Leclerc fournit toutes les données
documentaires sur la bibliothèque du bibliomane de Croisset : l’inventaire
de la bibliothèque telle qu’elle est actuellement conservée à Canteleu (1616
livres, dont 1030 ont effectivement appartenu à Flaubert, les autres ayant été
acquis par son héritière de nièce) ; l’inventaire notarié après décès du
21 mai 1880 (1689 livres, mais dont une minorité seulement – 207 – est
identifiée par un titre et/ou un nom d’auteur) ; les deux catalogues de la
succession Franklin-Grout (la nièce de Flaubert) en 1931 (223 livres de
Flaubert). Le croisement de ces données, complétées par l’historique des
tribulations de la bibliothèque, permet donc de reconstituer, virtuellement au
moins, cette bibliothèque de Flaubert, même si celle-ci ne représente qu’une
part d’une documentation qui passait plus souvent par l’emprunt que par
l’achat. Cet ouvrage de référence est évidemment indispensable pour tous les
chercheurs flaubertiens, mais aussi pour tous les curieux d’une histoire
littéraire qui est d’abord une histoire de livres.
Folklore. Chroniques de folklore d’Arnold Van Gennep. Recueil de textes parus
dans le Mercure de France 1905-1949, réunis et préfacés par Jean-Marie
Privat (Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2001, 536
p., 19 €). Il en aura fallu de l’eau
sous le pont Mirabeau pour qu’Arnold Van Gennep (1873-1957), « créateur de
l’ethnographie française » comme le salua en 1974 Nicole Belmont – qui a
fait du « folklore » une véritable discipline scientifique – retrouve
la place qui lui est due dans la grande aventure de l’histoire des sciences
humaines. Saluons à notre tour la longue patience de la Librairie Picard, qui,
depuis 1937, avait suivi la gestation de la magistrale somme du Manuel de folklore français contemporain (neuf volumes) – patience couronnée
par la réédition parallèle, en 1999, dans la collection Bouquins-Laffont
(quatre volumes). Restait un gros trou, hélas !, pas encore tout à fait
comblé : le travail de Van Gennep pour la noble maison du Mercure de France. Pourquoi, dès lors,
les éditions du Mercure de France n’ont-elles pas pris l’initiative de cette
réhabilitation ? Lorsqu’Alfred Vallette proposa, au printemps 1904, à
Arnold Van Gennep de tenir une rubrique intitulée « Ethnologie,
Folklore », non seulement l’initiative est novatrice – l’ethnologie
n’apparaissait à l’université que sous l’étiquette de « sciences
religieuses » –, mais le contrat annonce clairement la couleur :
« Remy de Gourmont m’a dit que vous sortiez des milieux universitaires et
anarchistes. Le deuxième point est un bon point… Vous pouvez commencer votre
chronique par “Merde pour X”, ou autre chose… Vous aurez toute liberté et toute
licence… » Van Gennep ne s’en privera pas, s’attaquant à toutes les institutions,
qui le lui rendront bien en le tenant soigneusement à l’écart. Il n’occupera
une chaire d’ethnographie que pendant trois brèves années (1912-1915), et en
Suisse (à Neuchatel), s’en faisant virer pour avoir dénoncé les complicités de
la Suisse avec l’Allemagne dans la guerre ; il ne sera pas sollicité lors
de la création du Musée des arts et traditions populaires en 1937 et devra
attendre 1945 – et ses 72 ans – pour se voir attribuer une subvention du CNRS
et pouvoir se mettre à la rédaction de son Manuel.
Fallait-il ne présenter qu’une sélection de ces libres chroniques – 150 sur 250
comptabilisées –, alors que l’ouvrage paraît sous le patronage d’un
« Comité des travaux historiques et scientifiques » qui dépend des
ministères de l’Éducation nationale et de la Recherche ? Pourquoi ne pas
avoir publié l’intégralité des chroniques ? Pourquoi n’avoir pas respecté
l’ordre chronologique et avoir choisi une présentation thématique en trois
grandes entrées : folklore, littératures et arts, chansons ? Par crainte
de redondances, on redissémine et on perd la méthode en cours d’élaboration. Il
est alors facile d’accuser par suite Van Gennep d’un manque de méthodologie,
d’autant que cette édition, qui se donne des allures scientifiques, ne comprend
ni appareil critique, ni index. À chacun de s’y retrouver ! Les leçons de
pédagogie (nouvelle) de Van Gennep n’ont décidément guère servi à notre
compilateur.
Fous littéraires.
André Blavier, À propos des fous
littéraires (Éditions des Cendres, 2001, 59 p., 6 €). Plaquette très sympathique, qui
contient la transcription d’un entretien qu’André Blavier accorda peu avant sa
disparition à Stéphane Fleury. Une discussion à bâtons rompus (ou intacts),
dans laquelle Blavier soulève et rabat le masque sur son action de dénicheur de
fous littéraires. Ombre de Raymond Queneau, que nous veux-tu ?
Genet. Didier Eribon, Une morale du minoritaire. Variations sur un thème de Jean Genet
(Fayard, 2001, 340 p., 19,50 €).
Ce livre de Didier Eribon, qui s’inscrit dans la suite des travaux engagés avec
les Réflexions sur la question gay,
prouve l’intérêt et la pertinence des études sur le champ des genres et des
sexualités. Partant de la scène du défilé des Carolines se rendant en
procession à l’emplacement d’une vespasienne détruite dans le Journal du voleur, l’auteur met
progressivement en place ce qu’il nomme « une éthique de la subjectivation
minoritaire » ; il fait se croiser les œuvres d’écrivains comme Gide,
Jouhandeau ou Green et les analyses de Foucault, de Sartre, de Bourdieu
(continuellement présent, avec Foucault, aux fondements de cette morale du
minoritaire), mais aussi Bataille et Lacan, attaqués avec énergie et brio. Ces
deux théoriciens abordent, plus ou moins directement, l’homosexualité qu’ils
circonscrivent et stigmatisent ; ainsi chez Bataille, la transgression
n’est possible que grâce à l’acceptation de la légitimité de l’interdit et de
la loi – hétérosexuelle : « Il apparaît clairement que Bataille se situe
dans l’espace social, culturel et sexuel de la normalité dont il peu décider, à
sa guise, de transgresser, quand bon lui semble, les interdits. Genet n’a pas
le choix : il est a-normal, hors normes, définitivement et totalement
“irrégulier”, et le seul choix qu’il puisse avoir est de revendiquer cette
a-normalité dans laquelle l’ordre social l’a inscrit. Il ne s’agit pas pour lui
de “transgresser” un ordre auquel il n’appartient pas. Il est de l’autre côté
des règles, au-delà de la frontière instituée par ce que Foucault appellera,
dans son Histoire de la folie, la
“ligne de partage” par laquelle une société rejette un certain nombre
d’individus à l’extérieur d’elle-même. » C’est avec Lacan que Didier
Eribon croise le fer avec le plus de vigueur, appelant à résister au terrorisme
psychanalytique et s’aidant de manière très féconde des travaux de Pierre
Bourdieu. Mais c’est à Foucault que l’auteur revient continuellement : il
le place face aux textes de Genet et montre la pertinence d’une lecture croisée
de ces deux esthétiques de l’existence.
Gourmont. Remy de Gourmont, Victor Segalen, Attentif à ce qui n’a pas été dit. Lettres à
Victor Segalen, annotées et présentées par Thierry Gillybœuf (Finitude, 2001, 60 p., 9 €). Cet ouvrage édité avec grand soin et
tiré à petit nombre reproduit les cinq courriers que Gourmont adressa à Victor
Segalen. Il y est question de Zola, de Flaubert, de la syphilis, des thèses
médico-littéraires, de Gauguin et de Stèles
L’annotation montre une connaissance étendue de l’univers gourmontien. En
annexe, le fac-similé de la mise en musique de l’Histoire tragique de la princesse Phénissia de Gourmont par
Segalen.
Gracq. Julien Gracq : entretiens (José
Corti, 2002, 320 p., 18,5 €).
Voici regroupés six entretiens, échelonnés de 1970 à 2001, dont une bonne
partie figurait déjà dans les Œuvres
complètes (d’ailleurs quand un questionneur cite une entrevue antérieure,
certaines notes y renvoient pour référence, plutôt qu’aux pages du volume, ce
qui est curieux). Connaître ces textes n’ôte rien au plaisir de la
lecture : ils dialoguent étroitement avec En lisant en écrivant ou les Lettrines,
et Gracq, s’il s’amuse de certaines questions, déploie dans ses réponses toute
sa finesse critique. Pas un temps mort, pas une baisse de régime dans ces
propos que l’on dévore, que l’écrivain y aborde sa fréquentation de Breton, les
catégories littéraires, son admiration pour Jules Verne (c’est sa longue
discussion avec Jean-Paul Dekiss), l’influence de la géographie ou la critique
génétique. Un régal.
Hallucination. Les Arts de l’hallucination,
sous la direction de Donata Pesenti Campagnoni et Paolo Tortonese (Presses de
la Sorbonne nouvelle, 2001, 177 p., 21 €). Les nouveaux dispositifs
optiques inventés au XIXe siècle, approchant de la production de
l’hallucination, ont induit en retour une réflexion sur le rapport de
l’hallucination, de la vision, et de l’illusion (bien posée par l’article de
Tony James en ouverture), qui ne pouvait que renouveler la question de la mimesis (notamment en abandonnant
l’opposition entre imitation et création, comme le montre Paolo Tortonese à
l’aide du De l’intelligence de
Taine), qui débouche sur celle de la place du réel dans l’art (l’objet peut-il être signe de lui-même ?),
évoquée à travers l’exemple de la sculpture polychrome par Stéphane Guéguan.
Tel est le fil rouge des contributions des spécialistes du cinéma, de la
littérature et d’esthétique qui ont confronté leurs approches au cours d’un
colloque à Turin en 1998. Pour une fois, la pluridisciplinarité fonctionne
parfaitement bien, parce qu’on travaille ici sur les mêmes objets (le panorama,
le cinéma de Lumière, les sculptures hyperréalistes, polychromes ou de cire) et
souvent à l’aide des mêmes textes (Moreau de Tours ou Maury, mais aussi Taine
et Flaubert). Max Milner revient sur la drogue, cause ou conséquence de la
décadence, et dans l’art décadent subséquemment ; Silvia Bordini présente
avec beaucoup de finesse la mode séductrice et inquiétante du panorama, emblème
de la substitution de la consommation d’images à l’expérience réelle ; on
retrouve cette même inquiétude dans le vertige qui saisit le public des
premiers films des frères Lumière, évoqué par Jacques Rittaud Hutinet dans une
lecture aussi subtile que juste des réactions médiatiques et populaires à la
« machine à photographier le temps ». Il revenait à Philippe Hamon,
qui a publié récemment un essai sur l’image au XIXe siècle, de
conclure et de ramener le débat sur la littérature, en s’interrogeant sur le
sens de la rhétorique du faire-voir (ekphrasis, hypotypose), sur ce que
« voit » le lecteur dans le texte, fût-il réaliste, amorçant ainsi
une topographie du texte conçu comme espace, sédimenté et accidenté, dont les
plans et les reliefs restent à explorer. Mention spéciale pour l’édition
soignée de ce recueil remarquable, généreusement pourvu en illustrations de
qualité, et d’une mise en page aérée et agréable à l’œil.
Hériot. Bernard Pharisien, L’Exceptionnelle Famille Hériot (Némont éditeur, Bar-sur-Aube,
2001, 240 p., 26 €).
L’« exceptionnelle » famille est celle du cofondateur des Grands
Magasins du Louvre, Auguste Hériot, associé en l’affaire à l’illustre
Chauchard. Leur histoire concerne celle de l’établissement du grand commerce
parisien. Cependant, deux d’entre eux, les deux Auguste, l’oncle fondateur et
le neveu, ont flirté malgré eux avec la littérature. Auguste Ier
(1826-1879) a inspiré à Zola l’Octave Mouret d’Au Bonheur des dames – les Notes
Beauchamp annexées au manuscrit dans les collections de la Nationale en
font foi ; et le portrait d’Octave que trace Zola peut décrire la photo
d’Auguste. Auguste II (1886-1951) fut quelque temps (1910-11) le chevalier
servant de Colette Willy, de treize ans son aînée. Dix ans plus tard, les
contemporains le reconnaissent sous les traits de Chéri (les autres croient à
tort qu’il est le modèle de Maxime dans La
Vagabonde) ; on le retrouve encore, vingt ans après, sous les traits
de Coco Vatard dans Julie de Carneilhan
(1941). Des photos du livre le montrent dans sa splendeur et disent peut-être
pourquoi Colette n’avait pu l’oublier.
Histoire. Les
Écrits de Fernand Braudel, t. III, L’Histoire
au quotidien, édition établie et présentée par Roselyne de Ayala et Paule
Braudel, avec une bibliographie générale des œuvres de Braudel (Éditions de
Fallois, 2001, 609 p., 25,92 €).
Henri Hauser, écrit Fernand Braudel, était capable « en une matinée de
travail allègre de dégager l’essentiel d’un gros livre, fût-il écrit en langue
étrangère ». Bien que la langue des historiens ne soit pas absolument une
langue étrangère, nous aimerions avoir l’esprit de synthèse de Hauser pour
dégager l’essentiel de ce troisième et dernier volume des écrits de Braudel, si
composite et si riche cependant. Les éditeurs se sont bien ingéniés à isoler
quelques thèmes fédérateurs pour ventiler la masse des articles, mais cette
unité de façade ne compense pas le disparate des situations et des contraintes,
rapport ministériel et préfaces côtoyant interview, comptes rendus de lecture, résumés de cours du Collège de France.
N’importe, il faut accepter de picorer au gré de textes où s’exprime, de façon
égale en revanche, une « voix » d’une séduction intellectuelle
incontestable, une pensée toujours juste, honnête, exigeante aussi. Qu’il lise
pour nous les grandes thèses de Goubert ou de Vilar, qu’il évoque pour des
enseignants brésiliens sa pédagogie de l’histoire pour l’enseignement
secondaire, qu’il raconte sa propre vocation de chercheur, on est séduit et
comme réconforté de la largeur de vue qui le caractérise, ce mouvement
incessant d’une histoire qui, pour s’enraciner dans l’attention au matériel,
n’en va pas moins avec facilité aux grands mouvements, au temps long. Il cite
cette réflexion de Benedetto Croce, que tout événement, même le plus humble,
implique l’histoire du monde : telle est l’histoire de Braudel, et la
passion qui l’a animée. Le seul écrivain de ces pages, qui s’en étonnerait, est
Jules Michelet, dont le retour en grâce dans les années 60 laissait espérer
quelque évolution des pratiques du « peuple raisonnable des
historiens ». L’article inédit que Braudel consacre en 1962 au précurseur
de l’histoire globale, s’intitule « Michelet toujours vivant ». Comme
celle de Michelet, la parole de Braudel est toujours terriblement vivante,
comme l’ont bien compris les éditeurs de ce beau volume, qui le concluent par
un article de 1980, profession de foi d’un grand enseignant et d’un grand
historien contre le repli frileux des institutions : « Je suis de
ceux qui voudraient laisser à toute expérience jeune le droit de vivre ou de
mourir d’elle-même. »
Hugo (I). Emmanuel Godo, Victor Hugo et Dieu. Bibliographie d’une âme (Éditions du Cerf,
2001, 282 p., 24 €).
Le problème épineux posé par la religion de Hugo, déiste et anticlérical, que
le clergé a voulu sans succès ramener dans le droit chemin à sa mort, est ici
reformulé par Emmanuel Godo, maître de conférences de l'Université catholique
de Lille et spécialiste des rapports entre littérature et spiritualité.
L'auteur, grand lecteur de Hugo sinon hugophile, proclame que la vérité ne se
trouve pas ailleurs que dans ses livres, qu'il cite en abondance et qu'il
analyse en critique littéraire avisé. Est tout simplement évident son postulat
de départ : écriture et spiritualité sont consubstantielles chez Hugo, même si
sa foi, car Hugo en a une, évolue. Elles se déploient ensemble selon un système
propre à Hugo, singulier, irréductible et incomparable. L’auteur réalise des
mises au point sur l'idéologie de Hugo et sa récupération ou sa déformation par
les pouvoirs et les partis politiques de tous bords. On est loin du débat sur
son anticléricalisme ou sur son athéisme ; Emmanuel Godo souligne le paradoxe –
sinon le contresens – de la sacralisation du grand homme laïque par la
Troisième République qui, à terme, cependant, réalise son projet poétique
d'être un mage. De même, la gauche de la fin du XIXe siècle exploite
l’indépendance qu’il a sans cesse réaffirmée par rapport à l'Eglise, pour
asseoir son discours juste avant la séparation de l'Eglise et de l'Etat,
occultant ainsi sa foi en Dieu, pourtant le moteur de la vie, de l'action et de
l'œuvre du poète, selon l’auteur. Suit une anthologie de dix textes
représentatifs de la spiritualité de Hugo, dont un, méconnu, tiré d'un fragment
non publié des Travailleurs de la mer,
« La Mer et le Vent », qui révèle une « véritable théologie de
la mer ».
Hugo (II).
Louis Perche, Victor Hugo,
présentation et anthologie (Seghers,
2001, 200 p., 12,30 €).
L’homme-océan tente bien des éditeurs en cette année du bicentenaire, et il
n’était que trop prévisible que beaucoup s’y noieraient. C’est d’ailleurs le
seul avantage de la manie hugolâtrique actuelle : la parution simultanée
d’un grand nombre d’ouvrages facilite les comparaisons. À ce petit jeu, le
premier éliminé est assurément Louis Perche, qui propose, outre une anthologie
tout à fait honorable, une présentation de « Torugo » qui n’évite
aucun des pièges de l’hagiographie, tout en repassant le vieux disque biographique
(Adèle et Juliette, Hernani et le
rocher d’exil) dont nous abreuvent en ce moment tous les canards cherchant à
éviter de parler de ce pour quoi Hugo vaut qu’on s’en souvienne. Rien de plus
vague que ces rapprochements hasardeux de vers par lesquels on soumet au roi
Hugo tous les poètes qu’il aurait « inventés » (Baudelaire, Verlaine,
Rimbaud, Mallarmé, etc., Apollinaire compris). Il est bien difficile, somme
toute, de faire partager son enthousiasme aux incroyants, quand on n’est pas
servi par un talent un tantinet inspiré.
Hugo (III). Henri Pena-Ruiz, Jean-Paul Scott, Un poète en politique : les combats de
Victor Hugo (Flammarion, 2002, 447 p., 21 €).
On met rudement à l’épreuve, par les temps qui courent, l’indulgence des lecteurs :
il est à souhaiter que cette malheureuse année Hugo ne finisse pas par dégoûter
d’une œuvre qui attire soudainement à elle toutes les médiocrités. On évitera
cette dramatique extrémité en faisant l’économie du pensum d’Henri Peña-Ruiz et
Jean-Paul Scot, laborieuse entreprise dépourvue de projet autre que la
paraphrase de morceaux choisis et la tartine professorale (ils s’en expliquent
à la page 17 : Hugo détestait les morceaux choisis, aussi ont-ils imbriqué leur « texte de présentation et de
commentaires avec des pages et des citations tirées de ses oeuvres » – on
n’est pas plus conséquent). À moins que l’hagiographie puisse être considérée
comme une perspective organisatrice suffisante (il s’agit, selon
l’introduction, de « donner une idée du génie de Victor Hugo », tâche
urgente en effet). Est-ce au moins de la bonne vulgarisation ? Les
chapitres suivent la méthode scolaire du balayage systématique de l’œuvre à
partir d’une notion-clef – jamais analysée ni même historicisée, comme si les
mêmes mots avaient toujours le même sens sous la plume de Hugo, et jamais
contextualisée, comme si poèmes, romans, correspondance relevaient du même
discours unifié et transparent. Les auteurs ne prétendent pas apporter
« une thèse de plus, mais un éclairage nouveau ». Le propos prête à
sourire, dont on ne sait s’il faut l’imputer à la naïveté ou à l’opportunisme.
Avant de prétendre apporter quoi que ce soit à un sujet, on aurait pu commencer
par s’informer des travaux existants, et reconnaître ses propres dettes :
pas une note, pas même une bibliographie dans ce pavé (les Hugoliens sont
cependant remerciés en introduction, collectivement
car ils sont trop nombreux pour être cités).
Hugo (IV).
Paul Lafargue, La Légende de Victor Hugo.
Postface de Romain Bassoul (Mille
et une nuits, 2002, 88 p., 2,50 €).
Commémorations et célébrations unanimes ont quelque chose d’oppressant, et les
funérailles de Hugo durent être particulièrement redoutables à ce point de vue.
Emprisonné à Sainte-Pélagie – donc plutôt à l’abri de la ferveur générale
–, Paul Lafargue a réagi par ce pamphlet. On comprend son exaspération, mais ce
portrait de Hugo en « étalagiste littéraire » et en ami de l’ordre
est peu convaincant : les bourgeois, explique l’auteur, « se
contemplaient et s’admiraient dans Hugo, ainsi que dans un miroir ». C’est
pousser décidément loin les préjugés et le droit à la paresse intellectuelle.
Hugo (V).
Evelyn Blewer, La Campagne d’Hernani, édition du manuscrit du souffleur (Eurédit,
2002, 448 p., 60 €).
Dans le déluge de livres sur l’homme qui rit peu, cet ouvrage est un des rares
à apporter du neuf sur l’œuvre. Il s’agit de la publication, replacée dans son
contexte historique, du « manuscrit du souffleur » de la pièce la
plus célèbre du géant-de-la-littérature-française. Evelyn Blewer a identifié le
copiste qui fut chargé du travail : il s’appelait Pierre-Marie Masson et
était secrétaire-souffleur de la Comédie-Française. Le texte de ladite copie
est reproduit intégralement dans le volume, qui donne les états successifs de
la version scénique restés inédits jusqu’à aujourd’hui, et dévoile quelques
aspects cachés de la « phâmeuse bataille ». On recommande, sans
réserve.
Hugo (VI). Juliette Drouet, Mon grand petit homme… Mille et une lettres
d’amour à Victor Hugo, choix, préface et notes de Paul Souchon (Gallimard,
L’Imaginaire, 2002, 830 p., 11,50 €). On pouvait rêver qu'en
cette année de bicentenaire verrait le jour une édition complète et annotée des
quelque 18 000 lettres (chiffre approximatif !) que Juliette a écrites à son
idole. Las ! Il faut se contenter de la médiocre réédition de Paul Souchon, qui
date de 1951, non revue et non augmentée. On se reportera avec plus de profit à
l'édition, plus sérieuse, d'Évelyne Blewer (qui comporte en outre les 300
réponses de Victor), ou en parcourant les dix-sept volumes de l'édition Massin,
où figurent nombre de lettres capitales, absentes de l'édition de Souchon. On
trouvera surtout matière à consolation en relisant les mille et une litanies de
cette femme qui eut à la fois le génie de l'amour et celui de l'écriture. Car
– ce n'est plus un mystère pour personne –, Juliette était une amante
exceptionnelle (50 ans de passion incandescente), et aussi un écrivain. Qu'on
s'en convainque en relisant son premier billet (« je t'écris avec une
épingle noire […] ») et son dernier, qui date 1er janvier 1883
: « Cher adoré, je ne sais pas où je serai l'année prochaine à pareille
époque, mais je suis heureuse et fière de te signer mon certificat de vie pour
celle-ci par ce mot : JE T'AIME. »
Hugo (VII). Patrick Besnier, l’ABCdaire de Victor Hugo (Flammarion, 2002, 120 p., 9,95 €). La petite collection des
« ABCdaires » s'enrichit d'un nouveau volume. Car plus qu'un
dictionnaire – on connaît, dans cette catégorie, l'ouvrage de Van Tieghem,
jusqu'ici inégalé, Dictionnaire de Victor Hugo (1970) –, cet abécédaire constitue une mise au point aux
entrées classées par ordre alphabétique (et renvois internes), autant de
synthèses thématiques ou biographiques sur Hugo, sa vie, son œuvre et ses
contemporains, qui prennent en compte les dernières recherches. Parfois
attendues (Léopoldine), les entrées sont parfois plus surprenantes : celle
sur Büchner apporte des informations véritablement nouvelles concernant ses
rapports avec Hugo. Bref c'est un petit vademecum
hugolien bien fait et agréable à compulser.
Hugo (VIII). Krishna Renou, Victor Hugo en voyage (Payot, 2002, 348
p., 16,95 €).
À lire le titre, on peut penser avoir affaire à un récit de vie ou, mieux, à
une mise au point autour du voyage chez Hugo et son importance dans
l'œuvre : que nenni. En prenant comme point de départ les remarques de
Hugo lui-même sur le voyage, qu'il définit dans Le Rhin comme autant intérieur que réel – parce qu'il donne autant
à voir qu'à penser, Krishnâ Renou brode une biographie déguisée, en suivant un
plan chronologique, et, marque biographique certaine, en nommant le principal
protagoniste « Victor ». À force de décliner toutes les acceptions de
« voyage » (imaginaire et concret, spatial et temporel) et des termes
voisins (itinéraire, mouvement, etc.), l'auteur perd de vue son objet, sans
déterminer non plus véritablement les implications des voyages dans l'œuvre. Un
de ses sous-titres, « Dans la foulée de Napoléon », laisse présager
un parallèle convenu entre ces deux grandes figures de l'Histoire, mais
renouvelé s'il est rapporté à leurs nombreux passages et séjours en France ;
mais comme le livre lui-même, le paragraphe ne tient pas ses promesses et fait
dans le biographique allusif : combien il eût été plus intéressant d'évaluer
l'impact des déplacements du grand homme dont la construction de sa
légende !
Hugo (IX). Joe Friedemann, Victor Hugo, un temps pour rire (Nizet, 2002, 204 p., 22 €). Voilà bien un amphigouri lexicologique
pour, au bout de deux cents pages, ne presque rien apprendre sur le rire chez
Hugo. Car si l'auteur entend bien différencier en introduction le rire de
l'humour, du comique, du grotesque et de l'ironie, il ne définit jamais son
objet, qu'il affirme être davantage un thème, sinon un « gène » (?),
qu'un concept opératoire. Pourtant, il lui donne une portée idéologique, aussi
peu définie. Cet ouvrage est en réalité composé d'études sur les œuvres,
présentées par ordre chronologique, de Han
d'Islande à L'Homme qui rit, en
passant par Notre-Dame de Paris et Les Misérables. Cette forme diachronique
a le désavantage d'accumuler les répétitions sans permettre de mise à distance
théorique. Le titre, Victor Hugo, un
temps pour rire, drôle s'il est peu éclairant, est seulement justifié en
conclusion : il donne le ton de cet ouvrage, très confus, qui privilégie à
« rire » les adjectifs « rieur » et « rieuse »,
qui, par leurs connotations, desservent le propos. Un seul exemple suffira. Que
penser de cette phrase : « Le moteur premier d'une approche
thématique rieuse, c'est l'essence même du texte, comme porteur d'un message
véhiculé par la pensée de son auteur » ? Aucune réponse ni aucune
conclusion solides ne se dégagent de cet ouvrage : elles sont toujours à venir.
À d'autres de poursuivre le travail : ils peuvent quand même prendre appui
sur les quelques bases, citations et références autour du rire chez Hugo et
ailleurs, qu'a le (seul) mérite de fournir cet ouvrage.
Hugo (X). Victor Hugo. Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo, Tome I. Avant l'exil
(1802-1851) (Fayard, 2001, 1366 p., 44,50 €).
De la belle ouvrage : une somme, à en croire les responsables, ancien et
nouveau, du Groupe Hugo (à qui est tout entier dédicacé l’ouvrage), Jacques
Seebacher et Guy Rosa. Premier tome d'une biographie parue à l'occasion de ce
bicentenaire qui a cette fois du bon, le livre enterre non pas Hugo, à qui il
redonne voix et surtout vie, mais toutes les biographies précédentes. D'un
sérieux universitaire achevé, il se caractérise aussi par cet esprit, khâgneux si
l'on veut, mais surtout hugolien, qui mêle une érudition de bon aloi, allègre,
parfois espiègle, à la clarté et à la densité du propos. C'est sans doute grâce
à ses références nombreuses à l'œuvre, aux citations, pour la plupart
inconnues, qui émaillent ce livre, mais surtout grâce à la fidélité à son
esprit, que l’auteur ressuscite le mieux Hugo. Ses titres de chapitres sont
savoureux ; le choix de composer deux cents chapitres pour le
bicentenaire, comme le souci de l'allusion drolatique dans les remerciements,
qui ne s'interdit pas d'égratigner au passage son objet, font de ce livre une
production hugolienne au bon sens du terme. Dès les pages liminaires, on plonge
avec délectation dans cette biographie, un sourire de connivence aux lèvres,
pour peu qu'on s'intéresse à la littérature du XIXe siècle et à
Hugo. Bien loin des Kahn et des Gallo, Jean-Marc Hovasse livre un pavé digeste
et maniable, avec des annexes fouillées sur la généalogie et les voyages de
Hugo, un index des noms et deux cahiers d'illustrations faisant, selon le
souhait de l'auteur, partie intégrante de son livre. Outre son esprit, cette
biographie présente un grand mérite dans le traitement interne de son
propos : l'auteur affirme et prend position à chaque chapitre. Après avoir
établi une fois pour toutes les faits, il les commente et les analyse en toute
lucidité en les rapprochant de l'œuvre, qui constitue son point de départ
initial. Mais il va plus loin en liant ses remarques à l'image de Hugo, créée
dès le vivant de l'auteur, et même à son mythe. Car les commémorations
elles-mêmes contribuent à forger le mythe de Hugo, ces commémorations que Hugo
dénonce parfois, comme le rappelle Jean-Marc Hovasse dans son chapitre
introductif, mais qu'il utilise aussi lui-même – voir la publication de William Shakespeare en 1864 pour le
tricentenaire de sa naissance. Jean-Marc Hovasse ne se laisse pas déborder par
son sujet, mais rend un hommage mérité à Hugo. On attend avec impatience la
suite.
Krysinska. Florence R.J. Goulesque, Une femme poète symboliste : Marie
Krysinska. La Calliope du Chat Noir (Champion, 2001, 224 p., 280 F). Si
cette artiste, poétesse, musicienne, romancière, n’a pas été reconnue en son
temps, si on s’est moqué d’elle, si on a réduit ses apports dans l’apparition
du vers libre, il faut prouver son originalité et son mérite, et ne pas se
contenter d’inverser la vapeur en tenant un discours contraire, simplement pour
la mettre en phase avec l’évolution du regard sur les femmes dans la société
occidentale. Or l’auteur ne le fait pas. Elle rabâche les appartenances
identitaires de son héroïne, tant communautaires que minoritaires : femme,
étrangère (polonaise, juive), artiste, et elle tient un discours abstrait sur
tout ce qui l’entoure, et donc l’opprime. Comme d’habitude, cette conception
féministe uniquement négative se nourrit d’interprétations confuses et carbure
au pathos. Le mode de présentation lui permet d’éviter d’avoir à apporter des
faits, qu’ils soient connus ou tout nouveaux, et de les organiser en un récit
biographique : elle se contente de choisir quelques poèmes et de les faire
suivre de ses commentaires. Ceux-ci sont pour l’essentiel une application de la
vulgate derridienne des universités U.S. Celle-ci revient comme un boomerang,
et le lecteur n’a plus qu’à baisser la tête… Inexplicablement, on trouve des
analyses phonologiques à la Maurice Grammont, mais l’ensemble n’ajoute pas à la
compréhension de ces textes. Le travail biographique se réduit à quelques
informations maigrichonnes : l’auteur semble tout ignorer des sources et
ressources qu’on peut trouver chez les chercheurs locaux – entendons : les
spécialistes du Paris fin-de-siècle. Les bibliographies ont l’air d’être
recopiées, et ne semblent pas avoir été méditées ni mises à profit dans le
texte. Ce sont pourtant les seules pages, avec les trois photographies de la
poétesse, que nous signalerons au lecteur comme méritant d’être photocopiées
pour son usage personnel. Le travail technique sur le vers libre – son vers
libre, différent de celui de Laforgue, de celui de Kahn, sans parler des
discutables hapax rimbaldiens – reste à faire. Ce sera la tâche des métriciens
ouverts à l’oralité et à la musique : l’art des refrains, notamment, est
totalement passé sous silence, et un éventuel substrat étranger n’est pas à
exclure. Pour contrebalancer ce faux départ, on attend, on espère un autre
livre, qui va paraître sous peu : l’édition des Rytmes pittoresques par Seth Whidden. Au total, ce livre est
l’expression d’une forme de tourisme littéraire, avec sa naïveté et ses
préjugés, et un tourisme de luxe (280 F). La touriste est aussi ethnographe,
tant son objet est exotique : « Le contexte des cabarets chahuteurs
et intellectuels m’a d’ailleurs paru d’un tel dynamisme, et en même temps d’un
tel désespoir, que j’en ai conçu le désir de la réalisation d’un film comme
projet futur. » Le pire est à craindre.
Léautaud. Pierre Cabanne, Un réveillon chez Léautaud (Sables, 2002, Pin-Balma, 29 p., 20 €). Il recevait pas mal de monde,
finalement, le prétendu misanthrope des lettres. Depuis Pierre Perret (le
chanteur des années 70), beaucoup de pèlerins ont pris le chemin de
Fontenay-aux-Roses et se sont fait un devoir de publier leur récit. Un récit
offrant peu de variantes : la grille du jardin, l’accueil rogue en haut de
l’escalier, l’odeur de pipi de chat, la lippe de l’écrivain, son rire de
crécelle, etc. Ce qui sauve la plaquette Un
réveillon chez Léautaud, c’est sa présentation – une édition impeccable –
et sa minceur.
Lindon. Jean Echenoz, Jérôme Lindon (Éditions de Minuit, 2001, 63 p., 6,86 €). Il y eut un temps où tout écrivain un peu arrivé
livrait ses souvenirs, racontait ses mémoires, s’attendrissait sur ses années
de Bohème, fignolait des portraits de journalistes, d’éditeurs, de critiques,
versait une larme sur les oubliés pour mieux faire sentir sa modeste réussite
dans la jungle littéraire. Nous avons ainsi des bibliothèques entières
débordant de détails sur la vie des écrivains fin de siècle. Il n’en sera pas
de même pour ceux de la fin du XXe. Le Jérôme Lindon d’Échenoz a donc toutes les chances d’occuper à
l'avenir une bonne partie du créneau. Il le fera avec brio car le portrait
qu’il donne de son éditeur et le récit qu’il fait de son propre devenir
écrivain (un mot qu’il n’aime pas) sont tout en tendresse et en détails
subtils, de ces notations à la manière des grands devanciers qui savaient d’un
mot, d’une anecdote, rendre un caractère, évoquer un moment. Les coups de fil
de Lindon, ses deux sourires opposés, des « déconseils », son désir
de vendre des droits pour des films dont il espérait qu’ils ne se feraient pas,
sa manie discutante sur les virgules et les « après que », son refus
du paternalisme, etc., ne s’oublieront pas, et tous ceux qui y furent
confrontés les reconnaîtront. Au passage, on croisera Beckett et Robbe-Grillet,
d’un peu loin. Quant à Echenoz lui-même, il se peint d’une touche légère en
personnage de ses propres romans, incertain et désorienté, mais
« résistant », avec l’humour fugitif de l’auto-dérision. Très Minuit.
Loti (I). Bruno
Vercier et Alain Quella-Villéger présentent « Aziyadé » suivi de
« Fantôme d’Orient » (Gallimard, Foliothèque
n° 100, 2001, 226 p., 9,15 €).
La collection Foliothèque a pour vocation de
disséquer une œuvre littéraire, d'en répertorier les thèmes, les sources, les
références diverses, et d'accompagner cette étude d'un dossier bibliographique,
chronologique ainsi que de témoignages et d'extraits de presse. Le cas de l'Aziyadé de Pierre Loti était évidemment
un mets de choix pour un spécialiste de l'auto-fiction comme Bruno Vercier,
Loti jouant sur ses identités multiples et ambiguës dès ce premier livre,
publié sans succès d'abord, avant de devenir l'un des plus célèbres de son
auteur. Le contexte historique est clairement expliqué, ainsi que la question
de l’« Orientalisme » en littérature. On relira, entre autres, avec
plaisir et profit, le texte de Roland Barthes pointant en 1971 « quelque chose
de moderne » dans ce roman alors jugé vieillot par des esprits fins qu'on
a, eux, complètement oubliés.
Loti (II).
Bruno Vercier, Pierre Loti. Portraits.
Les fantaisies changeantes (Plume, 2002, 160 p., s.p.m.). Peu d'auteurs se
seront aussi complaisamment livrés à l'objectif des photographes que Pierre
Loti. Et dans tous les accoutrements. En officier de marine, bien sûr (tenues
d'hiver et d'été, avec ou sans décorations) ou en académicien français, ses
uniformes de plein droit, mais aussi en guerrier arabe, en joueur de pelote
basque, en citoyen américain, en arabe, en chevalier médiéval, en bédouin, en
pêcheur breton... Sans oublier l'inénarrable série où il figure en statue
d'Osiris et les fameux portraits en pied où il pose nu et qu'il dédicace « académie
d'académicien ». Loti s'y révèle, au sens photographique du terme,
attachant, drôle, angoissé par la mort et l'impermanence, très soucieux de
publicité (pour des chocolats, la maison Félix Potin, etc.) et conscient d'une
évidence qui aujourd'hui nous aveugle : « Il n'y a d'urgent que le
décor. »
Malcom de Chazal. Christophe Chabbert, Malcom de Chazal, l’homme des genèses :
de la recherche des origines à la découverte de l’avenir perdu (L’Harmattan,
2001, 371 p., 19,85 €).
L'auteur mauricien de langue française Malcolm de Chazal, découvert et exalté
par les Surréalistes après la guerre de 39-45, a fait l'objet d'études
sérieuses de la part de René Agnel, de Laurent Beaufils et de Sarane
Alexandrian. Christophe Chabbert, dans cet essai qui reprend l'essentiel de sa
thèse, étudie à son tour le prophète inspiré de Curepipe, en insistant surtout sur sa cosmogonie, ou plutôt ses
cosmogonies, ce qui explique le pluriel du titre : l'homme, non pas d'une genèse mais des genèses. Il étudie la formation et les influences en insistant
sur l'importance de la famille de Chazal marquée par le mythe rose-croix et
l'œuvre de Swedenborg, depuis le XVIIIe siècle et le début du XIXe.
On sait que Balzac lui-même fut marqué profondément par l'œuvre du mystique
suédois. Mais Christophe Chabbert montre aussi que le mythe
« lémurien » véhiculé par Jules Hermann et conforté par le poète
mystique Robert-Edward Hart a été une source capitale des constructions
poético-métaphysiques de Malcolm de Chazal. Les œuvres majeures de ce dernier, Sens Plastique et surtout Petrusmok, en sont l'illustration. Ce
qui sauve Malcolm de Chazal de ce qui aurait pu être une divagation occultiste
comme il y en eut tant, c'est le souffle poétique qui lui fait splendidement
transcender les mythes les plus fumeux, et les pseudo-sciences les plus
douteuses. Christophe Chabbert n'hésite pas à le désigner comme
« mégalomane », et se démarque des « idolâtres » de l'œuvre
chazalienne. S'il signale, à juste titre, l'influence de René Guénon qui invita
Malcolm de Chazal à se pencher sur sa généalogie, il est parfois sévère envers
les Surréalistes et en vient à dire, ce qui est contestable, que « Chazal
a été écarté du mouvement surréaliste » ou que les choses se sont passées
« malgré les Surréalistes ». Il semble au contraire que jamais les
Surréalistes n'ont cessé d'admirer ce génie qui fascinait Breton. Certes, ils
étaient gênés par la présence de Dieu (quelle qu'en fût la définition) dans
l'œuvre de Chazal, et par ses constants emprunts aux sources scripturaires.
Mais il en était de même pour Martines de Pasqually et Louis-Claude de
Saint-Martin que Breton et Alexandrian, pour ne citer qu'eux, ont toujours
admiré, si l’on ose dire, malgré Dieu omniprésent. La partie la plus originale
de l'essai de Christophe Chabbert est justement celle qu'il consacre à la
question de Dieu chez Malcolm de Chazal, sa tentation de la gnose et sa vision
du Christ assimilé à la grande figure énigmatique de Melchisédeq. L'essai se
termine par une réflexion sur le problème du mal, qui hantait Malcolm de
Chazal, comme il hantait avant lui Ernest Naville et Lautréamont. Le style de
cet essai est d'une densité parfois un peu touffue, un peu pesante, mais la
matière était vaste, et il faut rendre grâce à l'auteur d'avoir eu le courage de
tout lire, tout brasser et, assez fréquemment, de donner les clés essentielles
d'une œuvre majeure encore et, pour longtemps, à décrypter.
Man Ray. Herbert Lottmann, Man Ray à Montparnasse (Hachette Littératures, 2001, 200 p., 21,19 €). Où l’on apprend que Man Ray « avec
son appareil photo […] est comme le voisin doué qui joue de la guitare ».
Le choix du débouche-évier eut donc été tout aussi judicieux de la part de
l’Américain. Dilemme en tout cas décisif que l’auteur aurait pu nous faire
revivre avec, en perspective, des bouleversements pour les histoires
particulières des deux ustensiles. Or rien de tout cela, pas une ligne sur
l’histoire du débouche-évier (pourtant l’essentiel du texte concerne la vie
sentimentale et domestique du photographe), et pas plus sur l’histoire de la
photographie, ce qui est plus surprenant dans une biographie de Man Ray. Seul
Marcel Duchamp sort plus ou moins indemne de cette lecture : il s’y contente
d’y jouer aux échecs. Sa cape à damier lui permet de survoler le récit,
fastidieux copié-collé d’anecdotes déjà lues, sans jamais trop s’y
compromettre. Il est vrai que lui aussi savait s’y prendre pour fidéliser les
voisins : pelle à neige, séchoir à bouteilles et urinoir.
Méchanceté. Pierre Drachline, Le Grand Livre de la méchanceté (Cherche-Midi, 2001, 307 p., 14,94 €). Quelques citations plutôt qu’un long
discours. Georges Clemenceau sur Lyautey : « Voilà un militaire qui a
des couilles au cul. L’ennui, c’est que ce ne sont pas les siennes » –
Philippe Meyer : « Catherine Trautmann aura été le seul ministre de
la Culture capable de faire regretter Philippe Douste-Blazy » – Pierre
Desproges : « Duras n’a pas écrit que des conneries. Elle en a aussi
filmé » – Victor Hugo sur Barbey d’Aurevilly : « beaucoup
plus barbet qu’il n’est d’Aurevilly » – Patrick Timsit : « Il ne
faut pas oublier qu’un jour Hervé Villard a été à la mode, je crois que c’était
un jeudi » – Laurent Ruquier sur Christine Deviers-Joncourt :
« Elle ment comme elle aspire » – Antoine Blondin :
« Maurice Druon n’est pas de ceux qui font une carrière éclatante dans la
modestie » – Pierre Desproges : « De deux choses l’une : ou
bien Jacques Séguéla est un con, et ça m’étonnerait tout de même un peu ;
ou bien Jacques Séguéla n’est pas un con, et ça m’étonnerait tout de même
beaucoup » – François Truffaut : « Dans La Mariée était en noir, j’avais besoin de montrer un personnage
ridicule et prétentieux. Cela nous a aidés de penser à Jean Dutourd » Près
de trois cents pages pleines de fiel, de perfidie et de hargne. Hautement jubilatoire.
Mérimée. La
Correspondance Mérimée-Viollet-le-Duc, éditée et préfacée par François
Bercé (Éditions du CTHS, 2001, 301 p., 16 €).
Nous ne saurions dire mieux que la fiche Electre
de catalogage de cette nouvelle édition des lettres de Mérimée :
« public motivé ». Non que le texte soit ardu. Mais sauf à être
biographe, il sera difficile de s’intéresser à ces courtes missives pleines de
commentaires sur des intrigues administrativo-politiques mineures, commentaires
dont l’acuité même est douteuse étant donnée la position très marginale de
Mérimée à cette époque, vieilli et malade, le plus souvent retranché dans sa
retraite cannoise. La quasi absence des réponses de Viollet-le-Duc (quatre
lettres, dont l’une est tronquée faute de place), n’arrange rien. On se
consolera avec les articles que Mérimée consacra au Dictionnaire raisonné de l’Architecture française et au Dictionnaire raisonné du Mobilier de
Viollet-le-Duc, donnés en appendices. Le travail d’édition est consciencieux
sans être soigné : à son actif, une brève présentation et des notes assez
complètes, à son passif l’absence d’index et le nombre excessif de coquilles et
de fautes d’orthographe.
Minotaure. Denis Chollet, Le Minotaure : souvenir d’une librairie de Paris 1948-1987 (Europe
éditions, 2001, 290 p., 20,28 €).
L’histoire de cette librairie de la rue des Beaux-Arts, qui tint le coup près
de quatre décennies, est contée à travers de nombreux témoignages recueillis
auprès de ses dirigeants, de son personnel et de ses clients célèbres ou
inconnus. Si le texte comporte une densité rare de coquilles, si les propos
recueillis sont présentés dans le désordre le plus intégral, l’ouvrage n’en
titillera pas moins la nostalgie de ceux qui ont fréquenté cette boutique
mythique, spécialisée dans la littérature sur le cinéma. Souvenir
personnel : Roger Cornaille, le directeur, n’accueillait pas toujours le
chaland avec le sourire ; le personnage, dans sa froideur, apparaissait
même assez antipathique. On apprend dans le livre de Denis Chollet que
Cornaille se plaignait des nombreux vols commis dans sa librairie par des
cinéphiles ardents mais désargentés. C’était un peu de sa faute, aussi,
car l’on trouvait des merveilles tentantes dans la boutique – ô cet album
de La Strada déjà rarissime, ô cette
monographie illustrée sur Marilyn, ô cet essai sur Boris Karloff ! Les
clients cinéphiles de la librairie, qui n’étaient jamais très nombreux à la
fois, avaient le sentiment de se retrouver entre passionnés, comme des
toxicomanes venus s’approvisionner auprès du même dealer (midi et quart). Le Minotaure, au demeurant, ne proposait
pas que des livres ou des revues sur l’art dit septième : la librairie
était aussi dépositaire des publications du Collège de ’Pataphysique. Au total,
un ouvrage brouillon mais attachant, auquel on pardonnera un cahier
iconographique maigrelet et l’absence d’index des noms cités.
Montherlant. Henry de Montherlant,
Garder tout en composant tout, textes
réunis et présentés par Jean-Claude et Yasmina Barat (Gallimard, « Les
Cahiers de la NRf », Gallimard,
2001, 422 p., 29 €).
Où en sommes-nous avec Montherlant, trente ans après sa mort ? Cet
épais volume de notes et fragments d’origines très diverses ne renouvelle pas
l’image de l’auteur. C’est le « grand écrivain » qui parle, cherchant
sans cesse la conformité avec son image, se citant constamment lui-même avec
satisfaction. On retrouve ses thèmes favoris, la fascination pour l’adolescent,
la misogynie, les références à l’antiquité romaine, le goût pour les maximes. À
son meilleur, une causticité à la Jules Renard (« Il a échoué à
l’Assistance publique. – Tiens, il y a donc un examen ? ») ; au
moins bon, la simple platitude (« Seuls les êtres que j’aime ont pour moi
une réalité »). Notons aussi quelques pages d’hommage à des écrivains
inattendus (Romain Rolland, André Maurois). Le lecteur ne s’ennuie pas, sans
pourtant éprouver le désir de retourner aux livres de Montherlant. On félicite
les éditions Gallimard de publier ce volume avec soin (notes, index) en plein
purgatoire de l’auteur.
Mystères de Rennes. Henri Mainguené, Les Drames de la vie ouvrière, préface
d’André Hélard (Apogée, 2001, 318 p., 15 €). Il s’agit d’une curiosité
qui devrait passionner les lecteurs intéressés par le roman-feuilleton et la
littérature prolétarienne : menuisier de son état, Henri Mainguené
(1853-1912) devint en 1884 conseiller municipal de sa ville de Rennes. L’avis
au lecteur informe que, s’il occupe ses « rares moments de loisirs à
écrire cet ouvrage », il n’a pas « eu la prétention de [s]e poser en
écrivain ». Il entend dénoncer les injustices et réclamer des libertés. Il
le fait à travers les péripéties classiques du roman-feuilleton à la manière de
Sue ou de Féval ; la subtilité n’est certes pas de rigueur : a-t-on
jamais vu méchants plus méchants qu’Albert Tertrais et Georges Jolivet ?
Les patrons sont les « Buveurs de sang ». Quant au héros, le
charpentier Lucien Duval, il a toutes les qualités requises pour tomber dans
les pièges et triompher quand même. Ce « grand roman d’actualités
politiques et sociales » (selon le sous-titre) vaut surtout comme
témoignage d’un moment de l’histoire du XIXe siècle. Dans sa préface
sérieuse et presque vibrante, André Hélard donne tous les éléments permettant
la compréhension de ce roman progressiste. Son édition esquisse la comparaison
entre les deux versions du livre, d’abord feuilleton du Petit Rennais (1886-1887) avant d’être publié par Marpon et
Flammarion.
Nadar. Nadar (Phaidon, 2001, 128 p., 7,47 €). Album de poche reproduisant certaines
des meilleures photographies du maître, qui ne sont pas nécessairement les plus
célèbres (souvent, cependant). Plusieurs portraits expriment une expression si
juste, si vivante – on la sent si profondément liée à la personnalité du modèle
– que l’image semble vivre en trois dimensions.
New York. Chrystel Pinçonnat, New York, mythe littéraire français (Droz, 2001, 328 p., 36,59 €). Cet ouvrage reprend le contenu d’une
thèse proposant de relire la production littéraire française de 1945 à nos
jours à partir du thème de la ville de New York, considérée comme un mythe
urbain. Ce mythe, qui remplace – pour des causes tout d'abord historiques
– celui de la ville de Paris, mythe de la modernité du XIXe siècle,
permettrait lors de sa réappropriation par les auteurs français un renouveau de
leur imaginaire. Il est lu par l'auteur à travers son inscription dans près de
quarante romans français, parfois méconnus. Le plan de cet ouvrage, en trois
parties, suit de façon un peu académique les trois modalités d'assimilation que
l'auteur dégage de façon péremptoire dans l’introduction : par exemple, la
transposition simple et l'hybridation, forme la plus aboutie de réécriture du
mythe. Même si l’auteur s'attache à un mythe du XXe siècle, elle
semble rester prisonnière de techniques d'analyse textuelle du siècle
précédent : ses commentaires, présentés les uns à la suite des autres dans
l'ordre chronologique, sans lecture transversale, s’apparentent trop à des
explications de textes classiques, fondées sur des catégories paraissant
anciennes au regard de son sujet, comme le réalisme, le fantastique ou
l'exotisme. Comment parler de renouveau de l’imaginaire quand l’utilisation de
ce mythe semble réactiver des thèmes littéraires traditionnels ? Le thème
de l’exotisme, qui semble le plus opératoire à propos de New York,
ville-refuge, peuplée de minorités ethniques ou sexuelles très différenciées,
nouvelle Babel aux multiples langues ou argots, décrite dans un style
nécessairement hybride, est le plus développé et aussi le plus intéressant pour
le lecteur comme pour l’auteur – cela transparaît même dans son écriture. Dans
la troisième partie sur « l'esthétique du melting-pot », de loin la plus intéressante car elle fait la
synthèse des deux précédentes et propose de définir un nouveau type d'écriture,
il faudrait aller plus loin et inventer de nouvelles catégories d'analyse
littéraire à la hauteur de cette exotique New York.
Nodier.
Charles Nodier, Bibliographie des fous.
De quelques livres excentriques (Éditions des Cendres, 2001, 32 p., 6 €). « Aussitôt que la scribomanie a suscité un fou pour parler
de telles inepties, la bibliomanie ne manque jamais d’en susciter un autre pour
les acheter », écrivait Nodier dans cet article initialement paru dans le Bulletin du Bibliophile de Techener en
1835. Les éditions des Cendres travaillent à la propagation du virus en
publiant ce texte bref mais séduisant consacré au « Charenton du
Parnasse ».
Opium. Arnould de Liedekerke, La Belle Époque de l’opium. Essai suivi d'une anthologie, introduction d’Olivier Frébourg,
avant-propos de Patrick Waldberg (La Différence, 2001, 439 p., 22,50 €). Réédition d’un essai anthologique publié initialement en 1984. Le sujet
est riche, sa bibliographie pléthorique. Principalement axée sur les années
1880-1915 – exception faite pour des zozos de la trempe à Artaud et Michaux –,
c’est une bible des produits opiacés. Reste qu’on espérait de menues
améliorations. D’abord, on est frappé par une absence : Théo Varlet n’est
toujours pas pris en compte. Curieux de nature, Varlet a pourtant procédé dès
le tout début du XXe siècle à un nombre considérable d’expériences
stupéfiantes à propos desquelles il s’est ouvert à plusieurs reprises :
dans Le Démon dans l’âme, roman de
1923, dans le récit Télépathie, et
dans différentes Notes de haschich
disséminées ça-et-là puis reprises en partie dans Le Dernier Satyre (1923). Surtout, il synthétisa sa vision des
choses – ou sa version des faits – dans un volume, Aux paradis du Hachich [sic] (1930) dont une esquisse a paru dans
la revue Le Manuscrit autographe de
mai 1930 sous le titre Topographie du
hachich. Cet essai était conçu pour
faire suite aux explorations baudelairiennes dont Varlet réfute les impressions
jugées trop inexactes. Fantasmagorie fantastique, rêve coloré, envol spirituel,
la « littérature des intoxiqués » – dixit René Dalize dans Les
Soirées de Paris – s’enrichit avec Varlet de formidables évocations, riches
et lumineuses, tentantes pour tout dire. Mais ce « jaloux de la divine
extase » troqua un jour sa version idyllique pour celle, plus vraie sans
doute, de son overdose. Cet épisode
fâcheux de « folie haschichique » est évoquée dans L’Après-midi d’un poète où la drogue personnifiée le
tance : « Ne fais donc pas tes yeux en billes de billard : tu y
as coupé aussi, le jour où je t’ai si gracieusement suggéré que tu agonisais.
Hein ! ta frousse, citoyen positiviste, pour cette pauvre hallucination
inoffensive de rien du tout ! » Il avait déjà raconté cela avec un
certain accent de sincérité dans ses Épilogues
et souvenirs (1925).
Cependant, par un biais qu’Arnould de Liedekerke ne soupçonne pas, Varlet est
bel et bien présent dans son livre. En effet, comme l’indique une petite correspondance
Willy-Varlet récemment vendue à l’hôtel Drouot (le 30 octobre 2001), Willy
n’est pas l’auteur de L’Éther consolateur.
Ce livre (présent dans la sélection d’Arnould de Liedekerke) fut publié par
Albin Michel en 1920. On ignorait jusque-là qu’il était de Théo Varlet. Sans
l’entourloupe de Willy, il se serait intitulé Le Huitième Péché. Jouons un peu à l’uchronie : aurait-il
figuré dans la présente anthologie ?
Pamphlet. Pierre Jourde, La Littérature sans estomac (L’Esprit des péninsules, 2002, 334 p.,
20,5 €). Qui connaît la
vigueur des charges littéraires du XIXe siècle ne peut que déplorer
l’atonie de la critique contemporaine. Naturellement joue ici ce que Gracq
appelait à peu près, dans La Littérature
à l’estomac, l’effet Rimbaud : la crainte du ridicule, la phobie de
rater le génie méconnu. L’époque actuelle a renoncé au « canon » des
grandes œuvres ; faut-il pour autant se contenter du nivellement
consumériste du marché de la littérature ? Dans La Littérature sans estomac, Pierre Jourde souhaite relancer avec
quelque vigueur le goût des polémiques argumentées. Son essai de critique
roborative vise aussi bien des célébrités (Jean-Pierre Richard) que de futurs
inconnus (Pascale Roze), mais il prend au sérieux les œuvres que les uns et les
autres publient, et il les lit la plume (et souvent les verges) à la main. Ce
qui nous vaut de réjouissants portraits de Sollers en Camille Mauclair, de
Frédéric Beigbeder en « Glenn Gould du c’est ici que j’habite de
cheval », d’Olivier Rolin en Richard Clayderman de la littérature, de
Camille Laurens clabaudant dans durassique parc, de Valère Novarina en
« hybride de Claudel et de Tabarin ». Sur Gérard Guégan ou Michel
Houellebecq, le commentaire se fait en revanche nuancé, toujours attentif à la
lettre et au sens, peu désireux d’oublier l’éthique sous la manière. On peut ne
pas partager tous les jugements de l’auteur, contester l’un ou l’autre point
précis, regretter qu’il soit parfois brouillé avec le F majuscule (flaubert ou
flammarion), mais comment ne pas se réjouir de sa verve et du vent vif qu’elle
fait courir sur le PLF (paysage littéraire français) ?
Poésie (I). Jacques de Decker, Un bagage poétique pour le troisième
millénaire. Entretiens avec Danièle Sallenave, François-Régis Bastide, Gérard
de Cortanze, Jean-Jacques Brochier, Jean d’Ormesson, Jacques Réda, Hubert
Nyssen (La Renaissance du livre, 2001, 187 p., s.p.m.). Typique du livre
dont on ne sait que faire – le lire ? le parcourir ? le
conserver ? Mais alors où le ranger ? le laver ? –, bref du
bouquin casse-pied, le Bagage poétique pour le troisième millénaire
est la compilation de sept dialogues « passionnants » réalisés
entre 1993 et 2000 par Jacques de Decker dans les locaux du Musée d’art ancien
de Bruxelles où se réunissent « le mardi midi des amateurs de poésie dont
le nombre et la ferveur fascinent chaque fois les observateurs
extérieurs ». Ouiche. Le nerf du recueil est cette question :
« S’ils devaient se retirer sur une île déserte, quel serait le bagage [du
XXe siècle] qu’emporteraient quelques grands témoins ? »
Les entretiens sont diversement intéressants, certains très nourrissants.
Synthétisons : Danièle Sallenave s’en tient à des considérations
géopolitiques (la chute du Mur). Gérard de Cortanze en appelle à la littérature
étrangère et, spécialisation oblige, aux Latino-américains. François-Régis
Bastide parle (très bien) de musique et de cinéma. Jean d’Ormesson raconte sa
découverte de Bossuet. Il se trompe en imaginant avoir inventé Macedonio
Fernandez, mais reste l’habile et pertinent causeur que l’on sait. Hubert
Nyssen est plus humble que de coutume. Il parle de Max-Pol Fouchet, parmi
d’autres. Puis l’unique Jean-Jacques Brochier salue le rôle des critiques
poétiques Hubert Juin et René Lacôte, et en profite pour énoncer quelques
boulettes mémorables. Exemples : à propos de Malraux qui avait lu,
lui, Élie Faure : « Malraux était sans doute un des rares théoriciens
de l’esthétique en France. » À propos du Magazine littéraire, cet
aveu : « Ce journal n’a pas de ligne, ni politique, ni littéraire, ni
idéologique. » Puis, confondant tout à fait actualité éditoriale et
littérature : « Selon moi, les livres méconnus, ça n’a jamais
existé. » C’est donc avec soulagement que l’on aborde l’intervention de
Jacques Réda, humble et délicat, qui cite Milosz, Michaux, Odilon-Jean Périer,
Dadelsen, Norge, Guillevic… À la question « Est-ce que nous ne seriez pas,
à votre manière, le dernier des poètes ? », il fait cette
réponse : « Être le dernier des poètes… Ce serait d’une prétention
extraordinaire. On pourrait m’empailler, venir me voir. L’espèce était en voie
de disparition… » On intitulerait alors ce recueil Une cage pour le troisième millénaire.
Poésie (II). Jean-Michel
Gouvard, L’Analyse de la poésie (PUF,
« Que Sais-Je? » n° 3618, 2001, 128 p., s.p.m.). Après avoir scandé
les vers latins dans leur jeunesse, certains ont dû faire face ensuite, dans
les années 70, aux laborieuses et austères analyses conduites sous l’empire de
la linguistique, dans le sillage de Jakobson et Lévi-Strauss opérant l’autopsie
du Baudelaire des Chats. On en est
quelque peu revenu et, Nicolas Ruwet disparu, ce genre de démarche s’est fait
plus discret et plus modeste, même si ses avatars peuplent sans doute l’univers
de la pédagogie. Le petit livre de Jean-Michel Gouvard a le mérite de resituer
tout cela dans la longue durée et de rappeler qu’il y eut toujours des
analystes de la poésie attachés, non pas à l’interpréter ou à la paraphraser,
mais à comprendre comment elle marche. Il ne sera donc pas inutile de
reparcourir avec lui rapidement la Poétique
d’Aristote, l’éloquence antique dans sa version poétique, la conception
rhétorique en faveur à la Renaissance, la version romantique allemande, pour
finir par les formalistes russes et leurs émules du XXe siècle.
Jean-Michel Gouvard a ses propres préférences, en particulier pour la notion
sémantique d’« évocation » mise de l’avant par Marc Dominicy. Y
gagne-t-on vraiment? Pour en juger, on aurait aimé voir un exemple appliqué à
la poésie moderne – mais le poème le plus récent soumis à l’analyse est, encore
et toujours, Les Chats.
Presse enfantine. Thierry Crépin, « Haro sur le gangster ! » La
moralisation de la presse enfantine 1934-1954, préface de Pascal Ory (CNRS
éditions, 2001, 487 p., 29 €). Fruit d’une thèse
d’histoire sous la direction de Pascal Ory, cet ouvrage ravira les amateurs
d’illustrés pour la jeunesse et fournira aux historiens des industries
culturelles une abondante information souvent neuve. Il s’agit d’étudier le
processus de contrôle de la presse enfantine, à partir des campagnes de
dénigrement anti-Mickey des années 30 jusqu’à la loi sur les publications
destinées à la jeunesse de 1949, loi dont les effets concrets (essentiellement
incitatifs, l’objectif étant d’amener les éditeurs à l’auto-censure) sont
démontés dans le détail à partir des archives de la Commission chargée de son
application. Au passage, l’historien démolit quelques mythes, comme celui de la
mainmise des (mauvais) illustrés américains sur la presse enfantine
d’après-guerre, qui a servi de chiffon rouge au front uni des dessinateurs
protectionnistes et des éducateurs-moralisateurs, mais également celui de
l’éditeur-martyr, Mouchot, victime de son propre entêtement face à une Commission
bien moins sévère qu’on ne l’a cru. Si le point fort du travail de Thierry
Crépin est sans conteste la méticuleuse exploitation des archives étudiées,
privées et publiques, on peut regretter que cette exploitation ne soit pas mise
au service d’une réflexion ; les nombreuses répétitions, la faiblesse de
certains passages (ajoutés après coup ?), le poncif du style mettent en
évidence l’absence d’élaboration conceptuelle du sujet. La notion de
« moralisation », son rapport à l’anti-américanisme, la méfiance à
l’égard de l’image, ne sont jamais analysés – mais identifiés à un vague
« archaïsme » –, l’histoire de ce débat moral dans la littérature
enfantine antérieure ne semble pas connue, et l’auteur abuse d’une vision
évolutionniste de l’art graphique faisant des comics l’unique incarnation d’une « modernité
graphique » d’autant plus floue que confondue avec le
« modernisme ».
Proust (I). Jérôme Prieur, Proust fantôme (Gallimard, Le Promeneur, 2001, 158 p., 14,95 €). Évocation personnelle et intimiste de
l’univers de Proust à travers un parcours des « lieux de mémoire »
qu’il a laissés. Exercice difficile, en l’occurrence réussi. C’est concis,
attachant et brillant – trois adjectifs, selon le procédé de l’auteur de Madame
de Villeparisis.
Proust (II).
Marcel Proust, Carnets, édition
établie et présentée par Florence Callu et Antoine Compagnon (Gallimard, 2002,
447 p., 24,50 €).
Ces carnets – que Mme Straus avait achetés chez Kirby, Beard & Cie
pour en faire cadeau à Proust en 1908 – sont conservés à la Bibliothèque
nationale de France. Leur édition n’intéressera pas que les
« proustologues », car elle pourra servir de modèle à l’édition
génétique de manuscrits, avec la retranscription diplomatique qui respecte au
mieux la disposition du texte, les ajouts ou les ratures. De très nombreuses
notes de bas de page éclairent ici les références biographiques, historiques ou
intertextuelles du texte de Proust, et ce à la lumière du texte final.
L’écrivain consignait dans ces carnets des idées pour son œuvre, des noms à
utiliser, des fragments de lecture ou des expressions qu’il destinait à tel ou
tel de ses personnages. Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de la
genèse de la Recherche pour
s’intéresser à ces calepins : Proust y livre d’étonnantes réflexions. Ainsi,
cette remarque contre Souday, qui l’avait violemment attaqué : « Il
est extraordinaire que M. Souday me reproche d’être incorrect quand c’est
l’effort exagéré de logique que je fais qui me fait écrire en un style si
désagréable. » Le goût marqué de l’écrivain pour les locutions, les
formules ou les erreurs de langage – comme ce cuir, qui annonce le directeur du
Grand Hôtel de Balbec : « Le valet de chambre. Alors les Allemands
viendront et nous serons littérairement
hachés en morceaux » – en rend la lecture captivante. On peut méditer
longtemps sur ces quelques mots : « Les rêves érotiques avec sujet
rétroactif. »
Queneau.
Raymond Queneau, Comprendre la folie (Éditions
des Cendres, 2001, 25 p., 6 €).
C’est à la folie littéraire que s’intéresse d’abord Queneau dans ce qu’on pense
être une préface abandonnée, à ces oeuvres qui semblent venir d’ailleurs et
parler des langues inouïes. Faisant litière des rapprochements hasardeux entre
l’art et la folie, distinguant la forme du contenu (idéologiquement) délirant,
il cherche à cerner une pensée excentrique, qui ne serait pas une déformation
pathologique, mais une pensée à part entière forgeant des catégories autres.
L’inachèvement de cette enquête laisse bien des regrets et des interrogations.
Réception du roman. La Réception du roman français contemporain dans l’Europe de
l’entre-deux-guerres, textes réunis par Anne-Rachel Hermetet (Édition du
Conseil scientifique de l’Université Charles-de-Gaulle-Lille-III, 2002, 181 p.,
17 €). Par quels
vecteurs et selon quels critères de réception les romans français de
l’entre-deux-guerres se sont-ils répandus en Europe ? C’est à poser les
premiers éléments de ce secteur très riche de l’histoire des représentations que
les collaborateurs de ce recueil se sont employés. On constate l’importance
accordée, à l’époque, aux écrivains français et surtout à la N.R.f., dont diverses revues européennes
se font l’écho. Mais le rôle joué par la littérature française ne va pas sans
d’importantes déformations : modifications de perspectives, réinscription
des œuvres novatrices dans un horizon d’attente qui en diminue le potentiel de
scandale, interprétations réductrices. Plusieurs articles s’attachent au cas de
Proust, particulièrement intéressant en raison des lectures très divergentes
qui sont faites de son œuvre.
Remembrances. Jean-Philippe
Bailleux, Souvenirs désabusés (Chez
l'auteur, Pamiers, 2001, 210 p., 29 €).
Typique publication de souvenirs publiés à compte d'auteur. On y trouve de
tout, comme on pouvait s'y attendre. Une enfance toulousaine, l'internat
parisien à Henri-IV, Normale Sup', une rencontre avec un Giraudoux vieilli et
aussi désabusé que le titre du livre. Défilé d'amis et de connaissances :
Nimier, Paul Guth, Camus entrevu à la N.R.f.,
le curieux Stephen Hecquet, avocat mondain homosexuel, qui eut quelque
célébrité dans les années 1950.... Tout cela semble bien loin. L'auteur, qui
travaille dans l'édition, papillonne dans les milieux littéraires, ce qui est
prétexte à de longues diatribes sur « l'agronome Robbe-Grillet » ou
sur « l'insupportable Anaïs Nin », rencontrée lors d'un passage à
Paris et qu'il décrit comme « une petite bourgeoise faisant la
comptabilité de ses émois nombrilesques dans son kilométrique Journal, sur lequel les snobs trouvent
habile de se pâmer ». Même accablement devant les multiples volumes de
Julien Green publiés en Pléiade, dont l'auteur se demande comment Gallimard
« a accepté de publier tout cela ». Au milieu de ce fatras, donc,
quelques notations qui ne manquent pas de pertinence. Par contre, la correction
des épreuves laisse à désirer : que de coquilles !
Rimbaud (I). Pierre Chavot,
François de Villandry, L’ABCdaire de
Rimbaud (Flammarion, 2001, 120 p., 9,95 €).
Cet ouvrage composé avec une photocopieuse et des ciseaux est un intéressant
florilège des stigmates de tout livre fait avec les livres d’autrui :
vieilles tartes à la crème (« Rimbaud imagine puis couche sur le papier
des œuvres qui, en 1871, font pâlir l’intelligentsia de Paris. De suite, il
s’affirme non comme un poète inspiré mais comme un narrateur
prodigieux ») ; noms sabotés (Wermersh, Julien Andrieu,
Boubasse) ; copiés-collés drolatiques (« seconde moitié du XIXe
siècle » est-il précisé pour plusieurs reproductions de tableaux dont on
connaît l’année précise de composition, comme celui de Jef Rosman représentant
Rimbaud alité après l’attentat de Bruxelles – ledit tableau étant localisé
dans une « Collection particulière » alors qu’il est conservé au musée
de Charleville) ; scoops inattendus (« après s’être fâché avec Izambard pour une sordide histoire
de livres » ; Rimbaud exhibant sa Saison
en enfer à Roche « avec fierté » ; Delahaye conservant
« jalousement toute sa vie » son exemplaire de la Saison ; « Delahaye et Verlaine
l’ont cru noyé dans les courants chauds des mers du sud » ; la
représentation du Passant de Coppée
« chahutée par les Vilains Bonshommes » ; Rimbaud « seul
personnage sans barbe » de Coin de
table, etc.) ; extraits de dictionnaires plus ou moins bien recopiés,
comme la notice sur la Commune, sur l’Arabie (« péninsule de quelque 2,5
millions de kilomètres carrés [etc.] », sur Aden (« aujourd’hui
capitale du Yémen » [sic]), tromperies reprises de confiance (la carte
postale de 1885 de Rimbaud à Delahaye, qui est un faux dénoncé de longue date,
la photographie de Paul Demeny – qui est celle de son frère, la photographie du
frère de Rimbaud – qui est celle de son neveu Léon, le « Paysage
nègre » de Germain Nouveau présenté comme un « dessin d’Arthur Rimbaud ») ;
révélations singulières (« l’armée ne plaisante pas sur le chapitre
de la tenue et du respect » ; les Vers
nouveaux et chansons et les Poésies cités
comme s’il s’agissait de recueils établis ou publiés par Rimbaud ;
« accusé d’insoumission, Rimbaud est poursuivi jusqu’à
Marseille ») ; perles (« Ne parvenant pas à publier ses
poèmes, notamment le Jeune Ménage daté
du 27 juin, Rimbaud décide de partir en Belgique » ; « Le
manuscrit de cette Saison en enfer terminé,
l’automne recouvre les Ardennes d’une houppelande de feuilles » ;
« Assis sur les bords de la Tamise, Nouveau et Rimbaud rédigent des
annonces de presse » ; « En octobre 1878, il vogue enfin vers
l’absolu. Grand marcheur, il franchit le Saint-Gothard », les
« périodes de silence dues en particulier à la perte de
missives » ; « il pose, presque par hasard, pour Le Coin de table »). Le pompon
revient à la légende de la photographie de Cheick-Ottman sur laquelle figurent
Rimbaud et quelques compatriotes résidant à Aden : « Groupe en voyage
d’affaires sur la mer Rouge avant le déjeuner à Shaykh Uthman [sic] ». Les
auteurs de cet ABCdaire s’appellent
Pierre Chavot et François de Villandry. D’autres travaux en perspective,
messieurs ?
Rimbaud (II). Pierre Lauxerois, L’Opéra fabuleux suivi de Sous la lumière
qu’on a créée. Deux essais sur Rimbaud (L’Âge d’Homme, 2001, 286 p., 22,87 €). Selon une logique ébauchée dans des
articles publiés dans la revue des Amis de Rimbaud, Rimbaud vivant (n° 35, 36, 38, 39), l’auteur propose une série de
lectures, les Illuminations étant au
cœur des deux essais regroupés dans le volume. Tributaire de la vieille
critique des sources, ce livre pourchasse « les rapports que le poète a
entretenus avec les auteurs qu’il n’a jamais mentionnés ». Et d’alléguer
d’emblée qu’« on ne saurait oublier qu’au départ le jeune poète n’avait
que la culture d’un excellent élève de Rhétorique ». Voici donc Taine,
Michelet et d’autres auteurs convoqués pour rendre plus compréhensible
notamment les Illuminations. Encore
fallait-il connaître certains acquis de la critique rimbaldienne récente (sur
ce point, le volume est pour le moins lacunaire : sa documentation est limitée
et nullement à jour). Il fallait surtout s’interroger davantage sur la
pertinence des rapprochements proposés et procéder à une étude sémantique plus
précise des poèmes. Malheureusement, la plupart de ces lectures, rapides et
insuffisamment étayées, ont peu de chance d’apporter l’adhésion du lecteur.
Rivière. Jacques Rivière, Carnets (1914-1917) (Fayard, 2001, 493 p., 26,10 €). Isabelle Rivière noue avec le texte de
son mari, Jacques Rivière, un dialogue étonnant. À travers ses commentaires,
ajoutés en notes au texte des carnets écrits pendant la guerre, elle en
explique les sous-entendus, s’impliquant au point de paraître parfois vouloir
répondre directement à l’auteur lui-même. Mais elle semble aussi orienter la
lecture des carnets, en pratiquant souvent l’apologie, tout en observant le
silence sur certains points de bienséance. Le texte de Jacques Rivière, après
tout, provoque déjà lui-même un certain étonnement, en raison de son caractère
disparate. La « passion de la mise au point », la rage de
« confession » et le goût pour l’analyse intérieure font de Jacques
Rivière un témoin parfaitement représentatif de toute une génération travaillée
par le souci de la sincérité. Cependant, au-delà de l’attrait qu’éveille ce
souci de soi dont témoigne le secrétaire de la Nouvelle Revue française, ces carnets suscitent peu d’intérêt. La
tendance à l’introspection qui les habite, pour fascinant qu’elle soit, ne
suffit pas, en effet, à compenser la pesanteur des innombrables citations
glanées au cours des lectures, ni le caractère monotone de l’exposé des remords
et des scrupules religieux, ou de l’exploration minutieuse des voies charnelles
et spirituelles de l’amour.
Roman. Pierre
Brunel, Glissements du roman français au
XXe siècle (Klincksieck, 2001, 350 p., 23 €). Il ne s’agit pas là du dernier essai de
Pierre Brunel, mais plutôt d’un ouvrage d’un genre hybride, issu d’un cycle de conférences,
et destiné à un large public désireux de mieux connaître la littérature du XXe
siècle sans pour autant vouloir entrer dans les arcanes des études littéraires
savantes. L’auteur brosse un vaste tableau des glissements sous-génériques à
l’intérieur de l’increvable genre roman,
suivant un parcours personnel et éclectique, de Marguerite Audoux à
Jean-Jacques Schuhl, en passant par Alain-Fournier, Proust, Gide, Malraux,
(mais pas Céline), Mauriac, Sartre, Pérec, Le Clézio ou Echenoz. Le glissement
apparaît surtout ici comme un concept mou, prétexte à panorama subjectif du
siècle, ou comme une description de la pratique de lecture de Pierre Brunel
lui-même, qui compare volontiers son livre à un tramway de la
littérature : ouvert à tous, offrant une belle vue sur la ville, de
nombreuses stations, et les commentaires du conducteur. Sur le ton de la
conversation, mais sans concession quant à la précision des analyses, un
ouvrage civil et ouvert, qui ravira tous les amateurs désintéressés de la chose
littéraire.
Romantisme. Christian Chelebourg, Le Romantisme (Nathan, 2001, 121 p.,
7,93 €). Le titre de cet opuscule destiné à un
public d'étudiants est trompeur. Il traite, non du Romantisme, mais du
« Romantisme littéraire français », comme il est précisé seulement dans la quatrième de
couverture. Il y aurait beaucoup à dire sur cette tendance très française à
ramener le Romantisme à la France d'une part, à la littérature d'autre part,
alors qu'on pourrait aussi bien défendre que le Romantisme est allemand et
musical… La table des matières propose au seuil du livre une division en trois
parties (Historique, Esthétique, Topique),
qui inquiète un peu le lecteur. Fors ce tic, le livre est réussi, Christian
Chelebourg parvenant presque à faire oublier, à force d'élégance et de liberté,
la vocation utilitaire du volume. Il lui arrive de sortir de l'ornière
Lagarde-et-Michardienne (« La chute des Burgraves », « le mal du
siècle », etc.) et d'être original, par exemple quand il rappelle
l'importance historique du Christophe
Colomb de Népomucène Lemercier et du Marino
Faliero de Casimir Delavigne. Encore doit-il ses originalités moins à
lui-même qu'à ceux dont il s'est largement inspiré – sans les citer (si ce
n'est dans la bibliographie) : Annie Ubersfeld, Anne Martin-Fugier et surtout
Albert Béguin (dans la partie thématique). Le manque de place explique sans
doute le procédé, courant dans ce type d'ouvrage ; il ne saurait en revanche
expliquer l'indigence de la bibliographie critique (une page), la faillibilité
de l'index et surtout l'absence d'introduction et de conclusion. Compilation
adroite, cet ouvrage manque de hauteur : une réflexion préalable sur les enjeux
du romantisme (problème de périodisation, échange avec les autres arts,
articulation avec le réalisme, etc.) eût été nécessaire avant d'entrer dans le
vif du sujet. Elle aurait permis à Baudelaire, Flaubert et Barbey d'Aurevilly,
pour ne citer qu'eux, de trouver leur place dans l'ouvrage ; elle aurait
permis à la peinture, à la musique et à d'autres arts d'y faire leur
entrée ; elle aurait permis une vue moins étroite, plus audacieuse, moins
frileuse, du romantisme. Il reste à écrire une histoire alternative du
Romantisme, qui ne reprendrait pas systématiquement les mêmes exemples
(« elle me résistait, le l’ai assassinée », « Insensé qui croit
que je ne suis pas toi », « les plus désespérés sont les
chants… », etc.), qui articulerait autrement l'histoire des hommes, des
formes et des thèmes, qui casserait la périodisation héritée de l'histoire
littéraire traditionnelle, qui s'ouvrirait à l'espace européen, qui donnerait
sa vraie place aux pratiques sociales des romantiques (sociabilité) et à leur
textualisation (socialité). Mais sans doute y faudrait-il plus d'espace que 128
pages.
Sartre. Ingrid
Galster, Sartre, Vichy et les
intellectuels (L’Harmattan, 2001, 249 p., s.p.m.). Encore
un procès en révision. Et l’on commencera par s’étonner que la maison
Gallimard, qui semble bien détentrice de l’œuvre complète de Sartre, qui est en
train, après ses romans, d’« empléiader » son théâtre, laisse filer
chez d’autres éditeurs ce genre d’essai critique, lequel a pour exigence
centrale celle de la relecture d’une œuvre « par-delà les passions ».
Sartre est au surplus un sujet de choix pour ceux qui s’attachent aujourd’hui à
pratiquer la théorie de la réception. Sans doute le premier philosophe à avoir
créé une mode, au risque par contre-coup, effet boomerang, d’en devenir la
première victime. À partir des nombreux débats qu’a suscités, voire provoqués,
Sartre de son vivant, mais aussi et surtout de ceux qu’il continue de
déclencher après sa mort, à l’occasion de dossiers ou de colloques qui
naviguent joyeusement entre commémoration et révision de l’Histoire, Ingrid
Galster, depuis sa chaire allemande de littératures romanes, tente de faire le
tri, dans une histoire où se trouvent mis à la question l’homme comme l’œuvre,
entre interprétations et mésinterprétations. Maintenant, si sa démonstration
est convaincante, parce que minutieusement argumentée, sur la période Vichy de
Sartre (comment ses pièces – Les Mouches,
Huis clos – ont-elles pu recevoir le
visa de la censure allemande ? Comment Sartre a-t-il pu prendre la place d’un
professeur juif révoqué au lycée Condorcet ?) – et qui constitue tout de
même la moitié de l’ouvrage –, elle l’est beaucoup moins quand elle tente de
suivre les « images actuelles de Sartre ». Manque manifeste de
méthode, notre professeur se met à égrener des positions sans parvenir à faire
ressortir les lignes de force, sauf dans le cas de l’école de Francfort.
Posons-le abruptement : contre qui ou quoi se battait Sartre, et qui s’opposait
à Sartre ? Contre qui ou quoi s’emploie-t-on aujourd’hui à faire jouer Sartre ?
Et au nom de quoi certains s’opposent-ils délibérément à Sartre ? Sans repérer
l’« ennemi objectif », comme on le disait à son époque, on passe à
côté des enjeux. Pas d’analyse, par exemple, des dissensions à l’intérieur des Temps modernes ; on ne connaît pas
Merleau-Ponty, on glisse ensuite sur Althusser. Passé Vichy, on passe même
franchement par-dessus l’histoire militante ou idéologique de la France (le PC
et ses « enfants » gauchistes, connais pas !). La conclusion, donnée
d’ailleurs dès l’avant-propos, est décevante : Sartre n’est que le reflet des
contradictions de son temps.
Segalen (I).
Étienne Germe, Segalen, l’écriture, le
nom. Architecture d’un secret (Presses universitaires de Vincennes, 2001,
230 p., 23 €).
La thèse part d’un fait biographique : le père de Victor Segalen, bâtard, avait
été abandonné à l’orphelinat par sa mère qui l’a repris quelques semaines plus
tard. Il a été élevé par celle-ci et par ses grands-parents maternels. Après
son mariage, son histoire a été occultée dans la famille. Voilà le secret. Le
père ne porte pas le nom de son père, il s’est d’abord appelé Fual (en breton :
urine), nom donné par l’administration de l’orphelinat, puis Segalen, nom de sa
mère. Il y a eu une interruption dans la généalogie bretonne. Voilà le nom. Et
l’écriture ? La première grande œuvre de Segalen, Les Immémoriaux, a pour thèmes la punition d’un rhapsode maohri,
qui a hésité dans la récitation des généalogies, et les effets de la
christianisation rapide des Maohris, provoquant un vacillement identitaire qui
s’effectue par le changement de nom. L’écriture des Immémoriaux révèle donc, pour l’auteur, le désir de maîtriser sa
propre histoire en lui donnant un sens. Autres histoires de dépossession de soi
: Le Fils du Ciel, l’avant-dernier
empereur de Chine, réduit à l’impuissance, prisonnier dans son propre palais
sous la coupe de sa terrible mère adoptive, « homme d’une identité défaillante,
homme d’un héritage impossible », enfin l’empereur mort de Siège de l’âme – l’absent de tout
tombeau. Ainsi l’écriture serait-elle une pratique « exobiographique » qui rêve
en suivant le tracé mystérieux des signes de l’Ile de Pâques ou en retraçant
l’étymologie des caractères chinois, à la recherche d’une origine permettant de
fonder une nouvelle légitimité, celle de l’écrivain : « Stèles est l’œuvre de
l’appropriation du nom. » Que Segalen ait souffert de ce « secret
douloureux », on n’en doute pas ; de surcroît, sa jeunesse a été assombrie par
une éducation d’autant plus sévère qu’il y avait une tache à dissimuler. Les
analyses sur les vacillations de l’identité dans l’œuvre sont souvent convaincantes,
mais certaines interprétations sont réductrices, par exemple comment affirmer :
« si Segalen est la marque de règne de la dynastie du néant, Fual sera le “Nom
caché” : tel est le titre de la dernière des Stèles »? « Nom caché » n’est pas un poème à clé, c’est
l’aboutissement de l’œuvre ! Pour peu qu’on lise l’ensemble du poème, on y voit
une pensée (proche du taoïsme), une éthique (proche de Nietzsche) et une
poétique (proche de Mallarmé). Même si certaines études de détail sont
éclairantes, la perspective de l’ouvrage pâtit de l’opération Jivaro de toute
critique biographique : rabattre sur les petits secrets familiaux d’un homme,
une œuvre qui édifie ses architectures de mots, riches de sens multiples, et
qui parfois s’élève, comme la Licorne du poème, vers l’infini. Qu’importent
alors les pères, fussent-ils le « sage seigneur Mâ, duc de Lou »…
Segalen (II).
Philippe Postel, Victor Segalen et la
statuaire chinoise : archéologie et poétique (Champion, 2001, 320 p.,
57,93 €). Segalen a
pratiqué dans son écriture la théorie du « Divers » qu’il expose dans
l’Essai sur l’exotisme. Son premier livre, Les Immémoriaux, a été considéré comme un ouvrage fondateur de
l’ethnologie polynésienne ; son œuvre littéraire comprenant des recueils de
poèmes (dont Stèles), des romans, a
été largement commentée pour sa nouveauté, mais ce n’était pas le cas de ses
études consacrées à l’archéologie chinoise. Le livre de Philippe Postel vient
combler une lacune de la critique ségalénienne en apportant des analyses des
textes que Segalen a écrits à ce sujet et qui ne sont pas encore tous publiés.
Il montre que les découvertes faites par Segalen sont tenues, aujourd’hui
encore, pour une référence essentielle de l’archéologie de la statuaire
chinoise antique. Segalen a élargi le champ des investigations à l’Ouest de la
Chine, où il a notamment identifié le tombeau de Quin Shihuang, auprès duquel
on a découvert en 1970 l’armée de soldats en terre cuite. Étant donné les
vicissitudes de l’histoire chinoise au XXe siècle, les découvertes
de Segalen constituent parfois l’unique référence pour des chercheurs contemporains.
Segalen est parti de l’hypothèse que la statuaire chinoise est un art à part
entière, contrairement à la tradition chinoise qui la considérait comme un
artisanat, et qu’elle est un art originel, indépendant des influences
indo-grecques et bouddhiques, contrairement à l’opinion des archéologues
occidentaux de son temps. L’originalité de l’approche de Segalen,
remarquablement exposée par Postel, sinologue lui aussi, a été de replacer
l’esthétique des sculptures chinoises dans le contexte de la pensée taoïste qui
dominait parmi les lettrés : la statue est conçue comme un ensemble de signes
qui renvoient à l’idée de la vie. Philippe Postel définit les caractères de la
statuaire chinoise décrits par Segalen comme « un art de l’élan » qui
signifie l’élan vital par la grandeur, la puissance, la tension musculaire.
Postel met l’accent sur l’originalité de l’écriture critique de Segalen, il
montre comment le sinologue nourrit l’écrivain et comment les enjeux de
l’écriture animent le sinologue. Segalen se démarque en effet de l’écriture
scientifique, qui risque de réduire la relation à l’autre, et, plus encore, de
l’écriture « pseudo-exotique » qui impose les impressions de l’observateur. Il
cherche une écriture critique proche de celle de Baudelaire, une critique
visionnaire, créatrice, qui s’appuie sur une relation profonde à l’œuvre par le
geste, le toucher, la photographie, le dessin qui préparent l’écriture. Les
recherches archéologiques et les créations littéraires de Segalen sont
inséparables d’un itinéraire intérieur, d’un parcours initiatique. Que va-t-il
chercher aux confins de l’Empire, au prix d’épuisantes
« équipées » ? Il poursuit une méditation sur la mort conçue à
l’intérieur d’une alternance universelle. L’écriture critique de Segalen
atteint l’énergie qui anime la statue, lui donne une seconde vie. C’est aussi
le geste accompli par Philippe Postel à l’égard de l’œuvre archéologique de Segalen.
Stendhal. Stendhal, Salons, introduction et notes de Stéphane Guégan et Martine Reid (Gallimard, Le Promeneur, 2002, 211 p.,
19,50 €). Des trois
textes d’ampleur et d’origine fort différentes qui composent ces Salons, seul le deuxième, la Critique amère du salon de 1824 par M. Van
Eube De Molkirk, s’appa-rente aux grands textes de critique esthétique de
Diderot ou de Baudelaire. Mais à défaut d’être clairvoyant ou original, le
discours stendhalien sur les salons de 1822, 1824 et 1827, est fort cohérent,
et il est tentant de lire ces textes comme les considérations esthétiques d’un
enfant du siècle, tant Stendhal déplore l’absence d’énergie ou de force d’âme
dans la quasi totalité des œuvres de la Restauration. « L’expression de la
force » fait défaut à un art qui, après avoir impassiblement copié les nus
impassibles de David, s’étiole de façon quasi irrémédiable. La double
introduction de Stéphane Guégan et Martine Reid cherche bien à mettre l’accent
sur ce besoin d’un nouvel idéal esthétique (« il nous faut du nouveau,
n’en fût-il plus au monde », écrit Stendhal entre Baudelaire et La Belle
Hélène) et sur l’annonce hésitante d’un vrai romantisme pictural, mais le
constat général reste qu’en peinture, plus que partout ailleurs, les passions,
la force et la vigueur ont deserté l’art et les artistes. Le modèle italien et
son sésame absolu, le clair-obscur, ne semblent plus cités que pour la forme
quoiqu’avec insistance. Rejetant le nu et le seul dessin du beau muscle,
Stendhal ne parvient pas à trouver cette énergie qu’il chérit sous les habits
modernes dont il a pourtant l’honnêteté de ne vouloir se passer. Cet élégant
volume, riche de nombreuses reproductions, et intelligemment annoté, nous
dresse ainsi le portrait d’un amateur insatisfait qui prône une révolution qui
a toutes les chances de ne pas répondre à ses préférences esthétiques. Unhappy Mr Myself !
Surréalisme (I).
Pierre Chavot, L’ABCédaire du Surréalisme
(Flammarion, 2001, 120 p., 10 €).
On aime cette petite collection pour sa présentation (format et iconographie)
et la façon dont l’auteur peut jouer avec les contraintes de l’ordre
alphabétique. Malheureusement, ce volume-ci est bien convenu et manque
totalement de fantaisie. Lisez plutôt le Dictionnaire
abrégé du Surréalisme rédigé par les intéressés.
Surréalisme (II). Alain Joubert, Le Mouvement des Surréalistes ou le Fin mot
de l’histoire. Mort d’un groupe, naissance d’un mythe (Maurice Nadeau,
2002, 380 p., 35 €).
Cet ouvrage, édité par celui qui fut le premier historien du Surréalisme, ne
peut intéresser que les membres de ce groupe, au titre de souvenirs sur leurs
frasques convenues entre 1961 et 1969, ainsi que les spécialistes de ce
mouvement. Quel décalage entre le grand style « bretonnant » du
mémorialiste et la minceur des anecdotes qu’il rapporte : manœuvres et
excommunications groupusculaires, querelles de personnes (ouh ! le vilain
Jean Schuster !), conversations de Café du Commerce – s’appelât-il poétiquement
La Promenade de Vénus – emballements
politiques et littéraires controuvés ! Sans parler d’un autre décalage
qu’on devine en toile de fond : avec la médiocrité des œuvres des épigones, et
leur absence de retentissement sur l’histoire et la littérature en marche.
Tardieu. Jean-Clarence Lambert, Visite à Jean Tardieu (Caractères, 2001,
82 p., 11,43 €).
Homme de mots, de radio et de théâtre, Jean Tardieu était, s’en souvient-on,
aux côtés de Bruno Durocher (pseudonyme de Bronislaw Kaminski, 1919-1996) lors
de la création en 1950 de la revue Caractères.
Celle-ci a étendu depuis son activité à la publication d’ouvrages et diffuse
une petite collection intitulée Visite à…
dont le seul défaut est d’être trop discrète. Le poète, traducteur,
essayiste et critique Jean-Clarence Lambert – dont viennent de reparaître
l’Anthologie de la poésie suédoise et
Sugaï – consacre au puer æternus Jean Tardieu, seul
authentique citoyen de la bonne ville de Coucou-les-Nuages, un hommage enjoué,
synthétique et affectueux. On y apprend que le bureaucrate rêveur ne savait
quoi faire de son chapeau, qu’il fut pour Lambert un père en littérature et
qu’il sut ouvrir son « Club d’essai radiophonique » (ancêtre des
défuntes ACR) à « la poésie libre et en mouvement ». Les autres titres
de cette alléchante collection sont : Claude Couffon, Visite à Norge et à Édouard
Glissant ; Maurice Cury, Visite
à Marcel Duhamel ; Hamid Dabashi,
Visite à Amir Parsa ; Nicole Gdalia, Visite à Robert Couturier ; Gérard Cléry, Visite à Marcel Hennart.
Valet.
Jacques Lacarrière, Paul Valet (Jean-Michel
Place, 2001, 126 p., 11 €).
Vie singulière que celle de Paul Valet : né en Russie en 1905 sous le nom
de Georges Schwartz, c’est un jeune pianiste prodige. En 1917, il émigre avec
sa famille en Pologne, avant de venir en France en 1924 pour travailler le
piano avec Vincent d’Indy. Il abandonne alors le piano et devient médecin. Son
œuvre poétique est publiée de 1948 à 1983, chez des éditeurs importants (GLM,
Mercure de France, Minuit). Il meurt en 1987. Sa poésie anti-lyrique tend à
l’aphorisme et cherche à faire Table rase
(titre d’un recueil) de toute illusion, de toute littérature : il veut
« Raboter les poèmes / Jusqu’à l’os ». Figure attachante et tragique,
quelque chose d’Adamov, peut-être. Ce petit volume à la maquette très réussie
comprend une anthologie et une chronologie (due au fils du poète) avec une
présentation bien bavarde de Jacques Lacarrière qui, lui, ne rabote jamais
jusqu’à l’os.
Vialatte. Alain Schaffner, Le Porte-plume souvenir. Alexandre Vialatte
romancier (Champion, 2001, 320 p., 44,21 €). Alexandre Vialatte souffre
d’un terrible malentendu : il serait avant tout un traducteur, un
dilettante du roman et un écrivain régionaliste – quand chez lui
« l’Auvergne est un souvenir d’enfance ». Si l’influence de Kafka est
perceptible par endroits, l’inspiration romanesque chez Vialatte est antérieure
à sa découverte de l’auteur du Château.
Dès lors, comme l’explique Alain Schaffner, « il existe une œuvre
romanesque d’Alexandre Vialatte, qui mérite d’être étudiée en tant que telle et
dont la cohérence se révèle lorsqu’on prend en compte tous les romans et eux
seuls, comme objet d’étude, dans leur spécificité générique ». L’univers
de Vialatte se singularise par une géographie onirique et un rapport
rétrospectif au temps, qui tendent à représenter, selon ses propres termes,
« le folklore d’un pays qui n’existe pas ». Ce pays natal est celui
de l’illusion du souvenir revisité qui pose la question de la lutte contre
l’inconscient, qui sous-tend toute la création artistique de Vialatte. Bien avant
le Nouveau Roman, Vialatte tente une mise en abyme du récit, qui se veut
cependant porteuse d’une émotion au service de l’édification d’un
« roman-poème ». Inscrite dans la tradition de la complainte,
l’écriture de Vialatte s’affirme comme une tentative de communication de
l’expérience de l’indicible. À la manière de Queneau, de Dhôtel ou, plus avant,
d’Alain-Fournier, Vialatte crée une mythologie de la réalité. Roman du roman,
fabrique de l’illusion, l’œuvre romanesque de Vialatte est le dédoublement de « la
coïncidence possible de la vie et de sa représentation ». C’est le mérite
de cet essai de savoir, par la lentille emblématique du « porte-plume
souvenir », révéler une œuvre qui est à la fois « épanchement du
songe dans le réel » et « optique du spectateur ».
Villiers de l’Isle-Adam. Chantal
Collion-Diérickx, La Femme, la parole et
la mort dans Axël et L’Ève future de Villiers de l’Isle-Adam (Champion,
2001, 480 p., 76,22 €).
À la manière d’Eschyle vingt-quatre siècles plus tôt, Villiers de l’Isle-Adam
est le précurseur solitaire d’une littérature dramatique résolument nouvelle
« dans un mouvement général de bouleversement de la modernité
théâtrale ». Pour Villiers, le théâtre doit permettre l’avènement de
l’énigme et de l’angoisse ontologiques de la nature humaine, qui se déclinent
dans la « trinité » constitutive de la tragédie : la femme, la
parole et la mort. C’est ce triple mystère fondateur du tragique humain que
Villiers interroge dans Axël et dans L’Ève future, deux œuvres qui semblent
se répondre : « un roman fondé sur la parole et un drame se
didascalisant en roman ». À la source de ces deux œuvres, il y a la
découverte de Baudelaire et de Wagner – le sentiment tragique de la vie et le Liebestod – à laquelle s’ajoute un
certain donquichottisme symboliste. Dès lors, dans ce commencement du mythe
qu’est la tragédie humaine réinventée par Villiers, la femme sublimée en est
l’origine et la fin, de par cette altérité absolue « qui en fait
l’équivalent d’un Dieu ». C’est cette réhabilitation de la femme par Villiers
qui permet au poète d’atteindre à un moi définitif où s’accomplit, par la
mort des amants, l’unité originelle. C’est du moins la lecture prismatique de
ces deux « objets littéraires » que propose Chantal Collion-Diérickx.
Zola. Frédéric Robert, Zola en chansons, en poésies et en musique (Pierre Mardaga, 2001,
212 p., 29,50 €).
Ah ! Oh ! Le beau, l’indispensable ouvrage que nous offre l’éditeur
belge Pierre Mardaga. Jugez plutôt : Frédéric Robert a rassemblé, par
ordre chronologique, près de cinquante chansons ou poésies dédiées au père de
Nana, ce « phylloxéra de la littérature », accompagnées au besoin de
leur partition, et richement illustrées. Chaque morceau est précédé d’une
présentation du contexte des publications zoliennes et des circonstances du
spectacle concerné (notamment en ce qui concerne ses relations avec Alfred
Bruneau). C’est beau, utile, et réalisé avec soin par un éditeur consciencieux,
malgré un certain désordre dans les annexes (pourquoi ces bouts d’articles de
Frédéric Robert qui auraient pu être intégrés au texte ?), mais il ne faut
ni bouder son plaisir ni pousser des z’holà, comme le chantait Élise Faure,
promue ici notre caution érudite. Il y a là de quoi composer une véritable
histoire parallèle de la réception zolienne, pour compléter sur le mode mineur
celle réalisée par Alain Pagès à partir de la presse. Discographie,
bibliographie, quatre (!) index : « V’là qu’est tapé, v’là qu’est
artiste ! / Je suis nana, je suis natur, je suis
naturaliste ! »
[Paul Aron, Carole Aurouet, Jean-Hugues Berrou, Patrick Besnier, Jacques Bienvenu, Claudine Bouretz, Michel Braudeau, Alain Brunet, Colette Camelin, François Caradec, Alain Chevrier, Jean-Louis Debauve, Michel Décaudin, Éric Dussert, Nathalie Fagot, Cédric Gauthier, Thierry Gillyboeuf, Jean-Paul Goujon, Ute Harbusch Ernest Haut, Jean-Louis Jeannelle, Vincent Laisney, Jean-Pierrre Lassalle, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Marielle Macé, Bertrand Marchal, Hugues Marchal, Éric Méchoulan, Jean-Paul Morel, Steve Murphy, Michaël Pakenham, Gilles Picq, Claude-Pierre Pérez, Michel Pierssens, Sandrine Raffin, etc.]