EN
SOCIÉTÉ
À travers les bulletins de sociétés d’amis ou de lecteurs
et
autres revues
Cahiers Octave Mirbeau n° 6, 1999 (édités par la Société Octave Mirbeau, 10
bis, rue André Gautier, 49000 Angers). Trois volets dans ces cahiers :
études, documents, bibliographie. Certaines études sont bien un peu longuettes
– « La Puissance du mystère féminin dans Le Calvaire » ne mérite d’être lue
qu’en tournant les pages à la vitesse d’une 628-E8 –, mais celle intitulée
« Dingo vu par un vétérinaire
cynophile » (signée par Michel Contart) rachète les autres. La partie
« Documents » est de loin la plus intéressante : « Mirbeau,
Dugué de la Fauconnerie et Les Calomnies
contre l’Empire » : selon Pierre Michel, le véritable auteur
de cette brochure de 32 pages parue en septembre 1874 serait Mirbeau, nègre
du signataire Henri Dugué de la Fauconnerie, maire et député bonapartiste. L’article suivant, « Octave Mirbeau
philosémite », reproduit plusieurs textes parus dans Le Gaulois sous la signature « Tout-Paris ».
Faut-il suivre Pierre Michel dans l’attribution de ces textes à Mirbeau ?
De telles chroniques, à la signature passe-partout, étaient confectionnées
par plusieurs collaborateurs du journal, et rien n’indique que Mirbeau en
fut l’auteur, comme il n’est certainement pas l’auteur de toutes ces articles
anonymes ou pseudonymes, ni de tous ces romans que ses exégètes lui imputent
depuis quelque temps. La préface, jamais reproduite jusqu’alors, de la brochure
de Léon Werth, Meubles modernes, est
en revanche bien signée de Mirbeau. Il y a peu à dire sur ce texte écrit par
sympathie pour un ami, sinon qu’il a le mérite d’être très court et que son
auteur ne s’est vraiment pas foulé. À la suite est publié un extrait inédit de Dingo, retrouvé dans les archives du même Werth. Les derniers documents
sont deux interviews de Mirbeau parues dans le Neues Wiener Tagblatt et dans le Fremdenblatt lors de la représentation au Burgtheater de Vienne, en
octobre 1903, de Les Affaires sont les
affaires. Un extrait de la première :
–
Vous avez certainement un passé militaire derrière vous, Monsieur Mirbeau ?
–
Oui, on le voit, n’est-ce pas ? J’ai participé à la guerre franco-allemande,
je l’ai bue jusqu’à la lie, cette année terrible. J’étais officier d’ordonnance
du général de Moutis et je peux bien le dire : cette guerre a eu pour
mon développement une grande importance. Quand, pour la première fois, les
terribles atrocités de la guerre frappèrent mon regard, ce fut mon chemin
de Damas. Là commença ma renaissance morale. J’appris à penser, j’appris à
juger les apparences sociales avec un regard clairvoyant. J’étais, par mon
éducation, clérical et royaliste. Je me suis débarrassé des deux. Fondamentalement.
Comme militant politique, je ne me suis enrégimenté qu’une seule fois, lors
de la campagne pour Dreyfus. Là j’ai combattu dans L’Aurore épaule contre épaule avec Zola
et Clemenceau. Avec la plume, mais aussi de temps en temps dans des réunions
publiques avec le poing.
–
Et le courant pessimiste qui passe par vos œuvres est peut-être aussi un écho
de l’année terrible ?
– Pessimiste ? Non je
suis moraliste. Vous souriez ? L’auteur du Roman [sic] d’une femme de chambre moraliste ? Cela paraît comique, pas vrai ? Et il en est pourtant
ainsi. C’est pourquoi rien ne peut plus me révolter que lorsque l’on ose me
marquer au fer rouge à cause de cette oeuvre comme pornographe. Moi, pornographe ?
Pourquoi ? Parce que j’ai découvert avec une honnêteté sans fard ma dépravation
habituelle de certains cercles ? J’ai pour moi un témoin capital et inattaquable :
Tolstoï. Ce roman, disait Tolstoï, le prédicateur de la plus noble morale,
est né d’un profond sentiment, comme moral. Ma pièce, Les
Affaires sont les affaires, est bien sûr pessimiste, comme doit l’être
tout tableau fidèle de la vie qui représente des monstruosités morales.
Le
dernier document de cette livraison des Cahiers
Mirbeau est un « feuillet provenant du manuscrit de Un Gentilhomme et non repris dans le texte
édité ».
Parade sauvage,
revue d’études rimbaldiennes, n° 15, novembre 1998 (édité par le Musée-Bibliothèque Arthur Rimbaud
de Charleville-Mézières, BP 490, 08109 Charleville-Mezières). En dépit de
la chronicité de son retard de parution (lafotaki ?), chaque livraison
de ce bulletin Rimbaud contient généralement plusieurs articles intéressant
l’histoire littéraire, que l’on aborde en taillant à la machette dans la jungle
métricienne. On trouve ainsi dans ce numéro « Un compte rendu oublié
des Illuminations en 1886 » par Olivier
Bivort (le mot oublié est peut-être
un peu abusif, car cet écho dans la revue belge L’Art moderne n’était pas inconnu des Rimbaldiens d’Outre-Quiévrain
ou d’ailleurs) et « Le cœur parodié : Rimbaud réécrit par Izambard »,
étude de Steve Murphy sur le premier parodiste de Rimbaud, ce Georges Izambard
qui composa une Muse des méphitiques dont il serait dommage de ne pas citer le plus impayable des triolets :
Vois-tu
le Bourgeois baveux qui s’offusque
Se
cramponner d’horreur à son comptoir,
Agglutiné
contre, comme un mollusque ?
Vois-tu
le Bourgeois baveux qui s’offusque
Et
sa police, œil dans un vase étrusque ?
Nous
leur mettrons les boyaux en sautoir.
Vois-tu
le Bourgeois baveux qui s’offusque,
Se cramponner d’horreur à son comptoir,
L’Année Céline
1998 (édité par Du Lérot et l’IMEC ; secrétariat : L’Année Céline,
16140 Tusson). Les premières lignes de l’introduction
de cette livraison de L’Année Céline pourraient être reprises par nombre
de bulletins de sociétés d’amis et de lecteurs : « L’Année Céline a été imprimée depuis son
premier volume, paru en 1991, à 600 exemplaires. En voici la neuvième livraison,
qui n’aura ni plus ni moins de succès public que les précédentes. Aucun article
de fond ne lui a jamais été consacré dans la presse ». La présente livraison
contient des notices pharmaceutiques du docteur Destouches sur l’Arhémapectine
du laboratoire Gallier (« hémostatique per os et injectable ») ; des
lettres et fragments de lettres inédits ; un répertoire des enregistrements
de la voix de Céline. Les échos de presse repris dans cette Année Céline reflètent l’uniformité de
ce que les critiques peuvent et doivent dire sur l’auteur de Mort à crédit. Rien n’indique que cet état
de choses va changer. L’Arhémapectine n’est plus prescrite depuis longtemps.
Cahiers Lautréamont, livraison du 1er semestre 1999 (édités
par l’Association des amis passés, présents et futurs d’Isidore Ducasse, 32,
avenue de Suffren, 75015 Paris). Ne pas en dire un mot parce que plusieurs
collaborateurs appartiennent à la rédaction d’Histoires littéraires est peut-être excessif.
Bulletin des amis de Philéas Lebesgue, n° 33, septembre
1999 (édité par la Société des amis de Philéas Lebesgue, Mairie, 13, rue Philéas
Lebesgue, 60112 La Neuville-Vault). Cette livraison
reproduit plusieurs poèmes de Lebesgue et des témoignages sur l’écrivain disparu
en 1858. Un peu trop de place est accordée, dans la série de ces bulletins
Lebesgue, au discours du maire, au discours de l’adjoint au maire, au discours
du président de l’association, au discours du préfet, au discours du secrétaire
de l’association, etc. Depuis plusieurs années, M. François Beauvy, qui a
la mainmise sur les archives de Lebesgue, refuse de communiquer à quiconque
le moindre document de ce fonds, voulant réserver l’usage des 25 000 lettres
reçues par Lebesgue à la « thèse » qu’il prépare. Ce n’est probablement
pas rendre service à la mémoire de Lebesgue. C’est même ce que l’on peut faire
de pire pour épaissir sa pierre tombale et renforcer l’oubli où il se trouve.
Que disent donc les statuts de l’association Lebesgue ? « Promouvoir
la connaissance des écrits de Lebesgue » ou quelque chose d’approchant ?
Pauvre Philéas...
Cahiers Marguerite Yourcenar, n° 8, 1999 (édités par l’association Marguerite Yourcenar,
8, rue d’Arsonval, 75015 Paris). Témoignages de Geneviève Dormann,
qui narre comment elle ne fit jamais la connaissance de Marguerite Yourcenar,
et de Ghislain de Diesbach, qui ne rencontra l’écrivain qu’une seule fois.
Les non-rencontres sont toujours plus intéressantes que les autres. Texte-préface
d’André Parinaud. Parmi les membres d’honneur de l’association : Jean
d’Ormesson, Léopold Senghor et Brigitte Bardot (dans une précédente livraison
du bulletin, cette dernière confiait sur la grande Marguerite : « Elle
m’aide à vivre »). Intéressante et utile description du fonds Yourcenar
de la Houghton Library de l’Université de Harvard, par Dominique Gaboret-Guiselin.
Cahiers Edmond et Jules de Goncourt n° 6, 1998
(édités par la Société des amis des frères Goncourt, 6, rue du Moulin de la
Pointe, 75013 Paris). « Les Néologismes dans l’œuvre des Goncourt »,
étude de Pierre Bourdat. L’auteur a relevé huit cent sept néologismes. Certains
sont littéralement prodigieux : transparentifié,
psyculogue, bavardichonner, épithéter, sans oublier le rimbaldien hannetonner. Également au sommaire : « Les Goncourt et Renan », étude de Jacques Landrin ; « Le
Japonisme : Hayashi Tadamasa » de Brigitte Koyama-Richard ;
« Camille Lemonnier et les Goncourt : ressemblances, dissemblances... »
du liégeois Pierre Gilissen ; une liste d’« envois » de plusieurs
écrivains de l’école naturaliste (les frères Goncourt, Zola, Alexis, Huysmans,
Hennique, Céard, Mirbeau, Caze, Guiches, Margueritte, Descaves, Adam – Paul,
pas le père –, Rod), tous adressés à l’italien Felice Cameroni. Les « en
hommage », les « bien cordialement », les « cordial souvenir
de », les « son ami » se pressent en foule : les Naturalistes
auraient-ils manqué d’imagination ou étaient-ils si peu doués pour les dédicaces ?
Divertissante chronique de Miscellanées, fourre-tout sur les Goncourt et leur univers, et même
l’univers de leur univers. Beau cahier iconographique, qui s’ouvre sur une
curiosité : la carte de lecteur d’Edmond de Goncourt à la Bibliothèque
nationale. Espérons que la rédaction de ces Cahiers ne nous enguirlandera
pas de la reproduire ici.
La Revue des revues, n° 26, 199. Deux articles touchant l’histoire
littéraire du XXème siècle. Christine Martin, auteur d’une thèse
d’histoire sur les dix premières années des Temps
Modernes, résume ses trouvailles dans « À la naissance des Temps Modernes ». Où l’on voit que
les objectifs de Sartre, Simone de Beauvoir, Merleau-Ponty, Malraux et Camus
n’avaient pas au départ la clarté qu’on leur a reconnue par la suite. Georges
Sebbag étudie le rôle majeur de Georges Bataille dans le phénomène « revue »,
par la création et l’animation de Documents, Acéphale, Critique, etc.
Cahiers Henri Bosco, n° 37/38, 1997-98 (édité par l’Amitié Henri Bosco, Les
Résidences du Piol, 6 avenue du Bois de Cythère, 06000 Nice). Henri Bosco
est mort à Nice le 4 mai 1986. Pour les nostalgiques de L’Âne Culotte et du Mas Théotime : la correspondance entre le romancier et son ami François Bonjean est publiée
dans cette livraison de trois cents pages. Présentation et notes de Claude
Girault et Jean-Pierre Luccioni. Dans une lettre du 13 octobre 1956, Bosco
cite Baudelaire : « Sois sage ô ma Douleur et tiens-toi bien tranquille ».
Citation inexacte, c’est entendu, mais c’est tout le charme du style de Bosco.
Revue Verlaine, n° 6, 2000 (édité par par le Musée-Bibliothèque Arthur
Rimbaud de Charleville-Mézières, BP 490, 08109 Charleville-Mezières). Après avoir
repris la machette à métrique, on découvre « Quelques broutilles posthumes »
sur la mort de Verlaine (par Jean-Louis Debauve), « Quelques lettres
et documents inédits sur l’inauguration du mouvement Verlaine » (par
Éric Walbecq), un article pertinent de H.-C. Nicolas sur « Verlaine et
Adoré Floupette » et un dossier de Steve Murphy sur « Le premier
Verlaine : documents variantes et exégètes » : le rapprochement
des deux César Borgia de Verlaine
et des Chercheuses de poux de Rimbaud
résonne comme deux verres de cristal par l’exégète heurtés.
Littérature, n° 114, juin 1999. Numéro spécial
consacré à Michel Deguy. Des textes de Claude Mouchard, Georges Raillard,
Lucette Finas, Michel Chaillou, etc., étudient divers aspects de l’œuvre et
de l’action de Michel Deguy, poète, intellectuel, éditeur.
Crime, History and Societies, vol. 3-1, 1999, Droz. La question
des marginalités a pris une grande place dans les recherches d’histoire littéraire
depuis quelques années. Les criminels, les prostituées, les bagnards, etc.,
ont tous trouvé une place au côté des personnages plus traditionnels dans
les essais sur Balzac, Stendhal, Hugo, Zola, etc. L’article de Clive Emsley,
« A Typology of nineteenth-century police », apporte une perspective
intéressante sur les organisations destinées à contrer ces marginalités au
XIXème siècle. Nombreuses références aux institutions et pratiques
françaises, de l’Empire à la Troisième République, utile pour mettre en perspective
leurs incarnations littéraires et leurs différences avec celles que connaissent
au même moment l’Angleterre, la Prusse et l’Italie.
Poétique, n° 119, septembre 1999. Article de
Philippe Dufour, « Sociopathologie de la parole quotidienne », traitant
de Céline et du délitement du langage entraîné par la Première Guerre. La
littérature se trouve replacée de manière originale dans une histoire de la
relation d’une société à sa langue en situation de stress collectif. Céline
« cherchait ses mots et ne les trouvait pas » et a donc pu faire
de Rancy un « poste d’observation d’une microsociété. »
Bulletin des amis d’André Gide, n° 124, octobre 1999 (édité par l’Association des
amis d’André Gide, 92, rue du Grand Douzillé, 49000 Angers). « Gide
et Régnier en Bretagne » par Henry de Paysac (très documenté), « Quand
Barrès fait réponse à Gide »
par Jean-Michel Wittmann, « Gide et l’affaire Dreyfus » par Michel
Drouin, « À propos de Gide et d’Yvon » par Hervé Guiheneuf, « Gide,
Defoë et Les Caves du Vatican »
par Russel West. La livraison contient également des éléments du dossier de
presse de plusieurs ouvrages de Gide et un compte rendu du colloque qui s’est
tenu à Düsseldorf en 1991 sur le thème Gide et l’Allemagne.
Bulletin des amis de Jacques Rivière
et d’Alain-Fournier, n° 91, 2ème trimestre 1999 (édité par l’Association des amis
de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, 21, allée du Père Julien Dhuit, 75020
Paris). Cette livraison contient une ébauche théâtrale d’Alain-Fournier, La Maison dans la forêt, préfacée
par Alain Rivière, postfacée par Yvette Mousson. Cette oeuvre laissée à l’état
d’esquisse, écrite d’une traite pendant une nuit d’hiver, fut composée à la
demande de Madame Simone, amante de l’auteur : mais l’actrice n’apprécia
pas le synopsis de cette pièce ; le personnage qu’elle devait jouer lui
parut trop mièvre.
Fondation C.F.
Ramuz, bulletin 1998 (édité par la Fondation C.F. Ramuz, case postale 181, CH
- 1009 Pully, Suisse). Lettres de Charles-Ferdinand Ramuz
à Benjamin Grivel et autres documents sur l'univers vaudois et para-vaudois
de l'auteur de La Grande Peur dans la
montagne. Le bulletin 1999 est sous presse.
[Notices de
J.-J. Lefrère, M. Pierssens, etc.]
Livres reçus
Balzac, collection Mémoires de la critique.
Préface et notes de Stéphane Vachon (Presses de l’Université de Paris-Sorbonne,
1999, 560 p., couv. ill., 199 F). Voici, dans la collection des « Mémoires de la critique » de l’Université
de Paris-Sorbonne où nous avons déjà Stendhal, Musset, Nerval, Zola, etc.,
un Balzac où Stéphane Vachon a réuni
selon le plan de la collection, un choix de textes de critiques, contemporains
de Balzac, suivi d’une anthologie de l’accueil posthume de l’œuvre de l’auteur
de Comédie humaine de 1850 à 1926.
Au total, douze articles critiques parus du vivant de Balzac, suivis de trente-trois
textes posthumes. Au total, quarante-cinq textes dus à trente-six auteurs
(trois de Zola, de Paul Bourget et de Gustave Lanson, deux de Victor Hugo,
Baudelaire, Banville et Proust). Chaque auteur fait l’objet d’une pertinente
notice le situant par rapport à Balzac, avec des précisions biographiques
et bibliographiques. On a ainsi, d’Amédée Achard à Émile Zola, un petit dictionnaire
des critiques balzaciens de soixante-dix pages plein d’enseignements. La préface
ayant en sous-titre « Balzac écrivain reparaissant » commence par
une caractérisation des « régimes d’écriture » que l’auteur s’est
proposé de réunir dans cette anthologie : « Compte rendu à parution,
conférence, discours, dédicace, étude critique, feuilleton, lettre privée, méditation, monologue dramatique, oraison funèbre, note, notice encyclopédique,
pastiche, préface, poème, récit, sonnet, stances. » Nous avons ainsi
un « après Balzac » où chaque auteur a subi l’épreuve redoutable
de ne pouvoir écrire sans se situer par rapport à lui. Poursuivant sa préface,
Stéphane Vachon cite abondamment articles et correspondances provoqués par
le décès de Balzac, caractérise les débuts de la gloire posthume et les résistances
rencontrées jusqu’à la célébration du centenaire de la naissance. En cette
année du bicentenaire, il n’a pas poursuivi plus loin ses dépouillements de
presse. Le dernier article recueilli est « L’art du roman chez Balzac »,
publié par Paul Bourget dans la Revue des Deux Mondes du 15
février 1926, troisième et dernier article du romancier « balzacien »
recueilli dans le volume, parmi une liste de vingt-deux articles parus de
1876 à 1926. Stéphane Vachon, contrairement au terminus chronologique qu’il
s’était fixé, n’a pas résisté au plaisir de republier un extrait du Contre Sainte-Beuve de Proust et de le
placer juste avant l’ultime Paul Bourget, en 1909, année de sa rédaction,
bien qu’il n’ait été publié par Bernard de Fallois qu’en 1954. Il faut insister
sur l’aspect commode et très significatif de cet ensemble où l’on peut relire,
à la suite, avec plaisir de grands textes signés : Baudelaire, Gautier,
Hugo, Henry James, Proust, Georges Sand, Taine ou Zola. D’accès plus difficile,
nous avons, entre autres, datant du vivant de Balzac : Francis Girault,
Amédée Achard et Hippolyte Castille. Il est permis de regretter, dans un choix
forcément limité, l’absence des deux articles publiés en 1831 par Charles
de Bernard et de toute « contribution » de Gérard de Nerval. On
se félicitera au contraire de ne pas trouver Léon Gozlan et autres colporteurs
de légendes controuvées sur la vie de Balzac, fâcheusement réimprimées ces
derniers mois. Un livre qui a une place de choix dans la production du bicentenaire
avec cependant une absence qui pourra être comblée à une prochaine réimpression :
des index des œuvres de Balzac et des personnes citées. Le Balzac d’Ernst Robert Curtius, connu du
public français en 1933 par une traduction-adaptation d’Henri Jourdan, sortait
des limites chronologiques de ce recensement. Signalons qu’il vient de reparaître
aux Éditions des Syrtes, dans une nouvelle traduction intégrale de Michel
Beretti avec une annotation critique bien établie.
René Fayt, Un
aimable faubourien : Alfred Delvau (1825-1867). Essai de biographie suivi de cinquante-quatre lettres inédites
d’Alfred Delvau à Auguste Poulet-Malassis. Préface de Raymond Trousson
(« The Romantic Agony » et Émile Van Balberghe, libraire [4 rue
Vautier. B-1050 Bruxelles], Bruxelles, 1999, 206 p., 960 F. belges, 150 F.
français). Riche Belgique, Chanaan des collectionneurs,
Terre Promise des bibliographes ! On doit se féliciter d’en voir arriver
un ouvrage comme celui-là, qui, sur un auteur aussi peu étudié jusqu’ici qu’Alfred
Delvau, contient à la fois un essai biographique très complet, et une correspondance
inédite soigneusement annotée. Dans l’excellente collection Documenta
et opuscula des mêmes libraires-éditeurs, René Fayt avait déjà donné,
en 1993, un Poulet-Malassis à Bruxelles qui renouvelait complètement la question (tout en élucidant au passage
le fameux mystère de cet Émile Wittmann qui imprima en 1869 Les Chants de Maldoror). Collectionneur,
bibliographe, érudit, bouquineur, chercheur, liseur, connaisseur, René Fayt
est tout cela, et bien plus encore : un parfait historien de la littérature,
et qui a eu, très tôt, le mérite de s’intéresser tout spécialement aux éditeurs.
Outre Poulet-Malassis, il a suivi à la trace des franc-tireurs comme Henry
Kistemaeckers, Jules Gay et René-Louis Doyon. Il représente donc, on l’aura
compris, la libre recherche, en un domaine où il est souvent pionnier, voire précurseur, et tel est bien ce
qui fait de son livre un travail à la fois bienvenu et salubre. N’est-il pas
en effet inconcevable que, alors que certains entassent des thèses de tout
repos ou de fades compilations sur nombre d’auteurs pléïadisés, nous ne disposions
encore d’aucune étude sur – par exemple – les éditions Lemerre ? Heureusement,
cet état de choses est en train de changer, grâce à des travaux comme ceux
du même René Fayt ou de Jacques Duprilot (Gay et Doucé éditeurs sous le manteau, 1877-1882. Éd. Astarté, 58
rue Amelot, 75011 Paris [1998]). Se proposant ici d’étudier Alfred Delvau,
René Fayt ne quitte pas son domaine de prédilection, puisque son propos était
d’abord de nous donner les lettres inédites de l’écrivain à l’éditeur Poulet-Malassis.
Sans doute se sera-t-il dit que, pour « situer » Delvau, un essai
biographique était également indispensable. Le plus frappant est sans doute
l’énorme production de cet écrivain mort à 42 ans : plus de vingt volumes,
dont certains sont toujours recherchés à cause des illustrations de Rops,
dont Delvau fut bien le « découvreur » parisien. Polygraphe, l’auteur
des Mémoires d’une honnête fille eut
une vie parfois difficile, mais assez variée, et qui ne fut cependant pas
celle d’un bohème : « enfance misérable et triste », révolution
de 1848 et amitié avec Ledru-Rollin, travaux de vulgarisation et de journalisme
(pamphlétaire politique, notamment), amitié avec Rops et Poulet-Malassis,
puis publications accélérées (dont, en 1864, le fameux Dictionnaire érotique moderne), et mort
de maladie en 1867. Ces diverses étapes sont évoquées avec autant d’alacrité
que de précision, grâce à de nombreux documents souvent peu connus, ainsi
que des extraits des œuvres. Il en va pareillement pour les cinquante-quatre
lettres de Delvau à Poulet-Malassis (comportant malheureusement un « trou »
entre 1849 et 1854), missives amicales, parfois un peu ombrageuses, et qui
ont le mérite de nous faire mieux connaître la vie des journalistes et éditeurs
de l’époque. Disons même : connaître l’époque tout entière, car il est
bien évident que c’est autant par des écrivains de seconde zone comme Delvau
que par tel ou tel « grand auteur » que l’on parvient à s’en représenter
assez bien les fastes et les misères. Dans toutes ces évocations, ou devine
souvent, en coulisse, la grande ombre de Baudelaire, passant derrière les
silhouettes de Privat d’Anglemont, Nerval, Watripon, Rops, Nadar, Monselet
et Poulet-Malassis. Quant à Delvau lui-même, René Fayt en a bien montré tous
les contrastes, les dons de l’écrivain et du journaliste équilibrant les défauts
de l’homme, parfois bien peu scrupuleux (voir p. 92 et pp. 104-107, ses plagiats
de Céleste Mogador et de Lorédan Larchey). Le livre est précédé d’une préface
de Raymond Trousson, qui – fait rare – va droit au but et, en deux pages,
cerne parfaitement Delvau et son œuvre. Pour finir, comme René Fayt ne nous
a, par ses notes, quasiment rien laissé à glaner, nous ne résisterons pas
au plaisir de lui signaler que, p. 148, la formule de Delvau : toi qui connais... les hussards de la garde, est une citation d’une célèbre chanson de
la Restauration, Les houssards de la
garde, qui toujours nous enchanta : Toi qui connais les houssards de la ga-a-arde / Connais-tu pas l’ trombon’ du régiment ?
/ Quel air aimable quand il vous rega-a-arde ! / Eh bien, ma chère ! il était mon amant...
Mystères d’Alain-Fournier, Colloque organisé à Cerisy par A. Buisine et C. Herzfeld (Librairie Nizet,
1999, 232 p., sans prix marqué). Le Grand Meaulnes n’obtint pas le prix Goncourt en 1913. En dépit de cet insuccès, il fut
lu passionnément tout au long du siècle. L’Université le mit, une année, au
programme de l’agrégation de lettres, le Livre de Poche l’avait choisi pour
son numéro 1000. Voilà de quoi « énerver et exaspérer » certains,
comme le souligne l’avant-propos des actes du colloque organisé à Cerisy sur
le thème « Mystères d’Alain-Fournier ». « Il est grand temps
d’à nouveau examiner et analyser ce roman » – et le voilà relu à la lumière
de Freud, voilà son auteur convaincu de puérilité, de masochisme et de sadisme.
Et l’on songe à la réaction d’Alain-Fournier devant les commentaires, pourtant
bien anodins, de L.C. sur Le Miracle
de la Fermière : « Jamais botte au derrière ne fut requise avec
plus d’insistance » (lettre à Jacques Rivière, 11 avril 1911).
Robert Proust
et la Nouvelle Revue française. Les années perdues de La Recherche 1922-1931,
édition présentée, établie et annotée par Nathalie Mauriac Dyer (Gallimard,
1999, 155 p., 110 F). Le livre reproduit
la correspondance échangée, entre 1922 et 1931, entre le docteur Robert Proust,
frère du défunt auteur d’À la Recherche
du temps perdu, et des membres de la Nouvelle Revue française – Gaston Gallimard, Jacques Rivière (l’interlocuteur
principal), Jean Paulhan. À la mort de Marcel Proust, son frère avait hérité
des manuscrits restés dans l’appartement de la rue Hamelin. En dépit de ses
charges professionnelles – il était médecin des hôpitaux –, il s’occupa activement
de la publication posthume de l’œuvre de son frère. Il avait ses idées et,
en mandarin de la faculté, n’était pas habitué à ce qu’on les discute. Il
y eut donc quelques frictions avec tel ou tel dirigeant de la Nouvelle Revue française. Mais ces échanges
épistolaires, tantôt confiants, tantôt fermes, sont traversés par une constante :
la certitude d’être en présence d’une œuvre littéraire qui allait marquer
son siècle. Les notes et commentaires sont de Nathalie Mauriac Dyer, pour
laquelle les éditions posthumes d’À la Recherche du temps perdu doivent avoir de moins en moins de
secrets. Étonnante photographie de Robert Proust en frontispice de l’ouvrage :
le même regard profond et froid de son frère, avec un faux air de Jean Yanne.
À noter la parution chez le même éditeur d’un autre dossier de la Nouvelle
Revue française : les Études de Jacques Rivière parues dans la
revue entre 1909 et 1924 (textes réunis et annotés par Alain Rivière).
Pascal Pia, Feuilletons
littéraires 1955-1964. Préface de Maurice Nadeau (Fayard, 1999, 912 p.,
290 F). Une manière de voir la vie et la littérature,
de les mêler aussi. Des chroniques de critique sans concession, et une grande
bouffée de liberté et d’érudition à absorber goulûment. Histoires littéraires reviendra sur cette
importante publication quand l’ensemble des tomes auront paru. Voir, dans
ce numéro, la rubrique Aux fonds, consacrée à Pascal Pia.
Paul Lidsky, Les
Écrivains contre la Commune (La Découverte/Poche, 1999, 181 p., 42 F). Réédition d’une étude parue en 1970, avec une « postface inédite »
de l’auteur. Les Écrivains contre la Commune ? L’auteur semble croire
qu’à part Rimbaud, Verlaine et Vallès, tous les écrivains furent hostiles
au mouvement. Mais que faisaient donc à Bruxelles, à Genève et à Londres les
« hommes de lettres » qui s’étaient réfugiés dans ces métropoles
au lendemain de la Commune ? Tous n’avaient pas l’envergure de Flaubert,
c’est entendu, mais tous ne sont pas des auteurs négligeables pour autant.
Dans sa postface, Paul Lidsky étudie les points communs entre la Commune de
mai 1871 et les « événements » de mai 1968. Il y a pourtant plus
de différences que d’analogies entre les deux mouvements. Curieusement, l’auteur
passe sous silence une différence essentielle : le sang versé. « La
réaction des écrivains en 1968 a d’ailleurs été beaucoup plus diversifiée
qu’en 1871 », écrit Paul Lidsky. C’est peut-être vrai si l’on assimile
Gilbert Cesbron, Paul Guth et Jean Cau à des écrivains. Un conseil à l’éditeur
pour la future réédition : Heredia s’écrit sans accent. C’est José-Maria
qui le voulait ainsi.
Léon Bloy, Journal
I (1892-1907) et Journal II (1907-1917) (Bouquins/Robert Laffont, 1999,
990 et 900 p., 169 F chaque tome). Une édition
longtemps espérée, qui présente, en deux volumes seulement, le texte du journal
publié par Bloy de son vivant. Ce n’est pas le seul avantage sur l’ancienne
édition du Mercure de France, parfois fautive et en partie épuisée, établie
jadis par Petit et Bollery. Pierre Glaudes, qui a établi cette réédition,
l’a dotée des notes qui font défaut dans l’édition du journal inédit à l’Âge
d’Homme (un tome est paru chez cet éditeur, par les soins de Michel Malicet
et Pierre Glaudes, le second est à paraître prochainement, et il y en aura
trois ou quatre autres). Les exégètes n’ont pas fini de comparer les deux
versions, celle du journal publié par l’écrivain lui-même et celle en cours
de publication. L’édition Bouquins présente un index des noms de personnes
(celui de l’édition du Mercure de France était souvent défectueux), pour la
confection duquel l’Index biobibliographique
des noms de personnes dans l’œuvre
de Léon Bloy établi en 1969 par Henri Truffinet, dit Henri Treilhe, et
ronéotypé à quinze exemplaires, a dû être bien utile. L’édition comprend également
un index des œuvres citées et une concordance avec la Bible – un cauchemar
de moins pour les exégètes de Bloy. Tout cela rendra souvent service aux chercheurs,
qui n’oublieront pas leur dette envers le regretté Yves Reulier, dont cet
index aura été le dernier travail.
Roxana M. Vérona, Les « Salons » de Sainte-Beuve. Le critique et ses muses. Préface
de Gérald Antoine (Honoré Champion, 1999, 228 p., 290 F). L’Oncle et son univers en un peu plus de deux cents pages. L’essai était
courageux et l’auteur ne s’en est pas mal sorti. Elle a, d’une manière générale,
laissé au placard les tartes-à-la-crème de Barthes et Derrida – quelques séquelles
tout de même –, et ses considérations sur le critique des Lundis appellent le plus souvent l’approbation.
Une place un peu trop importante, peut-être, accordée dans l’ouvrage au Contre
Sainte-Beuve de Proust, mais l’ensemble est de très bonne tenue. Un reproche
constant aux ouvrages de cette collection : leur prix excessif. Il faut
les voler, ou les emprunter à un ami, ce qui revient au même.
Jeanyves Guérin, Audiberti. Cent ans de solitude (Honoré Champion, 1999, 216 p., 240
F). Cet ouvrage paraît l’année du centenaire
de la naissance d’Audiberti. Centenaire un peu passé inaperçu, il faut reconnaître.
Si le nom du dramaturge survit encore, on ne peut en dire autant de ses écrits.
Le joue-t-on ? De moins en moins. Le lit-on ? Rarement. Jeanyves
Guérin s’interroge sur le déclin de la fortune que connut l’œuvre d’Audiberti.
Ses deux cents pages fourmillent de précisions, de réflexions, d’analyses.
Livre très documenté, et modèle d’équilibre réussi entre biographie d’un auteur
et étude de son œuvre. Tout cela se lit avec un intérêt soutenu. Dans son
malheur posthume, Audiberti a eu la chance de trouver un exégète de qualité. Cent ans de solitude ? Peut-être, mais pas davantage. Un petit
cahier iconographique n’aurait pas déplu au lecteur.
Jean-Pierre Rioux, Jean-François Sirinelli, La France d’un siècle à l’autre. 1914-2000. Dictionnaire critique (Hachette
Littératures, 1999, 984 p., 450 F). Mai 68, le
nombre de naissances hors mariage, le taux du franc, le CNRS, Yvette Roudy,
la consommation annuelle de vin par chaque Français, L’Histoire de France d’Ernest Lavisse, le service public à la télévision,
Julien Benda, l’inégalité, le paysage, les jeunes des banlieues, etc. Cela
n’a pas traîné : le vingtième siècle avait encore un an et un mois à
vivre que son histoire était contée dans cet ouvrage dont la rédaction a été
collective. Même Thierry Rolland y figure avec ce propos tenu sur les ondes
au moment du coup de sifflet final de la coupe du monde de football de 1999 :
« C’est bon ! On peut mourir tranquilles ! » Il est rare
qu’un livre auquel ont collaboré une soixantaine d’auteurs ait une telle unité
de ton. Les deux coordonnateurs de l’ouvrage ont cependant pris un risque :
en ne faisant appel qu’à des auteurs dont le nom faisait de longue date autorité
sur leur sujet, ils se sont exposés à un excès d’académisme et de jugements
établis. Les historiens du vingt-et-unième siècle apprécieront.
Caroline Thivel, Départs (Denoël, 1999, 203 p., 95 F). Bon ou mauvais, c’est un des derniers romans des années 19... Eh oui !
On écrivait ainsi en ces années : « Chaque minute du jour, chaque
objet me renvoie à toi. Chaque endroit. Chaque lumière. Chaque odeur. Chaque
recoin. Habit. Physionomie. Allure. Lunettes. Regard. Cheveux fous. Silhouette.
Voix. Démarche. Bateau. Escrogriffe. Abeille. Vespa. Livre. Humour. Bleu.
Du bleu partout. Fossette. Musique. Douceur. Gnou. Miracle. Soleil. Tout de
toi mon amour ». Mais il sera beaucoup pardonné à l’auteur en raison
du choix de ses épigraphes.
Jules Huret, Enquête sur l’évolution
littéraire. Préface et notices de Daniel Grojnowski (José Corti, 1999,
436 p., 135 F). Daniel Grojnowski reprend chez Corti
la bienheureuse réédition de l’Enquête
sur l’évolution littéraire de Jules Huret qu’il avait signée en 1982 chez
Thot. Pour ce faire, il a remanié sa préface, la restructurant, l’augmentant,
atténuant ou développant quelques points de vue et ajoutant, au bas de chaque
interview, quelques très courtes notices biographiques. L’essentiel de ces
ajouts et de ces modifications porte sur une mise en place historique qui
faisait, dans la précédente édition, défaut. En effet, comme il l’écrit au
sujet des interviewés : « En un peu plus d’un siècle, dame Fortune
a joué de ses tours au plus grand nombre et la course aux honneurs s’est transformée
en hécatombe ». Il était donc nécessaire, visant un autre public que
les spécialistes, de faire une visite commentée du cimetière et de présenter
un peu les Morice, Ajalbert, Moréas (qui se voit d’ailleurs amputé du « Papa »
initial de son patronyme), Aurier (qui ne se prénomma jamais que G.-Albert ;
G. étant sans doute plus l’initiale de Gabriel que de Georges), Ghil, Sainte-Croix,
Picard, etc. Peut-être eût-il fallu aller plus loin encore et faire un peu
d’histoire littéraire pour que le contenu des interviews fût plus facilement
compréhensible. Rappeler un peu plus précisément en quel mépris les Symbolards
tenaient les Naturalistes, quel maître était Barrès, en quelle concurrence
réellement assassine se tenaient les représentants de l’avant-garde, quel
mépris entourait, malgré tous les banquets, Moréas, etc. Peut-être eût-il
été possible aussi de voir les événements qui se succédèrent pendant la période
de l’enquête, comme cette fameuse Représentation symboliste qui fut un véritable
fiasco et mit Morice dans une situation très délicate dans le monde des lettres,
expliquant ainsi quelques traits acerbes recueillis par Huret. Une petite
recherche dans les correspondances d’écrivains n’eût pas non plus été de trop.
Elle aurait permis de voir que si « l’interviewer occupe le devant de
la scène, aux dépens de l’écrivain qui tombe sous sa coupe », il fut
aussi pour beaucoup le parfait instrument de leur politique promotionnelle.
Est-il permis d’évoquer Saint-Pol-Roux qui mit en place un véritable plan
de bataille pour qu’Huret, qui l’ignorait absolument, s’intéressât un peu
à lui ? Ces correspondances, encore, auraient pu permettre de savoir
comment les interviewés réagirent à leur rencontre avec « le pignouf
insensible aux délicatesses de cœur et de talent » (Goncourt), de savoir,
par exemple, que « ce pauvre de Heredia proteste lui aussi contre le
sans-gêne avec lequel ce Huret continue à attribuer aux Poètes qu’il interviewe
ses propres impertinences » (lettre de Vielé-Griffin à Lazare du 8 mai).
« Avec Huret advient le temps des médiateurs », conclut justement
Daniel Grojnowski. Mais ne boudons pas notre plaisir. Même si on peut douter
que le profane puisse aisément trouver son plaisir dans un monde qui lui demeurera
lointain, cette réédition est heureuse, qui remplace avantageusement la précédente.
Il ne reste plus qu’à souhaiter que Daniel Grojnowski reprenne maintenant
les Interviews de littérature et d’art et,
pourquoi pas, Tout yeux, tout oreille qui contient de belles pages sur un certain Dreyfus pour lequel Huret s’engagea.
Robert Fleury, Le Mariage de Pausole (Christian Bourgois, 1999, 303 p., ill., 140 F). Voici un véritable
ouvrage d’histoire littéraire qu’on ne saurait trop recommander. Il est dû
au Dr Robert Fleury, qui nous avait déjà donné, outre une biographie de Marie
de Régnier, Pierre Louÿs et Gilbert
de Voisins (1973), ouvrage fondateur, rempli de documents inédits du plus
vif intérêt. Qualités que l’on retrouve dans ce nouvel ouvrage, également
nourri de nombreuses lettres inédites, recueillies – mieux vaudrait dire :
sauvées et révélées – par l’auteur. Ici, c’est la suite déconcertante
d’événements qui, de 1897 à 1899, prépare et explique le mariage de Louÿs,
qui nous est exposée : un pantin entre quatre femmes. « Quadrille
d’amour », nous dit la page préliminaire, mais quadrille dans lequel
Louÿs va évoluer « sous la direction de Mme Bulteau et de M. Georges
Louis ». On ne saurait donner une idée complète de la richesse et surtout
de l’intérêt psychologique des documents reproduits ici intégralement et reliés
par un commentaire alerte : journaux intimes, éphémérides, lettres de
Louÿs, lettres à Louÿs, etc. Peu d’écrivains nous auront, autant que celui-ci,
laissé un nombre aussi considérable de documents sur lui-même. Et il est particulièrement
fascinant de lire la correspondance croisée qu’il échangea avec l’autoritaire
Mme Bulteau d’une part, avec le sceptique Maxime Dethomas d’autre part :
valse-hésitation de lettres et de réponses, qui font un curieux contrepoint
avec les messages adressés dans le même temps par Louÿs à son frère. Félicitons
aussi Christian Bourgois d’avoir choisi un format et une présentation attrayantes,
à cent lieues des habituelles et lugubres dalles mortuaires de certains éditeurs,
et d’avoir prévu deux riches cahiers d’illustrations, lesquelles prolongent
on ne peut mieux documents et commentaires. Telle photo, où Marie de Régnier
jette un regard vague par-dessus l’épaule de son mari moustachu, « au
regard de noyé expirant », est à elle seule tout un poème.
David Denby : À quoi sert la
littérature ?, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat (Robert Laffont, 1999, 505 p., 159 F). L’auteur,
critique de cinéma au New York Magazine, décide, à quarante-huit ans, de revenir sur les bancs de la faculté. Assis
parmi les étudiants de première année, il renoue avec Homère, Rousseau et
Simone de Beauvoir. Bien qu’il soit américain, ce n’est pas sous la plume
de David Denby qu’on trouvera des équivalents du célèbre placard publicitaire : Les Misérables : le livre qui a
inspiré le film.
Jean-Paul Clébert, La Littérature à Paris. L’histoire, les lieux, la vie littéraire (Larousse,
1999, 214 p., 160 F). On peut visiter Paris comme les touristes : la
Tour Eiffel, le Musée Grévin, les bateaux-mouches, le Lido, Saint-Germain-des-Près.
C’est souvent intéressant, surtout si l’itinéraire est accompli, un jour de
grande chaleur, dans un car bourré de jolies Danoises. Mais il y a un Paris
tout aussi passionnant : celui des écrivains. « J’ai tout Paris
dans la tête sous forme de souvenirs », écrivait Fargue, « et ces
souvenirs sous forme d’index : Allais, Bauër, Courteline, Darzens, Estaunié,
Fénéon, Gourmont, Hébrard, et ainsi de suite jusqu’à la fin de l’alphabet ».
C’est ce Paris-la que fait découvrir Jean-Paul Clébert. Si les érudits maniaques
lui tiendront rigueur de quelques imprécisions et de quelques oublis, les
autres lecteurs
Barbara Sadoul, Le Bal des loups-garous.
Anthologie (Denoël, 1999, 281 p., 115 F). Le parcours
du loup-garou dans la littérature à travers huit textes traduits de l’anglais,
donc passés dans la littérature française. Houuuu-houuuuu....
La Nuit de Noces, cinquante collages de Gilles Brenta illustrés de 50
textes de Noël Arnaud (Dragée Haute n° 38, 1999, 108 p., livre sans prix). L’amateur
d’art lassé de la peinture que l’on accroche découvre des collages qui décrochent.
Superbe, le lion qui sort du wagon accidenté devant des cadavres de vaches.
Susan Marson, Le Temps de l’autobiographie.
Violette Leduc (Presses universitaires de Vincennes, 1999, 259 p., 140
F). De Genet à Genette, dans l’univers intime de l’auteur
du Taxi.
Marie-Laure Hurault, Maurice Blanchot.
Le Principe de fiction (Presses universitaires de Vincennes, 1999, 233
p., 140 F). L’auteur est membre d’une équipe de recherche en esthétique
de l’Université Paris VIII. Premiers mots du livre : « Il n’est
pas question de lire Blanchot ». All right.
Philippe Chardin, Le Roman de la
conscience malheureuse (Droz, 1999, 339 p., 112 F). Parmi les
auteurs français étudiés, Proust, Aragon, Martin du Gard. C’est une réédition
corrigée d’un ouvrage paru en 1982. Texte en très petits caractères pour étudier
l’oeuvre de ces grands caractères.
Philippe Hamon, Le Personnel du roman (Droz, 1999, 329 p., 98 F). Sur l’univers des Rougon-Macquart,
vu à travers le « Structuralisme » et ses « théories narratologiques ».
Là encore, réédition d’un ouvrage paru en 1983.
Annie Duprat, Histoire de France
par la caricature (Larousse, 1999, 264 p., 265 F). L’iconographie est splendide :
250 caricatures, la plupart en couleurs. Certaines sont célèbres (la poire
de Louis-Philippe par Philipon, l’« Ils en ont parlé » sur l’affaire
Dreyfus, le De Gaulle à « la Chienlit c’est lui »), d’autres auraient
mérité de le devenir (Le Jaurès de Joseph Sirat, L’enterrement
de l’affaire Stavisky par Sennep). Par chance pour M. Strauss-Kahn, ministre
des finances éliminé par un brutal Montfaucon journalistique, cette Histoire de France par la caricature s’arrête
en 1995, année de l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République
– lequel Chirac a inspiré à Robert Rousso un Goldochirak du meilleur aloi. Une observation personnelle et désabusée :
la caricature politique n’a jamais été aussi brillante qu’en période de censure
et de répression. Alors : pas de liberté pour les amis de la liberté ?
René Reouven, La Partition de Jéricho, roman (Denoël, 1999, 248 p., 95 F). Sans tambour
ni trompette, l’auteur a délaissé sa plume pasticheuse habituelle pour produire
ce récit de fiction sur fond d’Irak d’après-guerre du Golfe. Drôle d’idée.
Octave Mirbeau, Les Animaux sur la
route, suivi de Réflexions d’un
chauffeur (Séquences, 1999, 67 p., 69 F). Édition établie, présentée
et annotée par Jean-François Nivet. Mirbeau est au volant. Vroum-vroum...
[notices de J.-J. Lefrère, P. Oriol, J.-P. Goujon, R. Pierrot, J.-M. Delettrez, etc.]