Les comptes-rendus de lecture d'Histoires littéraires, classés par nom

 

 

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Paulhan

Paulhan. Le Clair et l'obscur, colloque de Cerisy-la-Salle de 1998 (Les Cahiers de la NRF, Gallimard, 1999, 310 p., 130 F). Ce volume porte le numéro 9 bis de la Série Jean Paulhan. Au sommaire : " Du bon usage de la langue de bois " (Thomas Ferenczi), " Paulhan et Groethuysen " (Bernard Dandois), " Correspondance Paulhan-Catherine Pozzi " (Françoise Simonet), " Jean Paulhan et le langage " (Jean-Claude Coquet), " Fénéon et Paulhan " (Claire Paulhan), " Jean Paulhan avant la NRF " (Bernard Baillaud), etc. Du Jardin Massey à la rue Sébastien-Bottin, l'itinéraire littéraire d'un demi-siècle : longue distance ou court chemin ? HL 2000-II

Jean Giono, Jean Paulhan, Correspondance 1928-1963, édition établie et annotée par Pierre Citron (NRF Gallimard, 2000, 158 p., 140 F). Il vaut mieux quelquefois lire une bonne correspondance entre deux écrivains que deux biographies d'écrivain. C'est le cas pour ce livre où l'on entre en douceur, sans commentaire psychologique superflu, dans l'histoire d'une amitié. " On peut s'interroger, nous dit Pierre Citron dans sa préface, sur les fondements de cette amitié ". Et de filer les oppositions : " Tout semble séparer le Parisien et le Manosquin ; le fils d'intellectuel et le fils de cordonnier ; celui qui a poussé loin ses études et a parfois enseigné, et celui qui, s'étant arrêté avant le baccalauréat, s'est fait lui-même sa culture ; l'essayiste et le romancier; l'analyste précis et le poète dans son élan créateur ; le secrétaire puis directeur de la plus célèbre revue littéraire de France, interlocuteur familier de tous les écrivains, et l'individualiste solitaire de province ". Qui sait pourquoi les hommes s'attachent l'un à l'autre ? Dans le cas de Giono et Paulhan, on est surpris que ces deux figures soient parvenues à braver tant d'éléments contraires (les intrigues au sein de la NRF, les accrochages entre Grasset et Gallimard, la guerre, le CNÉ surtout). À la lecture de cette correspondance, qui n'est pas seulement faite de lettres mais aussi de cartes postales, de télégrammes, de faire-part, de pneumatiques, on finit par comprendre les raisons de cette amitié qui fut sans nuage pendant trente-cinq ans : la première, paradoxale, tient à la distance séparant les deux hommes et, conséquemment, à leurs très rares entrevues. Les deux Jean ne cessent de s'inviter, l'un à Paris, l'autre à Manosque : invitations sans suite. Impossible de se voir. Or, cette frustration est le moteur même de cette amitié qui n'en finit pas de rêver de son accomplissement. Alors, cela donne des déclarations comme celles-ci : " Mais puis-je (et devrais-je) vous dissimuler la joie que j'aie eue de revoir votre écriture ? Comment allez-vous ? Nous sommes loin. Nous ne nous voyons jamais. Moi, je ne pourrai jamais plus quitter ces lieux où j'ai involontairement poussé de fortes racines, où désormais je suis planté. Vous, attaché à Paris, des kilomètres nous séparent. Cependant je ne sais pas si j'aime quelqu'un autant que vous ? C'est bête à dire. Excusez-moi " (Giono à Paulhan, le 6 mars 1951). Réponse : " Bien cher Jean / Ah ! moi aussi et si jamais j'ai le sentiment que votre amitié devient tiède ou négligente, je me sens tout d'un coup très malheureux, tout abandonné ! Vous avez beau être loin, vous êtes un rocher et nous autres des villes... enfin, vous êtes notre rocher " (Paulhan à Giono, le 10 mars suivant). L'autre raison, plus compréhensible, c'est que Paulhan fut, et ce dès le début (c'est-à-dire dès La Naissance de l'Odyssée), le lecteur le plus éclairé, le plus sensible, le plus zélé - grâce à lui, Giono fut régulièrement publié chez Gallimard - qu'il ait eu. En un mot, un inconditionnel qui comprit rapidement que Giono était un grand écrivain, en tout cas, sans conteste, un écrivain, c'est-à-dire un homme à qui il faut passer ses caprices, ses colères, ses fantaisies, tout pardonner comme à un enfant. Qui resterait insensible devant l'écriture de Giono, qui ne céderait au charme d'un homme qui vous écrit, l'air de rien, à la fin d'une lettre : " Ici, pas d'hiver. Soleil, azur, vent vinaigre, et sur la terre le plus beau tapis persan qu'on puisse imaginer " ? Paulhan, moins lyrique, et dont les lettres sont moins belles, moins nombreuses - toujours ce problème du déséquilibre dans l'édition des correspondances - et plus utilitaires (l'épistolier écrit sur un papier à en-tête de la NRF), est toujours " ravi " ou " bouleversé " des pages que lui envoie par centaines son ami Jean. Son enthousiasme rappelle les cris d'émerveillement de Vigny aux envois de Hugo : " J'ai dévoré vos Ballades, cher ami ; je les lis, je les chante, je les crie à tout le monde, car j'en suis ravi " ((19 novembre 1826). Le 31 décembre 1935, Paulhan écrit à Giono : " Quant à Resurrection, j'en suis fou. Je voudrais le lire à haute voix et le relire, l'afficher, le faire distribuer dans les rues ". Un mot, pour finir, sur l'édition. Elle est bonne. Pierre Citron a fait un excellent travail. On ne peut pas en dire autant de Gallimard (dont il est constamment question dans les lettres), qui n'a pas jugé utile de joindre un portrait de chaque auteur, d'ajouter des documents annexes et de choisir une police claire pour les notes (certaines sont quasi illisibles, comme mal ronéotypées).HL 2000-III

Jean Paulhan / Marcel Arland, Correspondance 1936-1945, édition établie et annotée par Jean-Jacques Didier (Gallimard, 2000, 405 p., 140 F). Paulhan et Arland s'écrivent ; ils n'écrivent pas, ou peu. Leurs 276 lettres sont utiles, laconiques, parfois inachevées. Les premiers échanges portent largement sur les comptes rendus que l'auteur de Zélie dans le désert signe dans la NRF : délais, feuillets, etc., peu passionnant même si on cite Sartre (ce débutant), Claudel ou Malraux. L'amitié est étroite, l'estime mutuelle, et il arrive que le quotidien donne matière à des récits. Mais l'intérêt de ces pages est d'abord historique. Comment la prestigieuse NRF doit-elle vivre les événements ? Arland souhaite dès 1937 une revue plus ouverte aux débats politiques mais " impartial[e] avec passion " et, au printemps 40, il critique vertement son contenu : " Dans quelques siècles, le lecteur qui reprendra les présents numéros [...] soupçonnera qu'il a pu se passer quelque chose dans le monde. On peut choisir de l'ignorer, mais que l'on offre en ce cas des œuvres assez belles pour justifier ce silence ". Après la débâcle, l'incertitude est extrême. La correspondance montre que les clivages ne se dessinent que progressivement : tous se consultent pour fixer les limites éditoriales à ne pas franchir, via de multiples demandes de cautions et conseils. Les deux épistoliers voient sans nostalgie la NRF de Drieu disparaître, mais Paulhan, qui, on le sait, a joué un rôle actif dans la Résistance, dénonce les attaques injustifiées dont sont victimes certains écrivains à l'heure de l'épuration ; craignant pour Arland, il lui vient ce mot terrible : " Rien ne me semble rassurant. Heureusement, la guerre n'est pas finie ". J.-J. Didier a établi un répertoire des personnes citées et de nombreuses notes, mais on regrette qu'il ne donne pas ici plus de précisions : le lecteur peu familier avec cette période aimerait savoir, par exemple, pourquoi Paulhan s'en prend avec tant de violence à " ce salop de Montherlant " alors que la plupart des dictionnaires biographiques le lavent de tout soupçon. Restent les réflexions esthétiques, où domine la voix de Paulhan, qu'il s'agisse de méthodologie critique (" il n'est pas d'observation qui n'altère l'objet observé […] loin que l'ensemble se laisse expliquer par (sa décomposition en) parties, c'est bien plutôt les parties qui se laissent expliquer par (une émanation ou une déformation de) l'ensemble "), de peinture (Braque, Fautrier, Rouault) ou de son questionnement tout d'intelligente actualité sur la rhétorique, foyer de séduction comme de terreur dans le langage.HL 2000-III

Société des lecteurs de Jean Paulhan, bulletin n° 23, octobre 2000 (2 rue de Fleurus, 75006 Paris). Dans son dernier numéro - qui a paru peu de temps avant la disparition de Roger Judrin -, la Société des lecteurs de Paulhan présente un compte rendu détaillé de l'Assemblée Générale du 27 mai précédent, qui s'est tenue chez le peintre Michel Faublée. Elle fait état de l'accueil reçu par les correspondances parues de Paulhan (avec Marcel Arland ou Jean Giono) et de l'état d'avancement de celles à paraître (avec Franz Hellens, Georges Perros, André Pieyre de Mandiargues, Jean Dubuffet ou Yolande Fièvre). Par ailleurs, ce bulletin fait l'inventaire détaillé des récentes éditions et rééditions d'ouvrages de Paulhan, ainsi que des thèses qui lui sont consacrées et du Colloque de Cerisy, " Paulhan : Le Clair et l'Obscur ". Claire Paulhan fait le bilan des travaux de l'Imec sur l'année écoulée. On apprend la publication en 2001 de la correspondance Paulhan-Max Jacob, à laquelle travaillent Ann Kimball (qui a publié la correspondance Cocteau-Jacob) et Patricia Sustrac, et en 2002, du premier volume de la correspondance Paulhan-Joë Bousquet, par les soins de Paul Giro qui annonce aussi une biographie de Bousquet. Le prochain Cahier Jean Paulhan consistera en la correspondance entre ce dernier et Jean Guéhenno, présentée et annotée par Jean-Kely Paulhan. Enfin, on lira avec plaisir les " amusettes " et l'étonnante lettre qu'a adressée récemment à Paulhan " [s]a vieille amie Rachel ".HL 2001-V

Joséphin Péladan

Marisa Verna, L'Opera teatrale di Joséphin Péladan. Esoterismo e magia nel Dramma simbolista (Vita e Pensiero, Pubblicazioni dell'Università Cattolica del Sacro Cuore, Milan, 2000, 417 p., 60 000 lires). Le Sâr est de retour ! Le purgatoire aura duré près d'un siècle, ce qui est beaucoup. Mais Péladan n'avait rien négligé pour que ses contemporains et la postérité fassent de lui le personnage qu'on en a longtemps retenu, plus bouffon que grotesque, mais largement responsable du discrédit général dans lequel était tombée toute la frange extrémiste du mouvement symboliste. Mais Mallarmé lui-même n'a pas toujours été, comme aujourd'hui, en odeur de sainteté, faut-il le rappeler ? Quelques pionniers ont œuvré à cette réhabilitation qui ramène Péladan à un rang plus digne de ses ambitions - même si chacun sait qu'il ne fera jamais partie du canon des auteurs incontestables. Alain Mercier, Liana Nissim, Christophe Beaufils surtout, par son travail biographique, font partie de ceux qui ont donné à Joséphin une seconde chance, qui était loin d'être injustifiée. C'est d'Italie - où s'est enracinée une forte tradition d'études savantes sur le Symbolisme et le mouvement décadent français - que provient le plus récent chapitre de la saga péladane. Marisa Verna ne se fait pas d'illusions excessives sur son auteur, dont elle convient volontiers que l'œuvre romanesque laisse beaucoup à désirer. Elle a eu, en revanche, l'excellente idée de décentrer l'attention et de s'attacher avant tout à ce qui demeure le plus négligé et le plus incompris dans le travail de Péladan, c'est-à-dire son théâtre et la réflexion sur laquelle il s'appuie. On s'intéressera ainsi de façon originale à la fascination du mage pour les cultures orientales alors en pleine phase d'exploration : son occultisme si souvent moqué en tire une grande partie de ce qu'il peut avoir de sens. Un très fort chapitre dissèque donc " l'esthétique de Péladan entre dramaturgie et narration " tandis que six autres chapitres monographiques analysent en détail Le Prince de Byzance, Le Fils des Étoiles, Babylone, La Prométhéide, Œdipe et le Sphinx et Sémiramis. On y découvre une vision du théâtre et de la dramaturgie beaucoup plus novatrice et sérieuse qu'on ne le pense généralement, digne à certaines conditions d'être mise en relation, d'un côté avec l'esthétique wagnérienne, et de l'autre - ce qui est plus neuf et plus surprenant - avec le mouvement théâtral postmoderne et le performance art contemporain. Marisa Verna peut conclure avec une certaine apparence de raison (nous traduisons) : " s'il est vrai que les qualités intrinsèques de l'œuvre dramatique de Péladan ne nous permettent pas de considérer celle-ci comme parfaitement réussie - ses défauts sont ceux que l'on rencontre dans toute la production théâtrale symboliste : longueur excessive de certains drames, excès de tirades philosophiques, langue souvent obscure, tendance au didactisme - elle n'en apparaît pas moins comme une audacieuse anticipation sur les théories dramatiques du vingtième siècle, qui signifièrent comme on le sait l'abandon définitif des finalités mimétiques du théâtre. " Ce travail sérieux - provenant d'une université catholique, ce qui ne manque pas de saveur - sera apprécié des connaisseurs et contribuera à la réévaluation en cours. Une chronologie de la vie et des œuvres de Péladan, ainsi qu'une bibliographie, concourent à l'utilité de ce livre, qui aurait cependant gagné à être relu attentivement pour éliminer les erreurs dans les références françaises (l'éditeur Jérôme Millon devient ainsi " Gérôme Million ", ce qui ne risque pas de lui arriver de sitôt dans la réalité). Regrettons encore, comme d'habitude, l'absence d'un index. HL 2000-IV

Péguy

L'Amitié Charles Péguy n° 88, octobre-décembre 1999 (12, rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris).Bien liturgique, ce numéro ! Mais, avec Péguy, comment en serait-il autrement ? Publication d'une version inédite de l'étude sur " Le Mystère des saints Innocents par J.-A. Durel " : Durel était le pseudonyme de Joseph Lotte, compagnon de Péguy, qui avait publié en 1912, dans le Bulletin des professeurs catholiques de l'Université, un compte rendu du Mystère. Le Centre Charles Péguy d'Orléans conservait une première version de cet article, sur laquelle apparaissent des corrections portées par Péguy lui-même. Études respectives et respectueuses de Damien Le Guay et d'Élie Maakaroun sur " Péguy et la parabole du fils prodigue " et sur " Péguy visionnaire du Paradis ". Le meilleur de cette livraison est sans conteste l'article " Claudel et Péguy " de Gérald Antoine, lequel cite cette lettre que Claudel adressait le 11 février 1945 à Marie Romain Rolland en la remerciant de l'envoi du posthume Péguy de Rolland :

Le livre accuse et modèle avec une clairvoyance minutieuse et impitoyable tous les aspects de cette figure tourmentée. Elle est là maintenant devant nous réalisée. C'est un monument à la fois dans le sens architectural et dans le sens apologétique. Ce qui m'a paru le plus émouvant est que le livre aurait aussi bien pu être écrit par un catholique. À peine si le "parti prêtre" reçoit de temps en temps quelque chose sur le nez. Mais qui sait si, avec un peu plus de temps, Romain n'aurait pas fini à [sic] réaliser la beauté intrinsèque et "inaccessible" de cette Église, dont les représentants temporels, je le reconnais, ne sont pas toujours brillants ! […] Je salue Péguy, mais je ne peux pas dire que je ressens pour lui une sympathie profonde. Nos natures restent étrangères. Je ne trouve pas non plus que ce soit un grand écrivain. Il a du rythme, du train, de l'éperon, mais il lui manque le nombre, la composition, la puissance. Ce n'est pas une lumière, c'est plutôt un projectile […]

HL 2000-II

L'Amitié Charles Péguy, n° 91, juillet-septembre 2000 (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris). On compterait sur les doigts d'une main, et encore, les écrivains français prêts aujourd'hui à mourir pour leur patrie. Sans doute parce qu'il n'y a plus de patrie, ou parce qu'il n'y a plus d'écrivains. Le 1er août 1914, un homme quittait pourtant sans regret ses manuscrits pour rejoindre ses conscrits : " Ce que je vais voir est tellement plus important que tout ce que j'ai écrit : je vais assister à de tels événements que ce que j'écrirai, au retour, dépassera tout ce que j'ai fait jusqu'ici ". Cet homme, " parti là-bas comme un fou " (Jacques Copeau), ne reviendra pas. Péguy meurt le 5 septembre 1914 au champ d'honneur, dressé seul, face à l'ennemi, défiant la mitraille (ainsi le montre une bande dessinée des Trois Couleurs, intitulée " Un admirable exemple : la mort du poète "). La légende du Poète-mort-au-champ-d'honneur est immédiatement installée : " le voilà sacré ", écrit Barrès dans L'Écho de Paris du 17 septembre. L'Amitié Charles Péguy rassemble les dernières lettres du fondateur des Cahiers de la Quinzaine avant sa mort au front, à la veille de la bataille de la Marne. Il faut se replacer dans l'esprit du temps pour comprendre l'impatience de Péguy à en découdre avec les " barbares " prussiens. Cette impatience se redouble néanmoins dans son cas d'un désir mortifère d'accomplir l'Œuvre, commencée en littérature, d'un don intégral de soi à la Patrie. Les lettres émouvantes, quoique laconiques, retranscrites dans ce bulletin (plusieurs sont inédites), laissent entrevoir l'issue fatale que se prépare en secret le chantre de Jeanne d'Arc : " je périrai peut-être, je ne crèverai pas ". Nombreux documents en annexe sur les derniers jours de Péguy et la cristallisation du mythe de sa mort.HL 2001-V

Péguy, Bernanos et le monde moderne : histoire et liberté, actes réunis par Jean-François Durand (Champion, 2000, 272 p., 300 F). Sous ce titre attrape-tout, une réflexion en trois actes : des études d'influence, de réception et de comparaisons (" L'Œuvre en dialogue " autour de Péguy et Bernanos, mais aussi Maritain) sans grandes surprises mais sérieusement menées, avec l'appui bienvenu d'historiens tel Gérard Cholvy ; une riche section consacrée aux discordances du temps comme définition des impasses du monde moderne, autour d'un article de Pierre Citti : ses propos sur le mauvais usage du temps ouvrent une paradoxale réflexion à trois voix (Grosos, Le Touzé, Kohlhauer) sur la modernité de Péguy et Bernanos, par le biais d'une évocation de leur rapport à l'histoire et surtout au concept de présent ; la troisième section, plus attendue, exploite la dimension politique des œuvres sous les espèces de l'atrophie du démocratique dans les sociétés modernes. C'est du solide, mais ce serait plus plaisant à lire avec une mise en page moins sévère (l'article de Jean-François Durand, à peu près monobloc, est un modèle d'austérité). HL 2001-V

Philippe

Les Amis de Charles-Louis Philippe, n° 55, 1999 (Association des Amis de Ch.-L. Philippe, La Tour, 03350 Cérilly). Ce bulletin est essentiellement consacré à l'étude de deux manuscrits de l'écrivain : La Mère et l'enfant et Marie Donadieu (curieusement, les deux articles en question ne sont pas signés : sans doute s'agit-il de David Roe, rédacteur du bulletin). Pour le premier, se trouvent retracées, avec une grande précision documentaire, toute la genèse et la composition du livre, avec, en appendice, deux chapitres écartés par l'auteur. Le second article analyse les variantes et corrections figurant dans le manuscrit de Marie Donadieu conservé à la Médiathèque de Vichy. Signalons aussi un article reproduisant une lettre (non inédite) de la mère de Philippe à Fargue, le remerciant pour sa préface à Charles Blanchard. Précisons à l'auteur que l'autographe provient du Dr Ludo Van Bogaert (vente Simonson, Bruxelles, 16 mai 1998, n° 62), dont une petite partie de l'admirable collection fut ce jour-là mise aux enchères, de nombreux lots en étant retirés sur-le-champ à la demande de la Bibliothèque Royale qui en avait reçu le legs. La longue et belle préface de Fargue à ce livre - posthume - écrit par Philippe sur son propre père donne à penser que le poète, si lié d'amitié avec le romancier, dut, en l'écrivant, se souvenir de la mort de son propre père, Léon Fargue, qu'il avait tragiquement perdu quelques mois avant d'enterrer Philippe.HL 2000-III

Charles-Louis Philippe, Les Contes du matin (Éditions de Paris-Max Chaleil, 2000, 270 p., 120 F). Réédition des divers contes figurant dans deux recueils qui avaient été publiés par les soins de Gide, en 1910 et 1916 respectivement (Dans la petite ville et Contes du Matin). De septembre 1908 à septembre 1909, soit pendant un an, Charles-Louis Philippe donnera au grand quotidien Le Matin un conte par semaine. On retrouve, dans cette cinquantaine de textes brefs, tout l'univers de Philippe : les petites villes, la campagne de Moulins, tout un monde d'artisans, ouvriers, paysans et petits négociants, souvent séduits par l'alcool. L'idée de la mort plane sur nombre de ces contes, avec une certaine ironie noire, qui en ferait presque des " contes cruels " : Alice, Mutisme, L'Allumette. Le ton simple et dépouillé, la fin souvent brusquée, révèlent une grande pudeur, en même temps que toute la sympathie de l'auteur pour l'humanité qu'il nous présente.HL 2000-IV

Pia

Pascal Pia, Feuilletons littéraires 1955-1964. Préface de Maurice Nadeau (Fayard, 1999, 912 p., 290 F). Une manière de voir la vie et la littérature, de les mêler aussi. Des chroniques de critique sans concession, et une grande bouffée de liberté et d'érudition à absorber goulûment. Histoires littéraires reviendra sur cette importante publication quand l'ensemble des tomes auront paru. Voir, dans ce numéro, la rubrique Aux fonds, consacrée à Pascal Pia.HL 2000-I

Pascal Pia, Feuilletons littéraires. Tome II : 1965-1977 (Fayard, 2000, 937 p., 298 F). Que se dire, en refermant - provisoirement - ce livre, sinon se demander où l'on pourrait trouver, dans la presse actuelle, de pareils articles, alliant la perspicacité à l'érudition, l'indépendance à la rigueur critique ? La réponse ne fait hélas point de doute. Semaine après semaine, Pascal Pia rendait compte, dans Carrefour, des nouveautés en matière de roman, poésie, essai et histoire littéraire. C'est dire qu'il a dû parfois s'astreindre à suivre l'actualité littéraire et à parler de romans qui n'avaient guère d'intérêt ou qu'il trouvait simplement assommants. Comme on le voit en le lisant, il s'en est souvent tiré en racontant le livre, en détachant des citations et en privilégiant tel aspect du roman, sur lequel il donne son opinion. D'un roman de Simone de Beauvoir, par exemple, il souligne en passant la parenté inattendue avec le théâtre d'Henry Bernstein. Parfois, il est plus net encore. À propos de L'Extase matérielle de Le Clézio, qualifiée de " série d'analyses de ses états d'âmes ", il déclare de l'auteur : " Sa signature est à la mode. Il n'est pas dit qu'elle conserverait autant d'attraits si M. Le Clézio persistait à ne nous faire grâce d'aucune de ses impressions fugitives ". En revanche, il consacre un grand article à La Disparition de Perec, dont il explique le " procédé " et loue l'auteur, " vêtu de probité malicieuse et de tweed ". La désinvolture de Nimier lui plaît fort, tout comme les romans de Queneau, où il respire " les fleurs d'une rhétorique narquoise ". Même chose pour le talent de conteur d'un Daniel Boulanger. Mais il ne se gêne pas pour indiquer que la satire élaborée par Cohen dans sa fameuse Belle du Seigneur " eût certainement gagné à être moins bavarde " et que " M. Cohen n'est pas enclin à la litote ". Simenon, lui, se voit loué pour " l'aisance avec laquelle il fait, de chacune de ses histoires, un roman du destin ", et aussi Mandiargues, " à qui le baroque est naturel ". Envers le Nouveau Roman, sa répugnance n'a jamais faibli, et nous le voyons ironiser au passage sur " divers autres néo-romanciers soporifiques dont les noms m'échappent… ". Si nous avons d'abord évoqué la production romanesque contemporaine, c'est pour mieux souligner à quel point on se méprendrait en ne voyant dans Pia qu'un admirable érudit - ce qui aboutirait infailliblement à le cantonner dans le seul domaine de l'histoire littéraire. On voit au contraire, dans ce second tome, à quel point il exerçait aussi son regard critique sur les écrivains actuels, et pas seulement français : en 1966, il écrivait que Brodsky était " le seul poète que l'URSS ait peut-être à l'heure présente ". Et il faut bien reconnaître que ceux que Pia a voués à la trappe n'ont point ressuscité depuis. D'autre part, on n'a pas assez dit qu'il profitait de ses chroniques pour glisser çà et là des réflexions personnelles, qui, pour discrètes qu'elles soient généralement, révèlent une conception particulière de la vie. Il est par exemple bien révélateur qu'il se soit étendu à loisir sur certains livres parlant de la guerre de 1914-1918 : Thérive, Genevoix, Lanoux. Pour Pia, qui y avait perdu son père, cette guerre fut en effet quelque chose d'inexpiable et qui brisa sa vie, le meurtrissant à jamais. Il ne l'a évidemment pas dit, mais cette tragédie est bien visible entre les lignes de tout ce qu'il dit de cette guerre, même au détour d'une chronique sur Cendrars ou Céline, ou bien lorsqu'il précise qu'Europe - qu'il déclare justement avoir lu en 1917 - " fera toujours honneur à M. Jules Romains ". Ailleurs, ce sont de brèves formules : " les deux ennemis de l'homme libre, la maladie et l'État " ; " Même dans les pays socialistes, ce sont aujourd'hui les technocrates qui ont le dernier mot " ; " l'efficacité des stupéfiants (radio et télévision) dont disposent désormais tous les gouvernements ". Voici, en janvier 1968, un diagnostic des plus lucides sur la société française d'alors : " Tout porte à croire que ces cités concentrationnaires fourniront désormais un nombre croissant de jeunes fugueurs, prêts à voler des voitures pour aller s'ébrouer ailleurs que dans un logement exigu et pour échapper à l'ennui de vivre dans une monotone géométrie de verre et de béton ". Autre constatation, toujours actuelle elle aussi : " L'habitude de la liberté d'expression s'est si bien perdue que nos hommes d'État risqueraient l'apoplexie, s'il leur fallait le matin, au moment du thé, des toasts beurrés et des brioches, recevoir, en guise de salut, des vérités écrites de la même encre que les premiers "Paris" de Léon Daudet ou que les morceaux aristophanesques de Laurent Tailhade ". Ce n'est pas demain, assurément, qu'on lira quelque chose d'analogue à l'article de Daudet sur la mort de Louis Barthou (habitué des maisons de flagellation), article qui commençait par cette phrase : Mettez les martinets en berne ! Et, à l'heure où les revendications régionalistes battent leur plein, on peut savourer ce passage d'un article de 1976 : " S'il me fallait définir ce qu'est l'occitanisme prêché actuellement par des ignorants à une jeunesse désœuvrée, je dirais que c'est une turlutaine ". Dans un autre ordre d'idées, cette remarque : " Si l'on fait un jour une anthologie de la niaiserie, il sera équitable d'y inclure au moins autant de textes d'opéras que de morceaux choisis dans les discours de nos potentats et de leurs ministres ". Pour faire passer ses opinions, Pia ne dédaignait, on le voit, ni l'ironie ni l'humour. Venons-en maintenant à l'histoire littéraire, qui se taille, dans ce volume, la part du lion. Préférences et antipathies s'y trouvent également affirmées, avec clarté mais sans lourdeur aucune. Parfois, il suffit d'une simple petite phrase : les romans de Gide " constituent le plus faible de sa production " ; pour Anatole France : " la plus grande partie de son œuvre était déjà morte lorsqu'il s'en alla ". Ou bien les réserves sont plus détaillées, ainsi pour tel roman posthume de Giraudoux, dont la banalité se voulant spirituelle est comparée à du Sacha Guitry, ou pour Alphonse Daudet, Dorgelès, Péguy. Ce dernier se voit notamment mis sur la sellette à propos de la mort de Jaurès - reproche qui avait été également fait par Céline, lequel traitait Péguy de " provocateur pieux et pépère ". Sur le Surréalisme, Pia était des plus réservés, ce qui lui fait décocher quelques petites phrases qui font mouche : " Rien n'était plus étranger à Valéry que la douce niaiserie qui fait le charme d'un Paul Éluard " ; " l'exemple de facilité donné par Éluard, dont le débit de "poésie ininterrompue" rappelle non pas Castalie, mais les fontaines Wallace ". Il arrive même qu'une ironie dévastatrice triomphe : " La présence, dans ses poèmes, de toutes les herbes potagères et d'un certain nombre de fruits tels que la courge et l'aubergine qui, jusque-là, n'étaient entrés en librairie que par des livres de cuisine, valut à Mme de Noailles d'être regardée comme une réincarnation de Pomone, riche de tout ce que promettent les catalogues de Vilmorin ". Et voici l'estocade finale, à propos des poèmes de l'effervescente Anna : " Leur seule chance de survie, ce serait qu'un sage grammairien, comme Ferdinand Brunot ou M. Grevisse, les introduisît dans un Art d'écrire, où ils pourraient illustrer les chapitres de la redondance et du charabia ". Ces articles permettent également d'établir la liste des préférences de Pia, préférences sur lesquelles il n'a jamais varié. On y trouve d'abord des poètes : Villon (grand et bel article), Baudelaire, Apollinaire, Hugo, Laforgue, Lautréamont, Rimbaud, Cros, Cendrars, Desnos. Encore sa dilection n'empêche-t-elle pas Pia de remarquer au passage, de L'Âne de Hugo, que " l'ensemble du poème est médiocre ", ou que l'adolescent Rimbaud fut surtout un redoutable égoïste. En revanche, il laisse percer toute l'estime qu'il a pour le " sensible et fier " Reverdy, ennemi du bruit ; pour l'œuvre si exigeante de Segalen ; pour la poésie de Desnos : " dans le début de Deuil pour deuil de Desnos, a soufflé au moins une fois le vent de l'éternel ". De même, il goûte des poètes moins considérables, mais pour lui pleins de charme : Follain, Salmon, Klingsor, Guiette, Norge. Des Surréalistes, il ne retient vraiment que Desnos et Artaud, disant de ce dernier : " aucun poète ravagé n'a donné, que je sache, de plus saisissantes définitions de ses infirmités ". Parmi les autres écrivains, il privilégie surtout Céline, Villiers de l'Isle-Adam, Léautaud, Larbaud, Roussel, Darien, Fénéon, Bousquet, Allais (" de tous les encyclopédistes, le plus divertissant "), Jouhandeau. Du premier, il affirmera toujours les mérites exceptionnels comme écrivain, et la conviction que la postérité le retiendrait - conviction qui n'était guère, en ces années 60-70, partagée par l'Université et la critique. En revanche, Pia n'est pas enthousiaste de Gide, Suarès, Mauriac, Claudel, Tzara. Plus surprenante, de la part de l'éditeur des Chroniques de Maupassant, est cet aveu : " Je donnerais n'importe quel recueil de Maupassant pour [celui de M. Freustié] ". Quant à Saint-John Perse, Pia a, le tout premier, bien vu que, dans son propre Pléiade, le poète avait truqué certaines lettres de lui, notamment une à Philippe Berthelot, où - en janvier 1917 ! - il annonce la naissance infaillible du communisme léniniste en Chine : " Il eût été vraiment dommage que cette lettre de Pékin fût absente des Œuvres complètes de Saint-John Perse. C'est une des plus belles pièces. Les poètes ont beau s'être flattés souvent d'être prophètes, il serait bien difficile d'en citer un autre qui ait signé et daté de façon précise une aussi remarquable prémonition ". Et les dernières lignes de l'article - qui sont aussi celles de ce volume - épinglent " le Saint-John Perse grisé par sa réussite sociale, et dont l'autobiographie, placée par lui en tête de ses œuvres complètes, abonde en fastes généalogiques qui feront longtemps rigoler les experts ". Sans doute Pia eût-il pu faire la même remarque à propos de l'introduction biographique au tome I des Œuvres de Valéry en Pléiade, où nous est présenté un Valéry qui ne fait que dîner en ville, recevoir des récompenses ou prononcer des discours. Mais toutes les préférences et antipathies de Pia, loin d'être simple humeur, sont toujours sous-tendues par une profonde connaissance des hommes et des œuvres. C'est précisément ce qui lui permet de juger comme il convient les travaux critiques consacrés à tel ou tel écrivain. À propos d'un ouvrage charabiaïsant sur son cher Villiers, et après avoir tourné en ridicule le jargon et les prétentions de l'auteur, il termine son compte rendu par cette phrase : " Il est dommage que Villiers n'ait jamais eu le régal d'un tel commentaire de son œuvre. Il y eût trouvé l'inspiration d'un autre conte cruel ". N'y aurait-il pas, d'ailleurs, une belle étude à faire sur la manière piquante, désinvolte ou pudique dont Pia termine chacune de ses chroniques ? Désinvolture qui est parfois le comble de l'ironie percutante. Parlant d'un livre de Jean Richer sur Rimbaud, où ce commentateur hermétique semble avoir cédé à la manie de chercher toujours midi à quatorze heures, il conclut : " Son essai sur l'alchimie du verbe semble en maints endroits confiner à la parodie de l'érudition. Canular ou pas ? Les paris sont ouverts ". Inversement, Pia en profite pour glisser, au fil d'une chronique, telle précision ou telle hypothèse qu'il croit éclairante. Ainsi, pour les amitiés maçonniques du chancelier Ducasse, qui auraient probablement facilité l'installation à Paris de son fils Isidore. Et les lettres de celui-ci qu'on croit adressées à Verbœckoven, ne sont-elles pas plutôt à Poulet-Malassis ? Et ne faudrait-il pas restituer à Charles Henry telle chronique anonyme attribuée à Fénéon ? Autant d'hypothèses qui, aujourd'hui, se sont changées en certitudes. Il y aurait certes beaucoup à dire sur " l'érudition " de Pia, qui recouvre en fait bien d'autres choses. C'est surtout chez lui une disposition d'esprit, qui lui fait évoquer spontanément, à propos d'un roman d'Henri Thomas, tel vers de Charles d'Esternod, ou bien définir les Valentines de Nouveau en disant qu'elles sont " moins imprégnées de l'odeur de la femme que de relents d'absinthe et de mêlé-cassis ". Poète, avant tout poète, Pia aura refoulé tous ses dons, refusé de laisser une œuvre, mais exprimé dans ses chroniques, feuilles éphémères perdues au vent, une sensibilité à la vie et aux livres, un tour d'esprit à la fois tranché et original, une expérience unique de " liseur " dont on ne retrouve guère l'équivalent que chez un Louÿs, un Fleuret, un Saillet. Et sa parfaite indépendance d'esprit lui aura permis de ne jamais céder aux coteries et mafias qui font la pluie et le beau temps dans le monde littéraire, ni d'être dupe des palmarès et réputations. On s'aperçoit aussi, en parcourant toutes ces chroniques, à quel point il était maître de sa langue et usait d'un style à la fois souple et varié, qui fait merveille dans la litote et le sous-entendu. Rien, chez lui, du journaliste professionnel, sauf peut-être la conception si parfaitement exacte de tout ce qu'il faut calculer pour un article : comment le commencer, le poursuivre et le terminer. Ni longueur ni imprécision ; tout est calibré et dosé, selon l'importance que Pia attribue à l'ouvrage dont il doit rendre compte et selon les points sur lesquels il veut insister. C'est aussi une des leçons qui se dégagent de ce livre, à lire et à relire, car on n'en épuise nullement l'intérêt par une seule lecture. Trente ou quarante ans après, rien n'est à modifier, à retrancher ou à compléter dans ces chroniques. S'y trouve au contraire parfaitement défini, jugé et mis en valeur ce qui restera et ne restera pas de la production littéraire de toute une époque. HL 2001-V

 

Polac

Michel Polac, Journal. Pages choisies par Pierre-Emmanuel Dauzat. 1980-1998 (PUF, 2000, 567 p., 148 F). Tiens ! les PUF publient aussi ce genre de fadaises ! Le journal de Michel Polac paraît dans la collection " Perspectives critiques " (sic) que dirige Roland Jaccard " avec la collaboration de Paul Audi ". Ces dernières semaines, Michel Polac, journaliste et animateur d'émissions de télévision et de radio, a beaucoup clamé devant les micros qui lui étaient tendus qu'il avait commencé son journal à quatorze ans et qu'il ne l'avait jamais abandonné. Le résultat obtenu n'a guère récompensé cette constance. Les passages libidineux de ce journal ne feront pas oublier Miller (" Moi qui ne projette même plus ma semence [sic], elle sourd comme à regret et glisse le long de ma verge "). Trouve-t-on au moins dans le volume de ces indiscrétions jubilatoires qui font le charme du journal d'un Léautaud ? Même pas. Tout au plus ce propos de Philippe Sollers (autre homme de télévision connu) sur son confrère Bernard Pivot, propos qui renseigne autant sur son auteur que sur sa cible : " Il est nul, mais en plus, il se fait un de ces blés ". Pour le reste du journal, tout ce qui apparaît d'un peu piquant sur des personnalités connues est le plus souvent masqué par la substitution des noms véritables par les lettres Z ou X, ou par des initiales vraies ou fausses : " J'ai baisé l'illustrissime S. et ça ne compte pas, ou guère, et je n'ai fait que tenir la main de la star G., qui, couchée dans sa soie, ses dentelles et son parfum de tubéreuse n'attendait qu'un geste pour me faire une place près d'elle ". Çà et là, la drôlerie qu'offre généralement l'étalage d'une vanité. Après la visite d'un médecin appelé en consultation, le diariste déplore : " non seulement il ne me reconnaît pas, mais mon nom qu'il me demande pour l'ordonnance n'éveille aucun écho ". Autre manifestation de suffisance blessée, ce passage sur le Journal de Raymond Queneau (" Pourquoi publie-t-on de tels monuments de vacuité ? ", note Michel Polac, auquel la question peut être aujourd'hui retournée) : " ce type me traitait comme un demandeur d'autographe ". Queneau n'avait probablement pas su reconnaître l'écrivain de génie qui lui rendait visite. Et quand cet écrivain de génie cherche à vitrioliser sa plume, c'est pour produire ces subtilités littéraires :

Breton était vraiment un sale con, borné, raciste, dégoûté par les négresses et les pédés, plein de préjugés romantiques et mensongers, aucune capacité d'aveu, de franchise avec son corps. Aragon maso se vantant (et non se plaignant) de sa demi-impuissance, il bande à moitié : il ne peut contrôler son éjaculation, etc. La réalité, c'était un pédé mais il ne pouvait se l'avouer avec ce Breton castrateur.

Dans ce journal, Michel Polac révèle un curieux côté d'homme de lettres à la Goncourt, variété qu'on croirait à tort éteinte : " Si je me suicidais, on s'intéresserait peut-être à mon œuvre. Maintenant que j'ai écrit ça, je ne peux plus me suicider ". Quant aux anathèmes lancés par l'auteur, ils ne dépassent pas le persiflage pléonastique : Philippe Bouvard, un " vulgaire persifleur " ; Patrick Modiano, " empêtré, bredouillant, répétant maladroitement quelques phrases à peine explicites " ; Jean-Marie-Gustave Le Clézio, " il lui manque l'humour " ; Bernard-Henry Lévy, Marek Halter et André Glucksmann sont des " m'as-tu-vu " ; la poésie de Valéry est " barbante bien que belle " ; " le livre nul " de Pierre-Jean Rémy ; " Attali, idiot mondain " ; Bernard Frank, " ridicule, le raté n° 1 " ; Comte-Sponville, philosophe " affligeant " et " mollasson ". Dans le genre, il est difficile de faire plus conventionnel. Cette forme de talent suffit peut-être pour animer une émission de télévision, mais quel lecteur de ce journal ne serait pas tenté de conseiller à la direction des PUF de s'assurer les services d'un directeur de collection plus exigeant ? HL 2000-II

Ponge

Sydney Lévy, Francis Ponge. De la connaissance en poésie (Presses universitaires de Vincennes, coll. Essais et savoirs, 1999, 160 p., 130 F). L'essai, bref et élégant, réfléchit à la manière dont le créateur des figues et autres crevettes verbales a pu proposer de substituer le texte à son objet. Sur un terrain durablement marqué par les lectures de Derrida, Collot ou Gleize, Lévy se distingue par les modèles mathématiques et logiques qu'il convoque en prenant au mot les revendications épistémologiques de Ponge. Sans lourdeur, il ménage à l'aide de ces " analogies " un éclairage nouveau sur les " dispositifs " que le poète, entre constat de la nécessaire généralité du langage et désir de dire une incommunicable " expérience-là ", met en place pour parvenir à une " science du singulier ". Chaque court chapitre s'appuie sur un texte qui lui sert de centre, avec un notable souci de clarté et de pédagogie. On citera quelques étapes du raisonnement. Ici, s'appuyant sur les formules célèbres de Bateson, Lévy montre que Ponge, qui " décrit une chose autant que la description de la chose ", franchit ainsi une étape essentielle dans le processus d'indistinction qu'il cherche à initier, car il crée un niveau de lecture où le texte rejoint la chose dans la condition d'objet du discours, comme si la carte devenait le territoire d'une autre carte. Ailleurs, le critique suggère que Ponge a pu s'inspirer des géométries non-euclidiennes pour concevoir une rhétorique aux lois variables, capable de parcourir l'" espace courbé qu'elle même a produit " afin de donner par telle ou telle figure spécifique et neuve la formule " compacte " de tel ou tel objet. Sans toujours emporter l'adhésion (quand en particulier il cherche à situer l'effet de tridimensionnalité du poème dans des effets de tabularité dont il serait aisé de montrer qu'ils valent pour tout texte), le propos frappe par la pertinence stimulante des rapprochements transdisciplinaires et par la finesse des analyses. Sans fixer de terme et sans nier l'échec programmé de tout projet de substitution des mots aux choses, Lévy propose en conclusion sa propre formule pour subsumer la générosité de la poétique pongienne : elle permet au lecteur de " prendre conscience avec émerveillement de ce qui est fondamentalement humain : ses propres facultés de connaissance ". On peut lui retourner le compliment.HL 2000-III

Cécile Hayez-Melckenbeeck, Prose sur le nom de Ponge (Presses universitaires du Septentrion, 2000, 236 p., 140 F). On sait que Francis Ponge signe souvent ses écrits " à l'intérieur ", comme il le dit dans " Le Volet suivi de sa scholie ". Pensons au nombre de fois où son nom surgit - et nous surprend - dans son œuvre ; pensons aussi aux éponges que l'on trouve dans " L'Orange " et " Le Pain ", aux initiales de La Fabrique du pré, de sa " figue de paroles ", et du fenouil et de la prêle qui signent " Le Pré ". Mais que faire de ces signatures ? On pourrait, évidemment, commencer par chercher une réponse chez Ponge lui-même, lui qui, comme le dit Cécile Hayez-Melckenbeek, " a tout montré, tout dit, tout expliqué ", ou encore qui " se suffit à lui-même ". On découvrirait par exemple tout un développement sur l'appropriation de soi dans Le Savon, qui aurait pu éclairer cette manie de signer ses textes ; ou mieux encore, on découvrirait ces hirondelles qui " signent les cieux selon leur espèce " dans un texte qui, rien que par son titre, " Les Hirondelles ou dans le style des hirondelles (Randon) ", semble être consacré à la signature. Mais cette autosuffisance de Ponge semble gêner l'auteur de cet essai car, dit-elle, elle neutralise le désir de son lecteur… Elle va donc chercher ailleurs pour " opposer à sa parole autosuffisante une parole rigoureusement organisée autour de concepts précis ". Bien. Mais ce qu'elle trouve, c'est une parole d'inspiration lacanienne et derridienne - ou plutôt, à la façon du postmodernisme américain, d'inspiration " lacano-derridienne ", assaisonnée de quelques références supplémentaires à Foucault, Deleuze, Bataille, Blanchot, etc., comme il se doit. Ceci afin de donner de la signature une définition plus large : la présence de Ponge dans ses textes, détectée par des effets de " colmatage " et de " brouillage " qui font bien sûr écho au " franc " et au " spongieux " de Derrida dans son livre sur Ponge. Et de découvrir que la signature entretient une " relation particulière au signifiant paternel et à la faille qui le traverse ". Belle découverte ! Très bien ! Seulement voilà : au bout du compte, c'est comme si Ponge n'avait de lui-même aucune pensée, aucune originalité, comme si Derrida-Lacan était l'Autre qui lui reprend la parole pour la lui redonner, comme si, enfin, on lui fermait la bouche comme on ferme un volet trop bruyant. Heureusement, ce livre contient aussi des " close readings " de certains textes de Ponge, dont le plus réussi est consacré aux " Douze petits écrits ", rarement commentés. Ouf !HL 2001-V

Poulaille

Cahiers Henry Poulaille n° 8-9, 2000, Découvrons Louis Nazzi (Association des Amis d'Henry Poulaille, 85 rue de Reuilly, 75012 Paris). Ce Cahier rend un hommage plus que mérité à un oublié, auteur de nombreux textes et articles jamais réunis en volume : Louis Nazzi (1884-1913). Henry Poulaille avait formé le projet d'éditer les oeuvres de " ce précurseur de la littérature prolétarienne " qui disparut à l'âge de vingt-neuf ans. Après un numéro de Plein Chant en 1976, ce dossier, grâce aux soins d'Edmond Thomas, Patrick Ramseyer et Jean Rière, est l'occasion d'une authentique découverte. Critique littéraire plein de lucidité, revuiste (Montmartre, Sincérité), écrivain, Nazzi offre l'exemple d'un homme guidé par l'amour de la littérature et gouverné par une éthique de la sincérité dans un monde gendelettre pour lequel il n'avait que mépris. Le lecteur découvrira dans ce numéro exceptionnel un éventail de ses œuvres de fiction, un florilège d'articles critiques (Beaux-Arts, théâtre, littérature), un ensemble de témoignages et une bibliographie très complète. " L'art, écrivait Nazzi, ce n'est qu'une question de technique, avec beaucoup d'âme autour " : cet écrivain n'en manqua jamais durant sa courte existence.HL 2000-III

Henri Pourrat

Cahiers Henri Pourrat, n° 17, 2000 (Bibliothèque municipale, 1 boulevard Lafayette, 63001 Clermont-Ferrand). Cette livraison consacrée aux amitiés suisses de l'écrivain fait la part belle à la correspondance Pourrat-Ramuz, à laquelle on a essayé de rendre une cohérence en republiant aux côtés de vrais inédits un certain nombre de lettres éparpillées dans des publications difficiles d'accès. Quelques échanges épistolaires entre Pourrat et Roud, ou encore Pourtalès, complètent la section documentaire du volume. On trouvera en outre des fragments inédits de Pourrat présentés par Michel Lioure, ainsi qu'une série de trois études consacrées à Ramuz (" Ramuz et le Haut-Valais "), à Gustave Roud, et au voyage en Suisse de Pourrat.HL 2001-V

Prévert

Michel Rachline, Jacques Prévert (Olibia, 1999, 159 p., 95 F) ; Yves Courrière, Jacques Prévert (Gallimard, 2000, 719 p., 165 F). Pour le centenaire de la naissance du poète (né le 4 février 1900), cette nouvelle édition, " revue et augmentée " comme il se doit, de cet essai de Michel Rachline. L'auteur a connu Prévert. Son livre est sympathique, vite lu, peut-être vite composé. En fin d'ouvrage, un inventaire des personnages des poèmes de Prévert. Exemple, Alphonse Allais : Allais, la fée d'Honfleur, Jack l'Éventreur, Ivan le Terrible, Bernard l'Hermite, Guillaume le Taciturne, Louis Le Débonnaire, Alexandre le Grand, Charles le Téméraire, Roger la Honte, Raymond la Science, Pierrot les Grandes Feuilles, Roger le Pieux, Rosa la Rose, Jalma la Double, Montluc le Rouge, Valentin le Désossé, Fanfan la Tulipe, Laniel Leboeuf, Olivier le Daim, Nabot Léon Premier, Nabot Léon Deux, Napo Léon Trois, Tutti Quanti. Yves Courrière, de son côté, signe une biographie toute neuve du Béranger du vingtième siècle, autrement plus documentée que le petit livre de Michel Rachline. Il parvient, à travers l'anecdote, à faire entrevoir la complexité d'un personnage que l'on a prématurément cantonné à sa légende. Caractéristique de plus en plus rare dans les biographies d'aujourd'hui : s'y devine le plaisir de l'auteur dans son travail de recherches et de rédaction, et sa chaleur, tantôt amusée, tantôt émue, pour son poète inspire elle-même la sympathie. Une ombre, cependant : le livre a manifestement été rapidement édité pour être en librairie au moment du centenaire : l'auteur n'a guère surveillé sa ponctuation, ni sa grammaire (" ils feuilletèrent puis lirent [sic] avec passion "), ni sa syntaxe (" Libéré à son tour, le premier geste de Jacques Prévert […] "). En outre, le biographe aurait pu se dispenser de précisions du style Mont Olympe : séjour des dieux dans la mythologie : " Ubu, le personnage grotesque inventé par Jarry ", " Charles Cros, inventeur du phonographe ", etc. Pour un peu, l'auteur aurait lâché un " Victor Hugo, le grand poète " ou " Landru, le célèbre tueur de femmes ". Broutilles que tout cela. Cette biographie bien ficelée est l'occasion de s'interroger sur le regard que l'on peut porter aujourd'hui sur l'œuvre de Prévert, où foisonnent des espèces disparues ou en voie d'extinction, telles que les bourgeois, les curés, les gendarmes, les policiers et les militaires… Mais d'autres espèces les ont remplacés, que Prévert n'aurait sans doute pas épargnées. HL 2000-II

Jean-Paul Caracalla, Le Paris de Jacques Prévert (Flammarion, 2000, 144 p., 149 F). Album iconographique sur la ville d'un poète à la verve facile mais gardant son charme : " Rue de Lappe / il y a un chat / Rue Fontaine / il n'y a pas de fontaine / Rue Croulebarbe / il y a un vieillard qui n'en finit pas de mourir ". Que les rues de Paris étaient vides de voitures et de piétons il y a quelques décennies ! Il y aurait trop de figurants aujourd'hui.HL 2001-V

Proudhon

Archives proudhoniennes, bulletin annuel de la Société P.-J. Proudhon, 1999 (La Blanchetière, 72320 Courgenard). Cette nouvelle livraison de la revue de la Société P.-J. Proudhon donne à lire, dans une maquette d'une austérité rare, trois articles : le premier, de Marc Crapez, est consacré à " Proudhonisme et athéisme ", le deuxième, d'Arnaud Appriou, traite de " L'Anarchisme dans le Jura " et le troisième, de Georges Navet, tout à fait passionnant, évoque, à partir du buste de Proudhon, Pierre Patient de Cladel. Cette centaine de pages passionnera les lecteurs, amateurs et amis du grand Proudhon. On regrettera toutefois, comme on a pu le faire pour son volume récemment paru, La Gauche réactionnaire, que l'auteur du premier article, Marc Crapez, maîtrise aussi mal une érudition qu'il étale à larges gestes. On ne lui laissera pas dire, par exemple, que Pierre Denis prononça " à la Chambre des députés un long discours antisémite le 27 mai 1895 ". S'il y eut bien un discours antisémite le 27 mai en question, en effet " applaudi de l'extrême-gauche à l'extrême-droite ", il fut prononcé, non par Pierre Denis, qui ne fut jamais député, mais par Théodore Denis, né en 1858, député " radical nationaliste ", ami de Drumont et membre du groupe Antisémite de la Chambre en 1898.HL 2000-IV

Proust

Robert Proust et la Nouvelle Revue française. Les années perdues de La Recherche 1922-1931, édition présentée, établie et annotée par Nathalie Mauriac Dyer (Gallimard, 1999, 155 p., 110 F). Le livre reproduit la correspondance échangée, entre 1922 et 1931, entre le docteur Robert Proust, frère du défunt auteur d'À la Recherche du temps perdu, et des membres de la Nouvelle Revue française - Gaston Gallimard, Jacques Rivière (l'interlocuteur principal), Jean Paulhan. À la mort de Marcel Proust, son frère avait hérité des manuscrits restés dans l'appartement de la rue Hamelin. En dépit de ses charges professionnelles - il était médecin des hôpitaux -, il s'occupa activement de la publication posthume de l'œuvre de son frère. Il avait ses idées et, en mandarin de la faculté, n'était pas habitué à ce qu'on les discute. Il y eut donc quelques frictions avec tel ou tel dirigeant de la Nouvelle Revue française. Mais ces échanges épistolaires, tantôt confiants, tantôt fermes, sont traversés par une constante : la certitude d'être en présence d'une œuvre littéraire qui allait marquer son siècle. Les notes et commentaires sont de Nathalie Mauriac Dyer, pour laquelle les éditions posthumes d'À la Recherche du temps perdu doivent avoir de moins en moins de secrets. Étonnante photographie de Robert Proust en frontispice de l'ouvrage : le même regard profond et froid de son frère, avec un faux air de Jean Yanne. À noter la parution chez le même éditeur d'un autre dossier de la Nouvelle Revue française : les Études de Jacques Rivière parues dans la revue entre 1909 et 1924 (textes réunis et annotés par Alain Rivière).HL 2000-I

Philippe Sollers, L'Œil de Proust. Les dessins de Marcel Proust (Stock, 1999, 157 p., 160 F). Les notices sont d'Alain Nave ; les dessins sont de Marcel Proust ; la préface est de Philippe Sollers. Le tout par ordre de qualité décroissante. HL 2000-II

Jérôme Picon, Passion Proust. L'Album d'une vie (Textuel, 1999, 215 p., 295 F). La plupart des documents de ce volume iconographique sont connus, mais mis en lumière de manière nouvelle. À l'encontre d'autres Passions de cette série, la plupart des illustrations ont ici un rapport direct et logique avec l'écrivain ou son œuvre. À la fin, l'impression dominante est le regard de Proust, ce regard lourd et scrutateur, que l'on n'oublie pas : tout le reste - Venise, Reynaldo Hahn, Réjane, l'appartement du boulevard Haussman - n'apparaît que comme des éléments de l'atelier où l'artiste a bâti sa cathédrale. À ce titre, la visite de l'atelier est une réussite. Le commentaire est en revanche académique. HL 2000-II

Bulletin d'informations proustiennes n° 29, 1998 (45 rue d'Ulm, 75005 Paris). Les recherches sur l'œuvre de Proust portant sur la génétique et l'intertextualité continuent d'avoir le vent dans les voiles. Une rubrique du BIP de 1998 présente quatre contributions, qui ne se trouveront pas dans les Actes du récent colloque de Cerisy-la-Salle à paraître chez Nathan : Martin Robitaille sur la correspondance de Proust ; Pyra Wise sur Proust et Nietzsche ; Marie Miguet-Ollagnier sur Claude Simon ; Roberto Gramolini sur le Paris de Proust. L'essentiel du numéro marque des acquis sur les deux aspects les plus litigieux des recherches proustiennes axées sur la génétique et l'intertextualité : la séquence du projet Contre Sainte-Beuve, qui remet en question les éditions de Fallois et de Clarac, et l'édition d'Albertine disparue, une fois de plus objet d'échanges passionnés. Le prétexte d'un retour sur les origines du roman proustien est la parution d'une nouvelle traduction du Contre Sainte-Beuve en allemand, traduction dont l'originalité mérite d'être soulignée puisqu'elle ne propose rien de moins qu'une nouvelle édition. Cette traduction est fondée sur les découvertes de l'équipe Proust de l'ITEM (voir Bernard Brun, " Table des matières du Contre Sainte-Beuve ", BIP n°19, 1988) plutôt que sur les deux éditions françaises courantes. Les recherches ayant depuis beaucoup progressé, Jean-Marc Quaranta et Akio Wada proposent des synthèses qui permettent de faire le point, l'un en esquissant une genèse des théories proustiennes, l'autre en établissant une chronologie de l'écriture proustienne entre 1909 et 1911. Bernard Brun présente sa transcription de deux pages inédites dans l'actuel Contre Sainte-Beuve, et Daria Galateria montre l'importance de Taine comme source de la théorie de Proust contre Sainte-Beuve. Quant à la controverse sur l'édition d'Albertine disparue, elle n'a pas fini d'animer les débats sur la destination finale des pages supprimées par Proust dans la version révélée en 1986. On connaît l'hypothèse séduisante, lancée par Giovanni Macchia en 1991, ici reprise par Alberto Beretta Anguissola : les passages rayés par Proust sur la dactylographie retrouvée auraient été destinés aux Œuvres libres, ce qui ne modifierait aucunement la structure du roman tel qu'il fut édité par Gallimard après la mort de l'auteur. Cette hypothèse a été réfutée par Jean Milly, qui a publié en 1992 une édition comparée de la version longue et de la version courte d'Albertine disparue, et par Nathalie Mauriac Dyer, qui a consacré sa thèse à l'examen de la problématique soulevé par sa découverte de la version courte. Dans le présent numéro du BIP, on constatera que les trois chercheurs demeurent sur leur position, même s'il devient évident que l'hypothèse dite des Œuvres libres demeure indéfendable. Exposées d'une façon nuancée, ces dernières réfutations confirment l'inachèvement de la Recherche. HL 2000-II

Bulletin Marcel Proust n° 49, 1999 (Société des Amis de Marcel Proust et des amis de Combray, 4 rue du Docteur-Proust, 28120 Illiers-Combray). Plusieurs études intéressantes dans ce bulletin dont le siège n'est autre que la fameuse maison de Tante Léonie transformée en musée par les soins de l'association. La variété des articles atteste de la vitalité des recherches proustiennes. Pour la génétique, Francine Goujon retrace l'histoire d'une édition de luxe d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs, voulue par Proust, qui en enrichit les cinquante exemplaires de fragments de pages assemblant ses paperolles. Elle propose d'y voir une stratégie destinée à montrer son travail de stylisticien. L'intertextualité à la part belle : Jean Milly s'attache à lire rétrospectivement La Double maîtresse de Régnier à la lumière de La Recherche (seule l'introduction qui entreprend de justifier la démarche est un peu laborieuse et étonne, puisque Proust, après tout inventeur " du côté Dostoïevski de Madame de Sévigné ", semble donner une caution suffisante) ; Catherine Perry traite des rapports de Proust et Noailles, et parvient à montrer la connivence intellectuelle et affective des deux amis. D'autres articles dépistent les échos de Flaubert et du Roman de Renart dans un texte aux ramifications décidément infinies, mais la dernière étude, sur Perec, peine à convaincre de sa nécessité. La correspondance avec Montesquiou fait l'objet d'une lecture psychanalytique nuancée et piquante par Martin Robitaille, qui analyse avec une jubilation communicative les valses-hésitations entre l'aristocrate, tout de charlusienne injustice, et un Marcel débordant du besoin d'être aimé et visiblement à son aise face à tant de méchanceté. Des trois articles sur la théorie et le style de Proust, on retiendra une brève étude sur les occurrences et réécritures de trois petits vers de Racine dans l'ensemble de l'œuvre. Signalons enfin des comptes rendus bien faits, une bibliographie, et n'en finissons pas sans cette nouvelle de marque : la maison d'Illiers-Combray vient, grâce à une donation, d'enrichir ses collections d'une " mèche de cheveux de Marcel Proust noués d'une faveur rose ". À quand le séquençage de l'ADN de Marcel ?HL 2000-IV

Bulletin Marcel Proust, n° 50, 2000 (Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray, 4 rue du Docteur-Proust, 28120 Illiers-Combray). Pour le cinquantenaire de leur bulletin, la Société des Amis de Proust s'est surpassée. Après un rappel des principales publications et initiatives de cette association (par Jean Milly, directeur du bulletin), la livraison contient plusieurs textes inédits : " Deux pastiches retrouvés " par Luzius Keller, qui reproduit deux parodies inconnues du style de Goncourt ; un descriptif de la donation Gustave Tronche, qui fut l'administrateur commercial de la NRf de 1912 à 1921 et échangea une importante correspondance avec Proust (articles de Florence Callu et Mireille Naturel). Étude de Cynthia J. Gamble : " Quel a été le véritable rôle de Marie Nordlinger dans l'œuvre traductrice de Marcel Proust ? " Les rédacteurs de ce bulletin n'ont pas banni les clins d'œil, car ils ont reproduit une page de l'adaptation en bande dessinée d'À la Recher- che du temps perdu par Stanislas Brézet et Stéphane Heuet, qui est du même ordre de réussite que les adap- tations cinématographiques de Volker Schlöndorff et Raoul Ruiz (un article du bulletin, peu favorable, est consacré au film de ce dernier). Une bibliographie proustienne de l'année 1999 par Eric Férey et Mireille Naturel.HL 2001-V

Juliette Hassine, Proust à la recherche de Dostoïevski (Nizet, 2000, 172 p., 130 F). " L'art est la région des Egaux " : cette phrase de Hugo dans William Shakespeare pourrait servir de sous-titre à ce livre. Oui, Proust, admirateur de Dostoïevski, lui est comparable, comme Dostoïevski est comparable (et comparé) à Rembrandt, Carpaccio, Beethoven. Si cet ouvrage d'une bonne tenue scientifique dépasse le simple essai de littérature comparée, il en conserve cependant les aspects principaux (relevé thématique, analyse de la construction des œuvres) et aborde la poétique et l'esthétique proustiennes en mettant en regard tous les arts. S'ensuit un jeu d'enchevêtrement de références, où se mêlent Elstir et Mme de Sévigné, en particulier dans le passage essentiel de La Prisonnière, consacré à Dostoïevski, que l'auteur analyse en détail. Comme si le travail critique de Proust avait trouvé son accomplissement dans l'intégration du romancier russe à La Recherche, bien plus que dans un article pour la Nouvelle Revue française, malgré les instances de Jacques Rivière. Dostoïevski dépasse le statut de référence littéraire pour devenir un élément essentiel de la définition par Proust du style et de la beauté, comme un élément nécessaire à la construction du roman.HL 2001-V

Annick Bouillaguet, Proust lecteur de Balzac et de Flaubert. L'imitation cryptée (Champion, 2000, 240 p., 260 F). " L'œuvre des deux écrivains fournit ainsi au roman un palimpseste rendu lisible par la présence d'une écriture mimétique que trahissent certains indices " : avec un prière d'insérer aussi lumineux, on s'attendait au pire. Pour être juste, disons tout de suite que l'on avait tort, en ceci qu'il ne s'est rien passé de grave, non plus que de notable, durant la lecture de cet opus. On a traversé une mise au point complète et respectueuse des propositions critiques sur intertextualité, emprunt, et pastiche de Kristeva à nos jours, un peu longue mais bien pratique, somme toute ; on découvre subséquemment qu'il y a dans La Recherche des pastiches non-déclarés, qui servent une réflexion sur le style, bien. Mais là où on ne suit plus du tout Annick Bouillaguet, c'est lorsqu'elle nous présente deux supposés plagiats proustiens, qui sont loin d'être évidents. Qu'est-ce qu'un plagiat qui ne fait que reprendre " approximativement " la " démarche intellectuelle " des Goncourt, et censément leur style, leur registre, tout en y ajoutant la grossièreté de Biche-Elstir : ce n'est déjà pas le propos des Goncourt, est-ce alors seulement leur registre ? Même difficulté en ce qui concerne le morceau décrivant un bas-relief de Baalbec : on veut bien que ce soit la scène décrite par E. Mâle à propos de la cathédrale de Bayeux, mais encore faudrait-il qu'il y ait quelques expressions analogues pour qu'il puisse y avoir plagiat et non référence à la même œuvre (la synagogue aux yeux bandés, vous parlez d'un plagiat). " Plagiat " et " pastiches " tournent ainsi à la réminiscence, au grand dam de toutes les savantes références convoquées précédemment, et la plus grande confusion règne sur la notion de source. Proust ne se pastiche pas lui-même, nous semble-t-il, lorsqu'il exprime, en tout point différemment, une idée déjà exprimée dans… son pastiche de Saint-Simon pour les Pastiches et Mélanges. Que cette source-là soit un pastiche est en revanche d'un réel intérêt. L'auteur glisse une réserve à ce sujet, parlant de " pastiche (ou réminiscence) ", ce qui nous semble illustrer le manque de fermeté du propos. On n'est pas davantage convaincu par la perception non démontrée d'une " identité quasiment musicale " (sic) entre une phrase de Proust pastichant Ruskin et… une phrase de la traduction d'un texte de Ruskin (par qui ? mystère : la note renvoie de surcroît à une édition de 1983). Évidemment, l'art du pastiche est celui du rythme, " l'air de la chanson qui en chaque auteur est différent ", comme l'écrit Proust, mais de là à le vouloir débusquer n'importe où… L'introduction, dans Combray, d'un personnage " d'exilée " évoquant une source balzacienne, pertinente d'ailleurs, à savoir Mme de Beauséant, est également qualifiée au vol de pastiche, quand de l'aveu même de l'auteur " le style de Proust apparaît ici sinon comme mimétique du style balzacien le plus courant, du moins comme intimement approprié au sujet à la fois par le choix des mots et l'ampleur du rythme " ! On en a dit assez pour que le lecteur comprenne que, sans être totalement vain, le propos de cet ouvrage est perpétuellement gonflé, et que cette baudruche poussée à grand coup de références savantes inaugurales, au coup d'épingle d'une lecture un peu attentive retourne aux plus modestes proportions de son titre : Proust lecteur de Balzac et de Flaubert, tout simplement, soit Proust écrivain adoptant des flaubertismes, des balzacismes préalablement mis en évidence par Proust critique ou pasticheur. Ce n'est pas rien, mais ce ne sera une découverte pour personne. HL 2001-V

Pujol

Jean Nohain, François Caradec, Le Pétomane au Moulin-Rouge (Éditions Mazarine, 2000, 206 p., 120 F). Nouvelle édition de cette étude de fond sur le grand Joseph Pujol, poète plus doué que l'homme aux semelles de vent. Un chef d'œuvre de poésie aérienne, et un second souffle pour ce livre proprement magistral.HL 2000-III

Raymond Radiguet

Marie-Christine Movillat, Raymond Radiguet ou la jeunesse contredite (Bibliophane, 2000, 350 p., 169 F). Après une très longue entrée en matière, le lecteur parcourt une biographie agréablement écrite, mais un peu aseptisée. La bisexualité de Radiguet ? À peine évoquée. La part exacte du romancier dans la version actuellement imprimée du Bal du comte d'Orgel ? Marie-Christine Movillat évite le sujet. Les poèmes apocryphes posthumes de Radiguet qui mirent en rage Cocteau ? Aucune allusion. On reprochera également à la biographie d'accorder trop de confiance aux " mémoralistes " les plus souvent cités : peu de témoignages sont remis en cause, alors que la plupart méritaient de l'être. Mais que l'auteur ne voit dans cette sévérité relative que la marque de l'attention avec laquelle sa biographie a été lue. Son livre est à cent coudées d'une biographie à la Troyat ou à la Chalon. HL 2001-V

Ramuz

Fondation C.F. Ramuz, bulletin 1998 (édité par la Fondation C.F. Ramuz, case postale 181, CH - 1009 Pully, Suisse). Lettres de Charles-Ferdinand Ramuz à Benjamin Grivel et autres documents sur l'univers vaudois et para-vaudois de l'auteur de La Grande Peur dans la montagne. HL 2000-I

Fondation C.F. Ramuz, bulletin de 1999 (Case postale 181, CH-1009 Pully, Suisse).Étude d'Adrien Pasquali (ce romancier vient de mourir), " Pour une esthétique de la réparation ". Le point sur l'état actuel de l'inventaire, du classement et de la sauvegarde des manuscrits de Ramuz : travail terminé, selon Alain Rochat : " Les travaux d'édition pour les deux volumes de romans prévus à la Pléiade ont commencé le 1er novembre 1999 ". Entretien, repris du Temps des 3-4 avril 1999, avec Pascale Casanova, auteur de LaRépublique mondiale des lettres, dont un chapitre, " La Créolité suisse ", était consacré à Ramuz (Seuil, 1999). HL 2000-II

Odilon Redon

Odilon Redon, À soi-même, 1867-1915 : notes sur la vie, l'art et les artistes (Corti, 2000, 192 p., 110 F). À quand la désoccultation d'Odilon Redon ? Voici une réédition, non annoncée comme telle, du journal de Redon, publié pour la première fois, à titre posthume et " par les soins de Mme Redon " (sic), chez H. Floury en 1922. Cette première édition n'est pas rappeler l'édition de 2000, qui ne contient aucun texte de présentation, l'introduction de Jacques Morland qui figurait à l'origine ayant disparu. Passons, dans cette " nouvelle " édition, sur la perte de lisibilité du texte au fur et à mesure de la photo-reproduction, mais pourquoi ne pas avoir réintroduit les autres écrits de critique d'art de Redon (notamment sur Rodolphe Bresdin) exhumés par Robert Coustet et publiés chez William Blake en 1987 ? Décidément, Redon n'a pas de chance, si l'on considère le sort fait parallèlement à sa correspondance. Première édition : Lettres d'Odilon Redon 1878-1916 " publiées par sa famille " (sic), Éd. G. Van Oest, Paris-Bruxelles, 1923, avec une préface de Marius-Ary Leblond. En 1960, Arï Redon, son fils, accepte de publier les Lettres de... à Odilon Redon (Corti), lesquelles sont suivies en 1987, toujours chez Corti, de Lettres inédites d'Odilon Redon à..., édition établie et présentée par Suzy Lévy dans le cadre de sa thèse. Or, non seulement tout cela est loin d'une édition complète, mais les lettres publiées sont fréquemment entrecoupées des redoutables crochets enserrant des points de suspension, et ce sans la moindre justification de la part des éditeurs. Suzy Lévy, qui a signé une étude sur Odilon Redon et le milieu occultiste parue en 1987, pourra peut-être donner des éclaircissements sur ces - comment les appeler autrement ? - " censures ". On publiera volontiers ici ses explications.HL 2000-IV

Renan

Charles Chauvin, Ernest Renan (Desclée de Brouwer, 2000, 158 p., 92 F). L'auteur de cette biographie a surtout procuré jusqu'ici des traductions d'ouvrages allemands de spiritualité. Mais il s'est aussi penché sur une frange un peu marginale de l'église catholique en consacrant des essais au clergé pendant la Révolution et à Lamennais. L'ancien séminariste Renan, honni par l'Église pour sa Vie de Jésus, mais redevenu d'actualité avec les deux premiers volumes d'une correspondance enfin complète, méritait donc, malgré quelques essais récents, une nouvelle approche biographique. Certes, pour les inconditionnels du professeur au Collège de France, cette très sympathique étude pourra sembler un peu courte, mais cette brièveté permettra au public, qui ne connaît souvent de Renan que les origines bretonnes et quelques titres, d'avoir une connaissance suffisamment précise de sa vie et de son œuvre sans se perdre dans des détails sur le rôle de Mme Cornu dans l'attribution de sa mission au Liban en 1861. Et même si quelques développements plus amples sur la révocation du Collège de France ou son attitude pendant la Commune eussent été souhaitables, l'auteur ne néglige pas les points moins connus, comme son mariage avec Cornélie Scheffer. Cet essai, quantitativement modeste, n'analyse évidemment pas en détail chaque titre de l'écrivain, mais il a le mérite de souligner l'évolution continue de sa pensée et surtout de replacer La Vie de Jésus dans l'ensemble que constitue l'Histoire générale des religions. Il est d'ailleurs curieux de noter que ce titre est pratiquement le seul qui a fait l'objet de critiques aussi véhémentes, alors que M. Chauvin n'en a découvert aucune consacrée aux travaux antérieurs sur le bouddhisme ou les religions islamiques et que celles qui concernent l'histoire d'Israël ne portent que sur des points de détail. Finalement l'hostilité rencontrée par La Vie de Jésus est surtout le fait de non-lecteurs ! Une analyse un peu plus détaillée de l'ouvrage n'aurait peut-être pas été inutile, malgré les extraits donnés en fin de volume. L'auteur insiste aussi sur l'importance de Qu'est-ce qu'une nation ? et sur le théâtre de Renan, qui est mal connu et qui, pourtant, l'avait rendu plus populaire aux yeux de ses contemporains que ses ouvrages scientifiques, encore que l'abbé Mugnier ait suivi ses cours au Collège de France. M. Chauvin insiste avec raison sur un point négligé par beaucoup de Renaniens : ses rapports avec sa sœur Henriette. Un chercheur devrait se pencher sur ce curieux ménage à trois formé par la mère, la sœur et l'épouse ! En dehors du volume intitulé Ma sœur Henriette, Renan n'a parlé de son aînée qu'avec réticence. L'auteur analyse enfin les réactions plus contemporaines. L'hostilité de Claudel peut évidemment se comprendre. Mais on ne s'attendait pas à cette étonnante comparaison de la vision du monde qu'ont eue Sartre et Renan. Evidemment, avec le temps, les milieux catholiques firent preuve à l'égard de Renan d'une commisération un peu distinguée. Ce qui surprendra finalement plus d'un lecteur est la conclusion de l'auteur pour lequel Renan, hostile au suffrage universel et aux assemblées parlementaires, a une réputation surfaite de penseur " républicain " ! HL 2000-IV

Maurice Rheims


Maurice Rheims, Nouveau Voyage autour de ma chambre (Gallimard, 2000, 153 p., 79 F). Xavier de Maistre publiait en 1795 son Voyage autour de ma chambre. M. Rheims arpente à son tour son modeste appartement de 200 m2 du Faubourg Saint-Honoré. Amateur éclairé, homme de désir et de passion (" mes objets, mes conquêtes féminines… "), il invite le lecteur à découvrir son " bazar " (" Nous ne sommes que poussière. La pensée ne vient pas de moi, mais moi et ma femme de ménage l'avons à l'esprit dès que nous regardons tels ou tels objets ") au fil d'une rêverie suscitée par les tableaux, meubles, bibelots, statues, tapis et autres shmattès qu'il possède. Il n'y a pas là de quoi bouleverser la production écrite contemporaine - ni casser les trois pattes d'un canard - mais on passe une heure agréable en compagnie de ce cicérone aimable et cultivé (" Tout au long de ma vie, j'ai été le Fregoli de ma curiosité "). Retenons cette formule : " Au paradis du curieux, la chimère est reine ! " Quel lecteur d'Histoires littéraires soutiendrait le contraire ?
HL 2000-IV

Rollinat

Bulletin de la Société "Les Amis de Maurice Rollinat" n° 36, 1998 (Mairie, 36200 Argenton-sur-Creuse). Réédition d'un article oublié de Jean-Jacques Pradher sur Rollinat, paru dans Le National des 2 et 3 octobre 1889 (" Un Poète "). On lira avec intérêt les pages de Philippe Andrès sur Banville et celles de Christian Limousin sur Gustave Geffroy. Précisions minutieuses sur l'actualité rollinesque. Bulletin attachant, si l'on met de côté la reproduction de quelques discours de circonstance sans grand intérêt, puisqu'on n'est plus à portée du buffet et des coupes de champagne. HL 2000-II

Rimbaud

Parade sauvage, revue d'études rimbaldiennes, n° 15, novembre 1998 (édité par le Musée-Bibliothèque Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières, BP 490, 08109 Charleville-Mezières). En dépit de la chronicité de son retard de parution (lafotaki ?), chaque livraison de ce bulletin Rimbaud contient généralement plusieurs articles intéressant l'histoire littéraire, que l'on aborde en taillant à la machette dans la jungle métricienne. On trouve ainsi dans ce numéro " Un compte rendu oublié des Illuminations en 1886 " par Olivier Bivort (le mot oublié est peut-être un peu abusif, car cet écho dans la revue belge L'Art moderne n'était pas inconnu des Rimbaldiens d'Outre-Quiévrain ou d'ailleurs) et " Le cœur parodié : Rimbaud réécrit par Izambard ", étude de Steve Murphy sur le premier parodiste de Rimbaud, ce Georges Izambard qui composa une Muse des méphitiques dont il serait dommage de ne pas citer le plus impayable des triolets :

Vois-tu le Bourgeois baveux qui s'offusque 
Se cramponner d'horreur à son comptoir, 
 Agglutiné contre, comme un mollusque ? 
Vois-tu le Bourgeois baveux qui s'offusque 
Et sa police, œil dans un vase étrusque ?
 Nous leur mettrons les boyaux en sautoir.
Vois-tu le Bourgeois baveux qui s'offusque, 
Se cramponner d'horreur à son comptoir, 

HL 2000-I

 

Alain Sanders, Rimbaud est aux Afriques (Éditions BS, 1999, 135 p., s.p.m.). Le titre s'inspire vaguement d'un propos de Verlaine sur le destin de son ami d'autrefois, propos qui aurait été prononcé un soir au cabaret du Chat-Noir et recueilli par Maurice Donnay (" Il est parti pour des Égyptes ! "). L'auteur de Rimbaud est aux Afriques avait l'atout de s'être rendu en personne au Harar. Il n'en pas guère tiré profit. Les intertitres de son essai sont des calembours primaires dignes des plumitifs de Libé : " Soirées de Gallas ", " Un bon Choa ", " Hyène de vie ", " Verlaine, dans le doute, s'absinthait ", etc. Beaucoup d'erreurs, aussi, pour un si petit livre : Rimbaud partant du Harar pour acheminer sa caravane d'armes à Ménélik ; Rimbaud marchand d'esclaves ; Rimbaud auteur de la Lettre du baron de Petdechèvre ; Germain Nouveau " célèbre dès ses premiers poèmes " ; Rimbaud détruisant l'édition d'Une Saison en enfer (il le fait d'ailleurs à deux reprises dans cet essai : une fois en 1873, et une autre en 1891). Quelques affirmations laissent perplexe : Alfred Poussin, poète " injustement méconnu " (sa Jument morte est-elle si remarquable ?) ; " le cimetière de Charleville est triste " (celui de Béziers l'est-il moins ?). Des coquilles : un Ernest Cabafier qui est sans doute Ernest Cabaner. Quelques emportements rafraîchissants par leur naïveté ou leur vétusté (" n'en déplaise aux culs pincés universitaires et/ou gauchards qui n'aiment pas que l'on dise çà de leur petit Arthur " - l'auteur oublie les curés et les généraux). Pour ponctuer le tout, des admirations drolatiquement incongrues : l'" irremplaçable Rimbaud d'Enid Starkie " (en réalité, une biographie totalement périmée), l'" excellent Madame Rimbaud " de Françoise Lalande (un des livres les plus lamentables de la vaste rimbaldothèque) et les productions en chaîne du " formidable Claude Jeancolas " (rires dans la salle). En fin de volume, un curieux Petit abécédaire rimbaldien : de À comme Abyssinie à Z comme Zutique. HL 2000-II

Rimbaud. Œuvres complètes, Cédérom (1999, Champion électronique). L'œuvre et la correspondance du poète, une iconographie et des fac-similés chez soi. Comme l'Enghien-chez-soi de l'Album zutique. Très pratique pour savoir combien de fois Rimbaud a employé le mot enfer dans son œuvre écrite retrouvée, et quel sens il lui a donné à chaque utilisation. HL 2000-II

Parade sauvage n° 16, mai 2000 (Musée-Bibliothèque Rimbaud, BP 490, 08109 Charleville-Mézières). Au fil des numéros, cette revue d'études rimbaldiennes affirme une exigence associant rigueur et ouverture aux approches les plus diversifiées ; ce que facilite une périodicité aujourd'hui plus distendue (mais il faut tenir compte de la naissance, entre temps, de la Revue Verlaine, également dirigée par Steve Murphy). Ainsi, commence et finit-on par des notes et notules d'érudition portant, là sur telle question de lexicologie ou de stylistique des figures et d'intertextualité combinées (" goût " au sens d'odeur, " tisonnant son cœur " : A. Fongaro), ici sur telle intempestive correction comme éditeurs et commentateurs aiment en infliger au texte rimbaldien (" j'ai tremblé à l'aspect des gardiens de colosses " : B. de Cornulier), voire sur de nouvelles précisions quant à tel ou tel personnage ayant, de près ou de loin, trait avec Rimbaud (Émile Jacoby, qui ne fut pas seulement le fondateur de l'éphémère Progrès des Ardennes, ou " le collégien Izambard ", par J.-L. Debauve ; " Un ex-Parnassien " donnant sa version de l'incident Carjat, par M. Pakenham ; le sort et la correspondance de Gauguin et de Rimbaud mis en parallèle, par J. Voellmy), pour rencontrer chemin faisant des articles de fond portant soit sur un poème particulier (B. Meyer réussissant une élucidation stylisticienne de Honte, D. Ducoffre s'attachant à expliciter de quelle " Raison " il peut bien s'agir dans À une Raison ; P. Claes ce que dissimule le titre anglais de Fairy), soit sur tel aspect particulier d'un poème (la dimension de négativité assumée par le Christ dans la troisième " prose évangélique ", par Y. Frémy ; la portée polémique et métapoétique de l'intertexte hugolien d'Enfance, par É. Hervy ; le sens de l'intertexte shakespearien de Fairy : N. Martin), soit encore sur ce qui, plus ou moins secrètement, relie plusieurs poèmes les uns aux autres (les métamorphoses du travail d'anamnèse dans Les Poètes de sept ans, Mémoire et Enfance, par Y. Nakaji ; la permanence d'un travail sémantico-énonciatif de Nocturne vulgaire à Barbare et au-delà, par B. Claisse), ou risquant une synthèse à partir d'éléments épars dans l'œuvre (faux archaïsmes et faux latinismes, par A. Fongaro ; secrètes collocations suggérant le rôle de structuration sémantique des mots anglais, par M. Arouimi). Les comptes rendus eux-mêmes, volontiers polémiques quand il le faut, n'hésitent pas à entrer dans le détail au point de se hausser quelquefois au statut d'articles à part entière. Tout en soulignant l'intérêt de l'ensemble, notamment dans une volonté affirmée et confirmée par quasi toutes les contributions de passer outre aux sirènes de la prétendue illisibilité (d'obédience romantico-surréaliste ou structuralo-textualiste, en tout état de cause obscurantiste et attardée), il faut néanmoins, en bon chercheur de poux, soulever quelques lièvres qui font tache ou qui fâchent : ainsi, comment ne pas voir, dans la question de savoir si " Rimbaud est l'énonciateur de l'ensemble du poème " ou seulement de telle ou telle partie, le reste étant confié à d'autres énonciateurs dont éventuellement Verlaine, le type même du faux problème ou du problème mal posé ? Il suffit de ne pas confondre le plan pragmatique, auquel appartient l'individu Rimbaud comme Verlaine, les lecteurs en tant que locuteurs, et le plan proprement énonciatif, où l'on a affaire, comme le disait Benveniste, à de " pures instances de discours ", pour que tombe la question, aussitôt remplacée par celle-ci, autrement pertinente : comment le locuteur Rimbaud use-t-il des ressources d'une énonciation différenciée pour rendre compte d'une subjectivité clivée et pétrie d'intersubjectivité (ce qui pourrait être une voie vers la " poésie objective ") ? N'est-ce pas un peu trop prêter au " brillant élève en latin qu'était Rimbaud " que de penser que le choix du " souci d'eau " ait pu " avant tout être motivé " par l'étymologie (sol + sequi) ? Et s'il l'avait été par l'intéressante syllepse que fournit le mot souci lui-même ? N'est-il pas excessif de poser que le recours aux mots anglais offrirait " rien moins que la clef de la structure de l'imaginaire de Rimbaud " ? Pourquoi, après avoir mis en lumière la troublante récurrence de l'adjectif " long " aussitôt mis en rapport avec le verbe anglais to long, lire sous " cent Solognes longues comme un railway " : so alone ou lonesome, plutôt que : so long so long, soit quelque chose comme un adieu ? Et pour finir, en tant que non-métricien tendance pro-Dada, ceci : à quoi bon évoquer d'emblée " les dadaïstes zürichois " si c'est exclusivement et sans autre forme de procès pour accabler ces " nihilistes de salon " de la morgue du " grantécrivain ", en l'occurrence Camus ? Le Cabaret Voltaire était-il un salon ? N'y avait-il aucun " courage " à déserter le bain de sang pour s'y retrouver ? Pourquoi leurs idées seraient-elles immanquablement " fantaisistes " ? À quoi bon s'acharner à retrouver dans la prose des Illuminations des formes versifiées que le même poète, dans ses propres vers, s'était ingénié à congédier ? Certes, dans les deux phrases : " Ta tête se détourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne, - le nouvel amour ! ", il est loisible d'entendre, par une connivence prosodico-numérique que contribue à susciter un parallélisme appuyé, le fantôme de deux dodécasyllabes, mais, outre que ces dodécasyllabes de type Mémoire seraient eux-mêmes fort éloignés du moule perceptif et mnésique de l'alexandrin - bref, rien de métrique là-dedans -, il faudrait avoir préalablement élu une prosodie syllabique qui est loin de s'imposer, rien - au contraire - n'empêchant de lire : " Ta têt' se détourn' : le nouvel amour ! Ta têt' se retourn',- le nouvel amour ! " A fortiori dans des énoncés dont les régularités sont plus incertaines. Et si l'auteur, pour cela, s'autorise d'un article de Fongaro sur de prétendus " segments métriques dans la prose d'Illuminations ", on souhaiterait qu'il prît acte de la réfutation qu'en fit naguère Cornulier, laquelle mérite bien d'être au moins aussi fameuse. HL 2000-IV

Bulletin Auberge verte, n° 1 à 4, juillet-octobre 2000 (128 rue Lamarck, 75018 Paris). Depuis ses origines, vers 1983, l'Auberge verte rend d'importants services aux chercheurs rimbaldiens et verlainiens, et aux amateurs de quelques autres auteurs affectionnés par l'aubergiste nullement verdâtre Rémi Duhart : Artaud, Genet, Nouveau. Malgré quelques avanies (comme une récente inondation), l'Auberge verte survit et d'année en année s'améliore, comptant parmi ses bénéficiaires presque tous les grands spécialistes rimbaldiens des vingt dernières années. L'Auberge verte est l'aboutissement d'un travail de longue haleine : si l'entraide des chercheurs a permis à Rémi Duhart d'acquérir de nombreuses publications, bien d'autres ont été achetées, au fil des années, au terme de sacrifices personnels (il ne s'agit pas d'un centre subventionné). On comprend ainsi, même si la formulation est critiquable, que Rémi Duhart précise que l'Auberge est " ouverte aux chercheurs et fermée, résolument fermée aux curieux ou curieuses, touristes et autres pépères et mémères en tous genres " (livraison n° 1). Le bulletin est-il l'œuvre de Rémi Duhart ? Oui et non. Comme Rimbaud, Rémi Duhart a pu bénéficier du soutien d'Alcide BAVa, le bien-nommé (pseudonyme utilisé dans la lettre du 15 août 1871 à BAnVille). Il s'agit d'une publication haute en couleurs (chaque bulletin de quatre pages est polychrome, sur des papiers de couleur chaque fois différente), dans tous les sens déréglés. Avec ses commentaires parfois acerbes portant sur la manière dont les acteurs ou réciteurs traitent la poésie de Rimbaud qui s'expliquent par la vocation d'acteur de Duhart (ceux qui l'ont vu dans une mise en scène de Pour en finir avec le jugement de Dieu d'Artaud ont mesuré la démesure de ses qualités d'acteur), le bulletin ne manque pas de vigueur. Il cogne à bras raccourcis sur l'Association des Amis de Rimbaud, ce qui est regrettable lorsque les attaques portent sur certaines personnes qui, de manière désintéressée, ont maintenu en vie cette association. Sinon, le bulletin donne de nombreuses informations, bibliographiques notamment, des documents inédits (comme une lettre de Bouillane de Lacoste à Pierre Petitfils) et un test mensuel intitulé " Coin du petit ignorant(e) " où certaines questions reçoivent des " réponses " discutables (le titre Bateau ivre sans article défini ne se justifie pas par un témoignage de Delahaye, mais par le texte donné par Verlaine dans Les Poètes maudits ; dire qu'Angélo était la pièce préférée de Rimbaud, c'est supposer que Delahaye était en mesure de donner sur ce point des informations fiables, etc.). Il n'empêche que ce petit bulletin, avec son ton allègre et ses " blagues ", avec ses hommages à Pierre Petitfils (l'un des principaux donateurs de documents importants) et ses renseignements bariolés, intéressera de nombreux rimbaldophages, particulièrement ceux qui, avides d'aveux, apprendront que " Claudel […] fait chier debout " Rémi Duhart… ou Alcide Bava ?HL 2001-V

Arthur Rimbaud, Œuvres complètes. Tome I : Poésies, édition critique avec introduction et notes de Steve Murphy (Honoré Champion, 2000, 937 p., 580 F). Consacrer, comme vient de le faire Steve Murphy, un gros ouvrage de plus de 900 pages à une œuvre poétique d'une épaisseur somme toute assez réduite n'est nullement paradoxal. D'abord, parce que la force et le rayonnement d'une œuvre ne se mesurent point à son volume, il est à peine besoin de le souligner. Ensuite, parce que l'œuvre poétique de Rimbaud réclamait depuis longtemps un tel travail, à cause des conditions très particulières et souvent des plus hasardeuses dans lesquelles elle fut publiée petit à petit. Plus encore, les travaux parus sur Rimbaud depuis une vingtaine d'années avaient souvent mis l'accent sur la nécessité impérieuse d'une telle révision critique. C'est même là un problème que les plus sensibles et perspicaces commentateurs ou éditeurs (L. Forestier, P. Brunel, M. Richter, A. Guyaux) n'avaient pas hésité à aborder de front, comme l'avait déjà fait aussi Steve Murphy lui-même dans divers travaux. On ne se plaindra donc pas que la mariée soit trop belle, ni que le nouvel éditeur ait saisi cette occasion de nous offrir, non pas - comme il le souligne d'emblée - un Rimbaud ne varietur (expression à rendre au colonel Godchot), mais les résultats très détaillés de sa vaste et patiente enquête. Cette tâche s'imposait également du fait de l'inflation galopante des éditions de Rimbaud à laquelle on assiste depuis 1980, le dernier exemple - assez déconcertant - étant celle " commentée par Claude Jeancolas ", parue en 2000. C'est un fait, aussi, qu'une édition digne de ce nom des seuls poèmes de Rimbaud pose fatalement d'innombrables problèmes : manuscrits, copies, versions imprimées, etc., qu'il faut recenser, contrôler, confronter. Autre tâche, non moins considérable, l'examen attentif des diverses éditions publiées, ainsi que de l'essentiel de la littérature critique sur Rimbaud. À cet égard, le corpus de documents de toute sorte auquel a eu recours Steve Murphy pour son édition est impressionnant. Travail impossible à éluder, bien sûr, mais qui avait quelque chose de décourageant, par les cascades d'erreurs, d'imprécisions, voire de truquages, qu'il faut sans cesse signaler et rectifier. Nombre de ces corrections viennent ainsi gonfler les notes de l'éditeur (on pourrait d'ailleurs se demander pourquoi les quelque 90 poèmes laissés par Rimbaud ont fait à ce point déraper, voire dérailler, autant d'éditeurs et de gens très savants). Dans une copieuse préface (126 pages) intitulée Les Dessous de l'édition des vers de Rimbaud, Steve Murphy s'explique longuement sur les problèmes qu'il a rencontrés, ainsi que sur la méthodologie suivie pour son édition. Il faut lire cette préface pour mesurer à quel point l'éditeur a choisi d'entrer dans le plus extrême détail, au risque d'être parfois un peu touffu, ou bien prolixe dans ses hypothèses. Faute d'être un rimbaldien chevronné, nous n'examinerons pas point par point son argumentation, ce qui, d'ailleurs, exigerait tout un article. Une petite surprise, tout de même, en ce qui concerne le corpus des poèmes : en a été écarté Rêve, inclus, comme on sait, dans une lettre à Delahaye du 14 octobre 1875. Ukase que Murphy justifie ainsi : " il ne s'agit pas d'un poème ". Voilà qui est fort discutable, surtout lorsqu'on choisit - et à juste titre - de reprendre dans son édition la moindre bribe rimbaldienne de l'Album zutique. Ainsi, Vieux de la vieille ! est un poème, tandis que Rêve n'en est pas un ? Une telle exclusion eût sans nul doute fait fulminer André Breton, qui considérait cet " admirable poème " comme " le testament poétique et spirituel de Rimbaud ". Et c'en est bien un, de testament, en forme d'adieu bouffon et désinvolte, ou plutôt de pied-de-nez définitif à la littérature. Il est inconcevable (délicat euphémisme) qu'une édition qui se veut aussi monumentale ait d'office éliminé ce texte extraordinaire, qui, comme l'avait souligné Mario Richter en 1983, montre comme nul autre pourquoi Rimbaud quitta justement la littérature - et peut-être même l'avait déjà quittée lorsqu'il le composa. Faute d'inclure ce poème (nous maintenons ce terme), voilà toute la perspective faussée, et cette édition se termine sur Qu'est-ce pour nous, mon cœur, poème admirable, mais d'une tonalité assez différente (et dont le dernier vers pourrait sans doute constituer une réplique fort rimbaldienne au vers final du Rêve d'un curieux de Baudelaire). Autre remarque : cette édition, basée sur les manuscrits, évite par principe tout éclaircissement et explication des difficultés du texte même. C'est postuler que le lecteur, tout en étant renseigné au maximum sur la signification de la moindre virgule, sait déjà - ou bien ignorera toujours - qui était Dumanet ou Picard, ou ce que signifie fouffes ou larmier, etc. Pour le savoir, il devra en tout cas recourir à une autre édition critique, ce qui, avouons-le, n'est guère commode. Steve Murphy souligne par ailleurs qu'il a voulu, par son édition, ramener l'attention sur les premiers vers de Rimbaud, à ses yeux " dévalorisés " par la critique récente, qui se serait plutôt penchée sur Les Illuminations et les vers " dits de 1872 ". Est-ce bien sûr ? Certes, il ne nous échappe pas que la critique est souvent moutonnière, ni qu'un tel phénomène ne date pas d'hier. On sait par exemple qu'aux yeux de nombre de Symbolistes de la seconde génération (sauf Jarry, Fargue et Louÿs), les Illuminations passaient souvent pour un amas de choses tourneboulées. Inversement, certains auraient tendance aujourd'hui à survaloriser les poésies zutiques, alors que Rimbaud est un poète qui possède plusieurs registres. Mieux encore, ces registres, il savait parfaitement les doser, voire les outrer, et il eût souvent pu dire, comme Ducasse à Poulet-Malassis : " Naturellement, j'ai un peu exagéré le diapason ". D'autre part, il s'en faut de beaucoup que sa production en vers ait toujours le même impact sur le lecteur. Lors de la vente Guérin de 1998 (dont le catalogue mérite aussi de rester célèbre par sa hideuse typographie et sa mise en page véritablement ahurissante), on pouvait légitimement être frappé par la différence de tension poétique existant entre Comédie en trois baisers ou Ce qui retient Nina, et les admirables strophes de Mémoire. Allons plus loin encore : si l'un des deux premiers poèmes était resté inédit et que le manuscrit non signé - ou, pourquoi pas ? signé Mérat - en surgissait soudain, considérerait-on le texte avec la même révérence que celui de O saisons, ô châteaux ? Et ses virgules, tirets et guillemets avec autant de sérieux ? Steve Murphy nous rétorquera qu'il n'a point voulu écrire ici un essai sur Rimbaud, mais seulement éditer le mieux possible tous les poèmes de lui qui nous sont parvenus, et que, de surcroît, rien de ce qu'a écrit l'auteur d'Une saison en enfer ne saurait être indifférent. À la bonne heure ! On constate toutefois que, dans son édition, certains poèmes ont suscité fort peu de notes (Le Buffet, Rêvé pour l'hiver, La Maline, Le Dormeur du val, Le Mal, Rages de Césars, Le loup criait sous les feuilles). Est-ce seulement parce qu'ils ne posaient point de problèmes de texte ou de datation ? Mais, après tout, on peut se consoler en discernant dans un poème comme Comédie en trois baisers une " distanciation parodique " (p. 237) qui en ferait justement tout l'intérêt… Pour le classement des poèmes, Steve Murphy a choisi de les répartir en quatre grandes sections : 1869-1870 ; fin 1870-début 1872 ; poèmes zutiques et para-zutiques (fin 1871-début 1872) ; poèmes de 1872-1873. Il est évident, et l'éditeur ne se l'est point dissimulé, que cette répartition comporte fatalement une certaine marge d'arbitraire. D'une part, la chronologie des poèmes est souvent des plus lacunaires ; d'autre part - et surtout - nous ne disposons que d'une partie seulement des vers que Rimbaud composa et dont un certain nombre sont irrémédiablement perdus (comme le rappelle Murphy lui-même). Cette double lacune empêche ainsi de déterminer, au sein du corpus des poèmes, une véritable chronologie, avec des étapes nettement déterminées et distinctes. Et, à moins de voir resurgir miraculeusement des manuscrits datés ou des poèmes inédits, il risque fort d'en être toujours ainsi. Il est impossible, répétons-le, d'effectuer un classement définitif et inattaquable dans un ensemble qui est, par nature, parfaitement incohérent, pour la simple raison que c'est le hasard seul qui a fait connaître ou resurgir tel poème, et disparaître à jamais tels autres, dont nous ignorerons toujours le texte. Quant à savoir si Rimbaud lui-même conçut un jour le projet d'un recueil régi par un ordre et une architecture bien définis, il faut bien avouer que nous n'en savons rien non plus, ou du moins que nous n'en avons que de vagues indices. Au surplus, qui nous assurerait que le poète n'aurait pas changé d'avis, et même plus d'une fois, au fur et à mesure de la composition de ses poèmes, sur le contenu d'un tel recueil ? N'en va-t-il pas de même, soit dit par parenthèse, pour les Illuminations ? Murphy pense, lui, que " Rimbaud a confié à Verlaine, au moment d'un de ses exils carolopolitains en 1872, la mission de préparer un ensemble pré-typographique ". Hypothèse qui n'est évidemment point impossible a priori, mais qu'on ne saurait prendre pour une certitude, ni même pour une voie de recherche. Outre que Verlaine n'était point un modèle en matière éditoriale, on constate que Murphy est obligé d'ajouter immédiatement : " Il aurait manqué toutefois un certain nombre de poèmes, que Verlaine pensait ajouter ultérieurement ". Lesquels ? Impossible de le savoir exactement, car, comme le remarque le même éditeur à la page précédente, à propos d'une liste de manuscrits de Rimbaud dressée par Verlaine, " la liste montre que le sous-ensemble dont nous disposons est mutilé (des poèmes ont été perdus par la suite) et qu'il était dès cette époque incomplet ". Autrement dit, s'il est parfaitement légitime de mentionner un tel projet, il est peut-être un peu exagéré de lui faire un sort particulier et surtout de tirer des conclusions trop déterminantes de ce qui, malheureusement, ne dépassa point le stade de simple projet. Que dire aussi du fait que, un an seulement plus tard (1873), Rimbaud n'ait pas hésité à inclure certains de ses poèmes, donnés comme des vers " anciens ", dans Une saison en enfer ? N'était-ce pas montrer là que l'idée d'un recueil lui était alors bien étrangère ? Baudelaire a beau avoir revendiqué le droit à la contradiction, il est un peu déconcertant de voir Murphy multiplier inlassablement les hypothèses au sujet de ce " recueil Verlaine ", tout en affirmant à plusieurs reprises " l'impossibilité de déterminer le contenu exact que Rimbaud lui aurait assigné ". Une des caractéristiques les plus frappantes de cette édition est, on l'a dit, l'examen systématique et extrêmement minutieux qu'elle propose des manuscrits de poèmes actuellement connus. Encore certains, comme ceux détenus par un libraire parisien, restent-ils inaccessibles. À ce sujet, Murphy se montre parfois d'une naïveté inattendue. Ainsi, il rejette formellement l'hypothèse selon laquelle Canqueteau n'aurait montré à Van Bever qu'une partie de ses Rimbaud : " supposition fort arbitraire portant sur la psychologie d'un collectionneur ". Curieuse amnésie éditoriale, car c'est la même " psychologie " qui fait justement interdire depuis cinquante ans la consultation de certains manuscrits ! Pour tous les autres manuscrits connus, nous avons droit à un véritable examen à la loupe. Disposition du titre, orthographe, ponctuation : traits d'union, virgules, points-virgule et points (il est fait grand cas de la " ponctuométrie ", théorie inventée par Benoît de Cornulier), accentuation, alinéas et blancs, rien ne semble avoir échappé au regard de l'éditeur. Rien ? Nous avons été un peu surpris de ne pas voir signalé que le manuscrit de Mémoire de la vente Guérin n'est nullement signé A, comme l'affirme étourdiment le catalogue et comme l'imprime cette édition. Tout au contraire, la reproduction en couleurs figurant dans le même catalogue montre que le bas du second feuillet, très endommagé, a été " replâtré " et restauré, ce qui a fait disparaître le reste de la signature, laquelle se lisait probablement A. Rimbaud (au reste, où a-t-on jamais vu Rimbaud signer d'un seul A. ?). En revanche, on nous offre près de cinq pages d'hypothèses sur les virgules de ce manuscrit. Néanmoins, l'examen de tous les autres manuscrits permet à Murphy de lever certains doutes ou, au contraire, d'introduire de nouvelles perplexités. Tel est, par exemple, le cas de L'homme juste, où l'éditeur avoue honnêtement n'avoir pas réussi à déchiffrer les deux mots illisibles des vers 72-73 et n'en propose donc aucune lecture. Une telle prudence est louable. On se souvient que, pour un passage des Pensées de Pascal, on avait longtemps lu : " trognes armées ", image superbe, jusqu'à ce qu'un examen attentif du manuscrit révélât qu'il fallait tout simplement lire : " troupes armées ". Une prudence encore plus grande, et qui n'a peut-être pas toujours été observée dans cette édition, s'impose d'ailleurs face à tout manuscrit de Rimbaud. Si le poète fut bel et bien un homme de lettres, désirant longtemps être publié (et faisant imprimer Une saison en enfer), on ne saurait dire pour autant qu'il ait eu une vie de littérateur rangé ou aisé, ni même toujours sobre. De là que nombre de ses manuscrits furent écrits dans des conditions souvent précaires, qui ne permettaient pas toujours une rédaction parfaite. Il n'est pas du tout sûr non plus que Rimbaud se soit toujours plié aux règles en usage pour la préparation d'un manuscrit destiné à l'impression, ni qu'il fût un excellent correcteur d'épreuves. Du moins n'en savons-nous absolument rien, ce qui rend bien imprudente toute supposition allant dans le sens d'un Rimbaud attentif à l'extrême, comme le voudrait ici son éditeur, qui assure que le poète " préparait ses manuscrits avec soin ". Ceux-ci sont au contraire souvent pleins de pièges, ne serait-ce que parce que, comme le rappelle paradoxalement le même Murphy, " il est sans doute inutile de prendre comme prémisse l'infaillibilité orthographique et grammaticale de Rimbaud ". Il n'est donc pas indispensable, par exemple, de rechercher à tout prix une intention profonde dans telle virgule manquante ou bizarrement placée. Reste aussi, ajouterons-nous, à savoir si Rimbaud, à supposer qu'il eût fait imprimer un poème, l'eût exactement laissé tel, en tout point, qu'il se présentait dans son manuscrit. La graphie, dirait Monsieur de La Palice, est une chose, l'impression en est une autre. Autre facteur supplémentaire d'incertitude : la disparité même des manuscrits. Pour tel poème, nous avons par exemple trois manuscrits différents, tandis que pour de nombreux autres, on n'en connaît aucun. Le cas le plus frappant est peut-être Le Bateau ivre, qui, on le sait, n'est connu que par une copie de Verlaine. Impossible, par conséquent, de déterminer si cette copie est fidèle ou non au texte de Rimbaud. Et le destin déconcertant de ses manuscrits - dès 1871, pour certains - nous oblige à nous demander s'il en faisait autant cas qu'on l'assure. Pire encore, on n'a pas tellement l'impression qu'il en ait pris un soin extrême, pas plus au moment où il les rédigeait qu'une fois cette rédaction achevée : il les confie, les laisse au premier ami venu, et semble bien ne s'en être guère inquiété ensuite. Quoi qu'il en soit, il est bien difficile de décider que faire pour des poèmes comme Le Cœur volé dont nous avons trois manuscrits dissemblables (nantis chacun d'un titre différent !). Ces diverses versions peuvent évidemment s'expliquer par le fait que Rimbaud n'avait pas alors sous la main de manuscrit antérieur. Nous n'en sommes guère plus avancés pour autant, et bien malin qui dira quelle version aurait retenu le poète. Comme le soulignait André Guyaux, il n'y a pas de texte " de base ". Tout éditeur se trouve donc confronté à un dilemme : ou bien choisir - de façon nécessairement arbitraire - telle version, ou bien les imprimer toutes. Cette édition " pluriversionnelle " ne pouvait donc qu'adopter la seconde solution. Dans son enquête systématique, Steve Murphy a justement examiné le cas des poèmes de Rimbaud cités par certains de ses contemporains, comme cet extrait des Chercheuses de poux donné par Champsaur en 1882 dans son roman Dinah Samuel. Inévitablement, on se pose la question : d'où venait ce texte, qui présente justement des variantes ? S'agissait-il d'un manuscrit que nous ignorons ? Question évidemment insoluble, mais qui méritait d'être posée. Il en va de même pour la très curieuse publication en 1878, dans The Gentleman's Magazine, des Petits Pauvres : cinquième version connue, un peu édulcorée, du poème Les Effarés, et qui aurait - peut-être - été communiquée à la revue anglaise par Camille Barrère. Bizarrement, nulle édition n'avait jamais, même en note, reproduit ce texte, dont on peut se demander aussi d'où il venait. Barrère était le fameux ambassadeur français à Rome. Interrogé par Underwood, il se souviendra surtout des disputes entre Verlaine et Rimbaud à Londres… L'histoire des manuscrits de Rimbaud, sans être aussi décourageante que l'odyssée de ceux de Laforgue, est du reste des plus singulières. Elle fait intervenir des personnalités fort disparates : Forain, Demeny, Izambard, Delahaye, Darzens, Berrichon, d'Orfer, Fénéon, Genonceaux, Vanier, Sivry, Kahn, Le Cardonnel, Millanvoye, et - last but not least - Verlaine. Des collectionneurs, aussi, au plumage non moins varié : Dauze, Saffrey, Barthou, Zweig, Lucien-Graux, Guérin, Berès, Hugues. Comment ne pas être frappé par ce qu'Antoine Fongaro a très justement appelé " la négligence, la fumisterie, la malhonnêteté d'à peu près tous ceux qui ont été mêlés à cette lamentable histoire des manuscrits et de la publication des œuvres de Rimbaud " ! On en vient ainsi à se dire que c'est par une sorte de miracle à répétition que les poèmes de Rimbaud nous sont parvenus, tant le destin de chaque manuscrit s'affirme hasardeux, sinon incompréhensible, et surtout, redisons-le, lamentable. Même si elle est souvent assez ardue, et parfois un peu répétitive, la lecture de cette édition n'est pas monotone. On y apprend même, çà et là, des choses fort curieuses. Par exemple, qu'un manuscrit de Fêtes de la faim conservé à la respectable Fondation Bodmer, est un faux : rançon inévitable de la cote extraordinaire de Rimbaud sur le marché des autographes. Plus grave, peut-être, le fait que le seul manuscrit de référence pour l'archi-célèbre Bateau ivre (la copie faite par Verlaine) ait été monté sur onglets à la Bibliothèque nationale d'une manière " regrettable " (entendons : désastreuse), qui " a rendu impossible l'examen de la fin de plusieurs vers de la quatrième page du poème ". On voudrait espérer que pareille mésaventure n'arrivera pas, ou n'est pas déjà arrivée, à la non moins célèbre Lettre du Voyant, préemptée par la même B.N.F. à la vente Guérin. Plus réjouissante, l'anecdote selon laquelle le chansonnier Millanvoye aurait cédé au redoutable bibliophile Barthou les manuscrits de quatre poèmes de Rimbaud " contre un exemplaire de luxe de La Chanson des Gueux de Richepin " (mais Henri Mondor ne promettait-il pas un jour, en échange d'autographes de Mallarmé, d'" opérer gratuitement ", à l'occasion, la brave dame qui venait de les lui remettre ?). La recherche des sources des poèmes de Rimbaud a par ailleurs donné lieu, durant la vrombissante année 1991 du centenaire, à une amusante mystification : un article assurant que les deux premiers vers de O saisons, ô châteaux ! seraient la reprise textuelle de deux vers d'un poème de l'obscur Évariste Boulay-Paty, publié dans " l'une des deux éditions à compte d'auteur parues en 1834 ". Même si c'était là confondre Rimbaud avec son contemporain le célèbre kleptomane montevidéen Isidore Ducasse, on peut s'étonner que d'autres canulars de ce genre n'aient point vu le jour à propos du poète de Charleville s'arrivé. Petite erreur p. 486 : Breton n'a pu conseiller Doucet en janvier 1918, car ce n'est qu'en décembre 1920 qu'il est entré en relations avec lui. HL 2001-V

Martine Lombaerde, Rimbaud : Une saison en enfer, Illuminations : 40 questions, 40 réponses, 4 études (Ellipses-Marketing, 2000, 126 p., 40 F). Petit livre destiné aux lycéens et étudiants, sur le modèle de cette collection. Quarante questions dont l'auteur connaît évidemment d'avance la réponse, mais qui ne l'empêchent pas de se livrer à une analyse assez fouillée de divers aspects des deux œuvres, qu'elle a attentivement étudiées. Martine Lombaerde se base, pour le texte, sur l'édition Brunel du Livre de Poche ; sa bibliographie critique pourra cependant sembler un peu réduite : deux ouvrages de Borer, un de Jean-Colas (sic), un de J.-P. Richard et la biographie de J.-L. Steinmetz. Autrement, de bonnes remarques sur le lexique, sur le rôle déréalisant du langage, sur celui de la femme dans Illuminations aussi. Faut-il cependant écrire qu'en Absyssinie, Rimbaud " redevient le petit enfant assoiffé de tendresse qu'il fut sans doute " ? N'est-ce pas un mythe - utilisé aussi par G. Robb dans sa récente biographie - que celui de Rimbaud redevenu alors un enfant ? Ne se serait-il pas bien plutôt métamorphosé d'adolescent en adulte, avec tout ce que ce dernier terme comporte de triste fatalité ? D'autres hypothèses sont des plus discutables, voire déraisonnables : les impressionnistes " que peut-être Rimbaud avait croisés à Paris " ; " on peut supposer que Rimbaud a eu connaissance des trois versions de La Tentation de Saint Antoine [de Flaubert] ". Page 11, nous apprenons que Félix Fénéon fut des amis de Rimbaud ! Attention à l'italien : p. 20, le mot du Corrège n'est pas " Anch'io sin pittore " (formule qui ne signifie rien), mais " son " ; d'autre part, cela se traduit par " Moi aussi, je suis peintre ", et non " serai ". Enfin, page 68, cette remarque inattendue sur l'Angleterre à l'époque de Rimbaud : " elle n'est pas étouffée par cette morale catholique qui ronge tous ceux qui osent penser et vivre autrement ". La morale protestante victorienne et puritaine représentant un progrès, voilà une opinion que Swinburne et Wilde, pour ne citer qu'eux, n'eussent peut-être pas soutenue. HL 2001-V

Benoît Lange, Abyssinie. Entre ciel et terre, sur la route d'Arthur Rimbaud (Éditions Olizane, Genève, 2000, 141 p., sans prix marqué). L'auteur est un photographie suisse qui a rapporté des vues du Harar et d'autres contrées d'Abyssinie. À la recherche de Rimbaud, bien sûr. Ce sont de " belles " photographies, c'est entendu, mais l'auteur conduit-il pour autant le lecteur de son livre sur la route de Rimbaud ? Peut-être, pour qui sait avancer sur cette route les yeux fermés. La préface est d'Alain Borer, le Claude Jeancolas des années 1980. HL 2001-V

 

Rivière

Bulletin des amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier, n° 91, 2ème trimestre 1999 (édité par l'Association des amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier, 21, allée du Père Julien Dhuit, 75020 Paris). Cette livraison contient une ébauche théâtrale d'Alain-Fournier, La Maison dans la forêt, préfacée par Alain Rivière, postfacée par Yvette Mousson. Cette oeuvre laissée à l'état d'esquisse, écrite d'une traite pendant une nuit d'hiver, fut composée à la demande de Madame Simone, amante de l'auteur : mais l'actrice n'apprécia pas le synopsis de cette pièce ; le personnage qu'elle devait jouer lui parut trop mièvre.HL 2000-I

Jacques Rivière, Le Roman d'aventure (Éditions des Syrtes, 2000, 121 p., 75 F). Ce texte, daté de 1913, fait figure d'excellente dissertation sur le roman que l'auteur oppose terme à terme, idée à idée, à la poésie, plus particulièrement au Symbolisme. Cette simplicité dialectique, parfois agaçante, s'accompagne d'un " psychologisme " qui paraît bien daté. Mais il réclame avec une telle véhémence, une telle ferveur, un " roman nouveau " qu'on lui pardonne : il ne s'agit pas, comme peut le laisser croire le titre, d'histoires de cape et d'épée ou de pirates, mais d'une fiction romanesque où l'auteur se laisserait porter par son récit et par ses personnages, qu'il découvre chemin faisant. " L'aventure, c'est ce qui advient " : il est beaucoup question de cheminement, de processus, qui impliquent auteur et lecteur. Là est la force de ce petit essai de Rivière, la prescience d'un roman français à la Dostoïevski, réalisé par Proust la même année, et l'annonce d'une critique à la Barthes. Rivière, dont Alain Clerval présente la biographie dans une longue postface, est partagé entre le désir du foisonnement vital et celui de la classification rationnelle. On peut lire son texte comme un document historique proclamant, avant la Grande Guerre, " la beauté du monde ", et réhabilitant celui qui, après son échec à l'École dite normale et réputée supérieure, a laissé une œuvre un peu méconnue, à l'ombre des Gide, Claudel et Alain-Fournier. HL 2000-II

Bulletin des Amis de Jacques Rivière et Alain-Fournier n° 97, 4° trimestre 2000, Rimbaud et Laforgue lus par Jacques Rivière et Alain-Fournier (31 rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay). La présente livraison fournit, avec quelques recensions, le texte d'une conférence que Rivière a consacrée à Rimbaud et Laforgue, préfacé par Michel Baranger, ainsi qu'un article détaillé mais synthétique de Xavier Martin Laprade sur la " présence de Jules Laforgue dans la correspondance entre Jacques Rivière et Alain-Fournier ". Dans la conférence de Rivière, la juxtaposition des deux poètes se fait au profit de Rimbaud. Si Rivière a choisi de réunir des propos portant sur Rimbaud et sur Laforgue, c'est visiblement parce que si " Laforgue s'adresse à nous ", " R. est qqun qui ne s'adresse pas à nous ". Rivière voudrait présenter à son public un poète qui, précisément, se moquerait du public. Le texte édité ne correspond sans doute pas toujours à ce que Rivière a dit à son public (" D'ailleurs je suis persuadé que vous ne laisserez pas influencer votre jugement sur son œuvre par des cons "). Naviguant entre les réductions symétriques des détracteurs du poète et des hagiographes (Isabelle Rimbaud, Berrichon et Claudel), Rivière favorise plutôt le mythe disséminé par ces derniers, à la fois par son écoute un peu trop complaisante des affabulations de Berrichon (par exemple, ce bébé Arthur qui, dès sa première heure d'existence, " rampe, rieur, vers la porte de l'appartement ") et par sa lecture en grande partie métaphysique des Illuminations (parmi lesquelles Rivière range les vers dits de 1872, par une illusion d'optique inévitable à cette époque), lecture sans doute influencée par celle de Claudel (Rimbaud, " mystique à l'état sauvage "). Malgré ces défauts, la conférence de Rivière a été une source d'idées nouvelles : on sait que son analyse d'un " motif de la brèche " a permis une perception nouvelle des aspects réflexifs de l'univers des Illuminations, même s'il a sans doute limité l'intérêt de son intuition en y voyant l'expression d'une brèche mystique dans la réalité quotidienne perçue par Rimbaud. Une grande partie de cette conférence, prononcée le 6 décembre 1913 au Théâtre du Vieux-Colombier, avait déjà été publiée (Jacques Rivière, Rimbaud. Dossier 1905-1925, édité par Roger Lefèvre en 1977). On lira toutefois avec intérêt le texte complet. Pour Laforgue, l'apport est plus mince, le poète paraissant servir en partie de repoussoir : Rivière ne cache pas sa préférence pour Rimbaud.HL 2001-V

Romain Rolland

Stefan Zweig, Romain Rolland, traduit par O. Richez, édition préfacée et révisée par S. Niémetz (Belfond, 2000, 390 p., 125 F). Zweig a de la chance : le succès public de ses livres paraît constant, et il bénéficie d'éditeurs intelligents et scrupuleux. Parmi les auteurs de langue allemande, il en est peu pour lesquels le public français dispose d'un ensemble aussi vaste. Belfond y ajoute régulièrement de nouveaux titres. Ce Romain Rolland nous arrive dans une traduction revue et avec une préface de Serge Niémetz. Mais ce volume est aujourd'hui en porte-à-faux. Malgré le sous-titre, il ne s'agit pas d'une biographie classique, plutôt d'une étude de la personnalité de Rolland et d'un survol de son œuvre ; la date du livre (1920) lempêche, en dépit de quelques ajouts postérieurs (1929), de rendre compte d'un auteur mort en 1944, Les thèmes majeurs sont Jean-Christophe et l'attitude devant la guerre de 1914, mais on apprécie surtout les pages, moins attendues, traitant de Rolland biographe ou dramaturge.HL 2001-V

Jules Romains

Bulletin des Amis de Jules Romains n° 83-84, avril 1999 (publié par le Centre de recherches Jules Romains de l'Université de Saint-Étienne). Numéro double - 56 pages tout de même - consacré, illustrations à l'appui, à Lise Jules-Romains (1909-1997). Des hommages qui ne manquent ni à la tradition hagiographique ni à la formulation académique. Quelques témoignages sur Les Vies inimitables (1985) de Mme Romains, avec, en prime, un chapitre inédit de ce livre de souvenirs et la reproduction d'une interview de Lise datant de 1950. Tout cela ruisselle de bons sentiments, ceux avec lesquels - c'est connu - on ne fait pas de la bonne littérature, même secondaire. Mme Romains n'aurait certainement pas soupiré : " Je suis Romaines, hélas ! puisque mon époux l'est ". Plutôt quelque chose comme : " Voir le dernier Romains à son dernier soupir, / Moi seule en être cause, et mourir de plaisir ! Hombre ", avec un peu de bonne volonté, les amis de Jules pourraient certainement mieux faire. HL 2000-IV

Sainte-Beuve

Roxana M. Vérona, Les " Salons " de Sainte-Beuve. Le critique et ses muses. Préface de Gérald Antoine (Honoré Champion, 1999, 228 p., 290 F). L'Oncle et son univers en un peu plus de deux cents pages. L'essai était courageux et l'auteur ne s'en est pas mal sorti. Elle a, d'une manière générale, laissé au placard les tartes-à-la-crème de Barthes et Derrida - quelques séquelles tout de même -, et ses considérations sur le critique des Lundis appellent le plus souvent l'approbation. Une place un peu trop importante, peut-être, accordée dans l'ouvrage au Contre Sainte-Beuve de Proust, mais l'ensemble est de très bonne tenue. Un reproche constant aux ouvrages de cette collection : leur prix excessif. Il faut les voler, ou les emprunter à un ami, ce qui revient au même.HL 2000-I

Saint-Exupéry

Paul Webster, Saint-Exupéry. Vie et mort du petit prince (Éditions du Félin, 2000, 297 p., 135 F). Né le 29 juin 1900, Saint-Exupéry aurait eu cent ans aujourd'hui. Un éditeur a décidé pour l'occasion de rééditer cette biographie parue en 1993. Paul Webster, qui est correspondant en France du Guardian, a revu son texte, l'a augmenté et l'a doté d'une préface toute neuve, mais pas pour autant toute brillante. L'œuvre de Saint-Exupéry a assez mal vieilli, sauf Le Petit Prince, car ce livre a toujours été un livre des plus enquiquinants. Si l'on parle encore de cette œuvre et de ce littérateur au superbe patronyme, c'est le plus souvent pour rappeler que le dessinateur de moutons est une des plus fortes ventes mondiales de la littérature française, et que l'on a encore localisé l'épave du lightning de l'aviateur disparu en mer le 31 juillet 1944. Récemment, sa gourmette d'argent aurait même été remontée par le filet d'un bateau de pêche. Sur le petit écran, la famille de l'auteur de Citadelle nie à présent que l'écrivain fut un partisan du Maréchal, comme son biographe, qui a également signé un livre sur Pétain, le prétend. Il paraît que Saint-Ex fut seulement anti-gaulliste. Allons, tant mieux. HL 2000-II

Consuelo de Saint-Exupéry, Mémoires de la rose (Plon, 2000, 280 p., 118 F) ; Simone de Saint-Exupéry, Cinq enfants dans un parc (Gallimard, 2000, 170 p., 110 F). Dans la famille Saint-Exupéry, je voudrais la sœur et l'épouse… En ces temps de commémoration (on retrouve - en double ! - l'avion de Saint-Ex, on rebaptise l'aéroport de Lyon-Satolas, on visite le château familial dans le Bugey, etc.), l'édition découvre, immergés ou enfouis, les souvenirs des femmes de Saint-Ex, la première retraçant l'enfance et contant la légende du grand conquérant, la seconde se réservant l'époque de la maturité et la vie à l'étranger. Le chaînon manquant ? Louise de Vilmorin et les fiançailles rompues, évoquées en dernier lieu par Simone, oblitérées par Consuelo. Ne nous attardons pas sur l'enfance, écrite de manière très convenue - entre la Comtesse de Ségur et une Colette affadie - et mettant en scène le futur écrivain à grand renfort de photographies d'époque et de paragraphes formatés " Lagarde et Michard ". Les mémoires de la seconde épouse se lisent comme un roman sud-américain où pointerait un " réalisme magique " à la Marquez ou à la Carpentier. On comprend mieux les conditions d'émergence du Petit Prince et, avant, de Vol de nuit : l'auteur évoque les événements et les personnages à l'origine des romans et se pose en élément essentiel de leur réalisation matérielle, sinon en inspiratrice de l'écriture. " Femme fantasque, volubile, grande séductrice d'hommes célèbres… " : cependant que Paul Webster s'emploie à réhabiliter la figure de la " muse " de Saint-Exupéry - de fait, à retracer l'histoire d'une liaison plutôt orageuse (Consuelo de Saint-Exupéry, la rose du Petit prince, Éd. du Félin, 2000), Christian Campiche, pour s'être intéressé à un autre de ses amants - qui n'est autre que Denis de Rougemont, l'auteur de L'Amour et l'Occident - conteste la maternité de ses Mémoires aujourd'hui révélés. À l'instar d'une certaine " O ", c'est, selon Christian Campiche, Denis de Rougemont qui lui aurait tenu la plume. L'éditeur desdits Mémoires, Olivier Orban, parle de " connerie abyssale ". Le dossier est dans les mains de divers experts en graphologie. Mais on voit mal ce qui pourra en être tiré, puisque le texte d'origine est, dans sa continuité, tapuscrit. Seul M. Underwood pourra nous sortir de l'impasse.HL 2000-III

François Gerber, Saint-Exupéry de la rive gauche à la guerre (Denoël, 2000, 288 p., 125 F). Plus qu'une plaidoirie pour Saint-Ex - dont la cause avait effectivement besoin d'être plaidée -, cet essai est plutôt l'illustration du " complexe de l'intellectuel ". Par un de ces curieux retournements de l'Histoire, l'étiquette posée comme infamante par Maurice Barrès il y a un siècle, est aujourd'hui revendiquée par François Gerber pour Saint-Ex comme le plus haut titre de gloire, au-dessus des croix de guerre et des pâles Légions d'honneur. Et cela, versus les " analystes et chroniqueurs de l'engagement ", tous victimes selon le plaideur - de Pascal Ory et Michel Winock à Bernard-Henri Lévy -, et sans doute depuis Dreyfus, de la " mystification " sartrienne. Il est vrai que l'auteur semble fâché avec la chronologie, qui entend faire de Pilote de guerre, publié en décembre 1942, le premier livre de la Résistance, avant Le Silence de la mer de Vercors, publié en février de la même année. Alors, Saint-Ex, un intellectuel ? On ne trouve pas trace, dans ses écrits, d'une telle revendication, mais plus clairement de celle d'" aventurier " qui justifie pleinement pour toute cette période la confrontation avec Malraux. Quant à son " engagement ", hors le sens militaire - qui, effectivement, lui coûtera la vie -, pas davantage de traces. Il ne voit rien de ce qui se prépare au Maroc au début des années 20 ; il ne semble connaître des années 30 que ce qui se colporte dans les salons ou à la terrasse des cafés. D'ailleurs, pour notre auteur lui-même, nous ne faisons qu'assister, dès 1931 ! - et dès la page 32 - aux " ultimes convulsions de la Troisième République ". Pris en sandwich entre Vichy et les Gaullistes, qu'est ensuite allé faire Saint-Ex aux États-Unis où il est resté deux bonnes années, de 1941 à 1943, hors réfléchir sur la " défaite " ? Il aurait là été intéressant d'avoir, à travers Saint-Ex, la vision des Américains sur la situation française et les raisons de leur réticence à s'engager dans le conflit européen. Mais l'auteur est trop pressé d'exposer sa propre vision de l'Histoire et de cette période Collaboration-Résistance, que nous lui laissons. HL 2000-IV

Pierre Dordor, Saint-Exupéry 1900-1944 (Les Presses du Midi, 2000, 46 p., 50 F). A l'heure des publications en tous genres sur Saint-Exupéry - mémoires de sa sœur, de sa femme, etc. - voici un livre militaro-biographique. Entre les photographies des appareils pilotés par l'écrivain (pour la plupart appartenant à la collection personnelle de l'auteur) s'égrène la liste de ses affectations, faits et gestes, rencontres, avec mention des lieux et dates, presque à l'heure près. Cette énumération d'informations n'est pas véritablement écrite : les exploits du héros sur tel type d'avion sont livrés sans beaucoup de liant. L'auteur, tout admiration, veut davantage faire revivre Saint-Exupéry au jour le jour, au gré de ses déplacements, que réécrire sa vie. Il répète en conclusion le cri de son livre précédent : " Où êtes-vous Commandant Antoine de Saint-Exupéry ? ". Oui, au fait, où êtes vous, commandant ? HL 2000-IV

Alain Vircondelet, Saint-Exupéry. Vérités et légendes (Editions du Chêne, 2000, 172 p., 175 F). Allez, on en termine avec Antoine et cet interminable centenaire. Une dernière biographie, avec plus de deux cent illustrations, et on classe le dossier. Ce livre-album est bien conçu, énonce sans doute quelques vérités, mais trop, c'est trop : plus de place sur le rayon Saint-Exupéry de nos bibliothèques, avec le déluge des derniers mois. Alain Vircondelet a publié des biographies de Pascal, Huysmans, Charles de Foucauld, Jean-Paul II, Marguerite Duras et Saint-Exupéry. Inutile de chercher l'erreur, mais bien malin qui prédira l'objet de la biographie suivante.HL 2001-V

Saint-John Perse

Souffle de Perse. Revue de l'Association des Amis de la Fondation Saint-John-Perse, n° 9, janvier 2000 (Fondation Saint-John Perse, Cité du livre, 8/10 rue des Allumettes, 13098 Aix-en-Provence Cedex 2). Deux bibliographies précieuses : une liste des publications récentes liées à Perse et un inventaire descriptif des ouvrages du fonds philosophique de la bibliothèque du poète. Parmi une dizaine d'articles, on lira avec intérêt les pages de C. Prinderre et J. Urian-Kopenhagen sur les intertextes ésotériques et bibliques de l'œuvre, et surtout les commentaires d'Esa Hartmann sur la genèse de la traduction anglaise d'Amers, dans laquelle les corrections apportées par Perse, qui participa à l'entreprise, sont analysées comme autant d'informations possibles sur une poétique à la fois singulière et en quête d'universalité. La plupart des autres contributions s'attachent à des points très précis de l'œuvre pour montrer, tantôt que Perse a biaisé les données chronologiques et biographiques pour construire à sa guise le récit de son aventure poétique (en particulier pour l'édition de la Pléiade), tantôt qu'il a eu recours à des sources scientifiques (ici ornithologiques) pour enrichir ou vérifier ses références au monde, dans un rapport problématique au réel et au savoir. On regrette un manque d'allant dans ces articles, car, bien qu'ils reprennent, au fond, une même démonstration, ni individuellement ni dans leur ensemble ils ne semblent articuler leur érudition à une réflexion qui aurait pu creuser ces constats assez attendus. Heureusement, la fondation et sa revue sont actives et la liste des projets en cours laisse espérer des livraisons plus enlevées de ce Souffle de Perse. HL 2000-III

Nathalie Sarraute

Joëlle Gleize commente Les Fruits d'or de Nathalie Sarraute (Gallimard, Foliothèque, 2000, 226 p., 55 F). Avec Les Fruits d'or, publié en 1963, Sarraute a sans doute construit l'un de ses plus beaux récits, l'architecture nette et brève du roman épousant à merveille la finesse et l'austérité du propos. Son intrigue explore, autour de conversations discontinues et de rencontres aux voix incertaines, le jeu social par lequel se construisent la réputation et l'évaluation d'une nouvelle œuvre, un roman justement intitulé Les Fruits d'or. L'étude de Joëlle Gleize propose la lecture critique d'un roman de la lecture critique : on voit le risque de lourdeur ou d'aridité, écueil dont la commentatrice se montre consciente, mais qu'elle n'évite pas complètement. Voilà ce qu'on entend par " un travail utile " : complété par un dossier, ponctué de citations qui invitent à des comparaisons avec les autres œuvres de Sarraute, les théories sur la lecture, le canon du Nouveau Roman, etc., l'ensemble est honnête mais pèche par excès d'exhaustivité ou de pédagogie - le public visé est celui de l'université - et ne convainc pas toujours de sa nécessité. Ainsi, l'approche narratologique a beau être bien menée, passant par voix, structure, intrigue, temps, statut du personnage et autres, sans jargon excessif, on s'y ennuie, faute d'imprévu. Surtout, ramenées au texte de Sarraute, fragile résille langagière au service de la fixation de " tropismes " variés, les remarques sur la réception ne sont pas sans effet de redondance et d'alourdissement, d'autant que l'auteur doit convoquer et présenter des systèmes à la fois complexes et connus, comme celui de Jauss. Mais pouvait-elle l'éviter ? Certaines pages, consacrées à l'usage des métaphores dans l'œuvre, dans lesquelles l'auteur était probablement plus libre de sortir d'un programme imposé, forment un développement plus stimulant. HL 2000-IV

Sartre

Olivier Wickers, Trois Aventures extraordinaires de Jean-Paul Sartre (Gallimard, 2000, 246 p., 125 F) ; Philippe Petit, La Cause de Sartre (PUF, 2000, 251 p., 125 F) ; Bernard-Henry Lévy, Le Siècle de Sartre (Grasset, 2000, 668 p., 148 F). Attention, banc de Sartre ! C'est entendu, depuis vingt ans qu'on a laissé l'écrivain dialoguer avec le néant, il était grand temps de le ramener à l'être : la saison est ouverte, la succession aussi. Olivier Wickers opte pour la légende. Il élit trois moments de la vie de son sujet et cherche à les constituer en mythe, à partir du mythe : " voilà le fabliau " dont il fixe les images, Sartre couvert de crasse faute de prendre le temps de ne pas écrire lorsqu'il rédige ses Carnets de la drôle de guerre, Sartre voyageur politique, etc. Rien qu'on ne sache déjà, donc, et on peut douter de l'intérêt de renforcer des chromos à ajouter aux listes des Malraux-enterre-Moulin ou Verlaine-titube-dans-la-rue déjà disponibles pour occulter un auteur derrière un classique. On dira que ce type d'évocation peut valoir par son écriture : c'est au lecteur de juger s'il saura se laisser séduire par des fulgurances de la pensée ou du style de l'essayiste, comme " scruter le ciel n'est pas tout à fait déchoir pour un écrivain " ou " dans un wagon, près de Saverne, un soldat solitaire parmi la peinture à profil perdu de ses comparses assoupis aura eu la beauté digne des rois qui voient clair "... Philippe Petit, inversement, choisit de " contrecarrer les lieux communs dont la légende affuble " Sartre, pour une relecture philosophique de l'œuvre. Mais le projet, qui s'appuie sur une étude de L'Idiot de la famille et semble d'abord le plus rigoureux des trois ouvrages, entend procéder " à la manière d'un conte philosophique revu et corrigé par une intelligence artificielle [...] de la philo-fiction, en somme ". On attendra donc que Big Blue lise Platon... Reste " l'enquête " de BHL. Comme son titre l'indique, elle parle moins de Sartre que du vingtième siècle et de Sartre. Cette démarche conduit à proposer une sorte de portrait éclaté de ce que l'écrivain aura pu représenter, ramenant au fil de diverses confrontations (Sartre et Aron, et Céline, et la drogue, et le PC, et l'inachèvement, etc.) autant d'éclairages différents sur la doctrine et l'œuvre. On a souvent le sentiment de fiches collées bout à bout, voire d'un arpentage très artificiel de ce territoire, car BHL ne modère pas un goût des symétries qui, non content de plomber le texte de litanies dangereusement soporifiques (" J'aime … j'aime … j'aime…, ce n'est pas … ce n'est pas … ce n'est pas … ", ad lib.), paraît le conduire parfois à postuler la nécessité de certaines équivalences (ainsi : " en philosophie aussi, Sartre a son Gide ", et c'est Bergson). Pourtant, parce que, dans son ampleur même, cette approche désigne Sartre comme le centre dont ne cessent de revenir s'éloigner tous ses rayonnements, elle rend peut-être le mieux compte du travail d'un homme complexe pour qui la vérité d'un auteur ne passait pas par les textes, mais résistait toujours à sa fixation et à sa nomination. HL 2000-II

Marcel Schwob


Sylvain Goudemare, Marcel Schwob ou les vies imaginaires (Cherche-Midi, 2000, 343 p., 139 F). Si, de Gide à Borges jusqu'à Antonio Tabucchi et Javier Marías, la tradition s'est maintenue de piller la riche tombe de l'auteur des Vies imaginaires, la mémoire intellectuelle est aujourd'hui en train de réparer le vilain sort fait par le temps à un écrivain majeur. Objet récemment d'un colloque et de plusieurs travaux universitaires comme d'une bande dessinée (Le Capitaine écarlate), " l'antiquaire juif de la rive gauche ", comme l'appelait Thibaudet, voit ses œuvres largement rééditées depuis le travail de pionnier d'Hubert Juin ou des éditions Allia. Deux biographies, au moins, étaient devenues nécessaires. La première, histoire littéraire, aurait pour projet d'ôter l'auteur du Livre de Monelle des mains des collectionneurs et des antiquaires pour rendre le compagnon de Valéry, de Claudel et de Mallarmé à la grande fable de la modernité. Derrière l'introducteur de Stevenson, Whitman, le maître en rêveries de Léautaud et Renard, le traducteur des Élisabéthains, de Thomas de Quincey, l'exégète de Villon, derrière le masque d'Érostrate l'incendiaire, celui de l'érudit polyglotte ou du mari de Marguerite Moréno, se dessinerait l'image d'un grand théoricien de la littérature, ayant confronté, à l'orée de notre modernité, les ambitions universelles du Symbolisme à la fragmentation irréversible des signes et des savoirs. Après les travaux de Mario Praz, de Michel Raymond ou de Jean-Yves Tadié, cette première biographie consisterait à montrer le rôle majeur sur l'évolution de l'art narratif du XXe siècle des " silences du récit ", de la narration polyphonique (La Croisade des enfants, enquête historique par croisement de points de vue), de la théorie de la contamination fantastique ou de l'usage poétique du détail. À travers la pratique de l'érudition, du verset, de la forme biographique ou encore du récit d'aventure, comme autant de rêves de renouvellements de l'art romanesque, Schwob retrouverait ses lectures et ses sources, des poètes romains à Robert Browning, comme ses vrais lecteurs et héritiers, d'Antonin Artaud à Pascal Quignard. En refusant de classer les recueils de contes parmi les avatars narratifs de l'esthétique décadente, nous pourrions ainsi lire, sur la longue durée, la tradition d'une écriture de la suggestion et du secret, ou encore une ambition métaphysique préfigurant les " fictions ontologiques " de nos écrivains contemporains. La seconde biographie supposée, histoires littéraires, consisterait à appliquer à son auteur l'individualisme biographique qu'il préconisait pour autrui dans " L'Art de la biographie " : " il ne faudrait sans doute point décrire minutieusement le plus grand homme de son temps, ou noter la caractéristique des plus célèbres dans le passé, mais raconter avec le même souci les existences uniques des hommes, qu'ils aient été divins, médiocres ou criminels ". De Schwob, on évoquerait alors, par allusion et si possible en désordre, la peur des miroirs, la passion des actrices, les déguisements en marin et la voix lancinante, le capharnaüm entre deux étages de la rue de l'Université ou les longs séjours à Valvins, l'amitié offerte à Wilde et à Verlaine, les intestins lacérés par les médecins et les sourcils épilés, le sourire de Rachilde ou la tendresse de Colette, le rêve de l'anarchie et de mémoire universelle, les livres prêtés à Proust ou l'écho de la langue des samoans. À défaut d'y trouver quelque idée que ce soit sur la littérature, on piochera ça et là dans l'étude de Sylvain Goudemare de tels biographèmes. Gâchée par un présupposé fort contestable - que Schwob vécut dans la littérature faute de vraiment vivre - et par une méthode biographique dont la sensiblerie et le psychologisme eussent terrifié l'auteur des Vies imaginaires, qui railla toute prétention à la transparence et à la rationalité en la matière, l'étude abonde néanmoins en informations précieuses. Compilation de lettres, souvent issues d'archives désespérément " privées " ou de témoignages plus ou moins connus, la monographie de ce " libraire d'ancien à Paris " complète fort à propos l'excellent Marcel Schwob de Pierre Champion (1926), disciple et ami fervent de l'auteur du Roi au masque d'or. On trouvera notamment un tableau convaincant des cercles du Mercure de France et de la Revue blanche, une juste peinture de l'attitude de Schwob durant l'affaire Dreyfus et un récit émouvant de la longue et amère agonie d'un écrivain ayant presque cessé d'écrire dans les cinq années ayant précédé sa mort, à l'âge de trente-huit ans. Faisant revivre de nombreuses figures oubliées (Guieysse) ou dédaignés (Byvanck), nous procurant des détails inédits sur les amours avec Vise (qui fut à Schwob ce qu'Ann fut à De Quincey), le récit informé de Sylvain Goudemare est à lire comme un catalogue d'anecdotes et de citations, une collection d'ana et de marginalia. " Univers semblable aux petits flocons de laine que les doigts de l'Africaine éparpillait ", la vie de Schwob vaut ici par son invraisemblable diversité. Et, si le biographe " doit avoir le courage esthétique de choisir ", selon le vœu de Schwob, parmi les vingt-deux destins diffractés par les Vies imaginaires, on élira sans doute celui de Lucrèce : " Il savait qu'il ne reste de nous aucun double simulacre pour verser des larmes sur son propre cadavre étendu à ses pieds. Mais, connaissant exactement la tristesse et l'amour et la mort, et que ce sont de vaines images lorsqu'on les contemple de l'espace calme où il faut s'enfermer, il continua de pleurer, et de désirer l'amour, et de craindre la mort " (Vie de Lucrèce, poète).
HL 2001-V

Scribe

Jean-Claude Yon, Eugène Scribe. La fortune et la liberté (Nizet, 2000, 390 p., 230 F). La fortune sûrement, la liberté peut-être, mais à coup sûr la fécondité ! Quatre cent vingt-cinq pièces sont attribuées à ce Pierre-Jean Rémy des planches. Fut-il victime de la prédestination de son nom, ce Scribe dont Heine se moquait encore sur son lit de mort ? L'ouvrage de Jean-Claude Yon est une étude fouillée et solide sur l'auteur des Vêpres siciliennes, sur sa vie et sur le destin de son œuvre. Les annexes du livre se révéleront certainement utiles à beaucoup de chercheurs : une liste générale des pièces de Scribe, liste de ses collaborateurs, liste des pièces qu'il écrivit seul, liste des musiciens qui travaillèrent avec lui, évolution du répertoire de Scribe à la Comédie-Française. Il manque malheureusement un index des noms et des pièces cités, qui eût été plus que jamais indispensable : flemmardise de l'auteur ? Décision de l'éditeur ? Cette absence nuira fortement à la fortune de ce livre. Pour tester vos connaissances scribologiques, laquelle de ces cinq pièces n'est pas de notre auteur : Michel et Christine, Une Monomanie, Le Mauvais sujet, Vatel, Les Plaines d'Alsace ? Est-il aujourd'hui plus de cinq personnes au monde capables de répondre à cette question sans se référer au préalable à l'essai de J.-C. Yon?HL 2000-III

Segalen

Victor Segalen, René Leys, éd. présentée et annotée par Sophie Labatut, préface de Michel Butor (Chatelain-Julien, 1999, 2 vol. sous coffret, 1345 pp., sans prix marqué). La merveille ! Cette exclamation de Mallarmé ne serait sans doute pas déplacée à propos de l'admirable édition critique de René Leys que vient de publier Sophie Labatut aux éditions Chatelain-Julien. Rappelons au passage que cet éditeur avait déjà à son actif des rééditions de haut goût de Stèles et de Connaissance de l'Est. Dès le premier coup d'œil, ce René Leys a tout pour séduire, par ses couvertures colorées et son coffret illustré. Quant au contenu, il suffit de recopier la table des matières, pour en concevoir toute la richesse : préface de Michel Butor ; longue et substantielle introduction de Sophie Labatut (90 pp.) ; texte du roman ; notes culturelles, historiques et littéraires (plus de 200 pp.) ; Marginales et variantes (150 pp.), 400 pp. de " Notes et dossiers " : Notes et Plans ; Notes d'après René Leys ; Annales secrètes d'après MR ; Révolution ; Lettres de Maurice Roy ; Jardins mystérieux ; Sur une forme nouvelle du roman... ; Stèles choisies ; articles de Segalen. Pour finir, les annexes : chronologies, bibliographie, glossaire des noms de personnes. On se dit, en lisant tout cela, que Segalen a enfin obtenu sa revanche, et que c'est là, pour parler comme René Leys, un Temple du Ciel élevé en son honneur. Une telle revanche était bien nécessaire, surtout lorsqu'on connaît certains avatars de la fortune posthume de l'écrivain (voir notamment ce que dit Gilles Manceron, dans sa biographie de Segalen, des agissements de Saint-John Perse et de Paulhan). Établie par Jean Lartigue, l'édition originale de René Leys (Crès, 1921) proposait un texte parfois discutable et où avaient été opérées des compressions et même quelques suppressions. Cette nouvelle édition se base au contraire sur le second manuscrit du roman (1916), en tenant également compte de la première rédaction (1913 ou 14), l'une et l'autre conservées à la Bibliothèque nationale de France : c'est donc un texte entièrement révisé, voire rétabli, qui nous est donné ici. Et il est, non pas complété, mais considérablement enrichi, par les très nombreux textes et documents inédits que nous avons énumérés plus haut, et dont aucun n'est dépourvu d'intérêt. Ecrivain multiple et finalement assez secret, Segalen n'est pas seulement le poète de Stèles et de Thibet, l'auteur des Immémoriaux et d'Equipée, l'admirateur de Gauguin et de Rimbaud, un essayiste de grande classe ; c'était aussi un ironiste supérieur. Il n'est que de lire, par exemple, ses deux petits articles sur l'opium parus en 1906-1907 dans le Mercure de France, et qui témoignent déjà de sa fascination pour les choses de la Chine, pays où il n'était, à l'époque, encore jamais allé. Que tout cela est loin de cet " exotisme " où l'on a voulu l'enfermer ! Surtout, avec René Leys, il s'agit de bien autre chose. Rêverie sur la Chine, sur la Ville interdite, sur l'absence (à laquelle était déjà consacrée, dans Stèles, un poème étonnant), sur la personnalité humaine aussi, ce livre à nul autre pareil constitue surtout un roman policier d'un type bien particulier, où le narrateur joue sans cesse avec la réalité et la fiction, qui finissent par ne plus faire qu'une. Ambiguïté assumée dès le départ, dès la première phrase : " Je ne saurai donc rien de plus ". Segalen a placé délibérément dans l'imaginaire, en la transposant, une aventure réelle, qui fut sans doute plus décevante, mais qui lui servit de substrat : son amitié avec le jeune Maurice Roy, qui se flattait d'avoir ses entrées au Palais Impérial. Et il est particulièrement intéressant de mettre en parallèle le texte même du roman, et les divers documents inédits donnés dans le tome II : lettres de Maurice Roy (le " vrai " René Leys), Notes d'après René Leys, Annales secrètes d'après MR. On y voit comment l'auteur a tiré parti des éléments les plus divers : Maurice Roy, son amitié avec celui-ci, Pékin, la Révolution chinoise de 1911. Sophie Labatut a raison d'y discerner un côté autobiographique, car ce roman finalement aussi énigmatique que son protagoniste, constitue bien ce que Barthes eût appelé une autobiographie chimérique. Le plus remarquable est que cette autobiographie, Segalen la jugea toujours lui-même avec une certaine distance critique, voire sarcastique : " facteur de moquerie ", souligne Sophie Labatut. Ce détachement ironique en dit long, en tout cas, sur Segalen lui-même. Et l'on se persuade aussi que tel est bien le véritable intérêt des documents publiés dans le tome II (en dehors, bien entendu, de leur valeur - pour la plupart - d'inédits) : montrer comment ce va-et-vient entre réalité et fiction aboutit, chez l'auteur de Thibet, à créer un texte extrêmement singulier, où la fiction devient plus vraie que la réalité vécue. Car, loin de réduire la part du créateur, tous ces textes et documents annexes ne font que mettre davantage en relief l'extraordinaire maîtrise d'écriture de Segalen, qui est parvenu, dans René Leys, à un point d'équilibre parfait, où l'ironiste donne constamment la réplique au romancier, en une escrime pourfendant le vide, pour reprendre son expression. Parler de Segalen ne dispense pas, tant s'en faut, de dire un mot du travail de Sophie Labatut. Travail exemplaire, tant pour l'établissement des textes que pour l'annotation, qui est d'une précision et d'une pertinence extrêmes. La vie de Segalen, la genèse de son roman, le Pékin de 1911, la dynastie Han, l'architecture des maisons chinoises ou le supplice de la cangue, rien ne semble avoir de secrets pour cette " éditrice " qui se meut avec aisance dans tous ces domaines. Il y a là quelque mérite, et quiconque aura préparé des éditions de ce genre - mais la sienne est véritablement, répétons-le, exceptionnelle - peut aussi mesurer la somme de travail que peut coûter une telle entreprise. Ajouterons-nous que son commentaire fin et délié ne dessert nullement son propos ? Elle ne s'est pas contentée, en effet, d'établir et de publier tous ces textes ; elle les a interrogés, et sa réflexion est souvent fort pertinente (voir par exemple, pp. 50-53, sa mise au point nuancée sur la curieuse amitié entre Segalen et Maurice Roy). Ses 200 pages de Notes culturelles, historiques et littéraires se lisent avec plaisir et profit, mais on n'en épuise pas facilement la richesse, pas plus que celle de tous les textes et documents qu'elle nous donne à lire. S'il y avait une justice, et s'il existait aussi un prix de l'édition critique, ce travail mériterait d'obtenir la palme. Mais qu'importe, il est là, plus fouillé, plus riche et plus beau qu'un " Pléiade ", et l'on peut répéter le mot de Villiers de L'Isle-Adam : " D'ailleurs, que nous importe même la justice ! " Il nous suffit de suivre, tout au long de ces 1345 pages, l'énigmatique René Leys caracolant en " veste de cheval " jaune vif sur " son extraordinaire cheval agressif ", entre deux nuits avec l'Impératrice et deux leçons de pékinois au narrateur - lequel l'observe avec un sourire en coin. HL 2000-II

Comtesse de Ségur

Hortense Dufour, La Comtesse de Ségur, née Rostopchine (Flammarion, 2000, 560 p., 119 F). L'auteur restitue l'univers ségurien à travers cette biographie. Cela commence au cœur de la Russie féodale, dans l'immense propriété du comte Rostopchine, ancienne résidence royale du comte Alexis Voronovo : " 28 000 hectares de forêts, de lacs et de prairies […] et tout autour, des villages entiers de serfs ". Là grandit la quatrième enfant des Rostopchine, fille du comte et de Catherine, catholique convaincue, froide et autoritaire. Une enfance heureuse ? Non, selon l'auteur qui, ayant lu Les Malheurs de Sophie et Les Petites filles modèles, évoque la fillette maltraitée par sa mère et en proie aux vexations. Des documents plus fiables font défaut, et la méthode de la biographe est discutable : les écrits de la comtesse de Ségur sont-ils réellement autobiographiques ? L'analyse de l'univers de la fillette comme source d'inspiration future de l'écrivain est intéressante, avec la forêt, espace de l'enfance de Sophie Rostopchine, et le feu évoquant le souvenir de l'incendie de Moscou de 1812 et de celui de Voronovo. Novembre 1816 : Paris (Fédor Rostopchine, fidèle de Catherine II et de Paul 1er, désavoué par ce dernier, exilé sur ses terres de Voronovo, nommé grand chambellan du tsar Alexandre 1er puis gouverneur général de Moscou en février 1812, tombé en disgrâce après l'incendie de Moscou, s'installe en France). Hortense Dufour entraîne son lecteur dans le Paris d'avant Haussmann, la bonne société, les mondanités, la famille de Ségur - univers que Sophie exècre et fuit, décevant son mari qui ne comprend pas cette femme aux mœurs paysannes. La comtesse, épouse d'un futur pair de France, vit alors des années difficiles : délaissée, trompée, malade, dépressive, mère d'une famille nombreuse, elle se réfugie le plus souvent possible aux Nouettes, sa demeure normande, où elle tente de trouver la sérénité auprès de ses enfants. Destin au demeurant assez banal chez cette femme de la haute société de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Récit détaillé d'une vie à travers l'étude des correspondances et des mémoires de la famille, évocation de la vie quotidienne d'une famille aisée : éducation, instruction, hygiène, santé, alimentation, domesticité, loisirs. On n'apprend pas beaucoup plus que ce qu'ont écrit les auteurs de la collection " La Vie quotidienne au XIXe siècle ", mais l'ensemble est riche en anecdotes. Au-delà des faits, l'auteur tente de comprendre comment s'est construit l'univers littéraire de la comtesse, les souffrances de la femme et de la mère devenant autant de sources d'inspiration pour l'écrivain. Par exemple, son horreur de la vie parisienne, thème développé dans Les Deux Nigauds, ou la maternité et l'éducation des enfants : si la comtesse impose à ses héros deux ou trois naissances au maximum, si la présence active de la mère est l'éthique même de l'œuvre ségurienne, c'est parce que celle-ci a souffert de ses grossesses répétées et de l'impossibilité d'élever elle-même ses garçons, que leur père confia dès le plus jeune âge à des institutions religieuses. De là une incompréhension totale entre une mère choyant sa progéniture aux Nouettes et un père mondain, réprouvant les mœurs rurales de sa femme, et qui fit de son mieux pour " sauver ses enfants d'un univers rustique, déplorable à la longue " et les préparer à leurs responsabilités futures. Reconnaissons une certaine impartialité à la biographe qui fait la part des choses entre les responsabilités de chacun. La dernière partie de l'ouvrage est la plus réussie, avec le récit de la naissance d'une vocation littéraire, des relations amicales entre Sophie Rostopchine et Louis Hachette - ou orageuses entre l'écrivain et son éditeur. L'objet de la discorde ? La censure, qui tente d'atténuer la violence de certaines scènes ou de modifier un titre, les illustrations que critique la comtesse. Pour étayer son propos, Hortense Dufour a puisé largement dans la correspondance échangée par l'écrivain avec Hachette ou son gendre, Émile Templier. On découvre une facette intéressante de la personnalité de la comtesse de Ségur : une femme d'affaires, qui se révèle habile négociatrice dans ses contrats et ose affronter le monde des hommes. Grand-mère Ségur, auteur moderne, femme d'avant-garde ? C'est ce que semble affirmer Hortense Dufour à propos de l'émancipation financière de Sophie et de l'évolution de la pensée ségurienne avec La Fortune de Gaspard : désormais, les hommes ne sont plus ces semi-oisifs mondains, mais de jeunes entrepreneurs, dont la réussite passe par le savoir, la connaissance et la compétence, incarnant le triomphe de la bourgeoisie. Romancière moderne, la comtesse apparaît comme précurseur d'une nouvelle littérature. Mais le principal reproche que l'on puisse adresser à l'auteur n'est pas mince : pourquoi n'avoir pas évoqué davantage cet âge d'or de la littérature enfantine ? HL 2001-V

François Sentein

François Sentein, Nouvelles minutes d'un libertin (1942-1943) (Le Promeneur, 2000, 470 p., 195 F). L'auteur fut un familier de Cocteau, de Genet, de Jouhandeau, de Roland Laudenbach, de Blondin. Ces Nouvelles minutes sont la suite des Minutes d'un libertin parues en 1977, qui portait sur la période 1938-1941. C'est surtout pour son témoignage sur une époque où la vie quotidienne n'était pas des plus faciles et pour ses révélations sur l'auteur de Notre-Dame-des-Fleurs que ce journal mérite la lecture. Citons, comme illustration, le passage du 19 juillet 1943 sur le procès Genet :

Quand, après avoir erré dans le Palais, nous atteignons la 14e chambre, [Cocteau] se retourne, dressant l'index : " Le juge, m'a dit Garçon, est épouvantable, souvent entre deux vins… " La porte, justement, livre passage à Garçon, qui nous introduit. Il demande à Cocteau de s'asseoir à côté de lui au banc des avocats. […] L'audience est en cours. Ce président s'appelle Patouillard - nom que j'avais lu dans les Détective dévorés à Montpellier, chez le coiffeur, mais pensant qu'il était inventé par les journalistes qui ne livraient pas les identités de leurs tribunaux comiques. Marmonnées par Patouillard, les sentences expédient de pauvres bougres mal défendus en prison pour de longs mois après des débats dépêchés avec brutalité, presque grossièreté. " Affreux ", me souffle Blondin. Au milieu d'eux, Genet - que j'entends encore me dire l'importance de la correction en correctionnelle : netteté dans la toilette, l'attitude et la voix -, rasé de près, bien vêtu, le visage intelligent, très à son aise (sans cesse il nous fait des signes), témoignant à la puissance le respect que lui doit un Chinois, tranche aussitôt. Plus encore lorsque, après lecture d'un rapport, favorable, du Dr Claude (on entend : " … débile de la volonté… intelligence fruste et naïve…. Capable d'enthousiasmes inconsidérés… "), il est interrogé :

" Reconnaissez-vous les faits ?

- Oui.

- Ce livre que vous avez volé, vous en connaissiez le prix ?

- J'en connaissais la valeur, mais je n'en connaissais pas le prix. "

C'est un mot. Les termes auraient pu être intervertis de part et d'autre. Mais cela fait son effet. Je n'ai pas n'importe qui devant moi, se dit le juge. Le tribunal lève le nez. " Il s'agit des Fêtes galantes ", rappelle Garçon. " Le président ne connaît pas Verlaine ", souffle à Cocteau un des avocats. " Vous dites que vous écrivez des livres. Que diriez-vous si l'on volait un de vos livres ?

- J'en serais très fier, monsieur le Président. "

Plaidoirie très courte de Garçon. Il sollicite de l'indulgence du tribunal une peine inférieure ou égale à trois mois qui ne conduise pas son client à la relégation et ne détruise pas une œuvre à venir.

 

Georges Simenon

Georges Simenon, La Méditerranée en goélette (Le Castor astral, 2000, 132 p., 130 F). La Méditerranée par le père de Maigret promet plus qu'elle ne tient : tout d'abord sa date - été 1934 - laisse augurer une chronique intéressante de ces années-là, puis son sujet, très estival, annonce un journal de bord pittoresque, bien avant le rush sur la Côte d'Azur. Que nenni ! On nage dans les lieux communs, comme dans une carte postale colorisée, avec ces marins et ces dames dans des ports tous identiques, qui n'ont pas changé d'un iota depuis l'Antiquité. Simenon a beau préciser que, non, ce n'est pas ça, la Méditerranée, il n'y croit pas lui-même : " ce sont les cartes postales qui ont raison ". Mais de quelle époque ? En pleine montée du fascisme, Simenon passe sous silence l'actualité (mouvementée) et se réfugie dans l'atemporalité avant de choisir son camp : celui de la collaboration. Il suggère à la fin de son livre de relire L'Odyssée : très bon conseil. HL 2000-IV

Michel Lemoine, Le Paris de Simenon (Encrage, 2000, 320 p., 250 F). " Paris à vol d'oiseau ", non avec Hugo mais avec Simenon. Michel Lemoine, citoyen belge spécialisé dans l'étude de son compatriote, livre un inventaire assorti de cartes d'époque (1925), des lieux parisiens de Simenon, réels ou imaginaires, disparus (comme les Halles) ou encore existants. Attention, comme l'affirme l'introduction, pas question de trouver la meilleure adresse de Maigret : " il ne s'agit aucunement ici d'un guide touristique mais d'un guide littéraire ". On pourrait ajouter " et universitaire ", car l'ambition de l'auteur est d'offrir aux études sur Simenon, qui sont florissantes, un outil d'analyse et de référence, avec index des personnages, des lieux et des œuvres. La disposition de cet inventaire n'est pas alphabétique mais géographique, car elle suit le découpage de Paris en arrondissements et en quartiers (jusqu'à 80) : les entrées, par nom de voie ou de place, fourmillent de citations. Passant du quai des Orfèvres à la rue Coquillière ou à la rue des Saussaies, endroits bien connus des amateurs, le livre donne le goût d'une promenade parisienne, un Maigret à la main. HL 2000-IV

Philippe Sollers

Philippe Sollers, Passion fixe (Gallimard, 2000, 292 p., 110 F). Sollers poursuit ici la publication de ses fiches, entamée de longue date. Dans cette anthologie consacrée aux maximes consolantes et curieuses de diverses sources, surtout chinoises, l'écrivain maudit bien connu des plateaux de télévision a cette fois encore adroitement distribué les fragments d'un guide pour voyageurs chics occupés à flâner de Venise à New York et de Shangaï au Parc Monceau. On retiendra en particulier d'abondantes citations de Lautréamont, de Cyrano de Bergerac ou du Yi King version horoscope. L'égoïsme féroce qui s'exprime ici au nom de la poursuite du " bonheur " et de l'" amour " nous change par ailleurs agréablement du narcissisme geignard de beaucoup de productions courantes, que Sollers condamne avec raison (autres citations à l'appui). Une vague histoire d'amour sans histoire (déjà racontée partout) sert de liant à l'ensemble (résumé obligeamment fourni par l'auteur dans ce nouveau livre), pimenté des notations paranoïdes habituelles (c'est encore l'auteur qui le confesse) sur les " ils ", les " eux ", la " Centrale ", etc., dont on sait à quel point Sollers subit les incessantes persécutions. Il n'en poursuit pas moins courageusement son entreprise si efficacement subversive, depuis le Q.G. clandestin de la rue Sébastien-Bottin. Le lecteur se demande ce qu'il adviendrait de cette lutte douloureuse si les médias, reconnaissant leur aveuglement et renonçant à leur harcèlement, se décidaient un jour à mentionner son nom.HL 2000-IV

 

Soupault

Cahiers Philippe Soupault n° 3, 2000 (Association des Amis de Philippe Soupault, 11 rue Ledru-Rollin, 47000 Agen). Nelly Kaplan a accordé à François Martinet, directeur de publication de ces Cahiers, quatre entretiens au cours desquels elle s'est confiée sur sa jeunesse et sur ses relations avec Soupault, Breton et Abel Gance. Dieu qu'elle est belle sur la photo de 1956 reproduite à la page 41 ! Les vieux Surréalistes d'avant le viagra n'avaient pas tort de lui trouver des allures de panthère. Également au sommaire de ces Cahiers : le témoignage de Bernard Morlino, auteur de Philippe Soupault, qui êtes vous ? (1987), la réédition de " L'Ombre de l'Ombre ", texte de Soupault paru dans La Révolution surréaliste du 1er décembre 1924, des poèmes inédits de Nelly Kaplan, deux études sur Le Nègre de Soupault. À la fin de cette troisième livraison des Cahiers Soupault, une critique acerbe - le mot est faible - de l'édition Gallimard de 1997 des Dernières nuits à Paris et de la préface de Claude Leroy, " l'un des pires détracteurs de Philippe Soupault […] M. Leroy méprise tout autant le texte que l'auteur. […] un exemple assez intéressant de cécité intellectuelle. Il mérite donc l'attention de ceux qu'intéressent les phénomènes de vides spirituels. […] M. Leroy a trouvé là une recette infaillible pour écrire pour ne rien dire. " Peu de chances que l'on surprenne Claude Leroy et l'auteur de ce compte rendu caustique en train de trinquer fraternellement pendant une des dernières nuits de Paris. HL 2000-III

Philippe Soupault. L'ombre frissonnante, colloque de l'ICP sous la direction d'Arlette Albert-Birot, Nathalie Nabert, Georges Sebbag (Jean-Michel Place, 2000, 222 p., 120 F) ; Patiences et silences de Philippe Soupault, textes réunis par Jacqueline Chénieux-Gendron avec des inédits de Philippe Soupault (L'Harmattan, 2000, 328 p., 160 F). Dans ce dernier ouvrage, " des inédits " - en fait, des articles publiés en revue. Ce sont les actes d'un colloque qui s'est tenu à la Bibliothèque nationale de France. Ceux qui étaient présents n'ont pas oublié que François Martinet, directeur des Cahiers Soupault, fit circuler dans le public une lettre que Soupault lui avait adressée et dans laquelle il ne cachait pas sa piètre opinion des travaux de Jacqueline Chénieux-Gendron : " Le chapitre de la thèse de Mme Chénieux-Gendron qui traite de mes romans est non seulement superficiel mais aussi très primaire ". Mme Chénieux-Gendron évoque l'incident dans un texte intitulé " Textures et voix, grains et issues " :

L'œuvre de Philippe Soupault a été manipulée par tous les guérilleros de la critique, et, de son vivant, toujours avec sa narquoise approbation. […] Ce qui me rassure, c'est qu'aux dires d'un certain détracteur, qui fit circuler dans la salle de la BNF des montages photocopiés - et en couleurs encore ! - de " lettres " de Philippe Soupault vilipendant mon ignorance, il n'y aurait guère eu que moi à avoir encouru ses foudres. C'est une singularité qui m'honore. Pour clore cette polémique, dont l'aspect moliéresque fut un des attraits du colloque que j'ai eu le plaisir d'organiser salle Richelieu, je répèterai ici que mon travail s'il y a vingt ans (Le Surréalisme et le roman) prouvait avec clarté que le roman poétique de Philippe Soupault ne peut s'inscrire que dans une problématique textuelle qu'on aurait définie à partir de modèles tirés d'Aragon et de Breton.

Également au sommaire : une étude bien superficielle de Ronnie Scharfman (" Identité et témoignage de Philippe Soupault ") sur l'autobiographique Temps des assassins ; Amy Smiley, " Mémoire et exil ", insipide et baratineux ; Jean Chartier, " Dialogues et écriture dialogique. Les Champs magnétiques ", avec cette perle : " on lit bien Bois et Charbons à la fin du livre, ce qui laisse entendre que Soupault est le charbon, avant de devenir Le Nègre " (et le bois d'ébène, alors ?) Quant à l'autre livre, intitulé Omre [sic] frissonnante sur la tranche, c'est aussi la réunion des lectures d'un colloque, qui s'est tenu à l'Institut catholique de Paris. L'ombre (ou l'omre) frissonnante ? C'est une citation des Frères Durandeau : " Les amis prétendaient le reconnaître grâce à son ombre frissonnante ". Georges Sebbag prend cette phrase au pied de la lettre : " Reste à savoir si l'ombre tremblante de Soupault provoquait une réaction chez ses amis ou si elle trahissait surtout ses propres émotions et préoccupations ". Colloque frissonnant ou flottant ? On n'est pas loin de l'inoubliable " il file, Philippe, il file sous peu " de Claude Leroy. HL 2001-V

Stendhal

Persuasions d'amour. Nouvelles lectures de De l'Amour de Stendhal, textes recueillis et présentés par Daniel Sangsue (Droz, Genève, 1999, 192 p., s.p.m.). Cet ouvrage rassemble les actes d'un colloque qui s'est tenu le 5 et 6 décembre 1996 en Sorbonne Nouvelle. Daniel Sangsue, l'organisateur (avec Philippe Berthier), justifie l'idée de ce colloque spécialement consacré à De l'Amour par le déficit critique dont l'œuvre est l'objet, alors même que, de l'avis de tous les spécialistes, elle est une pièce essentielle du système stendhalien. Ainsi plusieurs chercheurs se sont penchés sur ce curieux volume conçu en 1819 et publié en 1822. Comme l'indique le sous-titre, ce travail collectif ambitionnait de renouveler notre lecture de De l'Amour ; traduction : d'en finir avec l'interprétation sclérosante d'un Victor Del Litto - pour ne citer que lui - qui ne vit dans ce texte qu'une confession intime déguisée, dont il s'agissait de décrypter les allusions biographiques. Sangsue nous suggère, lui, une lecture plurielle du livre, soucieuse d'éclairer toutes ses facettes, attentive même aux contradictions de son auteur (et Dieu sait si elles sont nombreuses !). De l'Amour - c'est un lieu commun que de le dire - n'est pas un livre facile. Tous les participants le reconnaissent, qui achoppent l'un après l'autre sur les intentions de l'auteur : s'agit-il " d'un livre d'idéologie " (donner une définition universelle de l'amour), d'un livre de sociologie (comprendre l'amour à travers ses diverses déterminations sociales) ou d'une autobiographie déguisée (dire la douleur que le " roman de Métilde " n'a pu dire). Or c'est leur intelligence que de refuser absolument de trancher (il est bien fini le temps de la lecture unilatérale ou du terrorisme critique) et de penser le multiple : ici commencent les H/histoires littéraires. Que le livre soit envisagé sous l'angle du travestissement (avec Pierre-Louis Rey et ses " Lunettes vertes "), du jeu (avec C. W. Thomson, qui rappelle par exemple que des passages entiers de De l'Amour ont été écrits sur des cartes à jouer) ou du fragment (avec Catherine Mariette, qui s'attache à penser le " style of Love ", c'est-à-dire à décrire cette " tension continue de l'ouvrage [qui résulte de] son désaccord entre la forme du discours et son contenu "), on retrouve chez chacun des participants ce souci de ne jamais fermer le texte, mais de l'ouvrir à toutes les interprétations. Mention spéciale pour la contribution de Philippe Berthier, dont le texte (un essai d'érotologie comparative entre Italie et Angleterre) est aussi savant qu'hilarant (à lire à haute voix dans un salon français : effet garanti !). En bref, avec ce nouveau numéro de la Collection Stendhalienne, nous voilà plus que jamais persuadé qu'il faut se replonger dans De l'Amour, texte sauvé des eaux, si l'on en croit Stendhal, qui raconte que son éditeur voulait " se débarrasser des invendus en les livrant comme lest pour un navire. " HL 2000-II

Philippe Berthier commente Vie de Henry Brulard de Stendhal (Gallimard, Foliothèque, 2000, 242 p., 54 F). " Je mets un billet à une loterie dont le gros lot se réduit à ceci : être lu en 1935 ", écrivait Stendhal dans sa Vie de Henry Brulard. Pari gagné. Stendhal est sans doute, parmi les romanciers français, le grand vainqueur du XIXe siècle. Depuis sa publication en 1890 par les soins de Casimir Stryienski, la Vie de Henry Brulard n'a cessé de fasciner lecteurs et critiques. Nul mieux que Philippe Berthier, dont on connaît les travaux sur Stendhal, ne pouvait commenter un tel texte. Il signe ici un essai très poussé, complété par un bon dossier critique. Le tout, écrit avec aisance et sans lourdeur, se lit avec grand intérêt, d'autant que l'auteur a le mérite de situer le problème essentiel dès la première page en se demandant : " Stendhal a-t-il jamais cessé d'être autobiographe ? " Historien de soi-même, c'est donc sa propre vie que Stendhal a prise pour objet, et ce dans le but de parvenir à la " connaissance du cœur humain ". À cet égard, il est l'héritier d'un certain XVIIIe siècle et surtout de Rousseau, mais le commentateur souligne que Stendhal se garda du " quiétisme berceur " de l'auteur des Confessions et fut sans doute sensible au " véritable déferlement d'autobiographies à la mode anglaise " qui marqua en France les débuts de la monarchie de Juillet. Il rappelle également l'exemple que fut pour notre écrivain l'entreprise posthume des Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand, exemple d'ailleurs ambigu et qui sera finalement éclipsé par celui, plus désinvolte, de Montaigne. Toutefois, le vrai problème, pour Stendhal, n'est pas exactement celui de la " sincérité " : il faut avant tout choisir parmi les événements, les trier, les soupeser, et compter aussi avec les tours que nous joue la mémoire. Réalités et chimères se mêlent souvent inextricablement, et l'écriture ne fait que répéter un tel constat, un tel doute. Ce sera donc le passage à la troisième personne, entendez l'invention de Henry Brulard (on songe ici au " narrateur " de Proust), qui permettra à Stendhal d'éviter cet écueil. " Roman d'apprentissage ", ainsi l'exégète définit-il Brulard, qu'il rapproche par ailleurs de Sterne. Autre originalité du livre, si longtemps méconnu par la critique : les dessins et gravures qui en émaillent le manuscrit (Stryienski n'avait, dans son édition, reproduit que deux dessins). On est surtout frappé de la prolifération de ces petits croquis tracés par l'auteur (177 en tout) et qui, loin d'être de simples aide-mémoire, font partie intégrante du souvenir lui-même, le mot suscitant l'image, et réciproquement. " Texte bilingue ", souligne le commentateur, en citant Philippe Lejeune. Ces dessins, on peut à présent les découvrir dans leur intégralité, grâce à l'édition diplomatique du manuscrit procurée par Yvonne Rannaud (Klincksieck, 1996-1998). Se trouve aussi éclairée l'allure très particulière du texte de Stendhal : non une autobiographie suivie et linéaire, mais une rêverie, où certains petits faits vrais, certaines sensations, certaines réminiscences visuelles se trouvent épinglées çà et là, voire inscrites graphiquement par des dessins. En fait, Stendhal - qui avouait : " Je n'ai aucune mémoire " - se souvient bien moins des choses elles-mêmes que du retentissement qu'elles ont eu sur sa sensibilité profonde. De là ces distorsions, ces trous, ces erreurs même, qu'on a souvent remarqués dans Brulard, mais qui en font paradoxalement tout le prix. Ici aussi, sommes-nous vraiment si loin de Proust ? D'autres analyses contenues dans cet essai pourraient être mentionnées : les prodromes de Brulard et le rôle central de Rome dans la genèse du livre ; le rapport à la mère (Brulard défini comme " une longue lettre à la mère morte, cette dearest mother ") ; Stendhal et sa famille ; ses souvenirs amoureux, faits de pertes, regrets et nostalgies ; ses colères politiques et son exécration des " âmes de papier mâché ", etc. Parfois, avouons-le, on serait tenté de sourire un peu devant tant de titres ou sous-titres qui sont autant de clins d'œil à l'intertextualité, de Mallarmé à Robbe-Grillet : Le manuscrit de la mère morte - Le nœud de vipères - L'homme révolté - L'exil et le royaume - Le sang d'un poète - Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui - Traduit du silence - L'Eden et après… Au total, une présentation fine et toujours perspicace, un essai qui est une véritable réflexion, éclairant parfaitement un texte aussi complexe que fascinant. Allons plus loin : par sa connaissance si pénétrante de ce texte et de toute la critique qu'il a suscitée, il invite souvent à la réflexion, la provoque. Un seul regret : que Léautaud n'ait pas été évoqué au passage, par exemple dans le chapitre III : De l'amour. On sait en effet qu'il fut un de ceux qui, avec Gourmont (qu'il stimula d'ailleurs à cet égard) et Valéry, découvrit Brulard à la suite de l'édition Stryienski. Surtout, son goût du journal et de l'écriture autobiographique, celui aussi de la poésie du souvenir et des lieux de l'enfance, le rapprochaient de Stendhal, et que dire de ses confidences sur sa mère ? Il se délectera justement d'un certain passage, fort audacieux, de Brulard, où Stendhal parle de sa mère, en des termes à la fois émus et cyniques qui ne pouvaient que toucher l'auteur du Petit Ami. Hâtons-nous de préciser que le fameux passage en question (le " saut de biche " de la mère) n'a pas échappé à Philippe Berthier qui l'épingle tout en nuançant les commentaires psychanalytiques qui en ont été faits ces derniers temps. Il note toutefois : " L'étude du manuscrit montre que tout ce qui touche aux amours avec la mère, et à sa mort, vient d'une seule coulée sans aucune rature sur plusieurs pages, comme si se délivrait là, enfin, avec une étrange facilité, presque médiumnique, quelque chose de trop longtemps retenu. On peut y rêver… " Sur un tout autre plan, et à propos de ce que dit de Brulard le commentateur : " On manque une histoire par trop de souvenir heureux ", n'est-ce pas le même Léautaud qui répondait à Gourmont lui proposant d'écrire sur Stendhal : " J'aime trop ; je raterais ". Il y a là une profonde affinité de tempérament et d'esprit, qu'on aurait pu relever et qui montre que le vrai maître - mot qu'il avait en horreur - de Léautaud fut, comme pour Tinan, Stendhal. Postérité égotiste non négligeable et qui annonce, par-delà le dandysme, une certaine modernité d'écriture. Pour le reste, Berthier peut bien nous avertir, non sans ironie : " Il faut en prendre son parti : Stendhal n'a jamais eu l'intention de délivrer un message, ni de peaufiner des chefs-d'œuvre ". À la bonne heure ! Stendhal n'a rien d'un écrivain professionnel, Dieu merci. Mais il en avait l'étoffe et le métier, qu'il dissimulait sous une certaine désinvolture allant parfois jusqu'à la nonchalance. Son originalité de sentiment et d'esprit était aussi une affaire d'application, de volonté d'être bien soi. De ses œuvres, André Suarès pourra dire : " La force y arme un génie tendre et ne l'étouffe pas ". Et, ce faisant, cet écrivain qui avait horreur des phraseurs, ne ressemble finalement à personne. Telle est bien la raison pour laquelle, aujourd'hui, ses œuvres, et jusqu'au moindre de ses écrits autobiographiques, continuent de nous toucher et de nous retenir. Un peu plus, sans doute, que tous ces journaux intimes, mémoires et autobiographies dont nos contemporains inondent chaque jour davantage les éditeurs : rien d'" égotiste ", nulle rêverie chez ces diaristes, mais, sauf exception, autant de mornes caravanes autour d'un nombril, dont le vide, la platitude et la niaiserie seraient capables d'éteindre les étoiles, si chaque mot imprimé était un verre d'eau…HL 2000-IV

L'Année Stendhal n°3, 1999 (Klincksieck, 2000, 253 p., 150 F). Onze auteurs apportent leur contribution à la recherche stendhalienne. Leurs travaux portent sur l'œuvre romanesque et autobiographique, et ouvrent des perspectives sur la connaissance conceptuelle de Beyle : Anne Hage analyse les relations filiales dans Lucien Leuwen à travers la représentation du républicanisme ; Pierre-Louis Rey définit les conceptions de l'amour et de la beauté dans l'œuvre romanesque, tandis que Brigitte Diaz évoque la passion de Stendhal pour les mémoires et leur rôle dans la formation intellectuelle de l'écrivain : comment, à travers ces lectures, Beyle se forge-t-il une vision du monde, y puise-t-il la connaissance de l'homme et de ses rapports avec la société ? D'autres spécialistes s'interrogent sur les sources d'inspiration de Stendhal : Karin Gundersen analyse les similitudes des trames romanesques de La Princesse de Clèves et de La Chartreuse de Parme, Thierry Gouin tente de montrer, à travers une étude sémantique du Journal d'un voyage dans le midi de la France, les liens entre les personnages de fiction et l'expérience du voyageur Stendhal : comment cette expérience est-elle transformée et restituée par le romancier ? L'analyse de la Vie de Henry Brulard occupe une place non négligeable dans cette réflexion, l'auteur soulignant l'originalité du style autobiographique de l'écrivain. Les écrits " mineurs " ne sont pas oubliés : récits inachevés, nouvelles dont " l'intensité de la tension dramatique " est commentée par Yvon Houssais. Succède à ce corpus d'articles fouillés un ensemble de notes, documents, correspondances dont les commentaires peuvent éclairer le lecteur sur la connaissance de l'œuvre du meilleur écrivain qui soit né à Grenoble.HL 2000-IV

La Chartreuse de Parme. Édition établie par Fabienne Bercegol (GF Flammarion, 2000, 683 p., 37 F). Une édition destinée aux étudiants. Présentation, dossier et bibliographie assez complets. Le dossier vise à éclairer certains aspects du roman : les sources, la réaction de Balzac, l'épisode de Waterloo, " la prison d'amour ", ce dernier aspect étant bien connu depuis les travaux de Brombert, Durand et Crouzet. La section consacrée à Balzac et Stendhal reproduit de longs extraits du fameux article du premier, paru dans la Revue Parisienne en 1840. Comme le souligne F. Bercegol, Balzac, tout en définissant admirablement le roman de Stendhal, l'a fait " sans rien dire de sa poésie, de son esthétique, de ses valeurs essentielles ". Surtout, il reproche son style à l'auteur, assurant de façon singulière : " Il écrit à peu près dans le genre de Diderot, qui n'était pas écrivain ". Créateur exigeant, Balzac avait été frappé par la structure assez lâche du roman, par une liberté d'écriture frisant parfois le laisser-aller et par le soin avec lequel Stendhal évitait les descriptions. Par-delà les " sources " (chronique des Farnèse, etc.), la critique actuelle y verrait davantage un livre de souvenirs, doublé d'une autobiographie chimérique. Il ne faut donc pas regretter que Stendhal, qui avait commencé à le faire, n'ait pas eu le temps de corriger son texte en suivant les suggestions de Balzac. Il est piquant de lire sa réponse à Balzac, plus étonnante encore, peut-être, que l'article de celui-ci. Signalons enfin les considérations de F. Bercegol sur " le mythe de l'improvisation " de ce roman écrit - ou plutôt dicté - en cinquante-deux jours. C'est précisément cette allure parlée qui donne au texte, de l'ouverture en fanfare à l'adagio final, sa tonalité à nulle autre pareille. Pour le reste, on peut rappeler les paroles célèbres de Whistler : " Oui, je n'ai mis qu'une ou deux matinées à peindre cette toile ; mais elle a été peinte avec toute l'expérience de ma vie. "HL 2000-IV

L'Année Stendhal n° 4 (Klincksieck, 2000, 224 p., 150 F). Cette quatrième livraison de L'Année Stendhal respecte le principe des précédentes : deux parties, l'une regroupant des articles, l'autre des notes et documents, une chronique et une recension de ce qui s'est publié en un an sur Stendhal. Les articles, au nombre de onze, sont d'une grande diversité. Les quatre premiers, réunis par Christopher W. Thompson, proviennent d'universitaires anglais et donnent une idée de la recherche stendhalienne outre-Manche. Moya Longstaffe, centrant son propos sur Lamiel, étudie " la fin de la chasse au bonheur " dans une étude intitulée " Le Coup de pistolet, le concert et l'audace féminine " ; C.W. Thompson donne une lecture de Vanina Vanini, nouvelle qui n'avait pas jusqu'alors particulièrement retenu la critique ; Richard Bolster a exhumé une recension de la Quarterly Review consacrée aux Mémoires d'un touriste ; Sheila M. Bell, partant d'une minuscule note du manuscrit du Brulard (" Lu de Brosses "), se livre à une approche originale de la pratique autobiographique chez Stendhal. Francesco Spandri, dans " Stendhal et le théâtre ou l'intégration du comique dans l'esthétique ", s'attache au domaine théâtral bien délaissé ; " Trames du sens : le contrepoint du Rouge " de Philippe Jousset est une réflexion rigoureuse et inventive sur le style de Stendhal. Le reste est de bonne qualité, mais plus convenu. Les études de Sarga Moussa (" Stendhal et la guerre ") et de Cécile Meynard (" La vie de province selon Stendhal ") sont un peu besogneuses ; l'article d'Arielle Meyer, " De l'Amour imaginaire : de la méprise au mépris ", est un travail élégant sur le secret dans les rapports amoureux, mais n'apporte rien de bien nouveau. " Barthes avait lu Stendhal " de Georges Kliebenstein est une étude informée et conçue, à la fois barthésienne et stendhalienne ; " Ernestine-Sarrasine. "Un amour de soi" " d' Alice Tibi rassemble toutes les tares d'une critique essayiste des années 1970 que l'on croyait morte : mauvaise information, propos creux et chic-et-choc, inconsistance intellectuelle bavarde. La seconde partie de la livraison est de qualité et apporte beaucoup d'informations. Entre autres, des lettres inédites présentées par Jacques Houbert et une étude, par Georges Jessula, de la première biographie de Stendhal par Andrew Paton. Les recensions sont précises et incisives, parfois méchantes. Une seule semble discutable, celle de Christof Weiand, laquelle, rendant compte d'un ouvrage d'universitaires allemands consacré à des romans du XIXe siècle, chante la gloire de Michael Nerlich et assure que " l'éloquent critique berlinois qui, jadis, a scandalisé les spécialistes [... ] aujourd'hui, semble tout simplement avoir raison ". S'agissant d'élucubrations caractérisées et de délire interprétatif, ce " tout simplement " est savoureux. HL 2001-V

Thivel

Caroline Thivel, Départs (Denoël, 1999, 203 p., 95 F). Bon ou mauvais, c'est un des derniers romans des années 19... Eh oui ! On écrivait ainsi en ces années : " Chaque minute du jour, chaque objet me renvoie à toi. Chaque endroit. Chaque lumière. Chaque odeur. Chaque recoin. Habit. Physionomie. Allure. Lunettes. Regard. Cheveux fous. Silhouette. Voix. Démarche. Bateau. Escrogriffe. Abeille. Vespa. Livre. Humour. Bleu. Du bleu partout. Fossette. Musique. Douceur. Gnou. Miracle. Soleil. Tout de toi mon amour ". Mais il sera beaucoup pardonné à l'auteur en raison du choix de ses épigraphes. HL 2000-I

Clovis Trouille

Clovis Prévost, Parcours à travers l'œuvre de Clovis Trouille 1889-1975 (Éditions Meliès, 1999, 288 p., 450 F). Trouille, Rops épileptoïde, était un géant. Son œuvre, délires et rythmes lents, le souvenir de ses rêves et la mémoire de nos cauchemars. L'album constitué par Clovis Prévost - un autre Clovis - présente sans concession l'univers de Trouille, avec ses panthères, ses vamps - ô Gina, ô Jane -, ses religieuses, ses vampires, son mandrill, ses profanations, ses lesbiennes, ses châteaux et ses inépuisables grains de beauté. Tous les peintres de son époque se sont, à un moment ou à un autre, fixé des interdits. Pas Trouille. Il ne serait pas raisonnable de laisser cette édition s'épuiser sans avoir engrangé au moins un exemplaire dans sa bibliothèque. Le vingtième siècle n'a-t-il vraiment eu aucun peintre littéraire ? Si, Trouille. Avant de fermer le volume, un dernier coup d'œil à ce Confessionnal de 1959 qui donnerait la vocation sacerdotale à n'importe quel mécréant. Clovis Trouille est mort le 24 septembre 1975, à 86 ans. Il a eu l'élégance d'emporter certains de ses secrets. HL 2000-III

 

t'Serstevens

Amandine Doré, L'Homme au t apostrophe (Durante, 2000, 167 p., 150 F). Une trentaine d'années de vie commune donnent à la dernière épouse de t'Serstevens quelques droits à évoquer l'attachement qu'elle éprouvait pour son mari. Elle le fait en des termes touchants. Parfois, au détour d'une page émue, un portrait fuse comme celui d'André Suarès qui " se rasait le haut du front auquel il voulait donner la forme d'une voûte ogivale ". Mais ces traits acérés sont rares et le ton reste le plus souvent élégiaque. On savait l'amitié qui liait " t'Ser " à Cendrars, à Abel Gance ou à Mac Orlan. On n'en saura guère plus à la lecture de ce témoignage. Il reste à écrire la biographie d'un écrivain professionnel qui compte une cinquantaine d'œuvres publiées à son actif et qui était, manifestement, un homme qui savait vivre. HL 2001-V

Tzara

Tristan Tzara, le Surréalisme et l'Internationale poétique, sous la direction de Jacques Girault et Bernard Lecherbonnier (L'Harmattan, 2000, 108 p., pas d'indication de prix). Les " Printemps poétiques de Villetaneuse " ont été consacrés en 1999 à Tristan Tzara (après Aragon et Apollinaire). Ce volume en recueille les actes, ensemble quelque peu disparate, comme il se doit. Henri Béhar, infatigable tzariste, rappelle en quelques pages ce qu'on sait de la vie du plus remuant des poètes roumains de sa génération, tandis que Norbert Bandier passe ses rapports avec les Surréalistes à la moulinette (certains diraient au broyeur) bourdieusienne. Gérard Durozoi évoque de manière un peu dédaigneuse Tzara et les arts visuels tandis qu'Alain Cuénot, dans un article plus substantiel, fait le point sur l'engagement politique de Tzara de 1944 à 1963. L'étrange et durable passion de ce dernier pour Villon et ses textes, où il a voulu voir le produit d'une pratique anagrammatique, est rappelée par Jacques Verger. Le reste du volume est occupé par divers articles qui font rapidement le tour de " quelques aspects de la littérature roumaine " à travers des auteurs de langue française dont la diversité est frappante : Tzara, Isidore Isou, Ghérasim Luca et Cioran n'ont pas énormément en commun, sinon ce choix du français, et de la France pour y devenir écrivains. Du coup, on aurait aimé voir quelque chose de plus approfondi sur Isou, qui n'est pas le moins intéressant du lot. Notons une originalité de ces actes : ils se concluent par une présentation du lauréat 1999 du Prix Tristan Tzara, Olivier Barbarant, dont on peut lire ainsi l'" Ode à la cathédrale de Laon " extraite de ses Odes dérisoires et quelques autres un peu moins. Le lauréat de 1992 avait été Michel Houellebecq.HL 2001-V

Paul Valéry

Karl Alfred Blüher et Jürgen Schmidt-Radefeldt éd., Valéry und die deutschsprachige Welt, Forschungen zur Paul Valéry / Recherches valéryennes, n° 11, 1999 (Forschungs und Dokumentationszentrum Paul Valéry, Romanisches Seminar der Universität Kiel, Leibnizstrasse 10, D-24098 Kiel). Ce bulletin d'outre-Rhin présente un Valéry doublement allemand, puisqu'il est consacré aux relations de l'auteur de Mon Faust et du monde germanique. Les articles sont dans la langue de Schiller mais la plupart comportent un résumé en français. Tout en rappelant l'attachement profond de Valéry aux figures de Goethe, Wagner et Nietzsche, les différents contributeurs ont privilégié des points de convergence peu étudiés. On a retenu deux études, l'une sur Celan et la " voix de personne ", l'autre sur Thomas Mann et Valéry (l'auteur compare chronologiquement leur position sur les relations franco-germaniques, avec un rappel de leurs rôles respectifs au sein du Comité permanent des arts et lettres instauré à Genève en 1931). Avec des travaux similaires sur Kant (intéressant mais plus ardu) et Doderer, l'ensemble illustre la diversité des préoccupations valéryennes. Le bulletin propose en outre une bibliographie thématique, la reproduction des croquis d'un voyage du poète à Munich en 1936, de deux lettres du père des Buddenbrook et de documents allemands de l'entre-deux-guerres, plus quelques études hors dossier. Avec cette revue annuelle de haute tenue, Valéry devrait bénéficier encore longtemps d'une réception de qualité en Allemagne, et ailleurs.HL 2000-IV

Bulletin des études valéryennes n° 85, juin 2000, Paul Valéry, André Lebey. Correspondance (Université Paul-Valéry de Montpellier). Étude de Micheline Hontebeyrie sur les relations et la correspondance échangée entre Valéry et son grand ami Lebey (1877-1938). L'auteur lance un appel à tout collectionneur qui possèderait des lettres de Valéry à Lebey et à toute personne capable de l'aider à en localiser. Une question posée dans une note peut être résolue : " Au stade actuel des recherches, il est impossible de savoir si cette croix, qui lui fut décernée par Anatole de Monzie, alors ministre de l'Éducation nationale, était due de quelque façon à l'intercession de Valéry " : une lettre - conservée dans une collection particulière - de Valéry à Louis Planté, secrétaire de Monzie, atteste effectivement que Valéry intervint personnellement pour la Légion d'honneur remise à Lebey. Valéry ne fut pas le seul écrivain à solliciter Planté dans ce sens. Paulhan le tannait régulièrement pour faire décorer tel ou tel homme de lettres.HL 2000-IV

Vailland

Cahiers Roger Vailland, n° 12, décembre 1999 (Médiathèque Élisabeth et Roger Vailland, 1 rue du Moulin de Brou, 01000 Bourg-en-Bresse). À " Roger Vailland ", Électre répond " 45 titres, dont 15 épuisés ". Épuisés, les titres de chez Gallimard... Épuisés surtout, les deux recueils précieux que sont les copieux volumes réunissant ses articles de journaliste parus à la défunte maison Messidor/Éditions sociales en 1984 (tome I : 1928-1945, tome II : 1945-1965). Il est donc effectivement temps de le revisiter. Saluons le travail de ces Cahiers et ce vent de rafraîchissement venu d'Outre-Manche, à l'occasion d'un colloque qui s'est tenu à l'Universté de Kent Canterbury en juillet 1999, et dont les actes sont hic et nunc publiés. Deux articles à déguster : " Roger Vailland face à la politique " de François Jaques et " Vailland, Sartre et l'universel singulier " de David Nottet, maintenant que bien des brumes idéologiques se sont dissipées. Las ! pas encore tout à fait : certaines contributions manquent de recul. Ainsi, si l'on veut comprendre quelque chose au " réalisme socialiste ", il faut remonter à l'Aragon de 1935 et confronter les itinéraires. Mais c'est peut-être encore tabou. HL 2000-IV

Jules Vallès

Corinne Saminadayar commente L'Enfant de Jules Vallès (Gallimard, Folio, 2000, 232 p., 47 francs). Dans une collection para-universitaire de bonne tenue, un commentaire précis et informé du premier volet de la trilogie de Vallès, assorti d'un dossier apportant quelques éclairages sur le contexte historique et littéraire. Le commentaire n'échappe pas aux figures imposées par ce type de collection, mais compense ces temps morts par des développements plus subtils sur l'esthétique vallésienne, qui passeront probablement au-dessus du public visé mais n'en sont pas moins intéressants. Malgré l'absence (regrettable) d'illustrations, Corinne Saminadayar se tire bien de cet exercice plutôt ingrat. Vallès aussi.HL 2001-V

Van Gogh

François-Bernard Michel, La Face humaine de Vincent Van Gogh (Grasset, 1999, 234 p., 125 F). Étude, qui vise à l'objectivité, sur l'état mental du peintre. L'auteur est médecin, mais nullement confraternel pour ses collègues qui ont " soigné " Vincent. Le docteur Gachet était sans doute un graveur estimable, mais, comme médecin, c'était plutôt un assassin. L'essai de François-Bernard Michel exprime une compréhension fraternelle de l'artiste Van Gogh, peu observée chez les médecins qui ont étudié le " cas " du peintre des Mangeurs de pomme de terre. Van Gogh : génie ou maladie mentale (air connu) ? Peu importe : à ce jour, Bernard Buffet est beaucoup plus mort que lui. HL 2000-II

Verlaine

Revue Verlaine, n° 6, 2000 (édité par par le Musée-Bibliothèque Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières, BP 490, 08109 Charleville-Mezières). Après avoir repris la machette à métrique, on découvre " Quelques broutilles posthumes " sur la mort de Verlaine (par Jean-Louis Debauve), " Quelques lettres et documents inédits sur l'inauguration du mouvement Verlaine " (par Éric Walbecq), un article pertinent de H.-C. Nicolas sur " Verlaine et Adoré Floupette " et un dossier de Steve Murphy sur " Le premier Verlaine : documents variantes et exégètes " : le rapprochement des deux César Borgia de Verlaine et des Chercheuses de poux de Rimbaud résonne comme deux verres de cristal par l'exégète heurtés.HL 2000-I

Verlaine à la loupe. Colloque de Cerisy 11-18 juillet 1996 (Honoré Champion, 2000, 500 p., 380 F). Sous ce titre un rien inquiétant, on découvre les actes d'un symposium de Cerisy dirigé par Jean-Michel Gouvard et Steve Murphy, et consacré à la redécouverte de Verlaine, relégué poète pour universitaires en mal de colloques comme le dit non sans malice, dans son texte d'ouverture, Salah Stétié. Le doux Verlaine, pauvre Lélian, ayant " raté l'absolu " (la formule est du même), s'est vu délaissé et ignoré au profit des audacieux, de ces noirs chevaliers que peuvent figurer Baudelaire, Mallarmé, Nerval, Rimbaud et Lautréamont. Pour briser le sort, une vingtaine d'études qui font la part belle à l'histoire littéraire au sens le plus large - histoire, genèse, intertextualité, réception -, mais aussi à la rhétorique et à la métrique, chaque méthode ayant ses moments de studieuse application et ses franches réussites. On placera parmi ces dernières le texte stimulant de Thierry Chaucheyras sur la " persuasion lyrique ", qui entreprend de réinterpréter la " musique " de Verlaine dans une perspective rhétorique, la lecture que fait Jean-Luc Steinmetz de la discontinuité chez Verlaine, celle de Jean-Michel Gouvard sur l'exploitation littéraire du sémantisme des noms propres, le plaidoyer de Hun-Chil Nicolas en faveur de Jadis et Naguère. Enfin, Steve Murphy dresse l'état des lieux de l'édition verlainienne, avec ses chantiers, ses Zones d'Édition Prioritaires (ZEP), ses recoins mystérieux. Le tout fait un volume costaud, stimulant et d'utilité publique, pour un prix à la page de 0,76 F seulement (la couverture en dur est offerte). HL 2000-III

Christian Galantaris, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé. Catalogue raisonné d'une collection, préface de Gabriel de Broglie (Édition des Cendres, 2000, 416 p., 450 F). Après les catalogues des ventes Jean Hugues (Verlaine-Rimbaud-Char) et Jacques Guérin (Rimbaud-Lautréamont) publiés en 1998, voici un catalogue raisonné dont les entrées sont abondamment illustrées et commentées avec précision, où les conseils de spécialistes (Me Michel Dubois, Adrienne Fontainas, Charles Gordon Millan et Michael Pakenham) ont sans doute été d'un secours précieux. Le catalogue de la collection Édouard-Henri Fischer établi par Christian Galantaris est l'un des plus somptueux volumes accordés dans les années récentes aux poètes de cette période et pour Verlaine en particulier, le relevé abondant - et en tout état de cause très scrupuleux des variantes - représentera une contribution importante à la précision des éditions futures (le volume est arrivé juste à temps pour alimenter la Correspondance de Verlaine dont on s'apprête à publier le premier tome). Pour Rimbaud, ce catalogue donne une reproduction de la page de garde d'Un cœur sous une soutane, nouvelle anticléricale et satiriquement grivoise de 1870, le feuillet de l'ancienne collection Ronald Davis ayant été vu par Jules Mouquet et Pierre Petitfils dans les années 1940, avant d'être disjoint des 23 autres pages du manuscrit et perdu de vue. Pour Mallarmé, on trouve, à côté d'envois autographes dans des éditions rarissimes, des missives inédites du poète, intégralement reproduites, des transcriptions de vers, des envois autographes et des portraits. C'est Verlaine qui bénéficie de l'apport le plus grand : les trois-quarts du catalogue lui sont consacrés et ces pages sont d'une grande valeur pour le chercheur, avec, dès la première entrée, un fac-similé du début d'Aspiration, l'un des premiers poèmes connus de Verlaine. La dédicace d'un exemplaire des Poëmes saturniens à Mathilde Mauté de Fleurville et celle d'un exemplaire des Fêtes galantes donnée à Banville, comme la lettre de Victor Hugo félicitant Verlaine après l'envoi du même recueil, sont non moins émouvantes. L'apport majeur est néanmoins un nombre considérable de reproductions de manuscrits, de lettres (une lettre à Poulet-Malassis de 1867 ou une lettre à Pierre Dauze de 1895), souvent illustrées, mais aussi des épreuves corrigées à la main par Verlaine (Bibliophobes I et II), un poème intégralement biffé, d'autres parfaitement reproduits, comme des brouillons de " Bon, encore une trahison ! […] " (Poèmes divers, sous le titre À Célimène) et de " Voici des cheveux gris […] " (Dédicaces, 2e édition, sous le titre À l'Aimée) ou des transcriptions relevant d'un stade plus avancé de la genèse voire de simples recopiages - Caprice (Parallèlement), Confiance (Odes en son honneur), À ma Bien Aimée (Invectives). Parmi les envois autographes, on notera un exemplaire des Mémoires d'un veuf " à mon camarade Berson, bien cordialement " : le catalogue indique qu'il pourrait s'agir d'Henri Berson, qui a publié des Poèmes capricieux chez Lemerre en 1891. Le détail est intéressant pour ceux qui voulaient savoir qui était cet homme nommé dans une lettre de Verlaine du 13 décembre 1886 et mentionné dans une liste de noms qui contient aussi une série de titres de poèmes de Rimbaud. Parmi les documents allographes, on notera une transcription de Hombres de la main de Vanier qui s'ajoute à celle que l'on connaissait (Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet) - manuscrit qui a pu servir à la confection de la première édition en 1903. Le catalogue contient encore la reproduction, parfois en couleurs, de nombreux portraits, de Verlaine surtout, et de couvertures de volumes, et parfois de pages manuscrites comme le début de " L'Abbé Anne " de Verlaine, dont la reproduction permet de distinguer les encres différentes employées, ou d'un quatrain de Verlaine inscrit au crayon bleu. Mais la collection contient également des collections intégrales de revues rares, comme Le Décadent. En un mot, ce catalogue représente un travail d'édition exemplaire et un moment important dans l'histoire de la critique verlainienne.HL 2001-V

Verne

Gilles de Robien. Jules Verne. Le rêveur incompris (Michel Lafon, 2000, 305 p., 125 F). L'auteur, homme politique assez connu (il est député de la Somme et maire d'Amiens), fit naguère parler de lui pour avoir découpé au ciseau la carte de son parti face à une caméra de télévision. Sa biographie de Verne ne révolutionne pas le genre, mais elle se lit sans déplaisir. Il est probable, et même plus que cela, que des Verniens pointilleux y trouveront à redire. On a le sentiment que cette possibilité n'a pas empêché l'auteur de trouver le sommeil. Au moins ne cherche-t-il pas à en mettre plein la vue avec une érudition de compilation, comme son prédécesseur Herbert R. Lottman, car il n'a pas surchargé son livre de références et de notes de bas de page. S'il avait été maire d'Honfleur, Gilles de Robien aurait sans doute fait paraître une biographie d'Alphonse Allais. Son Jules Verne est peut-être le premier jalon d'une série appelée à la prospérité : la biographie de maire. HL 2000-II

Correspondance inédite de Jules Verne et de Pierre-Jules Hetzel (1863-1886), tome I (Éditions Slatkine, 1999, 287 p., 260 F). L'édition de cette correspondance a été établie par Olivier Dumas, président de la Société Jules Verne, avec l'aide de Piero Gondolo della Riva et de Volker Dehs. Ce premier tome contient 231 lettres échangées par le romancier et son éditeur entre le 26 juin 1863 et le 20 novembre 1874. Cette correspondance n'avait pas disparu après la vente de la maison Hetzel à Hachette : Mme Bonnier de la Chapelle, descendante de l'éditeur, remit un jour les lettres de Verne à la Bibliothèque nationale. De son côté, Verne n'avait pas conservé les lettres d'Hetzel, qu'il avait peut-être détruites, avec beaucoup d'autres, vers la fin de sa vie, mais Hetzel avait l'habitude de garder un double de ses propres missives : c'est cette copie qui a été utilisée par les éditeurs du présent volume. Rien de plus révélateur que cette correspondance pour comprendre le type de relations que Verne avait établies avec Hetzel, qui ne fut pas pour lui un simple éditeur, mais un conseiller, et parfois un censeur. Citons ce passage significatif d'une lettre de Verne travaillant à Vingt mille lieues sous les mers, adressée à Hetzel en avril 1869 :

Avant tout, de même que je ferai disparaître l'horreur que Nemo inspire à la fin à Arronax, de même j'enlèverai cette attitude de haine que prend Nemo en voyant couler le navire. Je ne le ferai même pas assister à ce coulage. Ce que vous dites d'acculer le Nautilus dans un fond d'où il ne puisse s'échapper qu'en coulant le navire qui lui barre le passage, est bon. Mais il y aura deux difficultés à tourner : 1° Si le Nautilus s'est laissé acculer dans un fond, ce n'est donc plus le navire incomparable, supérieur à tous, plus rapide et plus fort que tous. 2° S'il est acculé, et ne peut sortir en passant dessous, c'est qu'il n'y a pas de profondeur d'eau. Et sans profondeur d'eau, que devient la scène du coulage ? Elle est impossible. Néanmoins, je vais réfléchir à cela. Maintenant, mon cher Hetzel, en continuant de lire, ne perdez pas de vue que la provocation vient du navire étranger, que celui-ci cherche à détruire le Nautilus, et qu'il appartient à une nation détestée de Nemo, qui venge la mort des siens, de ses amis !

L'annotation de cette correspondance est parfaite : juste les précisions qu'il fallait. Une suggestion pour le tome suivant (deux volumes sont encore à paraître) : quelques fac-similés de lettres des deux correspondants, pour le plaisir de l'œil. Si des lecteurs d'Histoires littéraires possèdent des lettres inédites de Verne à Hetzel, ou d'Hetzel à Verne, ils peuvent les communiquer, ou faire part de leur existence, à la Société Jules Verne, 4, rue Jean Goujon, 75008 Paris. Il ne leur sera sans doute pas fait mauvais accueil. Signalons par ailleurs la publication, aux éditions du Félin, de Jules Verne l'enchanteur de Jean-Paul Dekiss (1999, 430 p., 149 F). L'auteur, qui est le président du Centre de documentation Jules Verne et de la maison Jules Verne d'Amiens, a mis à profit les archives accumulées par des chercheurs pour écrire cette biographie qui fait une large place aux livres du romancier. Son essai se lit agréablement. Ceux qui ne connaissent pas l'univers vernien le découvriront avec agrément. Ceux auquel il est familier apprendront certainement beaucoup à la lecture de ses vingt-et-un chapitres. L'iconographie ne manque pas d'originalité : on ne contemple pas tous les jours l'affiche d'une tournée italienne du Tour du monde en quatre-vingt jours en 1906, une page de Michel Strogoff en bande dessinée de 1961, un cartonnage allemand pour Nord contre Sud de 1904, l'affiche suédoise du film tiré de L'Ile mystérieurse, le cartonnage tchèque du Château des Carpathes, etc. HL 2000-III

Bulletin de la Société Jules Verne n° 132, 4ème trimestre 1999 (29, chemin de Saint-Prix, 95250 Beauchamp). Le capitaine Nemo contre Tintin ? Selon les Actualités de Jules Verne de ce bulletin, Hergé aurait utilisé des illustrations des Voyages extraordinaires dans certains de ses albums. L'article du vernien Robert Pourvoyeur rapportant ce fait ayant été vaguement caviardé, sans l'accord de son auteur, dans le numéro 29 de la Revue des Amis d'Hergé, voici le retour de bâton de Robur le Conquérant : Tintin, selon Hergé, serait né en 1929 " en cinq minutes ". Un amateur suisse a retrouvé un album de Benjamin Rabier, le célèbre illustrateur, intitulé Tintin-Lupin (1898), dont le héros, le jeune Tintin, porteur, lui aussi d'une houppette et de pantalons de golf, accompagné d'un petit chien, pourrait bien être à l'origine de cette inspiration (Le Matin, quotidien romand, du dimanche 21 février 1999, p. 47). Dans la même livraison : Jules Verne dans le livre de Dominique Lejeune, Les Sociétés de géographie en France au XIXe siècle, paru en 1993 : " De la re-création vernienne au système rousselien " par Samuel Sadaune ; étude sur le Paris au XXe siècle de Verne par Michaël Lacroix ; " Jules Verne et Casanova " ; " Les Souvenirs de Félix Duquesnel ". Un message personnel aux rédacteurs de ce Bulletin de la Société Jules Verne : l'un d'eux aurait-il une copie du film de Karel Zelman, Une Invention diabolique (1958), adapté de Face au drapeau, assurément un des meilleurs tirés de l'œuvre de Verne ? S'il la glisse dans une enveloppe libellée à l'adresse d'Histoires littéraires, la revue transmettra. HL 2000-III

Jules Verne, Contes et nouvelles (Éditions Ouest-France, 2000, 392 p., 99 F). Réédition d'un choix de courts récits de Jules Verne : Maître Zacharius, Une Fantaisie du docteur Ox, Hier et Demain, La Journée d'un journaliste américain en 2890, etc. Chaque nouvelle est précédée d'une notice de Samuel Sadaune, doctorant à l'Université de Rennes. La postface est d'Olivier Dumas, président de la société Jules Verne. Sur les tripatouillages des textes par Michel Verne, fils de Jules, d'utiles précisions sont données. Ô les cadavres de Servadac ! La réunion de ces textes disparates et très différents les uns des autres et le retour au texte original du romancier font de ce volume un véritable ouvrage inédit de Jules Verne.HL 2000-IV

Bulletin de la Société Jules Verne n° 35, 3e trimestre 2000, L'Affaire Pont-Jest (29 chemin de Saint-Prix, 95250 Beauchamp). Cette livraison est presque exclusivement consacrée à l'affaire Pont-Jest. Ce littérateur bien oublié, ancien officier de marine reconverti dans le journalisme et le roman, grand-père maternel de Sacha Guitry, s'appelait René Delmas de Pont-Jest. Il accusa Verne de plagiat avec son Voyage au centre de la terre. Une teigne, ce Pont-Jest. Au lendemain de la Semaine sanglante, il avait publié dans Le Figaro une série d'articles haineux sur les Communards réfugiés en Angleterre, ce qui lui avait valu d'être sérieusement menacé par l'un d'eux (Lissagaray) devant son domicile londonien d'Arundel Street. Le présent bulletin fait le point sur l'affaire Verne/Pont-Jest et publie la correspondance échangée à ce propos entre Hetzel, Pont-Jest et Verne. Il y eut procès et jugement : Pont-Jest fut débouté.HL 2001-V

Jules Verne écrivain (Bibliothèque municipale de Nantes, 2000, 192 p., 250 F). Album iconographique impressionnant de splendeur paru à l'occasion de l'exposition " Jules Verne écrivain " qui fut présentée au musée de Nantes au cours du dernier trimestre de 2000. Il contient sept études de bons connaisseurs de l'univers vernien, comme Daniel Compère ou Piero Gondolo della Riva, et surtout la reproduction de la plupart des cartonnages des Voyages extraordinaires. Hetzel for ever ! Signalons aussi l'édition récente de L'Île mystérieuse dessinée par Jules Verne, texte de présentation de Christian Robin. Un petit bijou (MeMo, Nantes, 2000, 4 p. et une carte, 110 F).HL 2001-V

Vian.

Œuvres de Boris Vian, tomes troisième et cinquième (Fayard, 1999, 490 et 701 p., 170 et 200 F). Le tome troisième est présenté et annoté par Gilbert Pestureau. L'Automne à Pékin et Et on tuera sous les affreux constituent l'essentiel de ce tome. Le premier titre écrase naturellement le second. L'Automne à Pékin, que l'on peut relire le printemps à Bethesda ou l'été à Cordoba, a gardé, vérification faite, son souffle subversif et rieur. Peut-on avoir lu les aventures d'Amadis Dudu et de Rochelle en Exopotamie, et trouver supportables les afféteries de Paludes et la prose blafarde des Hommes de bonne volonté ? Difficile. Face à cette œuvre incisive et éclatée, il n'est même pas demandé au lecteur d'apporter au décryptage des pages lumineuses et pleines de sortilèges de L'Automne à Pékin une logique rigoureuse et une tension d'esprit qui serait égale au moins à sa défiance. Le tome cinquième (notes et commentaires de Gilbert Pestureau et de Marc Lapprand) présente des poésies et des nouvelles de Vian. Toujours valable, le distique somptueux : " Qu'il soit minuit, qu'il soit midi / Vous me faites chier, docteur Schweitzer ". Depuis la crise cardiaque du 23 juin 1959, les Schweitzer continuent à pulluler. Vian aurait eu 80 ans aujourd'hui. Encore neuf tomes à paraître. Pour le plaisir, cette citation de la Cantate des boîtes : HL 2000-II

 

Oui oui décidément la boîte Est bien le plus indispensable Des progrès faits depuis le temps Que l'on nomme préhistorique Faute d'un terme plus subtil Pour désigner la vague époque Où le dinosaure dînait Dans les marais de l'Orénoque Où le brontosaure brutal Broutait des brouets brépugnants Où le ptérodactyle enfin Ancêtre extrêmement voisin Du sténodactyle ordinaire Ouvrait, pareil à Lucifer Des ailes de vieux cuir de veau Dans un crépuscule indigo En faisant claquer ses mâchoires Pour effrayer nos grands-parents.

 

 

 

 

 

 

Œuvres de Boris Vian, tomes 4 et 7 (Fayard, 2000, 515 p. et 180 F ; 436 p. et 175 F). L'édition des œuvres complètes de Vian se poursuit. Le quatrième tome contient les deux romans majeurs de l'écrivain, L'Herbe rouge et L'Arrache-cœur, ainsi qu'un Vernon Sullivan (Elles se rendent pas compte) et une Chronique de Pierremont, roman resté à l'état de projet, que présente une notice de Gilbert Pestureau. S'il avait vécu, Vian serait-il revenu au roman, malgré les échecs rencontrés par les livres qu'il n'avait pas signés du nom de son alter negro Sullivan ? On l'a dit, et cette idée rend mélancolique. Le septième tome de la présente édition regroupe tous les écrits sur le jazz. Sept tomes sont encore à paraître : théâtre, opéra, chansons, musique, cinéma, chroniques, critiques et traités. Peut-on espérer un jour un volume de correspondance ? Car Vian n'était pas un épistolier ordinaire, loin de là. HL 2000-III

Villiers de l'Isle-Adam

Gwenhaël Ponnau, L'Ève future ou l'œuvre en question (PUF, " écriture ", 2000, 168 p., 128 F). Voilà un ouvrage qui ne fera pas beaucoup pour rétablir la confiance dans la politique et les produits des PUF, à juste titre durement critiqués l'an dernier. Il s'agit ici d'opportunisme universitaire flagrant, L'Ève future étant " au programme " cette année. G. Ponnau a mis bout à bout, un peu laborieusement, quatre chapitres qui ont été, ou auraient pu être des articles disparates ou des notes de cours. Le recours à des variations sans éclat sur l'ouvrage " superbe ", " magnifique ", " profondément original " de Villiers, etc., n'a rien pour rassurer : le style de l'ensemble est du même niveau de rhétorique morne, heureusement rompu par des citations. Sur " l'œuvre dans ses différents états " (titre du premier chapitre), on s'attendait à une étude génétique approfondie : il n'en est rien, puisque toutes les références sont à l'édition des Œuvres complètes de la Pléiade. Le lecteur n'a droit qu'à un cours d'introduction rédigé consciencieusement dans le style classique des polycopiés (avantage pour les agrégatifs paresseux : il raconte l'histoire). Le second chapitre, sur les " paradoxes expressifs ", est plus intéressant, en particulier quand il traite de la typographie bien spéciale employée par Villiers. Mais, sur les épigraphes, on avait déjà pu lire un article de l'auteur sur le même sujet, largement repris ici. En troisième position, le chapitre intitulé " Le nouveau livre de la "Genèse" ? " examine à toute vitesse les rapports de L'Ève future avec une série de mythes, de Prométhée à Pygmalion, autour de la question des origines. Tout compte fait, on préférera le dernier chapitre, plus original, sur " Les voix et le silence ou l'œuvre en question ", où figurent quelques fines observations, ainsi sur le " tressaillement " d'Edison. Mais tout cela devait-il vraiment aboutir à un livre ?HL 2000-III

Louise de Vilmorin

Louise de Vilmorin, Promenades et autres rencontres et Articles de mode (Gallimard, Le Promeneur, 2000, 166 et 108 pp., 125 et 129 F). Le Promeneur, après Lolette et Les Mémoires de Coco, ressuscite les écrits sur la mode et sur l'époque contemporaine de Louise de Vilmorin, parus pour la plupart dans des magazines féminins entre 1945 et 1958 pour les Articles, et 1955 et 1960 pour les Promenades. Tous les manuscrits se trouvent à la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet. La chroniqueuse, si elle exprime des préoccupations futiles de son temps, comme la tenue des vacanciers (sa colère rejoint celle de Colette) ou la disparition des autobus parisiens à plate-forme, a toujours cependant le souci du recul à prendre, qu'il soit dans le regret d'un monde révolu ou dans le choix d'une optique philosophique influencée par Baudelaire, surtout dans ses Articles de mode. L'expression est à prendre au propre comme au figuré : elle commente l'usage contemporain de la dentelle ou de la voilette (" le voile d'aujourd'hui illustre bien l'état d'esprit des femmes de notre époque : il est encore romantique, il n'est plus romanesque ") et applique les aphorismes baudelairiens, cités de nombreuses fois in extenso. Elle va jusqu'à consacrer des articles à ses sujets de prédilection, la chevelure ou la parure. Les Promenades réunissent, dans une première partie, les voyages de Louise de Vilmorin, et, dans une seconde, ses rencontres avec Cocteau, Clair, Saint-Exupéry… Dominent alors les souvenirs familiaux ou sentimentaux, servis par le style alerte des Articles, où l'auteur cultive l'art de la pointe. Louise de Vilmorin s'applique à rendre présents, en écrivant au présent - dont elle fait l'éloge -, ces personnes et ces lieux qui réussirent à créer ce qu'elle nomme un " événement ". Elle livre parfois sans pudeur ce qui est resté imprimé dans sa mémoire. Son premier souvenir de lectrice, qu'elle doit à Maeterlinck, s'apparente à une expérience de vie : " Je n'avais pas lu, j'avais vécu. " HL 2000-IV

Vigny

Bulletin de l'Association des amis d'Alfred de Vigny n° 28, 1999 (6, avenue Constant-Coquelin, 75007 Paris). " Alfred de Vigny 1797-1997 deux cents ans d'histoire(s) ", article de Loïc Chotard (dans le même numéro, Thierry Bodin rend hommage à cet auteur, disparu en février 1999) ; " Alfred de Vigny et Anne Louis Girodet-Trioson : un dialogue entre poésie et peinture " par Sidonie Lemeux-Fraitot ; " Alfred de Vigny et Ernest Psichari : soldats et écrivains " par Anne-Marie Meunier ; " Alfred de Vigny en Norvège " par Lilian Blix Vesterkjaer ; revue d'autographes de Vigny (manuscrits, lettres et envois) pour l'année 1998. On peut tourner rapidement les pages de l'article passe-partout " Modernité de Vigny ", signé André Jarry. HL 2000-II

Bulletin de l'Association des Amis d'Alfred de Vigny, n° 29, 2000 (6 avenue Constant-Coquelin, 75007 Paris). Ce numéro témoigne de la vitalité des études consacrées à Vigny. On note en particulier trois articles contenant des documents inédits. Deux concernent la création du More de Venise à la Comédie-française : Barry Daniels expose des découvertes sur les décors de Cicéri créés pour l'occasion ; Jacqueline Razgonnikoff étudie l'échange de lettres entre le baron Taylor et son directeur de la scène pendant les répétitions. On comprend mieux ce qui se joua alors, moins de six mois avant Hernani. Janet McLeman-Carnie analyse la rencontre parisienne de l'auteur de Cinq-Mars avec Walter Scott, en 1826. Parmi les autres contributions, une étude de Sophie Marchal sur Vigny et Mme Ancelot, et une synthèse de F.Y. Bril sur Vigny et les musiciens, qui ne résout malheureusement pas l'irritante énigme de la contribution du poète au Benvenuto Cellini de Berlioz. On s'étonne que la couverture mentionne les " Amis de Alfred de Vigny " : par commodité typographique ?HL 2001-V

Wagner

Les Cahiers wagnériens, Hiver 1999-2000, n° 14 (Associations wagnériennes de langue française, 17 rue Mozart, 57000 Metz). Mallarmé est à l'honneur dans ce numéro dont la couverture est illustrée par la gravure de Félix Vallotton parue dans La Revue Blanche du 15 janvier 1897. La reproduction de l'étude de Mallarmé, " Rêverie d'un poète français ", publiée pour la première fois dans La Revue wagnérienne d'août 1885, précède un article de Jean-Pierre Raybois, " Le Wagnérisme de Mallarmé ", qui retrace l'histoire de la passion du poète pour l'œuvre du musicien. Une étude, aussi, de Jean-Pierre Brelet sur " La Musique de Richard Wagner au cinéma " à propos du Nosferatu de Werner Herzog. Enfin, cette information donnée par la rubrique en bref : le piano de Richard Wagner retourne à Bayreuth. Mallarmé n'a-t-il pas écrit, précisément dans son étude sur Wagner : " Tout se retrempe au ruisseau primitif : pas jusqu'à la source ". HL 2000-II

Wilde

Merlin Holland, L'Album Oscar Wilde (Éditions du Rocher, 2000, 192 p., 178 F) ; Oscar Wilde, Cher Oscar (Éditions du Rocher, 2000, 315 p., 135 F). Deux livres parus pour le centième anniversaire de la mort de Wilde à Paris, dans son hôtel de la rue des Beaux-Arts. Le premier est un volume iconographique conçu et présenté par Merlin Holland. Photographies posées et caricatures illustrent la vie de Wilde dans un ordre chronologique. Images étonnantes, qui montrent Oscar dans des poses alanguies ou méditatives. Merlin Holland est le petit-fils de Wilde. Il aurait pu s'appeler Wilde comme son grand-père, mais le désaveu social fut tel après le scandale que l'on sait que la femme et les enfants de Wilde changèrent de nom en optant pour le pseudonyme de Holland. À cause de cela, le livre n'a pas pu être intitulé Wilde par Wilde. Chez le même éditeur paraît en même temps un Cher Oscar, recueil, traduit de l'anglais, des saillies et réflexions de Wilde, qui sont tout ce que l'on veut sauf de simples " bons mots ". C'est de la subversion la plus corrosive, une lucidité cynique sur la littérature, le génie, la gloire, les contemporains, la religion, les femmes, l'existence (" L'expérience est le nom que chacun donne à ses erreurs ")… et le tabac ! En appendice, des extraits des dépositions des procès de Wilde (brillantes joutes verbales). À noter la réédition récente de la biographie de Wilde par Philippe Julian (Bartillat, 2000, 430 p., 139 F).HL 2001-V

Yourcenar

Cahiers Marguerite Yourcenar, n° 8, 1999 (édités par l'association Marguerite Yourcenar, 8, rue d'Arsonval, 75015 Paris). Témoignages de Geneviève Dormann, qui narre comment elle ne fit jamais la connaissance de Marguerite Yourcenar, et de Ghislain de Diesbach, qui ne rencontra l'écrivain qu'une seule fois. Les non-rencontres sont toujours plus intéressantes que les autres. Texte-préface d'André Parinaud. Parmi les membres d'honneur de l'association : Jean d'Ormesson, Léopold Senghor et Brigitte Bardot (dans une précédente livraison du bulletin, cette dernière confiait sur la grande Marguerite : " Elle m'aide à vivre "). Intéressante et utile description du fonds Yourcenar de la Houghton Library de l'Université de Harvard, par Dominique Gaboret-Guiselin.HL 2000-I

Société internationale d'études yourcenariennes, bulletin n° 20, décembre 1999 (7 rue Couchot, 72200 La Flèche). Les articles de ce bulletin constituent une agréable macédoine qui, par sa variété, rend la lecture rythmée, ponctuée par les changements de perspective et de sujets. Le bulletin fournit un document rare, la correspondance de Yourcenar avec Jean Eeckhout, un outil utile aux chercheurs, le choix bibliographique 1999 réalisé par F. Bonali-Fiquet, et divers comptes rendus de lecture. Plusieurs articles sont consacrés aux Atrides ou à certains aspects de la Grèce antique chez Yourcenar, d'autres à L'Œuvre au noir. L'article de M. Delcroix, " Déconstruction de l'Œuvre au noir ", d'une érudition indéniable, élabore une réflexion riche et précise, et un article de C. Golieth qui, sous couvert d'un rapprochement entre Yourcenar et Borgès, analyse de manière stimulante les procédés et enjeux de la réécriture, en considérant " qu'une explication psychologique (rendue possible par la correspondance de l'auteur) réduirait considérablement l'esthétique de l'écriture ".HL 2000-IV

Marguerite Yourcenar. Ecriture, réécriture, traduction : actes du colloque international de Tours 20-22 novembre 1997, textes réunis par Rémy Poignault et Jean-Pierre Castellani (SIEY, 2000, 400 p., 240 F). De même qu'on choisit les interventions auxquelles on va assister lors d'un colloque, il faut, dans cette publication, errer et feuilleter pour trouver les rares articles qui ont le mérite de poser une vraie problématique, et surtout ne pas se laisser se décourager par une lecture qui commence si mal, dans la partie " Écriture ", avec l'article inaugural écrit par E. Dezon-Jones, qui est loin d'être ce que la critique a écrit de meilleur. Elle y tergiverse pour donner une appellation générique à Sources II avant de choisir celle de " texte d'accompagnement ", après nous avoir affirmé (ô révélation !) qu'" une chose est sûre. Pour Yourcenar, la lecture est aux sources de l'imaginaire et la note de lecture est un moyen de retrouver ces sources ". Une fois écartées les contributions à tonalité féministe, on pourra tout de même trouver de bonnes et sérieuses analyses stylistiques ou thématiques. La deuxième partie intitulée " Réécriture " propose des études génétiques de l'œuvre et s'attache particulièrement à la transformation de D'après Dürer en L'Œuvre au Noir. Ce qui alourdit considérablement la lecture de la troisième partie (" Traduction "), c'est que, malheureusement, chacun a cru bon de revenir sur les problématiques rebattues concernant l'activité traductrice (fidélité et réception du texte), avant de porter des accusations d'ordre linguistique ou interprétatif, textes bilingues à l'appui, pour finalement conclure à la réécriture. Deux parties en une, donc. Bref, le lecteur attentif et averti de l'œuvre de Marguerite sera saisi par l'inégalité des articles de ce recueil, mais pourra, entre jargon universitaire et analyses psychologisantes fondées sur des rapprochements biographiques, trouver quelques contributions qui lancent la polémique et incitent à la réflexion. HL 2000-IV

Zola

Denise Le Blond-Zola, Émile Zola raconté par sa fille (Grasset, 2000, 282 p., 115 F). Convenons que le titre est ridicule et donne envie de fuir. Mais il n'y a que le titre qui soit ridicule, car le livre ne l'est pas du tout et pourrait faire rougir nombre de biographes contemporains. Cette biographie a paru pour la première fois en 1931 et a maintes fois été rééditée. Comme l'indique son nom, Denise Le Blond-Zola, était la fille - illégitime - de l'inventeur des Rougon-Macquart. Dès les premières pages, on est toutefois frappé par la discrétion de la narratrice : le moins que l'on puisse dire, c'est que Denise n'abuse pas de sa position privilégiée auprès du maître du Naturalisme : la première occurrence du " je " n'apparaît qu'au septième chapitre du livre, qui en comporte dix-huit. En fait - et c'est ce qui explique fondamentalement le succès du livre et sa valeur " scientifique " encore aujourd'hui -, Denise Le Blond-Zola écrit avant tout en chercheuse, soucieuse d'établir la vérité (cette fameuse Vérité pour laquelle son père s'est battu toute sa vie) sur l'homme public et privé dont, enfant, elle a partagé l'intimité. Au total, les témoignages personnels sont minoritaires, et, si l'on veut bien passer sur le lyrisme naïf de quelques phrases (" S'il parvint à la gloire, un dur et long calvaire ne lui fut pas épargné, etc. "), ce récit biographique est remarquable par l'équilibre toujours maîtrisé entre les citations et les analyses, par l'attention accordée à toutes les phases de la vie de Zola (l'exil en Angleterre est aussi bien traité que le reste). Si le but d'une biographie est de nous faire toucher l'homme, celle-ci remplit sa mission. Du reste, Denise Le Blond-Zola fait mieux que toucher Zola, elle le rend touchant : qui resterait insensible à un homme qui relit La Chartreuse de Parme à soixante ans, après avoir achevé son monument des Rougon-Macquart, et qui trouve cela " bien extraordinaire " ? " Vous êtes un joli romantique, lui aurait dit un jour Flaubert, c'est même à cause de cela que je vous admire et que je vous aime ". Ce n'est pas le moindre des paradoxes de cet ouvrage que de rendre le côté romantique, c'est-à-dire sensible et humain, de Zola, loin de l'image brutale et orgueilleuse que l'on a du rédacteur de " J'accuse… ". Lacune regrettable, nulle préface ne prépare le lecteur à cette réédition du Zola de Denise Le Blond-Zola. Un préfacier n'aurait pas eu la tache difficile, par exemple, en relevant le parallèle des vies de Hugo et de Zola : Zola, comme Hugo, a eu ses Misérables (Germinal), son école en -isme (le Naturalisme), son exil (le séjour en Angleterre), sa Juliette (Jeanne Rozerot, mère de Denise) et, avec ce livre de Denise Le Blond-Zola dont nous avons souligné le titre maladroit, son Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. HL 2000-III

Les Cahiers naturalistes, fascicule hors série, 1998 ; n° 73, 1999 (Société littéraire des Amis d'Émile Zola, BP 12, 77580 Villiers-sur-Morin). Bienheureux Zoliens qui disposent d'un pareil organe, à la fois éclectique et savant, dévoué et ouvert, et bien représentatif d'un vaste milieu de recherche où se côtoient paisiblement - semble-t-il - les amateurs et les professionnels, les théoriciens et les archivistes, les Français et les autres ! La livraison de 1999 regroupe des correspondances inédites, un dossier d'articles sur les " Figures du féminin ", des varia, des comptes rendus et les différentes chroniques habituelles. Alain Pagès dit sobrement des choses importantes dans " Le Discours de la correspondance " qui ouvre le volume, par exemple que " la meilleure façon d'écrire l'histoire littéraire du mouvement naturaliste dans la seconde moitié du XIXe siècle consiste sans doute à annoter une correspondance aussi riche que l'est celle d'Émile Zola ". Intérêt esthétique et intérêt historique y marchent de conserve, en permettant d'étudier simultanément la genèse de l'œuvre, sans cesse discutée, mais aussi sa réception, car " elle recueille l'actualité immédiate, la commente, promène un miroir sur l'agitation contemporaine ". En bref : " la série ordonnée des faits quotidiens conduit à la maîtrise d'un univers social ". Les correspondances inédites réunies dans ce volume contribuent à asseoir cette perspective : lettres à Édouard Montagne autour de la Société des Gens de Lettres, à Isaac Pavlovsky, à Bourget, etc. Les lettres d'Alexandrine E.-Zola à Marcel Battiliat ne sont pas inintéressantes, mais bien des lecteurs préféreront celles de Céard à Gabriel Thyébault, parce qu'ils y trouveront un reportage assez poignant sur les derniers jours et sur l'agonie de Huysmans. De leur côté, les articles regroupés sous le titre de " Figures du féminin " offrent un peu de tout, entre autres des élucubrations sur la relation (ou sur l'absence de) entre Chateaubriand et Zola à partir du rapport René / Renée (" c'est a priori un dialogue de sourds que je veux faire surgir " affirme l'auteur : on ne saurait mieux dire) ; un essai post-derridien sur Le Docteur Pascal, etc. Un article s'efforce de prouver que le modèle de Manet, Victorine Meurent, figure parmi les sources de Nana - ce qui sera plus utile aux amateurs de Manet qu'à ceux de Zola. Une note fait sursauter, qui situe Nina de Callias au rang des " cocottes peintes ou dessinées par Manet " : on ne peut que conseiller à l'auteur d'aller voir d'urgence l'exposition du Musée d'Orsay sur la dame aux éventails. Autre article curieux, consacré cette fois, non à Zola, mais à la " mystérieuse dame en gris de Guy de Maupassant " : l'auteur s'y ingénie à évoquer la mère des trois enfants de Maupassant, qu'il identifie à une nommée Joséphine Litzelmann, mais il n'est pas certain que tous les lecteurs seront convaincus par l'argumentation probabiliste de N. Benhamou. À noter aussi l'article d'I. Delamotte sur " La place de Charcot dans la documentation médicale d'E. Zola " et celui de Y. Mortazavi sur Zola dans La Chronique médicale de Cabanès. On retiendra également l'inventaire étonnant des parodies du Naturalisme dressé par Catherine Dousteyssier, de la prose aux chansons, en passant par les " vaudevilles, guignolades, bouffonneries et autres rigolades ". Le fascicule hors série sur le centenaire de J'accuse sacrifie à un rituel en rassemblant divers discours officiels, avec reproductions de photos. H. Mitterand a évidemment raison, dans sa présentation, de souligner le sens de cet engagement des plus hauts personnages de l'État au moment où la France " refait le procès du gouvernement et de la haute administration de Vichy ". Il reste qu'on trouvera quelques occasions de divertissement - en attendant que de futurs historiens en fassent des thèses - à la lecture des allocutions officielles de Chirac, Trautmann, Jospin, Fabius, etc., et l'on aimerait savoir qui a tenu la plume des uns et des autres dans ces solennelles circonstances. Précisons que les Cahiers naturalistes viennent de s'installer sur le web où ils présentent les tables des matières des numéros passés, une rubrique complète sur l'actualité zolienne, un " catalogue raisonné " des œuvres, des " conseils bibliographiques " pour les débutants, assortis de comptes rendus d'ouvrages récents, d'une biographie succincte, ainsi que des renvois à différents sites d'études zoliennes.HL 2000-III

Émile Zola, Germinal, chronologie, présentation, notes, dossier, bibliographie, lexique par Adeline Wrona (GF Flammarion, 2000, 600 p., 39 F). La présentation cerne le débat : impossible de nier que " les terreurs bourgeoises " évoquées dans le roman " sont aussi celles de Zola ", que " la pitié revendiquée a […] son revers - l'effroi ". Germinal n'est pas pour autant un " roman anti-peuple " comme l'a écrit Paule Lejeune. Les lectures " socialistes " ont très vite souligné que le roman dévoilait une réalité ignorée du public et que le Naturalisme contenait en son principe même une manière de plaidoyer. Le dossier qui clôt cette nouvelle édition est documenté. Il contient, entre autres, un extrait du Grisou de Maurice Talmeyr, paru en 1880. Un seul regret : le texte de l'œuvre est imprimé presque sans marge, ce qui sature vraiment les pages.HL 2000-IV

Les Cahiers naturalistes n° 74, 2000, " L'écriture naturaliste " (BP 12, 77580 Villiers-sur-Morin). Une livraison dense mais contrastée des Cahiers naturalistes, centrée sur l'esthétique naturaliste. Ce n'est pas dans cette série de textes issus d'un colloque ontarien de 1998 que l'on rencontrera les réflexions les plus riches, en dépit de sujets prometteurs (les contraintes de la série, la structure parasitaire, la récurrence des personnages chez Zola, la reprise de l'incipit dans les nouvelles de Maupassant). Force est de constater que trop d'auteurs s'arrêtent en route, rechignant à tirer eux-mêmes quelque sens de leurs observations pertinentes, tandis que d'autres s'élancent imprudemment sans prendre la peine de définir leurs concepts (celui de " série " notamment, pourtant singulièrement productif en notre siècle, sans revenir même sur son rapport à la paralittérature, méritait mieux qu'une définition provisoire jamais remaniée). C'est sans grand plaisir qu'on prend connaissance de certaines conjectures psychologisantes sur le paradigme de l'enfant unique dans la vie et l'œuvre de Zola, avec surprise qu'on voit d'aucuns confondre leurs propres images et les textes pour broder sur l'importance d'un personnage, Tante Dide, qu'on s'acharne à trouver central pour de mauvaises raisons, à l'instar d'ailleurs du personnage de l'enfant, maltraité dans un autre article. On retiendra néanmoins, dans cette série de réflexions inabouties, l'article de Robert Lethbridge sur la dimension résiduelle de Pot-Bouille, qui démonte finement l'entreprise zolienne d'adultération générique dans cet opus décalé des Rougon-Macquart. Et c'est au sein d'une autre série, celle des Villes, que Jacques Noiray et Michel Gosmes sont allés, pour leur part, chercher la matière de textes décisifs produits hors colloque, l'un consacré à l'imaginaire de la politique dans Paris, l'autre sur le statut de la science. Singulier par sa méthode et son objet, le travail que Jean-Marie Seillan consacre aux interviews de Huysmans tranche également sur l'approximation de certaines études. La section des études historiques, pour sa part, marche toute seule, avec de nombreuses lettes inédites, une étude de René-Pierre Colin sur l'éditeur Savine, une autre de François-Marie Mourad sur Zola lecteur de Napoléon III. Il nous semble que les grandes réussites de ce volume prouvent a contrario l'échec relatif d'une démarche bien parcellaire qui consiste à bêcher un coin de texte point trop fréquenté en espérant y dégotter le génie des trésors herméneutiques cachés, pour parodier Michelet. C'est au contraire dans la précision de l'analyse de détail historique d'une part, dans l'ampleur assumée de fortes études de " constructions imaginaires " d'autre part, que se tracent les voies les plus sûres, et ce numéro des Cahiers naturalistes y entraîne parfois avec un certain bonheur. HL 2001-V

Zweig

Stefan Zweig, Correspondance 1897-1919, traduction d'Isabelle Kalinowski (Grasset, 2000, 381 p., 145 F). Ce choix de lettres qui regroupe correspondants célèbres, tels Hermann Hesse, Rainer Maria Rilke, Arthur Schnitzler, Hugo von Hofmannstahl (Thomas ou Klaus Mann curieusement absents), Romain Rolland ou Émile Verhaeren, et quelques " anonymes ", dresse un portrait fragmentaire, en mosaïque, du jeune écrivain en formation. Parce qu'elle ne s'est pas limitée aux seuls interlocuteurs de renom, exacts contemporains de ce " monde d'hier " dont Zweig a cultivé la nostalgie, cette correspondance évite l'écueil de ces galeries de portraits de musée. C'est une âme humaine et artistique, encore en devenir, dont les méandres se tissent au fil des lettres. L'image d'Épinal est égratignée par l'homme-écrivain dans le ventre de son œuvre, qui se dessine au fil des pages dans sa complexité. Derrière le collectionneur et le travailleur acharné, apparaît une conscience d'écrivain empreint d'humanisme, nourrie de judaïsme, à l'acte dans les tourments qui ébranlent le monde. L'histoire personnelle s'enchevêtre avec l'Histoire, en assumant les contradictions de " la multiplicité de ces voix du moi ". Parce que Zweig a su sonder l'âme humaine et a saisi l'ampleur de cette barbarie dont l'ignominie le poussera au suicide en 1942, ses lettres constituent le témoignage captivant d'un auteur majeur qui assiste au crépuscule d'une civilisation à laquelle il s'est senti intimement lié. Et dont il a pu espérer qu'un cosmopolitisme nourri d'une " pensée internationaliste " offrirait une solution, à l'image de ce que le judaïsme incarnait pour lui : " Je trouve que notre situation actuelle est la plus merveilleuse de l'humanité : cette unité sans langue, sans liens, sans pays natal, juste par le fluide de l'être. "HL 2001-V