
Les comptes-rendus de lecture d'Histoires littéraires, classés par nom
Paulhan. Le Clair et l'obscur, colloque de Cerisy-la-Salle de 1998 (Les Cahiers de la NRF, Gallimard, 1999, 310 p., 130 F). Ce volume porte le numéro 9 bis de la Série Jean Paulhan. Au sommaire : " Du bon usage de la langue de bois " (Thomas Ferenczi), " Paulhan et Groethuysen " (Bernard Dandois), " Correspondance Paulhan-Catherine Pozzi " (Françoise Simonet), " Jean Paulhan et le langage " (Jean-Claude Coquet), " Fénéon et Paulhan " (Claire Paulhan), " Jean Paulhan avant la NRF " (Bernard Baillaud), etc. Du Jardin Massey à la rue Sébastien-Bottin, l'itinéraire littéraire d'un demi-siècle : longue distance ou court chemin ? HL 2000-II
Jean Giono, Jean Paulhan, Correspondance 1928-1963, édition établie et annotée par Pierre Citron (NRF Gallimard, 2000, 158 p., 140 F). Il vaut mieux quelquefois lire une bonne correspondance entre deux écrivains que deux biographies d'écrivain. C'est le cas pour ce livre où l'on entre en douceur, sans commentaire psychologique superflu, dans l'histoire d'une amitié. " On peut s'interroger, nous dit Pierre Citron dans sa préface, sur les fondements de cette amitié ". Et de filer les oppositions : " Tout semble séparer le Parisien et le Manosquin ; le fils d'intellectuel et le fils de cordonnier ; celui qui a poussé loin ses études et a parfois enseigné, et celui qui, s'étant arrêté avant le baccalauréat, s'est fait lui-même sa culture ; l'essayiste et le romancier; l'analyste précis et le poète dans son élan créateur ; le secrétaire puis directeur de la plus célèbre revue littéraire de France, interlocuteur familier de tous les écrivains, et l'individualiste solitaire de province ". Qui sait pourquoi les hommes s'attachent l'un à l'autre ? Dans le cas de Giono et Paulhan, on est surpris que ces deux figures soient parvenues à braver tant d'éléments contraires (les intrigues au sein de la NRF, les accrochages entre Grasset et Gallimard, la guerre, le CNÉ surtout). À la lecture de cette correspondance, qui n'est pas seulement faite de lettres mais aussi de cartes postales, de télégrammes, de faire-part, de pneumatiques, on finit par comprendre les raisons de cette amitié qui fut sans nuage pendant trente-cinq ans : la première, paradoxale, tient à la distance séparant les deux hommes et, conséquemment, à leurs très rares entrevues. Les deux Jean ne cessent de s'inviter, l'un à Paris, l'autre à Manosque : invitations sans suite. Impossible de se voir. Or, cette frustration est le moteur même de cette amitié qui n'en finit pas de rêver de son accomplissement. Alors, cela donne des déclarations comme celles-ci : " Mais puis-je (et devrais-je) vous dissimuler la joie que j'aie eue de revoir votre écriture ? Comment allez-vous ? Nous sommes loin. Nous ne nous voyons jamais. Moi, je ne pourrai jamais plus quitter ces lieux où j'ai involontairement poussé de fortes racines, où désormais je suis planté. Vous, attaché à Paris, des kilomètres nous séparent. Cependant je ne sais pas si j'aime quelqu'un autant que vous ? C'est bête à dire. Excusez-moi " (Giono à Paulhan, le 6 mars 1951). Réponse : " Bien cher Jean / Ah ! moi aussi et si jamais j'ai le sentiment que votre amitié devient tiède ou négligente, je me sens tout d'un coup très malheureux, tout abandonné ! Vous avez beau être loin, vous êtes un rocher et nous autres des villes... enfin, vous êtes notre rocher " (Paulhan à Giono, le 10 mars suivant). L'autre raison, plus compréhensible, c'est que Paulhan fut, et ce dès le début (c'est-à-dire dès La Naissance de l'Odyssée), le lecteur le plus éclairé, le plus sensible, le plus zélé - grâce à lui, Giono fut régulièrement publié chez Gallimard - qu'il ait eu. En un mot, un inconditionnel qui comprit rapidement que Giono était un grand écrivain, en tout cas, sans conteste, un écrivain, c'est-à-dire un homme à qui il faut passer ses caprices, ses colères, ses fantaisies, tout pardonner comme à un enfant. Qui resterait insensible devant l'écriture de Giono, qui ne céderait au charme d'un homme qui vous écrit, l'air de rien, à la fin d'une lettre : " Ici, pas d'hiver. Soleil, azur, vent vinaigre, et sur la terre le plus beau tapis persan qu'on puisse imaginer " ? Paulhan, moins lyrique, et dont les lettres sont moins belles, moins nombreuses - toujours ce problème du déséquilibre dans l'édition des correspondances - et plus utilitaires (l'épistolier écrit sur un papier à en-tête de la NRF), est toujours " ravi " ou " bouleversé " des pages que lui envoie par centaines son ami Jean. Son enthousiasme rappelle les cris d'émerveillement de Vigny aux envois de Hugo : " J'ai dévoré vos Ballades, cher ami ; je les lis, je les chante, je les crie à tout le monde, car j'en suis ravi " ((19 novembre 1826). Le 31 décembre 1935, Paulhan écrit à Giono : " Quant à Resurrection, j'en suis fou. Je voudrais le lire à haute voix et le relire, l'afficher, le faire distribuer dans les rues ". Un mot, pour finir, sur l'édition. Elle est bonne. Pierre Citron a fait un excellent travail. On ne peut pas en dire autant de Gallimard (dont il est constamment question dans les lettres), qui n'a pas jugé utile de joindre un portrait de chaque auteur, d'ajouter des documents annexes et de choisir une police claire pour les notes (certaines sont quasi illisibles, comme mal ronéotypées).HL 2000-III
Jean Paulhan / Marcel Arland, Correspondance 1936-1945, édition établie et annotée par Jean-Jacques Didier (Gallimard, 2000, 405 p., 140 F). Paulhan et Arland s'écrivent ; ils n'écrivent pas, ou peu. Leurs 276 lettres sont utiles, laconiques, parfois inachevées. Les premiers échanges portent largement sur les comptes rendus que l'auteur de Zélie dans le désert signe dans la NRF : délais, feuillets, etc., peu passionnant même si on cite Sartre (ce débutant), Claudel ou Malraux. L'amitié est étroite, l'estime mutuelle, et il arrive que le quotidien donne matière à des récits. Mais l'intérêt de ces pages est d'abord historique. Comment la prestigieuse NRF doit-elle vivre les événements ? Arland souhaite dès 1937 une revue plus ouverte aux débats politiques mais " impartial[e] avec passion " et, au printemps 40, il critique vertement son contenu : " Dans quelques siècles, le lecteur qui reprendra les présents numéros [...] soupçonnera qu'il a pu se passer quelque chose dans le monde. On peut choisir de l'ignorer, mais que l'on offre en ce cas des œuvres assez belles pour justifier ce silence ". Après la débâcle, l'incertitude est extrême. La correspondance montre que les clivages ne se dessinent que progressivement : tous se consultent pour fixer les limites éditoriales à ne pas franchir, via de multiples demandes de cautions et conseils. Les deux épistoliers voient sans nostalgie la NRF de Drieu disparaître, mais Paulhan, qui, on le sait, a joué un rôle actif dans la Résistance, dénonce les attaques injustifiées dont sont victimes certains écrivains à l'heure de l'épuration ; craignant pour Arland, il lui vient ce mot terrible : " Rien ne me semble rassurant. Heureusement, la guerre n'est pas finie ". J.-J. Didier a établi un répertoire des personnes citées et de nombreuses notes, mais on regrette qu'il ne donne pas ici plus de précisions : le lecteur peu familier avec cette période aimerait savoir, par exemple, pourquoi Paulhan s'en prend avec tant de violence à " ce salop de Montherlant " alors que la plupart des dictionnaires biographiques le lavent de tout soupçon. Restent les réflexions esthétiques, où domine la voix de Paulhan, qu'il s'agisse de méthodologie critique (" il n'est pas d'observation qui n'altère l'objet observé […] loin que l'ensemble se laisse expliquer par (sa décomposition en) parties, c'est bien plutôt les parties qui se laissent expliquer par (une émanation ou une déformation de) l'ensemble "), de peinture (Braque, Fautrier, Rouault) ou de son questionnement tout d'intelligente actualité sur la rhétorique, foyer de séduction comme de terreur dans le langage.HL 2000-III
Société des lecteurs de Jean Paulhan, bulletin n° 23, octobre 2000 (2 rue de Fleurus, 75006 Paris). Dans son dernier numéro - qui a paru peu de temps avant la disparition de Roger Judrin -, la Société des lecteurs de Paulhan présente un compte rendu détaillé de l'Assemblée Générale du 27 mai précédent, qui s'est tenue chez le peintre Michel Faublée. Elle fait état de l'accueil reçu par les correspondances parues de Paulhan (avec Marcel Arland ou Jean Giono) et de l'état d'avancement de celles à paraître (avec Franz Hellens, Georges Perros, André Pieyre de Mandiargues, Jean Dubuffet ou Yolande Fièvre). Par ailleurs, ce bulletin fait l'inventaire détaillé des récentes éditions et rééditions d'ouvrages de Paulhan, ainsi que des thèses qui lui sont consacrées et du Colloque de Cerisy, " Paulhan : Le Clair et l'Obscur ". Claire Paulhan fait le bilan des travaux de l'Imec sur l'année écoulée. On apprend la publication en 2001 de la correspondance Paulhan-Max Jacob, à laquelle travaillent Ann Kimball (qui a publié la correspondance Cocteau-Jacob) et Patricia Sustrac, et en 2002, du premier volume de la correspondance Paulhan-Joë Bousquet, par les soins de Paul Giro qui annonce aussi une biographie de Bousquet. Le prochain Cahier Jean Paulhan consistera en la correspondance entre ce dernier et Jean Guéhenno, présentée et annotée par Jean-Kely Paulhan. Enfin, on lira avec plaisir les " amusettes " et l'étonnante lettre qu'a adressée récemment à Paulhan " [s]a vieille amie Rachel ".HL 2001-V
Marisa Verna, L'Opera teatrale di Joséphin Péladan. Esoterismo e magia nel Dramma simbolista (Vita e Pensiero, Pubblicazioni dell'Università Cattolica del Sacro Cuore, Milan, 2000, 417 p., 60 000 lires). Le Sâr est de retour ! Le purgatoire aura duré près d'un siècle, ce qui est beaucoup. Mais Péladan n'avait rien négligé pour que ses contemporains et la postérité fassent de lui le personnage qu'on en a longtemps retenu, plus bouffon que grotesque, mais largement responsable du discrédit général dans lequel était tombée toute la frange extrémiste du mouvement symboliste. Mais Mallarmé lui-même n'a pas toujours été, comme aujourd'hui, en odeur de sainteté, faut-il le rappeler ? Quelques pionniers ont œuvré à cette réhabilitation qui ramène Péladan à un rang plus digne de ses ambitions - même si chacun sait qu'il ne fera jamais partie du canon des auteurs incontestables. Alain Mercier, Liana Nissim, Christophe Beaufils surtout, par son travail biographique, font partie de ceux qui ont donné à Joséphin une seconde chance, qui était loin d'être injustifiée. C'est d'Italie - où s'est enracinée une forte tradition d'études savantes sur le Symbolisme et le mouvement décadent français - que provient le plus récent chapitre de la saga péladane. Marisa Verna ne se fait pas d'illusions excessives sur son auteur, dont elle convient volontiers que l'œuvre romanesque laisse beaucoup à désirer. Elle a eu, en revanche, l'excellente idée de décentrer l'attention et de s'attacher avant tout à ce qui demeure le plus négligé et le plus incompris dans le travail de Péladan, c'est-à-dire son théâtre et la réflexion sur laquelle il s'appuie. On s'intéressera ainsi de façon originale à la fascination du mage pour les cultures orientales alors en pleine phase d'exploration : son occultisme si souvent moqué en tire une grande partie de ce qu'il peut avoir de sens. Un très fort chapitre dissèque donc " l'esthétique de Péladan entre dramaturgie et narration " tandis que six autres chapitres monographiques analysent en détail Le Prince de Byzance, Le Fils des Étoiles, Babylone, La Prométhéide, Œdipe et le Sphinx et Sémiramis. On y découvre une vision du théâtre et de la dramaturgie beaucoup plus novatrice et sérieuse qu'on ne le pense généralement, digne à certaines conditions d'être mise en relation, d'un côté avec l'esthétique wagnérienne, et de l'autre - ce qui est plus neuf et plus surprenant - avec le mouvement théâtral postmoderne et le performance art contemporain. Marisa Verna peut conclure avec une certaine apparence de raison (nous traduisons) : " s'il est vrai que les qualités intrinsèques de l'œuvre dramatique de Péladan ne nous permettent pas de considérer celle-ci comme parfaitement réussie - ses défauts sont ceux que l'on rencontre dans toute la production théâtrale symboliste : longueur excessive de certains drames, excès de tirades philosophiques, langue souvent obscure, tendance au didactisme - elle n'en apparaît pas moins comme une audacieuse anticipation sur les théories dramatiques du vingtième siècle, qui signifièrent comme on le sait l'abandon définitif des finalités mimétiques du théâtre. " Ce travail sérieux - provenant d'une université catholique, ce qui ne manque pas de saveur - sera apprécié des connaisseurs et contribuera à la réévaluation en cours. Une chronologie de la vie et des œuvres de Péladan, ainsi qu'une bibliographie, concourent à l'utilité de ce livre, qui aurait cependant gagné à être relu attentivement pour éliminer les erreurs dans les références françaises (l'éditeur Jérôme Millon devient ainsi " Gérôme Million ", ce qui ne risque pas de lui arriver de sitôt dans la réalité). Regrettons encore, comme d'habitude, l'absence d'un index. HL 2000-IV
L'Amitié Charles Péguy n° 88, octobre-décembre 1999 (12, rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris).Bien liturgique, ce numéro ! Mais, avec Péguy, comment en serait-il autrement ? Publication d'une version inédite de l'étude sur " Le Mystère des saints Innocents par J.-A. Durel " : Durel était le pseudonyme de Joseph Lotte, compagnon de Péguy, qui avait publié en 1912, dans le Bulletin des professeurs catholiques de l'Université, un compte rendu du Mystère. Le Centre Charles Péguy d'Orléans conservait une première version de cet article, sur laquelle apparaissent des corrections portées par Péguy lui-même. Études respectives et respectueuses de Damien Le Guay et d'Élie Maakaroun sur " Péguy et la parabole du fils prodigue " et sur " Péguy visionnaire du Paradis ". Le meilleur de cette livraison est sans conteste l'article " Claudel et Péguy " de Gérald Antoine, lequel cite cette lettre que Claudel adressait le 11 février 1945 à Marie Romain Rolland en la remerciant de l'envoi du posthume Péguy de Rolland :
Le livre accuse et modèle avec une clairvoyance minutieuse et impitoyable tous les aspects de cette figure tourmentée. Elle est là maintenant devant nous réalisée. C'est un monument à la fois dans le sens architectural et dans le sens apologétique. Ce qui m'a paru le plus émouvant est que le livre aurait aussi bien pu être écrit par un catholique. À peine si le "parti prêtre" reçoit de temps en temps quelque chose sur le nez. Mais qui sait si, avec un peu plus de temps, Romain n'aurait pas fini à [sic] réaliser la beauté intrinsèque et "inaccessible" de cette Église, dont les représentants temporels, je le reconnais, ne sont pas toujours brillants ! […] Je salue Péguy, mais je ne peux pas dire que je ressens pour lui une sympathie profonde. Nos natures restent étrangères. Je ne trouve pas non plus que ce soit un grand écrivain. Il a du rythme, du train, de l'éperon, mais il lui manque le nombre, la composition, la puissance. Ce n'est pas une lumière, c'est plutôt un projectile […]
HL 2000-II
L'Amitié Charles Péguy, n° 91, juillet-septembre 2000 (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris). On compterait sur les doigts d'une main, et encore, les écrivains français prêts aujourd'hui à mourir pour leur patrie. Sans doute parce qu'il n'y a plus de patrie, ou parce qu'il n'y a plus d'écrivains. Le 1er août 1914, un homme quittait pourtant sans regret ses manuscrits pour rejoindre ses conscrits : " Ce que je vais voir est tellement plus important que tout ce que j'ai écrit : je vais assister à de tels événements que ce que j'écrirai, au retour, dépassera tout ce que j'ai fait jusqu'ici ". Cet homme, " parti là-bas comme un fou " (Jacques Copeau), ne reviendra pas. Péguy meurt le 5 septembre 1914 au champ d'honneur, dressé seul, face à l'ennemi, défiant la mitraille (ainsi le montre une bande dessinée des Trois Couleurs, intitulée " Un admirable exemple : la mort du poète "). La légende du Poète-mort-au-champ-d'honneur est immédiatement installée : " le voilà sacré ", écrit Barrès dans L'Écho de Paris du 17 septembre. L'Amitié Charles Péguy rassemble les dernières lettres du fondateur des Cahiers de la Quinzaine avant sa mort au front, à la veille de la bataille de la Marne. Il faut se replacer dans l'esprit du temps pour comprendre l'impatience de Péguy à en découdre avec les " barbares " prussiens. Cette impatience se redouble néanmoins dans son cas d'un désir mortifère d'accomplir l'Œuvre, commencée en littérature, d'un don intégral de soi à la Patrie. Les lettres émouvantes, quoique laconiques, retranscrites dans ce bulletin (plusieurs sont inédites), laissent entrevoir l'issue fatale que se prépare en secret le chantre de Jeanne d'Arc : " je périrai peut-être, je ne crèverai pas ". Nombreux documents en annexe sur les derniers jours de Péguy et la cristallisation du mythe de sa mort.HL 2001-V
Péguy, Bernanos et le monde moderne : histoire et liberté, actes réunis par Jean-François Durand (Champion, 2000, 272 p., 300 F). Sous ce titre attrape-tout, une réflexion en trois actes : des études d'influence, de réception et de comparaisons (" L'Œuvre en dialogue " autour de Péguy et Bernanos, mais aussi Maritain) sans grandes surprises mais sérieusement menées, avec l'appui bienvenu d'historiens tel Gérard Cholvy ; une riche section consacrée aux discordances du temps comme définition des impasses du monde moderne, autour d'un article de Pierre Citti : ses propos sur le mauvais usage du temps ouvrent une paradoxale réflexion à trois voix (Grosos, Le Touzé, Kohlhauer) sur la modernité de Péguy et Bernanos, par le biais d'une évocation de leur rapport à l'histoire et surtout au concept de présent ; la troisième section, plus attendue, exploite la dimension politique des œuvres sous les espèces de l'atrophie du démocratique dans les sociétés modernes. C'est du solide, mais ce serait plus plaisant à lire avec une mise en page moins sévère (l'article de Jean-François Durand, à peu près monobloc, est un modèle d'austérité). HL 2001-V
Les Amis de Charles-Louis Philippe, n° 55, 1999 (Association des Amis de Ch.-L. Philippe, La Tour, 03350 Cérilly). Ce bulletin est essentiellement consacré à l'étude de deux manuscrits de l'écrivain : La Mère et l'enfant et Marie Donadieu (curieusement, les deux articles en question ne sont pas signés : sans doute s'agit-il de David Roe, rédacteur du bulletin). Pour le premier, se trouvent retracées, avec une grande précision documentaire, toute la genèse et la composition du livre, avec, en appendice, deux chapitres écartés par l'auteur. Le second article analyse les variantes et corrections figurant dans le manuscrit de Marie Donadieu conservé à la Médiathèque de Vichy. Signalons aussi un article reproduisant une lettre (non inédite) de la mère de Philippe à Fargue, le remerciant pour sa préface à Charles Blanchard. Précisons à l'auteur que l'autographe provient du Dr Ludo Van Bogaert (vente Simonson, Bruxelles, 16 mai 1998, n° 62), dont une petite partie de l'admirable collection fut ce jour-là mise aux enchères, de nombreux lots en étant retirés sur-le-champ à la demande de la Bibliothèque Royale qui en avait reçu le legs. La longue et belle préface de Fargue à ce livre - posthume - écrit par Philippe sur son propre père donne à penser que le poète, si lié d'amitié avec le romancier, dut, en l'écrivant, se souvenir de la mort de son propre père, Léon Fargue, qu'il avait tragiquement perdu quelques mois avant d'enterrer Philippe.HL 2000-III
Charles-Louis Philippe, Les Contes du matin (Éditions de Paris-Max Chaleil, 2000, 270 p., 120 F). Réédition des divers contes figurant dans deux recueils qui avaient été publiés par les soins de Gide, en 1910 et 1916 respectivement (Dans la petite ville et Contes du Matin). De septembre 1908 à septembre 1909, soit pendant un an, Charles-Louis Philippe donnera au grand quotidien Le Matin un conte par semaine. On retrouve, dans cette cinquantaine de textes brefs, tout l'univers de Philippe : les petites villes, la campagne de Moulins, tout un monde d'artisans, ouvriers, paysans et petits négociants, souvent séduits par l'alcool. L'idée de la mort plane sur nombre de ces contes, avec une certaine ironie noire, qui en ferait presque des " contes cruels " : Alice, Mutisme, L'Allumette. Le ton simple et dépouillé, la fin souvent brusquée, révèlent une grande pudeur, en même temps que toute la sympathie de l'auteur pour l'humanité qu'il nous présente.HL 2000-IV
Pascal Pia, Feuilletons littéraires 1955-1964. Préface de Maurice Nadeau (Fayard, 1999, 912 p., 290 F). Une manière de voir la vie et la littérature, de les mêler aussi. Des chroniques de critique sans concession, et une grande bouffée de liberté et d'érudition à absorber goulûment. Histoires littéraires reviendra sur cette importante publication quand l'ensemble des tomes auront paru. Voir, dans ce numéro, la rubrique Aux fonds, consacrée à Pascal Pia.HL 2000-I
Pascal Pia, Feuilletons littéraires. Tome II : 1965-1977 (Fayard, 2000, 937 p., 298 F). Que se dire, en refermant - provisoirement - ce livre, sinon se demander où l'on pourrait trouver, dans la presse actuelle, de pareils articles, alliant la perspicacité à l'érudition, l'indépendance à la rigueur critique ? La réponse ne fait hélas point de doute. Semaine après semaine, Pascal Pia rendait compte, dans Carrefour, des nouveautés en matière de roman, poésie, essai et histoire littéraire. C'est dire qu'il a dû parfois s'astreindre à suivre l'actualité littéraire et à parler de romans qui n'avaient guère d'intérêt ou qu'il trouvait simplement assommants. Comme on le voit en le lisant, il s'en est souvent tiré en racontant le livre, en détachant des citations et en privilégiant tel aspect du roman, sur lequel il donne son opinion. D'un roman de Simone de Beauvoir, par exemple, il souligne en passant la parenté inattendue avec le théâtre d'Henry Bernstein. Parfois, il est plus net encore. À propos de L'Extase matérielle de Le Clézio, qualifiée de " série d'analyses de ses états d'âmes ", il déclare de l'auteur : " Sa signature est à la mode. Il n'est pas dit qu'elle conserverait autant d'attraits si M. Le Clézio persistait à ne nous faire grâce d'aucune de ses impressions fugitives ". En revanche, il consacre un grand article à La Disparition de Perec, dont il explique le " procédé " et loue l'auteur, " vêtu de probité malicieuse et de tweed ". La désinvolture de Nimier lui plaît fort, tout comme les romans de Queneau, où il respire " les fleurs d'une rhétorique narquoise ". Même chose pour le talent de conteur d'un Daniel Boulanger. Mais il ne se gêne pas pour indiquer que la satire élaborée par Cohen dans sa fameuse Belle du Seigneur " eût certainement gagné à être moins bavarde " et que " M. Cohen n'est pas enclin à la litote ". Simenon, lui, se voit loué pour " l'aisance avec laquelle il fait, de chacune de ses histoires, un roman du destin ", et aussi Mandiargues, " à qui le baroque est naturel ". Envers le Nouveau Roman, sa répugnance n'a jamais faibli, et nous le voyons ironiser au passage sur " divers autres néo-romanciers soporifiques dont les noms m'échappent… ". Si nous avons d'abord évoqué la production romanesque contemporaine, c'est pour mieux souligner à quel point on se méprendrait en ne voyant dans Pia qu'un admirable érudit - ce qui aboutirait infailliblement à le cantonner dans le seul domaine de l'histoire littéraire. On voit au contraire, dans ce second tome, à quel point il exerçait aussi son regard critique sur les écrivains actuels, et pas seulement français : en 1966, il écrivait que Brodsky était " le seul poète que l'URSS ait peut-être à l'heure présente ". Et il faut bien reconnaître que ceux que Pia a voués à la trappe n'ont point ressuscité depuis. D'autre part, on n'a pas assez dit qu'il profitait de ses chroniques pour glisser çà et là des réflexions personnelles, qui, pour discrètes qu'elles soient généralement, révèlent une conception particulière de la vie. Il est par exemple bien révélateur qu'il se soit étendu à loisir sur certains livres parlant de la guerre de 1914-1918 : Thérive, Genevoix, Lanoux. Pour Pia, qui y avait perdu son père, cette guerre fut en effet quelque chose d'inexpiable et qui brisa sa vie, le meurtrissant à jamais. Il ne l'a évidemment pas dit, mais cette tragédie est bien visible entre les lignes de tout ce qu'il dit de cette guerre, même au détour d'une chronique sur Cendrars ou Céline, ou bien lorsqu'il précise qu'Europe - qu'il déclare justement avoir lu en 1917 - " fera toujours honneur à M. Jules Romains ". Ailleurs, ce sont de brèves formules : " les deux ennemis de l'homme libre, la maladie et l'État " ; " Même dans les pays socialistes, ce sont aujourd'hui les technocrates qui ont le dernier mot " ; " l'efficacité des stupéfiants (radio et télévision) dont disposent désormais tous les gouvernements ". Voici, en janvier 1968, un diagnostic des plus lucides sur la société française d'alors : " Tout porte à croire que ces cités concentrationnaires fourniront désormais un nombre croissant de jeunes fugueurs, prêts à voler des voitures pour aller s'ébrouer ailleurs que dans un logement exigu et pour échapper à l'ennui de vivre dans une monotone géométrie de verre et de béton ". Autre constatation, toujours actuelle elle aussi : " L'habitude de la liberté d'expression s'est si bien perdue que nos hommes d'État risqueraient l'apoplexie, s'il leur fallait le matin, au moment du thé, des toasts beurrés et des brioches, recevoir, en guise de salut, des vérités écrites de la même encre que les premiers "Paris" de Léon Daudet ou que les morceaux aristophanesques de Laurent Tailhade ". Ce n'est pas demain, assurément, qu'on lira quelque chose d'analogue à l'article de Daudet sur la mort de Louis Barthou (habitué des maisons de flagellation), article qui commençait par cette phrase : Mettez les martinets en berne ! Et, à l'heure où les revendications régionalistes battent leur plein, on peut savourer ce passage d'un article de 1976 : " S'il me fallait définir ce qu'est l'occitanisme prêché actuellement par des ignorants à une jeunesse désœuvrée, je dirais que c'est une turlutaine ". Dans un autre ordre d'idées, cette remarque : " Si l'on fait un jour une anthologie de la niaiserie, il sera équitable d'y inclure au moins autant de textes d'opéras que de morceaux choisis dans les discours de nos potentats et de leurs ministres ". Pour faire passer ses opinions, Pia ne dédaignait, on le voit, ni l'ironie ni l'humour. Venons-en maintenant à l'histoire littéraire, qui se taille, dans ce volume, la part du lion. Préférences et antipathies s'y trouvent également affirmées, avec clarté mais sans lourdeur aucune. Parfois, il suffit d'une simple petite phrase : les romans de Gide " constituent le plus faible de sa production " ; pour Anatole France : " la plus grande partie de son œuvre était déjà morte lorsqu'il s'en alla ". Ou bien les réserves sont plus détaillées, ainsi pour tel roman posthume de Giraudoux, dont la banalité se voulant spirituelle est comparée à du Sacha Guitry, ou pour Alphonse Daudet, Dorgelès, Péguy. Ce dernier se voit notamment mis sur la sellette à propos de la mort de Jaurès - reproche qui avait été également fait par Céline, lequel traitait Péguy de " provocateur pieux et pépère ". Sur le Surréalisme, Pia était des plus réservés, ce qui lui fait décocher quelques petites phrases qui font mouche : " Rien n'était plus étranger à Valéry que la douce niaiserie qui fait le charme d'un Paul Éluard " ; " l'exemple de facilité donné par Éluard, dont le débit de "poésie ininterrompue" rappelle non pas Castalie, mais les fontaines Wallace ". Il arrive même qu'une ironie dévastatrice triomphe : " La présence, dans ses poèmes, de toutes les herbes potagères et d'un certain nombre de fruits tels que la courge et l'aubergine qui, jusque-là, n'étaient entrés en librairie que par des livres de cuisine, valut à Mme de Noailles d'être regardée comme une réincarnation de Pomone, riche de tout ce que promettent les catalogues de Vilmorin ". Et voici l'estocade finale, à propos des poèmes de l'effervescente Anna : " Leur seule chance de survie, ce serait qu'un sage grammairien, comme Ferdinand Brunot ou M. Grevisse, les introduisît dans un Art d'écrire, où ils pourraient illustrer les chapitres de la redondance et du charabia ". Ces articles permettent également d'établir la liste des préférences de Pia, préférences sur lesquelles il n'a jamais varié. On y trouve d'abord des poètes : Villon (grand et bel article), Baudelaire, Apollinaire, Hugo, Laforgue, Lautréamont, Rimbaud, Cros, Cendrars, Desnos. Encore sa dilection n'empêche-t-elle pas Pia de remarquer au passage, de L'Âne de Hugo, que " l'ensemble du poème est médiocre ", ou que l'adolescent Rimbaud fut surtout un redoutable égoïste. En revanche, il laisse percer toute l'estime qu'il a pour le " sensible et fier " Reverdy, ennemi du bruit ; pour l'œuvre si exigeante de Segalen ; pour la poésie de Desnos : " dans le début de Deuil pour deuil de Desnos, a soufflé au moins une fois le vent de l'éternel ". De même, il goûte des poètes moins considérables, mais pour lui pleins de charme : Follain, Salmon, Klingsor, Guiette, Norge. Des Surréalistes, il ne retient vraiment que Desnos et Artaud, disant de ce dernier : " aucun poète ravagé n'a donné, que je sache, de plus saisissantes définitions de ses infirmités ". Parmi les autres écrivains, il privilégie surtout Céline, Villiers de l'Isle-Adam, Léautaud, Larbaud, Roussel, Darien, Fénéon, Bousquet, Allais (" de tous les encyclopédistes, le plus divertissant "), Jouhandeau. Du premier, il affirmera toujours les mérites exceptionnels comme écrivain, et la conviction que la postérité le retiendrait - conviction qui n'était guère, en ces années 60-70, partagée par l'Université et la critique. En revanche, Pia n'est pas enthousiaste de Gide, Suarès, Mauriac, Claudel, Tzara. Plus surprenante, de la part de l'éditeur des Chroniques de Maupassant, est cet aveu : " Je donnerais n'importe quel recueil de Maupassant pour [celui de M. Freustié] ". Quant à Saint-John Perse, Pia a, le tout premier, bien vu que, dans son propre Pléiade, le poète avait truqué certaines lettres de lui, notamment une à Philippe Berthelot, où - en janvier 1917 ! - il annonce la naissance infaillible du communisme léniniste en Chine : " Il eût été vraiment dommage que cette lettre de Pékin fût absente des Œuvres complètes de Saint-John Perse. C'est une des plus belles pièces. Les poètes ont beau s'être flattés souvent d'être prophètes, il serait bien difficile d'en citer un autre qui ait signé et daté de façon précise une aussi remarquable prémonition ". Et les dernières lignes de l'article - qui sont aussi celles de ce volume - épinglent " le Saint-John Perse grisé par sa réussite sociale, et dont l'autobiographie, placée par lui en tête de ses œuvres complètes, abonde en fastes généalogiques qui feront longtemps rigoler les experts ". Sans doute Pia eût-il pu faire la même remarque à propos de l'introduction biographique au tome I des Œuvres de Valéry en Pléiade, où nous est présenté un Valéry qui ne fait que dîner en ville, recevoir des récompenses ou prononcer des discours. Mais toutes les préférences et antipathies de Pia, loin d'être simple humeur, sont toujours sous-tendues par une profonde connaissance des hommes et des œuvres. C'est précisément ce qui lui permet de juger comme il convient les travaux critiques consacrés à tel ou tel écrivain. À propos d'un ouvrage charabiaïsant sur son cher Villiers, et après avoir tourné en ridicule le jargon et les prétentions de l'auteur, il termine son compte rendu par cette phrase : " Il est dommage que Villiers n'ait jamais eu le régal d'un tel commentaire de son œuvre. Il y eût trouvé l'inspiration d'un autre conte cruel ". N'y aurait-il pas, d'ailleurs, une belle étude à faire sur la manière piquante, désinvolte ou pudique dont Pia termine chacune de ses chroniques ? Désinvolture qui est parfois le comble de l'ironie percutante. Parlant d'un livre de Jean Richer sur Rimbaud, où ce commentateur hermétique semble avoir cédé à la manie de chercher toujours midi à quatorze heures, il conclut : " Son essai sur l'alchimie du verbe semble en maints endroits confiner à la parodie de l'érudition. Canular ou pas ? Les paris sont ouverts ". Inversement, Pia en profite pour glisser, au fil d'une chronique, telle précision ou telle hypothèse qu'il croit éclairante. Ainsi, pour les amitiés maçonniques du chancelier Ducasse, qui auraient probablement facilité l'installation à Paris de son fils Isidore. Et les lettres de celui-ci qu'on croit adressées à Verbœckoven, ne sont-elles pas plutôt à Poulet-Malassis ? Et ne faudrait-il pas restituer à Charles Henry telle chronique anonyme attribuée à Fénéon ? Autant d'hypothèses qui, aujourd'hui, se sont changées en certitudes. Il y aurait certes beaucoup à dire sur " l'érudition " de Pia, qui recouvre en fait bien d'autres choses. C'est surtout chez lui une disposition d'esprit, qui lui fait évoquer spontanément, à propos d'un roman d'Henri Thomas, tel vers de Charles d'Esternod, ou bien définir les Valentines de Nouveau en disant qu'elles sont " moins imprégnées de l'odeur de la femme que de relents d'absinthe et de mêlé-cassis ". Poète, avant tout poète, Pia aura refoulé tous ses dons, refusé de laisser une œuvre, mais exprimé dans ses chroniques, feuilles éphémères perdues au vent, une sensibilité à la vie et aux livres, un tour d'esprit à la fois tranché et original, une expérience unique de " liseur " dont on ne retrouve guère l'équivalent que chez un Louÿs, un Fleuret, un Saillet. Et sa parfaite indépendance d'esprit lui aura permis de ne jamais céder aux coteries et mafias qui font la pluie et le beau temps dans le monde littéraire, ni d'être dupe des palmarès et réputations. On s'aperçoit aussi, en parcourant toutes ces chroniques, à quel point il était maître de sa langue et usait d'un style à la fois souple et varié, qui fait merveille dans la litote et le sous-entendu. Rien, chez lui, du journaliste professionnel, sauf peut-être la conception si parfaitement exacte de tout ce qu'il faut calculer pour un article : comment le commencer, le poursuivre et le terminer. Ni longueur ni imprécision ; tout est calibré et dosé, selon l'importance que Pia attribue à l'ouvrage dont il doit rendre compte et selon les points sur lesquels il veut insister. C'est aussi une des leçons qui se dégagent de ce livre, à lire et à relire, car on n'en épuise nullement l'intérêt par une seule lecture. Trente ou quarante ans après, rien n'est à modifier, à retrancher ou à compléter dans ces chroniques. S'y trouve au contraire parfaitement défini, jugé et mis en valeur ce qui restera et ne restera pas de la production littéraire de toute une époque. HL 2001-V
Michel Polac, Journal. Pages choisies par Pierre-Emmanuel Dauzat. 1980-1998 (PUF, 2000, 567 p., 148 F). Tiens ! les PUF publient aussi ce genre de fadaises ! Le journal de Michel Polac paraît dans la collection " Perspectives critiques " (sic) que dirige Roland Jaccard " avec la collaboration de Paul Audi ". Ces dernières semaines, Michel Polac, journaliste et animateur d'émissions de télévision et de radio, a beaucoup clamé devant les micros qui lui étaient tendus qu'il avait commencé son journal à quatorze ans et qu'il ne l'avait jamais abandonné. Le résultat obtenu n'a guère récompensé cette constance. Les passages libidineux de ce journal ne feront pas oublier Miller (" Moi qui ne projette même plus ma semence [sic], elle sourd comme à regret et glisse le long de ma verge "). Trouve-t-on au moins dans le volume de ces indiscrétions jubilatoires qui font le charme du journal d'un Léautaud ? Même pas. Tout au plus ce propos de Philippe Sollers (autre homme de télévision connu) sur son confrère Bernard Pivot, propos qui renseigne autant sur son auteur que sur sa cible : " Il est nul, mais en plus, il se fait un de ces blés ". Pour le reste du journal, tout ce qui apparaît d'un peu piquant sur des personnalités connues est le plus souvent masqué par la substitution des noms véritables par les lettres Z ou X, ou par des initiales vraies ou fausses : " J'ai baisé l'illustrissime S. et ça ne compte pas, ou guère, et je n'ai fait que tenir la main de la star G., qui, couchée dans sa soie, ses dentelles et son parfum de tubéreuse n'attendait qu'un geste pour me faire une place près d'elle ". Çà et là, la drôlerie qu'offre généralement l'étalage d'une vanité. Après la visite d'un médecin appelé en consultation, le diariste déplore : " non seulement il ne me reconnaît pas, mais mon nom qu'il me demande pour l'ordonnance n'éveille aucun écho ". Autre manifestation de suffisance blessée, ce passage sur le Journal de Raymond Queneau (" Pourquoi publie-t-on de tels monuments de vacuité ? ", note Michel Polac, auquel la question peut être aujourd'hui retournée) : " ce type me traitait comme un demandeur d'autographe ". Queneau n'avait probablement pas su reconnaître l'écrivain de génie qui lui rendait visite. Et quand cet écrivain de génie cherche à vitrioliser sa plume, c'est pour produire ces subtilités littéraires :
Breton était vraiment un sale con, borné, raciste, dégoûté par les négresses et les pédés, plein de préjugés romantiques et mensongers, aucune capacité d'aveu, de franchise avec son corps. Aragon maso se vantant (et non se plaignant) de sa demi-impuissance, il bande à moitié : il ne peut contrôler son éjaculation, etc. La réalité, c'était un pédé mais il ne pouvait se l'avouer avec ce Breton castrateur.
Dans ce journal, Michel Polac révèle un curieux côté d'homme de lettres à la Goncourt, variété qu'on croirait à tort éteinte : " Si je me suicidais, on s'intéresserait peut-être à mon œuvre. Maintenant que j'ai écrit ça, je ne peux plus me suicider ". Quant aux anathèmes lancés par l'auteur, ils ne dépassent pas le persiflage pléonastique : Philippe Bouvard, un " vulgaire persifleur " ; Patrick Modiano, " empêtré, bredouillant, répétant maladroitement quelques phrases à peine explicites " ; Jean-Marie-Gustave Le Clézio, " il lui manque l'humour " ; Bernard-Henry Lévy, Marek Halter et André Glucksmann sont des " m'as-tu-vu " ; la poésie de Valéry est " barbante bien que belle " ; " le livre nul " de Pierre-Jean Rémy ; " Attali, idiot mondain " ; Bernard Frank, " ridicule, le raté n° 1 " ; Comte-Sponville, philosophe " affligeant " et " mollasson ". Dans le genre, il est difficile de faire plus conventionnel. Cette forme de talent suffit peut-être pour animer une émission de télévision, mais quel lecteur de ce journal ne serait pas tenté de conseiller à la direction des PUF de s'assurer les services d'un directeur de collection plus exigeant ? HL 2000-II
Sydney Lévy, Francis Ponge. De la connaissance en poésie (Presses universitaires de Vincennes, coll. Essais et savoirs, 1999, 160 p., 130 F). L'essai, bref et élégant, réfléchit à la manière dont le créateur des figues et autres crevettes verbales a pu proposer de substituer le texte à son objet. Sur un terrain durablement marqué par les lectures de Derrida, Collot ou Gleize, Lévy se distingue par les modèles mathématiques et logiques qu'il convoque en prenant au mot les revendications épistémologiques de Ponge. Sans lourdeur, il ménage à l'aide de ces " analogies " un éclairage nouveau sur les " dispositifs " que le poète, entre constat de la nécessaire généralité du langage et désir de dire une incommunicable " expérience-là ", met en place pour parvenir à une " science du singulier ". Chaque court chapitre s'appuie sur un texte qui lui sert de centre, avec un notable souci de clarté et de pédagogie. On citera quelques étapes du raisonnement. Ici, s'appuyant sur les formules célèbres de Bateson, Lévy montre que Ponge, qui " décrit une chose autant que la description de la chose ", franchit ainsi une étape essentielle dans le processus d'indistinction qu'il cherche à initier, car il crée un niveau de lecture où le texte rejoint la chose dans la condition d'objet du discours, comme si la carte devenait le territoire d'une autre carte. Ailleurs, le critique suggère que Ponge a pu s'inspirer des géométries non-euclidiennes pour concevoir une rhétorique aux lois variables, capable de parcourir l'" espace courbé qu'elle même a produit " afin de donner par telle ou telle figure spécifique et neuve la formule " compacte " de tel ou tel objet. Sans toujours emporter l'adhésion (quand en particulier il cherche à situer l'effet de tridimensionnalité du poème dans des effets de tabularité dont il serait aisé de montrer qu'ils valent pour tout texte), le propos frappe par la pertinence stimulante des rapprochements transdisciplinaires et par la finesse des analyses. Sans fixer de terme et sans nier l'échec programmé de tout projet de substitution des mots aux choses, Lévy propose en conclusion sa propre formule pour subsumer la générosité de la poétique pongienne : elle permet au lecteur de " prendre conscience avec émerveillement de ce qui est fondamentalement humain : ses propres facultés de connaissance ". On peut lui retourner le compliment.HL 2000-III
Cécile Hayez-Melckenbeeck, Prose sur le nom de Ponge (Presses universitaires du Septentrion, 2000, 236 p., 140 F). On sait que Francis Ponge signe souvent ses écrits " à l'intérieur ", comme il le dit dans " Le Volet suivi de sa scholie ". Pensons au nombre de fois où son nom surgit - et nous surprend - dans son œuvre ; pensons aussi aux éponges que l'on trouve dans " L'Orange " et " Le Pain ", aux initiales de La Fabrique du pré, de sa " figue de paroles ", et du fenouil et de la prêle qui signent " Le Pré ". Mais que faire de ces signatures ? On pourrait, évidemment, commencer par chercher une réponse chez Ponge lui-même, lui qui, comme le dit Cécile Hayez-Melckenbeek, " a tout montré, tout dit, tout expliqué ", ou encore qui " se suffit à lui-même ". On découvrirait par exemple tout un développement sur l'appropriation de soi dans Le Savon, qui aurait pu éclairer cette manie de signer ses textes ; ou mieux encore, on découvrirait ces hirondelles qui " signent les cieux selon leur espèce " dans un texte qui, rien que par son titre, " Les Hirondelles ou dans le style des hirondelles (Randon) ", semble être consacré à la signature. Mais cette autosuffisance de Ponge semble gêner l'auteur de cet essai car, dit-elle, elle neutralise le désir de son lecteur… Elle va donc chercher ailleurs pour " opposer à sa parole autosuffisante une parole rigoureusement organisée autour de concepts précis ". Bien. Mais ce qu'elle trouve, c'est une parole d'inspiration lacanienne et derridienne - ou plutôt, à la façon du postmodernisme américain, d'inspiration " lacano-derridienne ", assaisonnée de quelques références supplémentaires à Foucault, Deleuze, Bataille, Blanchot, etc., comme il se doit. Ceci afin de donner de la signature une définition plus large : la présence de Ponge dans ses textes, détectée par des effets de " colmatage " et de " brouillage " qui font bien sûr écho au " franc " et au " spongieux " de Derrida dans son livre sur Ponge. Et de découvrir que la signature entretient une " relation particulière au signifiant paternel et à la faille qui le traverse ". Belle découverte ! Très bien ! Seulement voilà : au bout du compte, c'est comme si Ponge n'avait de lui-même aucune pensée, aucune originalité, comme si Derrida-Lacan était l'Autre qui lui reprend la parole pour la lui redonner, comme si, enfin, on lui fermait la bouche comme on ferme un volet trop bruyant. Heureusement, ce livre contient aussi des " close readings " de certains textes de Ponge, dont le plus réussi est consacré aux " Douze petits écrits ", rarement commentés. Ouf !HL 2001-V
Cahiers Henry Poulaille n° 8-9, 2000, Découvrons Louis Nazzi (Association des Amis d'Henry Poulaille, 85 rue de Reuilly, 75012 Paris). Ce Cahier rend un hommage plus que mérité à un oublié, auteur de nombreux textes et articles jamais réunis en volume : Louis Nazzi (1884-1913). Henry Poulaille avait formé le projet d'éditer les oeuvres de " ce précurseur de la littérature prolétarienne " qui disparut à l'âge de vingt-neuf ans. Après un numéro de Plein Chant en 1976, ce dossier, grâce aux soins d'Edmond Thomas, Patrick Ramseyer et Jean Rière, est l'occasion d'une authentique découverte. Critique littéraire plein de lucidité, revuiste (Montmartre, Sincérité), écrivain, Nazzi offre l'exemple d'un homme guidé par l'amour de la littérature et gouverné par une éthique de la sincérité dans un monde gendelettre pour lequel il n'avait que mépris. Le lecteur découvrira dans ce numéro exceptionnel un éventail de ses œuvres de fiction, un florilège d'articles critiques (Beaux-Arts, théâtre, littérature), un ensemble de témoignages et une bibliographie très complète. " L'art, écrivait Nazzi, ce n'est qu'une question de technique, avec beaucoup d'âme autour " : cet écrivain n'en manqua jamais durant sa courte existence.HL 2000-III
Cahiers Henri Pourrat, n° 17, 2000 (Bibliothèque municipale, 1 boulevard Lafayette, 63001 Clermont-Ferrand). Cette livraison consacrée aux amitiés suisses de l'écrivain fait la part belle à la correspondance Pourrat-Ramuz, à laquelle on a essayé de rendre une cohérence en republiant aux côtés de vrais inédits un certain nombre de lettres éparpillées dans des publications difficiles d'accès. Quelques échanges épistolaires entre Pourrat et Roud, ou encore Pourtalès, complètent la section documentaire du volume. On trouvera en outre des fragments inédits de Pourrat présentés par Michel Lioure, ainsi qu'une série de trois études consacrées à Ramuz (" Ramuz et le Haut-Valais "), à Gustave Roud, et au voyage en Suisse de Pourrat.HL 2001-V
Michel Rachline, Jacques Prévert (Olibia, 1999, 159 p., 95 F) ; Yves Courrière, Jacques Prévert (Gallimard, 2000, 719 p., 165 F). Pour le centenaire de la naissance du poète (né le 4 février 1900), cette nouvelle édition, " revue et augmentée " comme il se doit, de cet essai de Michel Rachline. L'auteur a connu Prévert. Son livre est sympathique, vite lu, peut-être vite composé. En fin d'ouvrage, un inventaire des personnages des poèmes de Prévert. Exemple, Alphonse Allais : Allais, la fée d'Honfleur, Jack l'Éventreur, Ivan le Terrible, Bernard l'Hermite, Guillaume le Taciturne, Louis Le Débonnaire, Alexandre le Grand, Charles le Téméraire, Roger la Honte, Raymond la Science, Pierrot les Grandes Feuilles, Roger le Pieux, Rosa la Rose, Jalma la Double, Montluc le Rouge, Valentin le Désossé, Fanfan la Tulipe, Laniel Leboeuf, Olivier le Daim, Nabot Léon Premier, Nabot Léon Deux, Napo Léon Trois, Tutti Quanti. Yves Courrière, de son côté, signe une biographie toute neuve du Béranger du vingtième siècle, autrement plus documentée que le petit livre de Michel Rachline. Il parvient, à travers l'anecdote, à faire entrevoir la complexité d'un personnage que l'on a prématurément cantonné à sa légende. Caractéristique de plus en plus rare dans les biographies d'aujourd'hui : s'y devine le plaisir de l'auteur dans son travail de recherches et de rédaction, et sa chaleur, tantôt amusée, tantôt émue, pour son poète inspire elle-même la sympathie. Une ombre, cependant : le livre a manifestement été rapidement édité pour être en librairie au moment du centenaire : l'auteur n'a guère surveillé sa ponctuation, ni sa grammaire (" ils feuilletèrent puis lirent [sic] avec passion "), ni sa syntaxe (" Libéré à son tour, le premier geste de Jacques Prévert […] "). En outre, le biographe aurait pu se dispenser de précisions du style Mont Olympe : séjour des dieux dans la mythologie : " Ubu, le personnage grotesque inventé par Jarry ", " Charles Cros, inventeur du phonographe ", etc. Pour un peu, l'auteur aurait lâché un " Victor Hugo, le grand poète " ou " Landru, le célèbre tueur de femmes ". Broutilles que tout cela. Cette biographie bien ficelée est l'occasion de s'interroger sur le regard que l'on peut porter aujourd'hui sur l'œuvre de Prévert, où foisonnent des espèces disparues ou en voie d'extinction, telles que les bourgeois, les curés, les gendarmes, les policiers et les militaires… Mais d'autres espèces les ont remplacés, que Prévert n'aurait sans doute pas épargnées. HL 2000-II
Jean-Paul Caracalla, Le Paris de Jacques Prévert (Flammarion, 2000, 144 p., 149 F). Album iconographique sur la ville d'un poète à la verve facile mais gardant son charme : " Rue de Lappe / il y a un chat / Rue Fontaine / il n'y a pas de fontaine / Rue Croulebarbe / il y a un vieillard qui n'en finit pas de mourir ". Que les rues de Paris étaient vides de voitures et de piétons il y a quelques décennies ! Il y aurait trop de figurants aujourd'hui.HL 2001-V
Archives proudhoniennes, bulletin annuel de la Société P.-J. Proudhon, 1999 (La Blanchetière, 72320 Courgenard). Cette nouvelle livraison de la revue de la Société P.-J. Proudhon donne à lire, dans une maquette d'une austérité rare, trois articles : le premier, de Marc Crapez, est consacré à " Proudhonisme et athéisme ", le deuxième, d'Arnaud Appriou, traite de " L'Anarchisme dans le Jura " et le troisième, de Georges Navet, tout à fait passionnant, évoque, à partir du buste de Proudhon, Pierre Patient de Cladel. Cette centaine de pages passionnera les lecteurs, amateurs et amis du grand Proudhon. On regrettera toutefois, comme on a pu le faire pour son volume récemment paru, La Gauche réactionnaire, que l'auteur du premier article, Marc Crapez, maîtrise aussi mal une érudition qu'il étale à larges gestes. On ne lui laissera pas dire, par exemple, que Pierre Denis prononça " à la Chambre des députés un long discours antisémite le 27 mai 1895 ". S'il y eut bien un discours antisémite le 27 mai en question, en effet " applaudi de l'extrême-gauche à l'extrême-droite ", il fut prononcé, non par Pierre Denis, qui ne fut jamais député, mais par Théodore Denis, né en 1858, député " radical nationaliste ", ami de Drumont et membre du groupe Antisémite de la Chambre en 1898.HL 2000-IV
Robert Proust et la Nouvelle Revue française. Les années perdues de La Recherche 1922-1931, édition présentée, établie et annotée par Nathalie Mauriac Dyer (Gallimard, 1999, 155 p., 110 F). Le livre reproduit la correspondance échangée, entre 1922 et 1931, entre le docteur Robert Proust, frère du défunt auteur d'À la Recherche du temps perdu, et des membres de la Nouvelle Revue française - Gaston Gallimard, Jacques Rivière (l'interlocuteur principal), Jean Paulhan. À la mort de Marcel Proust, son frère avait hérité des manuscrits restés dans l'appartement de la rue Hamelin. En dépit de ses charges professionnelles - il était médecin des hôpitaux -, il s'occupa activement de la publication posthume de l'œuvre de son frère. Il avait ses idées et, en mandarin de la faculté, n'était pas habitué à ce qu'on les discute. Il y eut donc quelques frictions avec tel ou tel dirigeant de la Nouvelle Revue française. Mais ces échanges épistolaires, tantôt confiants, tantôt fermes, sont traversés par une constante : la certitude d'être en présence d'une œuvre littéraire qui allait marquer son siècle. Les notes et commentaires sont de Nathalie Mauriac Dyer, pour laquelle les éditions posthumes d'À la Recherche du temps perdu doivent avoir de moins en moins de secrets. Étonnante photographie de Robert Proust en frontispice de l'ouvrage : le même regard profond et froid de son frère, avec un faux air de Jean Yanne. À noter la parution chez le même éditeur d'un autre dossier de la Nouvelle Revue française : les Études de Jacques Rivière parues dans la revue entre 1909 et 1924 (textes réunis et annotés par Alain Rivière).HL 2000-I
Philippe Sollers, L'Œil de Proust. Les dessins de Marcel Proust (Stock, 1999, 157 p., 160 F). Les notices sont d'Alain Nave ; les dessins sont de Marcel Proust ; la préface est de Philippe Sollers. Le tout par ordre de qualité décroissante. HL 2000-II
Jérôme Picon, Passion Proust. L'Album d'une vie (Textuel, 1999, 215 p., 295 F). La plupart des documents de ce volume iconographique sont connus, mais mis en lumière de manière nouvelle. À l'encontre d'autres Passions de cette série, la plupart des illustrations ont ici un rapport direct et logique avec l'écrivain ou son œuvre. À la fin, l'impression dominante est le regard de Proust, ce regard lourd et scrutateur, que l'on n'oublie pas : tout le reste - Venise, Reynaldo Hahn, Réjane, l'appartement du boulevard Haussman - n'apparaît que comme des éléments de l'atelier où l'artiste a bâti sa cathédrale. À ce titre, la visite de l'atelier est une réussite. Le commentaire est en revanche académique. HL 2000-II
Bulletin d'informations proustiennes n° 29, 1998 (45 rue d'Ulm, 75005 Paris). Les recherches sur l'œuvre de Proust portant sur la génétique et l'intertextualité continuent d'avoir le vent dans les voiles. Une rubrique du BIP de 1998 présente quatre contributions, qui ne se trouveront pas dans les Actes du récent colloque de Cerisy-la-Salle à paraître chez Nathan : Martin Robitaille sur la correspondance de Proust ; Pyra Wise sur Proust et Nietzsche ; Marie Miguet-Ollagnier sur Claude Simon ; Roberto Gramolini sur le Paris de Proust. L'essentiel du numéro marque des acquis sur les deux aspects les plus litigieux des recherches proustiennes axées sur la génétique et l'intertextualité : la séquence du projet Contre Sainte-Beuve, qui remet en question les éditions de Fallois et de Clarac, et l'édition d'Albertine disparue, une fois de plus objet d'échanges passionnés. Le prétexte d'un retour sur les origines du roman proustien est la parution d'une nouvelle traduction du Contre Sainte-Beuve en allemand, traduction dont l'originalité mérite d'être soulignée puisqu'elle ne propose rien de moins qu'une nouvelle édition. Cette traduction est fondée sur les découvertes de l'équipe Proust de l'ITEM (voir Bernard Brun, " Table des matières du Contre Sainte-Beuve ", BIP n°19, 1988) plutôt que sur les deux éditions françaises courantes. Les recherches ayant depuis beaucoup progressé, Jean-Marc Quaranta et Akio Wada proposent des synthèses qui permettent de faire le point, l'un en esquissant une genèse des théories proustiennes, l'autre en établissant une chronologie de l'écriture proustienne entre 1909 et 1911. Bernard Brun présente sa transcription de deux pages inédites dans l'actuel Contre Sainte-Beuve, et Daria Galateria montre l'importance de Taine comme source de la théorie de Proust contre Sainte-Beuve. Quant à la controverse sur l'édition d'Albertine disparue, elle n'a pas fini d'animer les débats sur la destination finale des pages supprimées par Proust dans la version révélée en 1986. On connaît l'hypothèse séduisante, lancée par Giovanni Macchia en 1991, ici reprise par Alberto Beretta Anguissola : les passages rayés par Proust sur la dactylographie retrouvée auraient été destinés aux Œuvres libres, ce qui ne modifierait aucunement la structure du roman tel qu'il fut édité par Gallimard après la mort de l'auteur. Cette hypothèse a été réfutée par Jean Milly, qui a publié en 1992 une édition comparée de la version longue et de la version courte d'Albertine disparue, et par Nathalie Mauriac Dyer, qui a consacré sa thèse à l'examen de la problématique soulevé par sa découverte de la version courte. Dans le présent numéro du BIP, on constatera que les trois chercheurs demeurent sur leur position, même s'il devient évident que l'hypothèse dite des Œuvres libres demeure indéfendable. Exposées d'une façon nuancée, ces dernières réfutations confirment l'inachèvement de la Recherche. HL 2000-II
Bulletin Marcel Proust n° 49, 1999 (Société des Amis de Marcel Proust et des amis de Combray, 4 rue du Docteur-Proust, 28120 Illiers-Combray). Plusieurs études intéressantes dans ce bulletin dont le siège n'est autre que la fameuse maison de Tante Léonie transformée en musée par les soins de l'association. La variété des articles atteste de la vitalité des recherches proustiennes. Pour la génétique, Francine Goujon retrace l'histoire d'une édition de luxe d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs, voulue par Proust, qui en enrichit les cinquante exemplaires de fragments de pages assemblant ses paperolles. Elle propose d'y voir une stratégie destinée à montrer son travail de stylisticien. L'intertextualité à la part belle : Jean Milly s'attache à lire rétrospectivement La Double maîtresse de Régnier à la lumière de La Recherche (seule l'introduction qui entreprend de justifier la démarche est un peu laborieuse et étonne, puisque Proust, après tout inventeur " du côté Dostoïevski de Madame de Sévigné ", semble donner une caution suffisante) ; Catherine Perry traite des rapports de Proust et Noailles, et parvient à montrer la connivence intellectuelle et affective des deux amis. D'autres articles dépistent les échos de Flaubert et du Roman de Renart dans un texte aux ramifications décidément infinies, mais la dernière étude, sur Perec, peine à convaincre de sa nécessité. La correspondance avec Montesquiou fait l'objet d'une lecture psychanalytique nuancée et piquante par Martin Robitaille, qui analyse avec une jubilation communicative les valses-hésitations entre l'aristocrate, tout de charlusienne injustice, et un Marcel débordant du besoin d'être aimé et visiblement à son aise face à tant de méchanceté. Des trois articles sur la théorie et le style de Proust, on retiendra une brève étude sur les occurrences et réécritures de trois petits vers de Racine dans l'ensemble de l'œuvre. Signalons enfin des comptes rendus bien faits, une bibliographie, et n'en finissons pas sans cette nouvelle de marque : la maison d'Illiers-Combray vient, grâce à une donation, d'enrichir ses collections d'une " mèche de cheveux de Marcel Proust noués d'une faveur rose ". À quand le séquençage de l'ADN de Marcel ?HL 2000-IV
Bulletin Marcel Proust, n° 50, 2000 (Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray, 4 rue du Docteur-Proust, 28120 Illiers-Combray). Pour le cinquantenaire de leur bulletin, la Société des Amis de Proust s'est surpassée. Après un rappel des principales publications et initiatives de cette association (par Jean Milly, directeur du bulletin), la livraison contient plusieurs textes inédits : " Deux pastiches retrouvés " par Luzius Keller, qui reproduit deux parodies inconnues du style de Goncourt ; un descriptif de la donation Gustave Tronche, qui fut l'administrateur commercial de la NRf de 1912 à 1921 et échangea une importante correspondance avec Proust (articles de Florence Callu et Mireille Naturel). Étude de Cynthia J. Gamble : " Quel a été le véritable rôle de Marie Nordlinger dans l'œuvre traductrice de Marcel Proust ? " Les rédacteurs de ce bulletin n'ont pas banni les clins d'œil, car ils ont reproduit une page de l'adaptation en bande dessinée d'À la Recher- che du temps perdu par Stanislas Brézet et Stéphane Heuet, qui est du même ordre de réussite que les adap- tations cinématographiques de Volker Schlöndorff et Raoul Ruiz (un article du bulletin, peu favorable, est consacré au film de ce dernier). Une bibliographie proustienne de l'année 1999 par Eric Férey et Mireille Naturel.HL 2001-V
Juliette Hassine, Proust à la recherche de Dostoïevski (Nizet, 2000, 172 p., 130 F). " L'art est la région des Egaux " : cette phrase de Hugo dans William Shakespeare pourrait servir de sous-titre à ce livre. Oui, Proust, admirateur de Dostoïevski, lui est comparable, comme Dostoïevski est comparable (et comparé) à Rembrandt, Carpaccio, Beethoven. Si cet ouvrage d'une bonne tenue scientifique dépasse le simple essai de littérature comparée, il en conserve cependant les aspects principaux (relevé thématique, analyse de la construction des œuvres) et aborde la poétique et l'esthétique proustiennes en mettant en regard tous les arts. S'ensuit un jeu d'enchevêtrement de références, où se mêlent Elstir et Mme de Sévigné, en particulier dans le passage essentiel de La Prisonnière, consacré à Dostoïevski, que l'auteur analyse en détail. Comme si le travail critique de Proust avait trouvé son accomplissement dans l'intégration du romancier russe à La Recherche, bien plus que dans un article pour la Nouvelle Revue française, malgré les instances de Jacques Rivière. Dostoïevski dépasse le statut de référence littéraire pour devenir un élément essentiel de la définition par Proust du style et de la beauté, comme un élément nécessaire à la construction du roman.HL 2001-V
Annick Bouillaguet, Proust lecteur de Balzac et de Flaubert. L'imitation cryptée (Champion, 2000, 240 p., 260 F). " L'œuvre des deux écrivains fournit ainsi au roman un palimpseste rendu lisible par la présence d'une écriture mimétique que trahissent certains indices " : avec un prière d'insérer aussi lumineux, on s'attendait au pire. Pour être juste, disons tout de suite que l'on avait tort, en ceci qu'il ne s'est rien passé de grave, non plus que de notable, durant la lecture de cet opus. On a traversé une mise au point complète et respectueuse des propositions critiques sur intertextualité, emprunt, et pastiche de Kristeva à nos jours, un peu longue mais bien pratique, somme toute ; on découvre subséquemment qu'il y a dans La Recherche des pastiches non-déclarés, qui servent une réflexion sur le style, bien. Mais là où on ne suit plus du tout Annick Bouillaguet, c'est lorsqu'elle nous présente deux supposés plagiats proustiens, qui sont loin d'être évidents. Qu'est-ce qu'un plagiat qui ne fait que reprendre " approximativement " la " démarche intellectuelle " des Goncourt, et censément leur style, leur registre, tout en y ajoutant la grossièreté de Biche-Elstir : ce n'est déjà pas le propos des Goncourt, est-ce alors seulement leur registre ? Même difficulté en ce qui concerne le morceau décrivant un bas-relief de Baalbec : on veut bien que ce soit la scène décrite par E. Mâle à propos de la cathédrale de Bayeux, mais encore faudrait-il qu'il y ait quelques expressions analogues pour qu'il puisse y avoir plagiat et non référence à la même œuvre (la synagogue aux yeux bandés, vous parlez d'un plagiat). " Plagiat " et " pastiches " tournent ainsi à la réminiscence, au grand dam de toutes les savantes références convoquées précédemment, et la plus grande confusion règne sur la notion de source. Proust ne se pastiche pas lui-même, nous semble-t-il, lorsqu'il exprime, en tout point différemment, une idée déjà exprimée dans… son pastiche de Saint-Simon pour les Pastiches et Mélanges. Que cette source-là soit un pastiche est en revanche d'un réel intérêt. L'auteur glisse une réserve à ce sujet, parlant de " pastiche (ou réminiscence) ", ce qui nous semble illustrer le manque de fermeté du propos. On n'est pas davantage convaincu par la perception non démontrée d'une " identité quasiment musicale " (sic) entre une phrase de Proust pastichant Ruskin et… une phrase de la traduction d'un texte de Ruskin (par qui ? mystère : la note renvoie de surcroît à une édition de 1983). Évidemment, l'art du pastiche est celui du rythme, " l'air de la chanson qui en chaque auteur est différent ", comme l'écrit Proust, mais de là à le vouloir débusquer n'importe où… L'introduction, dans Combray, d'un personnage " d'exilée " évoquant une source balzacienne, pertinente d'ailleurs, à savoir Mme de Beauséant, est également qualifiée au vol de pastiche, quand de l'aveu même de l'auteur " le style de Proust apparaît ici sinon comme mimétique du style balzacien le plus courant, du moins comme intimement approprié au sujet à la fois par le choix des mots et l'ampleur du rythme " ! On en a dit assez pour que le lecteur comprenne que, sans être totalement vain, le propos de cet ouvrage est perpétuellement gonflé, et que cette baudruche poussée à grand coup de références savantes inaugurales, au coup d'épingle d'une lecture un peu attentive retourne aux plus modestes proportions de son titre : Proust lecteur de Balzac et de Flaubert, tout simplement, soit Proust écrivain adoptant des flaubertismes, des balzacismes préalablement mis en évidence par Proust critique ou pasticheur. Ce n'est pas rien, mais ce ne sera une découverte pour personne. HL 2001-V
Jean Nohain, François Caradec, Le Pétomane au Moulin-Rouge (Éditions Mazarine, 2000, 206 p., 120 F). Nouvelle édition de cette étude de fond sur le grand Joseph Pujol, poète plus doué que l'homme aux semelles de vent. Un chef d'œuvre de poésie aérienne, et un second souffle pour ce livre proprement magistral.HL 2000-III
Marie-Christine Movillat, Raymond Radiguet ou la jeunesse contredite (Bibliophane, 2000, 350 p., 169 F). Après une très longue entrée en matière, le lecteur parcourt une biographie agréablement écrite, mais un peu aseptisée. La bisexualité de Radiguet ? À peine évoquée. La part exacte du romancier dans la version actuellement imprimée du Bal du comte d'Orgel ? Marie-Christine Movillat évite le sujet. Les poèmes apocryphes posthumes de Radiguet qui mirent en rage Cocteau ? Aucune allusion. On reprochera également à la biographie d'accorder trop de confiance aux " mémoralistes " les plus souvent cités : peu de témoignages sont remis en cause, alors que la plupart méritaient de l'être. Mais que l'auteur ne voit dans cette sévérité relative que la marque de l'attention avec laquelle sa biographie a été lue. Son livre est à cent coudées d'une biographie à la Troyat ou à la Chalon. HL 2001-V
Fondation C.F. Ramuz, bulletin 1998 (édité par la Fondation C.F. Ramuz, case postale 181, CH - 1009 Pully, Suisse). Lettres de Charles-Ferdinand Ramuz à Benjamin Grivel et autres documents sur l'univers vaudois et para-vaudois de l'auteur de La Grande Peur dans la montagne. HL 2000-I
Fondation C.F. Ramuz, bulletin de 1999 (Case postale 181, CH-1009 Pully, Suisse).Étude d'Adrien Pasquali (ce romancier vient de mourir), " Pour une esthétique de la réparation ". Le point sur l'état actuel de l'inventaire, du classement et de la sauvegarde des manuscrits de Ramuz : travail terminé, selon Alain Rochat : " Les travaux d'édition pour les deux volumes de romans prévus à la Pléiade ont commencé le 1er novembre 1999 ". Entretien, repris du Temps des 3-4 avril 1999, avec Pascale Casanova, auteur de LaRépublique mondiale des lettres, dont un chapitre, " La Créolité suisse ", était consacré à Ramuz (Seuil, 1999). HL 2000-II
Odilon Redon, À soi-même, 1867-1915 : notes sur la vie, l'art et les artistes (Corti, 2000, 192 p., 110 F). À quand la désoccultation d'Odilon Redon ? Voici une réédition, non annoncée comme telle, du journal de Redon, publié pour la première fois, à titre posthume et " par les soins de Mme Redon " (sic), chez H. Floury en 1922. Cette première édition n'est pas rappeler l'édition de 2000, qui ne contient aucun texte de présentation, l'introduction de Jacques Morland qui figurait à l'origine ayant disparu. Passons, dans cette " nouvelle " édition, sur la perte de lisibilité du texte au fur et à mesure de la photo-reproduction, mais pourquoi ne pas avoir réintroduit les autres écrits de critique d'art de Redon (notamment sur Rodolphe Bresdin) exhumés par Robert Coustet et publiés chez William Blake en 1987 ? Décidément, Redon n'a pas de chance, si l'on considère le sort fait parallèlement à sa correspondance. Première édition : Lettres d'Odilon Redon 1878-1916 " publiées par sa famille " (sic), Éd. G. Van Oest, Paris-Bruxelles, 1923, avec une préface de Marius-Ary Leblond. En 1960, Arï Redon, son fils, accepte de publier les Lettres de... à Odilon Redon (Corti), lesquelles sont suivies en 1987, toujours chez Corti, de Lettres inédites d'Odilon Redon à..., édition établie et présentée par Suzy Lévy dans le cadre de sa thèse. Or, non seulement tout cela est loin d'une édition complète, mais les lettres publiées sont fréquemment entrecoupées des redoutables crochets enserrant des points de suspension, et ce sans la moindre justification de la part des éditeurs. Suzy Lévy, qui a signé une étude sur Odilon Redon et le milieu occultiste parue en 1987, pourra peut-être donner des éclaircissements sur ces - comment les appeler autrement ? - " censures ". On publiera volontiers ici ses explications.HL 2000-IV
Charles Chauvin, Ernest Renan (Desclée de Brouwer, 2000, 158 p., 92 F). L'auteur de cette biographie a surtout procuré jusqu'ici des traductions d'ouvrages allemands de spiritualité. Mais il s'est aussi penché sur une frange un peu marginale de l'église catholique en consacrant des essais au clergé pendant la Révolution et à Lamennais. L'ancien séminariste Renan, honni par l'Église pour sa Vie de Jésus, mais redevenu d'actualité avec les deux premiers volumes d'une correspondance enfin complète, méritait donc, malgré quelques essais récents, une nouvelle approche biographique. Certes, pour les inconditionnels du professeur au Collège de France, cette très sympathique étude pourra sembler un peu courte, mais cette brièveté permettra au public, qui ne connaît souvent de Renan que les origines bretonnes et quelques titres, d'avoir une connaissance suffisamment précise de sa vie et de son œuvre sans se perdre dans des détails sur le rôle de Mme Cornu dans l'attribution de sa mission au Liban en 1861. Et même si quelques développements plus amples sur la révocation du Collège de France ou son attitude pendant la Commune eussent été souhaitables, l'auteur ne néglige pas les points moins connus, comme son mariage avec Cornélie Scheffer. Cet essai, quantitativement modeste, n'analyse évidemment pas en détail chaque titre de l'écrivain, mais il a le mérite de souligner l'évolution continue de sa pensée et surtout de replacer La Vie de Jésus dans l'ensemble que constitue l'Histoire générale des religions. Il est d'ailleurs curieux de noter que ce titre est pratiquement le seul qui a fait l'objet de critiques aussi véhémentes, alors que M. Chauvin n'en a découvert aucune consacrée aux travaux antérieurs sur le bouddhisme ou les religions islamiques et que celles qui concernent l'histoire d'Israël ne portent que sur des points de détail. Finalement l'hostilité rencontrée par La Vie de Jésus est surtout le fait de non-lecteurs ! Une analyse un peu plus détaillée de l'ouvrage n'aurait peut-être pas été inutile, malgré les extraits donnés en fin de volume. L'auteur insiste aussi sur l'importance de Qu'est-ce qu'une nation ? et sur le théâtre de Renan, qui est mal connu et qui, pourtant, l'avait rendu plus populaire aux yeux de ses contemporains que ses ouvrages scientifiques, encore que l'abbé Mugnier ait suivi ses cours au Collège de France. M. Chauvin insiste avec raison sur un point négligé par beaucoup de Renaniens : ses rapports avec sa sœur Henriette. Un chercheur devrait se pencher sur ce curieux ménage à trois formé par la mère, la sœur et l'épouse ! En dehors du volume intitulé Ma sœur Henriette, Renan n'a parlé de son aînée qu'avec réticence. L'auteur analyse enfin les réactions plus contemporaines. L'hostilité de Claudel peut évidemment se comprendre. Mais on ne s'attendait pas à cette étonnante comparaison de la vision du monde qu'ont eue Sartre et Renan. Evidemment, avec le temps, les milieux catholiques firent preuve à l'égard de Renan d'une commisération un peu distinguée. Ce qui surprendra finalement plus d'un lecteur est la conclusion de l'auteur pour lequel Renan, hostile au suffrage universel et aux assemblées parlementaires, a une réputation surfaite de penseur " républicain " ! HL 2000-IV
Maurice Rheims, Nouveau Voyage autour de ma chambre (Gallimard, 2000,
153 p., 79 F). Xavier de Maistre publiait en 1795 son Voyage autour de ma
chambre. M. Rheims arpente à son tour son modeste appartement de 200 m2 du
Faubourg Saint-Honoré. Amateur éclairé, homme de désir et de passion (" mes
objets, mes conquêtes féminines… "), il invite le lecteur à découvrir son
" bazar " (" Nous ne sommes que poussière. La pensée ne vient pas de moi,
mais moi et ma femme de ménage l'avons à l'esprit dès que nous regardons tels
ou tels objets ") au fil d'une rêverie suscitée par les tableaux, meubles,
bibelots, statues, tapis et autres shmattès qu'il possède. Il n'y a pas là
de quoi bouleverser la production écrite contemporaine - ni casser les trois
pattes d'un canard - mais on passe une heure agréable en compagnie de ce cicérone
aimable et cultivé (" Tout au long de ma vie, j'ai été le Fregoli de ma curiosité
"). Retenons cette formule : " Au paradis du curieux, la chimère est reine
! " Quel lecteur d'Histoires littéraires soutiendrait le contraire ? HL
2000-IV
Bulletin de la Société "Les Amis de Maurice Rollinat" n° 36, 1998 (Mairie, 36200 Argenton-sur-Creuse). Réédition d'un article oublié de Jean-Jacques Pradher sur Rollinat, paru dans Le National des 2 et 3 octobre 1889 (" Un Poète "). On lira avec intérêt les pages de Philippe Andrès sur Banville et celles de Christian Limousin sur Gustave Geffroy. Précisions minutieuses sur l'actualité rollinesque. Bulletin attachant, si l'on met de côté la reproduction de quelques discours de circonstance sans grand intérêt, puisqu'on n'est plus à portée du buffet et des coupes de champagne. HL 2000-II
Parade sauvage, revue d'études rimbaldiennes, n° 15, novembre 1998 (édité par le Musée-Bibliothèque Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières, BP 490, 08109 Charleville-Mezières). En dépit de la chronicité de son retard de parution (lafotaki ?), chaque livraison de ce bulletin Rimbaud contient généralement plusieurs articles intéressant l'histoire littéraire, que l'on aborde en taillant à la machette dans la jungle métricienne. On trouve ainsi dans ce numéro " Un compte rendu oublié des Illuminations en 1886 " par Olivier Bivort (le mot oublié est peut-être un peu abusif, car cet écho dans la revue belge L'Art moderne n'était pas inconnu des Rimbaldiens d'Outre-Quiévrain ou d'ailleurs) et " Le cœur parodié : Rimbaud réécrit par Izambard ", étude de Steve Murphy sur le premier parodiste de Rimbaud, ce Georges Izambard qui composa une Muse des méphitiques dont il serait dommage de ne pas citer le plus impayable des triolets :
Vois-tu le Bourgeois baveux qui s'offusque Se cramponner d'horreur à son comptoir, Agglutiné contre, comme un mollusque ? Vois-tu le Bourgeois baveux qui s'offusque Et sa police, œil dans un vase étrusque ? Nous leur mettrons les boyaux en sautoir. Vois-tu le Bourgeois baveux qui s'offusque, Se cramponner d'horreur à son comptoir,
HL 2000-I
Alain Sanders, Rimbaud est aux Afriques (Éditions BS, 1999, 135 p., s.p.m.). Le titre s'inspire vaguement d'un propos de Verlaine sur le destin de son ami d'autrefois, propos qui aurait été prononcé un soir au cabaret du Chat-Noir et recueilli par Maurice Donnay (" Il est parti pour des Égyptes ! "). L'auteur de Rimbaud est aux Afriques avait l'atout de s'être rendu en personne au Harar. Il n'en pas guère tiré profit. Les intertitres de son essai sont des calembours primaires dignes des plumitifs de Libé : " Soirées de Gallas ", " Un bon Choa ", " Hyène de vie ", " Verlaine, dans le doute, s'absinthait ", etc. Beaucoup d'erreurs, aussi, pour un si petit livre : Rimbaud partant du Harar pour acheminer sa caravane d'armes à Ménélik ; Rimbaud marchand d'esclaves ; Rimbaud auteur de la Lettre du baron de Petdechèvre ; Germain Nouveau " célèbre dès ses premiers poèmes " ; Rimbaud détruisant l'édition d'Une Saison en enfer (il le fait d'ailleurs à deux reprises dans cet essai : une fois en 1873, et une autre en 1891). Quelques affirmations laissent perplexe : Alfred Poussin, poète " injustement méconnu " (sa Jument morte est-elle si remarquable ?) ; " le cimetière de Charleville est triste " (celui de Béziers l'est-il moins ?). Des coquilles : un Ernest Cabafier qui est sans doute Ernest Cabaner. Quelques emportements rafraîchissants par leur naïveté ou leur vétusté (" n'en déplaise aux culs pincés universitaires et/ou gauchards qui n'aiment pas que l'on dise çà de leur petit Arthur " - l'auteur oublie les curés et les généraux). Pour ponctuer le tout, des admirations drolatiquement incongrues : l'" irremplaçable Rimbaud d'Enid Starkie " (en réalité, une biographie totalement périmée), l'" excellent Madame Rimbaud " de Françoise Lalande (un des livres les plus lamentables de la vaste rimbaldothèque) et les productions en chaîne du " formidable Claude Jeancolas " (rires dans la salle). En fin de volume, un curieux Petit abécédaire rimbaldien : de À comme Abyssinie à Z comme Zutique. HL 2000-II
Rimbaud. Œuvres complètes, Cédérom (1999, Champion électronique). L'œuvre et la correspondance du poète, une iconographie et des fac-similés chez soi. Comme l'Enghien-chez-soi de l'Album zutique. Très pratique pour savoir combien de fois Rimbaud a employé le mot enfer dans son œuvre écrite retrouvée, et quel sens il lui a donné à chaque utilisation. HL 2000-II
Parade sauvage n° 16, mai 2000 (Musée-Bibliothèque Rimbaud, BP 490, 08109 Charleville-Mézières). Au fil des numéros, cette revue d'études rimbaldiennes affirme une exigence associant rigueur et ouverture aux approches les plus diversifiées ; ce que facilite une périodicité aujourd'hui plus distendue (mais il faut tenir compte de la naissance, entre temps, de la Revue Verlaine, également dirigée par Steve Murphy). Ainsi, commence et finit-on par des notes et notules d'érudition portant, là sur telle question de lexicologie ou de stylistique des figures et d'intertextualité combinées (" goût " au sens d'odeur, " tisonnant son cœur " : A. Fongaro), ici sur telle intempestive correction comme éditeurs et commentateurs aiment en infliger au texte rimbaldien (" j'ai tremblé à l'aspect des gardiens de colosses " : B. de Cornulier), voire sur de nouvelles précisions quant à tel ou tel personnage ayant, de près ou de loin, trait avec Rimbaud (Émile Jacoby, qui ne fut pas seulement le fondateur de l'éphémère Progrès des Ardennes, ou " le collégien Izambard ", par J.-L. Debauve ; " Un ex-Parnassien " donnant sa version de l'incident Carjat, par M. Pakenham ; le sort et la correspondance de Gauguin et de Rimbaud mis en parallèle, par J. Voellmy), pour rencontrer chemin faisant des articles de fond portant soit sur un poème particulier (B. Meyer réussissant une élucidation stylisticienne de Honte, D. Ducoffre s'attachant à expliciter de quelle " Raison " il peut bien s'agir dans À une Raison ; P. Claes ce que dissimule le titre anglais de Fairy), soit sur tel aspect particulier d'un poème (la dimension de négativité assumée par le Christ dans la troisième " prose évangélique ", par Y. Frémy ; la portée polémique et métapoétique de l'intertexte hugolien d'Enfance, par É. Hervy ; le sens de l'intertexte shakespearien de Fairy : N. Martin), soit encore sur ce qui, plus ou moins secrètement, relie plusieurs poèmes les uns aux autres (les métamorphoses du travail d'anamnèse dans Les Poètes de sept ans, Mémoire et Enfance, par Y. Nakaji ; la permanence d'un travail sémantico-énonciatif de Nocturne vulgaire à Barbare et au-delà, par B. Claisse), ou risquant une synthèse à partir d'éléments épars dans l'œuvre (faux archaïsmes et faux latinismes, par A. Fongaro ; secrètes collocations suggérant le rôle de structuration sémantique des mots anglais, par M. Arouimi). Les comptes rendus eux-mêmes, volontiers polémiques quand il le faut, n'hésitent pas à entrer dans le détail au point de se hausser quelquefois au statut d'articles à part entière. Tout en soulignant l'intérêt de l'ensemble, notamment dans une volonté affirmée et confirmée par quasi toutes les contributions de passer outre aux sirènes de la prétendue illisibilité (d'obédience romantico-surréaliste ou structuralo-textualiste, en tout état de cause obscurantiste et attardée), il faut néanmoins, en bon chercheur de poux, soulever quelques lièvres qui font tache ou qui fâchent : ainsi, comment ne pas voir, dans la question de savoir si " Rimbaud est l'énonciateur de l'ensemble du poème " ou seulement de telle ou telle partie, le reste étant confié à d'autres énonciateurs dont éventuellement Verlaine, le type même du faux problème ou du problème mal posé ? Il suffit de ne pas confondre le plan pragmatique, auquel appartient l'individu Rimbaud comme Verlaine, les lecteurs en tant que locuteurs, et le plan proprement énonciatif, où l'on a affaire, comme le disait Benveniste, à de " pures instances de discours ", pour que tombe la question, aussitôt remplacée par celle-ci, autrement pertinente : comment le locuteur Rimbaud use-t-il des ressources d'une énonciation différenciée pour rendre compte d'une subjectivité clivée et pétrie d'intersubjectivité (ce qui pourrait être une voie vers la " poésie objective ") ? N'est-ce pas un peu trop prêter au " brillant élève en latin qu'était Rimbaud " que de penser que le choix du " souci d'eau " ait pu " avant tout être motivé " par l'étymologie (sol + sequi) ? Et s'il l'avait été par l'intéressante syllepse que fournit le mot souci lui-même ? N'est-il pas excessif de poser que le recours aux mots anglais offrirait " rien moins que la clef de la structure de l'imaginaire de Rimbaud " ? Pourquoi, après avoir mis en lumière la troublante récurrence de l'adjectif " long " aussitôt mis en rapport avec le verbe anglais to long, lire sous " cent Solognes longues comme un railway " : so alone ou lonesome, plutôt que : so long so long, soit quelque chose comme un adieu ? Et pour finir, en tant que non-métricien tendance pro-Dada, ceci : à quoi bon évoquer d'emblée " les dadaïstes zürichois " si c'est exclusivement et sans autre forme de procès pour accabler ces " nihilistes de salon " de la morgue du " grantécrivain ", en l'occurrence Camus ? Le Cabaret Voltaire était-il un salon ? N'y avait-il aucun " courage " à déserter le bain de sang pour s'y retrouver ? Pourquoi leurs idées seraient-elles immanquablement " fantaisistes " ? À quoi bon s'acharner à retrouver dans la prose des Illuminations des formes versifiées que le même poète, dans ses propres vers, s'était ingénié à congédier ? Certes, dans les deux phrases : " Ta tête se détourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne, - le nouvel amour ! ", il est loisible d'entendre, par une connivence prosodico-numérique que contribue à susciter un parallélisme appuyé, le fantôme de deux dodécasyllabes, mais, outre que ces dodécasyllabes de type Mémoire seraient eux-mêmes fort éloignés du moule perceptif et mnésique de l'alexandrin - bref, rien de métrique là-dedans -, il faudrait avoir préalablement élu une prosodie syllabique qui est loin de s'imposer, rien - au contraire - n'empêchant de lire : " Ta têt' se détourn' : le nouvel amour ! Ta têt' se retourn',- le nouvel amour ! " A fortiori dans des énoncés dont les régularités sont plus incertaines. Et si l'auteur, pour cela, s'autorise d'un article de Fongaro sur de prétendus " segments métriques dans la prose d'Illuminations ", on souhaiterait qu'il prît acte de la réfutation qu'en fit naguère Cornulier, laquelle mérite bien d'être au moins aussi fameuse. HL 2000-IV
Bulletin Auberge verte, n° 1 à 4, juillet-octobre 2000 (128 rue Lamarck, 75018 Paris). Depuis ses origines, vers 1983, l'Auberge verte rend d'importants services aux chercheurs rimbaldiens et verlainiens, et aux amateurs de quelques autres auteurs affectionnés par l'aubergiste nullement verdâtre Rémi Duhart : Artaud, Genet, Nouveau. Malgré quelques avanies (comme une récente inondation), l'Auberge verte survit et d'année en année s'améliore, comptant parmi ses bénéficiaires presque tous les grands spécialistes rimbaldiens des vingt dernières années. L'Auberge verte est l'aboutissement d'un travail de longue haleine : si l'entraide des chercheurs a permis à Rémi Duhart d'acquérir de nombreuses publications, bien d'autres ont été achetées, au fil des années, au terme de sacrifices personnels (il ne s'agit pas d'un centre subventionné). On comprend ainsi, même si la formulation est critiquable, que Rémi Duhart précise que l'Auberge est " ouverte aux chercheurs et fermée, résolument fermée aux curieux ou curieuses, touristes et autres pépères et mémères en tous genres " (livraison n° 1). Le bulletin est-il l'œuvre de Rémi Duhart ? Oui et non. Comme Rimbaud, Rémi Duhart a pu bénéficier du soutien d'Alcide BAVa, le bien-nommé (pseudonyme utilisé dans la lettre du 15 août 1871 à BAnVille). Il s'agit d'une publication haute en couleurs (chaque bulletin de quatre pages est polychrome, sur des papiers de couleur chaque fois différente), dans tous les sens déréglés. Avec ses commentaires parfois acerbes portant sur la manière dont les acteurs ou réciteurs traitent la poésie de Rimbaud qui s'expliquent par la vocation d'acteur de Duhart (ceux qui l'ont vu dans une mise en scène de Pour en finir avec le jugement de Dieu d'Artaud ont mesuré la démesure de ses qualités d'acteur), le bulletin ne manque pas de vigueur. Il cogne à bras raccourcis sur l'Association des Amis de Rimbaud, ce qui est regrettable lorsque les attaques portent sur certaines personnes qui, de manière désintéressée, ont maintenu en vie cette association. Sinon, le bulletin donne de nombreuses informations, bibliographiques notamment, des documents inédits (comme une lettre de Bouillane de Lacoste à Pierre Petitfils) et un test mensuel intitulé " Coin du petit ignorant(e) " où certaines questions reçoivent des " réponses " discutables (le titre Bateau ivre sans article défini ne se justifie pas par un témoignage de Delahaye, mais par le texte donné par Verlaine dans Les Poètes maudits ; dire qu'Angélo était la pièce préférée de Rimbaud, c'est supposer que Delahaye était en mesure de donner sur ce point des informations fiables, etc.). Il n'empêche que ce petit bulletin, avec son ton allègre et ses " blagues ", avec ses hommages à Pierre Petitfils (l'un des principaux donateurs de documents importants) et ses renseignements bariolés, intéressera de nombreux rimbaldophages, particulièrement ceux qui, avides d'aveux, apprendront que " Claudel […] fait chier debout " Rémi Duhart… ou Alcide Bava ?HL 2001-V
Arthur Rimbaud, Œuvres complètes. Tome I : Poésies, édition critique avec introduction et notes de Steve Murphy (Honoré Champion, 2000, 937 p., 580 F). Consacrer, comme vient de le faire Steve Murphy, un gros ouvrage de plus de 900 pages à une œuvre poétique d'une épaisseur somme toute assez réduite n'est nullement paradoxal. D'abord, parce que la force et le rayonnement d'une œuvre ne se mesurent point à son volume, il est à peine besoin de le souligner. Ensuite, parce que l'œuvre poétique de Rimbaud réclamait depuis longtemps un tel travail, à cause des conditions très particulières et souvent des plus hasardeuses dans lesquelles elle fut publiée petit à petit. Plus encore, les travaux parus sur Rimbaud depuis une vingtaine d'années avaient souvent mis l'accent sur la nécessité impérieuse d'une telle révision critique. C'est même là un problème que les plus sensibles et perspicaces commentateurs ou éditeurs (L. Forestier, P. Brunel, M. Richter, A. Guyaux) n'avaient pas hésité à aborder de front, comme l'avait déjà fait aussi Steve Murphy lui-même dans divers travaux. On ne se plaindra donc pas que la mariée soit trop belle, ni que le nouvel éditeur ait saisi cette occasion de nous offrir, non pas - comme il le souligne d'emblée - un Rimbaud ne varietur (expression à rendre au colonel Godchot), mais les résultats très détaillés de sa vaste et patiente enquête. Cette tâche s'imposait également du fait de l'inflation galopante des éditions de Rimbaud à laquelle on assiste depuis 1980, le dernier exemple - assez déconcertant - étant celle " commentée par Claude Jeancolas ", parue en 2000. C'est un fait, aussi, qu'une édition digne de ce nom des seuls poèmes de Rimbaud pose fatalement d'innombrables problèmes : manuscrits, copies, versions imprimées, etc., qu'il faut recenser, contrôler, confronter. Autre tâche, non moins considérable, l'examen attentif des diverses éditions publiées, ainsi que de l'essentiel de la littérature critique sur Rimbaud. À cet égard, le corpus de documents de toute sorte auquel a eu recours Steve Murphy pour son édition est impressionnant. Travail impossible à éluder, bien sûr, mais qui avait quelque chose de décourageant, par les cascades d'erreurs, d'imprécisions, voire de truquages, qu'il faut sans cesse signaler et rectifier. Nombre de ces corrections viennent ainsi gonfler les notes de l'éditeur (on pourrait d'ailleurs se demander pourquoi les quelque 90 poèmes laissés par Rimbaud ont fait à ce point déraper, voire dérailler, autant d'éditeurs et de gens très savants). Dans une copieuse préface (126 pages) intitulée Les Dessous de l'édition des vers de Rimbaud, Steve Murphy s'explique longuement sur les problèmes qu'il a rencontrés, ainsi que sur la méthodologie suivie pour son édition. Il faut lire cette préface pour mesurer à quel point l'éditeur a choisi d'entrer dans le plus extrême détail, au risque d'être parfois un peu touffu, ou bien prolixe dans ses hypothèses. Faute d'être un rimbaldien chevronné, nous n'examinerons pas point par point son argumentation, ce qui, d'ailleurs, exigerait tout un article. Une petite surprise, tout de même, en ce qui concerne le corpus des poèmes : en a été écarté Rêve, inclus, comme on sait, dans une lettre à Delahaye du 14 octobre 1875. Ukase que Murphy justifie ainsi : " il ne s'agit pas d'un poème ". Voilà qui est fort discutable, surtout lorsqu'on choisit - et à juste titre - de reprendre dans son édition la moindre bribe rimbaldienne de l'Album zutique. Ainsi, Vieux de la vieille ! est un poème, tandis que Rêve n'en est pas un ? Une telle exclusion eût sans nul doute fait fulminer André Breton, qui considérait cet " admirable poème " comme " le testament poétique et spirituel de Rimbaud ". Et c'en est bien un, de testament, en forme d'adieu bouffon et désinvolte, ou plutôt de pied-de-nez définitif à la littérature. Il est inconcevable (délicat euphémisme) qu'une édition qui se veut aussi monumentale ait d'office éliminé ce texte extraordinaire, qui, comme l'avait souligné Mario Richter en 1983, montre comme nul autre pourquoi Rimbaud quitta justement la littérature - et peut-être même l'avait déjà quittée lorsqu'il le composa. Faute d'inclure ce poème (nous maintenons ce terme), voilà toute la perspective faussée, et cette édition se termine sur Qu'est-ce pour nous, mon cœur, poème admirable, mais d'une tonalité assez différente (et dont le dernier vers pourrait sans doute constituer une réplique fort rimbaldienne au vers final du Rêve d'un curieux de Baudelaire). Autre remarque : cette édition, basée sur les manuscrits, évite par principe tout éclaircissement et explication des difficultés du texte même. C'est postuler que le lecteur, tout en étant renseigné au maximum sur la signification de la moindre virgule, sait déjà - ou bien ignorera toujours - qui était Dumanet ou Picard, ou ce que signifie fouffes ou larmier, etc. Pour le savoir, il devra en tout cas recourir à une autre édition critique, ce qui, avouons-le, n'est guère commode. Steve Murphy souligne par ailleurs qu'il a voulu, par son édition, ramener l'attention sur les premiers vers de Rimbaud, à ses yeux " dévalorisés " par la critique récente, qui se serait plutôt penchée sur Les Illuminations et les vers " dits de 1872 ". Est-ce bien sûr ? Certes, il ne nous échappe pas que la critique est souvent moutonnière, ni qu'un tel phénomène ne date pas d'hier. On sait par exemple qu'aux yeux de nombre de Symbolistes de la seconde génération (sauf Jarry, Fargue et Louÿs), les Illuminations passaient souvent pour un amas de choses tourneboulées. Inversement, certains auraient tendance aujourd'hui à survaloriser les poésies zutiques, alors que Rimbaud est un poète qui possède plusieurs registres. Mieux encore, ces registres, il savait parfaitement les doser, voire les outrer, et il eût souvent pu dire, comme Ducasse à Poulet-Malassis : " Naturellement, j'ai un peu exagéré le diapason ". D'autre part, il s'en faut de beaucoup que sa production en vers ait toujours le même impact sur le lecteur. Lors de la vente Guérin de 1998 (dont le catalogue mérite aussi de rester célèbre par sa hideuse typographie et sa mise en page véritablement ahurissante), on pouvait légitimement être frappé par la différence de tension poétique existant entre Comédie en trois baisers ou Ce qui retient Nina, et les admirables strophes de Mémoire. Allons plus loin encore : si l'un des deux premiers poèmes était resté inédit et que le manuscrit non signé - ou, pourquoi pas ? signé Mérat - en surgissait soudain, considérerait-on le texte avec la même révérence que celui de O saisons, ô châteaux ? Et ses virgules, tirets et guillemets avec autant de sérieux ? Steve Murphy nous rétorquera qu'il n'a point voulu écrire ici un essai sur Rimbaud, mais seulement éditer le mieux possible tous les poèmes de lui qui nous sont parvenus, et que, de surcroît, rien de ce qu'a écrit l'auteur d'Une saison en enfer ne saurait être indifférent. À la bonne heure ! On constate toutefois que, dans son édition, certains poèmes ont suscité fort peu de notes (Le Buffet, Rêvé pour l'hiver, La Maline, Le Dormeur du val, Le Mal, Rages de Césars, Le loup criait sous les feuilles). Est-ce seulement parce qu'ils ne posaient point de problèmes de texte ou de datation ? Mais, après tout, on peut se consoler en discernant dans un poème comme Comédie en trois baisers une " distanciation parodique " (p. 237) qui en ferait justement tout l'intérêt… Pour le classement des poèmes, Steve Murphy a choisi de les répartir en quatre grandes sections : 1869-1870 ; fin 1870-début 1872 ; poèmes zutiques et para-zutiques (fin 1871-début 1872) ; poèmes de 1872-1873. Il est évident, et l'éditeur ne se l'est point dissimulé, que cette répartition comporte fatalement une certaine marge d'arbitraire. D'une part, la chronologie des poèmes est souvent des plus lacunaires ; d'autre part - et surtout - nous ne disposons que d'une partie seulement des vers que Rimbaud composa et dont un certain nombre sont irrémédiablement perdus (comme le rappelle Murphy lui-même). Cette double lacune empêche ainsi de déterminer, au sein du corpus des poèmes, une véritable chronologie, avec des étapes nettement déterminées et distinctes. Et, à moins de voir resurgir miraculeusement des manuscrits datés ou des poèmes inédits, il risque fort d'en être toujours ainsi. Il est impossible, répétons-le, d'effectuer un classement définitif et inattaquable dans un ensemble qui est, par nature, parfaitement incohérent, pour la simple raison que c'est le hasard seul qui a fait connaître ou resurgir tel poème, et disparaître à jamais tels autres, dont nous ignorerons toujours le texte. Quant à savoir si Rimbaud lui-même conçut un jour le projet d'un recueil régi par un ordre et une architecture bien définis, il faut bien avouer que nous n'en savons rien non plus, ou du moins que nous n'en avons que de vagues indices. Au surplus, qui nous assurerait que le poète n'aurait pas changé d'avis, et même plus d'une fois, au fur et à mesure de la composition de ses poèmes, sur le contenu d'un tel recueil ? N'en va-t-il pas de même, soit dit par parenthèse, pour les Illuminations ? Murphy pense, lui, que " Rimbaud a confié à Verlaine, au moment d'un de ses exils carolopolitains en 1872, la mission de préparer un ensemble pré-typographique ". Hypothèse qui n'est évidemment point impossible a priori, mais qu'on ne saurait prendre pour une certitude, ni même pour une voie de recherche. Outre que Verlaine n'était point un modèle en matière éditoriale, on constate que Murphy est obligé d'ajouter immédiatement : " Il aurait manqué toutefois un certain nombre de poèmes, que Verlaine pensait ajouter ultérieurement ". Lesquels ? Impossible de le savoir exactement, car, comme le remarque le même éditeur à la page précédente, à propos d'une liste de manuscrits de Rimbaud dressée par Verlaine, " la liste montre que le sous-ensemble dont nous disposons est mutilé (des poèmes ont été perdus par la suite) et qu'il était dès cette époque incomplet ". Autrement dit, s'il est parfaitement légitime de mentionner un tel projet, il est peut-être un peu exagéré de lui faire un sort particulier et surtout de tirer des conclusions trop déterminantes de ce qui, malheureusement, ne dépassa point le stade de simple projet. Que dire aussi du fait que, un an seulement plus tard (1873), Rimbaud n'ait pas hésité à inclure certains de ses poèmes, donnés comme des vers " anciens ", dans Une saison en enfer ? N'était-ce pas montrer là que l'idée d'un recueil lui était alors bien étrangère ? Baudelaire a beau avoir revendiqué le droit à la contradiction, il est un peu déconcertant de voir Murphy multiplier inlassablement les hypothèses au sujet de ce " recueil Verlaine ", tout en affirmant à plusieurs reprises " l'impossibilité de déterminer le contenu exact que Rimbaud lui aurait assigné ". Une des caractéristiques les plus frappantes de cette édition est, on l'a dit, l'examen systématique et extrêmement minutieux qu'elle propose des manuscrits de poèmes actuellement connus. Encore certains, comme ceux détenus par un libraire parisien, restent-ils inaccessibles. À ce sujet, Murphy se montre parfois d'une naïveté inattendue. Ainsi, il rejette formellement l'hypothèse selon laquelle Canqueteau n'aurait montré à Van Bever qu'une partie de ses Rimbaud : " supposition fort arbitraire portant sur la psychologie d'un collectionneur ". Curieuse amnésie éditoriale, car c'est la même " psychologie " qui fait justement interdire depuis cinquante ans la consultation de certains manuscrits ! Pour tous les autres manuscrits connus, nous avons droit à un véritable examen à la loupe. Disposition du titre, orthographe, ponctuation : traits d'union, virgules, points-virgule et points (il est fait grand cas de la " ponctuométrie ", théorie inventée par Benoît de Cornulier), accentuation, alinéas et blancs, rien ne semble avoir échappé au regard de l'éditeur. Rien ? Nous avons été un peu surpris de ne pas voir signalé que le manuscrit de Mémoire de la vente Guérin n'est nullement signé A, comme l'affirme étourdiment le catalogue et comme l'imprime cette édition. Tout au contraire, la reproduction en couleurs figurant dans le même catalogue montre que le bas du second feuillet, très endommagé, a été " replâtré " et restauré, ce qui a fait disparaître le reste de la signature, laquelle se lisait probablement A. Rimbaud (au reste, où a-t-on jamais vu Rimbaud signer d'un seul A. ?). En revanche, on nous offre près de cinq pages d'hypothèses sur les virgules de ce manuscrit. Néanmoins, l'examen de tous les autres manuscrits permet à Murphy de lever certains doutes ou, au contraire, d'introduire de nouvelles perplexités. Tel est, par exemple, le cas de L'homme juste, où l'éditeur avoue honnêtement n'avoir pas réussi à déchiffrer les deux mots illisibles des vers 72-73 et n'en propose donc aucune lecture. Une telle prudence est louable. On se souvient que, pour un passage des Pensées de Pascal, on avait longtemps lu : " trognes armées ", image superbe, jusqu'à ce qu'un examen attentif du manuscrit révélât qu'il fallait tout simplement lire : " troupes armées ". Une prudence encore plus grande, et qui n'a peut-être pas toujours été observée dans cette édition, s'impose d'ailleurs face à tout manuscrit de Rimbaud. Si le poète fut bel et bien un homme de lettres, désirant longtemps être publié (et faisant imprimer Une saison en enfer), on ne saurait dire pour autant qu'il ait eu une vie de littérateur rangé ou aisé, ni même toujours sobre. De là que nombre de ses manuscrits furent écrits dans des conditions souvent précaires, qui ne permettaient pas toujours une rédaction parfaite. Il n'est pas du tout sûr non plus que Rimbaud se soit toujours plié aux règles en usage pour la préparation d'un manuscrit destiné à l'impression, ni qu'il fût un excellent correcteur d'épreuves. Du moins n'en savons-nous absolument rien, ce qui rend bien imprudente toute supposition allant dans le sens d'un Rimbaud attentif à l'extrême, comme le voudrait ici son éditeur, qui assure que le poète " préparait ses manuscrits avec soin ". Ceux-ci sont au contraire souvent pleins de pièges, ne serait-ce que parce que, comme le rappelle paradoxalement le même Murphy, " il est sans doute inutile de prendre comme prémisse l'infaillibilité orthographique et grammaticale de Rimbaud ". Il n'est donc pas indispensable, par exemple, de rechercher à tout prix une intention profonde dans telle virgule manquante ou bizarrement placée. Reste aussi, ajouterons-nous, à savoir si Rimbaud, à supposer qu'il eût fait imprimer un poème, l'eût exactement laissé tel, en tout point, qu'il se présentait dans son manuscrit. La graphie, dirait Monsieur de La Palice, est une chose, l'impression en est une autre. Autre facteur supplémentaire d'incertitude : la disparité même des manuscrits. Pour tel poème, nous avons par exemple trois manuscrits différents, tandis que pour de nombreux autres, on n'en connaît aucun. Le cas le plus frappant est peut-être Le Bateau ivre, qui, on le sait, n'est connu que par une copie de Verlaine. Impossible, par conséquent, de déterminer si cette copie est fidèle ou non au texte de Rimbaud. Et le destin déconcertant de ses manuscrits - dès 1871, pour certains - nous oblige à nous demander s'il en faisait autant cas qu'on l'assure. Pire encore, on n'a pas tellement l'impression qu'il en ait pris un soin extrême, pas plus au moment où il les rédigeait qu'une fois cette rédaction achevée : il les confie, les laisse au premier ami venu, et semble bien ne s'en être guère inquiété ensuite. Quoi qu'il en soit, il est bien difficile de décider que faire pour des poèmes comme Le Cœur volé dont nous avons trois manuscrits dissemblables (nantis chacun d'un titre différent !). Ces diverses versions peuvent évidemment s'expliquer par le fait que Rimbaud n'avait pas alors sous la main de manuscrit antérieur. Nous n'en sommes guère plus avancés pour autant, et bien malin qui dira quelle version aurait retenu le poète. Comme le soulignait André Guyaux, il n'y a pas de texte " de base ". Tout éditeur se trouve donc confronté à un dilemme : ou bien choisir - de façon nécessairement arbitraire - telle version, ou bien les imprimer toutes. Cette édition " pluriversionnelle " ne pouvait donc qu'adopter la seconde solution. Dans son enquête systématique, Steve Murphy a justement examiné le cas des poèmes de Rimbaud cités par certains de ses contemporains, comme cet extrait des Chercheuses de poux donné par Champsaur en 1882 dans son roman Dinah Samuel. Inévitablement, on se pose la question : d'où venait ce texte, qui présente justement des variantes ? S'agissait-il d'un manuscrit que nous ignorons ? Question évidemment insoluble, mais qui méritait d'être posée. Il en va de même pour la très curieuse publication en 1878, dans The Gentleman's Magazine, des Petits Pauvres : cinquième version connue, un peu édulcorée, du poème Les Effarés, et qui aurait - peut-être - été communiquée à la revue anglaise par Camille Barrère. Bizarrement, nulle édition n'avait jamais, même en note, reproduit ce texte, dont on peut se demander aussi d'où il venait. Barrère était le fameux ambassadeur français à Rome. Interrogé par Underwood, il se souviendra surtout des disputes entre Verlaine et Rimbaud à Londres… L'histoire des manuscrits de Rimbaud, sans être aussi décourageante que l'odyssée de ceux de Laforgue, est du reste des plus singulières. Elle fait intervenir des personnalités fort disparates : Forain, Demeny, Izambard, Delahaye, Darzens, Berrichon, d'Orfer, Fénéon, Genonceaux, Vanier, Sivry, Kahn, Le Cardonnel, Millanvoye, et - last but not least - Verlaine. Des collectionneurs, aussi, au plumage non moins varié : Dauze, Saffrey, Barthou, Zweig, Lucien-Graux, Guérin, Berès, Hugues. Comment ne pas être frappé par ce qu'Antoine Fongaro a très justement appelé " la négligence, la fumisterie, la malhonnêteté d'à peu près tous ceux qui ont été mêlés à cette lamentable histoire des manuscrits et de la publication des œuvres de Rimbaud " ! On en vient ainsi à se dire que c'est par une sorte de miracle à répétition que les poèmes de Rimbaud nous sont parvenus, tant le destin de chaque manuscrit s'affirme hasardeux, sinon incompréhensible, et surtout, redisons-le, lamentable. Même si elle est souvent assez ardue, et parfois un peu répétitive, la lecture de cette édition n'est pas monotone. On y apprend même, çà et là, des choses fort curieuses. Par exemple, qu'un manuscrit de Fêtes de la faim conservé à la respectable Fondation Bodmer, est un faux : rançon inévitable de la cote extraordinaire de Rimbaud sur le marché des autographes. Plus grave, peut-être, le fait que le seul manuscrit de référence pour l'archi-célèbre Bateau ivre (la copie faite par Verlaine) ait été monté sur onglets à la Bibliothèque nationale d'une manière " regrettable " (entendons : désastreuse), qui " a rendu impossible l'examen de la fin de plusieurs vers de la quatrième page du poème ". On voudrait espérer que pareille mésaventure n'arrivera pas, ou n'est pas déjà arrivée, à la non moins célèbre Lettre du Voyant, préemptée par la même B.N.F. à la vente Guérin. Plus réjouissante, l'anecdote selon laquelle le chansonnier Millanvoye aurait cédé au redoutable bibliophile Barthou les manuscrits de quatre poèmes de Rimbaud " contre un exemplaire de luxe de La Chanson des Gueux de Richepin " (mais Henri Mondor ne promettait-il pas un jour, en échange d'autographes de Mallarmé, d'" opérer gratuitement ", à l'occasion, la brave dame qui venait de les lui remettre ?). La recherche des sources des poèmes de Rimbaud a par ailleurs donné lieu, durant la vrombissante année 1991 du centenaire, à une amusante mystification : un article assurant que les deux premiers vers de O saisons, ô châteaux ! seraient la reprise textuelle de deux vers d'un poème de l'obscur Évariste Boulay-Paty, publié dans " l'une des deux éditions à compte d'auteur parues en 1834 ". Même si c'était là confondre Rimbaud avec son contemporain le célèbre kleptomane montevidéen Isidore Ducasse, on peut s'étonner que d'autres canulars de ce genre n'aient point vu le jour à propos du poète de Charleville s'arrivé. Petite erreur p. 486 : Breton n'a pu conseiller Doucet en janvier 1918, car ce n'est qu'en décembre 1920 qu'il est entré en relations avec lui. HL 2001-V
Martine Lombaerde, Rimbaud : Une saison en enfer, Illuminations : 40 questions, 40 réponses, 4 études (Ellipses-Marketing, 2000, 126 p., 40 F). Petit livre destiné aux lycéens et étudiants, sur le modèle de cette collection. Quarante questions dont l'auteur connaît évidemment d'avance la réponse, mais qui ne l'empêchent pas de se livrer à une analyse assez fouillée de divers aspects des deux œuvres, qu'elle a attentivement étudiées. Martine Lombaerde se base, pour le texte, sur l'édition Brunel du Livre de Poche ; sa bibliographie critique pourra cependant sembler un peu réduite : deux ouvrages de Borer, un de Jean-Colas (sic), un de J.-P. Richard et la biographie de J.-L. Steinmetz. Autrement, de bonnes remarques sur le lexique, sur le rôle déréalisant du langage, sur celui de la femme dans Illuminations aussi. Faut-il cependant écrire qu'en Absyssinie, Rimbaud " redevient le petit enfant assoiffé de tendresse qu'il fut sans doute " ? N'est-ce pas un mythe - utilisé aussi par G. Robb dans sa récente biographie - que celui de Rimbaud redevenu alors un enfant ? Ne se serait-il pas bien plutôt métamorphosé d'adolescent en adulte, avec tout ce que ce dernier terme comporte de triste fatalité ? D'autres hypothèses sont des plus discutables, voire déraisonnables : les impressionnistes " que peut-être Rimbaud avait croisés à Paris " ; " on peut supposer que Rimbaud a eu connaissance des trois versions de La Tentation de Saint Antoine [de Flaubert] ". Page 11, nous apprenons que Félix Fénéon fut des amis de Rimbaud ! Attention à l'italien : p. 20, le mot du Corrège n'est pas " Anch'io sin pittore " (formule qui ne signifie rien), mais " son " ; d'autre part, cela se traduit par " Moi aussi, je suis peintre ", et non " serai ". Enfin, page 68, cette remarque inattendue sur l'Angleterre à l'époque de Rimbaud : " elle n'est pas étouffée par cette morale catholique qui ronge tous ceux qui osent penser et vivre autrement ". La morale protestante victorienne et puritaine représentant un progrès, voilà une opinion que Swinburne et Wilde, pour ne citer qu'eux, n'eussent peut-être pas soutenue. HL 2001-V
Benoît Lange, Abyssinie. Entre ciel et terre, sur la route d'Arthur Rimbaud (Éditions Olizane, Genève, 2000, 141 p., sans prix marqué). L'auteur est un photographie suisse qui a rapporté des vues du Harar et d'autres contrées d'Abyssinie. À la recherche de Rimbaud, bien sûr. Ce sont de " belles " photographies, c'est entendu, mais l'auteur conduit-il pour autant le lecteur de son livre sur la route de Rimbaud ? Peut-être, pour qui sait avancer sur cette route les yeux fermés. La préface est d'Alain Borer, le Claude Jeancolas des années 1980. HL 2001-V
Bulletin des amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier, n° 91, 2ème trimestre 1999 (édité par l'Association des amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier, 21, allée du Père Julien Dhuit, 75020 Paris). Cette livraison contient une ébauche théâtrale d'Alain-Fournier, La Maison dans la forêt, préfacée par Alain Rivière, postfacée par Yvette Mousson. Cette oeuvre laissée à l'état d'esquisse, écrite d'une traite pendant une nuit d'hiver, fut composée à la demande de Madame Simone, amante de l'auteur : mais l'actrice n'apprécia pas le synopsis de cette pièce ; le personnage qu'elle devait jouer lui parut trop mièvre.HL 2000-I
Jacques Rivière, Le Roman d'aventure (Éditions des Syrtes, 2000, 121 p., 75 F). Ce texte, daté de 1913, fait figure d'excellente dissertation sur le roman que l'auteur oppose terme à terme, idée à idée, à la poésie, plus particulièrement au Symbolisme. Cette simplicité dialectique, parfois agaçante, s'accompagne d'un " psychologisme " qui paraît bien daté. Mais il réclame avec une telle véhémence, une telle ferveur, un " roman nouveau " qu'on lui pardonne : il ne s'agit pas, comme peut le laisser croire le titre, d'histoires de cape et d'épée ou de pirates, mais d'une fiction romanesque où l'auteur se laisserait porter par son récit et par ses personnages, qu'il découvre chemin faisant. " L'aventure, c'est ce qui advient " : il est beaucoup question de cheminement, de processus, qui impliquent auteur et lecteur. Là est la force de ce petit essai de Rivière, la prescience d'un roman français à la Dostoïevski, réalisé par Proust la même année, et l'annonce d'une critique à la Barthes. Rivière, dont Alain Clerval présente la biographi