Les comptes-rendus de lecture d'Histoires littéraires

 

 

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Jacques Lacan

Soraya Ttatli, Le Psychiatre et ses poètes : essai sur le jeune Lacan (Tchou, 2000, 99 p., 75 F). " Lacan mentionne rarement ses premiers écrits " : voilà qui constituait incontestablement une bonne base de recherche. Il a effectivement fallu attendre 1975 pour voir rééditée sa thèse de 1932, De la Psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité. Il faudra même le choc Ricœur, c'est-à-dire qu'un philosophe - et de la Sorbonne - se mêle de psychanalyse, pour que le docteur Lacan livre ses Écrits (parus en 1966) : d'où les diverses éditions pirates qui circulèrent parallèlement à ses séminaires. L'auteur du présent essai, docte professeur de littérature et de philosophie à la prestigieuse Princeton University, ne s'est pas donnée la peine de rétablir une sérieuse bibliographie : la sienne est égrenée dans des notes de bas de page, et de façon peu rigoureuse. La problématique est clairement exposée : " Il ne s'agit plus de la mainmise d'un discours théorique - la psychanalyse - sur un discours poétique, ni du reflet spéculaire de la poésie dans la psychanalyse [...] mais de l'élaboration d'une poétique du discours inconscient ". Les chapitres se suivent très pédagogiquement, selon l'ordonnance d'un cours magistral (Lacan et les linguistes, Lacan et Breton, Lacan et Clérambault, etc.), mais on reste sur sa faim et cet " essai " n'a pas de fin. Que vient faire Jean-François Lyotard, qui, en 1932, commençait tout juste à user ses culottes sur les bancs du lycée ? le lecteur est alléché avec un certain Ludwig Börne, dont il n'est donné que le titre du texte en bas de page : " Comment devenir un écrivain original en trois jours ". On évoque Pierre Janet (qui se trouve confondu avec Paul), on parle de " moderne machine à penser " et pas un mot sur Raymond Roussel. Et voilà que le Surréalisme devient une " école " ! On effleure la question de la rhétorique, mais en préférant s'appuyer sur Fontanier et le Petit Robert que sur Perelman. On décèle une " ontologie négative ", mais c'est pour faire de Lacan plus un janséniste qu'un héritier, via Hegel, de la mystique rhénane (Eckhart), et Heidegger n'étant plus en odeur de sainteté, on ignore tout de la Kehre, et on s'appuie sur Lyotard ou Derrida plutôt que de se risquer du côté de son Unterweg zur Sprache. L'auteur sent bien que Lacan a procédé à une véritable déconstruction de la psychiatrie, sa propre linguistique à la main, mais elle passe totalement à côté de sa " cuisine ".HL 2001-V

Jules Laforgue

Jules Laforgue, Œuvres complètes, tome III (L'Age d'homme, 2000, 1387 p.). " Tout est à faire, tout est à refaire ! Une édition complète et définitive s'impose " : tel était le cri du cœur du genevois François Ruchon, auteur, en 1924, de la première thèse consacrée au poète des Complaintes. Annoncée depuis 1980 par L'Age d'Homme, l'édition monumentale édifiée par les meilleurs experts - Jean-Louis Debauve, Mireille Dottin-Orsini, Daniel Grojnowski et Pierre-Olivier Walzer, avec la collaboration de Maryke et Clarisse de Courten et Michèle Hannoosh - vient de s'achever sur la publication du troisième et dernier tome, qui est consacré à la critique littéraire et la critique d'art, Berlin, la cour et la ville, " Feuilles volantes ", le dernier volet de l'Œuvre graphique et, en annexe, des addenda et corrigenda des tomes précédents, une bibliographie et l'index de l'ensemble. Le tout est enrichi par quantité d'inédits, notamment plusieurs lettres de Laforgue à sa sœur Marie et une lettre de Paul Bourget adressée à Laforgue en 1882. Les éditeurs ont consulté tous les autographes qui leur étaient accessibles. L'importance de l'effort se mesure à la lecture de l'article " À propos des manuscrits de Jules Laforgue " publié par Jean-Louis Debauve dans la Revue d'histoire littéraire de la France en 1964 et son introduction (" À la recherche des manuscrits de Jules Laforgue ") à ce dernier volume d'Œuvres complètes. Jamais titre n'aura été tant justifié. On dispose désormais de la totalité, ou peu s'en faut, du contenu de la fameuse valise confiée par la veuve du poète à Teodor de Wyzewa. L'histoire du destin posthume des papiers du poète est véritablement passionnante, car elle fut pleine d'embûches. De l'ordre a été mis dans cet amas de documents et de la manière la plus scientifique (papier, encres, déchirures des pages arrachées des carnets), le tout annoté de manière exemplaire, au point que l'on est presque surpris, à la lecture de la note 4 de la page 1020 (" Laforgue cite ici, avec une coupure, un passage du chapitre XX du roman de Stendhal : Le Rouge et le Noir ") de ne pas apprendre quelle édition possédait le poète et quel était le numéro de la page en question ! Berlin, la cour et la ville, dernier ouvrage revu par Laforgue, est très bien présenté et annoté par le regretté Pierre-Olivier Walzer (mort quelques semaines après la parution de ce troisième tome), qui n'avait pas peur d'affronter l'importante bibliographie engendrée par le sujet ; des comparaisons intéressantes sont données dans un appendice avec des Notes sur l'Allemagne, la plupart inédites. Cette partie est importante, et d'approche heureusement renouvelée. On se réjouit aussi de voir enfin groupée la critique littéraire écrite par le poète, ainsi que celle sur l'art, qui joua un rôle majeur dans la vie de Laforgue. Le plan du volume est simple et logique : textes publiés du vivant de l'auteur ; textes publiés après sa mort, suivis de neuf inédits. Mireille Dottin-Orsini traite de Laforgue artiste et collectionneur, de son rôle auprès de Charles Ephrussi et la Gazette des Beaux-Arts, de sa réaction à l'art allemand, de son goût artistique et de son esthétique. Son intérêt pour les Impressionnistes (Ephrussi en possédait plusieurs toiles, et un sien cousin berlinois en avait une petite collection) est à remarquer, mais Laforgue était également attiré par d'autres formes artistiques : les eaux-fortes de Klinger, la sculpture polychrome, les cires d'Henry Cros et la variété étonnante employée par Raffaëlli. Mireille Dottin-Orsini, dont le recueil de Textes de critique d'art de Laforgue parut il y a douze ans, a remanié son introduction et amendé son annotation (par exemple, elle notait en 1988 : " Klinger se fixe à Paris de 1883 à 1886 " ; cela donne aujourd'hui : " Il fait des séjours à Paris de 1883 à 1884 "). Les autres chapitres de ce troisième tome bénéficient également d'appareils critiques exemplaires. On doit ainsi à Jean-Louis Debauve, maître d'œuvre de ces Œuvres complètes, l'édition canonique de Laforgue. Il serait injuste de ne pas rendre hommage à la mémoire des regrettés Pascal Pia et David Arkell, dont les apports à ce travail furent prépondérants.HL 2001-V

Daniel Grojnowski, Jules Laforgue. Les Voix de la complainte (Rumeur des Ages, 2000, 99 p., 80 F) ; Pierre Loubier, Jules Laforgue, L'Orgue juvénile. Essai sur Les Complaintes (Seli Arslan, 2000, 174 p., 138 F) ; Hubert de Phalèse, La Forgerie des Complaintes de Jules Laforgue (Nizet, 2000, 158 p., 90 F) ; Henri Scepi présente les Complaintes de Jules Laforgue (Gallimard, 2000, 256 p., 52 F) ; Henri Scepi, Poétique de Jules Laforgue (PUF, 2000, 262 p., 148 F). Les Complaintes de Laforgue se trouvant au programme de l'Agrégation pour l'année 2000-2001, on comprend que Daniel Grojnowski ait intitulé Les Voix de la complainte un livre qui dépasse, par son intérêt, le cadre spécifique des Complaintes. L'auteur avait déjà publié, en 1988, un Jules Laforgue et l'" originalité ", dont on ne peut que souligner… l'originalité critique. Le présent livre, quoique composé d'articles (dont certains en cours d'impression ailleurs), constitue une réflexion d'ensemble, où l'étude de l'importance de La Chanson du petit hypertrophique pour la poétique des Complaintes est séduisante. Les Agrégatifs profiteront allégrement de la mise au point consacrée au problème de l'oralité (où l'auteur rejoint les recherches de Jean-Pierre Bertrand et Henri Scepi), et tout amateur de Laforgue plongera avec délices dans l'étude de " La Logique du recueil ", où Daniel Grojnowski éclaire un sujet que l'on a pu très largement enténébrer. Quelques broutilles à relever, notamment dans le chapitre consacré au monologue intérieur de Laforgue à T.S. Eliot, où une citation en anglais est très coquilleuse (p. 65) et une traduction poétique d'une liberté que l'on peut juger excessive (p. 66). Deux précisions accessoires, dont la seconde ne concerne pas le livre : 1° Verlaine n'avait pas tout à fait oublié la tradition des complaintes dans Romances sans paroles, puisqu'il a failli donner comme épigraphe à l'une des romances une citation de la Complainte du Juif-Errant. 2° Même les meilleurs commentateurs de la Complainte des cloches ont pensé à tort que Laforgue ne connaissait pas sa géographie : s'il emploie l'expression " en Brabant ", alors que le poème porte la localisation " Dimanche, à Liège. ", c'est en citant l'une des strophes les mieux connues de la Complainte du Juif-Errant (" Un jour, près de la ville / De Bruxelles, en Brabant […] "), complainte plus visiblement ciblée dans la Complainte du Pauvre Chevalier-Errant et vendue un peu partout, en Brabant " Et ailleurs " (la localisation vague de cette note en bas de page de Laforgue est en effet une parodie de réclame). Par son traitement complexe, sinueuse et parfois ludique des questions abordées, l'étude de Pierre Loubier ne sera probablement pas l'un des points de référence principaux des agrégatifs, mais ce sont là des considérations d'utilité éphémère… On saura gré à l'auteur d'avoir produit un essai inventif, fondé sur une recherche personnelle sérieuse (peu d'erreurs, mais c'est André et non pas R. Gill qui a écrit La Muse à Bibi - simple coquille peut-être, mais nous aimerions mieux y voir un lapsus dans le style des mécanismes associatifs abordés par le livre, superposant au caricaturiste la caricature qu'était le " théoricien " René Ghil). Le titre de Loubier s'explique par le vers " Et l'Orgue juvénile à l'aveugle improvise. " de la Complainte du Sage de Paris, ou plus précisément découle de l'interprétation paragrammatique de Jean-Pierre Richard, suivant laquelle ce vers offre une instanciation autobiographique de cet énoncé à valeur générale par la dissémination du nom même de l'auteur " Et l'ORGUE JUvéniLE à L'AVeugle improvise. " Laforgue n'ayant guère suscité d'explorations psychanalytiques approfondies, le livre représente un ajout à la critique laforguienne d'autant plus stimulant que par ses complaintes du fœtus de poète ou des pubertés difficiles, comme par ses dévotions plus ou moins ambivalentes (sérieusement humoristiques ou comiquement graves) à l'inconscient, l'œuvre de Laforgue fait de la sexualité - de fantasmes, frustrations et phobies érotiques - une préoccupation centrale. On conçoit bien l'intérêt d'une lecture freudienne d'une œuvre imprégnée de la conception de l'inconscient du philosophe allemand Hartmann, aussi bien que d'une perception plus ou moins personnelle et idiolectale du bouddhisme. L'exploration ouvre de nombreuses portes et même si l'on peut trouver contestables certaines affirmations, comme lorsque l'auteur affirme que l'" inaptitude au récit " est " propre au mélancolique ". Même si l'auteur aurait pu utilement définir les convergences et divergences entre l'inconscient hartmannien et son homologue freudien, on accordera une place importante à cet essai qui multiplie les mises en perspective et les recoupements, suivant avec acuité l'intertextualité interne, l'autoréférentialité des Complaintes, puisant astucieusement dans toutes les ressources de la langue laforguienne (par exemple du côté des associations rimiques : " Jupe rime souvent chez Laforgue avec le dupe du vivre dupe […]. Mais les plis de la jupe sont aussi ceux des linceuls de la zone polaire. […] "). Épatante entreprise collective que cette équipe nommée Hubert de Phalèse, qui parvient à fournir aux mêmes agrégatifs, dans des délais à peine concevables, des publications concertées et utiles, dont la spécificité est le recours aux moyens informatiques. Après une introduction pertinente qui montre la justification de ce type de travail, le volume présente des " Repères historiques et littéraires ", un chapitre " Lexicométrie et vocabulaire ", un " Parcours thématique ", puis la section habituelle " Glossaire concordance ". Compte tenu des impératifs de publication rapide, on concevra les limites linguistiques et encyclopédiques du glossaire (pour quadrige, il aurait été utile d'expliquer le contexte mythologique - Hélios, Phaeton ; pour Charenton, il aurait été utile de rappeler, après Jeanne Bem, que ce fut le lieu d'incarcération de Sade, nom très pertinent s'agissant de la très sadique Complainte des blackboulés ; pour ribotte, dont l'édition Pierre Reboul enlève un t, des précisions portant sur le flottement orthographique de l'époque auraient été utiles). On peut aussi trouver parfois un peu mécanique le traitement informatique de recoupements thématiques entre Les Complaintes et d'autres œuvres, comme lorsque, pour Baudelaire, les sept thèmes communs repérés (désespoir, ennui, idéal, nostalgie, poète, sensibilité, spleen) n'incluent pas la mélancolie, alors que celle-ci tend à subsumer plusieurs des thèmes communs : c'est l'une des difficultés du croisement trop rapide de la lexicométrie et de la thématique, le signifiant primant parfois trop sur l'examen des signifiés. On trouvera en revanche utile le dictionnaire des rimes des Complaintes. Les rimes en -oir permettent le repérage rapides des allusions parodiques à Harmonie du soir de Baudelaire, et les rimes en -ule, mettent en relief des allusions à Crépuscule du soir mystique de Verlaine (crépuscule-circule-renoncules dans Complainte des voix sous le figuier boudhique) et surtout à un poème de Coppée (" trouve ridicule […] Quand bave notre crépuscule. ", Complainte des pubertés difficiles reprend irrésistiblement et zutiquement la fin du Banc : " La retraite s'éteindre au fond du crépuscule. / Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule ". Laforgue avait déjà mis Coppée en boîte dans les parodies de ses premiers poèmes connus, que l'on a parfois pris pour des pastiches innocents. Si le présent volume laisse parfois le chercheur sur sa faim, ses qualités se trouvent non seulement dans de nombreux détails lexicographiques et stylistiques, ou dans les problématiques proposées, mais aussi dans la qualité de synthèses (portant aussi bien sur les diérèses du poète que sur des aspects de l'énonciation ou de la représentation des religions) qui permettront aux agrégatifs un accès intelligemment balisé au monde hétéroclite des Complaintes. Les agrégatifs trouveront encore dans le volume Henri Scepi commente Les Complaintes de Jules Laforgue un bon point de départ pour leurs lectures des Complaintes, les " problématiques " les plus importantes y étant développées avec érudition et brio. Comme d'autres livres de la collection, celui-ci est caractérisé par ses qualités pédagogiques : le style est alerte et clair, avec des formules frappantes, et accessible à tout lecteur de Laforgue, étudiant ou amateur. L'auteur examine d'une manière élégamment synthétique le contexte historique, biographique et culturel des Complaintes et, sur les pas notamment de J.-L. Debauve, D. Grojnowski et J.-P. Bertrand, situe la polyphonie constitutive du recueil dans ses rapports à la tradition des complaintes, aux productions des cénacles, groupes et cabarets, et à l'histoire de la poésie depuis le Romantisme. Avec des passages convaincants portant sur la structure du recueil et les postures d'énonciation adoptées, ce livre est la meilleure introduction aux Complaintes. Henri Scepi, qui a déjà publié un volume sur Les Complaintes et une édition des Moralités légendaires, apparaît comme un des spécialistes capable d'expliquer des aspects complexes de l'œuvre de son poète d'une façon claire. Poétique de Laforgue : ce titre promet peut-être un peu plus que le livre ne rend. Sa première phrase étant l'indice d'un petit glissement sémantique : " La fin du XIXe siècle est communément présentée comme une période d'intense turbulence poétique ". En gros, l'aire de la poétique se limitera à l'exploration du poétique (la poétique des Moralités légendaires n'étant pas prise en considération). D'autre part, le traitement de la versification de Laforgue est parfois discutable : c'est sans doute un symptôme à la fois de l'état général des études laforguiennes (Laforgue a bien moins profité d'études métriques sérieuses que Mallarmé, Verlaine ou Rimbaud) et des difficultés théoriques présentées notamment par Les Complaintes, où, d'un poème à l'autre, le degré de métricité (et la poétique) varie considérablement. Il est difficile de parler, par exemple, d'" ensemble de mètres homogènes (décasyllabes) " tout en soutenant que les trois décasyllabes en question sont césurés 5-5, 4-6 et 5-5 (les schémas 5-5 et 4-6 étaient jugés incompatibles par les poètes classiques et romantiques), de même qu'il est difficile de parler d'" un contexte métrique informé par les patrons 6/6 et 7/5 (ou 5/7) " : cette démultiplication supposée de schémas différents ne permet pas d'assigner une métricité innovatrice à ces vers, mais tend à suggérer l'absence de véritable césure et une périodicité affaiblie ou inexistante. Mais le livre contient des remarques fines sur les objectifs sémantiques de Laforgue lorsque le poète maintient, malgré de fortes discordances, la césure 6e dans des alexandrins. Ce livre constitue la meilleure présentation d'ensemble de la poétique de la production en vers de Laforgue : presque toutes les questions fondamentales pour une compréhension de la poétique de la poésie laforguienne reçoivent ici des réponses précises.HL 2001-V

Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine, Voyage en Orient, texte établi, présenté et annoté par Sarga Moussa (Honoré Champion, 2000, 784 p., 720 F). On connaît le Voyage en Orient (1851) de Nerval ; on connaît moins celui de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811) ; on ignore quasiment celui de Lamartine (1835) : à tort, à en juger par l'édition proposée par Sarga Moussa, qui parvient à montrer qu'on ne saurait se passer de cet ouvrage pour comprendre la fascination des Romantiques pour l'Orient, et le Romantisme tout court. On se demande comment un texte aussi monumental, dont les nombreuses rééditions témoignent de son succès au cours du XIXe siècle, et dont la lecture est agréable et aisée, a pu se trouver mis à l'écart de l'histoire littéraire. Sarga Moussa ne donne aucune raison à cela, mais nul doute qu'il faille mettre cet état de fait sur le compte de l'inertie de quelques historiens incapables de voir en Lamartine autre chose que le Poète-des-Méditations (la même mésaventure ne frappe-t-elle pas Vigny, dont le Servitude et Grandeur militaires parvient difficilement à se faire une place dans l'œuvre ?). Parlons-en de cette prose lamartinienne, et surtout citons-la, car rien ne saurait remplacer sa lecture pour convaincre quiconque aurait envie de découvrir un autre Lamartine (conseillons au lecteur, qui n'aurait pas 720 francs sous la main, de commencer par le délicieux Graziella) : Au-dessus du corps sombre du bâtiment, le nuage de toutes ses voiles était groupé pittoresquement et pyramidait autour de ses mâts. Elles s'élevaient d'étages en étages, de vergues en vergues, découpées en mille formes bizarres, déroulées en plis larges et profonds, semblables aux nombreuses et hautes tourelles d'un château gothique, groupées autour d'un donjon ; elles n'avaient ni le mouvement, ni la couleur éclatante et dorée des voiles vues de loin sur les flots pendant le jour ; immobiles, ternes et teintes par la nuit d'un gris ardoisé, on eût dit une volée de chauve-souris immense, ou d'oiseaux inconnus des mers, abattus, pressés, serrés les uns contre les autres sur un arbre gigantesque et suspendus à son trou dépouillé au clair de lune d'une nuit d'hiver. Les tableaux de ce genre, aussi saisissants qu'une toile de Caspard-David Friedrich, abondent dans ce vaste musée oriental. Lamartine est un peintre excellent, comme l'attestent les pages consacrées aux montagnes libanaises. Ce Voyage en Orient n'est pourtant pas que " pittoresque ", il est aussi poétique et philosophique (" Je suis passé [à Jérusalem] en poète et en philosophe ", écrit-il dans son Avertissement), ce qui se traduit par de nombreuses réflexions sur l'amour, la vertu et la religion (on sait que Lamartine est à la recherche d'un " christianisme rationnel " - voir le fameux chapitre : " Visite à lady Esther Stanhope " -, qui dépasserait le catholicisme étroit de son pays), ce qui se traduit aussi par des citations nombreuses de poèmes de lui ou de poètes arabes inconnus du public français. Philosophique et poétique, le Voyage en Orient est aussi politique : le projet est en effet motivé par les ambitions électorales de l'auteur, qui prépare sa carrière de député. Aussi trouve-t-on des analyses de politique étrangère ou des réflexions savantes sur " la place de la France dans le Moyen-Orient ", etc. Pour résumer l'esprit du livre, citons cette phrase de l'Avertissement, qui indique non seulement l'objet de l'ouvrage (le monde étranger et l'étrangeté du monde), mais de quelle position, haute et méditative, l'auteur le considère : Ces notes […] c'est le regard écrit, c'est le coup d'œil d'un passager assis sur son chameau ou sur le pont de son navire, qui voit fuir des paysages devant lui, et qui, pour s'en souvenir, le lendemain, jette quelques coups de crayon sans couleur sur les pages de son journal. Quelquefois, le voyageur, oubliant la scène qui l'environne, se parle à lui-même, s'écoute lui-même penser, jouir ou souffrir ; il grave aussi alors un mot de ses impressions lointaines, pour que le vent de l'Océan ou du désert n'emporte pas sa vie tout entière, et qui lui reste quelque trace dans un autre temps, rentré au foyer solitaire, cherchant à ranimer un passé mort, à réchauffer des souvenirs froids, à renouer les chaînons d'une vie que les événements ont brisées à tant de place [allusion à la mort de sa fille, Julia, à Beyrouth le 7 décembre 1832]. Tel est ce Voyage en Orient que Lamartine définit ailleurs, avec autant de fausse modestine mais moins de solennité - et dans un style ducassien avant l'heure - comme un " album déchiré par les chacals ". Chez le même éditeur vient de paraître le premier tome de la Correspondance d'Alphonse de Lamartine : 1830-1832 (704 p., 600 F). Ce premier volume, dont l'édition a été établie par Christian Croisille avec l'aide de Marie-Renée Morin, contient les lettres retrouvées de la période 1830-1832, c'est-à-dire de l'entrée du poète à l'Académie française à la mort de Julia, sa fille unique. Les auteurs ont choisi de commencer par cette partie de la vie de Lamartine, arguant que la correspondance des années antérieures est surtout représentée par une majorité de lettres à Aymon de Virieu, le condisciple dont le poète resta toujours l'ami, et que cette correspondance a été récemment éditée à part. En fin de volume, des notices sur les correspondants d'Alphonse, bien faites, pour une fois. HL 2000-IV

Correspondance d'Alphonse de Lamartine (1830-1867), tome II : 1833-1837 (Champion, 2000, 704 p., 600 F). À peine le temps de lire le premier tome que le second est déjà là. On y retrouve la même rigueur concise de l'annotation. Du ne varietur de bon aloi. Une de ces éditions de correspondance qu'il serait handicapant de ne pas avoir sur ses rayons personnels. On sera plus explicite quand paraîtra le tome suivant.HL 2001-V

Larbaud

Cahiers des Amis de Valery Larbaud n° 36, 1999 (Bibliothèque municipale de Vichy, 106-110, rue Maréchal Lyautey, 03200 Vichy). Cette publication tend à présenter désormais surtout des numéros monographiques, et celui-ci, réalisé par Rose Duroux, est consacré au " domaine espagnol " du fonds Larbaud de la Médiathèque de Vichy. Il s'agit essentiellement d'un catalogue de la bibliothèque espagnole de Larbaud, catalogue qui recense aussi, plus brièvement, les périodiques en espagnol et les lettres reçues de correspondants en cette langue, ainsi que les Portugais et les Brésiliens. De tels catalogues sont utiles ; malheureusement, celui-ci tient un peu trop de la liste mise dans un ordinateur. Le relevé des périodiques et des lettres est on ne peut plus sommaire : aucune date pour les revues, alors qu'il eût été si facile de les relever et de les mentionner. On eût apprécié également des réflexions critiques sur les livres espagnols que possédait Larbaud, et non cette morne statistique des dates de publication et du nombre de dédicaces. Comme l'Association Larbaud ne publie qu'un seul Cahier par an, on est tenté de se dire que son activité consiste surtout dans la remise du Prix Larbaud, et que les travaux larbaldiens de certains membres du " Comité d'Honneur " de l'Association internationale des Amis de V.L. doivent être assez minces. C'est aussi un fait que les deux dernières publications importantes d'inédits de Larbaud, le Journal 1931-32 et celui de 1933-34, sont dues à deux personnes (Claire Paulhan et Patrick Fréchet) n'œuvrant pas dans le cadre de l'Association. Il ne serait donc pas mauvais que les Larbaldiens, patentés ou non, se décident un beau jour à travailler, par exemple, sur le fonds de lettres de Larbaud conservé à Vichy, où dorment - entre autres inédits - 159 lettres à Buriot-Darsiles, 72 lettres à Édouard Dujardin, 43 lettres à Bertrand Guégan, un lot de lettres à Jean Royère, etc., etc., etc. On peut en effet parier que la plupart de ces lettres de Larbaud sont moins bénisseuses que le " Discours du Président du jury " et la " Réponse du lauréat du Prix Larbaud ", dont nous régalent régulièrement les dits Cahiers. Lors de la remise du Prix Larbaud 1998, les assistants avaient eu droit, non à deux, mais à trois discours successifs, ce qui fit murmurer à l'un d'entre eux, agacé, ce mot de Grimod de la Reynière prononcé lors d'un festin d'un autre genre: "De grâce, Messieurs, un peu de silence ! On ne s'entend point manger." HL 2000-II

Cahiers des Amis de Valéry Larbaud n° 37, 2000 (Les Eygalades B, 116 rue Edmond Carrière, 30900 Nîmes). Ce cahier est pour l'essentiel consacré à un texte de Larbaud : Le Palais de Cristal (1903). Texte non pas inédit à proprement parler (publié en 1949, il avait été repris en 1963 dans l'essai de B. Delvaille), mais peu connu et fort intéressant. Tout en évoquant deux visites au célèbre Crystal Palace de Sydenham, Larbaud nous livre la méditation d'un homme tourmenté par sa situation familiale. Rappelons que l'auteur de Barnabooth se vit, comme jadis Baudelaire, nanti d'un conseil de famille, mesure de rétorsion imposée par sa redoutable mère. De là le ton de confidence désabusée de ces pages, où se manifeste déjà le désir de " retirance " qui saisira de plus en plus Larbaud dans son âge mûr. Le Palais de Cristal est complété ici par une lettre de Larbaud à Marcel Clavié et éclairé par diverses études et des textes - pour ou contre l'édifice en question - de Gautier, Dumas, W. S. Landor et Ruskin. À citer également une étude de D. Barretta sur Larbaud et " l'École napolitaine " (De Sanctis). Confessons cependant notre surprise en découvrant, le fac-similé de la première page de la lettre de Larbaud à Clavié : de toute évidence, cet autographe n'est pas de l'écriture de Larbaud, mais bien de celle de son ami G. Jean-Aubry - dont nous avons sous les yeux en ce moment une lettre autographe -, qui l'aura recopié à l'occasion de ses recherches. Il est regrettable qu'aucune note n'en avertisse le lecteur, lequel aura du mal à s'y retrouver, puisqu'on lui précise par ailleurs : " Le manuscrit de cette lettre se trouve au Fonds Larbaud " !HL 2000-IV

Lautréamont

Cahiers Lautréamont, livraison du 1er semestre 1999 (édités par l'Association des amis passés, présents et futurs d'Isidore Ducasse, 32, avenue de Suffren, 75015 Paris). Ne pas en dire un mot parce que plusieurs collaborateurs appartiennent à la rédaction d'Histoires littéraires est peut-être excessif.

Michel Leiris

Michel Leiris et Jean Paulhan. Correspondance 1926-1962, édition établie, présentée et annotée par Louis Yvert (Éditions Claire Paulhan, 2000, 245 p., 180 F). Livre précieux à tous égards, ce volume de correspondance croisée rassemble 71 lettres de Paulhan et 50 de Leiris. Précieux par la qualité des correspondants, complices sans familiarité mais d'accord sur l'essentiel, qu'ils savent évoquer en deux lignes d'une parfaite sobriété : l'enjeu décisif que risque toute écriture vraie. On s'émerveille de voir fulgurer au passage, dans des messages brefs, souvent utilitaires, des aperçus aussi denses sur ce qui fut le souci profond de l'un et de l'autre. Tout ceci pendant qu'on parle télégraphiquement d'un va-et-vient d'épreuves, d'envois de livres, de séjours de vacances, d'auteurs N.R.f., de la guerre ou de la corrida. La contribution de ce livre à l'un des volets de l'histoire littéraire la plus noble du XXe siècle n'est donc pas mince, par la qualité de l'annotation (complétée d'un index et d'une bibliographie), mais plus encore par l'écoute qu'il permet d'un dialogue fugitif sur l'essentiel. N'est-ce pas ce que devrait toujours viser l'histoire littéraire, souvent bavarde au point de ne plus savoir écouter ? De valeur, ce livre l'est aussi par l'élégance de son dépouillement matériel, belle réalisation de l'imprimerie Plein Chant.HL 2001-V

Lebesgue

Bulletin des amis de Philéas Lebesgue, n° 33, septembre 1999 (édité par la Société des amis de Philéas Lebesgue, Mairie, 13, rue Philéas Lebesgue, 60112 La Neuville-Vault). Cette livraison reproduit plusieurs poèmes de Lebesgue et des témoignages sur l'écrivain disparu en 1858. Un peu trop de place est accordée, dans la série de ces bulletins Lebesgue, au discours du maire, au discours de l'adjoint au maire, au discours du président de l'association, au discours du préfet, au discours du secrétaire de l'association, etc. Depuis plusieurs années, M. François Beauvy, qui a la mainmise sur les archives de Lebesgue, refuse de communiquer à quiconque le moindre document de ce fonds, voulant réserver l'usage des 25 000 lettres reçues par Lebesgue à la " thèse " qu'il prépare. Ce n'est probablement pas rendre service à la mémoire de Lebesgue. C'est même ce que l'on peut faire de pire pour épaissir sa pierre tombale et renforcer l'oubli où il se trouve. Que disent donc les statuts de l'association Lebesgue ? " Promouvoir la connaissance des écrits de Lebesgue " ou quelque chose d'approchant ? Pauvre Philéas...

Jean-Marie Le Sidaner

Jean-Marie Le Sidaner, Œuvres littéraires, t. I : Justice immanente, t. II : Le Ramasseur d'ombres (La Différence, 2000, 332 et 224 p., 135 et 120 F). Ces deux tomes rassemblent, à l'exclusion de sa critique et de ses essais, tous les textes publiés par Le Sidaner (1947-1992), plusieurs entretiens et quelques inédits. Les premiers textes, poétiques, ouvrent l'ensemble et on peut s'interroger sur ce choix chronologique, car les productions antérieures à la fin des années 70, marquées par le Surréalisme puis le Textualisme - Sidaner lui-même parle de ces dernières comme d'une " triste bouillie " -, peinent à trouver une singularité : les thèmes sont artificiels et les procédés semblent gratuits. L'ennui qui menaçait le lecteur cède heureusement le pas, vers la soixantième page, devant l'émergence d'une voix propre. Avec Lagan (1978), Élégie dans la ville (1980) et surtout Effet de neige (1982), Le Sidaner met en scène la crainte dépassionnée d'un désastre toujours incertain : les limites entre mort et vie se font perméables et les textes évoquent de possibles meurtres, rarement effectifs, et se font l'écho de l'outre-tombe, des terreurs enfantines, voire d'une extinction totale. La poésie subit l'attraction du roman noir : " Combien de fois n'a-t-on pas commencé à vivre à cause d'un cadavre, au fond ? À croire que les charognes ne nous débarrassent pas seulement de leur vie, mais de certaines des nôtres ". La parole se sait vaine mais peut encore constater, recueillir l'épave : " je choisis d'habiter le récif / pour que mes défunts y piétinent / comme des oiseaux qu'on ne peut informer / de la fin d'un monde à moins de les tuer ". D'où un choix de prosaïsme, pour des notations du banal qui, pénétrées " de façon irrégulière d'images cruelles, angoissantes ", finissent par " semble[r] porteuses d'une insupportable violence ". V. Godel, dans sa préface, parle d'un lyrisme " souterrain ", " étouffé ", marqué par l'élision du je, le choix d'une réalité parfois triviale et le refus de la comparaison et de la couleur. S'il arrive que tel passage cède à l'atonie et que le discours s'enlise dans l'inappétence du sujet, c'est toutefois l'intérêt qui domine, et tout se passe comme si, dès lors, Le Sidaner pouvait explorer d'autres voies. L'influence des autres auteurs est assumée et sans doute circonscrite grâce à des Portraitures (1984), environ cent-cinquante textes évoquant un écrivain, par lesquels le poète a voulu " découvrir par l'écriture même, les traces laissées par certaines de [s]es lectures " : ni pastiches, ni reprises directes d'un univers, ces notes marquées du sceau de sa subjectivité forment une entreprise originale, mais faute de trouver un écho dans les souvenirs du lecteur (on ne lit ni les mêmes, ni le même livre), elles peuvent lasser. La même année, le poète explore également la notion de rituel, avec Manuel de scène, suite de propositions d'activités à contrainte qui - engager un limier pour se faire suivre, associer des objets d'une même couleur - ne sont pas sans évoquer le travail légèrement antérieur de Sophie Calle. Le Sidaner s'engage ainsi de plus en plus clairement du côté de la narration, privilégiant des personnages marginaux, " rôdeurs " aptes à recueillir les scories de la vie qui passe. Le dialogue Je suis venu comme j'ai promis, adieu (1986) évoque un photographe occupé à créer des filiations imaginaires entre les inconnus dont il capte l'image, et Le Ramasseur d'ombres, un inédit de 1991-1992, met en scène, suivant des procédés de distanciation durassien (l'intrigue est décrite comme un film, le narrateur est réduit à observer), un mystérieux récupérateur d'objets. Ce sont ces fictions que rassemble le second tome, dominé par Le Roman pathétique (1989), itinéraire plus ou moins autobiographique d'un écrivain contemporain. Cette éducation a l'intérêt de témoigner d'une certaine figure du créateur propre à la génération de Le Sidaner, peinant à concilier un imaginaire rimbaldien, le sentiment d'un nécessaire engagement politique et le constat de la fadeur étriquée du réel, mais la maladresse des procédés et le côté édifiant pèsent, à moins d'y voir une clause de style. Plus intéressants, en une période de vive remise en cause de l'existence même de la poésie, les doutes du héros reflètent une critique du genre et semblent consacrer la fable : " Tu en as assez, n'est-ce pas, de ces métaphores, de ces oracles qui annoncent toujours la même chose : le désastre de la parole elle-même. […] Après avoir écrit un poème Ishmaël s'éprouvait dépossédé, vidé, ou triomphant d'une joie qui semblait se consumer elle-même " sur place ". Tandis qu'en racontant il prenait plaisir à ordonner le réel en le nommant simplement, ou du moins en affectant la simplicité du langage quotidien. […] Ishmaël comprenait ainsi le pouvoir extraordinaire de la fiction. Il reposait sur une complicité tacite entre l'écrivain et son lecteur, faite de familiarité, de bonhommie rehaussée parfois d'ironie. […] Mais la poésie, non, impossible de réaliser avec elle cette adhésion immédiate. " Les derniers récits publiés, Fables de maître (1989) et Leçons d'apocalypse (1991), s'offrent alors comme une sorte de synthèse générique et oscillent entre un désir de capter la croyance et un jeu déceptif : ni l'un ni l'autre de ces titres pédagogiques ne proposent un enseignement, sinon sous forme de paraboles courtes et cyniques que le lecteur suit pour aussitôt s'interroger sur leur sens. L'ensemble ne suffit probablement pas à faire de Le Sidaner le " grand poète " que voit en lui son ami Boris Lejeune, mais les deux volumes contiennent d'indéniables réussites et il est heureux que cette œuvre soit ainsi regroupée.HL 2000-IV

Albert Londres

Florise Londres, Mon Père (Le Serpent à Plumes, 2000, 232 p., 37 F). Une biographie intime d'une bonne qualité littéraire, sous forme d'hommage posthume de la fille au père. Ce livre a été publié pour la première fois l'année même - 1932 - où celle-ci a décidé de créer un prix Albert-Londres récompensant un " reporter " de langue française et âgé de moins de quarante ans : double coup de chapeau à la ténacité et au courage du grand correspondant de guerre. Deux ans après la mort accidentelle de Londres, la jeune femme réécrit son enfance et ses relations avec son père, grand enfant lui-même, facétieux et travailleur, qui vivait dans un monde à la Boris Vian. Ne sortait-il pas de chez son tailleur avec un panneau portant la mention Défense d'approcher, complet neuf ? " Michka " - pour les amis - est décrit avec tendresse par son enfant, sa " sœur ", comme lui-même la nomme. Sans céder à l'image facile du héros au sourire si doux, Florise Londres le présente tout de même comme un père idéal proche de son enfant en l'absence de la mère, et comme un poète. Les amateurs trouveront dans l'ouvrage de nombreux inédits de Londres, des poèmes de jeunesse, des extraits de son journal et de sa correspondance avec ses parents, la fille laissant souvent la parole au père.HL 2000-IV

Lorrain

Jean Lorrain, Les Lepillier, préface et notes d'Éric Walbecq (Le Lérot, 1999, 317 p., 195 F). Une belle édition du premier roman de Lorrrain, paru à la fin de 1885 et dont la veine naturaliste attira à son auteur la haine tenace de ses compatriotes gourds. Une édition dont il faut saluer l'exécution, due aux soins de deux amoureux des choses du bouquin : l'imprimeur-éditeur, dont la qualité de ses productions lui ont fait gagner l'estime des collectionneurs lettrés ; le publicateur, dont le goût pour l'auteur de Monsieur de Phocas est devenu une science. Cela donne un livre où l'on entre au couteau et dont on a plaisir à découper les pages au fur et à mesure qu'on progresse dans sa lecture. Éric Walbecq a donné les clés des Lépillier et muni son édition d'un copieux dossier qui comprend, d'une part un choix d'articles parus à la publication du roman, d'autre part les lettres adressées par Lorrain à son éditeur Étienne Giraud. De cette correspondance, aussi savoureuse qu'inté- ressante pour l'histoire littéraire, détachons ce passage du prière d'insérer qui est du Lorrain tout craché : " M. Lorrain vient de se révéler dans ce premier roman aussi cruel observateur du cœur humain qu'il s'est montré dans les Modernités parisien initié à toutes les nuances du vice. " HL 2000-II

Pierre Loti

Pierre Loti, Nouvelles et récits, textes réunis et présentés par Guy Dugas et Alain Quella-Villéger (Omnibus, 2000, 844 p., 140 F) ; Suleïma (Éditions Mille et une nuits, 2000, 79 p., 10 F). Le premier volume rassemble une soixantaine de nouvelles ou de récits, groupés en trois grandes sections : Nouvelles d'ici et d'ailleurs, Souvenirs et récits intimes et Villes d'Occident et d'Orient. Réunion bienvenue, car elle propose des textes qui, dans leur majorité, appartiennent à des recueils non réédités et souvent peu connus. On y découvrira notamment l'admirable Pasquala Ivanovitch, dont, disent les préfaciers, " le sujet est mince ", mais qui est un récit tellement troublant dans sa nudité même : déchirante rêverie sur l'amour et le temps, évocation d'une idylle furtive, dans ce décor si particulier des bouches de Cattaro, " tourmentes de pierre " où, trente ans plus tard, Larbaud promènera son Barnabooth. Ce récit, en apparence si dépouillé, donne une clef de Loti : son inquiétude sourde, permanente, qui, tour à tour, mine et aiguillonne le désir, et, dominant toutes choses, l'idée de la mort. Sa première œuvre, Aziyadé, s'ouvre sur l'évocation de six pendus à Salonique (on songe au Voyage à Cythère de Baudelaire) ; sa dernière nouvelle a pour titre Une Agonie de papillon : la boucle est bien bouclée. Par là, comme par ses paysages, Loti se révèle un impressionniste inquiet et hanté. Il y a aussi chez lui cette résurgence constante du souvenir, si présente dans le proustien Roman d'un enfant et que l'on retrouve ici, obsédante, dans les textes de la seconde section du recueil. Et que dire des décors ? La mer et le désert, voilà ce que Loti excelle à évoquer et qu'il a senti en poète, et presque en mahométan fataliste et rêveur. Il faut lire Obock en passant, inoubliable évocation d'un enfer rimbaldien dévoré de soleil : " toute la plaine tremble de plus en plus, tremble, tremble - d'un mouvement qui est incessant, rapide, fébrile, mais qui est absolument silencieux, comme celui des objets imaginaires, des visions. Sur tous les lointains est répandue une indéfinissable chose qui ressemble à une eau mouvante, ou à une étoffe de gaze remuée par le vent, et qui n'existe pas, qui n'est rien qu'un mirage. Les mimosas éloignés prennent des formes étranges, s'allongent ou s'étendent, se dédoublent par le milieu, comme reflétés dans cette eau trompeuse qui envahit les sables sans faire aucun bruit, qui s'agite sans qu'il y ait dans l'air aucun souffle. Et tout cela étincelle, éblouit, fatigue... " Au fond, Loti n'est ni un romancier ni un " voyageur ", mais un rêveur qui s'est résigné, dans ses amours comme dans ses voyages, à être toujours un marin de passage. Sensuel et inquiet, il désire sans trêve, et peut-être un jour son œuvre sera-t-elle considérée comme une longue litanie du désir. Désir morose et mélancolique, tout imprégné de l'horreur de la mort et du vieillissement (ce protestant a lu L'Ecclésiaste ), mais qui pénètre chez lui toute sensation et fait que, finalement, tous les livres de Loti sont comme le journal de ses désirs. Tel est bien ce que, par-delà un " exotisme " tour à tour trop célébré et trop critiqué, nous montrent la plupart des textes réunis ici. Dans ce volume se trouve précisément une nouvelle algérienne, Suleïma, que les éditions des Mille et Une Nuits ont eu la bonne idée de reprendre séparément en plaquette. Suleïma, c'est à la fois une enfant connue à Oran (devenue ensuite une prostituée) et une tortue, que l'auteur emporte avec lui. Même fascination, chez Loti, pour le corps de l'une et la carapace de l'autre : " Il semble aussi qu'elle sente le désert, et ses mouvements de petite fille nerveuse, encore maigre, ont par instants une souplesse et une élasticité de sauterelle ". La jeune Suleïma fait un " vilain métier ", le même que la Meryem bent Ali de Louÿs, dont elle a aussi le babil et la grâce animale. Une brève union, puis le départ, et, deux ans plus tard, des retrouvailles fortuites, pour voir Suleïma condamnée et emprisonnée pour meurtre... Contrairement à la Cléopâtre des Trophées, Loti, ce grand voluptueux, se sera constamment vu accompagner, durant toute sa vie errante, par " les deux enfants divins, le Désir et la Mort ". HL 2000-IV

Louÿs

Robert Fleury, Le Mariage de Pausole (Christian Bourgois, 1999, 303 p., ill., 140 F). Voici un véritable ouvrage d'histoire littéraire qu'on ne saurait trop recommander. Il est dû au Dr Robert Fleury, qui nous avait déjà donné, outre une biographie de Marie de Régnier, Pierre Louÿs et Gilbert de Voisins (1973), ouvrage fondateur, rempli de documents inédits du plus vif intérêt. Qualités que l'on retrouve dans ce nouvel ouvrage, également nourri de nombreuses lettres inédites, recueillies - mieux vaudrait dire : sauvées et révélées - par l'auteur. Ici, c'est la suite déconcertante d'événements qui, de 1897 à 1899, prépare et explique le mariage de Louÿs, qui nous est exposée : un pantin entre quatre femmes. " Quadrille d'amour ", nous dit la page préliminaire, mais quadrille dans lequel Louÿs va évoluer " sous la direction de Mme Bulteau et de M. Georges Louis ". On ne saurait donner une idée complète de la richesse et surtout de l'intérêt psychologique des documents reproduits ici intégralement et reliés par un commentaire alerte : journaux intimes, éphémérides, lettres de Louÿs, lettres à Louÿs, etc. Peu d'écrivains nous auront, autant que celui-ci, laissé un nombre aussi considérable de documents sur lui-même. Et il est particulièrement fascinant de lire la correspondance croisée qu'il échangea avec l'autoritaire Mme Bulteau d'une part, avec le sceptique Maxime Dethomas d'autre part : valse-hésitation de lettres et de réponses, qui font un curieux contrepoint avec les messages adressés dans le même temps par Louÿs à son frère. Félicitons aussi Christian Bourgois d'avoir choisi un format et une présentation attrayantes, à cent lieues des habituelles et lugubres dalles mortuaires de certains éditeurs, et d'avoir prévu deux riches cahiers d'illustrations, lesquelles prolongent on ne peut mieux documents et commentaires. Telle photo, où Marie de Régnier jette un regard vague par-dessus l'épaule de son mari moustachu, " au regard de noyé expirant ", est à elle seule tout un poème. HL 2000-I

Mac Orlan

Cahiers Pierre Mac Orlan n° 12, novembre 1999, Magie du cirque de Pierre Mac Orlan ; n° 13, juin 2000, Images du fantastique social (Association des Amis de Pierre Mac Orlan, Musée des pays de Seine-et-Marne, 17 avenue de la Ferté-sous-Jouarre, 77750 Saint-Cyr-sur-Morin). La douzième livraison de ces Cahiers livre un ensemble d'articles de Mac Orlan sur le cirque et ses alentours, retrouvés par Francis Lacassin et son équipe : textes inédits en volume, comme " Sous le chapiteau " paru dans Le Compagnon en septembre 1951 et " Dans la lumière du cirque " paru dans la Revue de la Maison de la médecine de septembre 1952, ou inédits tout court, comme " Permanence des clowns ", texte bref rédigé vers 1960, qui se termine sur cette considération : " Si le monde dans sa totalité pouvait vivre sous un gigantesque chapiteau et sur un tapis brosse aux dimensions de la terre, il serait difficile de préciser les limites de l'activité quotidienne des hommes. Dans cette hypothèse la population se diviserait en deux clans. Nous aurions toujours les clowns blancs et leurs conseils de bonne compagnie et les Augustes vêtus tantôt en clochards, tantôt en clochards de luxe. " La même livraison reproduit aussi la préface que l'écrivain donna à Achille Zavatta pour ses Souvenirs et anecdotes de trente ans de cirque parus en 1954. Images du fantastique social est le thème et le titre de la treizième livraison des Cahiers : Jack l'éventreur, Landru et le vampire de Düsseldorf, Schulmeister (l'espion de Napoléon), la Dame blonde d'Anvers et bien d'autres personnages et faits divers reviennent dans cette autre série d'articles exhumés de la Revue des Vivants, des Nouvelles littéraires, de Paris-Soir, de la Gazette Dunlop, de Détective. La chasse aux Mac Orlan continue.HL 2000-IV

Michaux

Henri Michaux, Sitôt lus. Lettres à Franz Hellens 1922-1952 (Fayard, 1999, 178 p., 150 F). Correspondance inédite autour du Disque Vert, avec une présentation de cinquante-deux lettres et notes de Leonardo Clerici. Considérations sans apprêt sur les Surréalistes, le suicide, Pascal Pia, la diffusion du Disque Vert, Freud, l'exposition des tableaux de Figari, et cet Odilon-Jean Périer qui a dessiné Lautréamont en banquier hollandais. Le 13 septembre 1952, Michaux envoyait cette lettre recommandée à Hellens : " J'ai fait 1000 chambres d'hôtels et cabines de navire, depuis je brûle toutes les lettres, souhaitant qu'on en fasse autant des miennes. Vite, frottez une allumette. En tout cas, ne les publiez pas ". Tout à fait une recommandation d'homme de lettres. Heureusement, on n'écoute jamais cette sorte de recommandation. HL 2000-II

Magre

Jean-Jacques Bedu, Maurice Magre, le lotus perdu (Éditions Dire, Cahors, 2000, 348 pages, 149 F). La biographie est un art subtil. Dont acte. Page 34 : " Lorsqu'il voit le jour, le 2 mars 1877, il [Magre] est aussitôt habité par l'âme du troubadour Raimon de Miraval ". Page 201 : " Face à une telle hégémonie de Breton, digne du gourou d'une secte, n'est-il pas normal que le mouvement surréaliste compte dans ses rangs le nombre le plus important de suicidés ? " Page 314 : " Maurice Magre souffre en silence, sans se plaindre, et lorsque la mort vient le prendre, il classe les manuscrits à paraître… " Ad libitum. On peut se procurer les cinq rééditions de Maurice Magre chez le même éditeur : Le Roman de Confucius, L'Ashram de Pondichéry, Pourquoi je suis bouddhiste, La Tendre camarade et Confessions sur les femmes, l'amour, l'opium, l'idéal, etc.HL 2000-III

Mallarmé

Lucette Finas, Centrale Pureté. Quatre lectures de Mallarmé (Belin, 1999, 140 p., 100 F). Ce petit volume de la collection L'Extrême Contemporain, dirigée par Michel Deguy reprend quatre lectures de Mallarmé déjà publiées en revue entre 1973 et 1992. Les textes commentés ici sont trois poèmes : Salut, Le Pitre châtié, Don du poème, et un fragment manuscrit des Noces d'Hérodiade (le premier morceau du Prélude). Ces quatre lectures strictement linéaires (elles suivent la logique, qui pourra surprendre, d'un commentaire mot à mot) ne convoquent pas, à deux ou trois notes près, l'appareil traditionnel de l'exégèse universitaire, pas plus qu'elles n'en reprennent le discours ; pour autant, elles ne se revendiquent pas comme le produit d'une pure subjectivité lectrice. Si l'énonciation fait la part du je, ce je lecteur relève moins du sujet personnel qu'il n'assume une fonction lectrice comparable à celle de l'opérateur du Livre mallarméen : celui-ci, comme le dit Mallarmé dans une lettre citée en épigraphe qui justifie le titre du volume, a pour fonction d'" établir les identités secrètes par un deux à deux qui ronge et use les objets, au nom d'une centrale pureté ". Lire, c'est donc ici établir tous les rapports possibles entre les mots d'un texte donné, en déployant toutes leurs virtualités sémantiques aussi bien que phoniques, en multipliant les jeux de mots et de lettres, les homophonies, les paronomases, les anagrammes, les hypogrammes, pour faire apparaître un surcroît de sens, ou permettre ce que Lucette Finas, commentant le bien nommé Salut, appelle le salut de la lecture. Bref, le je, c'est ce qui permet au texte de jouer, à tous les sens du mot. On imagine ce qu'un tel travail sur le texte peut avoir de suggestif, ce qu'il peut faire entendre d'harmoniques jusque-là inouïes ; on imagine aussi, et Lucette Finas la première, l'objection du lecteur : jusqu'où peut-on faire jouer le texte ? " Quand et où s'arrêter pour ne pas sombrer dans l'inacceptable ? ", demande notre lectrice elle-même, qui avoue que, " pour souple que soit la lire mallarméenne, il existe un moment, théoriquement incalculable, où la lecture peut délirer ". À la fin de la lecture de Don du poème, la rime la femme / affame appelle ainsi ce commentaire : " La faim et la femme. La femme comme faim. Je ne dirai pas comme fin. Ne poussons pas le jeu trop loin ". Maint lecteur pourra sans doute penser qu'en bien d'autres points de ces quatre lectures le jeu est poussé trop loin. Lucette Finas tente de justifier ces " Jeux interdits " ou " rapprochements forcés " dans sept notes annexées à la première lecture, celle qui, par la force des choses, fait office de discours de la méthode : " Je se contente de repérer (ou produire ? c'est une question) des rencontres, puis de les appliquer au texte et, si celui-ci les tolère, de les y impliquer, le compliquant toujours davantage ". Tout le problème est évidemment de savoir si la capacité de tolérance du texte peut se mesurer, et si elle est autre chose que la capacité de tolérance du lecteur. Une dernière remarque : à deux reprises, dans le commentaire du fragment des Noces d'Hérodiade, est évoquée une variante omise par l'édition de G. Davies : " Où le cul bouche à bouche les vautre ". Cette " variante " est en fait la lecture que fait l'édition Barbier-Millan de ce que G. Davies, lui, lisait : " Où le ciel bouche à bouche les vautre ". Le but de cette remarque n'est pas de dire qui a raison et qui a tort (les deux lectures étant également possibles, c'est affaire d'interprétation), mais de mesurer, par cet écart maximal, la lourde responsabilité de ceux dont la fonction est d'établir les textes qui seront offerts en pâture aux commentateurs. On n'aura garde d'oublier, surtout dans le cas de textes restés à l'état de manuscrits parfois difficilement déchiffrables, que la lecture du commentateur est toujours seconde, et donc conditionnée par la lecture première de l'éditeur. Cela dit, on saura gré à Lucette Finas de compliquer, au meilleur sens du terme, le texte mallarméen et, au-delà de ce qu'elle apporte de suggestions nouvelles, de stimulation intellectuelle et de plaisir du texte, de renvoyer tout lecteur, séduit ou agacé, à sa propre pratique de lecture. HL 2000-II

Bulletin des Amis de Stéphane Mallarmé, n° 2, octobre 2000 (Musée Mallarmé, 4 quai Mallarmé, 77870 Vulaines-sur-Seine). On ne trouvera dans ce bulletin ni articles ni documents, mais une bibliographie très fouillée (dont un ouvrage paru chez Boombana Publications, à Mount Nebo, Australie !), des publications touchant Mallarmé parues depuis fin 1998, y compris en anglais. Plus pointu encore, une liste des publications à paraître - ceci pour les spécialistes haletants d'impatience - ainsi que des thèses récentes. La liste des " projets en cours " peut intéresser au-delà du cercle étroit des mallarmistes. Des avis de recherche et un mot sur une exposition pour boucler le tout. Le rédacteur du bulletin, Gordon Millan, demande aux lecteurs de fournir des idées sur l'avenir de cette publication à mallarmé@cg77.fr HL 2001-V

Documents Stéphane Mallarmé, nouvelle série, II, présentés par Gordon Millan (Nizet, 2000, 230 p., sans prix marqué). Gordon Millan a publié en 1983, avec C.P. Barbier, le premier volume d'Œuvres complètes de Mallarmé, interrompues ensuite. Il a relancé l'an passé les Documents Stéphane Mallarmé pour en publier les parties préparées. Tout n'est pas satisfaisant dans ce deuxième volume, à commencer par son titre, " Critique dramatique et littéraire ", quand tout l'effort de Mallarmé tend à échapper aux règles du feuilleton : comment admettre que " Richard Wagner, rêverie d'un poète français " ou " Crayonné au théâtre " relèvent de la critique dramatique ? Le relevé exhaustif des variantes des différents états est passionnant, mais trop de signes trahissent la hâte : des références laissées en blanc (comme page 23), des notes parfois utiles, mais parfois aussi dérisoires (à qui s'adresse celle sur Goncourt page 124, par exemple ?), et surtout énormément de coquilles : Wagner est mal traité, de " Beyreuth " à " Lobengrin ", mais bien d'autres aussi. Henri de Régnier y perd sa particule, Dieu sait pourquoi. Le savoureux " Macterlinck " est sans doute imputable aux attaches écossaises de Gordon Millan.HL 2001-V

Roger Martin du Gard

Jochen Schlobach, Livres, lectures, envois d'auteur : catalogue de la bibliothèque de Roger Martin du Gard : avec plus de 2 000 envois d'auteur inédits d'Aragon à Zweig (Honoré Champion, 2000, 624 p., 650 F). Jochen Schlobach et ses collaborateurs ont patiemment inventorié et décrit les 10 000 volumes et numéros de revues que possédait l'auteur des Thibault. Les notices consacrées à chaque titre, outre les mentions bibliographiques usuelles, indiquent autant que possible leur premier propriétaire, ce qui permet de différencier les ouvrages appartenant au fonds familial de ceux acquis ou reçus en propre par Martin du Gard, et, le cas échéant, le nombre de pages coupées et annotées de sa main. Les chercheurs curieux d'enquêter sur les textes de formation et les sources documentaires ou littéraires du romancier bénéficient ainsi d'un outil remarquable et rare, puisque, comme le précise l'introduction, la bibliothèque du Nobel de 1937 est d'abord une " bibliothèque de travail " dans laquelle les textes lus ont été directement commentés et où certains ouvrages, augmentés par l'écrivain de coupures de presse ou d'extraits de sa correspondance, fonctionnent comme de véritables dossiers. Les héritiers de l'auteur, soucieux de préserver cette collection malgré sa dispersion prévisible à terme, ont accepté que toutes les annotations de leur grand-père soient reproduites et ont ainsi versé près de 25 000 pages photocopiées aux archives de l'Université de Sarre, où elles sont consultables sur autorisation. Enfin, tous les envois d'auteurs - près de 2000 petits inédits - sont reproduits dans l'ouvrage : leur ton permet de mesurer le rayonnement des Thibault et la nature des liens unissant expéditeur et destinataire. Citons les mots tracés en 1932 par Eugène Dabit : " je voudrais que ce que j'écris vous apporte de moi quelque chose que vous aimeriez. Mais certaines de vos paroles m'en font douter et j'ai le sentiment que nous allons sur un chemin différent, que vous vous intéressez parfois à ce que je déteste, que vous souhaitez de moi ce que je ne puis donner. Au fond, ce sont des différences qui avec les ans ne font que s'accuser. Nous avions, en 1929, les mêmes positions, souvenez-vous. Je n'irai point vous reprocher d'être, physiquement, ce que vous êtes. Ni vous. Cela entraîne tout. Et je termine en vous assurant de ma profonde et sincère amitié ", ou cette plaisante formule de Jouhandeau : " je ne voudrais pour rien au monde vous priver de lire ce livre que je renie ".HL 2000-IV

Maupassant

L'Angélus. Bulletin de l'Association des amis de Guy de Maupassant n° 10, décembre 1999-janvier 2000 (148, boulevard de la Libération, 13004 Marseille). " Le style transparent de Maupassant est un piège dans lequel nous sommes tous tombés. Depuis dix ans environ j'ai tenté de soulever un coin du voile de cette étrange aventure ", écrit, dans son éditorial, Jacques Bienvenu, lequel signe également dans cette livraison " L'Énigme du style " et une étude sur le manuscrit d'Une Partie de campagne conservé à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève. Ce manuscrit de quatorze feuillets est reproduit intégralement en fac-similé dans cette livraison de L'Angélus. HL 2000-II

Marie Bashkirtseff, Guy de Maupassant, Correspondance (Actes Sud, 2000, 98 p., 100 F). En cette année 2000, qui marque le cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Maupassant, plusieurs livres sur l'auteur de Boule de Suif ont été publiés. Rien de vraiment neuf sous le soleil, à vrai dire. Témoin cette publication des lettres de Maupassant à Marie Bashkirtseff. Signalée par tous les biographes, l'échange bien connu des lettres était déjà reproduit intégralement et commenté par Armand Lanoux dans son Maupassant le Bel-Ami. On ne connaît pas d'autre exemple d'une correspondance croisée de Maupassant avec une femme. La correspondance galante de l'écrivain normand est d'ailleurs un mystère autour duquel circulent maintes légendes (voir les lettres inventées de Maupassant à Mme X et démasquées dans " Le Canular du Corbeau " paru dans une précédente livraison d'Histoires littéraires). La nouvelle publication de ces lettres de Maupassant à Marie Bashkirtseff a l'avantage d'être authentifiée par des manuscrits conservés à la Bibliothèque nationale et bien transcrits par Martine Reid, qui en donne, pour la première fois, une édition fidèle et non censurée. À cela, il faut ajouter la reproduction, en fin de volume, d'une dizaine d'œuvres de Marie Bashkirtseff, dont le talent de peintre, injustement méconnu, avait été révélé à Nice en 1995, lors d'une exposition au musée Masséna. L'intégralité du journal de Marie Bashkirtseff - 19 000 pages - est en cours d'édition, le premier des six tomes annoncés est paru en 1999, avec des notes et des commentaires de Julie Leroy. HL 2001-V

Jean Salem, Philosophie de Maupassant (Ellipses-Marketing, 2000, 126 p., 59 F). Par petites couches d'environ 15 pages, une variation sur le thème de la tartine à concours, avec programme de lecture, grosse bibliographie et index. Philosophie de Maupassant, ou rapport à la philosophie, avec son réseau de philosophèmes ? L'introduction, intéressante, égare cinq minutes, avant de revenir à des choses plus assimilables : cinq braves gros thèmes, qu'on est libre de rebaptiser poncifs. HL 2001-V

Mendès

Catulle Mendès, La Maison de la Vieille (Champ Vallon, 2000, 609 p., 170 F) ; La Dame aux Éventails, Nina de Callias, modèle de Manet (Réunion des musées nationaux, 2000, 144 p., 120 F) ; Dixains réalistes (Éditions des Cendres, 2000, 76 p., 120 F). La Maison de la Vieille, livre d'un cruauté rare et sans nom, parut en 1894 chez Charpentier et Fasquelle. Le trio de préfaciers de la réédition décrit ce roman indigeste, défilé de caricatures volontairement méchantes, tracées à l'emporte-pièce, où " toute [l']humanité de [Mendès] s'est franchement épanouie, médiocre, sublime, hideuse, belle " (selon Mendès lui-même dans son livre). Seulement, La Maison de la Vieille ressemble à s'y méprendre aux Rancunes d'un vieux. La longue préface et l'apparat critique sauvent de l'ennui provoqué par ce roman à clefs. C'est de façon minutieuse que la légende créée autour de Nina par les Mendès, Moore et autres Bersaucourt est dépouillée de ses oripeaux. Cette réédition est aussi l'occasion de présenter l'un des plus fameux salons fin-de-siècle en donnant moult détails sur Nina et son entourage, et de publier un des albums de la dame aux éventails. Deux autres publications, le catalogue de l'exposition sur Nina au Musée d'Orsay et la réédition des Dixains réalistes, viennent tempérer l'impression désagréable d'odeur de bouge laissée par La Maison de la Vieille. Michaël Pakenham et Jean-Didier Wagneur présentent le salon de Nina, aidés dans cette tâche par Louis Forestier, Emmanuel Héran et Luce Abélès. À travers une iconographie soignée, défile tout le panorama fin-de-siècle, avec sa cohorte d'artistes passés plus ou moins à la postérité : Charles Cros, Auguste de Chatillon, Maurice Rollinat... auteurs que l'on retrouve grâce à la réédition des Dixains réalistes. Par le passé, quelques publications souvent confidentielles avaient reproduit certains de ces dixains. En 1977, ceux de Rollinat avaient été repris dans un bulletin de la Société des Amis de cet auteur. Pierre-Olivier Walzer réédita ceux de Germain Nouveau dans son édition de l'œuvre du poète dans la Pléiade. Outre qu'elle rend accessible ce livre en passe de devenir aujourd'hui un merle blanc de la bibliophilie, cette réédition a les caractéristiques du livre d'art, car elle respecte la mise en page, les caractères et le format oblong de l'édition de 1876. Rien à voir avec un reprint Slatkine. Ce triptyque livresque est un bel hommage à celle qui fut l'hôtesse de toute une génération d'artistes.HL 2000-III

Prosper Mérimée

Clarisse Requena, Unité et dualité dans l'œuvre de Prosper Mérimée : mythe et récit (Champion, 2000, 464 p., 420 F). Par principe, il faut se réjouir chaque fois que paraît une étude sur Mérimée, car la chose n'est pas courante. Mérimée appartient à cette catégorie d'auteurs " inclassables ", tels Gautier et Nodier, qui, plébiscités au collège, sont boudés par l'Université. Malheureusement, il arrive que des livres fassent plus de mal que de bien à un auteur. Celui de Clarisse Requena n'aidera pas Mérimée à se relever. Est-ce d'ailleurs de livre qu'il convient de parler ? À l'évidence non, car il ne s'agit que d'une thèse transcrite dans le format d'un livre. Champion est éditeur de thèses, objectera-t-on. Mais il existe, dans la collection " Romantisme et Modernités ", des titres qui sont vraiment des livres. Du reste, un essai intéressant peut-il commencer par une phrase comme " l'axe de lecture que nous proposons de l'œuvre de Mérimée repose sur un postulat fondé sur la corrélation de deux éléments de la production littéraire de l'auteur " ? Que nous apprend l'ouvrage : que Mérimée est partagé entre le rêve de l'unité (la recherche de " la pure nature de l'homme ") et l'exercice - littéraire, existentiel, religieux, etc. - d'une dualité. De là, une tension dont la thèse cherche à rendre compte en étudiant dans le détail les principales œuvres de Mérimée, Colomba, Carmen, Lokis - récit extraordinaire, soit dit en passant -, La Vénus d'Ille, etc. Problématique, comme on le voit, totalement extensible, pour ne pas dire fourre-tout, qui permet à l'auteur de se livrer à une variation sans fin (sur plus de 300 pages tout de même, contre 50 pages seulement pour l'unité, plus difficile à " décliner " visiblement) à coup d'étymologie et de narratologie, sur la notion de dualité, à travers les mots duel, deux, double, duplicité, mais aussi masque, miroir, hypocrisie, division, association, etc. Exercice virtuose, impressionnant sans doute pour un jury, mais fatigant pour le lecteur. D'autant qu'à l'envisager dans sa totalité, cette somme n'est guère plus qu'une étude thématique, dans le pire sens du terme, c'est-à-dire une étude telle que le Catalogue national des thèses en fournit maint exemple (" Le Thème de la vierge chez Sade ", " La Notion de vide chez Mallarmé ", " Le Divin chez Claudel ", etc.). Le directeur de la thèse, Michel Crouzet - cité plus d'une dizaine de fois dans la maigrichonne introduction -, eût été mieux inspiré d'orienter sa doctorante dans une autre direction : il y avait mieux à faire que de compter les chiffres un et deux dans l'œuvre de Prosper ! Malgré tout, l'ouvrage est l'occasion de retrouvailles avec des œuvres un peu oubliées telles que La Guzla et Clara Gazul, qui ont compté dans la naissance du Romantisme français. Tiens ! Le voilà, le sujet qu'on attendait : Mérimée et le premier Romantisme. Un peu de patience, cela viendra.HL 2000-IV

Louise Michel

Louise Michel, Je vous écris de ma nuit. Correspondance générale 1850-1904, édition établie et présentée par Xavière Gauthier (Éditions de Paris, 1999, 799 p., 245 F). Nous ignorons si, lorsqu'elle s'est lancée dans ce travail, Xavière Gauthier était une chercheuse novice en missives du XIXème siècle, mais il faut lui reconnaître le mérite de n'avoir pas cherché à passer pour telle. N'avoue-t-elle pas dans un chapitre de sa préface, intitulé Méthodologie : J'ai un certain nombre de lettres où le chiffre du mois est écrit en chiffre romain, ainsi que nous le faisons aussi quelquefois actuellement. J'ai commencé, tout naturellement, à classer au mois d'octobre les X, dixième mois de l'année ; d'autant que le chiffre romain était suivi des lettres " bre ". Donc, Xbre = octobre, etc. Quelle ne fut pas ma surprise, et mon embarras, de découvrir des missives datées VIIbre, ou même 7bre, 8bre. Comment comprendre que le septième mois de l'année, juillet, soit écrit comme se terminant par bre ? C'est qu'à l'époque de Louise Michel, l'usage voulait qu'on datât les lettres selon la datation romaine. Une autre partie plaisante de ce chapitre de Méthodologie est le commentaire que donne X. - pour Xavière, non pour octobre ou décembre - Gauthier sur les bibliothèques et fonds d'archives auxquels elle a eu recours. Ainsi l'Institut français d'Histoire sociale : " on ne peut photocopier que les reproductions (40 francs, une photocopie de journal !) " et " les heures d'ouverture de la bibliothèque sont rares " ; à la Bibliothèque nationale, " aucune aide n'est apportée au chercheur " (ça, c'est sûr) ; la Bibliothèque de la Maison de Victor Hugo " n'est pas toujours ouverte " mais les lettres de Louise Michel sont " réunies dans un classeur et protégées par un plastique " ; le personnel des Archives de la police est " affable et compétent " (c'est vrai, d'ailleurs). Le pompon revient cependant aux Archives de la guerre, dont le dossier Louise Michel contenait à l'origine 68 pièces, dont 20 lettres signées par la Vierge rouge : Las, à ce jour, le dossier n'en comporte plus qu'une seule ! [...] Les dix-neuf autres ont disparu. Malgré mes demandes, je n'ai pu savoir ni le pourquoi ni le comment de cette disparition. La personne à qui j'annonçais que 19 documents manquaient m'a dit : " Et c'est grave ? " Non, ce n'est pas grave, mon adjudant. Mais abandonnons le ton de l'auteur pour rendre hommage au travail qu'elle a accompli ; il y avait en effet quelque mérite à établir cette correspondance générale de Louise Michel, qui n'a pas dû se faire en un jour : près de mille trois cent lettres retrouvées. Le volume constitue une importante contribution à l'histoire de la Commune et des communards. Une petite distraction à signaler à l'auteur : le billet et le poème de Louise Michel cités dans l'édition de 1992 des Mémoires de ma vie de l'" ex-Madame Paul Verlaine " n'ont pas été relevés. Mentionnons également une lettre de Louise Michel à Charles de Sivry, ex-beau-frère de Verlaine, datée du 20 juin 1898 : l'épistolière envoie son adresse à Londres à son correspondant et l'invite à prendre un exemplaire de son Histoire de la Commune qui venait de paraître. Cette lettre, sur un double feuillet blanc filigrané au château-fort, appartient à la collection de Jean-Louis Debauve grâce auquel nous pouvons la reproduire ici :

Paris 20 juin 98
Mon cher Charles de Sivry,
En attendant que nous nous revoyons au mois de septembre voici mon adresse à Londres [:]
15 ardby Terrace Plaequett Road East Dulwreh London[.]
Vous serez bien aimable avec ce mot de faire prendre chez Stock éditeur un volume de mon histoire de la commune il voudra bien vous le remettre[.]
Je vous mettrai la dédica[se]ce en revenant[.]
J'embrasse toute la famille grands et petits
L Michel   

[Fragment d'enveloppe non timbrée, collée au second feuillet :] M. Charles de Sivry / aux quatre-z-arts / Montmartre


Une autre lettre, dont la date seule a pu être déchiffrée en vitrine : " 17 juin 1875, baie de l'Ouest, Nouvelle-Calédonie ", a figuré récemment à la devanture de la librairie Raux, rue de l'Odéon. Mais l'éditrice ne semble pas avoir lancé d'appel préalable aux éventuels détenteurs d'autographes.
HL 2000-II

Michel Ragon, Georges et Louise (Albin-Michel, 2000, 235 p., 98 F). Georges, c'est Clemenceau, et Louise, c'est Louise Michel, mais l'auteur, c'est Michel Ragon, que la quatrième de couverture présente comme un " historien singulier " et un " grand romancier ", mais ne dit mot de sa connaissance très superficielle du sujet qui transparaît dans nombre d'imprécisions ou d'erreurs (M. Mauté de Fleurville, le beau-père de Verlaine, un aristocrate ?). L'ensemble ressemble à de l'Henri Troyat recyclé. À part les chroniqueurs du Monde, nul n'est heureusement tenu de prendre en considération un tel livre, qui fera rugir les tigres et rosir les vierges rouges. On ne recommande pas, on l'aura compris. Pour écrire cette brève note de lecture, nous avions posé notre tasse de café sur le livre. Il y a une auréole à présent. C'est bien la seule qu'il mérite. HL 2000-II

Louise Michel, Histoire de ma vie : seconde et troisième partie : Londres 1904 (Presses universitaires de Lyon, 2000, 177 p., 115 F). Le texte de ces souvenirs inédits a été établie par Xavière Gauthier, biographe de la Vierge rouge et maître de conférences à l'Université de Bordeaux III. Cette suite des mémoires publiés du vivant de Louise Michel a été rédigée à Londres, quelques mois avant la mort de l'auteur. Le manuscrit était conservé dans la bibliothèque féministe Marguerite-Durand. L'intérêt littéraire est bien entendu modeste, mais non la valeur du témoignage. La publication d'onze autres textes de Louise Michel est prévue chez le même éditeur d'ici 2005, centenaire de la mort de la pétroleuse sacrée. HL 2001-V

Jules Michelet

Jules Michelet, Correspondance générale. 11. 1866-1870 (Champion, 2000, 912 p., 500 F). Ce volume, dont l'introduction et les notes sont de Louis Le Guillou, est l'avant-dernier de la correspondance de Michelet. Il éclaire une partie assez mal connue de la vie de l'écrivain, qui va de la rédaction d'une préface pour une réédition de l'Histoire romaine à la huitième édition illustrée de L'Oiseau chez Hachette. La présence de la jeune épouse est prépondérante dans cette correspondance. Les Ducassiens seront intéressés par la lettre inédite d'Alfred Sircos, dédicataire des Poésies, écrite le 15 avril 1869 sur une feuille à en-tête de La Jeunesse, et par celle que Frédéric Damé, autre dédicataire des Poésies, envoya au maître le 25 mai de l'année suivante (lesdits Ducassiens seront tentés de penser que la lettre du 17 novembre 1868 à un destinataire inconnu fut probablement adressée à Verbœckhoven, l'associé de l'éditeur Lacroix). Quant aux Rimbaldiens, ils trouveront dans la lettre - donnée à tort pour inédite - que le jeune Paul Bourde adressa le 17 mars 1870 à Michelet la confirmation que le plus fameux des poètes carolopolitains avait réellement envisagé de partir à la recherche des sources du Nil au temps de ses années de collège.HL 2001-V

Milosz

Cahiers de l'Association Les Amis de Milosz n° 38, 1999 (6, rue José-Maria de Heredia, 75007 Paris). Deux dossiers : " La Sensibilité ésotérique de Milosz " (avec une " Biographie spirituelle du poète " par Stanley M. Guise) et " La Bibliothèque de Milosz ", d'après une liste conservée à la Bibliothèque Jacques-Doucet : la plupart relèvent de l'ésotérisme. La livraison publie en hors-texte l'ex-libris de Milosz. Que les mânes d'Oscar-Vladislas et ses exégètes vivants ne s'offusquent point de le voir reproduire ici : " Sur champ d'azur, l'écusson porte un fer à cheval renversé, les crochets en bas, au milieu duquel il y a une croix de chevalerie et une autre croix pareille sur le dos du fer à cheval. Le casque est surmonté d'une couronne de noblesse ornée de trois plumes d'autruche ". HL 2000-II

Cahiers de l'Association Les Amis de Milosz, n° 39, 2000 (6 rue José-Maria de Heredia, 75007 Paris). Connaissez-vous Milosz ? L'interrogation de l'éditeur des Cahiers, André Silvaire, est toujours d'actualité. Heureusement, l'association des Amis de Milosz, menée par Janine Kohler, apporte avec cette nouvelle livraison des éléments de réponse aux néophytes. Après les inédits, passage presque obligé des bulletins des associations d'amis, un article de Stanley M. Guise, tiré de sa thèse, analyse les sources spirituelles de Milosz, de Gœthe à Swedenborg, en passant par la Bible ou la Kabbale : dès l'article suivant (en réalité une allocution prononcée lors de la commémoration de la mort de Milosz en mai dernier) se pose la question des limites d'une telle recherche, trop intertextuelle… Quand on connaît le mysticisme de l'auteur, comment évaluer les sources de sa connaissance, objectivement ? Plus objectif, et plus tangible, l'usage nationalisant de Milosz, évoqué à deux reprises : il transparaît à travers le discours de l'ambassadeur de Lituanie en France, lors de la même cérémonie de mai 2000, et il contamine la réception de l'auteur dans les années 20 et 30, révélant le désintérêt des critiques lituaniens et leur esprit partisan, qui leur fait souvent réduire l'œuvre à la question de l'identité nationale. On peut toujours se rattraper en lisant les deux nouvelles anthologies de poésie française, signalées en dernière partie, qui intègrent (enfin) Milosz : celle de Michel Décaudin en Poésie Gallimard et celle de Michel Collot en Pléiade.HL 2001-V

Mirbeau

Octave Mirbeau, Les Animaux sur la route, suivi de Réflexions d'un chauffeur (Séquences, 1999, 67 p., 69 F). Édition établie, présentée et annotée par Jean-François Nivet. Mirbeau est au volant. Vroum-vroum... HL 2000-I

Cahiers Octave Mirbeau n° 6, 1999 (édités par la Société Octave Mirbeau, 10 bis, rue André Gautier, 49000 Angers). Trois volets dans ces cahiers : études, documents, bibliographie. Certaines études sont bien un peu longuettes - " La Puissance du mystère féminin dans Le Calvaire " ne mérite d'être lue qu'en tournant les pages à la vitesse d'une 628-E8 -, mais celle intitulée " Dingo vu par un vétérinaire cynophile " (signée par Michel Contart) rachète les autres. La partie " Documents " est de loin la plus intéressante : " Mirbeau, Dugué de la Fauconnerie et Les Calomnies contre l'Empire " : selon Pierre Michel, le véritable auteur de cette brochure de 32 pages parue en septembre 1874 serait Mirbeau, nègre du signataire Henri Dugué de la Fauconnerie, maire et député bonapartiste. L'article suivant, " Octave Mirbeau philosémite ", reproduit plusieurs textes parus dans Le Gaulois sous la signature " Tout-Paris ". Faut-il suivre Pierre Michel dans l'attribution de ces textes à Mirbeau ? De telles chroniques, à la signature passe-partout, étaient confectionnées par plusieurs collaborateurs du journal, et rien n'indique que Mirbeau en fut l'auteur, comme il n'est certainement pas l'auteur de toutes ces articles anonymes ou pseudonymes, ni de tous ces romans que ses exégètes lui imputent depuis quelque temps. La préface, jamais reproduite jusqu'alors, de la brochure de Léon Werth, Meubles modernes, est en revanche bien signée de Mirbeau. Il y a peu à dire sur ce texte écrit par sympathie pour un ami, sinon qu'il a le mérite d'être très court et que son auteur ne s'est vraiment pas foulé. À la suite est publié un extrait inédit de Dingo, retrouvé dans les archives du même Werth. Les derniers documents sont deux interviews de Mirbeau parues dans le Neues Wiener Tagblatt et dans le Fremdenblatt lors de la représentation au Burgtheater de Vienne, en octobre 1903, de Les Affaires sont les affaires. Un extrait de la première :

- Vous avez certainement un passé militaire derrière vous, Monsieur Mirbeau ?

- Oui, on le voit, n'est-ce pas ? J'ai participé à la guerre franco-allemande, je l'ai bue jusqu'à la lie, cette année terrible. J'étais officier d'ordonnance du général de Moutis et je peux bien le dire : cette guerre a eu pour mon développement une grande importance. Quand, pour la première fois, les terribles atrocités de la guerre frappèrent mon regard, ce fut mon chemin de Damas. Là commença ma renaissance morale. J'appris à penser, j'appris à juger les apparences sociales avec un regard clairvoyant. J'étais, par mon éducation, clérical et royaliste. Je me suis débarrassé des deux. Fondamentalement. Comme militant politique, je ne me suis enrégimenté qu'une seule fois, lors de la campagne pour Dreyfus. Là j'ai combattu dans L'Aurore épaule contre épaule avec Zola et Clemenceau. Avec la plume, mais aussi de temps en temps dans des réunions publiques avec le poing.

- Et le courant pessimiste qui passe par vos œuvres est peut-être aussi un écho de l'année terrible ?

- Pessimiste ? Non je suis moraliste. Vous souriez ? L'auteur du Roman [sic] d'une femme de chambre moraliste ? Cela paraît comique, pas vrai ? Et il en est pourtant ainsi. C'est pourquoi rien ne peut plus me révolter que lorsque l'on ose me marquer au fer rouge à cause de cette oeuvre comme pornographe. Moi, pornographe ? Pourquoi ? Parce que j'ai découvert avec une honnêteté sans fard ma dépravation habituelle de certains cercles ? J'ai pour moi un témoin capital et inattaquable : Tolstoï. Ce roman, disait Tolstoï, le prédicateur de la plus noble morale, est né d'un profond sentiment, comme moral. Ma pièce, Les Affaires sont les affaires, est bien sûr pessimiste, comme doit l'être tout tableau fidèle de la vie qui représente des monstruosités morales.

Le dernier document de 
    cette livraison des Cahiers Mirbeau est un " feuillet provenant du manuscrit 
    de Un Gentilhomme et non repris dans le texte édité ".HL 
    2000-I

Frédéric Mistral
Frédéric Mistral, Mes origines. Mémoires et récits (Aubéron, 1999, 301 p., 125 F). Un joli petit volume et un récit plein de vie. Aubanel, Roumanille, Daudet, les Aliscans, Beaucaire, les Alpilles : le mythe de la Provence et ses clichés ? Sans doute, mais cela nous change des confidences de Christine Angot et de ses consœurs sur les trépidations de leur vie génitale. Au détour d'un chapitre, Mistral cite la ballade de Camille Reybaud. " As-tu peur des pieux mystères ? / Passe plus loin du cimetière ". Se souvient-on que le poète félibre reçut le prix Nobel en 1904 ? Un seul reproche à l'éditeur : un index des noms cités n'aurait mécontenté aucun lecteur. Pour le reste, rien à dire : le volume se lit avec agrément, de préférence un matin au soleil, un bon verre à portée de main. Ne demandons que cela à la littérature. HL 2001-V

Michel Mohrt

Pol Vandromme, Michel Mohrt romancier (La Table Ronde / Gallimard, 2000, 253 p., 130 F). " Les citations sont indispensables pour faire entendre le ton de la voix d'un écrivain, ce que ni la critique analytique, ni même la critique de paraphrase ne parviennent à restituer ", affirme le prudent Pol Vandromme dans sa tentative d'exhausser son grand homme, conservateur " rebelle " et académicien " d'avant-garde ", jusqu'à quelque chose qui ressemble à de l'importance, en louvoyant entre ses conformismes et ses médiocrités (aimer Montherlant pour son style ! et ne l'aimer plus en découvrant qu'il ne vivait pas comme il écrivait !… pire, que ses goûts en matière sexuelle auraient fait frémir un Gide, borne indépassable, on le suppose, de la perversité). Il faut donc citer Michel Mohrt pour prendre toute la mesure de son talent : " La beauté et l'amour, l'amitié et le rêve : y avait-il autre chose qui comptait dans la vie ? […] Vis-à-vis de ses hommes, il se sent tenu d'accorder quelque importance aux problèmes qu'il agite. Il ne peut pas leur dire que les seules choses qui tiennent sont d'aimer et d'apprendre de beaux vers ! " Cet hommage rendu, on pourra légitimement s'épargner la lecture de ce pensum filandreux, et avec une conscience légère, puisqu'il est entendu que " même dans une littérature encombrée d'idoles dérisoires, Dieu, au discernement infaillible, finit toujours par reconnaître les siens ". Dommage que le juge littéraire en dernier ressort ne publie pas ses comptes rendus de lecture.HL 2000-III

Alfred de Musset

Alfred de Musset, Poésies nouvelles (GF Flammarion, 2000, 293 p., 53 F). Lhistoire littéraire est sévère pour le frère cadet de Paul de Musset, Alfred, lautre Alfred du Romantisme (1810-1857). Les plus grands lont accablé : Hugo le pique (" Miss Byron "), Baudelaire le cloue (" un paresseux à effusions gracieuses "), Ducasse le vitriole (" Gandin-Sans-Chemise-Intellectuelle " et Rimbaud parachève définitivement lexécution (" Musset, quatorze fois exécrable "). Raison supplémentaire pour relire aujourdhui en cachette dans la maniable édition Garnier-Flammarion, les Poésies nouvelles que les soins de M. Bony nous donnent à redécouvrir. On peut ne pas souscrire pleinement aux développements de sa présentation : les inquiétudes religieuses du poète, ses amours déçues (Sand, la Malibran), et linfluence dHorace (linfluence dHorace, courages, amis !) sont esquissées tour à tour pour nous faire entrer dans un univers qui se passerait volontiers dintroducteur. Quimporte ! Toute présentation vivifie, quand le volume tombe dans des mains complices. Les notes sérieuses ajoutent un piment ultra-rationaliste parfois cocasse ; par exemple, Ninon " brune aux yeux bleus " (Mme Jaubert, selon un témoin), entraîne la note : " On sest étonné de cette précision, Mme Jaubert étant blonde aux yeux noirs " Dautres sétonneraient plutôt que M. Bony (et nest-ce pas plutôt à son honneur ?) ne se pare daucun titre pour présenter cette édition de poche, dont le principal avantage, pour qui aime Musset, est de ne pas prendre beaucoup de place quand on la porte près du cur. Un regret, pourtant : lorthographe a été modernisée, pour certains mots comme " poëte ", lun des plus beaux et peut-être le seul utile de la langue française.HL 2000-IV

Marc-Edouard Nabe

Marc-Édouard Nabe, Kamikaze. Journal intime 4 (Éditions du Rocher, 2000, 1300 p., 275 F). De tome en tome, ce livre de bord perd les allures d'un simple journal intime pour devenir l'œuvre d'un écrivain. Car c'est de littérature dont il est question ici. Remarquables sont les pages portraicturants des personnages rencontrés autrefois par l'auteur - celles sur Maes, troufion à la caserne de Charleville sont étonnantes, suscitant chez le lecteur, amusé au premier abord, une sorte de griserie bizarre. On en apprend beaucoup sur les coulisses de L'Infini de Sollers, sur celles de L'Idiot international de Jean-Edern Hallier, sur le jazz, sur les péripéties de la vie sentimentale et même de la vie sexuelle de Marc-Édouard Nabe, sur la naissance de son fils, sur des amis comme Patrick Besson ou Claude Nougaro, dont les confidences sont implacablement couchées sur le papier. Couchées avec deux ou trois couches d'encre ? C'est là le secret de l'auteur avec ses protagonistes. Le personnage qui se détache le plus des quatre tomes parus, ce n'est pas l'auteur, c'est le professeur Choron, philosophe prodigieux dont la figure transperce toute la fresque. Les délires de l'homme d'Hara-Kiri enterrent bien des littératures et bien des idéologies. Étonnantes, aussi, les rencontres avec Spaggiari. Ce qui rompt malheureusement l'intérêt de la lecture de Kamikaze, c'est la publication des lettres reçues par l'auteur et des articles, favorables ou défavorables, qui lui sont consacrés.HL 2000-III

Nerval

Gérard de Nerval, Aurélia, précédé des Illuminés et de Pandora (Le Livre de Poche classique, Librairie générale française, 1999, 511 p., 36 F) ; Les Filles du feu, Les Chimères et autres textes (même éditeur, 1999, 476 p., 40 F). " L'actuel renouveau des études nervaliennes, inspiré par les travaux de Jean Guillaume et de Claude Pichois, est d'abord un retour aux textes originaux ", écrit Michel Brix dans son introduction des Filles du feu. M. Brix, co-auteur d'une biographie de Nerval et auteur d'un Manuel bibliographique des œuvres de Gérard de Nerval, livre une nouvelle édition " philologique " d'un auteur présenté comme moderne, dont les textes ont été édités inachevés ou incomplets. Méthode d'humaniste appliquée à celui qui réécrit la Renaissance dans ses sonnets, méthode érudite qui propose des notes au fil des pages : une véritable exégèse de l'œuvre, accompagnée pour les deux volumes d'une histoire des textes (des manuscrits aux éditions les plus récentes) ou un lexique de Mysticisme et des Chimères. La lecture, quand elle est nouvelle, de l'œuvre de Nerval insiste sur la mise en écriture lucide du " moi " et la revendication de la valeur de l'irrationnel et du rêve, dans un siècle cartésien, bien avant Freud et Foucault, en un retour à la tradition sceptique des intellectuels florentins, loin des délires ésotériques néo-platoniciens, source des maux nervaliens : " La chair est triste, hélas !.. "HL 2000-III

Gérard de Nerval, Contes et Facéties. Préface et notes de Michel Brix (La Chasse au Snark, 2000, 123 p., 90 F). Bien que La Main enchantée ait été fréquemment rééditée, les trois récits publiés par Nerval en 1852 sous le titre de Contes et Facéties - dont Michel Brix souligne à juste titre l'ambiguïté - ne figurent pas parmi ses œuvres les plus connues. Elles sont cependant révélatrices de son génie littéraire : détournant des genres à la mode, conte fantastique ou folklorique, les désamorçant par l'humour, Nerval y laisse affleurer quelques-unes de ses obsessions profondes. Publié initialement en 1832 sous le titre de La Main de gloire, le premier récit se présente ouvertement comme conte fantastique relatant une opération magique au dénouement tragique, mais se rattache en même temps à la veine des Contes drolatiques de Balzac. Beaucoup plus bref, Le Monstre vert (première publication en 1849) se déroule, comme La Main enchantée, au début du XVIIe siècle à Paris ; conte fantastique et burlesque, il prend pour prétexte la recherche des origines d'une expression ancienne, de même que, comme le note Michel Brix, La Main enchantée s'efforçait de restituer le vieil argot parisien. L'origine folklorique du très bref conte final, La Reine des poissons (première publication : 1850), n'a pu être découverte ; dans sa version définitive, le récit déplace le lecteur dans le Valois cher à Nerval. La préface de Michel Brix s'attache à rechercher les traits communs à trois récits que rien ne destinait à être réunis. L'ambition, tout d'abord, commune à Nerval et à d'autres écrivains romantiques, d'arracher à l'oubli un langage populaire, une tradition folklorique ou merveilleuse que la littérature " savante " a étouffée, et, par là, de remonter à des origines plus ou moins mythiques de toute littérature. Après d'autres, Michel Brix souligne avec force tout ce que ces contes laisse transparaître de l'histoire personnelle de l'auteur, en particulier du conflit avec le père qui a connu sans doute en 1832 - date de la première publication de La Main enchantée - son point culminant. La présence du surnaturel, tout à fait normale dans des contes, est ramenée par Gérard à une philosophie personnelle : " Le meilleur usage que l'on peut faire du surnaturel, c'est tout simplement de renoncer à en faire usage ", philosophie qui peut justifier le ton badin avec lequel sont abordés l'ésotérisme et la magie. L'édition de Michel Brix apporte en note tous les éclaircissements souhaitables. On trouvera en annexe le scénario de La Main de gloire que Nerval envisageait de faire représenter à la Gaîté, une précise et précieuse histoire des textes et une bibliographie sélective. Aux éloges mérités par le travail de Michel Brix, il convient d'associer son éditeur qui a réalisé un joli volume comme on n'en voit plus guère : format agréable, papier de qualité, superbe typographie.HL 2001-V

Nourissier

François Nourissier, À défaut de génie (Gallimard, 2000, 670 p., 145 F). Le titre est trop modeste. Il fallait ajouter À défaut de correcteur : cela aurait pu éviter des cacophonies comme " certain flou floconne " ou un barbarisme comme " voulè-je ", à moins que l'alternance de formules recherchées et de grossièretés mal assumées ne signe le style de l'auteur (" leur foi n'est pas partie "en couille", dirais-je dans un langage un peu militaire "). À défaut d'intérêt : les premières pages qui dissertent pour savoir si " Jean-Arthur Chollet né à Avocourt (Meuse) le 8 avril 1862 " a pu jouer un rôle dans la vie du papa de François feraient passer André Theuriet pour Jerry Lewis, et ce dernier pour Jacques Le Goff. Si le texte cite nombre des célébrités que Nourissier a connues ou croisées, il ne quitte pas le niveau d'assez plates anecdotes. À défaut de pudeur : le second chapitre s'empresse d'annoncer que l'auteur souffre de la maladie de Parkinson, " Miss P. " réapparaît régulièrement, jusqu'aux avant-derniers chapitres, et, disons le franchement, on a le sentiment que ceci essaye de faire passer cela. On peut s'attacher à quelques détails, telle une rêverie astucieuse sur la fonction des couleurs des papiers que Paulhan utilisait dans sa correspondance. Il arrive que l'on soit touché par la détresse de certains aveux. Mais le plus souvent, le charme naît des bons mots des autres, voire de certaines maladresses de l'auteur : on sourit quand il évoque ses " jeunes lecteurs " (sûrement nombreux) qui ignorent les livres non massicotés (ça existe encore, cher François, lisez Histoires Littéraires), mais on rit jaune quand il note que " l'idée que je puisse écrire sur ma vie sans respecter une chronologie trouble mes interlocuteurs " (en effet, une telle originalité narrative…). Bref, le titre a beau être glosé, Nourissier avouer qu'il sait que tout le monde oublie ses livres après deux ans, cela ne fait pas passer le pensum. Vive sympathie, donc, pour " Tototte ", à qui sont dédiés " quarante ans de ce livre " !HL 2000-III