Les comptes-rendus de lecture d'Histoires littéraires

 

 

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Dali

Salvador Dali, Journal d'un génie adolescent, traduit du catalan par Patrick Gifreu, préface et notes de Félix Fanès (Anatolia/Le Rocher, 2000, 241 p., 125 F). Le titre qu'arbore sur sa jolie couverture bleue - comme le ciel de Cadaqués - ce livre de Salvador Dali, n'est pas, on s'en serait douté, celui qu'il avait choisi en 1919 : par honnêteté éditoriale, Félix Fanès, dont le travail de présentation et d'annotation est aussi scrupuleux que plat, rétablit les choses page 19 en traduisant in extremis (sur une page de titre " remords ") le titre original en catalan : " Mes impressions et souvenirs intimes " (Les Meves impressions i records intims). De fait, ce titre correspond mieux au contenu du journal qui, loin de révéler le génie futur du peintre surréaliste, ne fait que livrer les états d'âmes d'un jeune homme plongé dans un quotidien des plus banals. Au lecteur, qui feuillettera avidement ces pages à la recherche des germes profonds du génie, ce livre réserve la plus amère des déceptions : Dali est un adolescent comme les autres, qui s'ennuie à l'école, panique au moment des examens, adore faire du sport (" j'ai passé l'après-midi à faire du foot "), s'enflamme pour la révolution (russe), se masturbe en cachette dans les toilettes, recherche désespérément l'Amour (comme Fabrice del Dongo, il doute sans cesse de l'avoir rencontré : " serait-ce de l'amour ce que je ressens ? "), bref, le portrait type de l'ado tel qu'on le connaît aujourd'hui, tout à la fois irritant et touchant. Heureusement, pour nous soulager de l'ennui profond de ces platitudes étalées à longueur de pages (" dimanche 30 décembre : Il a encore plu ce matin. […] Je suis allé chez le coiffeur. Le salon était bourré. " etc.), le jeune Dali nous rappelle quelquefois qu'il fut un teenager pas tout à fait comme les autres. Sa sensibilité artistique se révèle ici ou là dans quelques notations subtiles et inattendues, préfigurations du regard surréaliste : " Le soleil matinal entrait par les vitres pleines de poussière et des lampes illuminaient d'une clarté rouge une réclame jaunie, usée : "ne pas cracher" ", ou " Penché sur mon bureau, j'ai regardé fixement les murs dont la peinture écaillée et les fissures composaient des figures allégoriques et des personnages "). À l'exception d'une belle page sur les toiles du musée du palais des Beaux-Arts de Barcelone et d'une autre où Dali caresse amoureusement ses tubes de peintures en confiant son émotion devant toutes ces couleurs encore prisonnières, ce journal est d'un intérêt modeste.HL 2000-III

Maurice G. Dantec

Maurice G. Dantec, Le Théâtre des opérations. Journal métaphysique et polémique (Gallimard, 2000, 652 p., 125 F). La filiale la plus prospère du groupe papetier Moltonel, nous voulons parler évidemment des éditions Gallimard, vient courageusement de publier les vers d'un poète qui vont reléguer bien loin derrière les Auguste Dorchain et autre Henri Chantavoine. Qu'on en juge : Aviation orange/ dans le ciel/ transcanadien,/ trucage d'anges/ et de météores/ je roule dans l'hyperespace/ de l'Amérique du Nord,/ silice glacée du rétroviseur/ où glisse le chrome fluide/ de la civilisation automobile… Entre chacun de ces irréprochables madrigaux, odes et élégies, Monsieur M.G. Dantec justifie ses émoluments avec des réflexions d'un humanisme qu'on aimerait lire plus souvent dans notre jeune littérature. Ainsi, il se pourlèche littéralement devant les bombardements américains sur la Yougoslavie qu'il suit comme d'autres les épisodes des Feux de l'Amour. Il se demande pourquoi diable les Américains n'utilisent pas les FAE contre leurs ennemis, car ces géniales bombes à neutrons peuvent provoquer " l'ébullition quasi immédiate du sang humain ". Et il ajoute " Delenda est Beograd ", car Monsieur Dantec a fait de l'initiation au latin en classe de cinquième. Le bombardement de l'ambassade de Chine a pour lui un " goût de miel caramélisé " (sic). Tant qu'on y est, si l'OTAN pouvait " bombarder la place du colonel Fabien et le domicile du chanteur Renaud ", il serait aux anges. On l'aura compris, M. Dantec aime son prochain. Enfin, le jour où Milosevic capitule, il décide de se faire tatouer l'étoile de l'OTAN sur l'épaule (ça, on veut le voir pour le croire !). Après le Kosovo, notre Saint-Vincent-de-Paul se penche avec compassion sur le sort de nos bons sauvages : " quant à lutter efficacement contre le sida en Afrique, cela risquerait sans doute d'y aggraver un problème de surpopulation endémique qu'il faudrait peut-être songer un jour à réguler ". On goûte là toute la malice de ce pince-sans-rire. Fan de Soros, ennemi de José Bové, des paysans français " qui détournent des milliards d'euro-subventions et transforment la Bretagne en fosse à lisier ", des Corses (" Il est sans doute temps de faire de l'île de Beauté un vaste parc naturel, peuplé d'ours des Pyrénées et de châtaigniers vivant en bon voisinage "). Pour ce qui est de la science et de la philosophie, M. Dantec ne nous épargne aucune de ses découvertes faites dans Valeurs actuelles et dans le supplément scientifique du Journal de Mickey. Ainsi, il ne tarit pas d'éloge sur la pensée du martien de Roswell qui le guide à chaque instant. Il en est de même pour Nietzsche, qui, sa vie durant, reprocha à l'humanité sa fistule mal placée, et Deleuze, le représentant en pompes funèbres bien connu. À la lecture de cet épais volume, trois questions ne manquent pas de s'imposer : est-ce que les éditeurs lisent les livres qu'ils font imprimer ? Est-ce que M. Dantec a relu ce qu'il avait écrit ? Est-ce qu'il se trouvera quelqu'un d'autre pour lire son livre jusqu'au bout ? HL 2000-I

Alphonse Daudet

Le Petit Chose. Bulletin de l'Association des Amis d'Alphonse Daudet, n° 83, 1er semestre 2000 (Mairie, 13990 Fontvieille). Le bulletin s'ouvre sur un article de Bernard Paire sur Charles-Marie Lefebvre, qui aurait été le modèle du Sous-préfet aux champs, une des plus célèbres de ces Lettres de mon moulin que Paul Arène a signées du pseudonyme Alphonse Daudet. Une étude sur " Le Poète et la poésie dans Le Petit Chose ", signée Silvia Disegni. Un compte rendu de la vente de la collection de Philippe Zoummeroff à Drouot, au cours de laquelle furent dispersés d'importants manuscrits de Daudet et des livres provenant de la bibliothèque de Julia Daudet. Enfin, deux études : " L'Écriture remède de la douleur " par Michel Branthomme, et " Daudet, romancier d'une vision entropique de la réalité " par Roland Audigier.HL 2001-V

Debray

François Dagognet, Robert Damien, Robert Dumas, Faut-il brûler Régis Debray ? (Champ Vallon, 1999, 206 p., 98 F). Lecteurs, accrochez-vous ! Tout n'est pas limpide dans ce recueil d'essais, malgré le titre d'une grande banalité médiatique - sinon médiologique - dont il se couvre. Mais ce n'est pas tous les jours qu'on voit des gens sérieux prendre Régis Debray au sérieux. L'exécution journalistique dont il est la victime coutumière subit ici un coup d'arrêt dont on ne peut que se féliciter. Malgré l'irritation suscitée par le personnage et ses poses, " marginal " toujours à l'avant-scène, " incompris " très bien édité, " mouton noir " qui n'a rien perdu de l'arrogance des héritiers, etc. - malgré tout cela donc, il faut reconnaître que Debray produit une œuvre et construit une pensée. En rejoignant le clan des Lyonnais, il s'est fait quelques amis sur place - que l'on retrouve d'ailleurs dans sa revue -, bien décidés à le radiographier. François Dagognet n'est pas n'importe qui, bien qu'il n'ait jamais paradé parmi les intellocrates de la scène parisienne, et son œuvre philosophique est considérable. C'est à ce titre qu'il s'efforce de mettre en évidence l'existence d'une philosophie chez Debray, sans cacher certaines réticences. Ce qui l'intéresse, dans la médiologie, c'est avant tout qu'elle peut aider à penser le phénomène " sociophysique " qui fait qu'un message " promis à la dégradation " peut " résister et même s'augmenter " (le parallèle est à faire avec la théologie). Robert Dumas, lui, traite du style de Debray et montre en détail qu'il existe bien, dans une écriture faite de vitesse et de nervosité. Robert Damien cherche de son côté, dans les essais, une pensée de l'histoire et des outils conceptuels nouveaux pour l'analyse politique. Le tout forme un livre rugueux, parfois opaque, mais attentif sans cesser d'être critique. C'est un exemple à suivre, sinon dans sa réalisation quelque peu imparfaite, au moins dans son projet : il faut parfois avoir l'honnêteté de lire sérieusement, en y mettant le temps, les œuvres que l'on n'est pas sûr d'apprécier et même celles que l'on est tout à fait sûr de détester cordialement.HL 2000-III

Delvau

René Fayt, Un aimable faubourien : Alfred Delvau (1825-1867). Essai de biographie suivi de cinquante-quatre lettres inédites d'Alfred Delvau à Auguste Poulet-Malassis. Préface de Raymond Trousson (" The Romantic Agony " et Émile Van Balberghe, libraire [4 rue Vautier. B-1050 Bruxelles], Bruxelles, 1999, 206 p., 960 F. belges, 150 F. français). Riche Belgique, Chanaan des collectionneurs, Terre Promise des bibliographes ! On doit se féliciter d'en voir arriver un ouvrage comme celui-là, qui, sur un auteur aussi peu étudié jusqu'ici qu'Alfred Delvau, contient à la fois un essai biographique très complet, et une correspondance inédite soigneusement annotée. Dans l'excellente collection Documenta et opuscula des mêmes libraires-éditeurs, René Fayt avait déjà donné, en 1993, un Poulet-Malassis à Bruxelles qui renouvelait complètement la question (tout en élucidant au passage le fameux mystère de cet Émile Wittmann qui imprima en 1869 Les Chants de Maldoror). Collectionneur, bibliographe, érudit, bouquineur, chercheur, liseur, connaisseur, René Fayt est tout cela, et bien plus encore : un parfait historien de la littérature, et qui a eu, très tôt, le mérite de s'intéresser tout spécialement aux éditeurs. Outre Poulet-Malassis, il a suivi à la trace des franc-tireurs comme Henry Kistemaeckers, Jules Gay et René-Louis Doyon. Il représente donc, on l'aura compris, la libre recherche, en un domaine où il est souvent pionnier, voire précurseur, et tel est bien ce qui fait de son livre un travail à la fois bienvenu et salubre. N'est-il pas en effet inconcevable que, alors que certains entassent des thèses de tout repos ou de fades compilations sur nombre d'auteurs pléïadisés, nous ne disposions encore d'aucune étude sur - par exemple - les éditions Lemerre ? Heureusement, cet état de choses est en train de changer, grâce à des travaux comme ceux du même René Fayt ou de Jacques Duprilot (Gay et Doucé éditeurs sous le manteau, 1877-1882. Éd. Astarté, 58 rue Amelot, 75011 Paris [1998]). Se proposant ici d'étudier Alfred Delvau, René Fayt ne quitte pas son domaine de prédilection, puisque son propos était d'abord de nous donner les lettres inédites de l'écrivain à l'éditeur Poulet-Malassis. Sans doute se sera-t-il dit que, pour " situer " Delvau, un essai biographique était également indispensable. Le plus frappant est sans doute l'énorme production de cet écrivain mort à 42 ans : plus de vingt volumes, dont certains sont toujours recherchés à cause des illustrations de Rops, dont Delvau fut bien le " découvreur " parisien. Polygraphe, l'auteur des Mémoires d'une honnête fille eut une vie parfois difficile, mais assez variée, et qui ne fut cependant pas celle d'un bohème : " enfance misérable et triste ", révolution de 1848 et amitié avec Ledru-Rollin, travaux de vulgarisation et de journalisme (pamphlétaire politique, notamment), amitié avec Rops et Poulet-Malassis, puis publications accélérées (dont, en 1864, le fameux Dictionnaire érotique moderne), et mort de maladie en 1867. Ces diverses étapes sont évoquées avec autant d'alacrité que de précision, grâce à de nombreux documents souvent peu connus, ainsi que des extraits des œuvres. Il en va pareillement pour les cinquante-quatre lettres de Delvau à Poulet-Malassis (comportant malheureusement un " trou " entre 1849 et 1854), missives amicales, parfois un peu ombrageuses, et qui ont le mérite de nous faire mieux connaître la vie des journalistes et éditeurs de l'époque. Disons même : connaître l'époque tout entière, car il est bien évident que c'est autant par des écrivains de seconde zone comme Delvau que par tel ou tel " grand auteur " que l'on parvient à s'en représenter assez bien les fastes et les misères. Dans toutes ces évocations, ou devine souvent, en coulisse, la grande ombre de Baudelaire, passant derrière les silhouettes de Privat d'Anglemont, Nerval, Watripon, Rops, Nadar, Monselet et Poulet-Malassis. Quant à Delvau lui-même, René Fayt en a bien montré tous les contrastes, les dons de l'écrivain et du journaliste équilibrant les défauts de l'homme, parfois bien peu scrupuleux (voir p. 92 et pp. 104-107, ses plagiats de Céleste Mogador et de Lorédan Larchey). Le livre est précédé d'une préface de Raymond Trousson, qui - fait rare - va droit au but et, en deux pages, cerne parfaitement Delvau et son œuvre. Pour finir, comme René Fayt ne nous a, par ses notes, quasiment rien laissé à glaner, nous ne résisterons pas au plaisir de lui signaler que, p. 148, la formule de Delvau : toi qui connais... les hussards de la garde, est une citation d'une célèbre chanson de la Restauration, Les houssards de la garde, qui toujours nous enchanta : Toi qui connais les houssards de la ga-a-arde / Connais-tu pas l' trombon' du régiment ? / Quel air aimable quand il vous rega-a-arde ! / Eh bien, ma chère ! il était mon amant... HL 2000-I

Bernard Delvaille

Bernard Delvaille, Journal. 1949-1962 (La Table Ronde, 2000, 423 p., 145 F). Ce journal débute le mardi 4 octobre 1949 par le récit d'une visite à Paul Claudel et se clôt le samedi 29 décembre 1962 sur un ferry-boat qui emporte l'auteur vers le Danemark. Entre les deux, ce n'est pas toujours captivant (" Très mal dormi cette nuit, à cause sans doute de mon rhume ", " Coincé entre deux étages dans l'ascenseur du 252, faubourg Saint-Honoré "), mais l'apparition de personnages de la vie littéraire de l'époque rend plusieurs pages attrayantes. De fréquentes confidences intimes, à travers lesquelles l'auteur n'a pas cherché à afficher une hétérosexualité à tout crins : " Je rêve d'un petit pêcheur italien, un garçon de dix-sept ans, grand, mince, brun, bronzé, souriant, aux fesses dures et qui sentirait la marée ; nous ferions l'amour sur le sable chaud ; il glisserait entre mes bras comme un poisson et s'enfuirait pour laver dans la mer mon amour ". Le vendredi 7 mars 1958, Bernard Delvaille a dîné avec l'ambassadeur Jean Chauvel au restaurant Sébillon, rue de Longchamp. Il prit ce soir-là un artichaud, un gigot et une tarte aux pommes.HL 2000-III

Desnos

Dominique Desanti, Robert Desnos. Le Roman d'une vie (Mercure de France, 1999, 366 p., 135 F). Les centenaires de naissance d'écrivains connus donnent généralement lieu à la publication d'une multitude d'ouvrages. Desnos, né à Paris le 4 juillet 1900, n'y aura pas échappé, ce qui a permis à Gallimard de sortir l'édition dite complète - encore que non critique - de ses œuvres préparée par Marie-Claire Dumas. L'ouvrage de Dominique Desanti, qui est sous-titré Roman d'une vie, est hélas une biographie aussi romancée que l'indique ce sous-titre. L'auteur, qui a fréquenté le poète d'assez près à partir de 1938, rapporte d'abord ses souvenirs personnels, encore inédits. Elle a ensuite interrogé les amis de Desnos qui étaient encore en vie ces dernières années : Soupault, Lise Deharme, Limbour, André Verdet, Fraenkel et des compagnons de déportation. Elle ne mentionne pas dans sa bibliographie l'ouvrage de Jacques Lorcey sur Marcel Achard, qui fut aussi un ami de Desnos (Marcel Achard ou Cinquante ans de vie parisienne, France-Empire, 1977) : il relatait pourtant les souvenirs de l'auteur dramatique qui avait connu le poète avant-guerre et fréquenta beaucoup la rue Mazarine sous l'Occupation. Dominique Desanti a également examiné les papiers de Desnos conservés à la Bibliothèque Jacques-Doucet et en a tiré quelques éléments nouveaux. Beaucoup d'anecdotes de son ouvrage étaient toutefois bien connues. Pour l'époque de l'écriture automatique, les passages les plus intéressants sont ceux relatifs aux relations amoureuses de Desnos avec la chanteuse Yvonne Georges. Malheureusement, l'auteur ne donne que très peu de références des pièces utilisées. Enfin, elle semble présenter et développer certains faits à partir d'une brève allusion : ainsi sur le travail de Desnos chez l'agent immobilier Schwob de Lure, sans préciser si cela lui a ou non été rapporté par un tiers. L'œuvre du poète est plutôt survolée dans ce Roman d'une vie. Tous les noms cités sont loin de figurer dans la table alphabétique, qui a toutefois le mérite d'exister. HL 2000-II

Desnos pour l'an 2000, Colloque de Cerisy (Gallimard, 2000, 552 p., 195 F). Dans les colloques de ce genre, il y a souvent à boire et à manger. Mais cette publication des interventions de Cerisy en juillet dernier, pour le centenaire de la naissance de Desnos, a su pallier les éventuelles carences en offrant en supplément les lettres inédites à Youki qui viennent compléter les Confidences de la même, récemment rééditées. Le colloque lui-même, organisé par Marie-Claire Dumas, gardienne de la flamme, et par une universitaire canadienne, Katharine Conley du College de Darthmouth, est nourrissant. À commencer par le témoignage d'André Bessière (rare survivant du " Convoi des tatoués "), qui prend aux tripes. Le champ Desnos est bien balayé, et pas seulement sous l'angle " littératreux ", et les communications ont l'avantage d'avoir été courtes. Certaines faiblesses ou tics : pourquoi, par exemple, en appeler à Christian Metz et à Roland Barthes pour " éclairer " la critique cinématographique de Desnos ? Mister Charles Nunley, du Middlebury College, n'a cru bon de travailler sur les " collaborations " de Desnos pendant l'Occupation que de deuxième main. Mais l'ensemble est un bon complément du dossier des Cahiers de l'Herne sorti en 1987 et théoriquement toujours disponible. Dhôtel. André Dhôtel, À tort et à travers (Bibliothèque municipale de Charleville-Mézières, 2000, 180 p., 90 F). Hommage à l'écrivain ardennais disparu le 22 juillet 1991. Le volume contient notamment une correspondance échangée par Dhôtel et Philippe Jacottet entre 1958 et 1991 et le catalogue de l'exposition qui s'est tenue sur l'auteur du Pays où l'on n'arrive jamais d'octobre à décembre 2000 à la Bibliothèque municipale de Charleville-Mézières. Dhôtel était natif d'Attigny, comme Victor Noir, que revolverisa le prince Napoléon dans les derniers temps du Second Empire. HL 2001-V

Du Bos

Charles du Bos, Approximations (Éditions des Syrtes, 2000, 1525 p., 310 F). Monumentaux, les sept volumes d'Approximations rassemblent quatre-vingt études sur la littérature européenne classique ou contemporaine - Du Bos (1882-1939) parlait couramment le français, l'anglais, l'allemand et l'italien - mais aussi sur la peinture (Degas) ou la musique (Chausson). Reproductions d'articles ou extraits de conférence, ces études courent à travers les années 20 et 30 et varient de quelques paragraphes à plusieurs dizaines de pages, car, pour ces manœuvres d'approches qui ne se veulent jamais définitives mais posent des " pierres d'attente " dans l'édifice nécessairement plus vaste de la réception critique d'une œuvre, Du Bos se dote de l'espace qu'il juge convenable au déploiement de sa lecture et n'hésite pas - heureux homme - à reproduire sans coupure les trois pages de Proust consacrées aux clochers de Martinville. Sa critique est toute de sympathie. Il ne commente guère que ceux qu'il admire - il cite volontiers Renan : " on ne doit écrire que de ce que l'on aime " - et sans aller jusqu'à une illusion d'identification (car " nul ne coïncide tout à fait avec un autre angle optique que le sien propre "), son projet consiste à atteindre avec l'auteur abordé une intimité de sentiment qui permette la proposition d'un terme clé. Présenté comme l'un des foyers de la création - le trouble, " voilà le mot qui traduit le mieux l'état permanent de Gide ", " l'origine de l'œuvre, tel est le seul problème qui passionne vraiment Valéry " - ce concept devient un axe de lecture, il ne sert jamais à étrécir la pensée. Émule de Bourget, Du Bos se penche donc sur " les relations d'une œuvre avec son auteur - mais saisies, suivies, étudiées au sein de l'œuvre même " : s'il s'intéresse à la psychologie, c'est parce que celle-ci produit un style, et que ce style à son tour produit un certain effet sur la psyché des lecteurs (d'où de remarquables analyses sur les ruptures syntaxiques et les emplois verbaux absolus chez Pascal, par exemple). Dès le deuxième recueil, en 1924, il note d'ailleurs explicitement que ses textes " visent non plus les auteurs […] mais les livres ". Parents des Propos d'Alain ou des Variétés valéryennes, les textes de Du Bos appartiennent, par leur liberté et leur souci pédagogique, à une tradition de brillantes causeries. Ils sont construits pour faire réfléchir, et le lecteur, rendu sensible à la profondeur que cache l'apparente simplicité, se prend souvent à méditer pour son propre compte certaines assertions - ce qui n'est pas si courant. Mimant plus ou moins consciemment le style de l'auteur abordé (ainsi telle étude sur Stendhal semble répondre par sa fragmentation à la " densité discontinue " de Beyle), Du Bos manie admirablement la métaphore : " les pensées de Montaigne, une à une Pascal les sort de l'ample aquarium des Essais où tels de beaux poissons lustrés elles n'ont jamais fini de virer avec indolence ", Mérimée " est à Stendhal dans le rapport d'un croissant à une pleine lune ", " les ressemblances qu'on y relève restent des ressemblances d'écorce bien plus que de noyau ". Maître d'un complexe savoir, le critique multiplie les rapprochements entre auteurs pour faire voir l'un à travers l'autre, montrer les influences et dessiner les lignes de partage, et lorsqu'il convoque Claudel et Keats pour étudier Stefan George, ou multiplie les glissements intertextuels autour de Thomas Mann, c'est le tissu même de la culture européenne de l'entre-deux guerres que ses phrases restituent et condensent. Rarement répétitif, Du Bos semble construire un nouveau système pour aborder chaque auteur. Il se hâte avec lenteur : menant patiemment son enquête, il fait tourner les œuvres pour en montrer les différentes facettes, tout en refusant à son propre style les facilités du brillant. Certes, nombre de ces écrivains ont été assez justement oubliés (et ici, on regrettera qu'ayant eu la bonne idée de donner de brèves indications biographiques, l'éditeur ne fournisse de précisions que sur une dizaine d'auteurs, faisant crédit de trop de savoir à son lecteur), mais un plus grand nombre encore appartient au panthéon des littératures européennes : s'il s'agit de contemporains de Du Bos (Gide, Proust, Valéry, Claudel, Noailles, Chardonne, Rivière, Strachey, Mauriac, Curtius, etc.), son choix signale donc sa perspicacité, et pour tous, ses lectures valent par l'originalité de sa voix (une singularité critique que redouble naturellement, aujourd'hui, l'exotisme que leur confère leur date). Certes, dans ce panorama, les avant-gardes brillent par leur absence et, sur la fin, l'influence des critères religieux peut être pesante, mais les Approximations n'en restent pas moins un témoignage historique et épistémologique majeur. Confidences d'un esprit, vaste " journal de ses lectures " (Mauriac), " portrait en perpétuelle formation " (Thibaudet), elles valent pour elles-mêmes et répondent parfaitement à la formule de l'excellence critique telle que Du Bos a pu la rêver : " transformer un pensum en un délicat plaisir de l'esprit ; du labeur même ne rien laisser filtrer ; communiquer au contraire la sensation d'un loisir intelligent et heureux ". On n'en lira pas tout, mais on en relira beaucoup. HL 2000-IV

René-Louis Doyon

René-Louis Doyon, La Mise au tombeau (Editions du Cardinal, 2000,189 p., 99 F). On doit à Eric Dussert la redécouverte de Doyon romancier, notamment par cette réédition de La Mise au Tombeau, avec son " introduction magistrale " et son copieux dossier. La Mise au tombeau, c'est celle de deux jeunes âmes, Marc et Marie-Louise, amants d'un jour. Marc, conduit à Lourdes par sa vocation religieuse, accompagne Marie-Louise qui est malade et condamnée : nul espoir de guérison miraculeuse, si ce n'est celui de l'amour qui naît entre eux dans cette ville. Amour impossible, au demeurant : Marc, futur moine, cherche à entrer dans un couvent avant d'essayer de retrouver Marie-Louise qui agonise à Marseille. Doyon donne une image de Lourdes différente de celles de Zola et Huysmans. Les travers des pèlerins, décrits avec ironie, sont souvent bien vus, mais ce sont surtout les problèmes de conscience de Marc qui donnent sa saveur au récit. On oubliera le grand nombre de coquilles de cette édition pour retenir le copieux dossier de presse donné en annexe et la bibliographie de l'auteur. Deux petites corrections suggérées au préfacier : Joseph Bollery ne travaillait pas aux P.T.T., mais au commissariat de police de La Rochelle, et ce n'est pas Laquerrière qui lui parla de Bloy, mais Philibert Blanc - le " petit soldat " du journal de Bloy - qui lui fit connaître l'œuvre de ce dernier avant de mourir au front. Espérons que l'ardeur doyonophile du préfacier permettra aux amateurs de lire les mémoires de l'écrivain dans une édition des plus savantes.HL 2000-IV

Dumas

Cahiers Alexandre Dumas, n° 26, 1999, Alexandre Dumas, de conférence en conférence (Société des Amis d'Alexandre Dumas, Château de Monte-Cristo, 1 avenue du Président Kennedy, 78560 Le Port-Marly). Les conférences inédites données par Alexandre Dumas entre décembre 1864 et avril 1866 sont rassemblées dans cette livraison, précédées de leur calendrier précis et suivies de leurs échos dans la presse et dans les correspondances officielles et privées. L'humeur de l'époque était à l'instruction publique et populaire, prémices de l'idée d'une instruction obligatoire, comme C. Schopp le montre dans son Avant-propos. À Paris comme en province, on se pressait pour écouter l'illustre écrivain commémorer avec émotion une époque qui s'émerveillait de son récent passé napoléonien. Le XIXe siècle fut un " siècle d'appréciation ", comme le prétend Dumas avec cette " parole émue " et cet " entrain " qui frappèrent unanimement les témoins. De conférence en conférence… ou plutôt de causerie en confidence, Dumas détache des passages entiers de ses Mémoires et de ses récits de voyage pour coudre ensemble une série de " faits personnels " criblés d'ellipses et de renvois aux textes sources, au point parfois d'interrompre le plaisir et le fil de la lecture. Mais au souvenir de son père, héros inconnu de la campagne d'Égypte - auquel le fils donne rendez-vous avec l'Histoire comme pour en faire un personnage de ses romans -, Dumas mêle des récits passionnants comme les répétitions d'Hernani, qui complètent les pages célèbres de l'Histoire du Romantisme de Gautier. HL 2000-III

Alexandre Dumas, Olympe de Clèves, établissement du texte, notes, postface, dictionnaire des personnages par Claude Schopp, dictionnaire du théâtre par Jacqueline Razgonnikoff et Claude Schopp (Quarto-Gallimard, 2000, 920 p., 98 F). Déroutant et irrésistible, ce Dumas (le père, bien sûr). Il nous mène où il veut et comme il veut, en maître illusionniste qu'il est, dans une cascade d'aventures auprès desquelles Les Trois mousquetaires sont une innocente bluette. Un novice des Jésuites qui quitte son séminaire pour les planches (Bannière, personnage historique dont Schopp donne la biographie dans son Dictionnaire), un comédien petit-fils de la Champmeslé qui veut y entrer, une actrice abandonnée par son amant qui se jette par dépit dans les bras du jeune défroqué (Olympe, création de Dumas, elle). Un amour fou qui naît de cette rencontre imprévue et se heurte à tous les obstacles imaginables, complots, jalousies, rencontres ratées, méprises de tous ordres. Des personnages qu'on croyait épisodiques et qui reparaissent, essentiels au déroulement de l'histoire, dans les circonstances les plus invraisemblables. Un exemple parmi cent : l'exaltation amoureuse de Bannière l'a fait prendre pour un fou et enfermer à Charenton ; Champmeslé devenu jésuite est nommé aumônier de l'asile ; Olympe, qui doit jouer Les Folies amoureuses, veut se documenter et reconnaît son amant dans une cellule ; dès le lendemain, elle obtient sa libération, mais il s'est évadé pendant la nuit. Et le dénouement sera le triomphe du mélo : Bannière, condamné à mort, est exécuté sous les yeux de sa maîtresse qui accourait avec sa grâce et, comme de juste, elle ne lui survit pas. Tout cela sur fond d'histoire : le théâtre au XVIIIe siècle et la Comédie-Française, Versailles avec ses intrigues et ses complots, les amours du jeune Louis XV et ses déboires conjugaux, la condition des prisonniers et celle des fous... D'incessantes digressions, des descriptions, des dialogues, des " tempêtes sous un crâne " qui n'en finissent pas. Bref, toutes les conventions et toutes les facilités les plus éculées et les moins supportables du roman d'aventures. Et pourtant nous marchons, nous courons tout au long des 800 pages de cette histoire qui n'est échevelée qu'en apparence. Car le père Dumas en garde toujours la maîtrise, jouant plus peut-être qu'ailleurs en démiurge amusé sur les interférences de l'historique et de l'imaginaire, disant même de ses deux héros dans une adresse au lecteur :

L'histoire avait fait Bannière, moi, j'ai fait Olympe. Si j'ai eu tort de créer ce personnage qui devait perdre notre héros, j'ai du moins pour m'absoudre un antécédent, respectable, c'est celui de Dieu tirant de la côte d'Adam la femme, qui non seulement devait perdre l'homme, mais encore l'humanité.

HL 2000-IV

Dumas, Filles, lorettes et courtisanes (Flammarion, 2000, 132 p., 90 F). Emmanuel Pierrat restitue une chronique de l'extraordinaire raconteur dont la verve se déploie dans ces pages sans vergogne. Ne le croyons pas quand il prétend, sous le couvert de son éditeur il est vrai, qu'il a abordé un sujet " que personne n'a osé peindre " et a écrit une page " au bas de laquelle personne n'a osé mettre son nom ". Les ouvrages sur la prostitution ne manquent pas depuis le début du siècle, à commencer par les deux volumes de Parent-Duchâtelet qu'il pille allègrement dans le premier article " Filles ". Le deuxième, " Lorettes ", commence comme une de ces physiologies chères à l'époque et se développe en piquantes anecdotes. Quant au troisième, " Courtisanes ", c'est un pot-pourri d'histoires non moins piquantes, " de la plus haute antiquité " au début du XIXe siècle, de l'Égyptienne Rhodope à " la célèbre Clo… " - lisons Clotilde, la danseuse de l'Opéra. Dumas remplit son contrat en se jouant, à la fois de son sujet et de son lecteur. La tâche n'était ni " si difficile " ni " si scabreuse " qu'il le prétend, et c'est un grand honneur qu'on lui fait que de le publier dans une collection dénommée " l'Enfer ". HL 2000-IV

Cahiers Alexandre Dumas, n° 27, 2000, Alexandre Dumas : 1870, l'entrée dans l'éternité (Château de Monte-Cristo, 1 avenue Kennedy, 78560 Le Port-Marly). Très intéressante livraison. Autour de la dernière photographie connue du romancier, prise à Madrid et dont la plaque a été acquise récemment par la Société des Amis d'Alexandre Dumas, ont été rassemblés différents textes mettant en exergue ce document iconographique. Cette photographie montre le vieux Dumas, méditatif et concentré, semblant dicter un récit à une jeune fille écrivant sur un guéridon. Articles de journaux, lettres, inventaire après décès constituent l'essentiel de ce bulletin dont l'intérêt ne faiblit à aucune page. Une documentation souvent inédite et toujours parfaitement présentée. La Société des Amis d'Alexandre le grand s'est donné pour buts de " rassembler les amis français et étrangers fervents de la personnalité et de l'œuvre de Dumas père […], se consacrer à la connaissance de la vie et de l'œuvre de l'écrivain, à la diffusion de ses ouvrages par le moyen de publications et conférences ". Objectif atteint. HL 2001-V

Jacques Dupin

Cahiers Jacques Dupin, sous la direction d'Emmanuel Laugier (Farrago, 2000, 352 p., 180 F). L'élégance de la couverture - un beau portrait de Dupin par Adami - se prolonge à travers tout ce recueil d'études et d'hommages, rythmé par la reproduction d'œuvres d'artistes proches du poète, comme Bacon, Chillida, Tapiès ou Capdeville. Hélas, qu'importe le flacon si l'ivresse fait défaut. Le digest étymologique autour du mot strate censé servir de présentation a, sinon le mérite de l'utilité, celui d'annoncer le ton d'une bonne partie de la trentaine de textes qui suit : des propos peu construits, marqués par une platitude de pensée que des écritures ostensiblement recherchées ne parviennent ni à masquer par leur obscurité, ni à compenser par leurs qualités propres. Grandiloquente, l'expression sert une mythologie usée où " l'écriture poétique s'affronte à l'impossible ". Pseudo-scientifique, elle ne fait guère sens : " Dupin connaît le cœfficient d'intensité du tourbillon intérieur et le crépitement de la recrudescence. Rien, chez lui, ne mesure sur l'épure, et tous les riens figuratifs de la limite n'annulent pas l'explosion. […] Si la combustion tourne d'un bloc autour du silence, les fragmes font un tour en des temps différents et donnent, par sectionnement, les disques sombres des segmes " (?). On note encore chez le poète " un éparpillement de sons et de syllabes qui ne cessent de se redistribuer et de se recombiner autrement, bien souvent âprement mais à d'autres moments allègrement, sans que la donne verbale, et les décalages et les dérapages multiples dont elle témoigne, ne puisse s'arracher définitivement au grouillement obscur et obscène […] du soubassement immémorial dont les mots émanent " : belle originalité. C'est peut-être la loi du genre et il est difficile de construire un propos prenant en quatre ou cinq pages, mais enfin d'autres s'en sortent ! Avec d'abord un texte sobre de Dupin lui-même, qui inaugure ce cahier par ces phrases : " Une nuit, un treize août, je suis entré dans la chaleur d'une loutre. Si profondément endormie que l'émanation de notre sommeil partagé pétrifiait l'espace et la nuit ". Plus loin, nos manieurs de truismes et de métaphores auraient gagné à lire Bernard Noël, qui, avant de méditer sur la trace qu'est l'écrit, salue précisément chez Dupin un effort pour " être moins poète " et une méfiance envers le trop bien dit, ou Mathieu Bénézet, qui, à son tour, expose cette posture avec clarté, par des exemples qu'il ne paraphrase pas mais utilise pour suggérer des liens avec d'autres poétiques. Jean-Louis Giovanonni assume pleinement de répondre par un poème, Montée, au Gravir de Dupin, et Dominique Fourcade lui paie rude allégeance en confessant sa crainte de trouver, dans chacun de ses nouveaux ouvrages, " le livre (qui rendrait caduc les autres, tous les autres) ". Du côté universitaire, enfin, on apprécie l'étude sur le Japon de Dupin proposée par Seiji Marukawa, fine et informative, et une bibliographie utile vient compléter le volume. Reste un point positif : les articles incriminés sont dotés d'une rare vertu soporifique.HL 2001-V

Charles Exbrayat

Charles Exbrayat, Les Parfums regrettés (Albin Michel, 2000, 150 p., 69 F). Le titre, tiré de vers de Marceline Desbordes-Valmore placés en exergue (" Qui n'a cru respirer dans la fleur renaissante / Les parfums regrettés de ses premiers printemps ? "), donne le ton de ce récit d'enfance. On a le plaisir de découvrir Saint-Etienne avant la première guerre mondiale et le charmant parler " gaga " : " Si on "appinche" quelqu'un, c'est qu'on le surveille étroitement. La ménagère qui n'arrive pas à terminer sa tâche ménagère affirme qu'elle "n'abonde pas". Les amoureux sont "achinés" l'un à l'autre. Poser un objet de travers, c'est le placer "de bisangoin"… " Ceci ne suffit pas à justifier la lecture de ces souvenirs attendris qui retrouvent les clichés éculés sur le mythe de la Belle époque, " un temps qui ne laissait pas présager la venue du M.L.F, un temps où les femmes ne se débarrassaient pas de leur gosses dès l'âge de deux ans entre les mains des professionnelles de l'élevage ". Un temps qu'on ne regrettera donc pas ?HL 2001-V

Charles de Gaulle

Charles de Gaulle, Mémoires (Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2000, 1505 p., 445 F). Le volume, présenté et annoté par Marius-François Guyard, contient les trois parties des Mémoires de guerre (L'Appel, L'Unité et Le Salut) et les Mémoires d'espoir (Le Renouveau et L'Effort). Les critiques qui ont rendu compte de cette édition se sont interrogés : l'œuvre écrite de l'homme du 18 juin avait-elle sa place dans une collection comme celle de la Pléiade ? Question oiseuse ! Churchill n'a-t-il pas reçu un prix Nobel de littérature ? Les directeurs de la Pléiade envisageront-ils un jour la réédition, dans leur prestigieuse collection, de l'anthologie poétique de Georges Pompidou, du roman de Valéry Giscard d'Estaing - dont nous avons oublié jusqu'au titre - et de L'Abeille et l'Architecte de François Mitterand ? Il est en tout cas un domaine de l'esprit où le Général dépasse de beaucoup ses successeurs au palais de l'Élysée : l'humour, dans son versant vachard. Vive la Pléiade libre ! HL 2000-III

 

Eekhoud

Mirande Lucien, Eekhoud le rauque (Presses universitaires du Septentrion, 1999, 317 p., 160 F). Un travail précis et documenté sur Georges Eekhoud, " Genet belge " ou " Pasolini des Flandres ", qui avait participé aux débuts de La Jeune Belgique. En 1900, Escal-Vigor, roman sur l'homosexualité masculine, valut à son auteur une comparution devant les Assises de Bruges. Si elle s'est fourvoyée, en quelques pages, dans des considérations psychanalytiques sans intérêt, Mirande Lucien n'a pas ménagé sa peine pour retrouver des documents dispersés aux quatre coins de la Belgique : heureux chercheurs de ce pays qui a le respect des archives ! Elle a notamment tiré profit du journal que tint Eekhoud à partir du 1er janvier 1895 et de la correspondance qu'il adressa à son cher Sander Pierron. Elle cite de nombreux inédits qui éclairent la vie publique et l'existence intime de l'écrivain. Ni l'une ni l'autre ne furent faciles. La malédiction n'est plus ce qu'elle fut. S'il avait vécu aujourd'hui, Eekhoud aurait été célébré sur trois pages de Libération. Au bas mot. HL 2000-II

Michel Fardoulis-Lagrange

Michel Fardoulis-Lagrange, " Aux abords des îles déshéritées ou fortunées " (Bibliothèque de Charleville-Mézières, 2000, 144 p., sans prix marqué). Les lecteurs du volume publié en 1943 par Jean Lescure, Messages / Domaine français, avaient pu découvrir un étrange poème, Les Prœtides, signé Michel Fardoulis-Lagrange, avec la mention " Paris, 1940 ". Mais l'auteur restait quasi inconnu. Il figure cependant dans l'anthologie d'Aelberts et Auquier, Poètes singuliers, du Surréalisme et autres lieux, publié en 1971. En avril-juin 1996, la revue de Sarane Alexandrian, Supérieur Inconnu, a consacré un dossier à Fardoulis-Lagrange, avec des contributions d'Hubert Haddad et Jehan Van Langhenhoven, et un inédit du poète sur son ami Georges Bataille. Le catalogue de l'exposition qui lui est consacrée à la Bibliothèque de Charleville-Mézières porte en sous-titre la citation qui résume l'inspiration du " transnaturaliste " que fut Fardoulis-Lagrange : " aux abords des îles déshéritées ou fortunées ". Préfacé par Hubert Haddad, ce catalogue a été établi par Francine Fardoulis-Lagrange et Philippe Blanc. La notice bio-bibliographique est riche. On y apprend que Fardoulis-Lagrange, venu de son pays natal, l'Égypte, issu d'une famille d'origine grecque, rencontre à Paris Éluard, puis Jean Lescure et, grâce à ce dernier, Bataille, Leiris, Raoul Ubac. Des documents sur les démêlés de Fardoulis-Lagrange avec la police sous l'Occupation sont présentés. Le poète fut arrêté et emprisonné, mais échappa à la déportation grâce à Valéry, Bataille et Paulhan. Après la Libération, il se montra circonspect et critique, tant envers le Sartrisme qu'envers le Surréalisme, malgré les bons rapports qu'il entretenait avec Jacques Herold, Matta et bien d'autres. Parmi ses œuvres majeures, on retiendra Le Grand Objet Extérieur, titre emprunté à Lautréamont qui fut pour lui comme pour les Surréalistes une " figure tutélaire ". Riche d'une iconographie choisie, ce catalogue restera la clé majeure pour entrer dans le manoir poétique d'un auteur méconnu du public.HL 2000-IV

Fargue. Ludions. Bulletin de la Société des lecteurs de Léon-Paul Fargue, n° 6, été 2000 (90 rue Anatole-France, 92100 Chatenay-Malabry). Les 54 pages de ce fascicule recouvrent une riche livraison, qui offre notamment quatre textes inédits de Fargue du plus vif intérêt. Et que ne vont pas nous livrer les papiers du poète miraculeusement retrouvés et exhumés par son actuel héritier ! D'abord, Renaissance - Massacres, curieux poème en prose inédit, qualifié par l'auteur lui-même de " Demi Symboliste " et qui, d'après la graphie, doit dater de 1890 ou 1891. Il est signé Feugar, anagramme qui ajoute à la surprise devant cette évocation plastique pleine d'objets, parcourue de lueurs fuligineuses et qui évoquerait un bizarre centon de Schwob et de Heredia. Plus syncopé, Vers fameux (1895 ?) montre une libération, par son style elliptique à la Rimbaud : " Bruit de l'averse tiède et lente au corridor, / Mælstroms rémouleurs où tournent les grands steamers, / Scènes devant la sieste des lampes tremblées, / Assez ! " Troisième inédit, un poème sur une carte postale - jamais envoyée - à Charles-Louis Philippe, d'un lyrisme plus intime, dans la veine de Pour la Musique : " Quelqu'un… tourne une crécelle imperceptible… Les chauve-souris font leurs tours de passe-passe. Il y a une petite soie qui souffre d'élancements, on ne sait où… " Enfin, last but not least, des notes inédites de Fargue sur Lautréamont ! Leur singulière puissance évocatrice fait regretter que le poète n'ait jamais mené à bien l'étude qu'il avait annoncée vers 1912 : " Invocation constante aux éléments (comme ces chefs et ces prophètes Sioux, qui pendant les temps de grande sécheresse où tout crépite, en assemblée solennelle, montent sur les tentes et tirent à l'arc contre les nuées, pour appeler la pluie, en criant longuement.) Besoin de rappeler tout ce qui le fuit, à coups de gong, l'amour, l'amitié, l'intelligence de l'Être suprême comme un essaim... " (un scoop farguien pour les biographes : Ducasse aurait, à Paris, " préparé le commissariat à la Marine " !). En prime, presque un inédit : le texte de la Première vie de Tancrède, chapitre retranché de toutes les éditions postérieures à celle de 1911. Tout cela éclairé par des articles et des présentations bien informées, avec d'amusantes illustrations. Oui, riche livraison, dont il convient de féliciter les vaillants potassons de la rédaction.HL 2000-IV

Venise ! ô ma jolie par Léon-Paul Fargue et Jean Cortot (Fata Morgana, 2000, 51 p., 54 F). Un inédit de Fargue, et pas n'importe lequel : il s'agit du " manussecri de la Croixière " (Larbaud) qu'on recherchait en vain depuis plus d'un demi-siècle. C'est en juillet 1923 que Fargue effectua, sur le yacht de son amie la princesse de Polignac, une croisière en Méditerranée orientale. De Capri, il avait envoyé à Adrienne Monnier une carte postale portant seulement : " Je fais mon petit Tibère... " Le bruit courut qu'il avait tenu un journal de bord - ce qui n'était cependant guère dans ses habitudes, Fargue n'ayant rien d'un diariste. Intrigués, Larbaud puis Gaston Gallimard réclamèrent ce manuscrit à l'auteur, en pure perte. L'exhumation récente des papiers et archives de Fargue par les soins de son petit-neveu, M. Laurent de Freitas, a fait ressurgir nombre de documents, dont ce manuscrit mystérieux. Nulle croisière, apprenons-nous, mais une rêverie de poète sur Venise, devant laquelle Fargue se place à peu près comme il eût fait devant le canal Saint-Martin. Cela nous vaut non pas des impressions touristiques, on s'en doute, mais un long poème en prose, qui est du meilleur Fargue : " Rose sur rose, la Venise du matin est toute en pointes de seins, marbres immatériels, maisons dans le ciel errantes comme un mirage. Si fraîche, on vient de l'arroser, l'eau a l'odeur de mouillé. Infiniment la mer... la mer bat ses laitances et ses orgeats. Très vite les îles rament vers des orients. On n'entend que ce glissement doux de soie des grandes machines à faire le silence. Sur la splendeur déserte, où rêve indécise une lune de pastèque, Vénus dans ses ongles se mire... " Oui, c'est le grand poète, celui de Poèmes, de Vulturne et de Haute Solitude que l'on retrouve ici, avec ses fulgurations soudaines et tranquilles : " La lumière monte comme une foule... L'eau est si sale qu'on peut écrire son nom dessus... Croupe d'orgueil, nue dans son châle noir, elle avait la peau rose et brune d'une cruche fraîche dans l'ombre... Un falot rouge s'égoutte au cœur de la Madone... Les grands mousseux font roter les cœurs... " Parfois passe comme un souvenir de Rimbaud : " L'ancienne Comédie se promène dans les coulisses du canal... " Au total, une Venise transposée en poème, à cent lieues des cartes postales comme des notations minutieuses des journaux intimes. Une Venise intégrée à l'univers de Fargue, qui, devant ce spectacle si galvaudé, reste toujours lui-même. Ce texte, bien imprimé en format plaquette, très aéré, est illustré de sobres compositions de Jean Cortot, qui a repris en italien certaines phrases de Fargue et les a calligraphiées : impression de stèles antiques ou d'inscriptions romaines, qu'on pourrait lire sur quelque quai des Esclavons. HL 2000-IV

Flaubert

Gisèle Séginger, Flaubert. Une poétique de l'histoire (Presses universitaires de Strasbourg, 2000, 258 p., 100 F). Toute l'œuvre de Flaubert apparaît comme une tentative pour penser l'histoire, que celle-ci soit ancienne, religieuse ou contemporaine. Il tend à établir une poétique de l'histoire, tandis qu'au cours du XIXe siècle, le sens historique est en pleine mutation, ce qui se traduit par une nouvelle organisation des connaissances et des savoirs. Mais le roman flaubertien met l'accent sur les vides ou les articulations défaillantes, allant contre une vision cohérente et continue l'historiographie. C'est en ce sens qu'elle se démarque des conceptions de l'histoire de ses contemporains, puisque Flaubert introduit une dimension critique " sous-tendue par une interrogation sur l'histoire et sur les structures pré-narratives qui organisent l'expérience du temps au XIXe siècle ". Par cette démarche, le récit flaubertien se développe comme une réflexion sur l'organisation des savoirs, indissociable d'une évolution de l'esthétique de son écriture. Car l'impassibilité du mouvement historique sert de modèle à la conscience artistique de Flaubert, qui le libère du subjectivisme sentimental du Romantisme. Pour autant, il ne cède pas à la rationalisation du temps historique et de l'enchaînement des événements. En effet, l'originalité du récit flaubertien tient à ce qu'il sait créer un dispositif de déconstruction de l'imaginaire du temps. Partant, avec la spécificité littéraire de sa forme romanesque, Flaubert a fondé une représentation du temps exploratoire " qui ne dépende pas de la catégorie et de la finalité mais permette néanmoins d'inventer une nouvelle poétique de l'histoire ".HL 2000-IV

Caroline Franklin Grout, Heures d'autrefois, Mémoires inédits. Souvenirs intimes et autres textes, textes établis, présentés et annotés par Matthieu Desportes (Publications de l'Université de Rouen, 1999, 256 p., 140 F). " Gustave Flaubert par sa nièce Caroline Franklin Grout " indique la couverture de cette publication, avec un petit portrait en vignette de Gustave Flaubert et un long portrait en pied de Caroline. Il est assurément utile de publier ainsi les textes des " Mémoires " de Caroline, pour donner à lire de manière complète ce qui a été jusqu'à maintenant une sorte de référence brouillée dans l'histoire de la connaissance de Flaubert. L'éditeur choisit de publier en premier des textes inédits qui constituent les derniers mémoires rédigés par Caroline Franklin Grout : textes non destinés à la publication, d'ailleurs, qui s'étirent sur une période allant de 1905 à 1926. Ces textes de Caroline (" Mes mémoires… " indique le premier d'entre eux) n'ont pas de prétention littéraire, assurément, et retracent ce que pouvait être l'univers Flaubert de son enfance (" Je suis née dans les larmes… "), passent en revue les familles paternelle (les Hamard) et maternelle (Cambremer de Croixmare et Flaubert), donnent des bribes de liens, de souvenirs aussi (" Sous la colline de Canteleu, dans le lointain, une mince ligne de peupliers indiquait notre jardin près de la maison blanche… "), racontent des " petits voyages au bord de la mer ", des anecdotes (ainsi de " l'amitié extrême et admirative " de Caroline pour Flavie Vasse Saint-Ouen, qui elle-même " aimait [l'oncle Gustave] d'un amour sans espoir "). Les récits de voyage occupent une place importante, et l'on aperçoit un univers timidement nomade, en Prusse, en Norvège et en Suède, avec le mari Commanville (la brièveté du récit concernant le voyage de noces en Italie désigne crûment la désillusion immédiate). Voyage en Angleterre également, chez la mère de Juliet Herbert, l'institutrice anglaise de son enfance (que Flaubert également allait voir, mais rien n'en est dit ici). Caroline évoque aussi son travail de peintre, brièvement, par allusions à ses " maîtres ", Gérôme et Bonnat. Tout cela respire une certaine tristesse et surtout donne le sentiment que l'on a frôlé banalement des moments intéressants comme, par exemple, dans l'évocation qui est faite de " Don José Maria de Heredia ", à sa mort, en 1905. Mais peut-être y a-t-il un niveau des choses qui est celui de leur indéfectible platitude. L'atmosphère qui vibre là semble s'y maintenir. Les " Mémoires " rencontrent également, mollement, le tumulte du monde, comme en ces notes de 1914, dans la cohue d'un train vers la Suisse : " J'eus alors le sentiment très profond et très net des douleurs qui commençaient et qui allaient se continuer pour tant et tant d'êtres humains ". L'éditeur publie à la suite de ces " Mémoires " le texte des " Souvenirs intimes " publié en 1910 et 1926 dans l'édition Conard de la Correspondance (le manuscrit n'en a pas été retrouvé). Ce texte déjà publié était difficile à trouver. Le récit de la vie et de la carrière de Flaubert y est sommaire, admiratif et respectueux sans doute, mais étrangement factuel, et souvent imprécis, tout en soulignant l'importance d'une intimité commune (" Nous voici donc ensemble comme jadis, et les causeries reprennent plus abondantes, plus profondes, plus intimes encore qu'au temps de mon enfance… " : c'est en 1875, dans le malheur et la faillite), et en proposant quelques propos généraux sur le sacrifice que fit Flaubert de sa vie à la " Littérature ". Si l'on rapporte, sur de nombreux points, ce " témoignage " à celui de Maxime Du Camp, on peut s'étonner que Flaubert ait été si vaguement et si arbitrairement " interprété " par ceux qui voulaient construire leur propre place par leur " témoignage " sur le grand écrivain. Pourtant, dans leur entrelacs, ces " témoignages " (on peut ajouter tout ce que les Goncourt ont écrit sur Flaubert, plus incisif, sans doute) constituent bien, presque malgré eux, une sorte de présence inaltérable de l'écrivain, qui les surplombe. Cette édition, avec les nombreuses notes qui démultiplient les témoignages et les commentaires, peut utilement aider à approcher ce temps où la figure de l'écrivain s'édifie par ailleurs, d'elle-même, si fortement indépendante, en faisant entrevoir l'atmosphère d'une époque des lettres, vue par Caroline de façon myope, sans compréhension aucune de ce qui se joue alors véritablement.HL 2001-V

Gisèle Séginger, Flaubert. Une éthique de l'art pur (Sedes, 2000, 220 p., sans prix marqué). Une exploration méticuleuse de la correspondance de Flaubert à la recherche de cette éthique de l'art pur qui passe ici par une démotivation de l'œuvre et du monde, un affranchissement de l'écriture vis-à-vis des impératifs de la représentation, en travaillant le déjà-dit davantage qu'une fallacieuse originalité : " l'art sur l'art est une représentation de représentations, un art d'accommoder le déjà dit et le déjà vu pour reconduire indéfiniment la question du sens, en se décalant par rapport à tout discours et à toute représentation ". Gisèle Séginger se fraye avec aisance un chemin dans le maquis des textes, et les redistribue en un commentaire fin et précis, de surcroît clairement énoncé (ce qui n'est pas rien eu égard au salmigondis en vogue dans certaines publications soucieuses d'épater le chaland). On peut regretter qu'elle ne prenne pas davantage appui sur d'autres travaux critiques, qui eussent pu donner à sa réflexion un tour moins attendu, mais il semble qu'il s'agisse d'un réel choix de méthode. C'est l'avantage et l'inconvénient de ce type d'immersion dans le (para)texte : on se promène dans la fabrique flaubertienne, mais cette démarche d'explicitation exclut de se déprendre des termes mêmes selon lesquels Flaubert pose son problème d'écriture. Une brillante étude, donc, mais en focalisation interne exclusivement.HL 2001-V

Fourier

Cahiers Charles Fourier n° 10, décembre 1999 (Association d'études fouriéristes, 55 rue de Dole, 25000 Besançon). Le thème de cette livraison quarante-huitarde est " Fouriérisme, révolution, république. Autour de 1848 ". Au menu : " Les Disciples de Fourier et la Révolution de 1848 " (Jean-Marcel Jeanneney), " Icariens et Phalanstériens : regards croisés entre 1845 et 1849 " (François Fourn), " Géographie de l'utopie : icariens et phalanstériens à la veille de 1848 " (Vincent Robert), " La Révolution de 1848 à Salins et Arbois : la présence du fouriérisme dans le mouvement démocratique " (Michel Vernus), " La Révolution de 1848 à la lumière de la science sociale fouriériste " (Denis Burckel), " À propos de Victor Considérant en 1848 " (Michèle Riot-Sarcey). Comment ne pas citer cet entrefilet du Figaro du 28 décembre 1998 repris dans les Nouvelles brèves de cette livraison ?

Un Sud-Africain, Charl Fourié, 34 ans, est en train de faire fortune grâce à l'invention d'un système d'auto-défense qui consiste à installer sous les portes avant d'une voiture deux lance-flammes capables de propulser l'équivalent de dix bouteilles de gaz. L'invention est parfaitement légale, le voleur est aveuglé, il peut être brûlé au troisième degré, mais le feu ne le tuera pas forcément tout de suite, assure Charl Fourié. HL 2000-II

Minaria helvetica, La Forge de Montagney-Franche-Comté, n° 20, 2000 (Société suisse d'histoire des mines, Schweizerische Gesellchaft für historische Bergbauforschung, Naturhistorisches Museum, Abteilung Mineralogie, Augustinergasse 2, CH-4001, Basel, Suisse). Une curiosité que ce numéro principalement dû à des historiens spécialistes de la mine. Si l'on creuse, on découvre deux articles - très biographiques et sensiblement sur le même sujet - de membres de l'Association d'études fouriéristes venus se joindre à ceux de l'Association des Amis de la Forge de Montagney. Le rapport ? Fourier a voulu réaliser son projet utopique de colonie sociale à Condé-sur-Vesgre : ce projet, annoncé dans Le Phalanstère du 15 novembre 1832, est activement soutenu par un groupe de militants de la première heure (dès Le Traité d'association domestique-agricole paru en 1823), dont deux femmes de lettres, liées au directeur de la Forge de Montagney, Nicolas Gauthier : Clarisse Vigoureux (sa fille) et Clarisse Coignet (nièce de la précédente). La première, figure marquante du fouriérisme, a participé à la création du Phalanstère (son fils, Paul Vigoureux, n'est qu'un prête-nom) et a écrit un livre en réponse à Lamennais, Parole de Providence, paru en 1834. La réalisation concrète du phalanstère n'eut jamais lieu ; il reste la littérature de ces deux militantes.HL 2001-V

Frank

Bernard Frank, Romans et essais (Flammarion, 1999, 1629 p., 168 F). Par l'auteur de ces chroniques " brillantes " du Nouvel Observateur où abondent les " rencontré Françoise Verny chez Lipp " et les " Vu Bernard-Henry Lévy ; il me parle de mon livre ". Les textes réunis dans ce volume de Romans et essais ont été écrits sur l'air d'Il n'y a que moi qui m'intéresse, que le lecteur transforme rapidement en Il n'y a que lui que ça intéresse. De temps à autre, un zeste de création à la Maurois ou à la Attali ; ainsi, sur Lautréamont, Bernard Frank écrit dans Solde : " Il m'a fallu des années pour éprouver de la curiosité pour ce qui n'était pas les grands magasins de la littérature ". On avait déjà lu sous la plume de Pascal Pia, à propos précisément des procédés littéraires de Lautréamont : " l'approvisionnement par libre-service dans n'importe quel rayon des grands magasins de la littérature ". Le reste ? Baratin narcissique d'une prose délayée à l'extrême par une vieille machine à écrire quasiment livrée à elle-même afin de remplir les colonnes pour lesquelles on reçoit le chèque hebdomadaire. Pas de quoi " crier comme une fille chatouillée ", selon l'expression dont semble raffoler notre auteur, qui l'emploie à tout bout de ruban. L'intérêt littéraire de l'ensemble est proche de celui des œuvres de Poirot-Delpech. Non, trop sévère : disons de Françoise Sagan. HL 2000-II

Gautier

Théophile Gautier, Courbet, le Watteau du laid, présenté par Christine Sagnier (Séguier, Carré d'Art, 2000, 82 p., 48 F). Les " Carrés Séguier " permettent de retrouver, sous un format pratique, des textes qui intéressent l'histoire de l'art moderne : Mirbeau sur Monet ou Rodin, Whistler sur Ruskin, Geffroy sur Cézanne, Vollard sur Picasso, etc. On y trouve aussi des contemporains, comme J.-Cl. Lebensztejn sur Les Couilles de Cézanne - pourquoi pas ? Pour 48 francs, il ne faut cependant pas trop demander et ce que l'on obtient pour ce prix relève plus du polycopié sublimé que de l'archive érudite soigneusement éditée. En l'occurrence, il s'agit d'effectuer un parcours express de ce que Gautier a écrit sur Courbet entre 1849 et 1869. On y perçoit assez clairement le mélange de réticence et d'admiration qui fait l'ambivalence de Gautier vis-à-vis du peintre, comme de tout l'art contemporain. Il faudrait évidemment remettre tous ces jugements en contexte, examiner leur voisinage, situer le moment de leur formulation, etc. Une chose ressort néanmoins : le soin scrupuleux que prend Gautier de bien regarder et de bien dire ce qu'il voit, même s'il comprend qu'il ne comprend pas tout. Le contraste est frappant avec la critique d'aujourd'hui, qui prend rarement la peine et le risque de décrire ce qu'elle a sous les yeux, sinon en construisant des machines théoriques souvent déconnectées, ou en livrant de plates descriptions aux allures d'inventaire après décès. Gautier a au moins le mérite de percevoir l'effritement de son univers esthétique et d'en rendre compte avec honnêteté, même s'il est souvent tenté de faire la leçon en disant à Courbet ce qu'il aurait pu faire, ce qu'il aurait dû faire - et qu'il n'a pas fait, heureusement ! HL 2000-II

Bulletin de la Société Théophile Gautier n° 21, 1999 (Société Théophile Gautier, Université Paul Valéry, route de Mende, 34199 Montpellier). Jacques Le Goff s'est plaint à juste titre de la colloquite, cette maladie terrible qui atteint l'Université depuis quelques années : trop de colloques, trop de sujets (tordus), trop de participants. Ce Bulletin, qui rassemble les actes d'un colloque de juin 1999 organisé par le très actif Centre d'études romantiques et dix-neuvièmistes de l'Université Paul-Valéry de Montpellier et, bien sûr, par la Société Théophile Gautier conduite par Claudine Lacoste, aurait pu passer pour une parfaite illustration de cette maladie (sujet périphérique, il va sans dire : " Héritiers et héritage de Théophile Gautier " - et pas moins de vingt-sept participants !), si nous n'avions pris la peine d'ouvrir ce volume rouge comme le fameux " gilet ", de comprendre la démarche des organisateurs et de découvrir quelques bonnes communications. Est-ce qu'une publication nouvelle sur Gautier n'est pas de toute façon une bonne nouvelle ? Gautier, poète, critique et même conteur - qui lit aujourd'hui les Jeunes-France ? - est un des grands " oubliés " de l'histoire littéraire. C'est donc une excellente initiative que de le raccorder à son siècle, à ses contemporains, aux courants esthétiques qui l'ont traversé, aux tendances littéraires étrangères. Par un curieux effet de renversement, lorsqu'on lit ce volume dans sa totalité, on se convainc que Gautier est non seulement une figure centrale du siècle, mais le maître incontesté de toute une génération : Baudelaire, Mallarmé, Sully-Prudhomme, Villiers, Zola, Oscar Wilde, etc. Il faut dire que Gautier concentre en lui toutes les virtualités de la littérature du XIXe siècle : tour à tour frénétique, romantique, parnassien, symboliste, Gautier touche à tout, essaye tout avec le même bonheur. Or, l'historien de la littérature, on le sait, déteste les touche-à-tout - ces " insaisissables polygraphes " comme les appelait Sainte-Beuve - qui n'ont pas le bon goût d'avoir une " spécialité ", ou d'avoir rassemblé et classé leurs œuvres complètes. Car, il faut le répéter, si Victor Hugo a les siennes chez plusieurs éditeurs et si De Gaulle est désormais empléiadé, Gautier, lui, attend toujours son édition complète chez un " grand " éditeur. C'est d'autant plus rageant que celle-ci est prête, et depuis longtemps : c'est ce qu'expliquent Cécile Avallone-Letourneau et Catherine Gaviglio-Faivre d'Arcier dans un article intitulé " Lovenjoul et l'édition des Poésies complètes de Théophile Gautier ". Quel homme, soit dit en passant, que le vicomte Charles de Spœlberch de Lovenjoul ! Après l'avoir rencontré, Gautier ne peut que s'exclamer : " Il connaît mieux que moi ce que j'ai fait ". De fait, personne au monde n'a mieux lu l'œuvre de Gautier que ce collectionneur passionné, qui, dès le plus jeune âge, " s'amuse " à recueillir et classer le moindre article de Gautier. Travail de l'ombre, discret et profond, qui éclate un jour de 1863 à la face étonnée de Gautier. Le poète oublié et honni pour ses relations avec la princesse Mathilde reçoit une lettre du vicomte le mettant en garde contre l'éparpillement de son œuvre : " Sincèrement, Monsieur, comment un homme de votre valeur, de votre autorité littéraire, se peut-il décider à laisser ainsi ses œuvres incomplètes et interrompues, et prépare-t-il volontairement une aussi rude besogne aux collectionneurs de l'avenir qui voudront certainement une jour réunir ses œuvres complètes ? " Les auteurs de l'article expliquent ensuite comment les projets d'œuvres complètes - classées, annotées et indexées : on croit rêver -, autrement dit des dizaines et des dizaines de volumes (au total 23 000 pages, selon Lovenjoul), comment donc ces projets ont tous échoué les uns après les autres auprès des plus grands éditeurs, pour le plus grand malheur des lettres françaises. Pour nous consoler, il y a des articles de bonne qualité dans ce Bulletin de la Société Théophile Gautier : signalons entre autres - pour le coup, il est vraiment impossible de citer tout le monde - celui de Lois Cassandra Hamrick (" Gautier, voyant du symbolisme, ou Gautier vu par Mallarmé "), meilleur peut-être que celui consacré au même sujet (ou presque) par Laurent Matiussi… Quelques perspectives originales : celle, par exemple, de Freeman Henry, qui se penche sur la fascination de Gautier pour le sonnet, ou celle de Francis Moulinat, qui tord le cou à l'idée que l'ekphrasis de Gautier - description maniaque d'une œuvre d'art dans un article - est insignifiante. Il faut applaudir de toute façon les auteurs du colloque, d'une part d'avoir accueilli autant d'universitaires étrangers (c'est vraiment un colloque international), d'autre part d'avoir pensé à réfléchir sur l'héritage de Gautier en Angleterre et en Belgique (nous pensons aux articles de Martine Lavaud, Peter Edwards, etc.). Ce colloque est finalement un véritable coup d'accélérateur donné aux études sur Gautier, et il faut souhaiter que, dans cet élan vigoureux, ce coup d'aile ivre, Gautier entre bientôt complètement dans la Pléiade. Après tout, les poésies du parfait magicien valent bien les Mémoires du pauvre général, non ?HL 2000-IV

Bulletin de la Société Théophile Gautier, n° 21, 1999 (Université Paul-Valéry, Route de Mende, 34199 Montpellier). Livraison dense, qui donne les textes d'un colloque (organisée par la Société Théophile Gautier et le Centre d'études romantiques et dix-neuviémistes de l'Université Paul-Valéry) qui s'est tenu à Maisons-Laffitte en juin 1999 sur le thème " Héritiers et héritage de Théophile Gautier ". On retiendra surtout une étude de Catherine Caviglio-Faivre d'Arcier sur le vicomte Charles de Spœlberch de Lovenjoul et l'édition des Poésies complètes de Gautier ; " Gautier, voyant du Symbolisme " par Loïs Cassandra Hamrick ; " Villiers lecteur de Gautier " par Sarga Moussa ; " L'Héritage de Théophile Gautier en Belgique : l'esthétique de La Jeune Belgique " par Marcel Voisin ; " Théophile Gautier, les pompiers et la fin du siècle " par Wolfgang Drost. Dans un avant-propos, François Brunet évoque les événements et les réactions qui se produisirent à la mort de Gautier : tout en précision et en justesse. Ce n'est pas le cas de l'étude sur Heredia, " disciple ou rénovateur de la transposition d'art de Théophile Gautier " : le nom du poète des Trophées est constamment orthographié avec les deux accents aigus qui crispaient celui qui le portait. HL 2001-V

Théophile Gautier, Victor Hugo, choix de textes, introduction et notes de Françoise Court-Pérez (Honoré Champion, 2000, 264 p., 290 F). Françoise Court-Perez, spécialiste du XIXe siècle, éditrice de Maupassant, Mérimée et Huysmans, poursuit son œuvre gautiériste en publiant une anthologie des textes de Gautier sur Hugo qui vient compléter son précédent ouvrage, Gautier, un romantique ironique : sur l'esprit de Gautier (1998). Est-ce la raison pour laquelle on ne trouve pas de bibliographie dans ce nouvel opus ? Ce recueil original d'articles de Gautier parus dans La Presse, La Gazette de Paris, Le Bien public, etc., entre 1829 (première rencontre avec Hugo) et 1874, ne se contente pas de reproduire l'anthologie de 1902 publiée chez Fasquelle à l'occasion du centenaire de la naissance de Hugo : il l'enrichit. À part présenter des textes mieux connus, car entrés dans L'Histoire du romantisme, il pourrait même constituer le point de départ d'un renouveau des études hugoliennes en matière de théâtre : sont réunies les critiques des pièces de Hugo, des Premières aux reprises, ainsi que des notes sur les parodies et sur les comédiens. On relève entre autres le compte rendu enthousiaste, dans le très officiel Moniteur universel, de la reprise d'Hernani en 1867, et le dernier article de Gautier, publié de façon posthume en 1874 dans La Gazette de Paris et consacré à la reprise de Ruy Blas en 1872. Les articles de critique esthétique ont été davantage diffusés, et ce très tôt, comme ceux consacrés à Hugo dessinateur, dont la préface, écrite en 1862, aux Dessins gravés par Paul Chenay du maître lui-même (quel honneur pour cet admirateur !). En général, les critiques littéraires de Gautier sont une mine pour les rééditions : il suffit de voir la fortune de ses notices sur Nerval, Vigny, Baudelaire ou même Balzac. Sans aucun doute, il était bon de revenir aux sources de la critique gautiériste liée à une date - à des circonstances précises d'écriture - et à un lieu de publication, journal ou gazette. Autres particularités de ces écrits critiques : ils offrent l'image d'un Hugo jeune, d'avant l'exil, même si les deux auteurs se retrouvent après 1870 et restent empreints de la nostalgie de la première génération romantique, cette " armée " qui s'est battue pour Hernani. En comparaison, Hugo rendra moins à Gautier, ne serait-ce que quantitativement, si l'on excepte le compte rendu de Mademoiselle de Maupin paru dans le Vert-Vert en 1835 et surtout la pièce liminaire du Tombeau de Gautier (Lemerre, 1873), À Théophile Gautier, poème de circonstance évoquant lui aussi les années 1830 : Je te salue au seuil sévère du tombeau/ Va chercher le vrai, toi qui sus trouver le beau. HL 2001-V

Genet

Marie Redonnet, Jean Genet. Le poète travesti. Portrait d'une œuvre (Grasset, 2000, 332 p., 128 F). L'écrivain qui fait œuvre critique est un passeur, dit-on, recréant à mesure qu'il découvre, et découvrant par sa réécriture ce pays étranger qu'est le texte d'autrui. Par une inversion regrettable, Marie Redonnet a choisi de demander à Jean Genet de faire lui-même office de passeur, pour elle et sa production en cours. On n'insistera pas sur le caractère autocentré de la démarche, qui aboutit à cette question essentielle mais sans doute exclusivement pour l'auteur : comment de Genet, mon Autre, vais-je faire mon Double ? La réponse est fort simple : en 312 pages de propos oiseux, balançant entre la pire bouillie sémiotique et la grande paresse des impressions personnelles remaquillées en analyses psychologiques. La thèse centrale de l'étude, Genet poète se tournant vers la prose pour ne pas assumer l'héritage culturel des dominants, n'est guère plus solide (n'y a-t-il pas de culture de la prose ? Comment définit-on un tel être-poète indépendant de la forme générique de l'œuvre ?). Sans doute l'auteur a-t-il cru renforcer sa crédibilité en s'astreignant à bâtir un essai en forme de thèse étayée de démonstrations ; il n'en reste pas moins qu'à broyer ainsi du concept on étouffe tout ce qu'une lecture pourrait avoir de personnel et d'enrichissant. On espère que l'écriture de cet opus aura au moins été profitable aux œuvres à venir de Marie Redonnet. HL 2000-II

Jean-Pierre Renault, Une Enfance abandonnée : Jean Genet à Alligny-en-Morvan (La Chambre d'échos, 2000, 112 p., 85 F). On aura beau être favorable aux " lectures " d'écrivains, à l'essai-fiction, aux vies imaginaires et à toutes sortes d'expérimentations pourvu qu'elles soient curieuses et fécondes, on ne parvient pas à trouver la moindre circonstance atténuante à ce radotage complaisant sur Jeannot-Genet-l'enfant-de-l'Assistance et le vieil-homme-qui-revient. " Tout est déjà écrit et l'enfant ne le sait pas. Il ne sait pas qu'il sera écrivain et il le sait déjà " : tout est là dès la première ligne, effectivement, l'emphase du biographe qui fait de la vie un destin, le maniérisme des petits riens qui disent tout, en attendant les grumeaux de patois pour donner de l'épaisseur à la soupe de la syntaxe, et la pose illuminée, d'la poésie on vous dit ! " L'enfant sait que le culte enjoué du faux est plus vrai que le reste. L'enfant ne sait-il pas déjà tout ? Que tout soit toujours une première fois ". Qu'ajouter ? Que refaire Rimbaud le Fils aurait exigé un talent sûr, qui ne fût pas d'imitation. On est loin du compte, et les amateurs de Genet n'y trouveront pas le leur.HL 2000-IV

Gide

Bulletin des amis d'André Gide, n° 124, octobre 1999 (édité par l'Association des amis d'André Gide, 92, rue du Grand Douzillé, 49000 Angers). " Gide et Régnier en Bretagne " par Henry de Paysac (très documenté), " Quand Barrès fait réponse à Gide " par Jean-Michel Wittmann, " Gide et l'affaire Dreyfus " par Michel Drouin, " À propos de Gide et d'Yvon " par Hervé Guiheneuf, " Gide, Defoë et Les Caves du Vatican " par Russel West. La livraison contient également des éléments du dossier de presse de plusieurs ouvrages de Gide et un compte rendu du colloque qui s'est tenu à Düsseldorf en 1991 sur le thème Gide et l'Allemagne.HL 2000-I

Pierre Herbart, A la Recherche d'André Gide (coll. Le Promeneur, Gallimard, Paris, 2000, 90 p., 98 F). " C'est l'homme que l'on chérissait en Gide, l'homme en face de l'œuvre, par rapport à l'œuvre " : aussi est-ce en face de l'œuvre, autre témoin de l'homme, que s'écrit en 1952 le témoignage de Pierre Herbart, ami et secrétaire de Gide. Placée sous le signe de l'erreur possible, de l'hésitation assumée, mais aussi d'une lucidité sans complaisance, cette quête de Gide tel que ses amis l'ont aimé frappe par sa subtilité autant que par son tact. À l'instar de la pensée gidienne, le livre vaut par la démarche plus que par la prise : cette peur de décevoir, qu'il fait clef de la psychologie gidienne, ouvre des portes sans grand mystère : cela Herbart le savait. Car c'est dans les sinuosités du texte, c'est en déjouant, sans la démentir, l'image que s'était forgée l'écrivain, qu'il donne une idée de cette façon d'être et de penser qui fascinait, plus que l'œuvre même, ses proches. En témoignant de la lutte d'un homme contre ses faiblesses, vers l'accomplissement, Herbart replace le lecteur au cœur du projet gidien : faire œuvre, en vivant sa vie comme il allait la raconter. À noter la publication simultanée d'un Avec André Gide de Roger Kempf (Grasset, 2000, 155 p., 89 F). HL 2000-II

Bulletin des amis d'André Gide n° 125, janvier 2000, Gide et Marc à Cambridge, 1918 (La Grange Berthière, 69420 Tupin et Semons). Comme son titre l'indique, une livraison largement consacrée à l'été que Gide et son " neveu " Marc Allégret passèrent outre-Manche en 1918. Dans ce moment de bonheur, Gide n'écrit guère, et c'est à partir des notes prises par son amant (cauchemar orthographique) que D. Steel et D. Durosay s'attachent à retracer les moments solaires et paisibles d'un séjour rythmé de promenades, de baignades dans la Granta, de courts voyages à Londres ou en Écosse, et de multiples rencontres humaines, où Gide est séduit autant qu'il séduit. Le couple rencontre, parmi les universitaires, des cercles érudits et souvent favorables à l'homosexualité, plusieurs membres de Bloomsbury, Joseph Conrad, la famille Strachey, Roger Fry, etc. S'ils semblent parfois trop anecdotiques, ces articles éclairent certaines pages du Journal. Leurs auteurs proposent un recensement précis des contacts de Gide et essayent d'évaluer, de part et d'autre, la portée de ces échanges. On mesure ainsi l'influence du pacifisme de Fry sur la pensée politique du romancier et l'importance des liens de traduction qui se mettent en place. Dans une mise au point sur les rapports de Gide et Wilde autour de la question homosexuelle, D. Durosay, encore, revient sur la " stratégie " d'aveu collectif progressif que le Français prôna par opposition à l'expérience de l'Irlandais. En coda, deux articles évoquent certains correspondants italiens et allemands de Gide, rappelant ainsi la dimension plus largement européenne de l'écrivain.HL 2000-III

Bulletin des Amis d'André Gide, n° 126/127, avril-juillet 2000 (92 rue du Grand Douzillé, 49000 Angers). Double hommage dans ce bulletin estival : à Jean Lambert, gendre de Gide, décédé en 1999 et à l'acteur et metteur en scène Jean-Louis Barrault. Ce numéro contient la correspondance inédite Gide-Barrault où s'échangent propos d'admiration et enthousiasmes communs pour des projets de théâtre. Certains de ces projets, discutés entre 1942 et 1950, aboutirent et furent des succès, comme Hamlet et Le Procès de Kafka, que traduisit Gide. D'autres ne virent pas le jour, comme Antoine et Cléôpatre ou Œdipe. La correspondance de ces deux travailleurs complémentaires, toujours courtois, voire réservés l'un envers l'autre, montre comment l'engouement de l'un a pu rejaillir sur la motivation de l'autre : ainsi, Gide se hâte de terminer sa traduction de Hamlet pour voir Barrault jouer ce rôle, dans lequel il espère beaucoup. Ces lettres constituent un témoignage intéressant sur le théâtre de l'époque et sur la collaboration d'un auteur et d'un acteur-metteur en scène : le jeune directeur de théâtre a besoin de Gide, et ce dernier s'évertue à améliorer l'adéquation du texte à la scène. Parmi les autres articles du bulletin, certains analysent l'influence de Goethe ou de Molière (L'Ecole des Femmes) chez Gide.HL 2000-IV

Élisabeth Van Rysselberghe, Lettres à la Petite Dame, textes choisis et présentés par Catherine Gide (Les Cahiers de la N.R.F., Gallimard, 2000, 200 p., 135 F). Réunion de textes intimes qu'un jour ou l'autre certaines familles anciennes et encore fortunées décident de faire imprimer, à l'occasion de l'anniversaire de maman (99 ans) ou en mémoire d'un grand-oncle regretté. Espoir de pérennité, sous plaque scellant de marbre la glorieuse aventure familiale, qu'on distribuera largement lors d'une réunion au château… Que d'attendrissement à la lecture du journal tenu par la douairière, pendant ses grossesses, au début du siècle ! Ici, sur la famille Gide et ses annexes, on trouvera à satiété des documents émouvants, photos de bébé, villégiatures désuètes, " Nick ", le chien de Théo, " Marithère " en 1924 (belle poule) et textes à l'avenant : " Mamie, dis où elle est, Tit ? Dodo ? Apris ? [À Paris] ". En publiant ces aimables inutilités dans les Cahiers de la N.R.F., Gallimard pousse très loin la reconnaissance que cette maison d'édition a toujours marquée - à son honneur - pour ses grands fondateurs.HL 2000-IV

André Gide-Jean Malaquais, Correspondance 1935-1950 (Phébus, 2000, 240 p., 129 F). Les éditions Phébus ont entrepris de retrouver un lectorat à Malaquais, qui avait échappé à la vogue des redécouvertes débutée dans les années 70 (Calet, Guérin, Hyvernaud, Ciantar, Werth et quelques autres écrivains qui forment à présent le valeureux " second rayon " de la littérature française du XXe siècle). Jean Malaquais, né Vladimir Malacki et juif polonais, avait connu, après des années d'errance et de petits métiers, un succès soudain mais bref car mal tombé, avec le prix Renaudot en 1939 pour son roman Les Javanais. Prix et éditeur communs (Denoël), ainsi qu'un goût pour la charge sociale, l'ont fait à cette époque rapprocher de Céline. Il a écrit d'autres romans, essais et nouvelles, un bref et violent pamphlet contre Aragon, mais le meilleur de son œuvre est paru chez Phébus en deux volumes jumeaux : Journal de guerre suivi de Journal du métèque en 1997 et aujourd'hui sa Correspondance avec Gide. Textes complémentaires, puisque la correspondance (1935-1950) englobe la période des journaux (1939 à 1942) et qu'on retrouve dans l'un et l'autre volume, versant Malaquais pour la correspondance, le même ton heurté, d'une écriture constamment rapide et tendue. Gide n'a pas dû recevoir beaucoup de lettres comme celle de Malaquais du 22 décembre 1935, où un " Camarade " plein d'amère ironie, mais peut-être bien aussi d'attachement prêt à s'épanouir, fonce tête baissée sur un mandarin des lettres : " Pourquoi a-t-il donc fallu que le premier mot d'un jeune qui venait à vous dans toute la confiance de sa détresse profonde, ait eu pour effet votre précipitation au tiroir-caisse ? " - car le maladroit autant que retors et attachant Gide a cru bon de répondre par un mandat au brutal trimardeur ! Après quoi, leurs relations épistolaires entrent dans une phase plus classique encore que non dépourvue d'éclats de voix, où alternent conseils au débutant et demandes de recommandation. Puis, à partir de 1939, elles atteignent un équilibre entre l'écrivain vieillissant et le romancier qui a pris de l'assurance, n'écrit plus à son " cher bon Maître ", mais tutoie son " cher vieux " : s'y exprime un indéfectible attachement entre deux individus que tout semble devoir séparer. L'échange, perturbé par la guerre puis le difficile exil de Malaquais au Mexique, se poursuit jusqu'à la mort de Gide, qui écrit dans sa dernière lettre du 5 octobre 1950 : " Je ne songe qu'à tirer ma révérence et voudrais fermer le guichet " - belle formule, mais qui semble trahir un manque de connaissance du vocabulaire argotique. L'ensemble est complété par deux beaux textes que Malaquais a consacrés à Gide : en guise de préambule, un " Historique de ma rencontre avec André Gide ", et en conclusion " André Gide : Notes et notules au courant de la plume ", ce dernier reprenant, sous la forme d'une méditation presque apaisée, la substance de la correspondance. Préface, notes et textes de liaison de Pierre Masson et Geneviève Millot-Nakach, qui ont réalisé un travail sobre et efficace.HL 2000-IV

Bulletin des Amis d'André Gide, n° 128, octobre 2000 (La Grange Berthière, 69420 Tupin et Semons). Ce numéro est presque entièrement consacré à la réalisation d'un travail des Gidiens : la mise au point d'un CD-Rom de l'édition génétique des Caves du Vatican par Alain Goulet et Pascal Mercier, qui signent chacun deux articles dans cette livraison. Le support multimédia s'imposait pour cette première édition génétique électronique réalisée en France (selon Alain Goulet) : les résultats de sa longue recherche prennent place sur un support propre à contenir tous les états du texte sur divers matériaux, facile à consulter et à mettre à jour. Pascal Mercier livre les premiers bilans que permet le CD-Rom : les variantes de la dernière étape de rédaction de Gide (entre les Cahiers et la première mise au net) et la liste de tous les personnages de cette " sotie ", avec les modifications d'un état du texte à l'autre. Une curiosité en fin de bulletin : le " Calcul du degré de la créativité artistique chez Mallarmé, Gide et Valéry " par Eugène Michel, selon des formules mathématiques élaborées. On s'en doute, Gide l'emporte. Enfin, d'une grande utilité pour les intéressés, les tables et l'index 1998-2000 des bulletins 117 à 128.HL 2001-V

Jean Lambert, Gide familier, nouvelle édition revue, augmentée de lettres inédites (Presses universitaires de Lyon, 2000, 213 p., 110 F). " Nouvelle édition revue, augmentée de lettres inédites " d'un ouvrage paru en 1958. Ce sont des souvenirs sur Gide écrits par son gendre (mot qui enchantait l'auteur de L'Immoraliste, lequel devait trouver cela " tout à fait saugrenu "). À vrai dire, Lambert, qui épousa Catherine Gide en 1946 (il en divorcera plus tard), ne connut l'écrivain que de 1946 à sa mort en 1951 : témoin privilégié, mais témoin d'un Gide âgé, avec toutes les manies et faiblesses qui en découlent. On se dit aussi que cette situation familiale aura sans doute empêché l'auteur de nous livrer certains souvenirs trop personnels ou trop intimes. Parfois, on reste carrément sur sa faim. Ainsi : " J'aurais beaucoup à écrire ici sur nos conversations [...], mais il fait trop beau temps ". Étrange désinvolture de la part de quelqu'un dont nous apprenons qu'il a laissé un volumineux Journal intime inédit - mimétisme gidien ? - dans lequel il lui suffisait de puiser pour enrichir et compléter ce livre de souvenirs. Même son de cloche à une autre page : " Je répugne de plus en plus à noter nos conversations, dont certaines, ces derniers temps, ont été de grand intérêt ". À quoi bon, dans ces conditions, entreprendre un tel livre ? Ces aveux, ces réticences, pour gidiens qu'ils puissent être, sont passablement déconcertants pour le lecteur, qui a un peu l'impression d'être floué par le mémorialiste. Malgré cela, on trouve çà et là des notations intéressantes. Ainsi, dès l'avant-propos, Lambert remarque qu'il y avait chez le Gide nobélisé " une curiosité sensuelle à peine diminuée ; mais sans plus le moindre débat quant à sa légitimité ", et poursuit : " Il savait simplement qu'elle comportait des risques, car la vraie curiosité est active et peut vous entraîner très loin. Mais, et c'est plutôt là qu'était sa déficience : cela n'allait jamais très loin ". Pour mieux cerner son modèle, Lambert procède par de longues évocations de ses demeures : la rue Vaneau, et aussi Cuverville, où il s'attarde sur " tout ce que cette maison représentait de continuité dans la décence et le respect des conventions ". Au passage, à propos d'un déjeuner rue Vaneau, est souligné combien une telle intimité " n'était pas seulement rare, mais exceptionnelle ", et combien Gide avait aussi tout un " côté XIXe siècle ". L'écrivain est par ailleurs décrit comme en proie à une bougeotte permanente, qui lui permettait à la fois de ne s'attacher nulle part et de travailler n'importe où. Quelques rares notations sur l'œuvre de Gide, sur les romans duquel Lambert fait des réserves (" il habite trop continûment son œuvre "). Nulle idolâtrie d'ailleurs, l'auteur ne se privant pas, par exemple, de noter à propos de l'Introduction au Théâtre de Gœthe de Gide, " la tendance des grands écrivains vers la banalité " (mais Valéry ne se vantait-il pas d'avoir écrit sur le même Gœthe ou sur Proust sans les avoir jamais lus ?). On trouvera également de discrètes notations sur les goûts " déconcertants " - mieux vaudrait dire l'absence de goûts - de Gide en peinture. Pour le reste, on voit l'écrivain au quotidien, passionné de cinéma, ne ratant jamais une séance où qu'il fût, et se promenant aussi partout avec son Virgile : curieuse image de l'homme de lettres professionnel, qui ne peut renoncer à ce bagage humaniste et académique. L'humour n'est cependant jamais bien loin, comme dans cette anecdote sur un berger de Taormina fréquenté par Gide, lequel confia à Lambert " que son élan avait été coupé par l'odeur de chèvre qui accompagnait ce descendant des bergers de Théocrite ". On en vient à penser que, si Gide avait pu lâcher plus souvent la bonde à cet humour et à son tempérament facétieux, nous aurions sans doute eu des œuvres un peu moins compassées que La Symphonie pastorale. Autre trait, bien épinglé par Lambert : " À vrai dire, il aimait assez qu'on le photographie ". C'est un fait que la plupart des photographies que nous avons de Gide, et ce dès son adolescence, montrent une coquetterie certaine à poser devant l'objectif - sans parler de ses chapeaux, capes, foulards, bonnets, bérets, et tout un attirail vestimentaire rien moins que simple, faisant parfois penser à De Max. Curieuse aussi, et bien révélatrice, l'obsession qu'à la fin de leur vie, Claudel et Gide avaient l'un de l'autre et qui est rappelée à plusieurs reprises par Lambert : " Son obsession majeure, pendant la fin de sa vie, aura été Claudel ". Elle est amusante, l'anecdote qui montre Claudel brandissant une crêpe flambée en s'écriant : " C'est ainsi que grillera Gide en Enfer ! " En appendice, divers documents sans grand intérêt : Les Nourritures célestes, pastiche par Jean Lambert ; une note de Martin du Gard ; des lettres reçues par l'auteur lors de la première édition du livre (voir cependant celles de Levesque et de Yourcenar). Coquilles : p. 56, Comailles doit prendre un m supplémentaire, tandis que p. 125, il faut enlever un h à Nathalie Barney, et, p. 82, un accent àViélé-Griffin. Ce livre parfois malicieux est surtout à prendre comme un document sur l'homme Gide, sa présence et son rayonnement personnel, aspect qui perdurera peut-être davantage que nombre de ses œuvres.HL 2001-V

Littératures contemporaines. 7. André Gide (Klincksieck, 2000, 296 p., 130 F). Comment comprendre et interpréter l'œuvre littéraire de Gide, c'est la question à laquelle tente de répondre ce recueil d'articles. D. Durosay analyse le parcours personnel et littéraire de l'écrivain en montrant que l'homosexualité constitue le véritable moteur le l'œuvre gidienne. Si, pendant vingt ans, l'écrivain hésite entre ses aspirations nouvelles (la révélation de son homosexualité en 1893) et l'héritage de son éducation bourgeoise, il s'affranchit avec Corydon, paru en 1924, puis affirme ses préoccupations homosexuelles avec Les Faux-monnayeurs et Si le grain ne meurt. Nouveau discours, nouvelle époque : Gide incarne cette révolution des mœurs facilitée par l'ébranlement des valeurs traditionnelles consécutif à la guerre. Gide écrivain avant-gardiste… et J.M. Wittmann de s'interroger : en quoi consiste sa modernité ? Aussi intéressante est la réflexion sur les sources de l'inspiration gidienne : P. Masson relève de nombreuses références aux textes bibliques et D.H. Walker analyse l'importance du fait divers dans le développement intellectuel et littéraire de Gide, soulignant l'apport considérable de l'actualité dans son œuvre. Il donne pour exemple les histoires de faux-monnayeurs qui défrayaient la chronique au début du siècle. Enfin, l'étude de J. Claude incitera à lire Saül avant de relire Les Nourritures terrestres : deux œuvres très différentes dans leurs formes et dont l'auteur analyse la complémentarité - largement revendiquée par l'écrivain - révélant ainsi la complexité et l'ambivalence de la pensée gidienne. " Un livre est toujours un peu le correctif ou le complément du précédent ", souligne P. Masson dans son avant-propos, comparant l'œuvre de Gide à un mécanisme à deux temps : pulsion, puis ressaisissement.HL 2001-V

Giono

Jean Giono, Jean Paulhan, Correspondance 1928-1963, édition établie et annotée par Pierre Citron (NRF Gallimard, 2000, 158 p., 140 F). Il vaut mieux quelquefois lire une bonne correspondance entre deux écrivains que deux biographies d'écrivain. C'est le cas pour ce livre où l'on entre en douceur, sans commentaire psychologique superflu, dans l'histoire d'une amitié. " On peut s'interroger, nous dit Pierre Citron dans sa préface, sur les fondements de cette amitié ". Et de filer les oppositions : " Tout semble séparer le Parisien et le Manosquin ; le fils d'intellectuel et le fils de cordonnier ; celui qui a poussé loin ses études et a parfois enseigné, et celui qui, s'étant arrêté avant le baccalauréat, s'est fait lui-même sa culture ; l'essayiste et le romancier; l'analyste précis et le poète dans son élan créateur ; le secrétaire puis directeur de la plus célèbre revue littéraire de France, interlocuteur familier de tous les écrivains, et l'individualiste solitaire de province ". Qui sait pourquoi les hommes s'attachent l'un à l'autre ? Dans le cas de Giono et Paulhan, on est surpris que ces deux figures soient parvenues à braver tant d'éléments contraires (les intrigues au sein de la NRF, les accrochages entre Grasset et Gallimard, la guerre, le CNÉ surtout). À la lecture de cette correspondance, qui n'est pas seulement faite de lettres mais aussi de cartes postales, de télégrammes, de faire-part, de pneumatiques, on finit par comprendre les raisons de cette amitié qui fut sans nuage pendant trente-cinq ans : la première, paradoxale, tient à la distance séparant les deux hommes et, conséquemment, à leurs très rares entrevues. Les deux Jean ne cessent de s'inviter, l'un à Paris, l'autre à Manosque : invitations sans suite. Impossible de se voir. Or, cette frustration est le moteur même de cette amitié qui n'en finit pas de rêver de son accomplissement. Alors, cela donne des déclarations comme celles-ci : " Mais puis-je (et devrais-je) vous dissimuler la joie que j'aie eue de revoir votre écriture ? Comment allez-vous ? Nous sommes loin. Nous ne nous voyons jamais. Moi, je ne pourrai jamais plus quitter ces lieux où j'ai involontairement poussé de fortes racines, où désormais je suis planté. Vous, attaché à Paris, des kilomètres nous séparent. Cependant je ne sais pas si j'aime quelqu'un autant que vous ? C'est bête à dire. Excusez-moi " (Giono à Paulhan, le 6 mars 1951). Réponse : " Bien cher Jean / Ah ! moi aussi et si jamais j'ai le sentiment que votre amitié devient tiède ou négligente, je me sens tout d'un coup très malheureux, tout abandonné ! Vous avez beau être loin, vous êtes un rocher et nous autres des villes... enfin, vous êtes notre rocher " (Paulhan à Giono, le 10 mars suivant). L'autre raison, plus compréhensible, c'est que Paulhan fut, et ce dès le début (c'est-à-dire dès La Naissance de l'Odyssée), le lecteur le plus éclairé, le plus sensible, le plus zélé - grâce à lui, Giono fut régulièrement publié chez Gallimard - qu'il ait eu. En un mot, un inconditionnel qui comprit rapidement que Giono était un grand écrivain, en tout cas, sans conteste, un écrivain, c'est-à-dire un homme à qui il faut passer ses caprices, ses colères, ses fantaisies, tout pardonner comme à un enfant. Qui resterait insensible devant l'écriture de Giono, qui ne céderait au charme d'un homme qui vous écrit, l'air de rien, à la fin d'une lettre : " Ici, pas d'hiver. Soleil, azur, vent vinaigre, et sur la terre le plus beau tapis persan qu'on puisse imaginer " ? Paulhan, moins lyrique, et dont les lettres sont moins belles, moins nombreuses - toujours ce problème du déséquilibre dans l'édition des correspondances - et plus utilitaires (l'épistolier écrit sur un papier à en-tête de la NRF), est toujours " ravi " ou " bouleversé " des pages que lui envoie par centaines son ami Jean. Son enthousiasme rappelle les cris d'émerveillement de Vigny aux envois de Hugo : " J'ai dévoré vos Ballades, cher ami ; je les lis, je les chante, je les crie à tout le monde, car j'en suis ravi " ((19 novembre 1826). Le 31 décembre 1935, Paulhan écrit à Giono : " Quant à Resurrection, j'en suis fou. Je voudrais le lire à haute voix et le relire, l'afficher, le faire distribuer dans les rues ". Un mot, pour finir, sur l'édition. Elle est bonne. Pierre Citron a fait un excellent travail. On ne peut pas en dire autant de Gallimard (dont il est constamment question dans les lettres), qui n'a pas jugé utile de joindre un portrait de chaque auteur, d'ajouter des documents annexes et de choisir une police claire pour les notes (certaines sont quasi illisibles, comme mal ronéotypées).HL 2000-III

Pierre Magnan, Daniel Faure, La Provence de Jean Giono (Chêne, 2000, 96 p., 80 F). En format de poche, les meilleures photographies d'un ouvrage illustré qui s'intitulait Les Promenades de Jean Giono. Beaucoup de jaune, peu de noir.HL 2000-IV

Giraudoux

Carnet Giraudoux-Racine n° 6, 2000 (Fondation Jean et Jean-Pierre Giraudoux, 20, rue Henri de Régnier, 78000 Versailles).Le point fort de ce numéro est le recueil des articles que Jean-Louis Vaudoyer consacra à Giraudoux entre 1912 et 1944. À signaler aussi " La véritable histoire de Simon le pathétique " par Mauricette Berne et " Des Électre par centaines de milliers " par Jacques Body. Sans qu'il y ait de l'Électre dans l'air, peut-on demander aux rédacteurs de ce Carnet ce que Racine-le-Père vient faire là ? HL 2000-II

Françoise Giroud

Françoise Giroud, C'est arrivé hier. Journal 1999 (Fayard, 2000, 220 p., 98 F). Pauvre Françoise Giroud… Se repaître inlassablement de la correspondance de Flaubert et ne parvenir qu'à jeter de maigres poignées de petites choses vaines et sottes dans le tiroir des jours. Section vidange express : " Lu trois tomes de l'Ère de l'Information de Manuel Castells, qui m'ont vidé la tête tout en la remplissant " ; section Café du commerce diplomatique : " l'accord israélo-palestinien semble acquis après des négociations d'enfer. Mais tout est si fragile dans ce coin-là, et compliqué par tant de paramètres " ; comptoir du paradoxe : " France-Inter et RTL me demandent d'en parler (l'euthanasie). Je le fais le plus brièvement possible. C'est une question grave dont on ne peut pas traiter par des oui et des non ". Vous reprendrez bien un peu de philosophie ? " Écrire, j'y arrive encore. Vivre, cela me paraît de plus en plus superflu ". On aurait préféré l'inverse.HL 2000-IV

Gombrowicz

Jean-Pierre Salgas, Witold Gombrowicz (Seuil, 2000, 287 p., 140 F). Si Dieu est mort, qu'est-ce qu'être écrivain ? Que devient la littérature ? C'est à ces questions que tente de répondre cette étude très sérieuse à travers l'exemple de Gombrowicz (1904-1969), écrivain polonais anti-polonais, moderne anti-moderne, catholique anti-catholique. Par des " biographèmes " ponctués de photographies, selon un parcours plus ou moins chronologique allant des premières nouvelles des Mémoires des temps de l'immaturité aux derniers Cours de philosophie en six heures un quart donnés peu avant la mort de Gombrowicz, en passant par ses œuvres plus connues, Ferdydurke, La Pornographie, Trans-Atlantique, Cosmos, ses pièces de théâtre Yvonne, Le Mariage et Opérette, et en s'appuyant régulièrement sur le fameux Journal et sur un appareil critique réuni dans la bibliographie (par ailleurs désordonnée), Jean-Pierre Salgas commente et analyse les mécanismes de la réflexion gombrowiczienne sur d'aussi vastes sujets que le moi, le corps, l'art du roman, la poésie, la religion, la philosophie ou l'art. Le regard critique de Gombrowicz sur ces sujets est rendu d'autant plus présent et vivant que J.-P. Salgas ne cesse de le citer directement, au point que la voix de l'écrivain finit par envahir une bonne moitié du livre. Tel est l'un des risques de tout essai sur l'indomptable théoricien de la Forme et de l'Immaturité, si bien que le critique semble avoir été complètement " envoûté " et " gombrowiczisé " par son auteur. À ce manque de distance vient s'ajouter une érudition parfois étouffante, une " asphyxiante culture " qui cherche à tout prix à relier Gombrowicz à d'autres grandes figures, Freud et Proust, Rabelais et Dostoïevski, Pasek et Mickiewicz, Gide et T. Mann, Schulz et Milosz, Sartre et Genet, Schopenhauer et Nietzsche, Conrad et Cioran. Or, " comparaison n'est pas raison ", surtout pour celui qui ne veut " ressembler à personne ". Certains de ces rapprochements sont certes justes et fructueux, mais d'autres dérapent ; ainsi, quand J.-P. Salgas imagine une correspondante française de Zuta, une des héroïnes de Ferdydurke, il propose Mlle Agnès de la météo à Canal+ (qui ne l'est plus, d'ailleurs, depuis des années) ou encore miss Ophélie Winter ! Plus loin, il oppose les écrits de Gombrowicz aux textes de Jean-Paul II, jugés lapidairement " médiocres " (sic). En outre, l'étiquette Gombrowicz-athée paraît à bien des endroits forcée, simpliste, maladroite et discutable. Encore un masque, une " gueule " imposée à Gombrowicz, et que lui-même aurait vite fait de faire " imploser ". La citation de la quatrième de couverture est éloquente : " Courez après moi si vous voulez. Je m'enfuis la gueule entre les mains ". Par conséquent, le sous-titre Gombrowicz ou l'athéisme généralisé choque et sonne faux, puisque ce dernier ne peut se réduire à une image aussi arbitraire et restreinte. " Outsider ", profanateur, anti-conformiste... les tous premiers chapitres de l'ouvrage de J.-P. Salgas énumèrent un certain nombre de facettes de cet écrivain paradoxal, complexe et insaisissable, mais " athée radical ", non. Néanmoins, la présente étude a le mérite de situer Gombrowicz dans son siècle et permettra peut-être de faire connaître un peu mieux au public français " le moins lu des auteurs connus " et la littérature polonaise. Les meilleures pages de l'essai sont précisément consacrées au Journal de Gombrowicz et à ses batailles avec la République des lettres et l'émigration polonaise. Les plus lourdes forment les deux dernières sections, consacrées à l'" écrivain-philosophe ". En définitive, c'est l'envie de découvrir ou redécouvrir Gombrowicz qui ressort de cette investigation.HL 2000-IV

Goncourt

Cahiers Edmond et Jules de Goncourt n° 6, 1998 (édités par la Société des amis des frères Goncourt, 6, rue du Moulin de la Pointe, 75013 Paris). " Les Néologismes dans l'œuvre des Goncourt ", étude de Pierre Bourdat. L'auteur a relevé huit cent sept néologismes. Certains sont littéralement prodigieux : transparentifié, psyculogue, bavardichonner, épithéter, sans oublier le rimbaldien hannetonner. Également au sommaire : " Les Goncourt et Renan ", étude de Jacques Landrin ; " Le Japonisme : Hayashi Tadamasa " de Brigitte Koyama-Richard ; " Camille Lemonnier et les Goncourt : ressemblances, dissemblances... " du liégeois Pierre Gilissen ; une liste d'" envois " de plusieurs écrivains de l'école naturaliste (les frères Goncourt, Zola, Alexis, Huysmans, Hennique, Céard, Mirbeau, Caze, Guiches, Margueritte, Descaves, Adam - Paul, pas le père -, Rod), tous adressés à l'italien Felice Cameroni. Les " en hommage ", les " bien cordialement ", les " cordial souvenir de ", les " son ami " se pressent en foule : les Naturalistes auraient-ils manqué d'imagination ou étaient-ils si peu doués pour les dédicaces ? Divertissante chronique de Miscellanées, fourre-tout sur les Goncourt et leur univers, et même l'univers de leur univers. Beau cahier iconographique, qui s'ouvre sur une curiosité : la carte de lecteur d'Edmond de Goncourt à la Bibliothèque nationale. Espérons que la rédaction de ces Cahiers ne nous enguirlandera pas de la reproduire ici. HL 2000-I

Stéphanie Champeau, La Notion d'artiste chez les Goncourt (1852-1870) (Honoré Champion, 2000, 560 p., 480 F). Ah ! enfin une thèse lisible par des amateurs, et pas seulement par des universitaires ! C'est plutôt rare. Pas de jargon, c'est écrit en français. Stéphanie Champeau, maître de conférences à l'Université de Rouen, a produit une étude remarquable sur un sujet au cœur du mouvement romantique prolongé tout au long du XIXe siècle. Cette notion d'artiste était chère aux Goncourt, car ils se considéraient comme tels, et leurs jugements sur les contemporains étaient fondés sur ce critère : un tel est-il un artiste ou n'est-il qu'un carcassier, un courtisan de l'opinion publique, un pisse-copie débitant de la prose à tant de centimes la ligne ? Pour les Goncourt, mériter d'être considéré comme un artiste exigeait d'avoir un idéal : celui d'un desservant du culte de l'Art, littéraire ou plastique, en quelque sorte le prêtre laïc d'un sacerdoce. D'où, pour l'écrivain, le devoir de se consacrer exclusivement à cette vocation en rejetant toute compromission avec le siècle : pas de mariage, pas d'engagement politique ou social qui risquerait d'empiéter sur sa mission sacrée. Le Journal des Goncourt, leurs romans Les Hommes de lettres - devenu Charles Demailly du nom du protagoniste principal - et Manette Salomon illustrent cette conception et portent témoignage de cette exigence mise en pratique dans leur vie même. Les Goncourt ne voyaient qu'un seul de leurs contemporains digne de leur être comparé et avec lequel ils se sentaient des affinités : Flaubert. Cette rupture avec le siècle les éloignait donc de la société bourgeoise de leur temps. Le divorce était prononcé. On se méprisait de part et d'autre. La Société et l'artiste ne pouvaient donc se réconcilier. Il y avait incompatibilité de conception de la vie. Cette position en retrait de la vie bourgeoise " normale " n'était pas le seul fait des Goncourt et de Flaubert. Au XIXe, ce siècle de célibataires célèbres, il y eut aussi Balzac, Sainte-Beuve - même si, à la fin de sa vie, il intrigua pour être nommé sénateur -, Barbey, Baudelaire, Huysmans, etc. Une brillante cohorte à qui, d'ordinaire, on ne reproche pas d'être misogyne, comme on le fait constamment pour les Goncourt. Alors, pourquoi cette différence de traitement ? Sans doute parce que, ayant écrit ce qu'ils pensaient des femmes, ils ne pouvaient, à leur époque, prévoir qu'au siècle suivant il y aurait des " chiennes de garde " qui le leur feraient payer par mâles complaisants interposés. Paradoxe : c'est à une femme, Stéphanie Champeau, qu'on doit une fine explication psychologique du caractère des Goncourt, allant au-delà des jugements abrupts parsemés dans leur Journal ou de leurs contradictions. Quoi qu'il en soit, les Goncourt furent de véritables artistes, au sens propre et au sens figuré, avec ce que cela signifie de refus des compromissions au goût du public, de probité intellectuelle, d'exigence esthétique et de talent. Reste à souligner la richesse de l'appareil critique de l'ouvrage, notes et bibliographie de cette thèse qui rendra service à maint chercheur.HL 2000-IV

Cahiers Edmond et Jules de Goncourt, n° 7, 1999-2000 (Société des Amis des frères Goncourt, 6 rue du Moulin de la Pointe, 75013 Paris). Un numéro plantureux avec des documents de premier ordre : les lettres de Paul Alexis à Edmond, d'abord. Ils se sont rencontrés chez Flaubert dès 1876. Alexis se met en frais pour séduire le Maître dont il sera plusieurs fois l'adaptateur au théâtre, en collaboration avec Méténier. Relations difficiles puisque Goncourt connaît bien l'indéfectible amitié qu'Alexis porte à Zola. Ces lettres sont bien mises en perspective par Silvia Disegni, qui fait d'abord d'Oscar Méténier un commissaire de police, avant de le rétrograder pertinemment dans une note de la page 40 (il n'était que le " chien " du " quart d'œil "). Pierre-Jean Dufief livre ensuite la correspondance Goncourt-Montesquiou : les flatteries de l'aristocrate sont évidemment d'une autre nature que celles de l'ami Trublot. Montesquiou a des arguments qui vont droit au cœur du bibliophile. Savoureux moment où Goncourt sollicite un des mythiques exemplaires des Chauves-Souris qu'il veut faire relier de " vélin blanc " par Pierson et orner d'" un croqueton " de Whistler (c'est finalement La Gandara qui décorera la reliure d'un portrait de l'auteur). Des études stimulantes et une riche glane de miscellanées goncourtiennes. HL 2001-V

Julien Gracq

Michel Murat, Julien Gracq (ADPF-publications, 2000, 75 p., 45 F). Bien que la littérature et les littérateurs ne se voient plus reconnaître, dans ce qu'on est convenu d'appeler - par abus de langage ? - la " politique culturelle extérieure de la France ", l'importance qui leur fut autrefois concédée, le ministère des Affaires étrangères n'a pas renoncé tout à fait à user de ces anciens prestiges ni, par voie de conséquence, à éditer des ouvrages qui présentent, aux étrangers ou aux Français, l'œuvre de quelques-uns de nos meilleurs écrivains. C'est ainsi qu'à côté de divers " tableaux " (de la poésie contemporaine, de la philosophie française, de la francophonie) il a proposé un Balzac, un La Fontaine, un Michaux, etc. S'y ajoute désormais un Gracq rédigé par Michel Murat, professeur à la Sorbonne et sans doute un des meilleurs spécialistes de cet auteur. Conformément à l'esprit de la collection, ces 75 pages offrent, à la suite d'une brève chronologie, une présentation de l'œuvre publiée. Chacun des livres de Gracq est examiné à sa place chronologique dans une notice forcément brève mais informée, précise et claire. On y trouve, exposés sans technicité inutile mais sans concession aucune aux facilités d'une certaine vulgarisation, l'argument des textes narratifs, les circonstances de la rédaction, des indications sur la réception, des éléments d'interprétation, et des notations intéressantes sur la culture de Gracq, et sur ses rapports avec quelques-uns de ses contemporains : Breton et les Surréalistes, bien sûr, mais aussi Robbe-Grillet, Sartre, Jünger, Spengler... sans oublier ces illustres devanciers que furent les Romantiques allemands. Ces notices comportent souvent aussi un jugement. L'évidente - et nécessaire - sympathie du critique pour son objet d'études ne le dissuade pas (par exemple à propos d'Au Château d'Argol) de prendre ses distances avec le mode de lecture suggéré par l'auteur et ne le conduit jamais à une admiration aveugle. De même, l'accent mis ici ou là sur la fidélité de Gracq à soi-même ne détourne nullement le commentateur de prêter une attention peut-être plus marquée encore à ce qui change d'un livre à l'autre, du Rivage des Syrtes au Balcon en forêt par exemple, et par là-même à défaire l'image un tant soit peu raide et convenue que le public se forme de cet auteur. Une bibliographie conclut l'ouvrage. On y trouve une liste des nombreuses traductions de Gracq publiées à ce jour de par le monde. C'est bien le moins que pouvait faire un pareil éditeur.HL 2000-IV

Julien Green

Carole Auroy, Julien Green (Cerf, 2000, 175 p., 120 F). Avec ce livre, les Editions du Cerf, spécialisées en théologie, inaugurent une collection d'essais littéraires confiés à des universitaires. Nul doute que le sérieux sera de mise pour les auteurs à venir, Camus, Claudel ou Dostoïevski. On ne peut reprocher au livre de Carole Auroy son manque d'informations ou son absence de rigueur scientifique. En revanche, le parti pris de conserver une optique théologisante marquée, en interrogeant l'œuvre à travers la notion de culpabilité, peut agacer, même si l'auteur étudié et la problématique adoptée s'y prêtent. Green ne pose-t-il pas la question dans son Journal : " Pourquoi suis-je moi ? " Dans ce Julien Green dont le sous-titre est Étude sur l'autobiographie, l'auteur démontre que l'ensemble de l'œuvre de l'écrivain n'est en fin de compte qu'une suite de confessions - sur le modèle d'Augustin - où le désir se voile mais où la conscience de soi, douloureuse, s'énonce clairement. Elle conclut que l'écriture autobiographique greenienne constitue un voyage, un retour à l'origine qui " relate le travail d'un long brisement de cœur, qui transmue la quête de soi en un accueil fervent de l'Autre ". On retiendra de cet ouvrage moins l'analyse des relations entre Green et son prochain, dont l'amour le taraude, que son traitement moderne de l'autobiographie, dont il brise avant l'heure les cadres génériques et qui contamine l'ensemble de son œuvre.HL 2000-IV

Abbé Grégoire