Les comptes-rendus de lecture d'Histoires littéraires

 

 

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Abrantès

Madame d'Abrantès, Une Soirée chez Madame Geoffrin (Gallimard, Le Promeneur, 2000, 171 p., 98 F). Romancière, d'Abrantès ? L'amie de Balzac, auquel elle doit sa vocation littéraire tardive, est surtout connue comme mémorialiste : la voici salonnière, racontant, non une mais plusieurs soirées chez sa consœur du siècle précédent, décrivant la plupart des hommes et des femmes de lettres qui gravitaient autour de cette dame, " fameuse sans beauté et sans supériorité, et seulement par le charme de sa bonté ". C'est dire si Laure Junot, en plein Dix-neuvième, est une rivale qui l'emporte sans difficulté. Mais la nostalgie de ce temps, de son esprit et de son goût est plus forte. Elle domine, malgré le ton parfois acerbe de cette " scène historique " - comme d'Abrantès la nomme elle-même - qui trace les portraits d'hommes illustres (Voltaire, qu'elle n'aime pas) ou tombés dans l'oubli (Bernard) : " Voilà qui est perdu pour ne plus revenir et qui n'est remplacé par rien ". Fausse modestie ? Celle qui s'en prend violemment, dans une note acide, à la vraie concurrente, Mme de Genlis, entend dire la vérité sur ces personnages, vérité souvent réduite à la révélation de secrets d'alcôve. On y voit Rousseau en plein chagrin d'amour se confiant à Diderot, puis en querelle d'amitié avec le baron d'Holbach et Hume. Ces saynètes - on retiendra celle de Marmontel amoureux - font oublier le ton parfois répétitif et un peu besogneux de cette galerie de portraits. A la publication, en 1837, paraît le premier tome de L'Histoire des salons de Paris ; d'Abrantès ne réussit cependant pas tout à fait à ressusciter l'art de la conversation du Dix-huitième siècle. L'année suivante, elle meurt, veillée par sa seule domestique, répétant bien malgré elle la fin du marquis de Carracioli racontée dans son livre.

Jean Aicard


Jean Aicard. Du poème au roman
(Edisud, 2000, 173 p., 80 F). L'Université de Toulon a créé il y a quelque temps un centre consacré à l'activité poétique dans le département du Var. En 1998, ce centre a tenu un colloque pour marquer le 150e anniversaire de la naissance de l'auteur des Poèmes de Provence. Le nom de Jean Aicard survit, surtout dans le Midi, grâce aux nombreuses rues, écoles, collèges et lycées baptisées d'après lui, car, de nos jours, on apprend rarement ses poésies dans les écoles primaires, même si Maurin des Maures est toujours disponible en librairie. Pourtant, la consécration de l'Académie française ne rend pas Aicard totalement négligeable. Enfant, il avait connu Lamartine ; jeune homme, il eut l'occasion d'être reçu par Michelet ; il entra en correspondance très tôt avec Hugo ; Rimbaud lui envoya ses Effarés et figure avec lui dans le Coin de table de Fantin-Latour ; Apollinaire lui adressa Le Poète assassiné. Les curieux intrigués par le passage du Journal des Goncourt à la date du 13 août 1895 trouveront dans l'histoire de " La Famille de Jean Aicard " que, pour citer Balzac, All is true (son père, saint-simonien, eut une vie courte mais mouvementée). L'image du père dans le théâtre du poète apparaît notamment dans Le Père Lebonnard créé au Théâtre-Libre. Bien entendu, plusieurs aspects de la Provence sont traités, son paysage, les Poèmes de Provence et une vue d'ensemble, " La Provence en français ". L'amitié d'Aicard avec Aristide Fabre, modèle de Maurin, est bien documentée. Un autre modèle, Michel Reynaud, médecin de la marine qui inspira le personnage du Rinal de Maurin des Maures et de sa suite L'Illustre Maurin, est éclairé à pleins feux. La critique moderne s'exerce avec la ré-écriture vis-à-vis de Vigny et une analyse de " Diamant noir, un roman fin de siècle " démontre que la conception d'Aicard uniquement comme écrivain régionaliste est fausse. Finalement, la question " Aicard est-il un romancier populaire ? " est posée et une réponse affirmative donnée. Ces actes se terminent sur une bibliographie de l'écrivain et des notices biographiques des collaborateurs. Le tout, qui est illustré, attire l'attention sur un auteur qui mérite plus que la lecture d'une plaque de rue.
HL 2001-V

Alain

Bulletin de l'Association des Amis d'Alain, n° 89, juin 2000 (La Menuiserie, 52 passage du Bureau, 75011 Paris). " Propos d'un normand " sur la pédagogie républicaine : voilà comment on pourrait sous-titrer ce bulletin qui réunit des textes d'Alain de 1906 à 1934 sur l'éducation en France, telle qu'elle est et telle qu'elle devrait être, ainsi qu'un aperçu du parcours du maître - exemple vivant et frappant de ses théories, ou de l'importance des humanités dans la formation de sa pensée philosophique. Les textes réunis ne sont pas inédits (l'Institut Alain est en train de publier l'intégralité des Propos d'un normand), mais ils sont mis en lumière de manière nouvelle. Ce numéro constitue une sorte de manuel de savoir-penser pour les enseignants de lycée, avec qui les Amis d'Alain souhaitent un rapprochement : mais si les pensées d'Alain sont énoncées de manière claire - pédagogique - et dans un style parfois décrié, leur contenu semble un peu daté et appartient à la fin de ce dix-neuvième siècle qui n'en finit pas.HL 2001-V

Alain-Fournier

Bulletin des amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier, n° 91, 2ème trimestre 1999 (édité par l'Association des amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier, 21, allée du Père Julien Dhuit, 75020 Paris). Cette livraison contient une ébauche théâtrale d'Alain-Fournier, La Maison dans la forêt, préfacée par Alain Rivière, postfacée par Yvette Mousson. Cette oeuvre laissée à l'état d'esquisse, écrite d'une traite pendant une nuit d'hiver, fut composée à la demande de Madame Simone, amante de l'auteur : mais l'actrice n'apprécia pas le synopsis de cette pièce ; le personnage qu'elle devait jouer lui parut trop mièvre.HL 2000-I

Mystères d'Alain-Fournier, Colloque organisé à Cerisy par A. Buisine et C. Herzfeld (Librairie Nizet, 1999, 232 p., sans prix marqué). Le Grand Meaulnes n'obtint pas le prix Goncourt en 1913. En dépit de cet insuccès, il fut lu passionnément tout au long du siècle. L'Université le mit, une année, au programme de l'agrégation de lettres, le Livre de Poche l'avait choisi pour son numéro 1000. Voilà de quoi " énerver et exaspérer " certains, comme le souligne l'avant-propos des actes du colloque organisé à Cerisy sur le thème " Mystères d'Alain-Fournier ". " Il est grand temps d'à nouveau examiner et analyser ce roman " - et le voilà relu à la lumière de Freud, voilà son auteur convaincu de puérilité, de masochisme et de sadisme. Et l'on songe à la réaction d'Alain-Fournier devant les commentaires, pourtant bien anodins, de L.C. sur Le Miracle de la Fermière : " Jamais botte au derrière ne fut requise avec plus d'insistance " (lettre à Jacques Rivière, 11 avril 1911). HL 2000-I

Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier n° 94, 1er trimestre 2000 (31, rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay). Le titre de ce bulletin est Yvonne de Galais : la rencontre de Rochefort. L'essentiel est consacré à la thèse de Michèle Maitron-Jodogne soutenue en Sorbonne le 28 mai 1999, " Alain-Fournier et Yvonne de Quiévrecourt : fécondité d'un renoncement ", avec des extraits de la thèse et les interventions des membres du jury, lesquels ont décerné à ce travail la mention très honorable et les félicitations d'usage. Le bulletin signale l'existence d'un site internet sur Le Grand Meaulnes. Lorsqu'il a composé la page 48 de cette livraison du Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier, le metteur en pages ne devait pas être tout à fait à jeun.HL 2000-III

Bulletin des Amis de Jacques Rivière et Alain-Fournier, n° 95-96, 2e trimestre 2000 (31 rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay). Cette livraison commente et reproduit - avec de superbes fac-similés - treize lettres inédites de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier à Georges Gilbert, pharmacien dactylographe. La première lettre d'Alain-Fournier à ce Gilbert date du 6 décembre 1912 :

Une revue me demande mon livre pour le 16, c'est à dire beaucoup plus tôt que je ne pensais. Il va donc falloir donner un coup de collier. Je pense avoir terminé le " gros ouvrage " dimanche soir. À partir de lundi, je reverrai pendant le jour chaque chapitre en détail. Et c'est ici que je vais faire appel à votre aimable concours, aux conditions que vous avez indiquées à M. Rivière, c'est à dire 100 francs pour 4 exemplaires d'environ 350 pages (du volume imprimé - probablement moins d'ailleurs -). Et je vais vous demander de venir vous même (le soir de 9 à 11 environ comme vous l'avez demandé), car pour arriver à temps il faudra que je sois en mesure de travailler le lendemain dès la première heure. Je pense que vous apporterez votre machine une fois pour toutes et que vous la laisserez chez moi (où personne n'y touchera) jusqu'à la fin de notre travail. Il faudrait que nous commencions lundi soir. Allez-vous pouvoir ? Et jusqu'à quel jour pensez-vous que ce travail va nous mener ? Je n'en ai aucune idée ?

Les quatre exemplaires de la copie dactylographiée du Grand Meaulnes que tapa Gilbert ont aujourd'hui disparu. C'est regrettable, car les lettres d'Alain-Fournier indiquent que le romancier apporta d'importantes modifications à son texte sur le dactylogramme. Egalement au sommaire de ce Bulletin, une étude de Xavier-Martin Laprade sur " La Mise en scène de soi dans la Correspondance de Jacques Rivière et d'Henri Fournier ". HL 2000-IV

Harry Alis

Harry Alis, Hara-Kiri (L'Esprit des péninsules, 2000, 332 p., 135 F) ; Émile Goudeau, Dix ans de Bohème, introduction, notes et documents de Michel Golfier et Jean-Didier Wagneur, avec la collaboration de Patrick Ramseyer (Champ Vallon, 2000, 574 p., 185 F). À la fin du XIXe siècle, on cherchait déjà à savoir ce qu'était un hydropathe. La question est toujours d'actualité. La réédition de Dix ans de bohème et celle du roman à clefs Hara-Kiri viennent satisfaire cette curiosité. Le roman singulier de Jules-Hippolyte Percher alias Harry Alis est bien plus qu'un simple roman codé sur les Tripattes-Hydropathes. On se détache rapidement d'une telle grille de lecture pour y voir surtout un roman d'initiation, qui conte les pérégrinations bohèmes et mondaines d'un jeune Japonais. Cependant, dans sa préface pleine de fraîcheur et d'humour - à l'instar du roman lui-même - et où souffle un certain esprit hydropathesque, Jean-Didier Wagneur, après avoir présenté Harry Alis, met à jour les artistes qui se cachent sous les noms de Kopeck, Coton, Houdart, Flora, etc. Pour un complément d'informations concernant cette dernière, alias Nina de Villard, le lecteur est naturellement invité à se reporter à la préface de la réédition de La Maison de la Vieille chez Champ Vallon. Pour Houdart, le lecteur consultera la réédition de Dix ans de bohème chez le même éditeur. Jean-Didier Wagneur, Michel Golfier et Patrick Ramseyer offrent une véritable somme, promise à devenir l'ouvrage de référence sur Émile Goudeau et sur les Hydropathes. Cette édition critique de Dix ans de bohème (et de la plaquette Les Hirsutes de Léo Trézenik) constitue, pour les chercheurs s'intéressant à la fin-de-siècle, une mine où l'on viendra piocher et extraire une multitude de renseignements précieux sur une foule d'illustres inconnus. Comptons sur une réédition augmentée du livre, moins pour l'ajout de quelques références et la révision de certaines erreurs de l'index, que pour les informations et les documents nouveaux dont cette réédition suscitera peut-être la découverte. Nous attendons également la réédition annoncée des Voyages de A'Kempis qui semble constituer le second volet de l'étude critique consacrée à Goudeau. Nous devrions y trouver le récit de la seconde moitié de l'existence de Goudeau, qui n'est pas contée dans la ré- édition de Dix ans de bohème. HL 2000-III

Arland

Jean Paulhan / Marcel Arland, Correspondance 1936-1945, édition établie et annotée par Jean-Jacques Didier (Gallimard, 2000, 405 p., 140 F). Paulhan et Arland s'écrivent ; ils n'écrivent pas, ou peu. Leurs 276 lettres sont utiles, laconiques, parfois inachevées. Les premiers échanges portent largement sur les comptes rendus que l'auteur de Zélie dans le désert signe dans la NRF : délais, feuillets, etc., peu passionnant même si on cite Sartre (ce débutant), Claudel ou Malraux. L'amitié est étroite, l'estime mutuelle, et il arrive que le quotidien donne matière à des récits. Mais l'intérêt de ces pages est d'abord historique. Comment la prestigieuse NRF doit-elle vivre les événements ? Arland souhaite dès 1937 une revue plus ouverte aux débats politiques mais " impartial[e] avec passion " et, au printemps 40, il critique vertement son contenu : " Dans quelques siècles, le lecteur qui reprendra les présents numéros [...] soupçonnera qu'il a pu se passer quelque chose dans le monde. On peut choisir de l'ignorer, mais que l'on offre en ce cas des œuvres assez belles pour justifier ce silence ". Après la débâcle, l'incertitude est extrême. La correspondance montre que les clivages ne se dessinent que progressivement : tous se consultent pour fixer les limites éditoriales à ne pas franchir, via de multiples demandes de cautions et conseils. Les deux épistoliers voient sans nostalgie la NRF de Drieu disparaître, mais Paulhan, qui, on le sait, a joué un rôle actif dans la Résistance, dénonce les attaques injustifiées dont sont victimes certains écrivains à l'heure de l'épuration ; craignant pour Arland, il lui vient ce mot terrible : " Rien ne me semble rassurant. Heureusement, la guerre n'est pas finie ". J.-J. Didier a établi un répertoire des personnes citées et de nombreuses notes, mais on regrette qu'il ne donne pas ici plus de précisions : le lecteur peu familier avec cette période aimerait savoir, par exemple, pourquoi Paulhan s'en prend avec tant de violence à " ce salop de Montherlant " alors que la plupart des dictionnaires biographiques le lavent de tout soupçon. Restent les réflexions esthétiques, où domine la voix de Paulhan, qu'il s'agisse de méthodologie critique (" il n'est pas d'observation qui n'altère l'objet observé […] loin que l'ensemble se laisse expliquer par (sa décomposition en) parties, c'est bien plutôt les parties qui se laissent expliquer par (une émanation ou une déformation de) l'ensemble "), de peinture (Braque, Fautrier, Rouault) ou de son questionnement tout d'intelligente actualité sur la rhétorique, foyer de séduction comme de terreur dans le langage.HL 2000-III

Jean Anouilh

Jean Anouilh, Vive Henri IV ! ou La Galigaï (La Table Ronde, 2000, 239 p., 79 F) ; En marge du théâtre (La Table Ronde, 2000, 320 p., 135 F). Contrairement à de nombreux recueils similaires, les articles - une centaine - et rares textes critiques d'Anouilh, réunis et excellemment annotés par Efrin Knight, dans En marge du théâtre, se lisent avec un intérêt soutenu. Habile conteur, Anouilh excelle dans ces courts billets : " en marge " du théâtre, certes, mais, en dramaturge, il s'adresse presque constamment à son lecteur, le rappelle à l'ordre et le plaisante comme en autant de saynètes. Ses sujets sont multiples. De 1940 à 1987, il rend hommage aux hommes de spectacle qui l'ont accompagné, comme Pitoëff, aux écrivains qu'il admire - Molière et Pirandello -, et aux acteurs : un vaste pan de l'histoire du théâtre privé parisien est ainsi dépeint. Contre une simplification des fonctions du théâtre, Anouilh ne mâche pas ses mots pour dénoncer la prétention d'une époque où " nous nous croyons obligés […] d'envoyer messages sur messages et de faire valoir notre si précieuse et si vaine intelligence " et il refuse de faire de la scène l'autel d'une " messe ". De son métier, il parle en passionné et en éternel surpris, comme dans sa Lettre à une jeune fille qui veut faire du théâtre. Artisan du langage, il explique volontiers son rapport à la tradition (on la régurgite comme un pélican sa pêche), analyse ses fours et ses succès, etc. Le propos est aussi généreux que l'esprit est aigu. À ces textes s'ajoute une pièce inédite, créée en 1977 : Vive Henri IV ! Elle a pour seul défaut son mauvais titre. Le dramaturge avait pensé l'intituler Léonora et les maquereaux, ce qui n'est pas meilleur, mais on préféra une formule moins choquante pour une pièce pourtant très noire. L'argument est historique : la pièce relate la vie de Léonora Galigaï, la camériste de Marie de Médicis. Enfant misérable donnée à cette autre enfant pour la distraire, elle va devoir la séduire pour survivre, puis s'en rendre indispensable. " Noiraude et fermée ", crainte, elle se fera épouser de l'ambigu, ambitieux et fascinant Concini, au service duquel elle se vouera entièrement. Le pouvoir croise ainsi sexualité et folie, on complote la mort du roi vieillissant, tout se termine mal. À cette intrigue tragique s'ajoutent des thèmes récurrents chez le dramaturge, comme la marginalité de la laideur, la trahison de soi, la tyrannie de la jeunesse, l'élan permanent des désirs, la prégnance de la vénalité et des égoïsmes, qui donnent leur poids à un ensemble ainsi purifié de toute mièvrerie. Les formules font mouche mais l'intérêt est ailleurs : Anouilh, s'inspirant de la bande dessinée et du cinéma, a construit la pièce en brouillant la chronologie, multipliant les retours en arrière et privilégiant des scènes courtes où se succèdent des lieux et des temporalités variables. Cette extrême fluidité lui permet de condenser l'intrigue dans la durée d'une représentation, l'enchaînement est la situation presque permanente et la scène devient un espace plus mental que réel : on voit jouer une vie affective, certaines scènes se répètent, " on gomme le temps ". Le résultat est aussi intéressant formellement que narrativement.HL 2000-IV

Apollinaire

Que vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire n° 9, nouvelle série, janvier-mars 2000 (60, rue de Fécamp, 75012 Paris). Cette publication trimestrielle emprunte son nom au titre d'un conte d'Apollinaire recueilli dans L'Hérésiarque et Cie. Wilhelm et Albert de Kostrowitzky, on le sait, séjournèrent durant l'été 1899 à Stavelot, petite ville des Ardennes belges d'où ils partirent à la cloche de bois à la demande de " Madame Olga ", leur mère. Cette indélicatesse a, depuis, fait la fortune - littéraire - du lieu qui accueille à intervalles réguliers les réunions savantes des Apollinariens. Le présent numéro du Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire recueille les propos de la journée du 2 septembre 1999 du XIXe colloque de Stavelot : " Apollinaire et/à Stavelot ". Cent ans après donc : précisions biographiques sur quelques Stavelotains (dont " Mareye "), sur le cercle littéraire " La Fougère " ; hypothèses sur ce qu'Apollinaire a pu entendre, voir, connaître à Stavelot, à partir de diverses archives ; Apollinaire des rives de l'Amblève à celles du Rhin.HL 2000-III

Que vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire, quatrième série, n° 11, juillet-septembre 2000 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris). Au sommaire, un seul mais substantiel article de Jean-Pierre Goldenstein. Il y explore les Calligrammes et notamment la " Lettre-Océan ". Tout n'avait pas été dit : enquête.HL 2000-IV

Que vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire, n° 12, octobre-décembre 2000 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris). Au sommaire, un érudit article d'érotique transcendantale d'Antoine Fongaro consacré à l'unicorne de la sixième strophe de " L'Ermite " (Alcools), une mise au point d'Helmut Werner sur Les Exploits d'un jeune don Juan comme " traduction libre [c'est le cas de le dire] ou adaptée " d'un ouvrage érotique allemand par Apollinaire, des informations diverses sur des texticulets plus ou moins inédits du même, etc. Parmi les informations finales, de savoureuses " traductions " anglaises trouvées sur le moteur de recherche Alta Vista (exemple : Apollinaire à la Santé = Apollinaire with health ; je ne me sens plus moi-même = I don't smell myself anymore). Le rédacteur anonyme de la notule se demande comment traduire dans ces conditions " il n'y a plus qu'à tirer l'échelle ". Histoires littéraires est fière de contribuer, dans la mesure de ses faibles moyens, à une œuvre de crétinisation nécessaire. Suggérons par conséquent une formule élégante, à la fois sobre et de bon goût : there is no more to shoot the ladder.HL 2001-V

Audiberti

Jeanyves Guérin, Audiberti. Cent ans de solitude (Honoré Champion, 1999, 216 p., 240 F). Cet ouvrage paraît l'année du centenaire de la naissance d'Audiberti. Centenaire un peu passé inaperçu, il faut reconnaître. Si le nom du dramaturge survit encore, on ne peut en dire autant de ses écrits. Le joue-t-on ? De moins en moins. Le lit-on ? Rarement. Jeanyves Guérin s'interroge sur le déclin de la fortune que connut l'œuvre d'Audiberti. Ses deux cents pages fourmillent de précisions, de réflexions, d'analyses. Livre très documenté, et modèle d'équilibre réussi entre biographie d'un auteur et étude de son œuvre. Tout cela se lit avec un intérêt soutenu. Dans son malheur posthume, Audiberti a eu la chance de trouver un exégète de qualité. Cent ans de solitude ? Peut-être, mais pas davantage. Un petit cahier iconographique n'aurait pas déplu au lecteur.HL 2000-III

L'Ouvre-boîte : Cahiers Jacques Audiberti n° 21, 1999 (Association des amis de Jacques Audiberti, 1 bis rue des Capucins, 92190 Meudon). Ses amis célèbrent le centenaire de l'auteur du Mal court (1899-1965), qui peut se féliciter de leur travail. Le numéro rassemble des hommages et des articles sur ses dessins, sa poésie, ses romans et son théâtre, et incite à le relire. Au fil des textes, les citations dessinent une anthologie qui suggère la diversité des sujets et des formes abordés. Ces fragments de l'écriture d'Audiberti, c'est un peu la cuisine de Maïté : avec leurs torsions syntaxiques, leurs répétitions, leurs inventions lexicales, ils tiennent en bouche comme des spécialités de terroir, on soupçonne l'écœurement à haute dose, mais on savoure un refus si joyeux des parcimonies diététiques. Du coup, on regrette qu'il n'y ait là que des amuse-gueules et nul inédit de l'auteur lui-même. Ce constat vaut pour certaines contributions : malgré leur intérêt, les dates des textes de Blanchot, Ionesco, Giroud, Bouillier ou Dumur, déjà publiés ailleurs, risquent de renforcer l'idée d'un Audiberti en manque de résonance actuelle (mais peut-être en est-ce effectivement un symptôme ?). L'ensemble contient toutefois des études nouvelles, comme celle de P. Lartigue, qui propose de parler du napoléonin au lieu de l'alexandrin, ou les pages que M. Cottenet-Hage consacre à Monorail. Alors oui, vous m'en remettrez bien une tranche.HL 2000-III

Aragon

Aragon, Œuvres romanesques complètes, tome II, édition établie par Daniel Bougnoux et Raphaël Lafhail-Molino (Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 2000, 1477 p., 425 F). Ce tome contient La Sainte Russie et Les Beaux quartiers, ainsi que : Un Roman commence sous vos yeux, Les Voyageurs de l'impériale, Servitude et grandeur des Français, Les Contes de quarante années. L'introduction de ce tome II débute par cet avertissement :

1935-1945 : la décennie ouverte par ce volume voit se multiplier les combats, et des drames, qui dépassent de beaucoup l'échelle d'une œuvre littéraire et d'un individu, mais dans lesquels plus que d'autres auteurs Aragon se trouve pris. Jamais peut-être son génie ne fut plus grand qu'au cours de ces dix années, où sa vie aura plusieurs fois basculé et où il sut, avec le sang-froid du militant et le recul de l'écrivain, marier sa propre histoire à de terribles circonstances. Il convient de toujours garder celles-ci en mémoire, et de dater les écrits, si l'on veut apprécier équitablement ce que furent en ces années tragiques les guerres d'Aragon.

Une manière comme une autre d'indiquer que cette partie de l'œuvre d'Aragon a bien vieilli. Vite, le tome III. HL 2000-II

Balzac

Balzac, collection Mémoires de la critique. Préface et notes de Stéphane Vachon (Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 1999, 560 p., couv. ill., 199 F). Voici, dans la collection des " Mémoires de la critique " de l'Université de Paris-Sorbonne où nous avons déjà Stendhal, Musset, Nerval, Zola, etc., un Balzac où Stéphane Vachon a réuni selon le plan de la collection, un choix de textes de critiques, contemporains de Balzac, suivi d'une anthologie de l'accueil posthume de l'œuvre de l'auteur de Comédie humaine de 1850 à 1926. Au total, douze articles critiques parus du vivant de Balzac, suivis de trente-trois textes posthumes. Au total, quarante-cinq textes dus à trente-six auteurs (trois de Zola, de Paul Bourget et de Gustave Lanson, deux de Victor Hugo, Baudelaire, Banville et Proust). Chaque auteur fait l'objet d'une pertinente notice le situant par rapport à Balzac, avec des précisions biographiques et bibliographiques. On a ainsi, d'Amédée Achard à Émile Zola, un petit dictionnaire des critiques balzaciens de soixante-dix pages plein d'enseignements. La préface ayant en sous-titre " Balzac écrivain reparaissant " commence par une caractérisation des " régimes d'écriture " que l'auteur s'est proposé de réunir dans cette anthologie : " Compte rendu à parution, conférence, discours, dédicace, étude critique, feuilleton, lettre privée, méditation, monologue dramatique, oraison funèbre, note, notice encyclopédique, pastiche, préface, poème, récit, sonnet, stances. " Nous avons ainsi un " après Balzac " où chaque auteur a subi l'épreuve redoutable de ne pouvoir écrire sans se situer par rapport à lui. Poursuivant sa préface, Stéphane Vachon cite abondamment articles et correspondances provoqués par le décès de Balzac, caractérise les débuts de la gloire posthume et les résistances rencontrées jusqu'à la célébration du centenaire de la naissance. En cette année du bicentenaire, il n'a pas poursuivi plus loin ses dépouillements de presse. Le dernier article recueilli est " L'art du roman chez Balzac ", publié par Paul Bourget dans la Revue des Deux Mondes du 15 février 1926, troisième et dernier article du romancier " balzacien " recueilli dans le volume, parmi une liste de vingt-deux articles parus de 1876 à 1926. Stéphane Vachon, contrairement au terminus chronologique qu'il s'était fixé, n'a pas résisté au plaisir de republier un extrait du Contre Sainte-Beuve de Proust et de le placer juste avant l'ultime Paul Bourget, en 1909, année de sa rédaction, bien qu'il n'ait été publié par Bernard de Fallois qu'en 1954. Il faut insister sur l'aspect commode et très significatif de cet ensemble où l'on peut relire, à la suite, avec plaisir de grands textes signés : Baudelaire, Gautier, Hugo, Henry James, Proust, Georges Sand, Taine ou Zola. D'accès plus difficile, nous avons, entre autres, datant du vivant de Balzac : Francis Girault, Amédée Achard et Hippolyte Castille. Il est permis de regretter, dans un choix forcément limité, l'absence des deux articles publiés en 1831 par Charles de Bernard et de toute " contribution " de Gérard de Nerval. On se félicitera au contraire de ne pas trouver Léon Gozlan et autres colporteurs de légendes controuvées sur la vie de Balzac, fâcheusement réimprimées ces derniers mois. Un livre qui a une place de choix dans la production du bicentenaire avec cependant une absence qui pourra être comblée à une prochaine réimpression : des index des œuvres de Balzac et des personnes citées. Le Balzac d'Ernst Robert Curtius, connu du public français en 1933 par une traduction-adaptation d'Henri Jourdan, sortait des limites chronologiques de ce recensement. Signalons qu'il vient de reparaître aux Éditions des Syrtes, dans une nouvelle traduction intégrale de Michel Beretti avec une annotation critique bien établie.HL 2000-I

Pour Balzac et pour les livres. Hommage à Roger Pierrot (Klincksieck, 1999, 147 p., 100 F). Intéressant de bout en bout. C'est un très bel ensemble de textes qui a été réuni pour constituer ce volume en hommage au grand spécialiste de Balzac, ancien directeur du département des imprimés de la Bibliothèque nationale, puis de celui des manuscrits, aujourd'hui conservateur honoraire. Le lecteur découvre l'histoire de plusieurs décennies de recherches balzaciennes et parcourt les aspects connus et moins connus de deux de ses temples : la collection Spoelberch de Lovenjoul, autrefois conservée à Chantilly (elle est aujourd'hui à l'Institut), et le département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France. L'édition de la correspondance de l'auteur des Illusions perdues, dont Roger Pierrot a été le maître d'œuvre, occupe naturellement plusieurs pages du volume. Thierry Bodin, qui a regroupé les textes de ce livre d'hommage, publie onze lettres inédites de Balzac qui éclairent l'histoire des procès de l'écrivain. Les Balzaciens liront avec délectation ces dix communications offertes à Roger Pierrot lors d'un colloque qui s'est tenu le 8 juin 1996 sous le titre général Érudition et service public. À ceux qui comprennent mal le plaisir qu'un chercheur peut éprouver à passer de longues heures dans une bibliothèque en compulsant de vieux papiers, il faut conseiller de lire la contribution d'Alain Bonnerot à ce Pour Balzac et pour les livres : " Au temps des sessions Lovenjoul à Chantilly ". On est heureux pour l'auteur qu'il ait su se forger des souvenirs de book-worm d'une telle qualité.HL 2000-III

L'Année balzacienne 1998, nouvelle série n° 19 (Presses Universitaires de France, 2000). " Qu'est-ce que la France [d'aujourd'hui] ? un pays exclusivement occupé d'intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience, où le pouvoir est sans force, où l'élection, fruit du libre arbitre et de la liberté politique, n'élève que des médiocrités, où […] la discussion, étendue aux moindres choses, étouffe toute action du corps politique ; où l'argent domine toutes les questions, et où l'individualisme, produit horrible de la division à l'infini des héritages qui supprime la famille, dévorera tout, même la nation, que l'égoïsme livrera quelque jour à l'invasion ". Qui dresse ce constat alarmant de la France ? Denis Tillinac dans ses Masques de l'éphémère (1999), Alain Finkelkraut dans " Réplique " (France-Culture) ? Non, c'est Honoré de Balzac, ennemi acharné du " modérantisme " politique de la Monarchie de Juillet (extrait de Sur Catherine de Médicis), cité par Hervé Robert dans un article éclairant sur l'image de Louis-Philippe dans l'œuvre de l'auteur de La Comédie Humaine. Hélas ! Qu'ils sont rares, les articles simplement " éclairants " (on n'ose même pas dire " importants ") dans ce gros pavé jaune, que les Balzacistes livrent en pâture chaque année aux universitaires de France et de Navarre. Que Balzac lui-même eût été déçu de tant de médiocrité, lui qui s'en était fait précisément l'ennemi ! Mais ne perdons pas de temps, et signalons dès maintenant les articles surnageant dans cet océan de médiocrité : en premier lieu, peut-être, cette analyse con-vaincante du personnage de Véronique dans Le Curé de village. Patrick Berthier, qui signe cet article, s'attache de manière subtile à étudier le lien entre catholicisme et désir à travers les métamorphoses physiques successives de Véronique (ses traces de petite vérole disparaissent comme par magie dans l'acte de pénitence). Son étude se situe dans le prolongement des travaux les plus neufs et les plus stimulants sur les romans de Balzac, dont L'Éros romantique (1997) de Pierre Laforgue livre le meilleur exemple. Il faut signaler également l'article très informé de Stéphane Vachon (prélude à une publication future), qui porte sur la réception des romans de jeunesse de Balzac (publiés sous pseudonyme), œuvres que l'auteur qualifiait lui-même de " cochonneries littéraires ". On y apprend que, contrairement à ce qu'on (Barbéris) avait prétendu, ces romans n'ont pas paru dans l'indifférence générale, mais ont suscité un nombre important d'articles et de notices, que Stéphane Vachon met en relation avec la problématique obsédante, durant les années 1822-1824, de la littérature frénétique (terme, rappelons-le, inventé par Nodier). Dans la rubrique " Sources et documents ", on lira l'article de Mariolina Bongiovani-Bertini, qui, pour la première fois, met en relation un fragment méconnu de La Femme de trente ans intitulé " Rendez-vous " (publié dans La Revue des Deux-Mondes d'octobre 1831), avec le drame romantique d'Alexandre Dumas, Anthony, représenté pour la première fois le 3 mai 1831. Les nombreux parallélismes relevés montrent que Balzac suit de très près (comme Vigny d'ailleurs) ce qui se passe au théâtre et s'inspire de situations dramatiques pour construire ses scènes de roman. Mariolina Bongiovani-Bertini achève son article en livrant cette réflexion, qui bouscule la question (éculée et écœurante) du " réalisme balzacien " : " Balzac semble vouloir suggérer que l'univers du drame, et même du mélodrame, avec ses tensions exaspérées, ses conflits insolubles, n'est pas aussi loin de la vie réelle que veulent le croire les partisans d'une littérature idyllique et les adeptes un peu bornés du sens commun ". Ces deux articles mis à part, pas grand-chose à se mettre sous la dent dans cette Année balzacienne, si ce n'est, peut-être, le texte de Max Andréoli (" Aristocratie et Médiocratie dans les "Scènes de la vie politique" "), qui revient une nouvelle fois sur le délicat problème de la pensée politique de Balzac, et " Le Boudoir balzacien " de Michel Delon, qui établit une comparaison piquante entre l'architecture des boudoirs du XVIIIe siècle et celui décrit par Balzac dans La Fille aux yeux d'or. Pour le reste, il suffit de se reporter à la table des matières et d'apprécier son désir de lecture d'articles dont les titres exsudent déjà l'ennui : " L'image du médecin dans le "cycle Hubert" ", " La vision de l'église catholique dans "Une Ténébreuse affaire" ", " L'élection en province vue par Balzac dans les "Scènes de la vie politique" ". Un titre a bien failli retenir notre attention : " LE ROUGE ET LE NOIR DANS "LA PEAU DE CHAGRIN" ". Nous étions pressé de savoir ce qu'Anne-Marie Lefebvre dirait sur le rapport entre ces deux romans de l'année 1830. Hélas ! les petites capitales sont trompeuses, car cet article, loin d'évoquer Le Rouge et le noir de Stendhal, ne parle que des couleurs - le rouge et le noir - dans l'œuvre de Balzac ! " La symbolique des couleurs dans La Peau de chagrin " est un beau sujet pour un mémoire de maîtrise, mais ce thème a-t-il sa place dans une revue comme L'Année balzacienne ? Ne devrait pas non plus y figurer l'article d'Anne Besson-Morel, qui réussit l'exploit de ne pratiquement jamais parler de Balzac (" Presse enfantine et courrier des lecteurs à l'époque de Balzac "). La revue se termine sur des bibliographies exhaustives (" Année 1996 ", " Balzac à l'étranger ", " Balzac au Danemark ") et sur la rubrique des comptes rendus.HL 2000-III

Le Courrier balzacien, nouvelle série, n° 76, troisième trimestre 1999 (45 rue de l'Abbé-Grégoire, 75006 Paris). Du délicieusement suranné Courrier balzacien nous ne dirons pas de mal. Nous apprécierons au contraire son format modeste et la qualité de son iconographie : en l'occurrence, pour ce numéro, il y a de très nombreuses lithographies de Daumier, de Devéria et surtout de Charles Philipon, auquel Marine Contensou consacre une petite étude (elle se penche plus particulièrement sur la série des Spéculateurs de la bêtise humaine, achetée par la Maison de Balzac en 1998). Ne résistons pas au plaisir de décrire l'une de ces lithographies, roussellienne avant la lettre : on y voit, rassemblés autour d'une estrade en surplomb, de naïfs bourgeois captivés par le boniment de deux forains. Le premier désigne de sa baguette une pancarte peinte représentant une femme sauvage presque nue (des plumes de paon ceignent sa tête et ses hanches) étranglant de sa main droite un vautour déplumé, dessin naïf accompagné de cette légende : " la geune sovage agé de 18 an " ; le second forain, une espèce d'Arlequin, pointe son pouce en arrière vers une autre pancarte représentant à droite un boa et à gauche un enfant à deux têtes, le tout surmonté de cette annonce prometteuse : " seluy qi me vaira poura dir ge voi se conne vaira gamai ". Comme c'est l'usage dans les albums de l'époque - on se rappelle les Français peints par eux-mêmes -, il y a un commentaire ironique du dessinateur :

Le grand boa promis à la curiosité des badauds, se trouve n'être qu'une peau desséchée et empaillée. L'enfant à deux têtes qui a fait, dit le Cicérone, l'admiration des puissances étrangères, est un malheureux fœtus moisi dans son bocal et la femme sauvage qui devrait dévorer un animal quelconque est une pauvre parisienne chargée d'oripeaux de plumes et de verrotterie [sic], qui mâchonne à grand-peine devant les Spéculateurs une côtelette crue. HL 2000-IV

Florence Terrasse-Riou, Balzac, le roman de la communication, lettres, silences dans La Comédie humaine (Sedes, 2000, 158 p., 160 F). Ceux qui aiment les livres rigoureusement construits et vigoureusement écrits trouveront là de quoi les satisfaire. Il y a toutes les garanties du sérieux universitaire : la marque SEDES, le patronage du GIRB, une couverture grisâtre, une police minuscule - nulle illustration, il va sans dire - et des titres incluant invariablement le mot " idéologie " : " Dialogues, coquetteries, hypocrisies et idéologie ", " Les infortunes de la duchesse de Langeais ou idéologie dans le boudoir ", " Signe et idéologie ", " Fissures et polyphonies idéologiques ", etc. Le propos du livre ? S'intéresser, après Éric Bordas dont on pouvait penser qu'il avait épuisé le sujet, à un " Balzac linguiste " sous l'angle de la communication. Que vient faire cette notion jakobsonienne dans La Comédie humaine, qui donne son titre si disgracieux à l'ouvrage ? L'auteur répond dès la première page : " L'idée d'une communication balzacienne doit s'entendre très largement, au sens où ce sont des schémas de pensée identiques qui retracent la circulation physique des personnages balzaciens et celle de leurs messages ". Cette explication est peu rassurante dans la mesure où le concept de communication, devenu, de l'aveu même de l'auteur, un fourre-tout, permet de ratisser large et d'englober une infinité de phénomènes qu'il serait jamais venu à l'idée de qualifier de " communication ". Florence Terrasse-Riou se pose ensuite des questions concrètes, pertinentes peut-être, mais quelque peu incongrues par leur formulation même : " Comment la province communique-t-elle avec Paris ? Comment les aristocrates du boulevard Saint-Germain communiquent-ils avec la noblesse d'Empire ? ", etc. La réponse est de passer en revue, chapitre après chapitre, toutes les " situations de communication " de La Comédie humaine. Il ne manque que les schémas avec les flèches. Le jargon est omniprésent, qui mêle la prose pseudo-scientifique (Sokal et Briquemont semblent avoir encore de beaux jours devant eux) au style richardien (Jean-Pierre Richard est abondamment cité). Ce qui donne des morceaux de ce genre : Ce qui toujours intéresse Balzac, c'est de raisonner en termes de définition de réseaux. Explorer la plus ou moins bonne fluidité des différents canaux possibles, désigner au contraire les passages impossibles : pour conduire ses héros comme pour restituer leurs paroles, l'écriture balzacienne défriche des itinéraires, balise des îlots de reconnaissance et dresse des plots de connexion [sic]. La géographie s'y lit en termes politiques, la politique s'élabore en carte géographique. Dans les deux cas, la géopolitique se noue dans les interdits, les faux pas, les dysfonctionnements, autant de lieux du texte où l'investissement idéologique est le plus complexe. Parler de La Comédie humaine comme un directeur commercial parle d'une gamme de téléphones portables est curieux. Florence Terrasse-Riou aurait-elle confondu communication et télécommunication ? Une fois encore, la métaphore se révèle le pire ennemi du chercheur en littérature, surtout quand son emploi est " croisé " avec un discours scientifique. HL 2001-V

Théodore de de Banville

Théodore de Banville, Œuvres poétiques complètes : édition critique. 1. Les Cariatides (Champion, 2000, 608 p., 580 F). Impeccable édition du premier recueil de Banville établie par Peter S. Hambly. Verlaine avait admiré les poèmes de ces Cariatides que le très jeune Banville avait composés entre 1839 et 1842. Les pièces sont données avec leurs variantes. Dans une annexe intitulée " Réception critique ", l'éditeur a repris les principales critiques parues en leur temps. L'équipe qui a préparé cette édition a découvert la pré-publication, restée ignorée, de plusieurs pièces de ces Cariatides. S'il n'est pas le meilleur de Banville, ce recueil a compté dans l'histoire du Parnasse. Le volume ne reproduit qu'un très petit nombre de fac-similés : plusieurs manuscrits étaient pourtant accessibles, conservés à la Bibliothèque nationale de France et dans des collections privées. À part cela, l'édition est parfaite, aussi bien ciselée que les vers du maître. HL 2000-IV

Barbey d'Aurevilly

Jules Barbey d'Aurevilly, L'Europe des écrivains : de Cervantès à Tourgueniev, articles réunis et présentés par Michel Lécureur (Les Belles-Lettres, 2000, 208 p., 125 F). Derrière son titre d'une tristesse toute maastrichienne, L'Europe des écrivains (suite d'un De Balzac à Zola, critiques et polémiques publié chez le même éditeur en 1999) se cache un véritable joyau. Évidemment, comme dans tout ouvrage de critique, on en apprend davantage sur le critique lui-même que sur les auteurs qu'il traite, surtout quand ce critique s'appelle Barbey d'Aurevilly. Le connétable des lettres est - c'est peu de le dire - très présent dans ses articles. Il n'y craint jamais de dire je, d'affirmer ses goûts personnels, avec outrance souvent, avec drôlerie toujours. Irrévérencieux des monstres sacrés de la Littérature, il est même drôle parce que méchant. Gœthe, le premier, fait les frais de cette méchanceté : ses lettres, lit-on, " sont l'autobiographie d'un grand esprit peu enclin […] à montrer le fond d'une âme qu'il a toujours beaucoup drapée, comme les femmes couvrent les épaules qu'elles n'ont pas ". Werther ? " Un soi-disant chef-d'œuvre auquel la Mode a mis un jour l'estampille de la gloire […], un livre faux, platement bourgeois ". Gogol, autre tête de Turc, est assimilé à la société qu'il peint - " Société de crétins " -, avant d'être qualifié glorieusement de " colosse du béotisme et de la vulgarité ". Tourgueniev est un peu moins maltraité. En revanche, Swift paie d'un lourd tribut l'anglophobie du critique, qui stigmatise en lui ce qui fait justement sa force : son cynisme. Barbey n'a apparemment pas compris l'ironie de l'auteur d'A Modest Proposal. Dommage. Les Lettres portugaises sont incendiées ; Saint-Simon, sous-estimé : c'est l'article le plus faible. Il n'y est jamais question de cette merveilleuse langue de vipère si prisée aujourd'hui. Barbey est manifestement moins à l'aise avec le XVIIIe siècle : lorsqu'il aborde l'Abbé Prévost, l'auteur des Diaboliques se déchaîne. Ce portrait littéraire constitue la plus brillante envolée de méchanceté du recueil, et le résumé de Manon Lescaut est un morceau d'anthologie. Si Barbey se montre brillant dans ses haines, il l'est tout autant dans ses admirations. Il aime Shakespeare et Heine - le poète, non le philosophe -, Cervantès évidemment, et surtout Byron dont il parle avec émotion et simplicité - " cette grande coquette […] le plus grand poète désintéressé et chaste " - sans oublier, à tout seigneur tout honneur, Beaumarchais, " superbe et charmant comme un être enchanté de lui-même, toujours prêt à donner, de toutes les manières, du bonheur aux autres, et qui aurait manqué le trait qui l'achève s'il n'eût pas eu de la fatuité ". La fatuité, poursuit-il en songeant sans doute à lui-même, " c'est le rayonnement de notre bonheur ". En attendant, ce bonheur, nous le faisons nôtre à la lecture de cette nouvelle moisson d'articles - ici insuffisamment annotés et présentés - grâce auxquels on se sent peu à peu délivré de l'admiration obligatoire des génies. Notre conclusion, c'est la sienne, qui est la dernière phrase de l'article sur Tourgueniev : " La seule ressource qui reste à la critique, c'est de renvoyer le lecteur au livre dont il est question. " HL 2000-IV

Barrès

Jean-Michel Wittmann, Barrès Romancier. Une nosographie de la décadence (Honoré Champion, 2000, 224 p., 240 F). C'est d'une entreprise de réhabilitation qu'il s'agit, celle de l'imaginaire barrésien, traqué ici avec opiniâtreté par Jean-Michel Wittmann. Un principe guide le critique : montrer comment la capacité de Barrès à cristalliser un réseau de mots et d'image autour de certaines notions instaure une inquiétude très fin-de-siècle dans des romans à thèse plutôt réputés monolithiques. On peut cependant douter que le rattachement de l'auteur des Déracinés à une esthétique dite " décadente " soit réellement une promotion, et que la méthode de l'inventaire soit en mesure de délivrer autre chose que de pâles resucées de Palacio, Pierrot, etc. (le sous-titre donnait l'alerte : " nosographie de la décadence ", ça sonne un peu comme un inventaire de poncifs). À se demander s'il est possible de lire la décadence autrement que comme elle s'affiche et se met en scène elle-même. On lit donc patiemment les bilans de santé des personnages barrésiens en rêvant un développement sur l'articulation de ces pathologies littéraires à la science médicale de l'époque, ou même une interrogation sur la signification des similitudes enregistrées par l'auteur entre divers personnages fin-de-siècle, bref quelque chose qui singularise les textes de Barrès dans l'abondante copie décadente. Vaine attente. On se distraira à relever les coquilles et les affirmations hasardeuses (" Il n'est guère que les Mosellans et les Alsaciens pour se souvenir encore que l'Alsace et une partie de la Lorraine furent allemandes "). Reste que l'auteur fait son boulot d'étiquetage sérieusement, quitte à citer parfois hors de propos et à se tirer des contradictions manifestes de son système par de judicieux paradoxes et renversements bien rhétoriques. C'est donc sans déplaisir, mais avec quelque ennui, qu'on arpente l'imaginaire de Barrès romancier, sans trop savoir à qui en imputer la responsabilité, mais pas spécialement convaincu d'avoir rencontré là des clefs neuves pour ouvrir ces textes.HL 2000-III

Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le nationalisme français (Complexe, 2000, 416 p., 56 F). La réédition des ouvrages de Zeev Sternhell, à présent devenus des classiques, est l'occasion de redonner à la figure aujourd'hui bien éclipsée de Barrès toute la place qu'il eut dans l'histoire des idées politiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Zeev Sternhell suit de manière extrêmement minutieuse le cheminement de Barrès et ressuscite les réseaux de discours et d'idéologies de l'époque : l'introduction est à cet égard intéressante ; l'auteur y retrace le faisceau de références intellectuelles qui a dominé dans les années 1890 et a donné naissance à un esprit de révolte nourri de haine contre la démocratie, d'antirationalisme et de néo-darwinisme, dans lequel la pensée de Barrès prend place. Tout l'intérêt de la démarche de Zeev Sternhell est de mettre en évidence la réécriture à laquelle Barrès a procédé à la suite de l'affaire Dreyfus dans ses différents textes ; il s'attache donc aux différentes étapes de la pensée politique de l'écrivain, notamment à son engagement dans le Boulangisme afin de marquer ce qui le sépare de l'image qu'il reconstruira de lui-même et de l'époque après le tournant de l'affaire Dreyfus. L'écart se révèle particulièrement significatif. Nous ne prendrons pour exemple que le thème si essentiel de la question nationale : " Il faut attendre le 21 février 1889 pour trouver dans Le Courrier de l'Est la première mention des provinces perdues ". C'était auparavant la réflexion sociale et le problème du régime qui étaient aux yeux de Barrès prioritaires. Zeev Sternhell cite ainsi un article de janvier 1888 dans lequel Barrès déplorait la renaissance du nationalisme en Europe. Dans Le Voltaire, il exprime sa sympathie pour cette " société cosmopolite ", pour ces esprits sans patrie : " Ceux-là, écrit-il, "semblent parfois déracinés", mais c'est là ce qui est tout à fait gracieux " ! On voit ainsi comment Barrès avait cherché à défendre un socialisme nationaliste, faisant appel à l'État et au suffrage universel contre la ploutocratie. Mais les progrès du socialisme marxiste et internationaliste, et l'engagement de la fraction organisée du prolétariat dans le dreyfusisme mettent fin aux tentatives de Barrès pour renouveler l'expérience boulangiste et favorisent l'évolution que nous connaissons. Zeev Sternhell met ainsi en valeur la particularité de la pensée de Barrès, " une synthèse du nationalisme romantique et dynamique et d'un nationalisme socialement et politiquement conservateur ", et défend la thèse selon laquelle " la synthèse barrésienne fait date dans la tradition française : elle renferme en elle, dès les dernières années du XIXe siècle, presque tous les éléments qui, jusqu'à la période récente, composeront le ou les nationalismes français ", mettant ainsi en valeur " la continuité et la stabilité du nationalisme ".HL 2001-V

Roland Barthes

Roland Barthes, Le Plaisir du texte, précédé de Variations sur l'écriture (Seuil, 2000, 134 p., 98 F). Le Plaisir du texte et les Variations sur l'écriture appartiennent, selon Carlo Ossola, à un projet unique, cette histoire de l'écriture qui s'enracinerait dans le geste, le support, l'alphabet, tous les éléments d'une écriture qui fait corps, pour conduire au jaillissement de la jouissance du texte. On peut lire désormais ces textes jumeaux aux destins contrastés (le second n'est accessible que dans le tome 2 des Œuvres complètes au Seuil) dans un volume élégant complété d'une petite quinzaine d'illustrations issues de la liste (également reproduite) des " illustrations possibles " qu'avait établie Barthes en vue de la publication italienne des Variations. Malgré la présence d'un index synoptique et de quelques maigres notes relatives aux modifications manuscrites, l'intérêt de cette publication séparée n'est pas évident pour qui fréquente déjà les Œuvres complètes. Les autres lecteurs apprécieront d'économiser 450 francs tout en accédant à un texte méconnu replacé dans la logique créatrice qui a mené au Plaisir du texte.HL 2001-V

Baudelaire

L'Année Baudelaire 4. Postérités de Baudelaire (Klincksieck, 2000, 110 p., s.p.m.). Pour son quatrième cahier annuel, réalisé avec un graphisme de qualité, L'Année Baudelaire présente six études destinées à répondre en partie à cette constatation : " L'histoire de la postérité poétique de Baudelaire reste à faire, malgré plusieurs ouvrages ou articles qui en ont entamé l'étude ". Claude Pichois et John E. Jackson, en mettant en avant le pluriel de " postérités ", soulignent l'ampleur du travail à accomplir : Baudelaire a touché tout le monde, en Europe et au-delà. L'article de Laurent Schneider, qui ouvre le cahier, ne paraît se rapporter que de loin à cette problématique, mais il la situe en fait avec beaucoup de subtilité en allant chercher dans un récit de rêve de Baudelaire, Symptôme de ruine, des éléments qui permettent d'analyser le rapport du poète à l'avenir. De son côté, Adam Vance reprend sur de nouvelles bases la question de la lecture de Baudelaire par Nietzsche : ce dernier n'avait cessé de se rapprocher de la littérature française, dit-il, au moins autant que celle-ci s'était rapprochée de lui. C'est pourquoi il a pu, à travers les Journaux intimes plus que dans les Fleurs du Mal, éprouver sa conception de la modernité esthétique, exprimée par la " décomposition " de la forme lyrique dans la prose. La rapide étude de David Scott sur " Baudelaire, le sonnet et la poétique symboliste " revient sur l'importance de la structure pour le poète, particulièrement en ce qui concerne le sonnet, champ d'expérimentation crucial. Stefan George, traducteur de plus de cent poèmes des Fleurs du Mal entre 1891 et 1900, écrivait dans le même temps la première partie de son œuvre poétique. Bernard Böschenstein étudie ici l'attitude ambiguë de George vis-à-vis de Baudelaire, faite de distance et d'extrême attention à la fois, non sans conséquence sur sa propre maîtrise linguistique. Adrian Wanner ouvre un intéressant chantier, celui de l'influence, sur les poètes russes, de Baudelaire, devenu pour eux un mythe. Robert Rehder s'attache enfin à montrer comment Baudelaire, après les premières remarques de Henry James en 1876, est devenu, à partir de la fin du 19e siècle, une " référence pour les poètes américains " : des œuvres de Pound, Eliot et Stevens en portent témoignage.HL 2000-III

Charles Baudelaire, Nouvelles lettres, présentées et annotées par Claude Pichois (Fayard, 2000, 125 p., 89 F). Plus de soixante lettres inédites en librairie, voilà ce que rassemble, avec d'autres documents de la main du poète, ce petit volume. Petit ? Il ne l'est guère, tout comme Les Fleurs du Mal, que par son épaisseur matérielle. À le lire, on y découvre que certaines lettres sont du plus vif intérêt et que d'autres contiennent des passages ou des jugements frappants. La chasse a été longue, qui a conduit Claude Pichois sur la piste de lettres inconnues, qui se trouvaient en des lieux aussi divers que la Pologne ou… le Musée du Louvre ! Comme dans toute recherche de ce genre, les captures sont parfois inégales ; mais à quel point certains brefs billets sont-ils éclipsés par la série des cinq lettres à Armand Fraisse, par telle lettre abrupte à Buloz, ou par la longue lettre à Manet, écrite de Bruxelles et complètement inconnue ! Mieux que de nous apporter des " révélations ", ces nouvelles lettres - qui s'étalent chronologiquement de 1854 à 1866 - permettent de préciser certains points de la vie ou de la personnalité de Baudelaire. C'est ainsi qu'une lettre à A. de La Fizelière confirme, comme le souligne Claude Pichois, que Baudelaire avait une connaissance assez précise de la pensée de Fourier. Les lettres à Jules Desaux et les documents joints montrent par ailleurs à quel point le poète s'employa à faire secourir Guys, en faveur duquel il multiplia les interventions au Ministère, vantant au très officiel Desaux " un homme d'un mérite aussi extraordinaire ". Particulièrement remarquables sont les cinq lettres au lyonnais Armand Fraisse, qui prouvent en quelle estime Baudelaire tenait cet excellent critique, l'un des rares à avoir écrit sur ses œuvres des articles pleins de justesse et de pertinence. À propos de Soulary, Baudelaire lui confiait : " J'avais retrouvé dans son ouvrage plusieurs préoccupations semblables aux miennes, non seulement dans le choix des sujets, mais aussi dans les images ". Ailleurs, des précisions sur Les Paradis artificiels, ou ces réflexions sur La Genèse d'un poème de Poe : " Je crois que Poe a exagéré, par une espèce de fatalité, son goût pour l'ordre. Mais la méthode, qui exige avant tout un plan rigoureux, est excellente ; elle permet, non seulement de commencer par la fin, mais même de travailler simultanément à toute les parties ". On relèvera aussi ce jugement mitigé, adressé au même Fraisse : " Mon ami D'Aurevilly dit souvent des énormités ; c'est l'esprit le plus brillant et le plus charmant, mais comme tous les gens éloquents, il lui arrive souvent de confondre l'abondance avec l'art ". Une certaine confiance paraît régner dans les échanges épistolaires avec Fraisse, à qui Baudelaire déclarait : " J'ai une très profonde horreur de la candeur dans l'exercice du métier littéraire, parce que le genre humain n'est pas un confesseur, et qu'infailliblement l'homme de lettres candide sera dupe, à moins qu'il ne soit un charlatan obscène comme J.-J. Rousseau ou George Sand ". Toutefois, la sincérité du poète admettait certains accommodements. C'est ainsi que nous le voyons parler à Fraisse de son voyage " dans l'Inde " comme s'il eût réellement parcouru ce pays… On lira aussi sa longue lettre de 1865 à Manet, dans laquelle il évoque ses embarras d'argent et s'entremet pour la vente de son portrait par Courbet, que possède son ami Poulet-Malassis. La description qu'il fait de ce tableau à présent célèbre mérite d'être citée : " Le personnage, habillé d'une robe de chambre rouge, assis sur un canapé rouge, travaille sur une table rouge. L'effet est assez surprenant ". Baudelaire force un peu la note, et probablement aussi lorsqu'il ajoute : " J'ai oublié de vous dire que le tableau est de Courbet, - et du Courbet non dépravé ". On retrouve aussi, dans ce paquet de lettres, les humeurs de Baudelaire. D'une insolente ironie, bien caractéristique, est la lettre à Buloz de 1854 (elle aussi totalement inédite), par laquelle il propose des vers pour la Revue des Deux Mondes. Loin d'être obséquieux avec le Grand Lama, le poète fait montre d'une impatience qui sonne comme un défi : " Mon livre de poésie ATTEND depuis bien des années que les Revues veuillent bien en mettre quelques fragments en lumière. Mais il paraît - ce que je ne comprends pas, - que ma poësie est parfaitement répulsive, - vous-même autrefois avez eu soin de m'en instruire ". Et il n'hésite pas à terminer sa lettre par une provocation, demandant à faire partie du jury d'un concours littéraire organisé par la revue : " Ce serait une garantie d'impartialité. Votre Commission sera trop raisonnable ". Rien que pour de telles déclarations, il faut parcourir ce recueil, lequel, de surcroît, montre une fois de plus qu'aucune découverte sur Baudelaire ne saurait être indifférente. Certaines phrases contenues dans des lettres révélées ici sont même tellement saisissantes qu'elles auraient pu se trouver dans Fusées ou dans Mon cœur mis à nu. C'est là un cordial qui en vaut bien d'autres. Toujours précise, l'annotation de Claude Pichois se fait à l'occasion piquante, ainsi : " 6, rue Rameau, tout près de la vraie Bibliothèque Nationale [...]."HL 2001-V

André Hirt, Il faut être absolument lyrique. Une constellation de Baudelaire (Kimé, 2000, 210 p., 135 F). " Un grand auteur est peuplé, et à son tour il peuple ", écrit André Hirt dans son avant-propos. Refusant la critique interne, l'auteur tente une analyse philosophique de la pensée baudelairienne : étude de l'œuvre dans son rapport avec d'autres pensées (Pascal, Hegel, Deleuze, Kierkegaard), réflexion philosophique sur le moderne, le lyrisme ou l'esthétisme. L'entreprise est ambitieuse, mais il est difficile de suivre l'auteur dans les méandres de sa pensée. Seuls quelques amateurs de la pensée philosophique tortueuse prendront plaisir à la lecture de ce livre. Il faut être absolument lyrique, mais faut-il être pour autant totalement hermétique ?HL 2001-V

Les Fleurs du Mal par Charles Baudelaire / Seule édition à la fois conforme à l'édition de 1861 (seconde) et augmentée des six pièces condamnées en 1857 remises à leurs places, d'une préface en préface, de l'épigraphe en épigraphe et de l'épilogue en épilogue / Ornée de deux portraits de l'auteur par Bracquemond et Lobel Riche / Introduction biographique éclairant d'un jour nouveau la vie et l'œuvre du poëte par Gaël Lagadec et Le Spleen de Paris / Petits poëmes en prose pour faire pendant aux Fleurs du Mal par Charles Baudelaire / Orné de vues de Paris par Charles Méryon / Précédé de L'Éternel Exil de Charles Baudelaire par Gaël Lagadec (Éditions du Grand Alque, Rennes, 1999, 441 p. et 249 p., 300 F). Comme dans La Belle Hélène, ce titre seul nous dispense d'en dire plus long. Les Baudelairiens de Paris, cette cité où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements, trouveront cette très belle édition en fac-similé à la librairie Blaizot, 164, rue du Faubourg Saint-Honoré. HL 2001-V

Yves Bonnefoy, Baudelaire : la tentation de l'oubli (Bibliothèque nationale de France, 2000, 56 p., 35 F). Des essais de Georges Blin (Le Sadisme de Baudelaire, 1948) et de Charles Mauron (Le Dernier Baudelaire, 1966) au Baudelaire et Freud de Leo Bersani (1977) et aux lectures de Jean Bellemin-Noël (notamment Interlignes), l'œuvre de Baudelaire a bénéficié de nombreuses interprétations inspirées, de manière orthodoxe ou non, par la psychanalyse. C'est avec une armature freudienne très discrète, mais d'une solidité imposante, que le poète Bonnefoy entre dans l'univers psychique du poète Baudelaire. Au moment où J.A. Hiddleston a consacré un volume à Baudelaire and the art of memory (1999), l'oubli évoqué par Yves Bonnefoy est aussi une manière d'explorer l'ambivalence mélancolique de la mémoire. Partant d'une exégèse des plus fines de deux poèmes contigus des " Tableaux parisiens ", " Je n'ai pas oublié, voisine de la ville […] " et " La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse […] ", l'auteur met en évidence le sens de leur contiguïté : une continuité référentielle où se dessineraient les griefs que Baudelaire exprime à l'encontre de sa mère, coupable d'avoir oublié une servante au grand cœur, comme elle aurait trahi son mari et substitué, à la communion avec son fils, celle, grossière, avec un nouveau père. Ces lectures permettent à Yves Bonnefoy de se pencher sur bien d'autres Fleurs du Mal, notamment Le Balcon, pour chaque fois mettre en confrontation l'œuvre et la vie contemporaine du poète. Ne partageant guère la perspective de ceux pour qui la poésie n'est que du texte, il tient compte de la compétence interprétative particulière qu'aurait eue la mère du poète, en tant que lectrice à la fois privilégiée (par ses connaissances) et attaquée (par les implications de l'œuvre). La lecture atteint ainsi " un niveau qui n'est presque que du non-dit mais ne peut que se découvrir à un lecteur informé, comme en était bien un Caroline [la mère du poète] ". S'agissant de conférences, le poète-critique n'a pas fait allusion à d'autres travaux de même type. Signalons les lectures convergentes de Richard Burton (Baudelaire in 1859, 1988) et de Pierre Laforgue (lecture du Cygne dans Nineteenth-Century French Studies, 1991). Mais ces conférences ont une densité élégante de facture et d'expression que l'on ne peut comparer, dans la critique baudelairienne, qu'à La Mélancolie au miroir de Jean Starobinski.HL 2001-V

 

Bernanos

Les Brandes. Revue littéraire, n° 4, avril 2000 (14 rue Littré, 75006 Paris). Livraison consacrée à Bernanos. La littérature semble être tombée un beau jour au fin fond des brandes lyonnaises comme le sacerdoce qu'appelaient les grandes vacuités estudiantines. Du haut de sa chaire de papier photocopié, l'homme-orchestre des Brandes distribue avec emphase les définitifs jugements qu'appellent selon lui auteurs (z-hommes en colère) et critiques (aveugles entomologistes ratiocineurs, mais la relève arrive qu'on se le dise) et en profite pour refiler des rogatons d'un dé-heu-ha poussif entre autres pensées dispensables sur l'homme " bouche intarissable et salive éternellement féconde ". Quarante-huit pages de logorrhée poisseuse, à faire perdre le goût des mots.HL 2000-IV

Péguy, Bernanos et le monde moderne : histoire et liberté, actes réunis par Jean-François Durand (Champion, 2000, 272 p., 300 F). Sous ce titre attrape-tout, une réflexion en trois actes : des études d'influence, de réception et de comparaisons (" L'Œuvre en dialogue " autour de Péguy et Bernanos, mais aussi Maritain) sans grandes surprises mais sérieusement menées, avec l'appui bienvenu d'historiens tel Gérard Cholvy ; une riche section consacrée aux discordances du temps comme définition des impasses du monde moderne, autour d'un article de Pierre Citti : ses propos sur le mauvais usage du temps ouvrent une paradoxale réflexion à trois voix (Grosos, Le Touzé, Kohlhauer) sur la modernité de Péguy et Bernanos, par le biais d'une évocation de leur rapport à l'histoire et surtout au concept de présent ; la troisième section, plus attendue, exploite la dimension politique des œuvres sous les espèces de l'atrophie du démocratique dans les sociétés modernes. C'est du solide, mais ce serait plus plaisant à lire avec une mise en page moins sévère (l'article de Jean-François Durand, à peu près monobloc, est un modèle d'austérité). HL 2001-V

Blanchot

Marie-Laure Hurault, Maurice Blanchot. Le Principe de fiction (Presses universitaires de Vincennes, 1999, 233 p., 140 F). L'auteur est membre d'une équipe de recherche en esthétique de l'Université Paris VIII. Premiers mots du livre : " Il n'est pas question de lire Blanchot ". All right. HL 2000-I

André Blavier

André Blavier, La Roupie de cent sonnets (L'Ormaie, 1999, 24 p., 70 F). Le poète verviétois, 'pataphysicien du premier Collège, directeur de Temps mêlés et auteur de la très raisonnable anthologie des Fous littéraires, a permis la réédition de cette plaquette de 1955. Citons, à titre d'illustration, le coruscant sonnet intitulé La Réduction par le Catalogue, cauchemar des correcteurs d'ortograf de tous les traitements de texte :

Sur un rayon moisi le Larousse unicer-/ Velle, en vers, s'hexatome, encolonnant vocables / Propices à croisade. Ah ! Ces bouquins coupables / De s'aimer à tout van ! Trahahison de clerc !… / La préposée au prêt, auprès de ses fichiers /Recélant en leurs flancs des trésors de Golconde/ Moins pourtant feuilletés que la pâte féconde/ Des seins que love son sweeter indémaillé, /La préposée donc vaque à son chien d'métier, /Sous l'œil tangentiel de meussieu de Blavier, /Lifrelofre obscurci dont fronce le sourcil /Omniscient. Ce bibliothécaire en somme, /Chauve, grêlé, constrit, bancal, crétin, n'est-il/ Une encyclopédie en un seul petit homme ? HL 2000-I

Paul Bonnetain

Paul Bonnetain, Charlot s'amuse, préface d'Emmanuel Pierrat (Flammarion, " L'Enfer ", 2000, 300 p., 100 F). Ce roman de 1883 reste connu pour son sujet scabreux, la masturbation, et pour le procès fait à l'auteur (il fut acquitté). Comme si souvent avec les Naturalistes, il n'est pas aisé de distinguer toujours le sérieux et l'humour : Bonnetain s'amuse parfois de sa noirceur radicale et du rôle qu'il donne à " l'implacable hérédité ". Il a le culot de dénoncer " Tissot et les vulgarisateurs fantaisistes du même genre ", mais on voit mal en quoi il s'en démarque : ses pratiques solitaires transforment la vie de Charlot en une atroce déchéance. L'auteur accumule un peu trop les lieux communs du Naturalisme, mais le chapitre XIII a l'intérêt de mettre en scène une séance de Charcot à la Salpêtrière. Il est regrettable que l'édition ne bénéficie pas d'une préface sérieuse et de documents qui éclairent le texte et son histoire, comme la préface de Céard qu'il fit retirer lors des poursuites judiciaires. Voici quelques années, Régine Deforges ou Fayard avaient montré le profit que les textes de l'Enfer (puisque enfer il y a) retirent d'un vrai travail éditorial. En outre, la couverture rose et sa vignette conviennent fort mal au texte de Bonnetain.

Pierre Boujut

Les Feux de la tour, publication annuelle des Amis de Pierre Boujut et de La Tour de Feu, n° 3, juillet 2000 (11 rue Laporte-Bisquit, 16200 Jarnac). Les Feux de l'amour pour le poète Pierre Chabert auquel ce numéro est en grande partie consacré. Poèmes, lettres et témoignages. Extrait : " Je crois que l'art consiste à se projeter hors de soi, à explorer de façon objective si possible, quelque filon de l'inconscient collectif. Tenter de figer le langage au maximum, pratiquer la distanciation à l'égard de soi-même. "HL 2000-IV

Breton

André Breton, Œuvres complètes. Tome III, édition de Marguerite Bonnet publiée, pour ce volume, sous la direction d'Etienne-Alain Hubert (Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 2000, 1494 p., 470 F) ; Mark Polizzotti, André Breton (Gallimard, 1999, 842 p., 220 F). Ce nouveau tome de la Pléiade comprend les écrits de Breton, de son départ pour les Amériques en 1941 jusqu'à l'année 1953. On y trouve non seulement les grands textes déjà connus, comme les Prolégomènes à un troisième manifeste du Surréalisme ou non, Arcane 17 enté d'ajours, l'Ode à Charles Fourier, Martinique charmeuse de serpents, et La Clé des champs, mais aussi les Entretiens avec André Parinaud, divers textes rassemblés sous la rubrique Alentours et quelques inédits. On découvre aussi le carnet de voyage chez les Indiens Hopi, ainsi que le discours prononcé à Cahors en faveur de Gary Davis en juin 1950. La présentation et les annotations de Marguerite Bonnet et d'Étienne-Alain Hubert sont de la qualité qu'on attendait. Cette période moins bien connue de la vie et de l'activité créatrice de Breton est bien éclairée. Les difficultés rencontrées par Breton et les siens lors de l'exil américain et surtout, paradoxalement, lors de son retour en France après la guerre, sont explicitées. Le lecteur pourra réévaluer les œuvres publiées durant cette période, dont tant de pages sont très belles, ainsi que le courage qu'il a fallu à Breton pour résister, à la fois aux bourrasques internes au mouvement, telles que la contestation du " surréalisme révolutionnaire " proche des communistes, ou la grande crise révélée par l'" Affaire Pastoureau ", et surtout aux très vives attaques de l'intelligentsia gagnée à l'Existentialisme et au Jdanovisme stalinien. Hélas, les coquilles ne manquent pas dans ce troisième tome d'œuvres complètes de Breton (un exemple : le nom du député Abel Bessac, dont les démêlés avec Breton dans l'affaire bouffonne qui clôt la période couverte par ce volume, est, dans la même page 1450, à trois reprises orthographié Pessac). Attendons le tome IV, qui portera sur la période qui va de 1953 à la mort de Breton en 1966, et gardons l'espoir que pourra être avancée la date de publication de la correspondance. Traducteur en américain de plusieurs œuvres de Breton, Marc Polizzotti s'est lancé dans l'aventure qu'est toujours une biographie. Il a mené, auprès des proches et des disciples, une enquête qui paraît avoir été minutieuse, sans être, c'est le moins qu'on puisse dire, exhaustive. Il aurait pu interroger d'importants témoins, comme Élie-Charles Flamand qui a donné des pages révélatrices sur la vie du groupe surréaliste dans le numéro de L'Herne consacré à Breton, ou comme Alain Joubert et Radovan Ivsic, qui ne figurent même pas à l'index. Mais le plus gênant est qu'on se persuade très vite, à la lecture, que Marc Polizzotti n'aime pas Breton, dont il traque et souligne la moindre faiblesse, la moindre défaillance. Un biographe, d'ordinaire, essaie de s'effacer derrière l'auteur et d'éviter les jugements de valeur ; dans cette biographie, hélas, ils foisonnent. On peut reprocher aussi à Marc Polizzotti la composition fort déséquilibrée de son ouvrage au regard de la chronologie. Plus de quatre cents pages sont consacrées aux deux décennies de l'entre-deux guerres, alors que les vingt-six années suivantes, qui incluent la guerre et l'après-guerre jusqu'à la mort de Breton, sont expédiées en moins de cent quatre-vingt pages. Cela ne peut que fausser la perspective et conforter l'idée, fort répandue dans la critique, que ce qui s'est passé pendant et après la guerre de 39-45 est de moindre importance dans la vie et dans l'œuvre de Breton. Du coup, le biographe se met à courir la poste, oubliant des événements importants, comme la visite du groupe surréaliste au Désert de Retz, près de Saint-Nom-la-Bretesche, en 1960. Certaines précisions manquent fâcheusement. Ainsi, à propos de " l'exécution du testament de Sade " par Jean Benoît, Marc Polizzotti cite un extrait d'une lettre de Brauner évoquant " une femme en velours noir ayant le bout du sein qui sortait ", sans donner son identité : il s'agissait de Bona Tibertelli, épouse d'André Pieyre de Mandiargues, dont la robe laissait passer les deux pointes de sein (les lecteurs intéressés peuvent en voir la photographie dans la revue de Sarane Alexandrian, Supérieur inconnu, n°14, 1999). On ne sait parfois à quoi ou à qui attribuer les fautes ou bévues du volume : l'auteur, p. 621, prend, non pas le Pirée, mais Nora Mitrani pour un homme (espérons qu'il ne s'agit que d'une coquille). On a l'impression, p. 604, qu'Haïti est encore une colonie française. La phrase quand j'entends le mot culture je sors mon revolver n'est pas de Göring mais de Johst, l'auteur de Schlageter. Parfois, les bizarreries viennent de la traduction. L'épisode célèbre du Chien andalou est évoqué, p. 379, avec " l'œil à sectionner " : on attendrait plutôt le verbe " inciser ". De même, qualifier, entre autres gentillesses, le style de Breton d'" emphatique " est peut être plus atténué en anglo-américain qu'en français, " emphasis " n'étant pas aussi dépréciatif. Cessons ce relevé fastidieux, et reconnaissons quelques mérites à Marc Polizzotti. Nous retiendrons surtout les chapitres consacrés à la jeunesse de Breton, assez mal connue, et sur laquelle d'intéressants éclairages sont portés. On se contentera donc de picorer de ci de là dans ce fort volume, avec le regret qu'il n'ait pas été mieux maîtrisé. HL 2000-II

Butor

Michel Butor, Entretiens. Quarante de vie littéraire, volume I (1956-1968), volume II (1969-1978), volume III (1979-1996) (Joseph K, 1999, 362 p., 370 p., 364 p. ; 128 F chaque volume).Il est des livres dont il serait illusoire de penser qu'on peut en rendre compte, même en faisant semblant de les avoir lus (cf. vol. II, p. 187, note 2). Lire vraiment les trois tomes d'Entretiens d'un bout à l'autre demanderait un temps considérable (Michel Butor, son excellent éditeur Henri Desoubeaux et quelques butorologues inconditionnels pourront seuls y prétendre) et n'aurait peut-être au surplus aucun sens. Il en va de même en réalité de tous les livres de Butor, au moins depuis Mobile, puisqu'ils sont faits précisément pour permettre - ou exiger - des lectures en tous sens, potentiellement interminables (136 titres recensés dans la bibliographie). Butor le dit d'ailleurs lui-même dans le dernier entretien de la série, à propos de Gyroscope, dernier volume du Génie du lieu : il s'agit d'inviter le lecteur à zapper, aussi intelligemment que possible. Il n'y a donc pas de réponse possible à la question : par quel bout prendre ces 150 entretiens parus dans 71 périodiques et qui ont mobilisé de très nombreux (140) interlocuteurs ? Ce Niagara de paroles appelle un parcours qui ressemblera à celui de 6 810 000 litres d'eau par seconde, à travers trois volumes calibrés pour faire un peu moins de 370 pages chacun, mais pour des tranches de vie d'épaisseur inégale : douze ans pour le premier, neuf pour le second, dix-sept pour le troisième. Entre 1956 et 1996, Michel Butor a beaucoup parlé - 27,5 pages par an en moyenne -, mais nettement plus entre 1969 et 1978 que pendant la première et la troisième périodes. Pour randonner dans ce massif sans s'y égarer, il faut traiter les trois volumes comme un seul ouvrage, ne serait-ce que pour les outils analytiques fournis par Henri Desoubeaux à la fin du troisième tome : un index des noms cités et un index des œuvres. Le lecteur inattentif ou trop pressé risquera cependant de chercher en vain le nom ou le titre qui l'aura intéressé : c'est que les index ne renvoient pas à des numéros de page mais au numéro d'ordre des entretiens (continu sur les trois volumes), ce qui appelle bien sûr une lecture heuristique, constamment exploratoire. Un autre obstacle, peut-être délibéré, ne facilite pas la consultation : les index renvoient à des numéros en chiffres arabes, alors que les entretiens eux-mêmes sont numérotés en chiffres romains. Notons cependant que chaque volume dispose de sa propre table, avec l'indication des dates, des lieux de publication et du nom des interlocuteurs : ce sera sans doute la voie d'accès préférée de beaucoup de lecteurs, la plus simple mais certainement pas la meilleure. De la révolution épistémique contemporaine qui a mis au premier plan la notion de réseau, Michel Butor a tiré un formidable potentiel de renouvellement des formes de la littérature et des livres dont on n'a pas encore pris toute la mesure. C'est donc malgré tout sans complexe qu'on se promènera dans ces entretiens en surfant comme dans un hypertexte, en sachant qu'on tombera toujours sur une remarque, une référence, une idée qu'on pourra poursuivre et méditer en traversant l'espace (le nomadisme géographique est ici consubstantiel à l'écriture) ou le temps, tout en visitant d'immenses bibliothèques et de richissimes musées. Les amateurs d'histoires littéraires trouveront également une foule d'annotations (énième sous-sol, géré par Henri Desoubeaux) qui reconstituent avec précision les contextes des entretiens et les débats dans lesquels ils interviennent souvent. Ils voudront peut-être aussi examiner de quoi ces histoires sont faites aux yeux de Butor, et comment lui-même y voit sa propre place, en examinant ce qu'il dit des uns ou des autres et à quels noms ou quels textes il revient avec prédilection. L'index des noms est révélateur de ce point de vue. Si l'on ne retient que les noms mentionnés dans plus de six ou sept entretiens, on trouve, dans l'ordre alphabétique : Balzac, Baudelaire, Breton, Claudel, Faulkner, Flaubert, Joyce, Mallarmé, Montaigne, Proust, Robbe-Grillet, Sartre, Jules Verne. Où l'on voit que le dynamiteur des formes romanesques classiques n'a pas cessé de puiser aux meilleures sources, y compris les plus canoniques. HL 2000-II

Bloy

Léon Bloy, Journal I (1892-1907) et Journal II (1907-1917) (Bouquins/Robert Laffont, 1999, 990 et 900 p., 169 F chaque tome). Une édition longtemps espérée, qui présente, en deux volumes seulement, le texte du journal publié par Bloy de son vivant. Ce n'est pas le seul avantage sur l'ancienne édition du Mercure de France, parfois fautive et en partie épuisée, établie jadis par Petit et Bollery. Pierre Glaudes, qui a établi cette réédition, l'a dotée des notes qui font défaut dans l'édition du journal inédit à l'Âge d'Homme (un tome est paru chez cet éditeur, par les soins de Michel Malicet et Pierre Glaudes, le second est à paraître prochainement, et il y en aura trois ou quatre autres). Les exégètes n'ont pas fini de comparer les deux versions, celle du journal publié par l'écrivain lui-même et celle en cours de publication. L'édition Bouquins présente un index des noms de personnes (celui de l'édition du Mercure de France était souvent défectueux), pour la confection duquel l'Index biobibliographique des noms de personnes dans l'œuvre de Léon Bloy établi en 1969 par Henri Truffinet, dit Henri Treilhe, et ronéotypé à quinze exemplaires, a dû être bien utile. L'édition comprend également un index des œuvres citées et une concordance avec la Bible - un cauchemar de moins pour les exégètes de Bloy. Tout cela rendra souvent service aux chercheurs, qui n'oublieront pas leur dette envers le regretté Yves Reulier, dont cet index aura été le dernier travail. HL 2000-I

Léon Bloy. 4. Un siècle de réception. Hommage à Yves Reulier, textes réunis et présentés par Pierre Glaudes (Lettres modernes Minard, 1999, 319 p., s.p.m.). Cet intéressant recueil sur l'écrivain et les pionniers de son œuvre s'intéresse à l'évolution de la critique bloyenne, passée, au cours du vingtième siècle, des souvenirs et impressions d'une chapelle d'amis et d'admirateurs aux vastes études littéraires, religieuses, mystiques et même ésotériques des dernières décennies. De René Martineau au Dr Fauquet, en passant par Joseph Bollery et Jacques Maritain. Curieuse est la section sur des lecteurs de Bloy assez inattendus : Hugo Ball, Saint-John Perse et même Michel Tournier. Deux chapitres particulièrement bienvenus : " Bloy dans l'archipel symboliste et décadent " et " Les Débuts des Cahiers Léon Bloy ", ce dernier texte étant un des derniers écrits d'Yves Reulier, à la mémoire duquel le volume est dédié. HL 2000-II

Léon Bloy, Journal inédit II (L'Age d'Homme, 2000, 1567 p., s.p.m.). Paru en 1996 chez le même éditeur, le premier tome du Journal inédit épousait rigoureusement la période du Mendiant Ingrat (1892-1895). Ce second volume (janvier 1896-décembre 1902) correspond à Mon Journal, mais pour d'évidentes raisons de calibrage, ne donne que les deux premières années de Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne, soit un excédent de plus de 1200 pages par rapport à la même période du Journal publié. Rappelons que Bloy ne le destina jamais à la publication et qu'il en envisagea même la destruction. S'agit-il d'un tas de scories ? L'auteur le laisse parfois entendre, commentant ainsi son travail d'élaboration du Journal publié à partir du texte inédit : " combien peu de choses à recueillir dans tant de pages " (14 juillet 1900). Mais il suggère ailleurs une tout autre attitude, lorsque, par exemple, il fait immédiatement suivre la notation " aucun événement remarquable " par ce propos révélateur : " faut-il être misérable, indigent d'esprit et de cœur pour écrire cela ! " (25 juillet 1898). Pour cet homme d'absolu, l'insignifiance ne saurait pas plus exister que le hasard, et c'est sans doute dans cet esprit qu'il faut aborder cette énorme masse inédite qui fait revivre dans le détail les tribulations du " bohême du Saint Esprit " en Danemark (janvier 1899-juillet 1900) et ensuite à Lagny. On est, bien sûr, immédiatement tenté de comparer avec le Journal publié. Recommandons à cet effet la récente édition de Pierre Glaudes : elle comporte un Index nominum, dû à Yves Reulier, où l'on trouve sur les personnages les notices indispensables à la lecture du Journal inédit (Robert Laffont Bouquins (t. I : 1892-1907, t. II : 1907-1917). On s'aperçoit vite que la version publiée n'est presque jamais directement prélevée sur l'inédite. Non seulement Bloy trie en éliminant beaucoup, mais il travaille en orfèvre des portraits, des aphorismes absents des notes inédites, pratique en peintre les effets de contraste, les rehauts, les morceaux de bravoure, met en scène les événements selon une dramaturgie savante. Dans le texte inédit, nulle trace des célèbres pages sur l'incendie du Bazar de la Charité, pas plus que des Douze Filles d'Eugène Grasset ou de l'article sur Jörgensen... Une confrontation comparable à celle que propose pour la seule année 1892 le recueil Léon Bloy III de la série des Lettres modernes (1996) se révèlerait certes passionnante à plus d'un titre. Mais il faut aussi lire le Journal inédit pour lui-même, pour le plaisir de découvrir un Bloy qui écrit au fil de la plume, sans souci de faire du style, et qui fait entrer le lecteur dans son intimité en livrant d'extraordinaires rêves nocturnes (avec en prime ceux de Jeanne), ses humeurs du moment, ses réactions à l'événement (affaire Dreyfus, guerre des Boers, début de la campagne d'expulsion des religieux, etc.), ses nombreuses contradictions aussi. On entrevoit avec bonheur un profil souvent aux antipodes du Prophète et du Justicier mandaté, qu'on le surprenne enfin détendu, au cœur du printemps danois : " assis par terre, des fleurettes entre les jambes, je me fais à moi-même l'effet d'une figure de Botticelli " (23 mai 1899), qu'on assiste à la " grande bataille " organisée contre les punaises qui peuplent sa chambre à " Cochons-sur-Marne " et nous valent quelques abyssales considérations métaphysiques (27 mai 1901), ou qu'on le découvre en train de pleurer après la fessée qu'il vient d'administrer à sa fille Madeleine (26 novembre 1901). La déconcertante sécheresse des trois cents premières pages en dit à elle seule plus long que le lyrisme le plus pathétique, sur le terrible choc subi précédemment - la mort des deux fils, la maladie de Jeanne. Bloy semble non seulement privé de toute verve, mais dépourvu du désir d'écrire et nous fait assister à la reconquête progressive de sa puissance d'écriture. Mine inépuisable d'informations sur l'écrivain, la genèse et la gestation souvent laborieuse de ses œuvres (pour cette période, la deuxième partie de La Femme Pauvre, Le Fils de Louis XVI, Je m'accuse - qui n'est que la mise en forme de ce Journal - L'Exégèse des lieux communs première série), ses projets abandonnés ou réalisés ultérieurement, ses lectures sacrées ou profanes, ce Journal offre surtout un saisissant portrait psychologique de l'homme, beaucoup plus complexe dans l'intimité que dans l'image monolithique accréditée par l'œuvre. On pénètre mieux au cœur de la très singulière alliance d'économie domestique et d'expérience religieuse qui constitue l'essentiel de son existence quotidienne. Au fil des pages, on voit se perfectionner ce que l'on peut appeler le " système Bloy ". La mendicité ne consiste pas ici simplement à " taper " le premier venu. Bloy abandonne à Dieu la gestion de sa vie matérielle, moyennant de longues oraisons nocturnes manibus levatis, de véritables orgies de neuvaines - de messes, de communions, de chapelets, de chemins de croix -, dont le Journal publié ne donne guère l'idée, et qui implorent l'intercession des morts (ceux que l'Eglise a canonisés, bien sûr, mais aussi ceux qu'il a connus, et l'on est surpris, à ce propos, de voir l'importance que prennent son beau-père Molbech ou son ancien éditeur Soirat). Les conversions faisant aussi partie de la monnaie d'échange, à cette fin Bloy transporte volontiers dans ses bagages quelque jeune fille danoise plus ou moins maniable, sans parler des projets concernant sa belle-mère qui oppose une forte résistance. Le plus étonnant est que Dieu finit effectivement toujours par éponger le plus gros des dettes en suscitant un donateur, mais il le fait chaque fois après une longue et pénible attente, sans jamais abolir la dette, ce terrible passif que Bloy traînera toute sa vie et qui absorbe d'avance les dons les plus larges. L'alternance de ces épreuves où la misère est côtoyée et des triomphes éphémères, toujours à renouveler, rythme tout le Journal. Elle s'enracine dans une mystique de toute évidence sincèrement vécue, bien que discutable sur le plan de la stricte orthodoxie : " être sans un sou ", c'est avoir le sentiment d'un abandon complet puisque Dieu se retire, c'est vivre la déréliction de la kénose - et peu d'auteurs ont écrit des pages aussi pathétiques sur le thème du silence de Dieu. Tandis que retrouver quelque argent, c'est sentir de nouveau la présence de Dieu... Tout cela n'excuse sans doute pas les mesquineries, les injustices ou le cynisme du Mendiant ingrat, mais leur donne leur tonalité propre. Il serait vain, de toute façon, de le juger selon les normes ordinaires, mais on ne peut qu'être frappé finalement par la robuste santé de ce Périgourdin qui parvient malgré tout à digérer les pires crises, triomphant de l'acharnement du sort et des mille difficultés qu'il se crée lui-même. Une telle vie tient, en un sens, du " miracle ", ou du roman - Bloy fait sien le mot de Napoléon, " ma vie est un roman " -, avec les rebondissements et les coups de théâtre qui furent la loi du genre. Mais il y a aussi les multiples romans dans le roman qui s'inscrivent en contrepoint dans l'évolution de ses relations. L'économie mystique pratiquée par Bloy ne facilite pas les amitiés sereines : tout personnage nouveau qui entre dans son univers, riche ou pauvre, est d'abord perçu comme donateur potentiel, instrument de Dieu et des morts. S'il ne donne rien, il fait obstacle au flux (monétaire) de la grâce divine et doit être dénoncé comme tel. S'exécute-t-il, il convient de le " féliciter " plutôt que de le remercier, puisqu'il participe à l'œuvre de miséricorde - le bénéficiaire étant bien entendu seul juge de l'usage des dons (les Martineau parfois tentés de parler de gaspillage se voient attirer de féroces ripostes). Il y a ainsi le roman de De Groux, dont nous avons la suite et la fin - toute provisoire, celui de Convart de Prolles, le colonel escroc qui détourne les fonds nécessaires au voyage en Danemark, celui de Bernaert, ce jeune poète belge imitateur maladroit de Bloy, hébergé près de six mois à Lagny avec sa femme, son enfant et son chat, avant la rupture retentissante, celui de Josef Florian, premier traducteur de Bloy en tchèque, celui de Marie Krysinska, cette " ancienne " de Léon à l'époque du Chat Noir, que Jeanne éprouve l'étrange besoin de connaître, ou encore celui du lycéen Clovis Prat qui se fait d'abord passer pour une vieille fille prénommée Clothilde, vend ses livres en cachette de ses parents pour expédier quelque menue monnaie au Mendiant sublime, et tant d'autres histoires rocambolesques... Avec Martineau toutefois, Bloy rencontre le premier ami riche sur lequel il pourra toujours compter, malgré de terribles orages dont le Journal et la correspondance publiés ne pouvaient jusqu'à présent donner le moindre aperçu. D'autres généreux donateurs suivront et, dans ses dernières années, Bloy pourra se définir " écrivain de génie entretenu ", mais la fin de l'année 1902 le montre déjà au centre d'un cercle d'amis fidèles, parmi lesquels figurent, consolation suprême, quelques membres intrépides du clergé. Malgré les brouilles, cette présence constante et renouvelée de nombreux amis témoigne du pouvoir de fascination qu'exerçait Bloy et qu'il ne pouvait manquer d'exercer aussi sur de nombreux lecteurs d'aujourd'hui. De ce point de vue, soulignons l'importance des lettres dans ce second tome du Journal inédit. Elles n'y apparaissent pas avant janvier 1899, alors que le Journal publié en présente un nombre important de décembre 1896 à décembre 1899. Mais à partir de cette date, et notamment tout au long de l'exil danois, elles s'imposent comme l'un des principaux intérêts du volume. L'isolement et l'ennui dont Bloy souffre à Kolding motivent une activité épistolaire intense qui se déploie inévitablement aux dépens des œuvres. Faut-il le regretter ? Partiellement ou totalement inédites à ce jour, elles peuvent désormais compter parmi ses plus belles pages. Expédiées souvent à des destinataires inconnus, qu'il n'aura parfois jamais l'occasion de connaître, elles lui servent d'abord à " faire voyager son âme " (6 août 1899). Ce sont des billets fulgurants ou des lettres-fleuves comme celle de douze pages qu'il prend soin de coudre et de relier pour l'adresser à Louis Douzon (Mon Journal n'en donne que des extraits). Avec ces lettres, qui se feront sensiblement moins nombreuses et moins longues à partir de l'installation à Lagny, est inauguré un nouveau rituel, parmi les nombreux rites dont Bloy aime s'entourer : à la fin de chaque mois, il tiendra le compte des lettres qu'il a envoyées et reçues, avec le nom des correspondants, tout comme il tient depuis longtemps celui des rentrées d'argent accompagnées du nom des donateurs (il ne prend déjà plus la peine d'indiquer les sorties dans ce volume). Présentées après la tenue de comptes à partir de janvier 1899, elles seront placées avant dès janvier 1900, comme si Bloy voulait rendre sensible leur apparentement à l'argent et leur valeur plus grande encore. Presque toutes articulent puissamment, chacune à sa manière, la demande - d'argent, sans doute, mais chez Bloy, on l'aura compris, l'argent n'est jamais uniquement l'argent -, ce qui est probablement le meilleur moyen de soumettre le correspondant à l'épreuve et de faire " jaillir sa belle âme " (1er juillet 1901). Outre la volupté de savourer une prose magnifique, elles nous procurent celle, non moindre, d'imaginer la tête du destinataire à la lecture de pareilles missives - tâche au demeurant assez facile, puisque Bloy ne se prive pas de consigner les réactions. Il faut donc voir dans ce Journal inédit bien plus qu'un simple document, si riche soit-il, mais une œuvre à part entière, certes très différente du Journal publié, cet " ours mieux léché ". Remercions les héritiers de Bloy qui ont autorisé la publication de ce monument, rendons hommage au travail de Michel Malicet et Pierre Glaudes, principaux responsables de cette édition, et dont la vigilance n'a pas été toujours bien secondée car de nombreuses fautes subsistent, parfois plaisantes (singes au lieu de signes à la page 45), parfois plus gênantes (comme l'évidente solution de continuité entre la page 478 et la page 479, qui laisse supposer l'omission d'une ou plusieurs lignes). Pour terminer sur un subjonctif bloyesque : il serait souhaitable qu'une prochaine édition les corrigeât. HL 2000-IV

Léon Bonneff

Léon Bonneff, Aubervilliers (L'Esprit des Péninsules, 2000, 245 p., 128 F). Il y avait déjà eu les " scènes de la vie de bohème " et les " scènes de la vie de province ". Avec Aubervilliers, le prolo Léon Bonneff (né à Gray, Haute-Saône, en 1882 ; mort, parmi les premières victimes de la guerre, en décembre 1914) fait entrer les " scènes de la vie de banlieue " dans les catégories littéraires. Avec son frère Maurice (non moins prolo, de deux ans son cadet, porté, lui, " disparu " dès le deuxième mois de la guerre) et avec le soutien de Lucien Descaves (" La vie sort des pavés, leur avait-il dit. Forgez vous-mêmes votre outil "), ils s'étaient engagés dans l'écriture avec une série d'enquêtes sur la classe ouvrière à partir de 1905 (" Les métiers qui tuent ", etc.). Pour la forme, Henry Poulaille lui-même reconnaît (dans la préface à la première édition intégrale, L'Amitié par le livre, 1949) que Bonneff " s'est préoccupé davantage des conditions où vivaient ses héros que de l'agencement de ses chapitres ". Pour le fond, devançant toute critique, Descaves avait écrit : " Le temps qu'on perdrait à s'apitoyer, ils aiment mieux l'employer à ce qu'on n'ait plus sujet de gémir ". Le film réalisé sur ladite ville, un peu plus d'un demi-siècle après (par Éli Lotar, en 1945, commentaire de Jacques Prévert, musique de Joseph Kosma), devait à son tour susciter des commentaires fort embarrassés (cf. Jacques Prévert l'insoumis, 1997).HL 2000-III

Bosco

Cahiers Henri Bosco, n° 37/38, 1997-98 (édité par l'Amitié Henri Bosco, Les Résidences du Piol, 6 avenue du Bois de Cythère, 06000 Nice). Henri Bosco est mort à Nice le 4 mai 1986. Pour les nostalgiques de L'Âne Culotte et du Mas Théotime : la correspondance entre le romancier et son ami François Bonjean est publiée dans cette livraison de trois cents pages. Présentation et notes de Claude Girault et Jean-Pierre Luccioni. Dans une lettre du 13 octobre 1956, Bosco cite Baudelaire : " Sois sage ô ma Douleur et tiens-toi bien tranquille ". Citation inexacte, c'est entendu, mais c'est tout le charme du style de Bosco.

Jacques Boucher de Perthes

Jacques Boucher de Perthes, Emma ou Quelques lettres de femme, édition établie par Julia Przybos (Corti, 2000, 318 p., 115 F). Emma est un des deux romans écrits par Jacques Boucher de Perthes (1788-1868) parmi une production surabondante d'essais, de poèmes et de chansonnettes, de récits de voyages, de traités de philosophie et de préhistoire. Publié en 1852, Emma ou Quelques lettres de femmes est un récit épistolaire écrit principalement à une voix, celle de l'héroïne. Ce sont les lettres d'une jeune fille dont on sait peu de chose, sinon qu'elle est anglaise et protestante, et connaît au cours des trois ans que dure l'histoire, plusieurs revers de fortune qui la font passer de la richesse à la ruine, puis de nouveau à la richesse. Emma est amoureuse d'un certain Jules qu'elle doit épouser. Surtout, cette blanche beauté aux cheveux de geais est folle et monomane, malade d'une terrible maladie, selon les termes de l'auteur " la pire de toutes, la monomanie homicide ". Elle tente de se percer le cœur à l'aide d'un couteau (heureusement émoussé) puis fait une tentative de meurtre sur son futur époux, dont elle est pourtant éperdument éprise : " Miss Emma, plus pâle encore que de coutume, l'œil fixe et l'air étrange [...] s'est précipitée sur lui et lui a enfoncé le couteau dans l'épaule, puis elle est tombée sans connaissance ". Sa folie est un mal héréditaire, qui a déjà tué son père. Elle finira dans un couvent. Roman à résonance peut-être autobiographique, roman à thèse surtout, le récit de Boucher de Perthes étudie au jour le jour les symptômes, les rémissions et les ravages de la folie, cette maladie " née de l'imagination de l'époque moderne ". Il joue poétiquement des effets de contraste du noir, du blanc et du rouge, il entrelace habilement les déclarations élégiaques et les scènes d'horreur. Mais le récit n'est pas sans poncifs ni longueurs fastidieuses. Boucher de Perthes est un écrivain prolixe, qui se regarde écrire. Emma, sans nul doute, n'est pas une œuvre majeure. Il est d'autres textes, dans l'abondante production de cet " enfant du siècle ", qui mériteraient d'être relus. Si les textes fondateurs de la préhistoire scientifique sont aujourd'hui mieux connus et diffusés (Antiquités celtiques et antédiluviennes, 3 vol. [1848, 1857, 1864], reprint Jean-Michel Place, 1989), les récits de voyages (Voyage à Constantinople, Paris, Treuttel et Wurtz, 1855 ; Voyage en Danemark [sic], Paris, Treuttel et Wurtz, 1858 ; Voyage en Espagne et en Algérie, Paris, Treuttel et Wurtz, 1859 ; Voyage en Russie, en Lithuanie, en Pologne, Paris, Treuttel et Wurtz, 1859 ; Voyage à Aix-Savoie, Turin, Milan, retour par la Suisse, Paris, Jung-Treuttel 1867 ; Voyage en Angleterre, Ecosse, Irlande, Paris, Jung-Treuttel, 1868), précieux documentaires sur de nombreux pays d'Europe et d'Afrique du Nord au milieu du XIXe siècle - ou encore le Petit Glossaire, critique mordante et tonique des " mœurs administratives " de l'époque, attendent d'être réédités. Pourquoi lire Emma ? Peut-être, comme l'explique Julia Przybos dans sa préface, à cause de la fascination qu'exerça la folie sur les esprits romantiques, et de celle qu'elle continue d'exercer sur les nôtres.HL 2001-V

Brassaï

Brassaï, Lettres à mes parents (1920-1940), traduit du hongrois par Agnès Járfás (Gallimard, 2000, 336 p., 160 F). À l'occasion de la rétrospective du centre Pompidou consacrée à Brassaï -" l'œil de Paris ", selon Henry Miller - et d'expositions parallèles au Musée Picasso et à la Galerie Françoise Paviot, les éditions Gallimard publient sa correspondance privée, de Berlin où il arrive à vingt-et-un ans et reste dix-huit mois, puis de Paris, Nice, des côtes bretonnes... Galerie de portraits ou portrait de l'artiste en jeune homme ? L'épistolier, par les seules lettres qu'il envoie à ses parents durant une vingtaine d'années, décrit sa transformation, de Gyula Halász (c'est-à-dire Jules Pêcheur) en Brassaï (de Brasso, ville de Transylvanie), ses doutes identitaires liés à la crise de l'art des années 30 et l'expérience de la pénurie dans le Montparnasse mythique. Après l'achat de son premier Leica en 1930, il publie un album, Paris de nuit (1932, préface de Paul Morand). Tout s'accélère dès lors, impression d'autant plus nette que les lettres s'espacent au moment où la guerre éclate. Contrairement aux Conversations avec Picasso qui décrivent des artistes célèbres, cette correspondance nous introduit dans la colonie des peintres hongrois à Berlin et Paris par l'intermédiaire d'un Brassaï dont on pressent la renommée (voir l'index nominum). Très exigeant envers lui-même (" Je n'ai jamais douté de mon talent "), Brassaï était avant tout un peintre qui, d'agent photographique, devint photographe presque malgré lui. Ce n'est que trente ans plus tard qu'il considéra la photographie comme de l'art. Celui qui écrivait pour de nombreux journaux étrangers ne méconnaissait pas la valeur littéraire de sa propre correspondance, comparée en préface à l'œuvre de Proust. L'artiste se présentait aussi comme un écrivain. On a le droit de préférer ses photographies.HL 2000-III

 

Jeanne Bucher

Bucher (Jeanne). Supérieur Inconnu, n° 19, octobre-décembre 2000 (9 rue Jean-Moréas, 75017 Paris). Dans cette revue d'inspiration surréaliste, fondée par Sarane Alexandrian en 1985 et reprenant un projet avorté d'André Breton, on trouve, à côté de poèmes et de textes de création, de substantiels dossiers intéressant l'histoire littéraire. Citons ceux sur Michel Fardoulis-Lagrange (n° 3), Gherasim Luca (n° 5), Georges Hugnet (n° 7), Camille Bryen (n° 8) et Joyce Mansour (n°9). Ce numéro se signale par un riche dossier sur " Celle qui sort de l'ombre, Jeanne Bucher ". Personnalité hors série, Jeanne Bucher (1872-1946) est d'abord évoquée par sa petite-fille Muriel Jaër dans un long article précis et documenté, qui constitue un vivant portrait. On a ainsi une idée plus exacte de cette femme qui était surtout connue par sa galerie et par son action en faveur de l'art contemporain. Ce fut sa véritable vocation, et la liste des artistes qu'elle soutint est éblouissante : Miró, Braque, Picasso, Gris, Ernst (dont elle édita deux livres), Masson, Tanguy, Picabia, Mondrian, Giacometti, Lipchitz, Chirico, Vieira da Silva, mais aussi Bauchant et Lurçat, Motherwell et Tobey. Soutien qui alla même, dans le cas de Kandinsky et de Staël, à une aide matérielle et morale qui se révéla indispensable. Mais il y avait, dans la vie de cette femme énergique, un drame caché. Issue d'un milieu alsacien étriqué, où elle avait passé une enfance malheureuse, Jeanne Bucher s'était mariée en 1895 avec le musicien Fritz Blumer (dont elle divorcera en 1920). Se place alors un événement qui est la véritable révélation de ce dossier : la folle passion qui, de 1900 à 1906, l'unit au poète Charles Guérin, lequel lui écrivit près de 2000 lettres d'amour. En 1907, Jeanne Bucher s'imposera de renoncer à cette liaison avec Guérin, qui mourut peu après d'une méningite. Il s'agit là d'un aspect de sa vie que l'on ne connaissait guère et qui est illustré par des lettres et des poèmes de Guérin, ainsi que par des extraits du Journal intime de Jeanne Bucher - tout cela inédit. Amour aussi violent que tourmenté, qui fut pour Guérin une torture et hâta probablement sa mort. Quant à Jeanne, non moins torturée, elle ne put jamais se consoler. Près de trente ans après la mort de Guérin, elle lui écrivit une lettre pour lui dire que leur amour " avait nourri un autre amour plus puissant, plus vaste, qu'elle avait dirigé vers l'Art, vers les artistes, vers les autres " (M. Jaër). L'intérêt de tous ces documents est vif, comme celui des photographies illustrant le dossier, qui comprend des lettres inédites de Rilke à Jeanne Bucher.HL 2001-V

Roger Caillois

Europe n° 859-860, novembre-décembre 2000, Roger Caillois. Depuis sa mort en 1978, Roger Caillois a suscité beaucoup d'études et de numéros de revues. Ce numéro d'Europe, organisé par Odile Felgine, est riche. Entre beaucoup d'autres, Laurent Jenny renouvelle la question de Caillois et du Surréalisme par un parallèle éclairant entre Dali et Caillois ; Marina Galletti précise la place de Caillois dans le groupe Acéphale. Claude Pérez montre que la Naturphilosophie et le romantisme allemand n'ont jamais été totalement conjurés par ce rationaliste. L'étude la plus inattendue est celle d'un physicien, Vincent Fleury, qui, grâce à des découvertes postérieures à la mort de Caillois, corrobore ses intuitions sur la fascinante dendrite. Il eût été sensible à cet hommage. Deux réserves : les inédits publiés ici n'ont guère d'intérêt, hormis le fragment d'un Jules César que Stéphane Massonet relie au Ponce-Pilate de 1961. Surtout, on s'attriste de voir, au seuil d'un numéro réussi, réimprimer trois pages de platitudes de Jean d'Ormesson.HL 2001-V

Calet

Lire Calet, sous la direction de Philippe Wahl (Presses Universitaires de Lyon, 2000, 311 p., 130 F). Ce livre est une forme d'" événement littéraire " à plus d'un titre, en ce sens que, outre la qualité intrinsèque des interventions colligées et des inédits de l'auteur de Peau d'Ours rassemblés en fin de volume, il constitue le premier ouvrage d'importance - avant la biographie que Jean-Pierre Barril va consacrer à Calet - consacré à l'œuvre de ce dernier. Longtemps relégué au rang d'auteur mineur, Calet atteint, par son " parti pris du quelconque " et son interrogation de l'habituel (pour paraphraser Perec), à une dimension littéraire à laquelle l'humour triste confère sa valeur d'exigence et d'évidence. En effet, la lecture de Calet offre " des résistances malignement déguisées en transparence ". C'est ce qui constitue " la petite musique de Calet ", chantre d'un XIVe arrondissement à la mesure de l'univers entier, tant Calet sait admirablement sonder avec ferveur le cœur de l'humain. Le je des livres de Calet est un je polyphonique qui oscille entre moi, lui, nous et un on générique, mais qui compose un roman des origines, une autobiographie que l'auteur de Monsieur Paul savait inachevable. Le récit évolue de l'exagération à l'effacement, quand l'émerveillement le cède à une sourde nostalgie de l'enfance. L'écriture de soi chez Calet dessine une mosaïque autobiographie où chaque livre se propose comme une relecture des précédents. Et jusque dans les titres de ses ouvrages, l'auteur du Tout sur le tout ou de La Belle Lurette se sert du langage comme d'un jeu de déconstruction. Sa mémoire collectionne " à ras d'homme " le quotidien à la manière d'un flâneur, et festonne " le temps à mesure qu'il se dévide ". Calet procède par collage " entre confession et chronique ambulatoire ", et ne cesse d'arpenter le territoire d'un lieu commun auquel son écriture " à fleurs de mots " confère un caractère de dépaysement envoûtant. L'œuvre de Calet dessine l'autoportrait fragmentaire et multiple d'un auteur inquiet, alchimiste d'un passé familier.HL 2001-V

Albert Camus Société d'études camusiennes, bulletins n° 53 à 55, janvier à juillet 2000 (10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge). L'année 2000 aura été riche en matière de travaux camusiens, avec la commémoration du quarantième anniversaire de la mort de Camus sur tant de fronts, universitaire, éditorial, culturel… Le bulletin d'information de la Société d'études camusiennes se devait de répercuter cette actualité, en plus de ses rubriques habituelles - articles, travaux universitaires, bibliographie commentée, etc. - et de sa journée d'hommage du 24 novembre 2000. Il faut souligner la qualité des articles et des informations, exhaustives malgré leur origine diverse : presse, actualité télévisuelle et théâtrale. On retiendra, des trois derniers bulletins parus, la visite guidée du site Web consacré à Camus par un des adhérents (n° 53) et la mort de Jules Roy, grand ami de Camus, auquel une partie du n° 55 rend hommage. Le rayonnement de Camus reste international : colloques et publications à l'étranger le prouvent, de même que la grande activité de " la section nord-américaine " (Camus Studies Association). Signalons la parution du n° 18 de la série Albert Camus de La Revue des lettres modernes (Minard), qui analyse la réception de l'œuvre en URSS et en RDA.HL 2000-IV

Pierre-Louis Rey, Camus. Une Morale de la beauté (Sedes, 2000, 127 p., 110 F). Il y eut " les années Sartre ", puis, plus récemment, " l'année Sartre " où on nous a assommé de livres en nous sommant de trouver l'auteur de La Nausée " moderne ". Camus, qui n'a pas la chance d'être moderne (il le disait d'ailleurs lui-même) et qui est en bonne voie de ringardisation, n'en mérite pas moins d'être relu. C'est ce que nous encourage à faire, à la suite d'Alain Finkielkraut, Pierre-Louis Rey dans son ouvrage. Comment s'y prend-il ? En montrant un Camus plus préoccupé de beauté que de morale, moins, dans le fond, philosophe qu'artiste. Pour paraphraser la phrase célèbre d'un homme célèbre, le livre se résume à cette idée que, chez lui, l'esthétique précède l'éthique. Pour développer cette thèse, l'auteur s'appuie sur un passage des Carnets où il est noté à la date du mois de février 1950 : " Volume : questions d'art - où je résumerai mon esthétique ". Projet avorté, que Rey ressuscite en collectant et " problématisant " tous les éléments de l'œuvre et de la vie de Camus où la " question d'art " est abordée. Reconstitution artificielle ? Non point, car Rey n'escamote nullement la question centrale du pourquoi de l'avortement de ce traité d'esthétique. La réponse qu'il donne tient dans une expression que Camus n'a cessé d'employer pour la déplorer : " la terrible époque ". Terrible époque, en effet, pour les artistes, que ces années d'après-guerre où il fallait brandir sans cesse son brevet d'engagement. Embarqué, Camus ! Oui, mais malgré lui, dit Rey, qui démontre que l'auteur du Malentendu " se condamna, par obéissance, à une exigence morale qui n'avait parfois rien à voir avec l'exigence artistique, à être plus moderne qu'il l'aurait souhaité ". Démonstration convaincante qui fait de Camus une des figures les plus pathétiques de l'histoire littéraire française, attachante jusque dans ses erreurs, agaçante dans ses errements. De cette impossibilité d'être poète dans une époque obsédée par les " idées " est né un Camus complexe cherchant sans cesse, dans une tension permanente, l'équilibre entre éthique et esthétique, et n'y réussissant pas toujours (Caligula). Chez Camus, c'est là le drame, le masque du moraliste a fini par coller à la peau : c'est à l'évidence ce Camus qui a le plus mal vieilli. L'autre, le Camus artiste, qui aurait rêvé de vivre sous le soleil des Grecs, continue de séduire et de toucher. Celui-là qui a écrit par exemple : " le monde est beau, et hors de lui, point de salut ! " (Noces, " Le Désert "). Rey est juste avec " Camus le juste " : son livre n'est pas hag