
Les comptes-rendus de lecture d'Histoires littéraires
Madame d'Abrantès, Une Soirée chez Madame Geoffrin (Gallimard, Le Promeneur, 2000, 171 p., 98 F). Romancière, d'Abrantès ? L'amie de Balzac, auquel elle doit sa vocation littéraire tardive, est surtout connue comme mémorialiste : la voici salonnière, racontant, non une mais plusieurs soirées chez sa consœur du siècle précédent, décrivant la plupart des hommes et des femmes de lettres qui gravitaient autour de cette dame, " fameuse sans beauté et sans supériorité, et seulement par le charme de sa bonté ". C'est dire si Laure Junot, en plein Dix-neuvième, est une rivale qui l'emporte sans difficulté. Mais la nostalgie de ce temps, de son esprit et de son goût est plus forte. Elle domine, malgré le ton parfois acerbe de cette " scène historique " - comme d'Abrantès la nomme elle-même - qui trace les portraits d'hommes illustres (Voltaire, qu'elle n'aime pas) ou tombés dans l'oubli (Bernard) : " Voilà qui est perdu pour ne plus revenir et qui n'est remplacé par rien ". Fausse modestie ? Celle qui s'en prend violemment, dans une note acide, à la vraie concurrente, Mme de Genlis, entend dire la vérité sur ces personnages, vérité souvent réduite à la révélation de secrets d'alcôve. On y voit Rousseau en plein chagrin d'amour se confiant à Diderot, puis en querelle d'amitié avec le baron d'Holbach et Hume. Ces saynètes - on retiendra celle de Marmontel amoureux - font oublier le ton parfois répétitif et un peu besogneux de cette galerie de portraits. A la publication, en 1837, paraît le premier tome de L'Histoire des salons de Paris ; d'Abrantès ne réussit cependant pas tout à fait à ressusciter l'art de la conversation du Dix-huitième siècle. L'année suivante, elle meurt, veillée par sa seule domestique, répétant bien malgré elle la fin du marquis de Carracioli racontée dans son livre.
Jean Aicard. Du poème au roman (Edisud, 2000, 173 p., 80 F). L'Université
de Toulon a créé il y a quelque temps un centre consacré à l'activité poétique
dans le département du Var. En 1998, ce centre a tenu un colloque pour marquer
le 150e anniversaire de la naissance de l'auteur des Poèmes de Provence. Le
nom de Jean Aicard survit, surtout dans le Midi, grâce aux nombreuses rues,
écoles, collèges et lycées baptisées d'après lui, car, de nos jours, on apprend
rarement ses poésies dans les écoles primaires, même si Maurin des Maures
est toujours disponible en librairie. Pourtant, la consécration de l'Académie
française ne rend pas Aicard totalement négligeable. Enfant, il avait connu
Lamartine ; jeune homme, il eut l'occasion d'être reçu par Michelet ; il entra
en correspondance très tôt avec Hugo ; Rimbaud lui envoya ses Effarés et figure
avec lui dans le Coin de table de Fantin-Latour ; Apollinaire lui adressa
Le Poète assassiné. Les curieux intrigués par le passage du Journal des Goncourt
à la date du 13 août 1895 trouveront dans l'histoire de " La Famille de Jean
Aicard " que, pour citer Balzac, All is true (son père, saint-simonien, eut
une vie courte mais mouvementée). L'image du père dans le théâtre du poète
apparaît notamment dans Le Père Lebonnard créé au Théâtre-Libre. Bien entendu,
plusieurs aspects de la Provence sont traités, son paysage, les Poèmes de
Provence et une vue d'ensemble, " La Provence en français ". L'amitié d'Aicard
avec Aristide Fabre, modèle de Maurin, est bien documentée. Un autre modèle,
Michel Reynaud, médecin de la marine qui inspira le personnage du Rinal de
Maurin des Maures et de sa suite L'Illustre Maurin, est éclairé à pleins feux.
La critique moderne s'exerce avec la ré-écriture vis-à-vis de Vigny et une
analyse de " Diamant noir, un roman fin de siècle " démontre que la conception
d'Aicard uniquement comme écrivain régionaliste est fausse. Finalement, la
question " Aicard est-il un romancier populaire ? " est posée et une réponse
affirmative donnée. Ces actes se terminent sur une bibliographie de l'écrivain
et des notices biographiques des collaborateurs. Le tout, qui est illustré,
attire l'attention sur un auteur qui mérite plus que la lecture d'une plaque
de rue. HL
2001-V
Bulletin de l'Association des Amis d'Alain, n° 89, juin 2000 (La Menuiserie, 52 passage du Bureau, 75011 Paris). " Propos d'un normand " sur la pédagogie républicaine : voilà comment on pourrait sous-titrer ce bulletin qui réunit des textes d'Alain de 1906 à 1934 sur l'éducation en France, telle qu'elle est et telle qu'elle devrait être, ainsi qu'un aperçu du parcours du maître - exemple vivant et frappant de ses théories, ou de l'importance des humanités dans la formation de sa pensée philosophique. Les textes réunis ne sont pas inédits (l'Institut Alain est en train de publier l'intégralité des Propos d'un normand), mais ils sont mis en lumière de manière nouvelle. Ce numéro constitue une sorte de manuel de savoir-penser pour les enseignants de lycée, avec qui les Amis d'Alain souhaitent un rapprochement : mais si les pensées d'Alain sont énoncées de manière claire - pédagogique - et dans un style parfois décrié, leur contenu semble un peu daté et appartient à la fin de ce dix-neuvième siècle qui n'en finit pas.HL 2001-V
Bulletin des amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier, n° 91, 2ème trimestre 1999 (édité par l'Association des amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier, 21, allée du Père Julien Dhuit, 75020 Paris). Cette livraison contient une ébauche théâtrale d'Alain-Fournier, La Maison dans la forêt, préfacée par Alain Rivière, postfacée par Yvette Mousson. Cette oeuvre laissée à l'état d'esquisse, écrite d'une traite pendant une nuit d'hiver, fut composée à la demande de Madame Simone, amante de l'auteur : mais l'actrice n'apprécia pas le synopsis de cette pièce ; le personnage qu'elle devait jouer lui parut trop mièvre.HL 2000-I
Mystères d'Alain-Fournier, Colloque organisé à Cerisy par A. Buisine et C. Herzfeld (Librairie Nizet, 1999, 232 p., sans prix marqué). Le Grand Meaulnes n'obtint pas le prix Goncourt en 1913. En dépit de cet insuccès, il fut lu passionnément tout au long du siècle. L'Université le mit, une année, au programme de l'agrégation de lettres, le Livre de Poche l'avait choisi pour son numéro 1000. Voilà de quoi " énerver et exaspérer " certains, comme le souligne l'avant-propos des actes du colloque organisé à Cerisy sur le thème " Mystères d'Alain-Fournier ". " Il est grand temps d'à nouveau examiner et analyser ce roman " - et le voilà relu à la lumière de Freud, voilà son auteur convaincu de puérilité, de masochisme et de sadisme. Et l'on songe à la réaction d'Alain-Fournier devant les commentaires, pourtant bien anodins, de L.C. sur Le Miracle de la Fermière : " Jamais botte au derrière ne fut requise avec plus d'insistance " (lettre à Jacques Rivière, 11 avril 1911). HL 2000-I
Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier n° 94, 1er trimestre 2000 (31, rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay). Le titre de ce bulletin est Yvonne de Galais : la rencontre de Rochefort. L'essentiel est consacré à la thèse de Michèle Maitron-Jodogne soutenue en Sorbonne le 28 mai 1999, " Alain-Fournier et Yvonne de Quiévrecourt : fécondité d'un renoncement ", avec des extraits de la thèse et les interventions des membres du jury, lesquels ont décerné à ce travail la mention très honorable et les félicitations d'usage. Le bulletin signale l'existence d'un site internet sur Le Grand Meaulnes. Lorsqu'il a composé la page 48 de cette livraison du Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier, le metteur en pages ne devait pas être tout à fait à jeun.HL 2000-III
Bulletin des Amis de Jacques Rivière et Alain-Fournier, n° 95-96, 2e trimestre 2000 (31 rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay). Cette livraison commente et reproduit - avec de superbes fac-similés - treize lettres inédites de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier à Georges Gilbert, pharmacien dactylographe. La première lettre d'Alain-Fournier à ce Gilbert date du 6 décembre 1912 :
Une revue me demande mon livre pour le 16, c'est à dire beaucoup plus tôt que je ne pensais. Il va donc falloir donner un coup de collier. Je pense avoir terminé le " gros ouvrage " dimanche soir. À partir de lundi, je reverrai pendant le jour chaque chapitre en détail. Et c'est ici que je vais faire appel à votre aimable concours, aux conditions que vous avez indiquées à M. Rivière, c'est à dire 100 francs pour 4 exemplaires d'environ 350 pages (du volume imprimé - probablement moins d'ailleurs -). Et je vais vous demander de venir vous même (le soir de 9 à 11 environ comme vous l'avez demandé), car pour arriver à temps il faudra que je sois en mesure de travailler le lendemain dès la première heure. Je pense que vous apporterez votre machine une fois pour toutes et que vous la laisserez chez moi (où personne n'y touchera) jusqu'à la fin de notre travail. Il faudrait que nous commencions lundi soir. Allez-vous pouvoir ? Et jusqu'à quel jour pensez-vous que ce travail va nous mener ? Je n'en ai aucune idée ?
Les quatre exemplaires de la copie dactylographiée du Grand Meaulnes que tapa Gilbert ont aujourd'hui disparu. C'est regrettable, car les lettres d'Alain-Fournier indiquent que le romancier apporta d'importantes modifications à son texte sur le dactylogramme. Egalement au sommaire de ce Bulletin, une étude de Xavier-Martin Laprade sur " La Mise en scène de soi dans la Correspondance de Jacques Rivière et d'Henri Fournier ". HL 2000-IV
Harry Alis, Hara-Kiri (L'Esprit des péninsules, 2000, 332 p., 135 F) ; Émile Goudeau, Dix ans de Bohème, introduction, notes et documents de Michel Golfier et Jean-Didier Wagneur, avec la collaboration de Patrick Ramseyer (Champ Vallon, 2000, 574 p., 185 F). À la fin du XIXe siècle, on cherchait déjà à savoir ce qu'était un hydropathe. La question est toujours d'actualité. La réédition de Dix ans de bohème et celle du roman à clefs Hara-Kiri viennent satisfaire cette curiosité. Le roman singulier de Jules-Hippolyte Percher alias Harry Alis est bien plus qu'un simple roman codé sur les Tripattes-Hydropathes. On se détache rapidement d'une telle grille de lecture pour y voir surtout un roman d'initiation, qui conte les pérégrinations bohèmes et mondaines d'un jeune Japonais. Cependant, dans sa préface pleine de fraîcheur et d'humour - à l'instar du roman lui-même - et où souffle un certain esprit hydropathesque, Jean-Didier Wagneur, après avoir présenté Harry Alis, met à jour les artistes qui se cachent sous les noms de Kopeck, Coton, Houdart, Flora, etc. Pour un complément d'informations concernant cette dernière, alias Nina de Villard, le lecteur est naturellement invité à se reporter à la préface de la réédition de La Maison de la Vieille chez Champ Vallon. Pour Houdart, le lecteur consultera la réédition de Dix ans de bohème chez le même éditeur. Jean-Didier Wagneur, Michel Golfier et Patrick Ramseyer offrent une véritable somme, promise à devenir l'ouvrage de référence sur Émile Goudeau et sur les Hydropathes. Cette édition critique de Dix ans de bohème (et de la plaquette Les Hirsutes de Léo Trézenik) constitue, pour les chercheurs s'intéressant à la fin-de-siècle, une mine où l'on viendra piocher et extraire une multitude de renseignements précieux sur une foule d'illustres inconnus. Comptons sur une réédition augmentée du livre, moins pour l'ajout de quelques références et la révision de certaines erreurs de l'index, que pour les informations et les documents nouveaux dont cette réédition suscitera peut-être la découverte. Nous attendons également la réédition annoncée des Voyages de A'Kempis qui semble constituer le second volet de l'étude critique consacrée à Goudeau. Nous devrions y trouver le récit de la seconde moitié de l'existence de Goudeau, qui n'est pas contée dans la ré- édition de Dix ans de bohème. HL 2000-III
Jean Paulhan / Marcel Arland, Correspondance 1936-1945, édition établie et annotée par Jean-Jacques Didier (Gallimard, 2000, 405 p., 140 F). Paulhan et Arland s'écrivent ; ils n'écrivent pas, ou peu. Leurs 276 lettres sont utiles, laconiques, parfois inachevées. Les premiers échanges portent largement sur les comptes rendus que l'auteur de Zélie dans le désert signe dans la NRF : délais, feuillets, etc., peu passionnant même si on cite Sartre (ce débutant), Claudel ou Malraux. L'amitié est étroite, l'estime mutuelle, et il arrive que le quotidien donne matière à des récits. Mais l'intérêt de ces pages est d'abord historique. Comment la prestigieuse NRF doit-elle vivre les événements ? Arland souhaite dès 1937 une revue plus ouverte aux débats politiques mais " impartial[e] avec passion " et, au printemps 40, il critique vertement son contenu : " Dans quelques siècles, le lecteur qui reprendra les présents numéros [...] soupçonnera qu'il a pu se passer quelque chose dans le monde. On peut choisir de l'ignorer, mais que l'on offre en ce cas des œuvres assez belles pour justifier ce silence ". Après la débâcle, l'incertitude est extrême. La correspondance montre que les clivages ne se dessinent que progressivement : tous se consultent pour fixer les limites éditoriales à ne pas franchir, via de multiples demandes de cautions et conseils. Les deux épistoliers voient sans nostalgie la NRF de Drieu disparaître, mais Paulhan, qui, on le sait, a joué un rôle actif dans la Résistance, dénonce les attaques injustifiées dont sont victimes certains écrivains à l'heure de l'épuration ; craignant pour Arland, il lui vient ce mot terrible : " Rien ne me semble rassurant. Heureusement, la guerre n'est pas finie ". J.-J. Didier a établi un répertoire des personnes citées et de nombreuses notes, mais on regrette qu'il ne donne pas ici plus de précisions : le lecteur peu familier avec cette période aimerait savoir, par exemple, pourquoi Paulhan s'en prend avec tant de violence à " ce salop de Montherlant " alors que la plupart des dictionnaires biographiques le lavent de tout soupçon. Restent les réflexions esthétiques, où domine la voix de Paulhan, qu'il s'agisse de méthodologie critique (" il n'est pas d'observation qui n'altère l'objet observé […] loin que l'ensemble se laisse expliquer par (sa décomposition en) parties, c'est bien plutôt les parties qui se laissent expliquer par (une émanation ou une déformation de) l'ensemble "), de peinture (Braque, Fautrier, Rouault) ou de son questionnement tout d'intelligente actualité sur la rhétorique, foyer de séduction comme de terreur dans le langage.HL 2000-III
Jean Anouilh, Vive Henri IV ! ou La Galigaï (La Table Ronde, 2000, 239 p., 79 F) ; En marge du théâtre (La Table Ronde, 2000, 320 p., 135 F). Contrairement à de nombreux recueils similaires, les articles - une centaine - et rares textes critiques d'Anouilh, réunis et excellemment annotés par Efrin Knight, dans En marge du théâtre, se lisent avec un intérêt soutenu. Habile conteur, Anouilh excelle dans ces courts billets : " en marge " du théâtre, certes, mais, en dramaturge, il s'adresse presque constamment à son lecteur, le rappelle à l'ordre et le plaisante comme en autant de saynètes. Ses sujets sont multiples. De 1940 à 1987, il rend hommage aux hommes de spectacle qui l'ont accompagné, comme Pitoëff, aux écrivains qu'il admire - Molière et Pirandello -, et aux acteurs : un vaste pan de l'histoire du théâtre privé parisien est ainsi dépeint. Contre une simplification des fonctions du théâtre, Anouilh ne mâche pas ses mots pour dénoncer la prétention d'une époque où " nous nous croyons obligés […] d'envoyer messages sur messages et de faire valoir notre si précieuse et si vaine intelligence " et il refuse de faire de la scène l'autel d'une " messe ". De son métier, il parle en passionné et en éternel surpris, comme dans sa Lettre à une jeune fille qui veut faire du théâtre. Artisan du langage, il explique volontiers son rapport à la tradition (on la régurgite comme un pélican sa pêche), analyse ses fours et ses succès, etc. Le propos est aussi généreux que l'esprit est aigu. À ces textes s'ajoute une pièce inédite, créée en 1977 : Vive Henri IV ! Elle a pour seul défaut son mauvais titre. Le dramaturge avait pensé l'intituler Léonora et les maquereaux, ce qui n'est pas meilleur, mais on préféra une formule moins choquante pour une pièce pourtant très noire. L'argument est historique : la pièce relate la vie de Léonora Galigaï, la camériste de Marie de Médicis. Enfant misérable donnée à cette autre enfant pour la distraire, elle va devoir la séduire pour survivre, puis s'en rendre indispensable. " Noiraude et fermée ", crainte, elle se fera épouser de l'ambigu, ambitieux et fascinant Concini, au service duquel elle se vouera entièrement. Le pouvoir croise ainsi sexualité et folie, on complote la mort du roi vieillissant, tout se termine mal. À cette intrigue tragique s'ajoutent des thèmes récurrents chez le dramaturge, comme la marginalité de la laideur, la trahison de soi, la tyrannie de la jeunesse, l'élan permanent des désirs, la prégnance de la vénalité et des égoïsmes, qui donnent leur poids à un ensemble ainsi purifié de toute mièvrerie. Les formules font mouche mais l'intérêt est ailleurs : Anouilh, s'inspirant de la bande dessinée et du cinéma, a construit la pièce en brouillant la chronologie, multipliant les retours en arrière et privilégiant des scènes courtes où se succèdent des lieux et des temporalités variables. Cette extrême fluidité lui permet de condenser l'intrigue dans la durée d'une représentation, l'enchaînement est la situation presque permanente et la scène devient un espace plus mental que réel : on voit jouer une vie affective, certaines scènes se répètent, " on gomme le temps ". Le résultat est aussi intéressant formellement que narrativement.HL 2000-IV
Que vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire n° 9, nouvelle série, janvier-mars 2000 (60, rue de Fécamp, 75012 Paris). Cette publication trimestrielle emprunte son nom au titre d'un conte d'Apollinaire recueilli dans L'Hérésiarque et Cie. Wilhelm et Albert de Kostrowitzky, on le sait, séjournèrent durant l'été 1899 à Stavelot, petite ville des Ardennes belges d'où ils partirent à la cloche de bois à la demande de " Madame Olga ", leur mère. Cette indélicatesse a, depuis, fait la fortune - littéraire - du lieu qui accueille à intervalles réguliers les réunions savantes des Apollinariens. Le présent numéro du Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire recueille les propos de la journée du 2 septembre 1999 du XIXe colloque de Stavelot : " Apollinaire et/à Stavelot ". Cent ans après donc : précisions biographiques sur quelques Stavelotains (dont " Mareye "), sur le cercle littéraire " La Fougère " ; hypothèses sur ce qu'Apollinaire a pu entendre, voir, connaître à Stavelot, à partir de diverses archives ; Apollinaire des rives de l'Amblève à celles du Rhin.HL 2000-III
Que vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire, quatrième série, n° 11, juillet-septembre 2000 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris). Au sommaire, un seul mais substantiel article de Jean-Pierre Goldenstein. Il y explore les Calligrammes et notamment la " Lettre-Océan ". Tout n'avait pas été dit : enquête.HL 2000-IV
Que vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire, n° 12, octobre-décembre 2000 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris). Au sommaire, un érudit article d'érotique transcendantale d'Antoine Fongaro consacré à l'unicorne de la sixième strophe de " L'Ermite " (Alcools), une mise au point d'Helmut Werner sur Les Exploits d'un jeune don Juan comme " traduction libre [c'est le cas de le dire] ou adaptée " d'un ouvrage érotique allemand par Apollinaire, des informations diverses sur des texticulets plus ou moins inédits du même, etc. Parmi les informations finales, de savoureuses " traductions " anglaises trouvées sur le moteur de recherche Alta Vista (exemple : Apollinaire à la Santé = Apollinaire with health ; je ne me sens plus moi-même = I don't smell myself anymore). Le rédacteur anonyme de la notule se demande comment traduire dans ces conditions " il n'y a plus qu'à tirer l'échelle ". Histoires littéraires est fière de contribuer, dans la mesure de ses faibles moyens, à une œuvre de crétinisation nécessaire. Suggérons par conséquent une formule élégante, à la fois sobre et de bon goût : there is no more to shoot the ladder.HL 2001-V
Jeanyves Guérin, Audiberti. Cent ans de solitude (Honoré Champion, 1999, 216 p., 240 F). Cet ouvrage paraît l'année du centenaire de la naissance d'Audiberti. Centenaire un peu passé inaperçu, il faut reconnaître. Si le nom du dramaturge survit encore, on ne peut en dire autant de ses écrits. Le joue-t-on ? De moins en moins. Le lit-on ? Rarement. Jeanyves Guérin s'interroge sur le déclin de la fortune que connut l'œuvre d'Audiberti. Ses deux cents pages fourmillent de précisions, de réflexions, d'analyses. Livre très documenté, et modèle d'équilibre réussi entre biographie d'un auteur et étude de son œuvre. Tout cela se lit avec un intérêt soutenu. Dans son malheur posthume, Audiberti a eu la chance de trouver un exégète de qualité. Cent ans de solitude ? Peut-être, mais pas davantage. Un petit cahier iconographique n'aurait pas déplu au lecteur.HL 2000-III
L'Ouvre-boîte : Cahiers Jacques Audiberti n° 21, 1999 (Association des amis de Jacques Audiberti, 1 bis rue des Capucins, 92190 Meudon). Ses amis célèbrent le centenaire de l'auteur du Mal court (1899-1965), qui peut se féliciter de leur travail. Le numéro rassemble des hommages et des articles sur ses dessins, sa poésie, ses romans et son théâtre, et incite à le relire. Au fil des textes, les citations dessinent une anthologie qui suggère la diversité des sujets et des formes abordés. Ces fragments de l'écriture d'Audiberti, c'est un peu la cuisine de Maïté : avec leurs torsions syntaxiques, leurs répétitions, leurs inventions lexicales, ils tiennent en bouche comme des spécialités de terroir, on soupçonne l'écœurement à haute dose, mais on savoure un refus si joyeux des parcimonies diététiques. Du coup, on regrette qu'il n'y ait là que des amuse-gueules et nul inédit de l'auteur lui-même. Ce constat vaut pour certaines contributions : malgré leur intérêt, les dates des textes de Blanchot, Ionesco, Giroud, Bouillier ou Dumur, déjà publiés ailleurs, risquent de renforcer l'idée d'un Audiberti en manque de résonance actuelle (mais peut-être en est-ce effectivement un symptôme ?). L'ensemble contient toutefois des études nouvelles, comme celle de P. Lartigue, qui propose de parler du napoléonin au lieu de l'alexandrin, ou les pages que M. Cottenet-Hage consacre à Monorail. Alors oui, vous m'en remettrez bien une tranche.HL 2000-III
Aragon, Œuvres romanesques complètes, tome II, édition établie par Daniel Bougnoux et Raphaël Lafhail-Molino (Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 2000, 1477 p., 425 F). Ce tome contient La Sainte Russie et Les Beaux quartiers, ainsi que : Un Roman commence sous vos yeux, Les Voyageurs de l'impériale, Servitude et grandeur des Français, Les Contes de quarante années. L'introduction de ce tome II débute par cet avertissement :
1935-1945 : la décennie ouverte par ce volume voit se multiplier les combats, et des drames, qui dépassent de beaucoup l'échelle d'une œuvre littéraire et d'un individu, mais dans lesquels plus que d'autres auteurs Aragon se trouve pris. Jamais peut-être son génie ne fut plus grand qu'au cours de ces dix années, où sa vie aura plusieurs fois basculé et où il sut, avec le sang-froid du militant et le recul de l'écrivain, marier sa propre histoire à de terribles circonstances. Il convient de toujours garder celles-ci en mémoire, et de dater les écrits, si l'on veut apprécier équitablement ce que furent en ces années tragiques les guerres d'Aragon.
Une manière comme une autre d'indiquer que cette partie de l'œuvre d'Aragon a bien vieilli. Vite, le tome III. HL 2000-II
Balzac, collection Mémoires de la critique. Préface et notes de Stéphane Vachon (Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 1999, 560 p., couv. ill., 199 F). Voici, dans la collection des " Mémoires de la critique " de l'Université de Paris-Sorbonne où nous avons déjà Stendhal, Musset, Nerval, Zola, etc., un Balzac où Stéphane Vachon a réuni selon le plan de la collection, un choix de textes de critiques, contemporains de Balzac, suivi d'une anthologie de l'accueil posthume de l'œuvre de l'auteur de Comédie humaine de 1850 à 1926. Au total, douze articles critiques parus du vivant de Balzac, suivis de trente-trois textes posthumes. Au total, quarante-cinq textes dus à trente-six auteurs (trois de Zola, de Paul Bourget et de Gustave Lanson, deux de Victor Hugo, Baudelaire, Banville et Proust). Chaque auteur fait l'objet d'une pertinente notice le situant par rapport à Balzac, avec des précisions biographiques et bibliographiques. On a ainsi, d'Amédée Achard à Émile Zola, un petit dictionnaire des critiques balzaciens de soixante-dix pages plein d'enseignements. La préface ayant en sous-titre " Balzac écrivain reparaissant " commence par une caractérisation des " régimes d'écriture " que l'auteur s'est proposé de réunir dans cette anthologie : " Compte rendu à parution, conférence, discours, dédicace, étude critique, feuilleton, lettre privée, méditation, monologue dramatique, oraison funèbre, note, notice encyclopédique, pastiche, préface, poème, récit, sonnet, stances. " Nous avons ainsi un " après Balzac " où chaque auteur a subi l'épreuve redoutable de ne pouvoir écrire sans se situer par rapport à lui. Poursuivant sa préface, Stéphane Vachon cite abondamment articles et correspondances provoqués par le décès de Balzac, caractérise les débuts de la gloire posthume et les résistances rencontrées jusqu'à la célébration du centenaire de la naissance. En cette année du bicentenaire, il n'a pas poursuivi plus loin ses dépouillements de presse. Le dernier article recueilli est " L'art du roman chez Balzac ", publié par Paul Bourget dans la Revue des Deux Mondes du 15 février 1926, troisième et dernier article du romancier " balzacien " recueilli dans le volume, parmi une liste de vingt-deux articles parus de 1876 à 1926. Stéphane Vachon, contrairement au terminus chronologique qu'il s'était fixé, n'a pas résisté au plaisir de republier un extrait du Contre Sainte-Beuve de Proust et de le placer juste avant l'ultime Paul Bourget, en 1909, année de sa rédaction, bien qu'il n'ait été publié par Bernard de Fallois qu'en 1954. Il faut insister sur l'aspect commode et très significatif de cet ensemble où l'on peut relire, à la suite, avec plaisir de grands textes signés : Baudelaire, Gautier, Hugo, Henry James, Proust, Georges Sand, Taine ou Zola. D'accès plus difficile, nous avons, entre autres, datant du vivant de Balzac : Francis Girault, Amédée Achard et Hippolyte Castille. Il est permis de regretter, dans un choix forcément limité, l'absence des deux articles publiés en 1831 par Charles de Bernard et de toute " contribution " de Gérard de Nerval. On se félicitera au contraire de ne pas trouver Léon Gozlan et autres colporteurs de légendes controuvées sur la vie de Balzac, fâcheusement réimprimées ces derniers mois. Un livre qui a une place de choix dans la production du bicentenaire avec cependant une absence qui pourra être comblée à une prochaine réimpression : des index des œuvres de Balzac et des personnes citées. Le Balzac d'Ernst Robert Curtius, connu du public français en 1933 par une traduction-adaptation d'Henri Jourdan, sortait des limites chronologiques de ce recensement. Signalons qu'il vient de reparaître aux Éditions des Syrtes, dans une nouvelle traduction intégrale de Michel Beretti avec une annotation critique bien établie.HL 2000-I
Pour Balzac et pour les livres. Hommage à Roger Pierrot (Klincksieck, 1999, 147 p., 100 F). Intéressant de bout en bout. C'est un très bel ensemble de textes qui a été réuni pour constituer ce volume en hommage au grand spécialiste de Balzac, ancien directeur du département des imprimés de la Bibliothèque nationale, puis de celui des manuscrits, aujourd'hui conservateur honoraire. Le lecteur découvre l'histoire de plusieurs décennies de recherches balzaciennes et parcourt les aspects connus et moins connus de deux de ses temples : la collection Spoelberch de Lovenjoul, autrefois conservée à Chantilly (elle est aujourd'hui à l'Institut), et le département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France. L'édition de la correspondance de l'auteur des Illusions perdues, dont Roger Pierrot a été le maître d'œuvre, occupe naturellement plusieurs pages du volume. Thierry Bodin, qui a regroupé les textes de ce livre d'hommage, publie onze lettres inédites de Balzac qui éclairent l'histoire des procès de l'écrivain. Les Balzaciens liront avec délectation ces dix communications offertes à Roger Pierrot lors d'un colloque qui s'est tenu le 8 juin 1996 sous le titre général Érudition et service public. À ceux qui comprennent mal le plaisir qu'un chercheur peut éprouver à passer de longues heures dans une bibliothèque en compulsant de vieux papiers, il faut conseiller de lire la contribution d'Alain Bonnerot à ce Pour Balzac et pour les livres : " Au temps des sessions Lovenjoul à Chantilly ". On est heureux pour l'auteur qu'il ait su se forger des souvenirs de book-worm d'une telle qualité.HL 2000-III
L'Année balzacienne 1998, nouvelle série n° 19 (Presses Universitaires de France, 2000). " Qu'est-ce que la France [d'aujourd'hui] ? un pays exclusivement occupé d'intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience, où le pouvoir est sans force, où l'élection, fruit du libre arbitre et de la liberté politique, n'élève que des médiocrités, où […] la discussion, étendue aux moindres choses, étouffe toute action du corps politique ; où l'argent domine toutes les questions, et où l'individualisme, produit horrible de la division à l'infini des héritages qui supprime la famille, dévorera tout, même la nation, que l'égoïsme livrera quelque jour à l'invasion ". Qui dresse ce constat alarmant de la France ? Denis Tillinac dans ses Masques de l'éphémère (1999), Alain Finkelkraut dans " Réplique " (France-Culture) ? Non, c'est Honoré de Balzac, ennemi acharné du " modérantisme " politique de la Monarchie de Juillet (extrait de Sur Catherine de Médicis), cité par Hervé Robert dans un article éclairant sur l'image de Louis-Philippe dans l'œuvre de l'auteur de La Comédie Humaine. Hélas ! Qu'ils sont rares, les articles simplement " éclairants " (on n'ose même pas dire " importants ") dans ce gros pavé jaune, que les Balzacistes livrent en pâture chaque année aux universitaires de France et de Navarre. Que Balzac lui-même eût été déçu de tant de médiocrité, lui qui s'en était fait précisément l'ennemi ! Mais ne perdons pas de temps, et signalons dès maintenant les articles surnageant dans cet océan de médiocrité : en premier lieu, peut-être, cette analyse con-vaincante du personnage de Véronique dans Le Curé de village. Patrick Berthier, qui signe cet article, s'attache de manière subtile à étudier le lien entre catholicisme et désir à travers les métamorphoses physiques successives de Véronique (ses traces de petite vérole disparaissent comme par magie dans l'acte de pénitence). Son étude se situe dans le prolongement des travaux les plus neufs et les plus stimulants sur les romans de Balzac, dont L'Éros romantique (1997) de Pierre Laforgue livre le meilleur exemple. Il faut signaler également l'article très informé de Stéphane Vachon (prélude à une publication future), qui porte sur la réception des romans de jeunesse de Balzac (publiés sous pseudonyme), œuvres que l'auteur qualifiait lui-même de " cochonneries littéraires ". On y apprend que, contrairement à ce qu'on (Barbéris) avait prétendu, ces romans n'ont pas paru dans l'indifférence générale, mais ont suscité un nombre important d'articles et de notices, que Stéphane Vachon met en relation avec la problématique obsédante, durant les années 1822-1824, de la littérature frénétique (terme, rappelons-le, inventé par Nodier). Dans la rubrique " Sources et documents ", on lira l'article de Mariolina Bongiovani-Bertini, qui, pour la première fois, met en relation un fragment méconnu de La Femme de trente ans intitulé " Rendez-vous " (publié dans La Revue des Deux-Mondes d'octobre 1831), avec le drame romantique d'Alexandre Dumas, Anthony, représenté pour la première fois le 3 mai 1831. Les nombreux parallélismes relevés montrent que Balzac suit de très près (comme Vigny d'ailleurs) ce qui se passe au théâtre et s'inspire de situations dramatiques pour construire ses scènes de roman. Mariolina Bongiovani-Bertini achève son article en livrant cette réflexion, qui bouscule la question (éculée et écœurante) du " réalisme balzacien " : " Balzac semble vouloir suggérer que l'univers du drame, et même du mélodrame, avec ses tensions exaspérées, ses conflits insolubles, n'est pas aussi loin de la vie réelle que veulent le croire les partisans d'une littérature idyllique et les adeptes un peu bornés du sens commun ". Ces deux articles mis à part, pas grand-chose à se mettre sous la dent dans cette Année balzacienne, si ce n'est, peut-être, le texte de Max Andréoli (" Aristocratie et Médiocratie dans les "Scènes de la vie politique" "), qui revient une nouvelle fois sur le délicat problème de la pensée politique de Balzac, et " Le Boudoir balzacien " de Michel Delon, qui établit une comparaison piquante entre l'architecture des boudoirs du XVIIIe siècle et celui décrit par Balzac dans La Fille aux yeux d'or. Pour le reste, il suffit de se reporter à la table des matières et d'apprécier son désir de lecture d'articles dont les titres exsudent déjà l'ennui : " L'image du médecin dans le "cycle Hubert" ", " La vision de l'église catholique dans "Une Ténébreuse affaire" ", " L'élection en province vue par Balzac dans les "Scènes de la vie politique" ". Un titre a bien failli retenir notre attention : " LE ROUGE ET LE NOIR DANS "LA PEAU DE CHAGRIN" ". Nous étions pressé de savoir ce qu'Anne-Marie Lefebvre dirait sur le rapport entre ces deux romans de l'année 1830. Hélas ! les petites capitales sont trompeuses, car cet article, loin d'évoquer Le Rouge et le noir de Stendhal, ne parle que des couleurs - le rouge et le noir - dans l'œuvre de Balzac ! " La symbolique des couleurs dans La Peau de chagrin " est un beau sujet pour un mémoire de maîtrise, mais ce thème a-t-il sa place dans une revue comme L'Année balzacienne ? Ne devrait pas non plus y figurer l'article d'Anne Besson-Morel, qui réussit l'exploit de ne pratiquement jamais parler de Balzac (" Presse enfantine et courrier des lecteurs à l'époque de Balzac "). La revue se termine sur des bibliographies exhaustives (" Année 1996 ", " Balzac à l'étranger ", " Balzac au Danemark ") et sur la rubrique des comptes rendus.HL 2000-III
Le Courrier balzacien, nouvelle série, n° 76, troisième trimestre 1999 (45 rue de l'Abbé-Grégoire, 75006 Paris). Du délicieusement suranné Courrier balzacien nous ne dirons pas de mal. Nous apprécierons au contraire son format modeste et la qualité de son iconographie : en l'occurrence, pour ce numéro, il y a de très nombreuses lithographies de Daumier, de Devéria et surtout de Charles Philipon, auquel Marine Contensou consacre une petite étude (elle se penche plus particulièrement sur la série des Spéculateurs de la bêtise humaine, achetée par la Maison de Balzac en 1998). Ne résistons pas au plaisir de décrire l'une de ces lithographies, roussellienne avant la lettre : on y voit, rassemblés autour d'une estrade en surplomb, de naïfs bourgeois captivés par le boniment de deux forains. Le premier désigne de sa baguette une pancarte peinte représentant une femme sauvage presque nue (des plumes de paon ceignent sa tête et ses hanches) étranglant de sa main droite un vautour déplumé, dessin naïf accompagné de cette légende : " la geune sovage agé de 18 an " ; le second forain, une espèce d'Arlequin, pointe son pouce en arrière vers une autre pancarte représentant à droite un boa et à gauche un enfant à deux têtes, le tout surmonté de cette annonce prometteuse : " seluy qi me vaira poura dir ge voi se conne vaira gamai ". Comme c'est l'usage dans les albums de l'époque - on se rappelle les Français peints par eux-mêmes -, il y a un commentaire ironique du dessinateur :
Le grand boa promis à la curiosité des badauds, se trouve n'être qu'une peau desséchée et empaillée. L'enfant à deux têtes qui a fait, dit le Cicérone, l'admiration des puissances étrangères, est un malheureux fœtus moisi dans son bocal et la femme sauvage qui devrait dévorer un animal quelconque est une pauvre parisienne chargée d'oripeaux de plumes et de verrotterie [sic], qui mâchonne à grand-peine devant les Spéculateurs une côtelette crue. HL 2000-IV
Florence Terrasse-Riou, Balzac, le roman de la communication, lettres, silences dans La Comédie humaine (Sedes, 2000, 158 p., 160 F). Ceux qui aiment les livres rigoureusement construits et vigoureusement écrits trouveront là de quoi les satisfaire. Il y a toutes les garanties du sérieux universitaire : la marque SEDES, le patronage du GIRB, une couverture grisâtre, une police minuscule - nulle illustration, il va sans dire - et des titres incluant invariablement le mot " idéologie " : " Dialogues, coquetteries, hypocrisies et idéologie ", " Les infortunes de la duchesse de Langeais ou idéologie dans le boudoir ", " Signe et idéologie ", " Fissures et polyphonies idéologiques ", etc. Le propos du livre ? S'intéresser, après Éric Bordas dont on pouvait penser qu'il avait épuisé le sujet, à un " Balzac linguiste " sous l'angle de la communication. Que vient faire cette notion jakobsonienne dans La Comédie humaine, qui donne son titre si disgracieux à l'ouvrage ? L'auteur répond dès la première page : " L'idée d'une communication balzacienne doit s'entendre très largement, au sens où ce sont des schémas de pensée identiques qui retracent la circulation physique des personnages balzaciens et celle de leurs messages ". Cette explication est peu rassurante dans la mesure où le concept de communication, devenu, de l'aveu même de l'auteur, un fourre-tout, permet de ratisser large et d'englober une infinité de phénomènes qu'il serait jamais venu à l'idée de qualifier de " communication ". Florence Terrasse-Riou se pose ensuite des questions concrètes, pertinentes peut-être, mais quelque peu incongrues par leur formulation même : " Comment la province communique-t-elle avec Paris ? Comment les aristocrates du boulevard Saint-Germain communiquent-ils avec la noblesse d'Empire ? ", etc. La réponse est de passer en revue, chapitre après chapitre, toutes les " situations de communication " de La Comédie humaine. Il ne manque que les schémas avec les flèches. Le jargon est omniprésent, qui mêle la prose pseudo-scientifique (Sokal et Briquemont semblent avoir encore de beaux jours devant eux) au style richardien (Jean-Pierre Richard est abondamment cité). Ce qui donne des morceaux de ce genre : Ce qui toujours intéresse Balzac, c'est de raisonner en termes de définition de réseaux. Explorer la plus ou moins bonne fluidité des différents canaux possibles, désigner au contraire les passages impossibles : pour conduire ses héros comme pour restituer leurs paroles, l'écriture balzacienne défriche des itinéraires, balise des îlots de reconnaissance et dresse des plots de connexion [sic]. La géographie s'y lit en termes politiques, la politique s'élabore en carte géographique. Dans les deux cas, la géopolitique se noue dans les interdits, les faux pas, les dysfonctionnements, autant de lieux du texte où l'investissement idéologique est le plus complexe. Parler de La Comédie humaine comme un directeur commercial parle d'une gamme de téléphones portables est curieux. Florence Terrasse-Riou aurait-elle confondu communication et télécommunication ? Une fois encore, la métaphore se révèle le pire ennemi du chercheur en littérature, surtout quand son emploi est " croisé " avec un discours scientifique. HL 2001-V
Théodore de Banville, Œuvres poétiques complètes : édition critique. 1. Les Cariatides (Champion, 2000, 608 p., 580 F). Impeccable édition du premier recueil de Banville établie par Peter S. Hambly. Verlaine avait admiré les poèmes de ces Cariatides que le très jeune Banville avait composés entre 1839 et 1842. Les pièces sont données avec leurs variantes. Dans une annexe intitulée " Réception critique ", l'éditeur a repris les principales critiques parues en leur temps. L'équipe qui a préparé cette édition a découvert la pré-publication, restée ignorée, de plusieurs pièces de ces Cariatides. S'il n'est pas le meilleur de Banville, ce recueil a compté dans l'histoire du Parnasse. Le volume ne reproduit qu'un très petit nombre de fac-similés : plusieurs manuscrits étaient pourtant accessibles, conservés à la Bibliothèque nationale de France et dans des collections privées. À part cela, l'édition est parfaite, aussi bien ciselée que les vers du maître. HL 2000-IV
Jules Barbey d'Aurevilly, L'Europe des écrivains : de Cervantès à Tourgueniev, articles réunis et présentés par Michel Lécureur (Les Belles-Lettres, 2000, 208 p., 125 F). Derrière son titre d'une tristesse toute maastrichienne, L'Europe des écrivains (suite d'un De Balzac à Zola, critiques et polémiques publié chez le même éditeur en 1999) se cache un véritable joyau. Évidemment, comme dans tout ouvrage de critique, on en apprend davantage sur le critique lui-même que sur les auteurs qu'il traite, surtout quand ce critique s'appelle Barbey d'Aurevilly. Le connétable des lettres est - c'est peu de le dire - très présent dans ses articles. Il n'y craint jamais de dire je, d'affirmer ses goûts personnels, avec outrance souvent, avec drôlerie toujours. Irrévérencieux des monstres sacrés de la Littérature, il est même drôle parce que méchant. Gœthe, le premier, fait les frais de cette méchanceté : ses lettres, lit-on, " sont l'autobiographie d'un grand esprit peu enclin […] à montrer le fond d'une âme qu'il a toujours beaucoup drapée, comme les femmes couvrent les épaules qu'elles n'ont pas ". Werther ? " Un soi-disant chef-d'œuvre auquel la Mode a mis un jour l'estampille de la gloire […], un livre faux, platement bourgeois ". Gogol, autre tête de Turc, est assimilé à la société qu'il peint - " Société de crétins " -, avant d'être qualifié glorieusement de " colosse du béotisme et de la vulgarité ". Tourgueniev est un peu moins maltraité. En revanche, Swift paie d'un lourd tribut l'anglophobie du critique, qui stigmatise en lui ce qui fait justement sa force : son cynisme. Barbey n'a apparemment pas compris l'ironie de l'auteur d'A Modest Proposal. Dommage. Les Lettres portugaises sont incendiées ; Saint-Simon, sous-estimé : c'est l'article le plus faible. Il n'y est jamais question de cette merveilleuse langue de vipère si prisée aujourd'hui. Barbey est manifestement moins à l'aise avec le XVIIIe siècle : lorsqu'il aborde l'Abbé Prévost, l'auteur des Diaboliques se déchaîne. Ce portrait littéraire constitue la plus brillante envolée de méchanceté du recueil, et le résumé de Manon Lescaut est un morceau d'anthologie. Si Barbey se montre brillant dans ses haines, il l'est tout autant dans ses admirations. Il aime Shakespeare et Heine - le poète, non le philosophe -, Cervantès évidemment, et surtout Byron dont il parle avec émotion et simplicité - " cette grande coquette […] le plus grand poète désintéressé et chaste " - sans oublier, à tout seigneur tout honneur, Beaumarchais, " superbe et charmant comme un être enchanté de lui-même, toujours prêt à donner, de toutes les manières, du bonheur aux autres, et qui aurait manqué le trait qui l'achève s'il n'eût pas eu de la fatuité ". La fatuité, poursuit-il en songeant sans doute à lui-même, " c'est le rayonnement de notre bonheur ". En attendant, ce bonheur, nous le faisons nôtre à la lecture de cette nouvelle moisson d'articles - ici insuffisamment annotés et présentés - grâce auxquels on se sent peu à peu délivré de l'admiration obligatoire des génies. Notre conclusion, c'est la sienne, qui est la dernière phrase de l'article sur Tourgueniev : " La seule ressource qui reste à la critique, c'est de renvoyer le lecteur au livre dont il est question. " HL 2000-IV
Jean-Michel Wittmann, Barrès Romancier. Une nosographie de la décadence (Honoré Champion, 2000, 224 p., 240 F). C'est d'une entreprise de réhabilitation qu'il s'agit, celle de l'imaginaire barrésien, traqué ici avec opiniâtreté par Jean-Michel Wittmann. Un principe guide le critique : montrer comment la capacité de Barrès à cristalliser un réseau de mots et d'image autour de certaines notions instaure une inquiétude très fin-de-siècle dans des romans à thèse plutôt réputés monolithiques. On peut cependant douter que le rattachement de l'auteur des Déracinés à une esthétique dite " décadente " soit réellement une promotion, et que la méthode de l'inventaire soit en mesure de délivrer autre chose que de pâles resucées de Palacio, Pierrot, etc. (le sous-titre donnait l'alerte : " nosographie de la décadence ", ça sonne un peu comme un inventaire de poncifs). À se demander s'il est possible de lire la décadence autrement que comme elle s'affiche et se met en scène elle-même. On lit donc patiemment les bilans de santé des personnages barrésiens en rêvant un développement sur l'articulation de ces pathologies littéraires à la science médicale de l'époque, ou même une interrogation sur la signification des similitudes enregistrées par l'auteur entre divers personnages fin-de-siècle, bref quelque chose qui singularise les textes de Barrès dans l'abondante copie décadente. Vaine attente. On se distraira à relever les coquilles et les affirmations hasardeuses (" Il n'est guère que les Mosellans et les Alsaciens pour se souvenir encore que l'Alsace et une partie de la Lorraine furent allemandes "). Reste que l'auteur fait son boulot d'étiquetage sérieusement, quitte à citer parfois hors de propos et à se tirer des contradictions manifestes de son système par de judicieux paradoxes et renversements bien rhétoriques. C'est donc sans déplaisir, mais avec quelque ennui, qu'on arpente l'imaginaire de Barrès romancier, sans trop savoir à qui en imputer la responsabilité, mais pas spécialement convaincu d'avoir rencontré là des clefs neuves pour ouvrir ces textes.HL 2000-III
Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le nationalisme français (Complexe, 2000, 416 p., 56 F). La réédition des ouvrages de Zeev Sternhell, à présent devenus des classiques, est l'occasion de redonner à la figure aujourd'hui bien éclipsée de Barrès toute la place qu'il eut dans l'histoire des idées politiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Zeev Sternhell suit de manière extrêmement minutieuse le cheminement de Barrès et ressuscite les réseaux de discours et d'idéologies de l'époque : l'introduction est à cet égard intéressante ; l'auteur y retrace le faisceau de références intellectuelles qui a dominé dans les années 1890 et a donné naissance à un esprit de révolte nourri de haine contre la démocratie, d'antirationalisme et de néo-darwinisme, dans lequel la pensée de Barrès prend place. Tout l'intérêt de la démarche de Zeev Sternhell est de mettre en évidence la réécriture à laquelle Barrès a procédé à la suite de l'affaire Dreyfus dans ses différents textes ; il s'attache donc aux différentes étapes de la pensée politique de l'écrivain, notamment à son engagement dans le Boulangisme afin de marquer ce qui le sépare de l'image qu'il reconstruira de lui-même et de l'époque après le tournant de l'affaire Dreyfus. L'écart se révèle particulièrement significatif. Nous ne prendrons pour exemple que le thème si essentiel de la question nationale : " Il faut attendre le 21 février 1889 pour trouver dans Le Courrier de l'Est la première mention des provinces perdues ". C'était auparavant la réflexion sociale et le problème du régime qui étaient aux yeux de Barrès prioritaires. Zeev Sternhell cite ainsi un article de janvier 1888 dans lequel Barrès déplorait la renaissance du nationalisme en Europe. Dans Le Voltaire, il exprime sa sympathie pour cette " société cosmopolite ", pour ces esprits sans patrie : " Ceux-là, écrit-il, "semblent parfois déracinés", mais c'est là ce qui est tout à fait gracieux " ! On voit ainsi comment Barrès avait cherché à défendre un socialisme nationaliste, faisant appel à l'État et au suffrage universel contre la ploutocratie. Mais les progrès du socialisme marxiste et internationaliste, et l'engagement de la fraction organisée du prolétariat dans le dreyfusisme mettent fin aux tentatives de Barrès pour renouveler l'expérience boulangiste et favorisent l'évolution que nous connaissons. Zeev Sternhell met ainsi en valeur la particularité de la pensée de Barrès, " une synthèse du nationalisme romantique et dynamique et d'un nationalisme socialement et politiquement conservateur ", et défend la thèse selon laquelle " la synthèse barrésienne fait date dans la tradition française : elle renferme en elle, dès les dernières années du XIXe siècle, presque tous les éléments qui, jusqu'à la période récente, composeront le ou les nationalismes français ", mettant ainsi en valeur " la continuité et la stabilité du nationalisme ".HL 2001-V
Roland Barthes, Le Plaisir du texte, précédé de Variations sur l'écriture (Seuil, 2000, 134 p., 98 F). Le Plaisir du texte et les Variations sur l'écriture appartiennent, selon Carlo Ossola, à un projet unique, cette histoire de l'écriture qui s'enracinerait dans le geste, le support, l'alphabet, tous les éléments d'une écriture qui fait corps, pour conduire au jaillissement de la jouissance du texte. On peut lire désormais ces textes jumeaux aux destins contrastés (le second n'est accessible que dans le tome 2 des Œuvres complètes au Seuil) dans un volume élégant complété d'une petite quinzaine d'illustrations issues de la liste (également reproduite) des " illustrations possibles " qu'avait établie Barthes en vue de la publication italienne des Variations. Malgré la présence d'un index synoptique et de quelques maigres notes relatives aux modifications manuscrites, l'intérêt de cette publication séparée n'est pas évident pour qui fréquente déjà les Œuvres complètes. Les autres lecteurs apprécieront d'économiser 450 francs tout en accédant à un texte méconnu replacé dans la logique créatrice qui a mené au Plaisir du texte.HL 2001-V
L'Année Baudelaire 4. Postérités de Baudelaire (Klincksieck, 2000, 110 p., s.p.m.). Pour son quatrième cahier annuel, réalisé avec un graphisme de qualité, L'Année Baudelaire présente six études destinées à répondre en partie à cette constatation : " L'histoire de la postérité poétique de Baudelaire reste à faire, malgré plusieurs ouvrages ou articles qui en ont entamé l'étude ". Claude Pichois et John E. Jackson, en mettant en avant le pluriel de " postérités ", soulignent l'ampleur du travail à accomplir : Baudelaire a touché tout le monde, en Europe et au-delà. L'article de Laurent Schneider, qui ouvre le cahier, ne paraît se rapporter que de loin à cette problématique, mais il la situe en fait avec beaucoup de subtilité en allant chercher dans un récit de rêve de Baudelaire, Symptôme de ruine, des éléments qui permettent d'analyser le rapport du poète à l'avenir. De son côté, Adam Vance reprend sur de nouvelles bases la question de la lecture de Baudelaire par Nietzsche : ce dernier n'avait cessé de se rapprocher de la littérature française, dit-il, au moins autant que celle-ci s'était rapprochée de lui. C'est pourquoi il a pu, à travers les Journaux intimes plus que dans les Fleurs du Mal, éprouver sa conception de la modernité esthétique, exprimée par la " décomposition " de la forme lyrique dans la prose. La rapide étude de David Scott sur " Baudelaire, le sonnet et la poétique symboliste " revient sur l'importance de la structure pour le poète, particulièrement en ce qui concerne le sonnet, champ d'expérimentation crucial. Stefan George, traducteur de plus de cent poèmes des Fleurs du Mal entre 1891 et 1900, écrivait dans le même temps la première partie de son œuvre poétique. Bernard Böschenstein étudie ici l'attitude ambiguë de George vis-à-vis de Baudelaire, faite de distance et d'extrême attention à la fois, non sans conséquence sur sa propre maîtrise linguistique. Adrian Wanner ouvre un intéressant chantier, celui de l'influence, sur les poètes russes, de Baudelaire, devenu pour eux un mythe. Robert Rehder s'attache enfin à montrer comment Baudelaire, après les premières remarques de Henry James en 1876, est devenu, à partir de la fin du 19e siècle, une " référence pour les poètes américains " : des œuvres de Pound, Eliot et Stevens en portent témoignage.HL 2000-III
Charles Baudelaire, Nouvelles lettres, présentées et annotées par Claude Pichois (Fayard, 2000, 125 p., 89 F). Plus de soixante lettres inédites en librairie, voilà ce que rassemble, avec d'autres documents de la main du poète, ce petit volume. Petit ? Il ne l'est guère, tout comme Les Fleurs du Mal, que par son épaisseur matérielle. À le lire, on y découvre que certaines lettres sont du plus vif intérêt et que d'autres contiennent des passages ou des jugements frappants. La chasse a été longue, qui a conduit Claude Pichois sur la piste de lettres inconnues, qui se trouvaient en des lieux aussi divers que la Pologne ou… le Musée du Louvre ! Comme dans toute recherche de ce genre, les captures sont parfois inégales ; mais à quel point certains brefs billets sont-ils éclipsés par la série des cinq lettres à Armand Fraisse, par telle lettre abrupte à Buloz, ou par la longue lettre à Manet, écrite de Bruxelles et complètement inconnue ! Mieux que de nous apporter des " révélations ", ces nouvelles lettres - qui s'étalent chronologiquement de 1854 à 1866 - permettent de préciser certains points de la vie ou de la personnalité de Baudelaire. C'est ainsi qu'une lettre à A. de La Fizelière confirme, comme le souligne Claude Pichois, que Baudelaire avait une connaissance assez précise de la pensée de Fourier. Les lettres à Jules Desaux et les documents joints montrent par ailleurs à quel point le poète s'employa à faire secourir Guys, en faveur duquel il multiplia les interventions au Ministère, vantant au très officiel Desaux " un homme d'un mérite aussi extraordinaire ". Particulièrement remarquables sont les cinq lettres au lyonnais Armand Fraisse, qui prouvent en quelle estime Baudelaire tenait cet excellent critique, l'un des rares à avoir écrit sur ses œuvres des articles pleins de justesse et de pertinence. À propos de Soulary, Baudelaire lui confiait : " J'avais retrouvé dans son ouvrage plusieurs préoccupations semblables aux miennes, non seulement dans le choix des sujets, mais aussi dans les images ". Ailleurs, des précisions sur Les Paradis artificiels, ou ces réflexions sur La Genèse d'un poème de Poe : " Je crois que Poe a exagéré, par une espèce de fatalité, son goût pour l'ordre. Mais la méthode, qui exige avant tout un plan rigoureux, est excellente ; elle permet, non seulement de commencer par la fin, mais même de travailler simultanément à toute les parties ". On relèvera aussi ce jugement mitigé, adressé au même Fraisse : " Mon ami D'Aurevilly dit souvent des énormités ; c'est l'esprit le plus brillant et le plus charmant, mais comme tous les gens éloquents, il lui arrive souvent de confondre l'abondance avec l'art ". Une certaine confiance paraît régner dans les échanges épistolaires avec Fraisse, à qui Baudelaire déclarait : " J'ai une très profonde horreur de la candeur dans l'exercice du métier littéraire, parce que le genre humain n'est pas un confesseur, et qu'infailliblement l'homme de lettres candide sera dupe, à moins qu'il ne soit un charlatan obscène comme J.-J. Rousseau ou George Sand ". Toutefois, la sincérité du poète admettait certains accommodements. C'est ainsi que nous le voyons parler à Fraisse de son voyage " dans l'Inde " comme s'il eût réellement parcouru ce pays… On lira aussi sa longue lettre de 1865 à Manet, dans laquelle il évoque ses embarras d'argent et s'entremet pour la vente de son portrait par Courbet, que possède son ami Poulet-Malassis. La description qu'il fait de ce tableau à présent célèbre mérite d'être citée : " Le personnage, habillé d'une robe de chambre rouge, assis sur un canapé rouge, travaille sur une table rouge. L'effet est assez surprenant ". Baudelaire force un peu la note, et probablement aussi lorsqu'il ajoute : " J'ai oublié de vous dire que le tableau est de Courbet, - et du Courbet non dépravé ". On retrouve aussi, dans ce paquet de lettres, les humeurs de Baudelaire. D'une insolente ironie, bien caractéristique, est la lettre à Buloz de 1854 (elle aussi totalement inédite), par laquelle il propose des vers pour la Revue des Deux Mondes. Loin d'être obséquieux avec le Grand Lama, le poète fait montre d'une impatience qui sonne comme un défi : " Mon livre de poésie ATTEND depuis bien des années que les Revues veuillent bien en mettre quelques fragments en lumière. Mais il paraît - ce que je ne comprends pas, - que ma poësie est parfaitement répulsive, - vous-même autrefois avez eu soin de m'en instruire ". Et il n'hésite pas à terminer sa lettre par une provocation, demandant à faire partie du jury d'un concours littéraire organisé par la revue : " Ce serait une garantie d'impartialité. Votre Commission sera trop raisonnable ". Rien que pour de telles déclarations, il faut parcourir ce recueil, lequel, de surcroît, montre une fois de plus qu'aucune découverte sur Baudelaire ne saurait être indifférente. Certaines phrases contenues dans des lettres révélées ici sont même tellement saisissantes qu'elles auraient pu se trouver dans Fusées ou dans Mon cœur mis à nu. C'est là un cordial qui en vaut bien d'autres. Toujours précise, l'annotation de Claude Pichois se fait à l'occasion piquante, ainsi : " 6, rue Rameau, tout près de la vraie Bibliothèque Nationale [...]."HL 2001-V
André Hirt, Il faut être absolument lyrique. Une constellation de Baudelaire (Kimé, 2000, 210 p., 135 F). " Un grand auteur est peuplé, et à son tour il peuple ", écrit André Hirt dans son avant-propos. Refusant la critique interne, l'auteur tente une analyse philosophique de la pensée baudelairienne : étude de l'œuvre dans son rapport avec d'autres pensées (Pascal, Hegel, Deleuze, Kierkegaard), réflexion philosophique sur le moderne, le lyrisme ou l'esthétisme. L'entreprise est ambitieuse, mais il est difficile de suivre l'auteur dans les méandres de sa pensée. Seuls quelques amateurs de la pensée philosophique tortueuse prendront plaisir à la lecture de ce livre. Il faut être absolument lyrique, mais faut-il être pour autant totalement hermétique ?HL 2001-V
Les Fleurs du Mal par Charles Baudelaire / Seule édition à la fois conforme à l'édition de 1861 (seconde) et augmentée des six pièces condamnées en 1857 remises à leurs places, d'une préface en préface, de l'épigraphe en épigraphe et de l'épilogue en épilogue / Ornée de deux portraits de l'auteur par Bracquemond et Lobel Riche / Introduction biographique éclairant d'un jour nouveau la vie et l'œuvre du poëte par Gaël Lagadec et Le Spleen de Paris / Petits poëmes en prose pour faire pendant aux Fleurs du Mal par Charles Baudelaire / Orné de vues de Paris par Charles Méryon / Précédé de L'Éternel Exil de Charles Baudelaire par Gaël Lagadec (Éditions du Grand Alque, Rennes, 1999, 441 p. et 249 p., 300 F). Comme dans La Belle Hélène, ce titre seul nous dispense d'en dire plus long. Les Baudelairiens de Paris, cette cité où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements, trouveront cette très belle édition en fac-similé à la librairie Blaizot, 164, rue du Faubourg Saint-Honoré. HL 2001-V
Yves Bonnefoy, Baudelaire : la tentation de l'oubli (Bibliothèque nationale de France, 2000, 56 p., 35 F). Des essais de Georges Blin (Le Sadisme de Baudelaire, 1948) et de Charles Mauron (Le Dernier Baudelaire, 1966) au Baudelaire et Freud de Leo Bersani (1977) et aux lectures de Jean Bellemin-Noël (notamment Interlignes), l'œuvre de Baudelaire a bénéficié de nombreuses interprétations inspirées, de manière orthodoxe ou non, par la psychanalyse. C'est avec une armature freudienne très discrète, mais d'une solidité imposante, que le poète Bonnefoy entre dans l'univers psychique du poète Baudelaire. Au moment où J.A. Hiddleston a consacré un volume à Baudelaire and the art of memory (1999), l'oubli évoqué par Yves Bonnefoy est aussi une manière d'explorer l'ambivalence mélancolique de la mémoire. Partant d'une exégèse des plus fines de deux poèmes contigus des " Tableaux parisiens ", " Je n'ai pas oublié, voisine de la ville […] " et " La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse […] ", l'auteur met en évidence le sens de leur contiguïté : une continuité référentielle où se dessineraient les griefs que Baudelaire exprime à l'encontre de sa mère, coupable d'avoir oublié une servante au grand cœur, comme elle aurait trahi son mari et substitué, à la communion avec son fils, celle, grossière, avec un nouveau père. Ces lectures permettent à Yves Bonnefoy de se pencher sur bien d'autres Fleurs du Mal, notamment Le Balcon, pour chaque fois mettre en confrontation l'œuvre et la vie contemporaine du poète. Ne partageant guère la perspective de ceux pour qui la poésie n'est que du texte, il tient compte de la compétence interprétative particulière qu'aurait eue la mère du poète, en tant que lectrice à la fois privilégiée (par ses connaissances) et attaquée (par les implications de l'œuvre). La lecture atteint ainsi " un niveau qui n'est presque que du non-dit mais ne peut que se découvrir à un lecteur informé, comme en était bien un Caroline [la mère du poète] ". S'agissant de conférences, le poète-critique n'a pas fait allusion à d'autres travaux de même type. Signalons les lectures convergentes de Richard Burton (Baudelaire in 1859, 1988) et de Pierre Laforgue (lecture du Cygne dans Nineteenth-Century French Studies, 1991). Mais ces conférences ont une densité élégante de facture et d'expression que l'on ne peut comparer, dans la critique baudelairienne, qu'à La Mélancolie au miroir de Jean Starobinski.HL 2001-V
Les Brandes. Revue littéraire, n° 4, avril 2000 (14 rue Littré, 75006 Paris). Livraison consacrée à Bernanos. La littérature semble être tombée un beau jour au fin fond des brandes lyonnaises comme le sacerdoce qu'appelaient les grandes vacuités estudiantines. Du haut de sa chaire de papier photocopié, l'homme-orchestre des Brandes distribue avec emphase les définitifs jugements qu'appellent selon lui auteurs (z-hommes en colère) et critiques (aveugles entomologistes ratiocineurs, mais la relève arrive qu'on se le dise) et en profite pour refiler des rogatons d'un dé-heu-ha poussif entre autres pensées dispensables sur l'homme " bouche intarissable et salive éternellement féconde ". Quarante-huit pages de logorrhée poisseuse, à faire perdre le goût des mots.HL 2000-IV
Péguy, Bernanos et le monde moderne : histoire et liberté, actes réunis par Jean-François Durand (Champion, 2000, 272 p., 300 F). Sous ce titre attrape-tout, une réflexion en trois actes : des études d'influence, de réception et de comparaisons (" L'Œuvre en dialogue " autour de Péguy et Bernanos, mais aussi Maritain) sans grandes surprises mais sérieusement menées, avec l'appui bienvenu d'historiens tel Gérard Cholvy ; une riche section consacrée aux discordances du temps comme définition des impasses du monde moderne, autour d'un article de Pierre Citti : ses propos sur le mauvais usage du temps ouvrent une paradoxale réflexion à trois voix (Grosos, Le Touzé, Kohlhauer) sur la modernité de Péguy et Bernanos, par le biais d'une évocation de leur rapport à l'histoire et surtout au concept de présent ; la troisième section, plus attendue, exploite la dimension politique des œuvres sous les espèces de l'atrophie du démocratique dans les sociétés modernes. C'est du solide, mais ce serait plus plaisant à lire avec une mise en page moins sévère (l'article de Jean-François Durand, à peu près monobloc, est un modèle d'austérité). HL 2001-V
Marie-Laure Hurault, Maurice Blanchot. Le Principe de fiction (Presses universitaires de Vincennes, 1999, 233 p., 140 F). L'auteur est membre d'une équipe de recherche en esthétique de l'Université Paris VIII. Premiers mots du livre : " Il n'est pas question de lire Blanchot ". All right. HL 2000-I
André Blavier, La Roupie de cent sonnets (L'Ormaie, 1999, 24 p., 70 F). Le poète verviétois, 'pataphysicien du premier Collège, directeur de Temps mêlés et auteur de la très raisonnable anthologie des Fous littéraires, a permis la réédition de cette plaquette de 1955. Citons, à titre d'illustration, le coruscant sonnet intitulé La Réduction par le Catalogue, cauchemar des correcteurs d'ortograf de tous les traitements de texte :
Sur un rayon moisi le Larousse unicer-/ Velle, en vers, s'hexatome, encolonnant vocables / Propices à croisade. Ah ! Ces bouquins coupables / De s'aimer à tout van ! Trahahison de clerc !… / La préposée au prêt, auprès de ses fichiers /Recélant en leurs flancs des trésors de Golconde/ Moins pourtant feuilletés que la pâte féconde/ Des seins que love son sweeter indémaillé, /La préposée donc vaque à son chien d'métier, /Sous l'œil tangentiel de meussieu de Blavier, /Lifrelofre obscurci dont fronce le sourcil /Omniscient. Ce bibliothécaire en somme, /Chauve, grêlé, constrit, bancal, crétin, n'est-il/ Une encyclopédie en un seul petit homme ? HL 2000-I
Paul Bonnetain, Charlot s'amuse, préface d'Emmanuel Pierrat (Flammarion, " L'Enfer ", 2000, 300 p., 100 F). Ce roman de 1883 reste connu pour son sujet scabreux, la masturbation, et pour le procès fait à l'auteur (il fut acquitté). Comme si souvent avec les Naturalistes, il n'est pas aisé de distinguer toujours le sérieux et l'humour : Bonnetain s'amuse parfois de sa noirceur radicale et du rôle qu'il donne à " l'implacable hérédité ". Il a le culot de dénoncer " Tissot et les vulgarisateurs fantaisistes du même genre ", mais on voit mal en quoi il s'en démarque : ses pratiques solitaires transforment la vie de Charlot en une atroce déchéance. L'auteur accumule un peu trop les lieux communs du Naturalisme, mais le chapitre XIII a l'intérêt de mettre en scène une séance de Charcot à la Salpêtrière. Il est regrettable que l'édition ne bénéficie pas d'une préface sérieuse et de documents qui éclairent le texte et son histoire, comme la préface de Céard qu'il fit retirer lors des poursuites judiciaires. Voici quelques années, Régine Deforges ou Fayard avaient montré le profit que les textes de l'Enfer (puisque enfer il y a) retirent d'un vrai travail éditorial. En outre, la couverture rose et sa vignette conviennent fort mal au texte de Bonnetain.
Les Feux de la tour, publication annuelle des Amis de Pierre Boujut et de La Tour de Feu, n° 3, juillet 2000 (11 rue Laporte-Bisquit, 16200 Jarnac). Les Feux de l'amour pour le poète Pierre Chabert auquel ce numéro est en grande partie consacré. Poèmes, lettres et témoignages. Extrait : " Je crois que l'art consiste à se projeter hors de soi, à explorer de façon objective si possible, quelque filon de l'inconscient collectif. Tenter de figer le langage au maximum, pratiquer la distanciation à l'égard de soi-même. "HL 2000-IV
André Breton, Œuvres complètes. Tome III, édition de Marguerite Bonnet publiée, pour ce volume, sous la direction d'Etienne-Alain Hubert (Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 2000, 1494 p., 470 F) ; Mark Polizzotti, André Breton (Gallimard, 1999, 842 p., 220 F). Ce nouveau tome de la Pléiade comprend les écrits de Breton, de son départ pour les Amériques en 1941 jusqu'à l'année 1953. On y trouve non seulement les grands textes déjà connus, comme les Prolégomènes à un troisième manifeste du Surréalisme ou non, Arcane 17 enté d'ajours, l'Ode à Charles Fourier, Martinique charmeuse de serpents, et La Clé des champs, mais aussi les Entretiens avec André Parinaud, divers textes rassemblés sous la rubrique Alentours et quelques inédits. On découvre aussi le carnet de voyage chez les Indiens Hopi, ainsi que le discours prononcé à Cahors en faveur de Gary Davis en juin 1950. La présentation et les annotations de Marguerite Bonnet et d'Étienne-Alain Hubert sont de la qualité qu'on attendait. Cette période moins bien connue de la vie et de l'activité créatrice de Breton est bien éclairée. Les difficultés rencontrées par Breton et les siens lors de l'exil américain et surtout, paradoxalement, lors de son retour en France après la guerre, sont explicitées. Le lecteur pourra réévaluer les œuvres publiées durant cette période, dont tant de pages sont très belles, ainsi que le courage qu'il a fallu à Breton pour résister, à la fois aux bourrasques internes au mouvement, telles que la contestation du " surréalisme révolutionnaire " proche des communistes, ou la grande crise révélée par l'" Affaire Pastoureau ", et surtout aux très vives attaques de l'intelligentsia gagnée à l'Existentialisme et au Jdanovisme stalinien. Hélas, les coquilles ne manquent pas dans ce troisième tome d'œuvres complètes de Breton (un exemple : le nom du député Abel Bessac, dont les démêlés avec Breton dans l'affaire bouffonne qui clôt la période couverte par ce volume, est, dans la même page 1450, à trois reprises orthographié Pessac). Attendons le tome IV, qui portera sur la période qui va de 1953 à la mort de Breton en 1966, et gardons l'espoir que pourra être avancée la date de publication de la correspondance. Traducteur en américain de plusieurs œuvres de Breton, Marc Polizzotti s'est lancé dans l'aventure qu'est toujours une biographie. Il a mené, auprès des proches et des disciples, une enquête qui paraît avoir été minutieuse, sans être, c'est le moins qu'on puisse dire, exhaustive. Il aurait pu interroger d'importants témoins, comme Élie-Charles Flamand qui a donné des pages révélatrices sur la vie du groupe surréaliste dans le numéro de L'Herne consacré à Breton, ou comme Alain Joubert et Radovan Ivsic, qui ne figurent même pas à l'index. Mais le plus gênant est qu'on se persuade très vite, à la lecture, que Marc Polizzotti n'aime pas Breton, dont il traque et souligne la moindre faiblesse, la moindre défaillance. Un biographe, d'ordinaire, essaie de s'effacer derrière l'auteur et d'éviter les jugements de valeur ; dans cette biographie, hélas, ils foisonnent. On peut reprocher aussi à Marc Polizzotti la composition fort déséquilibrée de son ouvrage au regard de la chronologie. Plus de quatre cents pages sont consacrées aux deux décennies de l'entre-deux guerres, alors que les vingt-six années suivantes, qui incluent la guerre et l'après-guerre jusqu'à la mort de Breton, sont expédiées en moins de cent quatre-vingt pages. Cela ne peut que fausser la perspective et conforter l'idée, fort répandue dans la critique, que ce qui s'est passé pendant et après la guerre de 39-45 est de moindre importance dans la vie et dans l'œuvre de Breton. Du coup, le biographe se met à courir la poste, oubliant des événements importants, comme la visite du groupe surréaliste au Désert de Retz, près de Saint-Nom-la-Bretesche, en 1960. Certaines précisions manquent fâcheusement. Ainsi, à propos de " l'exécution du testament de Sade " par Jean Benoît, Marc Polizzotti cite un extrait d'une lettre de Brauner évoquant " une femme en velours noir ayant le bout du sein qui sortait ", sans donner son identité : il s'agissait de Bona Tibertelli, épouse d'André Pieyre de Mandiargues, dont la robe laissait passer les deux pointes de sein (les lecteurs intéressés peuvent en voir la photographie dans la revue de Sarane Alexandrian, Supérieur inconnu, n°14, 1999). On ne sait parfois à quoi ou à qui attribuer les fautes ou bévues du volume : l'auteur, p. 621, prend, non pas le Pirée, mais Nora Mitrani pour un homme (espérons qu'il ne s'agit que d'une coquille). On a l'impression, p. 604, qu'Haïti est encore une colonie française. La phrase quand j'entends le mot culture je sors mon revolver n'est pas de Göring mais de Johst, l'auteur de Schlageter. Parfois, les bizarreries viennent de la traduction. L'épisode célèbre du Chien andalou est évoqué, p. 379, avec " l'œil à sectionner " : on attendrait plutôt le verbe " inciser ". De même, qualifier, entre autres gentillesses, le style de Breton d'" emphatique " est peut être plus atténué en anglo-américain qu'en français, " emphasis " n'étant pas aussi dépréciatif. Cessons ce relevé fastidieux, et reconnaissons quelques mérites à Marc Polizzotti. Nous retiendrons surtout les chapitres consacrés à la jeunesse de Breton, assez mal connue, et sur laquelle d'intéressants éclairages sont portés. On se contentera donc de picorer de ci de là dans ce fort volume, avec le regret qu'il n'ait pas été mieux maîtrisé. HL 2000-II
Michel Butor, Entretiens. Quarante de vie littéraire, volume I (1956-1968), volume II (1969-1978), volume III (1979-1996) (Joseph K, 1999, 362 p., 370 p., 364 p. ; 128 F chaque volume).Il est des livres dont il serait illusoire de penser qu'on peut en rendre compte, même en faisant semblant de les avoir lus (cf. vol. II, p. 187, note 2). Lire vraiment les trois tomes d'Entretiens d'un bout à l'autre demanderait un temps considérable (Michel Butor, son excellent éditeur Henri Desoubeaux et quelques butorologues inconditionnels pourront seuls y prétendre) et n'aurait peut-être au surplus aucun sens. Il en va de même en réalité de tous les livres de Butor, au moins depuis Mobile, puisqu'ils sont faits précisément pour permettre - ou exiger - des lectures en tous sens, potentiellement interminables (136 titres recensés dans la bibliographie). Butor le dit d'ailleurs lui-même dans le dernier entretien de la série, à propos de Gyroscope, dernier volume du Génie du lieu : il s'agit d'inviter le lecteur à zapper, aussi intelligemment que possible. Il n'y a donc pas de réponse possible à la question : par quel bout prendre ces 150 entretiens parus dans 71 périodiques et qui ont mobilisé de très nombreux (140) interlocuteurs ? Ce Niagara de paroles appelle un parcours qui ressemblera à celui de 6 810 000 litres d'eau par seconde, à travers trois volumes calibrés pour faire un peu moins de 370 pages chacun, mais pour des tranches de vie d'épaisseur inégale : douze ans pour le premier, neuf pour le second, dix-sept pour le troisième. Entre 1956 et 1996, Michel Butor a beaucoup parlé - 27,5 pages par an en moyenne -, mais nettement plus entre 1969 et 1978 que pendant la première et la troisième périodes. Pour randonner dans ce massif sans s'y égarer, il faut traiter les trois volumes comme un seul ouvrage, ne serait-ce que pour les outils analytiques fournis par Henri Desoubeaux à la fin du troisième tome : un index des noms cités et un index des œuvres. Le lecteur inattentif ou trop pressé risquera cependant de chercher en vain le nom ou le titre qui l'aura intéressé : c'est que les index ne renvoient pas à des numéros de page mais au numéro d'ordre des entretiens (continu sur les trois volumes), ce qui appelle bien sûr une lecture heuristique, constamment exploratoire. Un autre obstacle, peut-être délibéré, ne facilite pas la consultation : les index renvoient à des numéros en chiffres arabes, alors que les entretiens eux-mêmes sont numérotés en chiffres romains. Notons cependant que chaque volume dispose de sa propre table, avec l'indication des dates, des lieux de publication et du nom des interlocuteurs : ce sera sans doute la voie d'accès préférée de beaucoup de lecteurs, la plus simple mais certainement pas la meilleure. De la révolution épistémique contemporaine qui a mis au premier plan la notion de réseau, Michel Butor a tiré un formidable potentiel de renouvellement des formes de la littérature et des livres dont on n'a pas encore pris toute la mesure. C'est donc malgré tout sans complexe qu'on se promènera dans ces entretiens en surfant comme dans un hypertexte, en sachant qu'on tombera toujours sur une remarque, une référence, une idée qu'on pourra poursuivre et méditer en traversant l'espace (le nomadisme géographique est ici consubstantiel à l'écriture) ou le temps, tout en visitant d'immenses bibliothèques et de richissimes musées. Les amateurs d'histoires littéraires trouveront également une foule d'annotations (énième sous-sol, géré par Henri Desoubeaux) qui reconstituent avec précision les contextes des entretiens et les débats dans lesquels ils interviennent souvent. Ils voudront peut-être aussi examiner de quoi ces histoires sont faites aux yeux de Butor, et comment lui-même y voit sa propre place, en examinant ce qu'il dit des uns ou des autres et à quels noms ou quels textes il revient avec prédilection. L'index des noms est révélateur de ce point de vue. Si l'on ne retient que les noms mentionnés dans plus de six ou sept entretiens, on trouve, dans l'ordre alphabétique : Balzac, Baudelaire, Breton, Claudel, Faulkner, Flaubert, Joyce, Mallarmé, Montaigne, Proust, Robbe-Grillet, Sartre, Jules Verne. Où l'on voit que le dynamiteur des formes romanesques classiques n'a pas cessé de puiser aux meilleures sources, y compris les plus canoniques. HL 2000-II
Léon Bloy, Journal I (1892-1907) et Journal II (1907-1917) (Bouquins/Robert Laffont, 1999, 990 et 900 p., 169 F chaque tome). Une édition longtemps espérée, qui présente, en deux volumes seulement, le texte du journal publié par Bloy de son vivant. Ce n'est pas le seul avantage sur l'ancienne édition du Mercure de France, parfois fautive et en partie épuisée, établie jadis par Petit et Bollery. Pierre Glaudes, qui a établi cette réédition, l'a dotée des notes qui font défaut dans l'édition du journal inédit à l'Âge d'Homme (un tome est paru chez cet éditeur, par les soins de Michel Malicet et Pierre Glaudes, le second est à paraître prochainement, et il y en aura trois ou quatre autres). Les exégètes n'ont pas fini de comparer les deux versions, celle du journal publié par l'écrivain lui-même et celle en cours de publication. L'édition Bouquins présente un index des noms de personnes (celui de l'édition du Mercure de France était souvent défectueux), pour la confection duquel l'Index biobibliographique des noms de personnes dans l'œuvre de Léon Bloy établi en 1969 par Henri Truffinet, dit Henri Treilhe, et ronéotypé à quinze exemplaires, a dû être bien utile. L'édition comprend également un index des œuvres citées et une concordance avec la Bible - un cauchemar de moins pour les exégètes de Bloy. Tout cela rendra souvent service aux chercheurs, qui n'oublieront pas leur dette envers le regretté Yves Reulier, dont cet index aura été le dernier travail. HL 2000-I
Léon Bloy. 4. Un siècle de réception. Hommage à Yves Reulier, textes réunis et présentés par Pierre Glaudes (Lettres modernes Minard, 1999, 319 p., s.p.m.). Cet intéressant recueil sur l'écrivain et les pionniers de son œuvre s'intéresse à l'évolution de la critique bloyenne, passée, au cours du vingtième siècle, des souvenirs et impressions d'une chapelle d'amis et d'admirateurs aux vastes études littéraires, religieuses, mystiques et même ésotériques des dernières décennies. De René Martineau au Dr Fauquet, en passant par Joseph Bollery et Jacques Maritain. Curieuse est la section sur des lecteurs de Bloy assez inattendus : Hugo Ball, Saint-John Perse et même Michel Tournier. Deux chapitres particulièrement bienvenus : " Bloy dans l'archipel symboliste et décadent " et " Les Débuts des Cahiers Léon Bloy ", ce dernier texte étant un des derniers écrits d'Yves Reulier, à la mémoire duquel le volume est dédié. HL 2000-II
Léon Bloy, Journal inédit II (L'Age d'Homme, 2000, 1567 p., s.p.m.). Paru en 1996 chez le même éditeur, le premier tome du Journal inédit épousait rigoureusement la période du Mendiant Ingrat (1892-1895). Ce second volume (janvier 1896-décembre 1902) correspond à Mon Journal, mais pour d'évidentes raisons de calibrage, ne donne que les deux premières années de Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne, soit un excédent de plus de 1200 pages par rapport à la même période du Journal publié. Rappelons que Bloy ne le destina jamais à la publication et qu'il en envisagea même la destruction. S'agit-il d'un tas de scories ? L'auteur le laisse parfois entendre, commentant ainsi son travail d'élaboration du Journal publié à partir du texte inédit : " combien peu de choses à recueillir dans tant de pages " (14 juillet 1900). Mais il suggère ailleurs une tout autre attitude, lorsque, par exemple, il fait immédiatement suivre la notation " aucun événement remarquable " par ce propos révélateur : " faut-il être misérable, indigent d'esprit et de cœur pour écrire cela ! " (25 juillet 1898). Pour cet homme d'absolu, l'insignifiance ne saurait pas plus exister que le hasard, et c'est sans doute dans cet esprit qu'il faut aborder cette énorme masse inédite qui fait revivre dans le détail les tribulations du " bohême du Saint Esprit " en Danemark (janvier 1899-juillet 1900) et ensuite à Lagny. On est, bien sûr, immédiatement tenté de comparer avec le Journal publié. Recommandons à cet effet la récente édition de Pierre Glaudes : elle comporte un Index nominum, dû à Yves Reulier, où l'on trouve sur les personnages les notices indispensables à la lecture du Journal inédit (Robert Laffont Bouquins (t. I : 1892-1907, t. II : 1907-1917). On s'aperçoit vite que la version publiée n'est presque jamais directement prélevée sur l'inédite. Non seulement Bloy trie en éliminant beaucoup, mais il travaille en orfèvre des portraits, des aphorismes absents des notes inédites, pratique en peintre les effets de contraste, les rehauts, les morceaux de bravoure, met en scène les événements selon une dramaturgie savante. Dans le texte inédit, nulle trace des célèbres pages sur l'incendie du Bazar de la Charité, pas plus que des Douze Filles d'Eugène Grasset ou de l'article sur Jörgensen... Une confrontation comparable à celle que propose pour la seule année 1892 le recueil Léon Bloy III de la série des Lettres modernes (1996) se révèlerait certes passionnante à plus d'un titre. Mais il faut aussi lire le Journal inédit pour lui-même, pour le plaisir de découvrir un Bloy qui écrit au fil de la plume, sans souci de faire du style, et qui fait entrer le lecteur dans son intimité en livrant d'extraordinaires rêves nocturnes (avec en prime ceux de Jeanne), ses humeurs du moment, ses réactions à l'événement (affaire Dreyfus, guerre des Boers, début de la campagne d'expulsion des religieux, etc.), ses nombreuses contradictions aussi. On entrevoit avec bonheur un profil souvent aux antipodes du Prophète et du Justicier mandaté, qu'on le surprenne enfin détendu, au cœur du printemps danois : " assis par terre, des fleurettes entre les jambes, je me fais à moi-même l'effet d'une figure de Botticelli " (23 mai 1899), qu'on assiste à la " grande bataille " organisée contre les punaises qui peuplent sa chambre à " Cochons-sur-Marne " et nous valent quelques abyssales considérations métaphysiques (27 mai 1901), ou qu'on le découvre en train de pleurer après la fessée qu'il vient d'administrer à sa fille Madeleine (26 novembre 1901). La déconcertante sécheresse des trois cents premières pages en dit à elle seule plus long que le lyrisme le plus pathétique, sur le terrible choc subi précédemment - la mort des deux fils, la maladie de Jeanne. Bloy semble non seulement privé de toute verve, mais dépourvu du désir d'écrire et nous fait assister à la reconquête progressive de sa puissance d'écriture. Mine inépuisable d'informations sur l'écrivain, la genèse et la gestation souvent laborieuse de ses œuvres (pour cette période, la deuxième partie de La Femme Pauvre, Le Fils de Louis XVI, Je m'accuse - qui n'est que la mise en forme de ce Journal - L'Exégèse des lieux communs première série), ses projets abandonnés ou réalisés ultérieurement, ses lectures sacrées ou profanes, ce Journal offre surtout un saisissant portrait psychologique de l'homme, beaucoup plus complexe dans l'intimité que dans l'image monolithique accréditée par l'œuvre. On pénètre mieux au cœur de la très singulière alliance d'économie domestique et d'expérience religieuse qui constitue l'essentiel de son existence quotidienne. Au fil des pages, on voit se perfectionner ce que l'on peut appeler le " système Bloy ". La mendicité ne consiste pas ici simplement à " taper " le premier venu. Bloy abandonne à Dieu la gestion de sa vie matérielle, moyennant de longues oraisons nocturnes manibus levatis, de véritables orgies de neuvaines - de messes, de communions, de chapelets, de chemins de croix -, dont le Journal publié ne donne guère l'idée, et qui implorent l'intercession des morts (ceux que l'Eglise a canonisés, bien sûr, mais aussi ceux qu'il a connus, et l'on est surpris, à ce propos, de voir l'importance que prennent son beau-père Molbech ou son ancien éditeur Soirat). Les conversions faisant aussi partie de la monnaie d'échange, à cette fin Bloy transporte volontiers dans ses bagages quelque jeune fille danoise plus ou moins maniable, sans parler des projets concernant sa belle-mère qui oppose une forte résistance. Le plus étonnant est que Dieu finit effectivement toujours par éponger le plus gros des dettes en suscitant un donateur, mais il le fait chaque fois après une longue et pénible attente, sans jamais abolir la dette, ce terrible passif que Bloy traînera toute sa vie et qui absorbe d'avance les dons les plus larges. L'alternance de ces épreuves où la misère est côtoyée et des triomphes éphémères, toujours à renouveler, rythme tout le Journal. Elle s'enracine dans une mystique de toute évidence sincèrement vécue, bien que discutable sur le plan de la stricte orthodoxie : " être sans un sou ", c'est avoir le sentiment d'un abandon complet puisque Dieu se retire, c'est vivre la déréliction de la kénose - et peu d'auteurs ont écrit des pages aussi pathétiques sur le thème du silence de Dieu. Tandis que retrouver quelque argent, c'est sentir de nouveau la présence de Dieu... Tout cela n'excuse sans doute pas les mesquineries, les injustices ou le cynisme du Mendiant ingrat, mais leur donne leur tonalité propre. Il serait vain, de toute façon, de le juger selon les normes ordinaires, mais on ne peut qu'être frappé finalement par la robuste santé de ce Périgourdin qui parvient malgré tout à digérer les pires crises, triomphant de l'acharnement du sort et des mille difficultés qu'il se crée lui-même. Une telle vie tient, en un sens, du " miracle ", ou du roman - Bloy fait sien le mot de Napoléon, " ma vie est un roman " -, avec les rebondissements et les coups de théâtre qui furent la loi du genre. Mais il y a aussi les multiples romans dans le roman qui s'inscrivent en contrepoint dans l'évolution de ses relations. L'économie mystique pratiquée par Bloy ne facilite pas les amitiés sereines : tout personnage nouveau qui entre dans son univers, riche ou pauvre, est d'abord perçu comme donateur potentiel, instrument de Dieu et des morts. S'il ne donne rien, il fait obstacle au flux (monétaire) de la grâce divine et doit être dénoncé comme tel. S'exécute-t-il, il convient de le " féliciter " plutôt que de le remercier, puisqu'il participe à l'œuvre de miséricorde - le bénéficiaire étant bien entendu seul juge de l'usage des dons (les Martineau parfois tentés de parler de gaspillage se voient attirer de féroces ripostes). Il y a ainsi le roman de De Groux, dont nous avons la suite et la fin - toute provisoire, celui de Convart de Prolles, le colonel escroc qui détourne les fonds nécessaires au voyage en Danemark, celui de Bernaert, ce jeune poète belge imitateur maladroit de Bloy, hébergé près de six mois à Lagny avec sa femme, son enfant et son chat, avant la rupture retentissante, celui de Josef Florian, premier traducteur de Bloy en tchèque, celui de Marie Krysinska, cette " ancienne " de Léon à l'époque du Chat Noir, que Jeanne éprouve l'étrange besoin de connaître, ou encore celui du lycéen Clovis Prat qui se fait d'abord passer pour une vieille fille prénommée Clothilde, vend ses livres en cachette de ses parents pour expédier quelque menue monnaie au Mendiant sublime, et tant d'autres histoires rocambolesques... Avec Martineau toutefois, Bloy rencontre le premier ami riche sur lequel il pourra toujours compter, malgré de terribles orages dont le Journal et la correspondance publiés ne pouvaient jusqu'à présent donner le moindre aperçu. D'autres généreux donateurs suivront et, dans ses dernières années, Bloy pourra se définir " écrivain de génie entretenu ", mais la fin de l'année 1902 le montre déjà au centre d'un cercle d'amis fidèles, parmi lesquels figurent, consolation suprême, quelques membres intrépides du clergé. Malgré les brouilles, cette présence constante et renouvelée de nombreux amis témoigne du pouvoir de fascination qu'exerçait Bloy et qu'il ne pouvait manquer d'exercer aussi sur de nombreux lecteurs d'aujourd'hui. De ce point de vue, soulignons l'importance des lettres dans ce second tome du Journal inédit. Elles n'y apparaissent pas avant janvier 1899, alors que le Journal publié en présente un nombre important de décembre 1896 à décembre 1899. Mais à partir de cette date, et notamment tout au long de l'exil danois, elles s'imposent comme l'un des principaux intérêts du volume. L'isolement et l'ennui dont Bloy souffre à Kolding motivent une activité épistolaire intense qui se déploie inévitablement aux dépens des œuvres. Faut-il le regretter ? Partiellement ou totalement inédites à ce jour, elles peuvent désormais compter parmi ses plus belles pages. Expédiées souvent à des destinataires inconnus, qu'il n'aura parfois jamais l'occasion de connaître, elles lui servent d'abord à " faire voyager son âme " (6 août 1899). Ce sont des billets fulgurants ou des lettres-fleuves comme celle de douze pages qu'il prend soin de coudre et de relier pour l'adresser à Louis Douzon (Mon Journal n'en donne que des extraits). Avec ces lettres, qui se feront sensiblement moins nombreuses et moins longues à partir de l'installation à Lagny, est inauguré un nouveau rituel, parmi les nombreux rites dont Bloy aime s'entourer : à la fin de chaque mois, il tiendra le compte des lettres qu'il a envoyées et reçues, avec le nom des correspondants, tout comme il tient depuis longtemps celui des rentrées d'argent accompagnées du nom des donateurs (il ne prend déjà plus la peine d'indiquer les sorties dans ce volume). Présentées après la tenue de comptes à partir de janvier 1899, elles seront placées avant dès janvier 1900, comme si Bloy voulait rendre sensible leur apparentement à l'argent et leur valeur plus grande encore. Presque toutes articulent puissamment, chacune à sa manière, la demande - d'argent, sans doute, mais chez Bloy, on l'aura compris, l'argent n'est jamais uniquement l'argent -, ce qui est probablement le meilleur moyen de soumettre le correspondant à l'épreuve et de faire " jaillir sa belle âme " (1er juillet 1901). Outre la volupté de savourer une prose magnifique, elles nous procurent celle, non moindre, d'imaginer la tête du destinataire à la lecture de pareilles missives - tâche au demeurant assez facile, puisque Bloy ne se prive pas de consigner les réactions. Il faut donc voir dans ce Journal inédit bien plus qu'un simple document, si riche soit-il, mais une œuvre à part entière, certes très différente du Journal publié, cet " ours mieux léché ". Remercions les héritiers de Bloy qui ont autorisé la publication de ce monument, rendons hommage au travail de Michel Malicet et Pierre Glaudes, principaux responsables de cette édition, et dont la vigilance n'a pas été toujours bien secondée car de nombreuses fautes subsistent, parfois plaisantes (singes au lieu de signes à la page 45), parfois plus gênantes (comme l'évidente solution de continuité entre la page 478 et la page 479, qui laisse supposer l'omission d'une ou plusieurs lignes). Pour terminer sur un subjonctif bloyesque : il serait souhaitable qu'une prochaine édition les corrigeât. HL 2000-IV
Léon Bonneff, Aubervilliers (L'Esprit des Péninsules, 2000, 245 p., 128 F). Il y avait déjà eu les " scènes de la vie de bohème " et les " scènes de la vie de province ". Avec Aubervilliers, le prolo Léon Bonneff (né à Gray, Haute-Saône, en 1882 ; mort, parmi les premières victimes de la guerre, en décembre 1914) fait entrer les " scènes de la vie de banlieue " dans les catégories littéraires. Avec son frère Maurice (non moins prolo, de deux ans son cadet, porté, lui, " disparu " dès le deuxième mois de la guerre) et avec le soutien de Lucien Descaves (" La vie sort des pavés, leur avait-il dit. Forgez vous-mêmes votre outil "), ils s'étaient engagés dans l'écriture avec une série d'enquêtes sur la classe ouvrière à partir de 1905 (" Les métiers qui tuent ", etc.). Pour la forme, Henry Poulaille lui-même reconnaît (dans la préface à la première édition intégrale, L'Amitié par le livre, 1949) que Bonneff " s'est préoccupé davantage des conditions où vivaient ses héros que de l'agencement de ses chapitres ". Pour le fond, devançant toute critique, Descaves avait écrit : " Le temps qu'on perdrait à s'apitoyer, ils aiment mieux l'employer à ce qu'on n'ait plus sujet de gémir ". Le film réalisé sur ladite ville, un peu plus d'un demi-siècle après (par Éli Lotar, en 1945, commentaire de Jacques Prévert, musique de Joseph Kosma), devait à son tour susciter des commentaires fort embarrassés (cf. Jacques Prévert l'insoumis, 1997).HL 2000-III
Cahiers Henri Bosco, n° 37/38, 1997-98 (édité par l'Amitié Henri Bosco, Les Résidences du Piol, 6 avenue du Bois de Cythère, 06000 Nice). Henri Bosco est mort à Nice le 4 mai 1986. Pour les nostalgiques de L'Âne Culotte et du Mas Théotime : la correspondance entre le romancier et son ami François Bonjean est publiée dans cette livraison de trois cents pages. Présentation et notes de Claude Girault et Jean-Pierre Luccioni. Dans une lettre du 13 octobre 1956, Bosco cite Baudelaire : " Sois sage ô ma Douleur et tiens-toi bien tranquille ". Citation inexacte, c'est entendu, mais c'est tout le charme du style de Bosco.
Jacques Boucher de Perthes, Emma ou Quelques lettres de femme, édition établie par Julia Przybos (Corti, 2000, 318 p., 115 F). Emma est un des deux romans écrits par Jacques Boucher de Perthes (1788-1868) parmi une production surabondante d'essais, de poèmes et de chansonnettes, de récits de voyages, de traités de philosophie et de préhistoire. Publié en 1852, Emma ou Quelques lettres de femmes est un récit épistolaire écrit principalement à une voix, celle de l'héroïne. Ce sont les lettres d'une jeune fille dont on sait peu de chose, sinon qu'elle est anglaise et protestante, et connaît au cours des trois ans que dure l'histoire, plusieurs revers de fortune qui la font passer de la richesse à la ruine, puis de nouveau à la richesse. Emma est amoureuse d'un certain Jules qu'elle doit épouser. Surtout, cette blanche beauté aux cheveux de geais est folle et monomane, malade d'une terrible maladie, selon les termes de l'auteur " la pire de toutes, la monomanie homicide ". Elle tente de se percer le cœur à l'aide d'un couteau (heureusement émoussé) puis fait une tentative de meurtre sur son futur époux, dont elle est pourtant éperdument éprise : " Miss Emma, plus pâle encore que de coutume, l'œil fixe et l'air étrange [...] s'est précipitée sur lui et lui a enfoncé le couteau dans l'épaule, puis elle est tombée sans connaissance ". Sa folie est un mal héréditaire, qui a déjà tué son père. Elle finira dans un couvent. Roman à résonance peut-être autobiographique, roman à thèse surtout, le récit de Boucher de Perthes étudie au jour le jour les symptômes, les rémissions et les ravages de la folie, cette maladie " née de l'imagination de l'époque moderne ". Il joue poétiquement des effets de contraste du noir, du blanc et du rouge, il entrelace habilement les déclarations élégiaques et les scènes d'horreur. Mais le récit n'est pas sans poncifs ni longueurs fastidieuses. Boucher de Perthes est un écrivain prolixe, qui se regarde écrire. Emma, sans nul doute, n'est pas une œuvre majeure. Il est d'autres textes, dans l'abondante production de cet " enfant du siècle ", qui mériteraient d'être relus. Si les textes fondateurs de la préhistoire scientifique sont aujourd'hui mieux connus et diffusés (Antiquités celtiques et antédiluviennes, 3 vol. [1848, 1857, 1864], reprint Jean-Michel Place, 1989), les récits de voyages (Voyage à Constantinople, Paris, Treuttel et Wurtz, 1855 ; Voyage en Danemark [sic], Paris, Treuttel et Wurtz, 1858 ; Voyage en Espagne et en Algérie, Paris, Treuttel et Wurtz, 1859 ; Voyage en Russie, en Lithuanie, en Pologne, Paris, Treuttel et Wurtz, 1859 ; Voyage à Aix-Savoie, Turin, Milan, retour par la Suisse, Paris, Jung-Treuttel 1867 ; Voyage en Angleterre, Ecosse, Irlande, Paris, Jung-Treuttel, 1868), précieux documentaires sur de nombreux pays d'Europe et d'Afrique du Nord au milieu du XIXe siècle - ou encore le Petit Glossaire, critique mordante et tonique des " mœurs administratives " de l'époque, attendent d'être réédités. Pourquoi lire Emma ? Peut-être, comme l'explique Julia Przybos dans sa préface, à cause de la fascination qu'exerça la folie sur les esprits romantiques, et de celle qu'elle continue d'exercer sur les nôtres.HL 2001-V
Brassaï, Lettres à mes parents (1920-1940), traduit du hongrois par Agnès Járfás (Gallimard, 2000, 336 p., 160 F). À l'occasion de la rétrospective du centre Pompidou consacrée à Brassaï -" l'œil de Paris ", selon Henry Miller - et d'expositions parallèles au Musée Picasso et à la Galerie Françoise Paviot, les éditions Gallimard publient sa correspondance privée, de Berlin où il arrive à vingt-et-un ans et reste dix-huit mois, puis de Paris, Nice, des côtes bretonnes... Galerie de portraits ou portrait de l'artiste en jeune homme ? L'épistolier, par les seules lettres qu'il envoie à ses parents durant une vingtaine d'années, décrit sa transformation, de Gyula Halász (c'est-à-dire Jules Pêcheur) en Brassaï (de Brasso, ville de Transylvanie), ses doutes identitaires liés à la crise de l'art des années 30 et l'expérience de la pénurie dans le Montparnasse mythique. Après l'achat de son premier Leica en 1930, il publie un album, Paris de nuit (1932, préface de Paul Morand). Tout s'accélère dès lors, impression d'autant plus nette que les lettres s'espacent au moment où la guerre éclate. Contrairement aux Conversations avec Picasso qui décrivent des artistes célèbres, cette correspondance nous introduit dans la colonie des peintres hongrois à Berlin et Paris par l'intermédiaire d'un Brassaï dont on pressent la renommée (voir l'index nominum). Très exigeant envers lui-même (" Je n'ai jamais douté de mon talent "), Brassaï était avant tout un peintre qui, d'agent photographique, devint photographe presque malgré lui. Ce n'est que trente ans plus tard qu'il considéra la photographie comme de l'art. Celui qui écrivait pour de nombreux journaux étrangers ne méconnaissait pas la valeur littéraire de sa propre correspondance, comparée en préface à l'œuvre de Proust. L'artiste se présentait aussi comme un écrivain. On a le droit de préférer ses photographies.HL 2000-III
Bucher (Jeanne). Supérieur Inconnu, n° 19, octobre-décembre 2000 (9 rue Jean-Moréas, 75017 Paris). Dans cette revue d'inspiration surréaliste, fondée par Sarane Alexandrian en 1985 et reprenant un projet avorté d'André Breton, on trouve, à côté de poèmes et de textes de création, de substantiels dossiers intéressant l'histoire littéraire. Citons ceux sur Michel Fardoulis-Lagrange (n° 3), Gherasim Luca (n° 5), Georges Hugnet (n° 7), Camille Bryen (n° 8) et Joyce Mansour (n°9). Ce numéro se signale par un riche dossier sur " Celle qui sort de l'ombre, Jeanne Bucher ". Personnalité hors série, Jeanne Bucher (1872-1946) est d'abord évoquée par sa petite-fille Muriel Jaër dans un long article précis et documenté, qui constitue un vivant portrait. On a ainsi une idée plus exacte de cette femme qui était surtout connue par sa galerie et par son action en faveur de l'art contemporain. Ce fut sa véritable vocation, et la liste des artistes qu'elle soutint est éblouissante : Miró, Braque, Picasso, Gris, Ernst (dont elle édita deux livres), Masson, Tanguy, Picabia, Mondrian, Giacometti, Lipchitz, Chirico, Vieira da Silva, mais aussi Bauchant et Lurçat, Motherwell et Tobey. Soutien qui alla même, dans le cas de Kandinsky et de Staël, à une aide matérielle et morale qui se révéla indispensable. Mais il y avait, dans la vie de cette femme énergique, un drame caché. Issue d'un milieu alsacien étriqué, où elle avait passé une enfance malheureuse, Jeanne Bucher s'était mariée en 1895 avec le musicien Fritz Blumer (dont elle divorcera en 1920). Se place alors un événement qui est la véritable révélation de ce dossier : la folle passion qui, de 1900 à 1906, l'unit au poète Charles Guérin, lequel lui écrivit près de 2000 lettres d'amour. En 1907, Jeanne Bucher s'imposera de renoncer à cette liaison avec Guérin, qui mourut peu après d'une méningite. Il s'agit là d'un aspect de sa vie que l'on ne connaissait guère et qui est illustré par des lettres et des poèmes de Guérin, ainsi que par des extraits du Journal intime de Jeanne Bucher - tout cela inédit. Amour aussi violent que tourmenté, qui fut pour Guérin une torture et hâta probablement sa mort. Quant à Jeanne, non moins torturée, elle ne put jamais se consoler. Près de trente ans après la mort de Guérin, elle lui écrivit une lettre pour lui dire que leur amour " avait nourri un autre amour plus puissant, plus vaste, qu'elle avait dirigé vers l'Art, vers les artistes, vers les autres " (M. Jaër). L'intérêt de tous ces documents est vif, comme celui des photographies illustrant le dossier, qui comprend des lettres inédites de Rilke à Jeanne Bucher.HL 2001-V
Europe n° 859-860, novembre-décembre 2000, Roger Caillois. Depuis sa mort en 1978, Roger Caillois a suscité beaucoup d'études et de numéros de revues. Ce numéro d'Europe, organisé par Odile Felgine, est riche. Entre beaucoup d'autres, Laurent Jenny renouvelle la question de Caillois et du Surréalisme par un parallèle éclairant entre Dali et Caillois ; Marina Galletti précise la place de Caillois dans le groupe Acéphale. Claude Pérez montre que la Naturphilosophie et le romantisme allemand n'ont jamais été totalement conjurés par ce rationaliste. L'étude la plus inattendue est celle d'un physicien, Vincent Fleury, qui, grâce à des découvertes postérieures à la mort de Caillois, corrobore ses intuitions sur la fascinante dendrite. Il eût été sensible à cet hommage. Deux réserves : les inédits publiés ici n'ont guère d'intérêt, hormis le fragment d'un Jules César que Stéphane Massonet relie au Ponce-Pilate de 1961. Surtout, on s'attriste de voir, au seuil d'un numéro réussi, réimprimer trois pages de platitudes de Jean d'Ormesson.HL 2001-V
Lire Calet, sous la direction de Philippe Wahl (Presses Universitaires de Lyon, 2000, 311 p., 130 F). Ce livre est une forme d'" événement littéraire " à plus d'un titre, en ce sens que, outre la qualité intrinsèque des interventions colligées et des inédits de l'auteur de Peau d'Ours rassemblés en fin de volume, il constitue le premier ouvrage d'importance - avant la biographie que Jean-Pierre Barril va consacrer à Calet - consacré à l'œuvre de ce dernier. Longtemps relégué au rang d'auteur mineur, Calet atteint, par son " parti pris du quelconque " et son interrogation de l'habituel (pour paraphraser Perec), à une dimension littéraire à laquelle l'humour triste confère sa valeur d'exigence et d'évidence. En effet, la lecture de Calet offre " des résistances malignement déguisées en transparence ". C'est ce qui constitue " la petite musique de Calet ", chantre d'un XIVe arrondissement à la mesure de l'univers entier, tant Calet sait admirablement sonder avec ferveur le cœur de l'humain. Le je des livres de Calet est un je polyphonique qui oscille entre moi, lui, nous et un on générique, mais qui compose un roman des origines, une autobiographie que l'auteur de Monsieur Paul savait inachevable. Le récit évolue de l'exagération à l'effacement, quand l'émerveillement le cède à une sourde nostalgie de l'enfance. L'écriture de soi chez Calet dessine une mosaïque autobiographie où chaque livre se propose comme une relecture des précédents. Et jusque dans les titres de ses ouvrages, l'auteur du Tout sur le tout ou de La Belle Lurette se sert du langage comme d'un jeu de déconstruction. Sa mémoire collectionne " à ras d'homme " le quotidien à la manière d'un flâneur, et festonne " le temps à mesure qu'il se dévide ". Calet procède par collage " entre confession et chronique ambulatoire ", et ne cesse d'arpenter le territoire d'un lieu commun auquel son écriture " à fleurs de mots " confère un caractère de dépaysement envoûtant. L'œuvre de Calet dessine l'autoportrait fragmentaire et multiple d'un auteur inquiet, alchimiste d'un passé familier.HL 2001-V
Albert Camus Société d'études camusiennes, bulletins n° 53 à 55, janvier à juillet 2000 (10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge). L'année 2000 aura été riche en matière de travaux camusiens, avec la commémoration du quarantième anniversaire de la mort de Camus sur tant de fronts, universitaire, éditorial, culturel… Le bulletin d'information de la Société d'études camusiennes se devait de répercuter cette actualité, en plus de ses rubriques habituelles - articles, travaux universitaires, bibliographie commentée, etc. - et de sa journée d'hommage du 24 novembre 2000. Il faut souligner la qualité des articles et des informations, exhaustives malgré leur origine diverse : presse, actualité télévisuelle et théâtrale. On retiendra, des trois derniers bulletins parus, la visite guidée du site Web consacré à Camus par un des adhérents (n° 53) et la mort de Jules Roy, grand ami de Camus, auquel une partie du n° 55 rend hommage. Le rayonnement de Camus reste international : colloques et publications à l'étranger le prouvent, de même que la grande activité de " la section nord-américaine " (Camus Studies Association). Signalons la parution du n° 18 de la série Albert Camus de La Revue des lettres modernes (Minard), qui analyse la réception de l'œuvre en URSS et en RDA.HL 2000-IV
Pierre-Louis Rey, Camus. Une Morale de la beauté (Sedes, 2000, 127 p., 110 F). Il y eut " les années Sartre ", puis, plus récemment, " l'année Sartre " où on nous a assommé de livres en nous sommant de trouver l'auteur de La Nausée " moderne ". Camus, qui n'a pas la chance d'être moderne (il le disait d'ailleurs lui-même) et qui est en bonne voie de ringardisation, n'en mérite pas moins d'être relu. C'est ce que nous encourage à faire, à la suite d'Alain Finkielkraut, Pierre-Louis Rey dans son ouvrage. Comment s'y prend-il ? En montrant un Camus plus préoccupé de beauté que de morale, moins, dans le fond, philosophe qu'artiste. Pour paraphraser la phrase célèbre d'un homme célèbre, le livre se résume à cette idée que, chez lui, l'esthétique précède l'éthique. Pour développer cette thèse, l'auteur s'appuie sur un passage des Carnets où il est noté à la date du mois de février 1950 : " Volume : questions d'art - où je résumerai mon esthétique ". Projet avorté, que Rey ressuscite en collectant et " problématisant " tous les éléments de l'œuvre et de la vie de Camus où la " question d'art " est abordée. Reconstitution artificielle ? Non point, car Rey n'escamote nullement la question centrale du pourquoi de l'avortement de ce traité d'esthétique. La réponse qu'il donne tient dans une expression que Camus n'a cessé d'employer pour la déplorer : " la terrible époque ". Terrible époque, en effet, pour les artistes, que ces années d'après-guerre où il fallait brandir sans cesse son brevet d'engagement. Embarqué, Camus ! Oui, mais malgré lui, dit Rey, qui démontre que l'auteur du Malentendu " se condamna, par obéissance, à une exigence morale qui n'avait parfois rien à voir avec l'exigence artistique, à être plus moderne qu'il l'aurait souhaité ". Démonstration convaincante qui fait de Camus une des figures les plus pathétiques de l'histoire littéraire française, attachante jusque dans ses erreurs, agaçante dans ses errements. De cette impossibilité d'être poète dans une époque obsédée par les " idées " est né un Camus complexe cherchant sans cesse, dans une tension permanente, l'équilibre entre éthique et esthétique, et n'y réussissant pas toujours (Caligula). Chez Camus, c'est là le drame, le masque du moraliste a fini par coller à la peau : c'est à l'évidence ce Camus qui a le plus mal vieilli. L'autre, le Camus artiste, qui aurait rêvé de vivre sous le soleil des Grecs, continue de séduire et de toucher. Celui-là qui a écrit par exemple : " le monde est beau, et hors de lui, point de salut ! " (Noces, " Le Désert "). Rey est juste avec " Camus le juste " : son livre n'est pas hagiographique, mais trop universitaire. L'ouvrage est littéralement morcelé en parties, chapitres et sous-chapitres, avec force titres, sous-titres, intertitres, comme si on supposait qu'il fût impossible au lecteur d'avaler plus de deux pages à la suite sans interruption. Ce système confère de la clarté au propos, mais nuit à la dynamique de la pensée. C'est au point que parfois - surtout dans la troisième partie, où l'on nous dit successivement ce que Camus pense de la musique, de la peinture, de la sculpture, etc. - on a le sentiment que l'auteur " oublie " son sujet, tout du moins qu'il a perdu l'énergie démonstrative qui était à son origine. Peut-être ce livre aurait-il été plus stimulant s'il avait pris la forme d'un essai. Car " Albert " Camus (premier lynché dans la famille des Camus) est plus qu'un gibier d'université, c'est un enjeu intellectuel.HL 2000-IV
Albert Camus-Pascal Pia, Correspondance 1939-1947, présentée et annotée par Yves Marc Ajchenbaum (Fayard/Gallimard, 2000, 154 p., 120 F). Correspondance évidemment très attendue, mais qui laisse parfois un peu sur sa faim. Expliquons-nous. Le préfacier avertit honnêtement qu'il s'agit d'une " correspondance lacunaire ". On n'y trouve en effet que 47 lettres, dont 17 de Camus et 30 de Pia. Surtout, le relevé détaillé de cette correspondance - telle qu'elle est publiée - montre qu'en réalité, il ne s'agit pas souvent d'échanges à proprement parler. Aucune lettre de Camus entre décembre 1940 et décembre 1942, plus aucune lettre de Pia à partir de l'été 1943… On a donc, chronologiquement, une série de lettres de Pia, puis une série de lettres de Camus. Difficile, dans ces conditions, d'y voir un dialogue. Yves Marc Ajchenbaum explique ces vides par le fait que Pia, " à partir de l'été 1943, a craint d'être arrêté " et " a préféré brûler l'essentiel de sa correspondance ". Il esttrès probable, en effet, que Pia se soit vu obligé de brûler des lettres, mais on constate que figurent ici cinq lettres écrites par Camus en 1943 et qui ont apparemment survécu. Plus encore, il est curieux que manquent précisément toutes les réponses de Camus aux lettres que lui écrivit Pia en 1941 et 1942 sur L'Etranger. Peu après la mort de Pia, un libraire parisien de ses amis racontait avoir vu jadis chez celui-ci un exemplaire de L'Étranger et un du Mythe de Sisyphe sur grand papier, dédicacés et truffés de nombreuses lettres de Camus, exemplaires que Pia aurait, à la fin de sa vie, vendus à l'amiable. Impossible, bien entendu, de dire s'il s'agit d'une légende, ou si c'étaient précisément là les lettres qui manquent. Par ailleurs, est-il bien sûr que Camus ait " conservé l'essentiel des lettres de Pia " ? Aucune lettre de celui-ci, répétons-le, après décembre 1943, soit pendant toute la période de Combat. Même si, à partir de fin 1943, Camus et Pia résidaient tous deux à Paris, on reste un peu perplexe, car on a du mal à croire que le second n'ait, jusqu'à leur rupture en 1947, plus jamais écrit au premier. On excusera cette mise au point préalable, qui nous a semblé nécessaire à cause de l'impression parfois déconcertante que donnent les trous de cette correspondance telle qu'elle se trouve éditée. Et, par la force des choses, cette édition met l'accent davantage sur Pia que sur Camus, dont les lettres sont moitié moins nombreuses que celles de son ami. Mais faut-il s'en plaindre ? On voit ici de quel dévouement sans bornes Pia fit preuve pour aider Camus, lui trouver un travail, voire un gîte, le réconforter, et - last but not least - faire publier par Gallimard rien moins que L'Etranger, Le Mythe de Sisyphe et Caligula. Sa sollicitude s'étendait aussi à ses autres amis, puisqu'une lettre de mai 1942 nous apprend qu'il réussit à faire placer Ponge au Progrès à Bourg-en-Bresse. La première lettre retrouvée de Pia étant extrêmement tardive (février 1941), les sept lettres de Camus qui ouvrent le recueil sont, par force, des monologues. Pia parti pour Paris, Camus s'est retrouvé aussi seul que démuni : " je m'ennuie comme un rat mort ", écrit-il début 1940 d'Oran, où il subsiste en donnant des cours particuliers de philosophie. En fait, le cœur du volume est formé par une série de lettres de Pia échelonnées de février 1941 à décembre 1942. Outre les efforts que déploie inlassablement Pia pour améliorer le quotidien de son ami, et les nouvelles de leurs amis communs journalistes, ces lettres, souvent longues et denses, roulent sur deux sujets distincts : un projet de revue que voulait lancer Pia, et ses tentatives - couronnées de succès - pour faire accepter par Gallimard les manuscrits groupés de L'Étranger, Caligula et Le Mythe de Sisyphe. Dans cette dernière tâche, Pia fit preuve d'une activité extraordinaire, à la mesure de l'estime et de l'amitié qu'il avait pour Camus. Il fit lire ces manuscrits à (entre autres) Paulhan et Malraux, et informa ponctuellement Camus des réactions de ceux-ci, allant même jusqu'à recopier, dans ses lettres, leurs réponses. La réaction, à chaud, de Malraux est notamment très intéressante à lire, tout comme le sont les commentaires qu'y ajoute Pia pour combattre ou désamorcer les objections qui y étaient faites aux textes de Camus. Résultat : L'Étranger fut accepté d'avance par Gallimard, grâce aux interventions, suggérées par Pia, de Paulhan et Malraux auprès de Gaston Gallimard. Pia, qui connaissait le caractère de ce dernier, n'hésite pas à avertir Camus que Gaston est " radin " et qu'il a " par nature, la bienveillance plutôt mollassonne ". Les lettres de Pia abondent également en brèves notations sur ses préférences littéraires, fort variées. Au détour d'une lettre, on relève par exemple ce jugement : " Gertrude Stein, une Américaine pleine d'humour ". Ou bien, à propos d'une revue : " Fontaine distillait pourtant plus de tisanes que de vin d'Algérie ". Ses dégoûts aussi s'y trouvent nettement affirmés, à l'occasion. Du premier numéro de la N.R.f. de Drieu, il déclare : " Le Chardonne y est d'une bassesse qui soulève le cœur. Le reste est proprement nul ". À propos de l'article d'Émile Henriot sur L'Etranger, ces deux phrases : " Je n'avais jamais douté que M. Henriot fût un con. Il a tenu à confirmer cette opinion ". Mais c'est sans doute à propos du projet avorté d'une grande revue qui devait s'appeler Prométhée que l'on voit le mieux ses capacités et ses goûts. Pour cette revue, qui devait en quelque sorte remplacer ou supplanter la N.R.f. pro-allemande de Drieu et à laquelle il voulait associer Camus, Pia s'était énormément remué, écrivant des dizaines de lettres pour solliciter des collaborations, mais aussi trouver un imprimeur et du papier. Il était ainsi parvenu à réunir un sommaire étonnant : Daumal, Ramuz, Jouve, Bataille, Lhote, Prévert, Schwab, Valéry, Mauriac, Guéhenno, Malraux, Martin du Gard, Bousquet, Cingria, Calet. Même impression pour les nécrologies qu'il avait prévues, afin, disait-il, d'" enterrer convenablement les morts honorables " : Joyce, Freud, Bergson, Saint-Pol-Roux, Sherwood Anderson. On se dit que Pia eût sans doute davantage excellé, et d'une manière plus personnelle, à Prométhée qu'il ne le fit à Combat. Mais, découragé par les obstacles administratifs et autres qu'il rencontra, il renonça à son projet de revue et confiera à Camus, fin 1942, qu'il songeait à rentrer à Paris " pour y faire de la librairie d'occasion ". Au fil de ces lettres se manifeste une ironie intermittente, qui n'épargne pas toujours le destinataire. À propos de Bergson, Pia déclare ainsi à Camus : " On ne doit pas prendre sans vert un homme comme vous qui déjeune chez Kierkegaard, dîne chez Heidegger et soupe chez Husserl, et fréquente par surcroît des dévots de Pontigny comme Grenier ou Heurgon ". Plus tard, il se plaira à penser que, si Camus eût vécu, il se serait sans doute consacré non à la philosophie, mais à animer quelque Vieux-Colombier, car le théâtre était sa véritable passion. Un autre intérêt de ces lettres est de montrer à quel point Pia savait rester lui-même au milieu de tous les désastres quotidiens de cette époque particulièrement noire de la " drôle de guerre " et de l'Occupation. Ni plaintes ni confidences détaillées, cependant, mais parfois, çà et là, un bref soupir, ainsi en mars 1941 : " J'en ai plus que marre et de P[aris-] S[oir] et de Lyon ". Puis un trou complet des deux côtés entre octobre 1943 à novembre 1945, date à laquelle se situe une lettre un peu irritée de Camus, qui montre clairement à quel point des tiraillements existaient déjà à propos de Combat. Présage de leur rupture ? La dernière lettre est constituée par la réponse de Camus, d'un laconisme tout administratif, à la lettre de démission de Pia. Mais le livre ne se termine point là, et on fera un sort particulier aux quatre lettres publiées en annexe, datant de 1978-79, soit plus de vingt ans après la rupture. Herbert Lottmann ayant publié en 1978 une biographie de Camus, Pia, qui l'avait renseigné, fut extrêmement surpris d'y lire qu'il avait été, pour Camus " son meilleur ami puis son pire ennemi ". Il le fit savoir sur-le-champ à l'auteur, lequel lui répondit tranquillement qu'il s'agissait là d'une " poetic license " (sic). Deux mois après, Pia décida d'envoyer à la veuve de Camus copie de ses deux lettres à Lottmann, avec un petit mot. Dans une de ces lettres, il écrivait justement que son départ de Combat était dû à " un peu de dégoût et beaucoup de lassitude ". Surprenante était la formule par laquelle il s'adressait à Francine Camus : " Chère ancienne amie ". Dans sa très noble réponse, celle-ci l'assure qu'il s'était trompé sur son mari, qui éprouvait vraiment pour lui de l'admiration et de l'amitié : " pour le reste, nous mourrons tous avec nos énigmes et nos secrets et notre nostalgie - pour moi du moins - d'une transparence impossible ". Qui sait si Pia ne reprochait pas surtout au Camus d'avril 1947 de s'être complètement mépris sur son caractère et donc de ne l'avoir jamais connu ni compris ? On pourrait le penser, en voyant combien, dans sa seconde lettre à Lottmann, il souligne que " Camus a certainement éprouvé beaucoup plus d'amitié pour Jean Grenier, ou pour Claude de Fréminville, ou pour d'autres encore, qu'il n'en a ressenti pour moi ". Un mot sur l'édition, à présent. La préface de Yves Marc Ajchenbaum, strictement limitée à la période 1938-1947, qui est celle de l'amitié Camus-Pia, est fort bonne dans sa sobriété, car elle dit l'essentiel. En va-t-il pareillement de son annotation des lettres elles-mêmes ? Nous n'oserions l'assurer. Plus historien du journalisme que spécialiste de la littérature, l'éditeur commet certaines erreurs. Ainsi, note 4, p. 20, où il écrit que Perceau et Fleuret ont publié " dans les années 30 " leur répertoire de l'Enfer - lequel avait paru, avec aussi la signature d'Apollinaire, dès 1913. Page 28, la note 1 aurait pu préciser que le personnage de Triplepatte venait de Tristan Bernard. Des précisions s'imposaient par ailleurs pour les Cahiers de Barbarie, comme pour Louis Gillet, Jean Wahl, Raymond Schwab, Daumal, Ribemont-Dessaignes, etc. On est par ailleurs étonné de voir que l'annotateur ignore l'usage du calendrier perpétuel pour la datation des lettres. P. 137, il se borne à déclarer qu'une lettre datée " Vendredi 3, 1943 " doit " dater de l'été 1943 ", alors qu'il est facile de voir que c'est justement en septembre 1943 que le 3 tombait un vendredi. De même p. 143, la lettre datée " Lundi " ne peut en aucune façon être, comme il est noté, " du 15 ou 16 novembre [1945] ", jours qui, cette année-là, étaient respectivement un jeudi et un vendredi. Pour finir, on retiendra de Pia ce trait, qui le peint assez bien. En 1943, en sérieux danger d'être arrêté par les nazis, il déclarait à une amie : " Si je suis arrêté, je veux juste le Baudelaire de la Pléiade. "HL 2001-V
Frantz Favre, Montherlant et Camus : une lignée nietzchéenne (Lettres modernes Minard, 2000, 88 p., 70 F). A priori, il n'est pas d'auteurs dont le " milieu ", l'univers esthétique et la réflexion philosophique ne paraissent plus dissemblables que Camus et Montherlant. Et pourtant l'auteur de L'Étranger avouait volontiers reconnaître en celui des Garçons un " maître ". Si influence il y eut, il faut l'entendre au sens qu'en donne Gide, c'est-à-dire qu'elle agit par ressemblance en montrant " non point ce que nous sommes déjà effectivement, mais ce que nous sommes d'une façon latente ". Tel est l'objet de cette subtile étude de Frantz Favre, qui s'interroge " sur ce que Noces doit à Il y a encore des paradis et sur ce que Le Mythe de Sisyphe retient de Service inutile ". Dans une sorte d'héritage nietzschéen commun, leurs œuvres ont développé une exigence de lucidité qui, chez Montherlant, sera " la haute justification de son hédonisme ", et pour Camus, " le fondement tragique de son humanisme ". L'immoralisme nietzschéen alimentera chez ces deux auteurs, paradoxalement, leur compassion pour l'homme dont la vocation profonde est, selon eux, le bonheur, mais un bonheur qui ne se concevrait pas sans le sentiment de justice. Mais parce qu'ils n'ont pas la même notion de l'absurde dont découle leur constat de l'impossibilité de changer le monde et l'homme, leur " action " se traduira chez Montherlant par la feinte, et par la révolte chez Camus. Quand le premier affirme que l'homme rare est celui qui sait " avoir l'âme haute, et être un jouisseur ", le second a trop le " goût de l'homme " pour se satisfaire de sa solitude malgré les dons et les aptitudes qu'il possède pour cet exercice. Partant, ce qui différencie leur réponse au grand oui nietzschéen, c'est " l'acceptation stoïcienne du monde " d'un Montherlant et " la relation sensible avec le monde " de Camus. Mais ils se rejoignent dans leur " besoin de noblesse et [leur] appétit de bonheur associés au sentiment de l'insignifiance de l'existence, nous voulons dire son absence de sens. "HL 2001-V
Bulletin de la Société des Amis d'Eugène Carrière n° 10, 1999 (20 avenue Georges-Clemenceau, 93460 Gournay-sur-Marne). ). Livraison parue pour le cent-cinquantième anniversaire de la naissance du peintre, qui vit le jour le 16 janvier 1849 au 9, Grand-rue, à Gournay-sur-Marne. La direction des Musées de France a superbement ignoré cet événement, pourtant inscrit au rang des Célébrations nationales de 1999. Ce bulletin contient un article sur un élève de Carrière, l'italien Ugo Bernasconi, qui avait consacré une étude à son maître dans une revue de Bergame en 1902 ; " Au pied de la Butte Montmartre : la Villa des arts " par Sylvie Le Gratiet, qui présente ce logement de la famille Carrière, sis au 15 de la rue Hégésippe-Moreau, et où du beau monde défila : Nadar, Clemenceau, Rodin, Isadora Duncan ; " Pour le centenaire d'Ernest Chausson ou la renaissance d'un musicien esthète " par Jean Gallois ; " Élie Faure, Eugène Carrière : quatre années d'amitié étroite " par Jean-Paul Morel : 54 lettres échangées entre avril 1902 et mars 1906, demeurées pour la plupart inédites jusqu'à ce jour (39 sont de la main de Carrière). De cette correspondance entre le jeune critique d'art de L'Aurore et le peintre connu, citons ce passage d'une lettre du 31 janvier 1905 du premier au second :
Je viens vers vous en mendiant. Je suis chargé d'adresser un appel aux artistes en faveur des victimes du massacre de Russie. On organise une vente ou une tombola et nous avons déjà une vingtaine d'adhésions. J'ai cru pouvoir affirmer que vous voudriez vous associer à cette manifestation indispensable. Vous pensez bien que les quelques milliers de francs que nous pourrons en retirer ne seront pas même une goutte dans l'océan qu'il faudrait pour nettoyer la crasse et les plaies de ce malheureux pays. Mais il s'agit, comme au temps de l'Affaire, de se compter. Venez, votre adhésion sera pour nous la force.
Ce à quoi Carrière répondit le lendemain par ce court billet : " C'est entendu, mettez-moi avec les ennemis contre toutes les injustices, qu'elles viennent des autres ou de moi-même, plus encore contre ces dernières. " HL 2000-II
Société des Amis d'Eugène Carrière. Bulletin de liaison n° 11, mai 2000 (20 avenue Georges Clemenceau, 93460 Gournay-sur-Marne). Un " Ephéméride 1900 ", précieux pour le futur biographe du peintre a été établi à partir de lettres et de billets d'Eugène Carrière ou à lui adressés au cours de la dernière année du grand siècle. Un article de Chris Michaelides intitulé " Eugène Carrière 1876-1879 et le carnet d'esquisses du British Museum " et repris, après traduction de l'anglais, de la Gazette des Beaux-Arts de décembre 1998. Présentation d'Eugène Druet, photographe et marchand de tableaux, ami de Rodin (né en 1868), par Noëlle Choublier-Grimbert. Étude de Sylvie Le Gratiet sur le portrait d'Élisée Reclus peint par Carrière, qui se trouve dans la salle de réunion de la Société de géographie de Paris (à laquelle il fut donné en 1982). Carrière a son musée virtuel, inauguré durant l'été 2000.HL 2000-IV
Michel del Castillo, L'Adieu au siècle. Journal de l'année 1999 (Seuil, 2000, 275 p., 120 F). " Je prends conscience que les dates dont je ponctue ce Journal, ces scansions chronologiques ne signifient rien. Je n'habite pas le temps du calendrier, je ne l'ai jamais habité " (7 mars 1999). Ce journal de l'année 1999, qui clôt la série Journal de la fin du siècle, où l'ont précédé, entre autres, Michel Winock (1991), Edgar Morin (1994) ou Philippe Sollers (1998), semble bien mal débuter. On ne peut s'empêcher de trouver quelque peu factice la mise en parallèle, exigée par l'exercice, entre les notes et réflexions quotidiennes de l'auteur et de la chronologie des principaux événements de l'année qui se trouve placée en fin de volume ; le 25 janvier (où la chronologie n'enregistre rien de moins qu'un tremblement de terre en Colombie, un missile américain sur un quartier de Bassora, sans parler du Kosovo ou de l'Euro) suscite un " me voici entraîné malgré moi vers la politique " ! Cependant, petit à petit, Michel del Castillo parvient à faire de cet exercice un intéressant autoportrait où se croisent les fils de son roman familial, de ses lectures et des chocs par lesquels l'actualité entre par à-coups dans cette existence qui apparaît tout entière organisée autour d'un projet de remémoration et d'écriture de soi-même. Certes, l'attitude de Michel del Castillo devant l'actualité reste somme toute conventionnelle - désarmé face aux désastres, ironique sur la politique ou la Corse -, mais il porte sur ceux qu'il côtoie la même intelligence sensible qu'éveille en lui la littérature : on se régalera d'une discussion pleine de séduction réciproque avec un jeune philosophe nommé Nicolas ; on se passionnera pour l'histoire de sa " famille virtuelle, engendrée par la littérature ", recomposée grâce à sa notoriété d'écrivain (ses neveux, Thomas ou Lionel).HL 2000-IV
Henry Céard, Terrains à vendre au bord de la mer, préface de Georges Londeix, postface de Colette Becker (Mémoire du Livre, 2000, 950 p., 190 F.). Plusieurs éditeurs rêvaient de la mettre en chantier, cette réédition, et l'envisageaient sous un autre aspect que ce gros pavé froidement massicoté. Ils la voyaient bardée de documents, avec tout ce qu'il fallait pour remettre en perspective ce chef d'œuvre un peu bancal, mais à tous égards écrasant. Ils étaient sûrs alors que, lorsque ce roman reparaîtrait, il aurait droit tout naturellement à de longues pages dans les suppléments littéraires. En fait rien, ou presque rien. La préface de Georges Londeix est du genre désarmant - " Les naturalistes, Flaubert le premier, me glacent. Ils tiennent leur sujet à distance, comme au bout d'une pincette " - mais ce n'est tout de même pas sa faute si les journalistes n'ont pas salué l'événement. Remisons donc notre mauvaise humeur : dans le domaine de l'édition, comme dans l'Ouest, c'est celui qui " tire " le premier qui a raison. Le texte est là, de nouveau disponible, dans une typographie plus agréable que dans l'édition originale de 1906. La seule jusqu'ici, d'ailleurs. L'" édition définitive " de 1918 est en fait constituée par le reliquat de la première édition : on réimposa aux volumes une nouvelle couverture à l'occasion de l'élection de Céard à l'Académie Goncourt. L'Université Paris X-Nanterre annonce déjà, en novembre, une journée d'études autour de ces Terrains. Céard revient. Bonne nouvelle.HL 2000-IV
L'Année Céline 1998 (édité par Du Lérot et l'IMEC ; secrétariat : L'Année Céline, 16140 Tusson). Les premières lignes de l'introduction de cette livraison de L'Année Céline pourraient être reprises par nombre de bulletins de sociétés d'amis et de lecteurs : " L'Année Céline a été imprimée depuis son premier volume, paru en 1991, à 600 exemplaires. En voici la neuvième livraison, qui n'aura ni plus ni moins de succès public que les précédentes. Aucun article de fond ne lui a jamais été consacré dans la presse ". La présente livraison contient des notices pharmaceutiques du docteur Destouches sur l'Arhémapectine du laboratoire Gallier (" hémostatique per os et injectable ") ; des lettres et fragments de lettres inédits ; un répertoire des enregistrements de la voix de Céline. Les échos de presse repris dans cette Année Céline reflètent l'uniformité de ce que les critiques peuvent et doivent dire sur l'auteur de Mort à crédit. Rien n'indique que cet état de choses va changer. L'Arhémapectine n'est plus prescrite depuis longtemps. HL 2000-I
Michael Donley, Céline musicien (Nizet, 2000, 337 p., 190 F). On connaît tous la " petite musique " de Louis-Ferdinand Céline qui fut souvent présentée comme une trouvaille ingénieuse pour faire oublier les paroles trop dures à l'oreille de quelques-uns de ses textes. Michael Donley démontre magistralement, et souvent en relisant pour la corriger l'exégèse célinienne, qu'il n'en est rien et que, si Céline fut un écrivain, il fut aussi, surtout et avant tout, un musicien. On pourra considérer peut-être alors, dans cette optique, qu'il est dommage que Michael Donley, insistant pourtant sur l'importance que Céline donnait à la voix, à la musique vocale, n'ait pas étudié les chansons qui apparaissent, sous forme d'allusions ou de citations, tout au long de son œuvre et qui parfois, comme dans Féerie pour une autre fois, proposent plusieurs niveaux de lecture et participent à proprement parler à l'architecture du roman. Dommage, encore, que Michael Donley ne se soit pas plus intéressé à Règlement et à À nœud coulant, chansons dont Céline écrivit les paroles et qu'il interpréta à une occasion : ce sont de véritables bijoux d'écriture. Cela importe peu à vrai dire. Car le propos de l'auteur va bien au-delà et ne s'en tient pas à cette seule musique rythmique, syntaxique, sémantique même, qui fait l'originalité de l'écriture célinienne et inspira tant de " lamanierdeux ". Son ambition est de dire ce que fut ce que Céline appelait lui-même sa " musique du tronc ", " musique de l'âme " que son style transposa. Une très belle étude.HL 2000-IV
Philippe Alméras, Je suis le bouc. Céline et l'antisémitisme (Denoël, 2000, 235 p., 125 F). En forme d'essai, une mise au point sur l'antisémitisme célinien qui amorce également une réflexion sur la réception de Céline à l'aune de cette question. S'il n'y a plus grand monde aujourd'hui pour nier l'antisémitisme de Céline, l'auteur estime en revanche que persiste une double tentation schizophrénique dans la critique célinienne : jouer le style contre les idées, pour reprendre une formule célèbre, en occultant celle-là au profit de celui-ci, et distinguer artificiellement deux Céline dont le second serait la caricature insortable de l'autre. Au risque de se répéter, Philippe Alméras reprend certaines pièces à conviction et propose de mieux cerner l'antisémitisme de Destouches en retraçant quelques filiations et relations. Il s'agit notamment de redéfinir les formes et fonctions de l'antisémitisme du tournant du siècle, en mettant en évidence l'instrumentalisation de la question juive dans le jeu politique entre catholiques et républicains, notamment pendant l'affaire Dreyfus. Mais l'antisémitisme de Céline n'est pas exactement celui de son époque, avec laquelle il est parfois en décalage. Philippe Alméras trace une esquisse probable d'une influence sur Céline du publiciste Drumont, précurseur et quasi-double de l'écrivain, et revient sur le rôle d'initiateur d'un autre écrivain médecin, Élie Faure. Mais l'outillage intellectuel de Céline n'est pas le seul fruit des livres et journaux : il y manque l'idéologie active, telle que Destouches a pu la rencontrer en Amérique auprès de l'industriel Henri Ford. Que la connaissance réelle qu'eut Céline des usines Ford soit moindre que ce qu'il a pu prétendre, comme le souligne ironiquement l'auteur, n'empêche pas qu'il ait trouvé là un modèle d'organisation faite pour le séduire durablement. L'expérience médicale elle-même sort amoindrie des mises au point sourcilleuses de Philippe Alméras : formé à la va-vite pour cause de mariage avec la fille d'un mandarin rennais, Céline n'en fera pas moins une utilisation très consciente de son statut de médecin, et de médecin des pauvres qui plus est, figure pratique du moraliste. On aura compris qu'ici comme ailleurs Alméras attaque son auteur au moins autant qu'il l'évoque, l'ensemble de l'ouvrage étant empreint de cette forme de rudesse caractéristique des critiques céliniens qui semblent reprocher à ce monstrueux génie la fascination même qu'il exerce sur eux, et qui, sans doute, constitue une forme de survie éthique. L'essai n'en est d'ailleurs que plus vif et percutant, le style soutenant l'efficacité des idées. On regrette seulement que la citation du titre soit si peu exploitée, en dépit de réflexions parallèles de M.-C. Bellosta sur la constitution de Bardamu, puis de l'auteur, en personnage émissaire.HL 2001-V
Jean-Paul Mugnier, L'Enfance meurtrie de Louis-Ferdinand Céline (L'Harmattan, 2000, 128 p., 70 F). Cet ouvrage propose une " vision clinique " de l'univers célinien, plus particulièrement de l'enfance vue et vécue par Céline. L'auteur s'appuie essentiellement sur des interviews de l'écrivain et sur son œuvre romanesque, considérée comme autobiographique, pour enquêter sur son passé. Son investigation révèle les violences physiques et sexuelles que Céline a pu subir enfant. De Bébert dans le Voyage au bout de la nuit à Ferdinand dans Mort à crédit, les abus dont sont victimes les personnages-enfants, adolescents et adultes, et leurs perversions sont décrites, analysées puis confrontées à la vie de leur auteur. Le travail part de l'œuvre pour expliquer l'homme et ses paradoxes, qui fait de cette figure de la littérature du XXe siècle un pervers lui-même perverti par son milieu familial. HL 2001-V
Roger Delage, Emmanuel Chabrier (Fayard, 1999, 767 p., 220 F). Roger Delage a déjà donné une belle iconographie du compositeur, une édition exemplaire de sa correspondance en collaboration avec Frans Durif et Thierry Bodin (Klincksieck, 1994), une série d'excellents articles et le premier enregistrement de deux opérettes : Vaucochard et Fils Ier et Fiche-Ton-Kan (parolier : Verlaine). Il publie maintenant une biographie qui dépasse largement celles de ses prédécesseurs. Chabrier, qui eut à subir plus d'échecs que de raison, n'eût pas été surpris de constater que quarante de ses pairs l'ont précédé dans la " Bibliothèque des Grands Musiciens " chez Fayard. De l'enfance de Chabrier à Ambert jusqu'à sa déchéance mentale et son décès à Paris, le lecteur suit pas à pas l'histoire de ce " rond de cuir ", musicien quasi autodidacte, et certainement pas orthodoxe. Il déconcertait tant par sa musique que par son langage primesautier, car il savait aussi bien maîtriser les mots que les notes de musique. Le portrait que présente Roger Delage est très vivant parce qu'il utilise à bon escient la correspondance qui place Chabrier au premier rang des épistoliers, et fournit des extraits de partition pour mieux faire comprendre l'originalité de celui dont l'œuvre influença beaucoup de jeunes : Debussy, Ravel, Stravinsky, Satie, Poulenc, Milhaud, sans oublier Albeniz, Granados et Manuel de Falla qui admiraient tant l'auteur d'España. Si l'on a parfois l'impression qu'il y a trop de comptes rendus cités presque in extenso, il faut cependant signaler que les quarante épigraphes, admirablement bien choisies, rétablissent l'équilibre. Mêlé dès 1863 aux futurs Parnassiens, intime d'Adolphe Racot, d'Anatole France et de Verlaine, Chabrier fut un habitué du salon de Nina de Callias, modèle de Manet pour La Dame aux éventails. Catulle Mendès lui fournit les livrets de Gwendoline et de Briséïs, opéra que la maladie du compositeur empêcha d'être mené à bien. Chabrier possédait, outre une belle bibliothèque littéraire, une collection de tableaux d'avant-garde - la plupart des artistes étaient de ses amis : sept Monet, deux Sisley et un Cézanne, Les Moissonneurs, qu'il acheta vers la fin de sa vie. Il posa deux fois pour Manet et, lors de la vente après décès du peintre, acquit plusieurs toiles, dont Un Bar aux Folies-Bergère. Selon lui, " une partition d'orchestre ou pour mieux dire un orchestre n'est autre chose qu'une palette ". Son orchestration était en avance pour l'époque ; même pour L'Étoile, opéra bouffe créé en 1877, fait " aussi simple que possible ", il a fallu doubler le nombre de répétitions. On ne peut qu'imaginer les problèmes suscités par ses opéras Le Roi malgré lui et Gwendoline ! Fervent wagnérien (il aida Lamoureux, le premier qui osa jouer du Wagner dans les concerts populaires), Chabrier fut accusé de trahir l'école française. Il est un fait que ses deux opéras furent montés en Allemagne avec beaucoup de succès. Le rêve du compositeur -Gwendoline reçu à l'Opéra de Paris - ne fut réalisé que trop tard : lors de la première, le pauvre Chabrier applaudissait comme si la musique était de quelqu'un d'autre ! Roger Delage raconte avec beaucoup d'empathie les hauts et les bas vécus par le musicien. España lui apporta quand même la célébrité et la croix. Le biographe traite toute l'œuvre pour piano, que nous sommes en mesure d'apprécier d'apprécier puisqu'elle a été intégralement enregistrée. En lisant cette biographie d'un musicien pas comme les autres, c'est le cas de dire que " l'œil écoute ". Quelques petites corrections pour une future réédition. Dates : p. 150, il y a confusion entre 1878 et 1872 ; p. 427, en bas de page, lire " 21 février 1888 " (comme à la p. 477) ; p. 526, pour 1870, lire 1890 ; p. 690, pour 1877 lire 1867. Index des noms : p. 158, il ne peut s'agir d'Adolphe Adam, décédé en 1856 ; Bar (Gaston de) : les références aux pages 476, 610, 618, qui le donnent pour le neveu de Mendès, sont correctes, mais les six autres ont trait à Un Bar aux Folies-Bergère ; p. 277, le Rodolphe Salis du Chat noir n'était pas véritablement " chansonnier " ; il ne se produisait pas sur scène, ne faisant que présenter les artistes avec beaucoup de boniments ; Nina de Callias n'était pas baronne mais comtesse (p. 85). Enfin, rectifions une erreur répandue même par des Vallésiens tels que le regretté Roger Bellet et Claude Zimmermann dans sa récente biographie : à la p. 235, il ne s'agit nullement du prince Edmond de Polignac, mais du fils illégitime du général Camille de Polignac, qui écrivait sous le nom de Jules-Camille de Polignac. Délaissé par son père, le jeune homme mit le feu à l'appartement paternel ; il fut pourtant acquitté le 6 ou le 7 mars 1883, ce qui explique l'allusion " je deviens pour vous une manière de Polignac fils " dans une lettre du 17 mars 1883. HL 2000-II
Jean Chalon, Journal de Paris 1963-1983 (Plon, 2000, 346 p., 139 F). " Il faudrait m'assommer pour me faire disparaître ", rapporte Jean Chalon, rassuré, après consultation d'une voyante. On ne sait plus à quelle massue recourir pour faire connaître le même sort aux ouvrages semblables à ce Journal de Paris, que l'on classerait sans trop d'erreur parmi les produits dérivés du genre biographique. Voilà donc une suite aléatoire de misérables petites confidences recopiées de brouillons inutilisés du temps où le narrateur écrivait des romans à clefs et fréquentait des vieilles célébrités, Le Figaro et quelques écrivains notables. Les velléités créatrices ont disparu, remplacées par un solide sens du commerce qui lui fait étiqueter " roman " (sous la jaquette) ce Journal, ouvrant largement le parapluie de la liberté d'invention pour faire fructifier les noms propres dans le terreau de l'invérifiable. Ou est-ce de mémoire qu'il faut parler ? " Julien Green, Coco Chanel, Louise de Vilmorin, Nathalie Barney… ", plastronne la couverture. Tous y sont, en effet, voyez l'index, mais à des degrés divers, l'essentiel du texte étant consacré à une poignée de mondaines célèbres en leur temps, réduites à distribuer des miettes de leur passé glorieux pour retenir autour d'elles, sentimentaux ou intéressés, de rares jeunes gens qui ne manqueront pas de monnayer les saintes reliques en notules biographiques. De bavardage en ragot, on apprend que Jean Chalon les a connues, qu'elles lui ont raconté bien des choses et que ce fut délicieux, bien que le monde soit " un vampire qui vous prend le meilleur de vous-même et vous remercie en vous dénigrant ". Sans doute, c'était là payer cher le fond de commerce reçu en rétribution de tant d'abnégation. Pour le reste, vous n'apprendrez rien de consistant dans ces chutes de textes ramassées dans la fabrique Chalon, achetez les bios, cher lecteur ! Voilà en somme comment l'on pose la crédibilité d'un témoin, comment on forge un certificat d'authenticité qui affermira le crédit des autres produits. Cela sonne comme le cahier des charges d'une action promotionnelle ? Normal. HL 2000-IV
Henry Gidel, Chanel (Flammarion, 2000, 439 p., 149 F). Où l'auteur tente de montrer que cette célébrité de la mode ne fut pas seulement la dame frigide qui paya les cures de désintoxication de Jean Cocteau. Du Ritz à Deauville, la trajectoire de Gabrielle Chanel, une des grandes " emmerderesses " (le terme est imputable à Paul Valéry) de son siècle. Henry Gidel a déjà publié trois titres dans la série que la maison Flammarion appelle ses " Grandes Biographies " : Feydeau, Les deux Guitry, Cocteau. Dans cette quatrième grande biographie, l'auteur fait de temps à autre dialoguer ses personnages : comme au beau temps de Françoise d'Eaubonne, comme au beau temps de Gonzague Saint-Bris. HL 2000-II
René Char dix ans après, textes réunis par Paule Plouvier (L'Harmattan, 2000, 336 p., 170 F). Actes du colloque qui s'est tenu le 21 mars 1998 à l'Université Paul Valéry de Montpellier III. Mort en 1988, Char avait eu le temps de se voir accéder à l'immortalité de La Pléiade, suivant en cela l'exemple de son rival Saint-John Perse - exemple qui, disent les mauvaises langues, l'empêchait de dormir. Sur son œuvre, les commentateurs sont légion, et l'éloge, presque unanime, en dépit de certain pamphlet intitulé Contre René Char. La lecture du Pléiade montre cependant que le poète d'Artine et de l'étonnant Tombeau des secrets ne s'est pas privé ensuite de se pasticher lui-même, à force d'hermétisme et d'ellipse. La dispersion aux enchères, en 1998, de la riche collection Char de Jean Hugues avait également permis de faire diverses réflexions sur les si nombreux manuscrits du poète, les dates, et surtout les variantes ou ratures qu'il y portait - suivant en cela l'exemple de son ami Éluard. On ne trouvera pas, cependant, de telles réflexions, ni même la moindre réticence, dans les communications rassemblées ici. Michel Collot s'attache à étudier la " présence de l'imparfait " chez le poète et à gloser " la mobilisation des ressources aspectuelles " de ce temps. " Peut-on expliquer Char par des anecdotes ? " s'interroge Christine Dupouy à propos de certaines exégèses ou commentaires du poète lui-même. Anecdote pour anecdote, on regrette de ne pouvoir raconter ici deux histoires assez savoureuses concernant les dernières années du poète et qui circulaient jadis chez Gallimard. L'amitié interrompue de Char et du peintre Roger Van Rogger est retracée par Catherine Coquiot, qui cite des lettres inédites du poète, dont celle-ci, plutôt abrupte : " Tu n'as rien compris, dans la vie il y a le rapport putain-maquereau. Ta pureté, tu la gardes pour ton œuvre. Tu es bien gentil mais un peu con, fous le camp ! ". Étude intéressante, nourrie de documents, et qui montre surtout que " faire du chemin avec René Char " n'était pas toujours de tout repos. À cet égard, il y a beaucoup à glaner dans les neuf pages de notes précises et documentées qui suivent le texte de la communication... Les deux dernières sections sont consacrées à Char et les arts, et aux " problèmes de traduction ". S'attachant à définir les relations Char-De Staël, Renée Ventresque cite deux lettres du peintre à son marchand Jacques Dubourg, sans préciser en note que ses Lettres à Jacques Dubourg ont été publiées, en français, par l'éditeur londonien Taranman en 1981. Regrettons surtout qu'elle ne cite que la première phrase de ce savoureux portrait de Char face à ses peintres (lettre du 2 août 1951) : " Dans l'ensemble cet homme est fait de dynamite dont les explosions seraient hâlées de douceur calme. Tous les pontes lui cavalent au froc sans retenue, Braque seul a de la discrétion. Il fait traîner Matisse qui lui envoie soixante aquarelles qui ne lui plaisent pas, choisit dans une liasse de plus de deux cents dessins de Miró, et ainsi de suite ". Un peu verbeuse et vagabonde, la communication de György Somlyó, où nous découvrons cette perle : " Beau comme la rencontre inattendue d'Héraclite et de Mallarmé au bord de la Sorgue ". D. Delzard et M.-F. Bortot recensent, eux, les bourdes souvent réjouissantes de traductions respectivement anglaises et espagnoles de Char. HL 2000-IV
Chateaubriand mémorialiste. Colloque du cent cinquantenaire (1848-1998), textes réunis par Jean-Claude Berchet et Philippe Berthier (Droz, Genève, 2000, 335 p., s.p.m.). Ce recueil, dense - pas moins de vingt textes - réunit les actes d'un colloque de la rue d'Ulm consacré aux Mémoires d'outre-tombe. " Mémoires " à tous les sens du terme et " histoire " en sont les thèmes centraux, comme l'indique Marc Fumaroli dont l'étude ouvre le volume. Historiens et littéraires répondent à la question du genre des mémoires dans ce recueil hétérogène et parfois académique, mais qui propose une mise au point de la recherche pluridisciplinaire, dans la lignée des travaux de Philippe Berthier, sur cette œuvre, " lieu de mémoire ", monument gravé d'épitaphes, constellé de citations et d'anecdotes dont l'aspect comique est souligné. À l'heure où l'on analyse l'autofiction à l'Université, on redécouvre ce que Jacques Lecarme appelle des " mémoires autobiographiques ", " forme englobante " selon Jean-Claude Berchet, mêlant autobiographie et histoire, célébrant le moi et les autres, où le lecteur s'implique, comme un passant devant une stèle. Ce recueil est un " tombeau " littéraire destiné à faire revivre ce grand mort. Et tous d'insister, au moins implicitement, sur la modernité de l'œuvre : hors du temps, elle est toujours là, " comblante pâture ", " en prise directe sur nos préoccupations ". Il semblerait que l'on sacrifie là à ce qui est devenu un lieu commun de la commémoration : dit-on autre chose des œuvres de Hugo en 1985 ou de Balzac en 1999 ? HL 2000-II
Bulletin de la Société Chateaubriand n° 41, 1999 (122, Boulevard de Courcelles, 75017 Paris). Cette livraison contient les actes d'un colloque qui s'est tenu à Paris les 8 et 9 octobre 1998 sur le thème Chateaubriand historien et voyageur. Vingt-et-une interventions. La plus intéressante : " Le voyage de Chateaubriand en Calédonie " de Jacques Gury ; la plus plate : " Rome dans Les Martyrs et Les Études historiques " d'Arlette Michel. C'est naturellement une question d'appréciation, monsieur le vicomte. HL 2000-II
Jean-Christophe Cavallin, Chateaubriand et " L'homme aux songes ". L'initiation à la Poésie dans les Mémoires d'Outre-Tombe (PUF écrivains, 2000, 246 p., 149 F). Une brillante explication de textes sur des thèmes à la mode - en vrac, Chateaubriand, l'autobiographie, l'identité, la traversée des genres - ou plus anciens : l'initiation poétique, l'inscription cyclique du temps, la palingénésie… selon une méthode qui a fait ses preuves : l'analogie. Que d'analoga ! Le jeune chevalier de Combourg s'incarne en des représentations mythologico-poétiques qu'il construit : Achille, Hercule, Attis ou Ulysse quand les mythes chrétiens et antiques comme les structures historiques se rencontrent ; et l'auteur de citer des palimpsestes de l'empereur Julien, de Lucrèce, d'Ovide, de Plutarque. Revenir aux temps des Anciens pour comprendre : sommes-nous loin de l'Ouroboros - ce serpent qui se mord la queue ? Décoder les représentations de l'auteur, saisir précisément les étapes (cycles) de la construction de sa figure de poète et de sa création, signifie ici rester dans ce monde clos de l'érudition, de l'auto-référence, interne à l'œuvre, interne à la littérature. Cela fonctionne bien sans doute, non sans plaisir, mais artificiellement. Et rassasie son homme mais ne le nourrit pas… Plus ardu et moins cohérent, le besoin de l'auteur de rattacher la création poétique, nécessairement féminine, à la dégénérescence, donc in fine à une catégorie éthique : pour lui, Chateaubriand lance un défi éthique : " dire le moi sans parler du moi. " HL 2000-III
Chateaubriand 1998, hommages et allocutions, souvenirs et documents, conférences et communications. Année Chateaubriand en Bretagne, textes recueillis et présentés par Jacques Gury (Institut culturel de Bretagne, 1999, 301 p., 148 F). François-René est un Breton, et les Bretons sont fiers qu'il soit breton. En cette année commémorative - enfin, deux ans après - voici le bilan du comité breton pour le cent-cinquantenaire : il mêle documents, souvenirs des participants (des élus comme des descendants), rappel des spectacles, extraits des travaux d'écoliers " à la manière de ", oblitérations spéciales, dessins (dont celui de couverture de l'annuaire d'Ille-et-Vilaine), conférences et communications, sans oublier les partenaires commerciaux et régionaux, des comités de tourisme au Conseil Régional. La mémoire des grands hommes ! Voici le début du texte de Jacques Georgel qui sourit en coin de ce battage médiatique, une lettre adressée au grand homme lui-même (" Heureux anniversaire ") : " Cher François-René, / Tu ne saurais imaginer les multiples facettes de cette commémoration inattendue. […] À dire vrai, tu l'avais bien préparée, ton année du cent-cinquantenaire. Le Chat adepte du marketing, qui l'eût cru ? " Et ainsi de suite sur le même ton. La partie, plus scientifique, des communications présente avec un peu plus de recul l'homme - ses femmes et sa vie d'immigré - et le politique, en particulier dans ses relations avec la naissance du parlementarisme. La bibliographie finale est également exclusivement bretonne. Prochain rendez-vous : 2018. Il reste un peu moins de vingt ans pour apprendre le breton. HL 2000-IV
Jean-Christophe Cavallin, Chateaubriand mythographe. Autobiographie et allégorie dans les Mémoires d'Outre-Tombe (Honoré Champion, 2000, 580 p., 480 F). Dans ce nouvel opus, un approfondissement du sujet de l'auteur : J.-C. Cavallin reprend les mêmes thèses que celles de son Chateaubriand et " L'Homme aux songes " paru en 1999. On lui saura gré d'avoir, en changeant l'ordre de ses chapitres, développé la notion jadis obscure d'" éthique autobiographique " dans la première partie, rejeté à la fin la réponse à la question " Qu'est-ce qu'un mythe ? " et inséré un index des personnes et des principaux personnages. Quoi de plus normal dans un livre qui analyse la mythographie de Chateaubriand, tant elle est créatrice de figures successives, empruntées, entre autres, aux Anciens et à la Bible ? Car l'auteur veut, en s'appuyant sur les travaux de Vico et Ballanche, " restaur[er] l'œuvre dans son intentionnalité littéraire " (sans faire de psychologie) et " dans son unité symbolique ". Cette symbolique globale touche différents aspects des Mémoires, des figures, dont celle de l'auteur, à la conception de l'histoire. Laissons parler Jean-Christophe Cavallin : " Cette symbolique générale n'est pas autre chose que le corollaire poétique de l'éthique autobiographique des Mémoires d'Outre-Tombe ". Ouf ! HL 2000-IV
Petites Feuilles n° 18, novembre 1999 (Susy Archal, 2 Bellesroches, CH-1004 Lausanne). Mini-périodique entièrement consacré à Charles-Albert Cingria. Ce minuscule fascicule (huit pages in-16), animé pour l'essentiel par Pierre-Olivier Walzer, principal éditeur des œuvres de l'écrivain, paraît deux fois par an. Bien qu'il fût suisse, Cingria a longtemps vécu à Paris. Ce numéro contient des remarques sur Cingria et l'espèce chien, une lettre inédite de Jouhandeau sur Colette et les chiens, un portrait par Zadkine et des notes sur le fonds Cingria de l'Université de Lausanne. HL 2000-II
Bulletin de la Société Paul Claudel n° 156, 4e trimestre 1999 (13, rue du Pont-Louis-Philippe, 75005 Paris). Évocation de Pierre Claudel, disparu le 24 juillet 1979 ; " Essai d'une chronologie du séjour de Paul Claudel au Japon (1er janvier à [sic] 5 septembre 1921) " par le " Groupe chargé de la chronologie du séjour au Japon de Paul Claudel " [sic, et sublime] ; " À propos du Poëte et la Bible " par Dominique Millet-Gérard ; " Le Chemin de la Croix de Paul Claudel mis en musique par Antoine d'Ormesson " par Jacques-Alexandre Seiller ; les relations de Claudel et de Teilhard de Chardin sont étudiées par le père Xavier Tilliette (" Un rendez-vous manqué "). L'auteur fait remarquer à quel point Claudel ne décela pas " chez le jésuite nomade l'ardente inquiétude de saint François-Xavier ". Le malentendu eut sa part de réciprocité. Un passage de cet article fera lever le sourcil de ceux qui s'intéressent aux relations de Claudel avec sa maîtresse Rosalie Vetch, relations qui furent capitales pour la vie sentimentale et l'œuvre de l'écrivain :
L'intérêt fugitif de Teilhard pour le Partage ne suppose pas nécessairement qu'il connaissait l'arrière-plan biographique du drame. Or, à Pékin, il avait été en contact suivi et amical avec le libraire Henri Vetch, le benjamin des quatre fils Vetch. Un personnage haut en couleurs, cet Henri Vetch, qui tenait boutique au rez-de-chaussée du Grand Hôtel de Pékin, où il vendait entre autres les petits livres orange, publications scientifiques de l'Institut de Géobiologie, qu'il imprimait aussi (Vetch étant à Teilhard ce que fut à Claudel, à Fou-Tchéou, la veuve Rosario, portugaise lépreuse). Claude Rivière rappelle avec amitié le "franc-tireur et pionnier de la culture française", "cerveau toujours en ébullition" et "personnalité inclassable". "Avec sa toison blonde, indisciplinée, ses yeux clairs, il ressemblait à un Viking, ses yeux clairs ou plutôt verts, qui l'avaient fait surnommer le Tigre (sauf l'aîné Robert qui était brun, les garçons Vetch avaient hérité la chevelure blonde et les beaux yeux pers de Rosalie). […] Incarcéré en 1949, Henri Vetch apprit le chinois que jusqu'alors il parlait peu - en prison, ce qui lui permit de mieux se défendre, aidé en outre par sa nationalité française (ses compagnons italiens et japonais furent exécutés) ; il fut jugé et expulsé. De loin en loin, il correspondait avec Claudel bienfaiteur de sa mère, de ses frères et sœur, Claudel qui lui avait appris ses premiers pas sur le pont de l'Ernest Simmons. Francis Vetch, l'absent chronique, ne prenait pas ombrage de cette sorte de paternité de surcroît, qui d'ailleurs se concentrait sur Louise. Il est improbable que Claudel ait été un enjeu de conversation entre le libraire et Teilhard. Le jésuite lecteur du Partage a-t-il su plus tard le lien étrange et secret qui rattachait Claudel à la mère d'Henri, à l'héroïne de la pièce ?
Ah ! Qu'en termes galants… HL 2000-II
Dominique Millet-Gérard, Claudel : La beauté et l'arrière-beauté (Sedes, 2000, 126 p., 110 F). Ambitieux projet que de rendre compte de l'esthétique de Claudel en un mince ouvrage, d'autant que l'auteur de Connaissance de l'Est ne vouait guère de respect à un tel terme, trop plein pour lui de scientificité austère. Sa lectrice parvient pourtant à proposer un parcours respectable de son œuvre, présentant successivement et avec un intérêt croissant les textes proprement théoriques, la critique artistique, le rythme, le théâtre et enfin l'exégèse biblique (elle a contribué à la réédition récente de ces textes et en suggère bien la richesse). Elle aborde fidèlement des points essentiels : l'anticonformisme et l'individualisme du poète, son rapport aux choses, toujours objets (res) et causes (causa), l'importance du mouvement, la substitution des échos internes aux rimes, une dramaturgie construite à la double image d'un rite et du monde comme mise en scène divine, etc. On retient particulièrement des pages très éclairantes sur le symbole et sur le refus de toute distinction entre style haut et style bas - une pratique effectivement caractéristique de Claudel, que l'essayiste creuse en s'appuyant, entre autres, sur Auerbach. Mais elle se fonde surtout sur les textes mêmes de l'écrivain diplomate, qu'elle laisse entendre judicieusement dans son essai, reprenant des formules célèbres - son désir de " faire déboucher et déferler dans le domaine de la poésie la longue houle de la prose française " - ou convoquant des extraits moins connus (comme ce passage où le poète semble se souvenir des déités hindoues aux bras démultipliés pour crier sa double jubilation de croyant et de locuteur). Mais cette évidente proximité pose un problème en ce qu'elle rapproche ici critique et apologétique. Certes, Claudel s'est dit écrivain à défaut de prêtrise, mais cela n'oblige nullement à déconsidérer toute lecture profane de son œuvre. Or, Merleau-Ponty a tort de vouloir l'aborder " au-delà du catholicisme " ; telles suggestions sont " intéressantes " mais " trop peu métaphysiques à nos yeux " ; il serait " imprudent de qualifier de critique d'art " un passage de L'Œil écoute ; le titre même de l'étude ne suscite de commentaire que thomiste, etc. On se permettra de douter que l'imagerie dévote populaire témoigne d'un " goût modeste mais sûr " ou que la formule stoicienne de " théâtre du monde " constitue une " bien significative prémonition ", assertion qui ne relève que de la foi. Cette pente prosélyte gêne la lecture et l'on serait reconnaissant à l'auteur de gagner son paradis autrement, d'autant que cette posture finit par entraîner des formules pour le moins étonnantes dans le cadre même qu'elle met en place : parlant de " miracle claudélien ", l'étude semble bien près de traiter le dramaturge en prophète, " Dieu tirant les ficelles des personnages à travers l'auteur qui n'est qu'un instrument à son service ". Surtout, certaines approches récentes sont à peu près passées sous silence, comme la passionnante lecture des poèmes pour éventails proposée par Truffet, et l'on n'est pas bien persuadé de la pertinence de l'opposition esthétique que l'essai entend mettre en place entre Claudel et le post-modernisme, faute de trouver discutée la possibilité de certains liens (ne serait-ce que sur les notions de trace ou d'indicible). Pour en terminer avec ces critiques, on aimerait des notes un peu plus étoffées - D. Millet-Gérard met en appétit mais informe rarement sur le contenu des renvois très précis qu'elle donne - et peut-être moins auto-référentielles : seize allusions à des ouvrages ou articles dans les seules vingt premières pages, c'est un peu trop donner le sentiment d'un digest ; or, ce n'est pas le cas.HL 2000-IV
Jean Cocteau, Œuvres poétiques complètes, tome I, édition publiée sous la direction de Michel Décaudin (Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1999, 1938 p., 445 F).Ce premier volume présente la part de l'œuvre de Cocteau certainement la moins fréquentée aujourd'hui. L'entreprise n'était pas aisée : en dehors des pièces qu'il a regroupées dans des recueils, Cocteau a dispersé ses poésies dans un grand nombre de revues et dans des recueils collectifs. Pour ce volume d'œuvres complètes, Michel Décaudin et ses collaborateurs ont choisi d'écarter les " pièces de circonstance " dont l'intérêt n'était qu'anecdotique, comme des envois ou des vers d'anniversaire ; de même, pour les inédits, ils n'ont retenu que les pièces achevées, rejetant les ébauches et les brouillons de plusieurs poèmes non menés à terme ; la source principale, mais non unique, de ces inédits était le fonds d'archives de la maison de Milly-la-Forêt (son propriétaire, Edouard Dermit, qui fut un des proches de Cocteau, l'a déposé naguère à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris). C'est avec honnêteté que les éditeurs de ce volume confessent n'avoir pas retenu des pièces dont l'authenticité ne leur paraissait pas certaine. La préface est une mise au point fine et nuancée sur l'œuvre rimée de Cocteau (ladite préface a d'ailleurs paru tellement pertinente au chroniqueur littéraire du Monde qu'il en a carrément démarqué plusieurs passages dans son compte rendu). Considéré dans son ensemble, le volume fait ressortir l'unité de l'œuvre poétique de l'oiseleur tourmenté par le néant, unité qui surprendra ceux dont le jugement sur Cocteau poète s'est figé sur le rimeur mondain qui dispersait ses vers dans des revues de bas-bleus. Jusqu'à la fin de sa vie, Cocteau lui-même a renié ses poésies d'avant 1914, les considérant comme des écrits de la facilité et de la mondanité : ces pièces apparaissent pourtant aujourd'hui fort proches du reste de l'œuvre, tant par leur forme que par leurs thèmes, avec cette hantise de la mort et ces anges du Bizarre qui viennent battre leurs ailes. Comment expliquer l'extraordinaire variété de style qui marque l'œuvre en vers de Cocteau ? Par la mise à profit d'un don de l'imitation peu commun, certes, mais aussi par l'insatisfaction qu'induisait chez lui la pratique du seul art poétique. Faut-il d'ailleurs chercher plus loin ce recours assidu à de multiples formes d'art ? Il semble bien que le cinéma, avec son utilisation synthétique des autres arts, fut le seul qui donna à Cocteau le sentiment de s'exprimer à sa guise. Deux autres tomes complèteront ce premier volume : le premier, qui paraîtra dans deux à trois ans, contiendra l'œuvre théâtrale ; l'autre présentera l'œuvre cinématographique, avec les scénarios et les dialogues des films. HL 2000-II
Serge Linares, Jean Cocteau. Le grave et l'aigu (Champ Vallon, 1999, 223 p., 120 F). Sur le Cocteau poète en vers, bien plus méconnu que les autres. Cette poésie mêle le bon, le détestable, l'étonnant, mais rarement le fade. Elle est déjà de l'autre siècle et soumise sans certitude à l'examen de la postérité. Ceux qui aiment feuilleter les annuaires savent que le patronyme d'Heurtebise a été porté par plusieurs familles. Tous n'étaient pas des anges, pourtant. " Est-il rien de plus beau qu'un chef d'œuvre qui mord ? " HL 2000-II
Serge Linarès, Cocteau. La ligne d'un style (Sedes, 2000 ; 224 p., 160 F) ; Jean Touzot, Jean Cocteau. Le poète et ses doubles (Bartillat, 2000, 300 p., 149 F) ; Francis Ramirez, Christian Rolot, Jean Cocteau, l'œil architecte (ACR, Courbevoie, 2000, 336 p., 580 F). Les études sur Cocteau se multiplient et, loin de se répéter, apportent de l'homme et de l'œuvre une image renouvelée, enfin dépouillée des complaisances et des partis pris, cocteauphobies ou cocteaulâtries, qui l'ont falsifiée pendant des décennies. On n'en retiendra ici que trois, les plus récentes, et aussi les plus significatives. Décapantes sont les pages où Jean Touzot, prenant le contre-pied de Jean Marais qui parlait dans son dernier livre de " l'inconcevable Jean Cocteau ", va débusquer ces " Autres " mystérieux que le poète disait avoir été. Il le décrit en " tête d'affiche et tête de Turc ", stratège de la réussite tout en s'en défendant. Il épluche ses souvenirs, relevant contradictions et impossibilités : le " scandale " de Parade démesurément amplifié, les réunions musicales chez le grand-père Lecomte chronologiquement impossibles, les variations sur la prétendue fugue de Marseille s'enjolivant avec le temps, et ainsi de suite. Il ne s'agit pas cependant de prendre Cocteau en flagrant délit de mensonge pour le dénigrer, ni de célébrer complaisamment ce mensonge qui dit toujours la vérité (nous l'a-t-on assez souvent assénée, cette formule, en guise d'explication !). Bien au contraire. L'écoute critique de Jean Touzot conduit à la description d'un processus d'" automythographie ", autrement dit de création par l'auteur de sa propre légende. Est ainsi mise en évidence une dimension de l'imaginaire de Cocteau qui, comme Cendrars, Max Jacob et bien d'autres, instaure sa propre vérité. Cocteau ne cesse de se projeter dans un autre lui-même et de donner, privilège du poète, la " prééminence " aux " fables ". Une telle analyse a pour conséquence de substituer à la prétendue légèreté désordonnée de la vie de Cocteau une singulière cohérence existentielle qui assume variations et apparentes contradictions. Toutes proportions gardées, la démarche est analogue dans le livre de Linarès. Les reproches de facilité, de dispersion, de course au succès qui pèsent sur une œuvre dont l'abondance multiforme n'est plus à dire, sont écartés pour laisser place à une enquête qui, prenant le poète au mot, cherche en lui le travailleur, le maître des formes, fait la part de l'artisan qu'il prétend être et du poète inspiré, suit dans l'œuvre les lignes de forces du " bloc qu'elle forme ", selon ses propres paroles. S'en dégage la constante d'une esthétique qui est aussi une éthique, la ligne d'un style. Toute l'œuvre est dans ses cheminements parfois obscurs, mais parfaitement balisés par Linarès, une quête de l'identité et un dévoilement des mystères du monde. Reste que le pouvoir des modes d'expression n'est pas à la mesure des ambitions de la poésie (d'où une insatisfaction qui conduit à en expérimenter toujours de nouveaux) et que l'homme se retrouve avec lui-même, aux prises avec l'apparence et le mensonge (encore lui). Le poète a conscience de ses limites, en vain multiplie ses doubles et n'attend que dans la mort un épanouissement et une consécration. Constance et signification d'une difficulté d'être chez Touzot, volonté de composition qui ordonne et gouverne toute l'œuvre chez Linarès, la direction de recherche et l'effort pour envisager Cocteau, tout Cocteau, comme il le souhaitait, rapprochent ces deux livres dans une étape nouvelle de la critique. Jean Cocteau l'œil architecte est tout différent, mais on y reconnaîtra aisément un prolongement des réflexions engagées. C'est en premier lieu un beau livre à voir, avec ses quelque 300 illustrations. C'est aussi une approche de l'homme et de l'œuvre où reparaissent les problématiques de l'être et de son double comme de l'unité sous-jacente à la diversité de la création (signe que nous touchons là à des points essentiels). Elle débouche sur une étude de l'image, par laquelle Cocteau veut rendre visible l'invisible et exprimer l'indicible, ce qui est pour lui la fonction du poète ; nous nous acheminons ainsi vers le cinématographe, l'écriture qui, ajoutant à l'image le verbe et le mouvement, répond le mieux à ses vœux, mais ne suffit pas à réaliser les ambitions du poète, ni à réduire sa dualité. L'ouvrage ne lui en est pas moins consacré pour moitié. Il constitue la meilleure analyse de l'œuvre cinématographique de Cocteau en même temps que la meilleure base de travail avec ses documents et sa chronologie qui rectifie de nombreuses erreurs.HL 2001-V
Cahiers Albert Cohen. Lectures de " Belle du Seigneur ". Numéro anniversaire (1968-1998), n° 8, septembre 1998 (Centre d'études du Roman et du Romanesque, 115 avenue Henri-Martin, 75116 Paris). Entrer dans la Pléiade dix-huit ans seulement après sa première publication, telle est la singulière aventure qui est arrivée à Belle du Seigneur en 1986. Promotion quasi unique et qui n'a, semble-t-il, suscité que de rares commentaires de la part de la critique. À présent, l'œuvre de Cohen est l'objet d'une exégèse foisonnante, témoin ce volume qui, pour le trentième anniversaire de la publication du roman en question, rassemble dix-sept études. Deux grandes sections : " Désir physique, désir métaphysique " et " L'Esprit et la lettre ". É. Lewy-Bertaut étudie le rôle et la signification des Valeureux, épisode retranché en 1938 lors d'un remaniement du manuscrit du roman. Le personnage de Mariette Garcin est analysé par N. Fix-Combe, tandis que M.-A. Mathis scrute le bestiaire du livre. La problématique du roman est l'objet des recherches de B. Gaergen (" Normes et anti-normes ") et de A. Schaffner (" Roman à thèse ou roman expérimental ? "). Deux études sur le personnage d'Ariane (L. Michon-Bertout : " Les Lettres dans Belle du Seigneur ", et F. Noudelmann, " Les Jeux de la lettre "), et un double article copieux de Cl. Stolz sur " L'Esthétique de la phrase dans Belle du Seigneur ", avec, à la clef, des schémas " en forme de potences ou de marches d'escalier, etc., et tout zébrés de flèches jupitériennes ", cela pour illustrer " parallélismes-hypozeuxes ", " hypotyposes métaphoriques ", " phénomènes citationnels porteurs de connotation autonymique ", " séquences à noyau nominal dans une structure monorématique ", etc. Z'auriez pas un dictionnaire ?HL 2000-IV
Robert Elbaz, Albert Cohen ou la pléthore du discours narratif (Publisud, 2000, 110 p., 118 F). À l'en croire, M. Elbaz propose enfin une approche proprement littéraire de Cohen, un auteur dont la réception, à l'exclusion d'un commentaire de Nyssen, serait restée limitée à quelques biographies. Que le critique déplore, en particulier chez Valbert, le peu de place faite au texte, une tendance à confondre vie et fiction et de fréquentes erreurs factuelles, soit. Mais pourquoi son essai ignore-t-il les travaux publiés en 1998 et 1999 par Stolz (sur la polyphonie), Schaffner (l'enjeu du sacré), Miernowska (dialogue et discours) ou Duprey (les figures parentales) ? Pourquoi ne parle-t-il pas des Cahiers Albert Cohen qui existent depuis 1991 ? Cette réduction caricaturale n'est que l'une des insuffisances d'un essai qui est à l'indigence éditoriale ce qu'un catalogue de grainetier est à l'horticulture : un éventail assez complet des possibles. On ne sait si M. Elbaz a manqué de temps ou de maîtrise linguistique - ce qui expliquerait ce titre curieusement péjoratif -, mais un sérieux travail de relecture syntaxique, stylistique et orthographique s'imposait, qui n'a pas eu lieu : Les Valeureux ont " été extirpés de Belle du Seigneur, après coup, sous ordre de l'éditeur, parce que ça faisait déjà trop long [sic] ", le récit " est produit d'un procès de production textuel [sic] ", etc. On a envisagé de combiner numéros de page et nombre de lourdeurs et d'erreurs pour jouer au loto, mais le livre perd ses feuilles ! Le concept central de " dynamique textuelle " reste non explicité, une note aimablement placée là à l'attention des non-elbazologues se contentant de renvoyer à un sien ouvrage antérieur. Ici, le critique s'interroge sur le rôle des majuscules dans un passage où elles servent tout simplement à séparer des vers écrits sans retrait (en revanche, on saisit moins par quelle logique imitative certains termes de l'essai arborent épisodiquement une majuscule ou des italiques). Là, il semble se fonder sur le constat d'une impossible exhaustivité pour conclure à une défaillance du roman, mais en vertu de quel présupposé ? Tant de maladresse finirait par devenir cocasse s'il n'y avait dans l'essai des idées qu'on se désole de trouver aussi peu mises en valeur. Lisant l'œuvre de Cohen comme un seul texte, Elbaz voit dans les nombreuses parenthèses le moyen d'éviter une clôture du discours et d'instaurer une tension entre illusion de réel et affirmation d'une textualité. Il étudie les effets de liste et de répétition comme autant de signes d'un éternel enrichissement possible, ce qui le conduit à esquisser un rapprochement ingénieux avec " ces couronnes que l'on trouve perchées sur certaines lettres de l'alphabet hébraïque, dans le parchemin du texte de la Thora, qui n'ont aucune fonction visible [sauf] de constituer des réservoirs narratifs et discursifs ". Chez Cohen, ces procédés permettraient de " nanifester tout ce qui ne peut se déployer dans l'écrit ". Chez Elbaz, la pléthore de coquilles nanifie (sans erreur cette fois) tout ce qu'aurait pu déployer son propre essai. HL 2000-IV
Michel del Castillo, Colette. Une certaine France (Stock, 1999, 387 p., 130 F). Michel del Castillo connaît et aime profondément Colette et, quand il parle d'elle, on sent la passion qui l'anime sans obscurcir son jugement. Il sait que l'image que Colette a imposée ne coïncide pas avec la vraie Colette, que c'est une construction patiente dont les éléments ne résistent pas à l'analyse. Mais c'est merveille que de voir, après elle, avec elle, la maison de Saint-Sauveur et tant d'autres aspects de sa vie. Ainsi, on estimera avec quelle finesse il montre ce qui séparait Colette de Willy, au point que la rupture devenait inévitable. Comme essai, ce livre est admirable. Pourquoi Michel del Castillo, qui dédaigne les biographies (" Après les avoir lues, on sait tout, mais on ne comprend guère ", p. 28), leur fait-il beaucoup d'emprunts, et même à la plus médiocre, celle de Claude Francis et Fernande Gontier (Colette, Perrin, 1997). Ce dernier livre, dont les Cahiers Colette ont rendu compte (n° 19, 1997), a été traduit aux États-Unis, où il pouvait apaiser des remords et flatter des convoitises. N'ont-elles pas, ces dames, cru prouver que Colette avait une ascendance noire par celui qu'on appelait le Gorille, le père de Sido ? Leur raisonnement consiste à affirmer que si X est né aux Antilles d'un blanc et d'une noire, il est déclaré en France sans que le métissage puisse être décelé. Le résultat est que la New York Public Library catalogue une partie importante de l'œuvre de Colette comme étant les œuvres d'un écrivain noir et les conserve au Schomburg Center for Research in Black Culture sur le Malcolm X Boulevard. C'est ce que nous avons appris dans The New Yorker du 29 novembre 1999. Nous ne demanderions pas mieux que de croire à cette ascendance et en profiterions pour nous expliquer quelques particularités du génie de Colette. Malheureusement, Francis et Gontier n'emportent pas l'adhésion. Il est vrai que les règles de la philologie et de la critique des documents n'intéressent que les pions et que n'importe qui peut écrire n'importe quoi. Le seul reproche que nous puissions adresser au livre de Michel del Castillo est de vouloir enter des éléments biographiques sur une évocation qui fait, au premier sens, surgir Colette, dégagée de sa sainte légende. HL 2000-II
Bernard Lehembre, Colette et Willy (Acropole, 2000, 167 p., 89 F). Dans cette collection de Couples célèbres aux sous-titres proprement géniaux ont déjà paru un Napoléon-Joséphine. Mariage pour la gloire, un indépassable Grâce Kelly-Rainier III de Monaco. Contes de fées sur le Rocher, un Marcel Cerdan-Édith Piaf. Le bel amour et un hallucinant Georges Simenon-Joséphine Baker. Les amants sauvages. La quatrième de couverture de Colette et Willy précise que l'auteur " est historien et écrivain ". Précision utile, mais qui ne convaincra que ceux qui n'ont pas ouvert le livre. Le seul intérêt de l'ouvrage est de démontrer qu'il existe encore des éditeurs qui n'ont aucune honte à s'enrichir en publiant des paraphrases dialoguées auprès desquelles la prose d'une Amélie Nothomb paraît presque élégante : - Il faut mobiliser nos amis et les critiques qui nous soutiennent pour faire pression sur Lugné-Poe, dit Jarry qui sait à quoi s'en tenir sur l'Œuvre puisqu'il fait partie de l'équipe depuis sa création. Le point de vue de Lugné-Poe est actuellement le suivant : sans une bonne préparation du public, nous courons à la catastrophe ! - Lugné-Poe n'a pas tort, dit Vallette. Lorsque nous avons publié le texte d'Ubu Roi dans le Mercure de France, seuls Henry Bauer, Aurélien Scholl, Jean Lorrain et Armand Silvestre ont réagi par des articles favorables. - J'ai une proposition à vous faire, dit Jarry. Je suis prêt à faire une ou deux lectures privées de la pièce. Cela encouragera Lugné-Poe, toujours persuadé qu'il est seul, et cela préparera les uns et les autres à nous soutenir. - Willy, Jarry peut faire une lecture chez nous, rue Jacob, propose spontanément Colette. - Je suis d'accord pour que cela se fasse chez Colettevilli, acquiesce Jarry, mais il faudrait décider d'une date. La représentation d'Ubu Roi étant prévue le 10 décembre, ce serait bien que la lecture ait lieu à la mi-novembre. Alors ? Le sous-titre de ce Colette et Willy ? Ah ! non, ce serait trop facile. HL 2000-IV
Antagonismes. Cahiers Colette n° 22, 2000 (Société des Amis de Colette, Mairie, 89520 Saint-Sauveur-en-Puisaye). Trois volets dans ces cahiers : inédits, témoignages et études. Parmi les premiers, trente-trois lettres ou cartes postales adressées par Colette, " sa vieille amie ", à Renaud de Jouvenel, fils d'Henry, entre 1922 et 1952, et un ensemble d'articles rédigés par Colette et parus dans Marie-Claire entre 1939 et mai 1940 : " Les conseils d'une femme gourmette et gourmande ", " Le Courrier du cœur ou Colette conseillère conjugale " - textes légers, futiles, mais dignes d'intérêt pour le regard porté par une femme moderne sur la société d'avant-guerre. Les témoignages de Marcelle Auclair (créatrice de Marie-Claire en 1937), Maurice Martin du Gard et Paul Léautaud évoquent leur rencontre avec la femme plus qu'avec l'écrivain. Plus intéressante est l'étude de Marine Rambach, dont l'analyse des principales critiques littéraires de Le Pur et l'impur (intitulé Ces plaisirs jusqu'en 1941) montre l'évolution des mentalités dans la société française des années trente à nos jours. L'ouvrage, qui reçut un accueil très réservé lors de sa parution en 1931 - la question morale était alors au cœur de la critique -, est pratiquement oublié les années suivantes pour être finalement réhabilité dans les années 70 avec le développement des mouvements féministes et la libération sexuelle. Si le livre est passé aujourd'hui du statut de " livre maudit à celui de texte phare ", la polémique est toujours présente et Marine Rambach regrette l'absence de cette référence dans nombre d'études et de travaux universitaires. L'ensemble des critiques parues dans la presse en 1932 sont reproduites intégralement. À noter l'article de Marguerite Boivin commentant les principaux discours du capitaine Colette, candidat républicain aux élections cantonales de 1880. La Société des Amis de Colette vient également de publier, de Marguerite Boivin, La Maison de Sido, préface de Claude Pichois.HL 2001-V
Guy Ducrey, L'ABCdaire de Colette (Flammarion, 2000, 120 p., 63 F). Imaginez que vous ayez à composer un livre sur Colette qui ne soit pas une biographie de 500 pages mais un opuscule dont une grande part doit être laissée à l'iconographie. Imaginez que vous soyez un spécialiste reconnu de la littérature fin-de-siècle pour qui cette œuvre lumineuse représente quelque chose comme l'antithèse du roman décadent. Imaginez enfin que vous vous donniez pour ambition de rompre en visière avec les lieux communs trop souvent réquisitionnés à propos de l'auteur des Claudine pour en offrir une image renouvelée. Imaginez cela, et vous aurez une idée du défi que s'est lancé l'auteur de cet abécédaire. Le résultat est un petit ouvrage instructif. Le procédé de l'abécédaire consiste à circonscrire un auteur en passant en revue les thèmes qui cernent au plus près sa personnalité et son œuvre. Cela donne, pour Colette, une série de notices sur des sujets aussi divers que les cosmétiques, la métaphore, l'aube, les cheveux, l'éclosion, le chauvinisme, les fleurs, etc. Sous son regard, comme chez Ponge et Proust, les objets de la vie quotidienne se chargent d'une vie secrète et fantastique : " fourchettes, démons quatre fois cornus, sur lesquels s'empalait […] un petit poisson convulsé dans sa friture ". La calligraphie, sur ce papier bleu où Colette écrivait, est aussi source de rêveries : " S'il m'arrivait de buter sur le mot murmure et de chercher la suite de ma phrase, c'était le moment, sous chacun de ses jambages égaux, d'ajouter une petite patte de chenille, une de ces petites pattes ventouses qui se collent si tenaces à la branche. À une extrémité du mot je figurais la tête […] à l'autre bout la queue terminale […]. En place du mot murmure j'avais le signe chenille, beaucoup plus joli ". " Colette romancière ? Un poète plus sûrement ", conclut Guy Ducrey. Dans la même collection a paru en même temps un ABCdaire de Prévert par Pierre Chavot. À signaler aussi un Agenda 2001 Colette (Mille et une nuits, 2000, non paginé, 59 F) : c'est Colette au jour le jour, et Colette en images. Quant à ceux qui préfèrent Willy, ils peuvent utiliser de nombreuses pages comme un agenda.HL 2001-V
Juliette Comte, Auguste Comte. La politique et la science (Odile Jacob, 2000, 288 p., 160 F). Le livre dépasse la simple exégèse du système d'Auguste Comte pour analyser les prolongements de sa pensée, depuis sa mort jusqu'à nos jours. Envisagé sous l'angle des rapports entre politique et sciences, le positivisme comtien est analysé à la lumière des connaissances philosophiques actuelles. On trouve ainsi un parallèle entre l'archaïsme du positivisme et " l'actualité de la politique positive ", où l'on apprend que Comte a moins voulu " transformer la science en une église établie [que la] considérer d'un point de vue extérieur ". Sur la question littéraire à strictement parler, peu de choses, si ce n'est une interrogation sur les relations des savants avec la république des lettres, et un chapitre intitulé La Fiction politique des arts. HL 2001-V
Édouard Corbière, Les Pilotes de l'Iroise, édition établie par Jacques-Remi Dahan (José Corti, 1999, 245 p., 120 F). Corbière : le nom figure en lettres capitales, et sans prénom, sur la couverture : " Tiens ! un roman de Tristan Corbière, le poète des Amours jaunes ? " Sur la page de titre pourtant, on lit : Édouard Corbière. Déception, et vague sentiment de s'être fait avoir… Et pourtant, remercions l'auteur de ce stratagème, car le roman vaut le détour. Mais qui est Édouard Corbière ? Un homonyme de l'autre, le " célèbre " ? Ceux qui ont déjà lu Le Négrier (réédité en 1998) le savent : il s'agit de son père, lequel, comme le rappelle J.-R Dahan, dont la présentation biographique est impeccable, connut la célébrité en pratiquant le genre de la " littérature maritime ", dont la vogue commença de grandir en 1823 (avec justement The Pilot de Fenimore Cooper, initiateur du genre) et tomba en 1832, année de la publication des Pilotes de l'Iroise. Valait-il la peine de republier ce roman oublié, exploitant abusivement, comme tant d'autres de l'époque, la veine du roman d'aventure maritime ? Réponse : oui. Après quelques pages un peu laborieuses, où il faut s'habituer au style maladroit de Corbière père, et surtout à ce présent de narration qu'il emploie constamment (il ignore superbement le passé simple et l'imparfait), on est vite séduit par ce héros sans nom (il en change quatre fois dans le roman, ce qui en fait évidemment un " roman de l'identité "), recueilli en mer tout bébé avec sa sœur jumelle dans " une cage à poule " (c'est le côté roussellien du livre) et qui devient plus tard, par vengeance contre une société " injuste " (c'est le côté rousseauiste du livre), un abominable pirate des mers passant son temps à piller et incendier tous les bricks anglais circulant dans les parages, mais aussi, plus tragiquement, à piller et incendier sa propre vie, se donnant en cela superbement pour un nouvel avatar du héros romantique " maudit ". On appréciera les scènes de courses, de capture et de combats, qui sont d'une grande intensité et d'une merveilleuse barbarie. Corbière sait de quoi il parle, et cela se sent. À un moment de l'histoire d'ailleurs, il ne peut s'empêcher de rappeler à son lecteur qu'il a lui-même mis la main à la corde : " Comme lui [le héros], j'ai été voyageur à vingt ans ; pauvre, mais rempli d'espérance. " Ce qui fait le prix de ce roman, et son originalité par rapport aux autres livres écrits par des écrivains plus littéraires que marins ; c'est son caractère brutal de vérité. On pourrait dire que Les Pilotes de l'Iroise tient du roman frénétique (on pense au Pirate ou au Renégat) par la violence de l'action et la monstruosité de son héros (" soyons un monstre à pendre ", dit le héros), et du roman réaliste par ses notations techniques et son atmosphère vraiment maritime : " Mais quel talent pourrait rendre ces choses importantes, que l'on ne voit bien, que l'on ne sait bien que lorsque la réalité est sous les yeux, que lorsque votre cœur palpite à l'idée du carnage qui s'apprête sur ces flots que vous entendez clapoter, sur ces navires qui manœuvrent chargés de leurs équipages, disposés à faire feu ! " HL 2000-II
Société des amis de Paul-Louis Courier, Actes du colloque international "Paul-Louis Courier et la traduction" (Tours, novembre 1998) (3, rue des Cigognes, 37550 Saint-Avertin).Le sous-titre de ce colloque, dont les textes ont été recueillis par Paule Petitier, était " Des littératures étrangères à l'étrangeté de la littérature ". Au sommaire : " Paul-Louis Courier traducteur ou rupture d'une tradition humaniste de traduction " (Chrissanthi Avlami) ; " Traduire au XIXe siècle. De Paul-Louis Courier à Marcel Proust " (Michel Brix) ; " Traduction pedestris. Nerval devant l'Intermezzo de Heine " (Philippe Marty) ; " Mérimée/Pouchkine : traduction/mystification " (Hélène Henry) ; " Langues nationales, idiomes et langues spéciales dans les romans de Victor Hugo " (David Charles). En fin de volume, ce propos imaginaire attribué à Courier par Philippe Brunet, de l'Université de Tours : " Je serais curieux de voir quel contrat un éditeur commercial m'aurait fait à la fin du XXe siècle ". HL 2000-II
Cahiers Paul-Louis Courier, n° 7, mai 2000 (Société des Amis de Paul-Louis Courier, 3 rue des Cigognes, 37550 Saint-Avertin). Défense et illustration de Courier : le " pamphlétaire et épistolier français " du Petit Robert (1995) est - affirme l'éditorial du secrétaire général de ses Amis, Jean-Pierre Lautman - un " auteur véritable ". Dont acte dans ces Cahiers ? Il semble malheureusement que non : le style du pamphlétaire gagnerait à être étudié en tant que tel. Car si l'on connaît sa vie (une biographie, dont une partie est reproduite ici, est due à J.-P. Lautman) et ses amis de l'époque (François Haxo, auquel un article est consacré), on connaît mal son œuvre. Que dire du long article, traduit de l'italien, de Vittore Collina sur " La Pensée politique dans les pamphlets ", sinon qu'il recense les thèmes de Courier sans en aborder le style. A vos plumes et, comme le dit le texte de la troisième de couverture, emprunté à Courier lui-même (Pamphlets des pamphlets) : " Laissez dire, laissez-vous blâmer, condamner, emprisonner, laissez-vous pendre, mais publiez votre pensée. Ce n'est pas un droit, c'est un devoir… "HL 2001-V
Correspondance de René Crevel à Gertrude Stein, traduction, présentation et annotation de Jean-Michel Devésa (L'Harmattan, 2000, 270 p., 140 F). Une soixantaine de lettres inédites s'échelonnant de 1926 à 1935. À vrai dire, ce ne sont pas de longues lettres, et l'on y trouve guère de véritables confidences : ce n'était pas le genre de Crevel. Des messages amicaux plutôt, et souvent, hélas, des bulletins de santé, écrits d'un de ces sanatoriums dans lesquels Crevel séjourna si souvent, rongé par ce qu'il appelait sa " poitrine de poulet ". Pour inattendue qu'elle puisse paraître à première vue, l'amitié de Crevel et de Gertrude Stein fut réelle. Peu commode, sinon tyrannique, l'auteur de The Making of Americans avait cependant une sympathie teintée d'indulgence pour le jeune et turbulent Surréaliste, lequel, de son côté, cherchait à lui plaire. Détail significatif, il prit soin de rédiger en anglais toutes les lettres qu'il lui adressa. Aussi peut-on, comme le fait J.-M. Devésa, discerner un aspect mère-fils dans leurs relations. Ils ne manquaient pas non plus d'amis communs, et, à travers ces lettres, revit en filigrane tout un univers, à la fois mondain, artistique et littéraire, du Paris cosmopolite de ces années 1925-1935. En fait, Crevel avait plusieurs personnalités et savait les doser selon les milieux parfois fort hétérogènes qu'il fréquentait. On ne trouvera donc ici que peu d'allusions aux Surréalistes, qui ne se situaient pas exactement dans la même sphère que les personnes dont Crevel entretenait régulièrement sa correspondante : Pavel et Choura Tchelitchev, Tony Gandarillas, la princesse Murat, etc. C'est du reste sans complexe que Crevel s'était mis à fréquenter le monde, et il s'en justifiait en disant à son ami Jean Aron, qui nous rapporta un jour ce propos : " Pascal allait bien dans le monde ! " Mais son amitié avec Gertrude Stein n'était pas seulement dictée par des raisons mondaines ou littéraires : il avait trouvé d'emblée une certaine complicité avec elle, dont il jugeait par ailleurs les œuvres avec une grande sûreté critique. En ce qui concerne cette édition, on doit signaler que les lettres se trouvent reliées par un commentaire suivi, et que le texte anglais se trouve accompagné de sa traduction française. Précaution nécessaire, l'anglais de Crevel étant souvent fautif ou approximatif. Toutefois, cette traduction est-elle toujours exacte ? Ce n'est pas sûr, le traducteur ne se privant pas d'ajouter des fioritures au texte. Quelques exemples : You know I was ill = Vous n'êtes pas sans savoir que j'ai été malade ; And don't forget yours for ever = Et s'il vous plaît, n'oubliez pas votre ; Here life is always simple = Ici, la vie suit son cours, toujours aussi simple ; Good wishes. All that you want for 1928 = Je vous présente mes meilleurs vœux et vous souhaite d'obtenir, en 1928, tout ce que vous désirez ; Now I say bad words to illness, the most bad words, and I want a good year 1928 = Je profère aussi de bien vilains mots à l'encontre de la maladie, les plus vilains mots qui soient : je voudrais tant connaître une bonne année 1928. Arrêtons là cette petite toilette, qui fait de Crevel un Vaugelas imprévu. Autre surprise : le commentateur se croit obligé, chaque fois qu'il mentionne un écrivain, de donner à tout hasard ses dates biographiques, ce qui nous vaut des kyrielles de lassants " la rencontre de Tristan Tzara (1896-1963) et d'André Breton (1896-1966) " ; " Arthur Rimbaud (1854-1891) " ; " Paul Claudel (1868-1955) ", " Corydon (1924) d'André Gide (1869-1951) " ; " la lecture de Gustave Flaubert (1812-1880) ", etc., etc. Ces réserves faites, on doit souligner l'intérêt d'une telle publication pour ceux qui s'intéressent à Crevel. Le commentaire de J.-M. Devésa est assez riche, et nourri de nombreuses informations et références biographiques. L'ensemble est complété par une biographie et une bibliographie. À cette dernière, on peut ajouter une édition confidentielle, fort belle et peu connue : Lettres à Valentine Hugo suivies d'une Lettre à Paul et Gala Eluard et de documents inédits (Au Moulin du Soleil, 2005, 65 p., tiré à 25 ex. sur papier feutré couleur de brume).HL 2000-IV