En société
Aicard. Les Échos de Maurin, n° 5, juin 2003 (Les Amis
de Jean Aicard, Oustaou de Maurin des Maures, 83210 Sollies-Ville ; 4 p.,
s.p.m.). Malgré toute la sympathie que l’on a pour cette entreprise, souhaitons
que les amis de Jean Aicard s’intéressent à « leur » auteur plutôt
qu’à leurs propres faits et gestes.
Alain-Fournier. Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier,
n° 107, 2e trimestre 2003 (21 allée du Père Julien Dhuit, 75020
Paris ; 60 p., 12 €). Sous sa pimpante couverture
jaune citron, ce numéro est dominé par l’extrait de la thèse de Sylvie Sauvage
qui lui donne son titre, Alain-Fournier, l’œuvre-vie. Ces pages jettent
un éclairage très convaincant sur Alain-Fournier. On sait que l’auteur de Miracles
a tiré de la matière de sa propre vie les éléments constitutifs de l’intrigue
du Grand Meaulnes. Mais réciproquement, cette étude montre, textes à
l’appui, combien le jeune Alain-Fournier semble avoir d’emblée vécu ces
épisodes autobiographiques comme un travail de création préformé par ses
lectures. Ainsi, Yvonne de Quièvrecourt, avant de devenir le modèle d’Yvonne de
Galais, est-elle d’abord venue incarner le modèle de Mélisande ou des créatures
de Jammes, offrant à Fournier d’expérimenter dans la réalité l’équivalent d’un
rêve à « façonner » selon son gré. D’où une grande porosité entre la
vie et l’œuvre, la vie se construisant comme une œuvre et l’œuvre se
nourrissant de la vie, en un jeu de miroirs vertigineux et par une constante
transgression effectivement caractéristiques de la trajectoire de celui qui
devait déclarer à André Lhote, en 1910 : « Le plus grand artiste à
mon avis est celui qui en toute sincérité vivra son œuvre. » Si le reste
de ce travail est du même intérêt, cette thèse pourrait constituer un ajout
d’importance à la bibliographie d’Alain-Fournier.
Apollinaire. Que vlo-ve ? Bulletin international des études
sur Guillaume Apollinaire, n° 22, avril-juin 2003 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris ; 56
p., abonnement annuel : 30 €). Brève livraison du bulletin
franco-belge avec la suite (« sans fin ») du feuilleton d’Agero par
Claude Debon, une étude d’André Fonteyne sur Hugo Claus, traducteur flamand
d’Apollinaire, par laquelle Que vlo-ve ? entre dans la danse des
festivités et s’associe à l’hommage rendu cette année aux écrivains flamands et
néerlandais au Salon du livre de Paris, la présentation par Willard Bohn d’une
lettre d’Apollinaire à Pierre Albert-Birot récemment acquise par… l’Université
du Texas, des informations variées, les ventes et catalogues de 2002, l’annonce
des parutions et une série de comptes rendus très substantiels qui sont loin de
s’en tenir au domaine français.
Aragon. Faites entrer l’infini, n° 35, juin 2003
(Société des Amis d’Aragon et d’Elsa Triolet, 42 rue du Stade, 78120
Rambouillet ; 78 p., 10 €). Plusieurs études, notamment
sur Aragon et Claudel ; d’utiles notes de lecture et un cahier
« art » sur le scénographe Gilles Taschet, dont on n’a pas vraiment
vu le lien avec Elsa ni Louis… Quoi d’autre ? Un long extrait des
délibérations d’un conseil régional, où des élus d’extrême-droite contestent le
choix d’honorer Elsa Triolet en donnant son nom à un lycée et motivent leurs
réserves en citant notamment son hymne au Guépéou. Nous donne-t-on ainsi à
comprendre (et avec quelle subtilité !) que rappeler ce type d’erreurs ou
d’errements revient à prendre rang au sein du Front national ? Mais
oui ! Il faut en effet que « les insulteurs ordinaires d’Aragon
s’avise[nt] de la nature des gens dont leur besogne les rapprochent »,
indique un éditorial pour le moins avare de nuances. Un tel parti-pris montre
aussitôt ses conséquences, car parmi les « introuvables » de cette
livraison, la revue publie un long plaidoyer d’Aragon en faveur des époux
Rosenberg, sans autre commentaire qu’une version du portrait traditionnel des
Rosenberg en innocents « légalement assassinés » (éditorial) et
« victimes de fausses accusations » (chapeau). Il n’est pourtant pas
besoin d’être spécialiste d’histoire contemporaine pour s’étonner, car le
triste anniversaire de leur procès aura précisément été l’occasion, dans la
presse, de revenir sur les documents d’archives rendus publics depuis les
faits, et qui, s’ils ont révélé certaines manipulations de l’accusation, ont
surtout tendu à démontrer, selon bien des commentateurs, que le couple avait
effectivement fourni à l’URSS de précieuses informations sur les armements
nucléaires américains. Imperturbable, la revue, qui doit bénéficier d’un accès
direct à la vérité dernière, propose en toute candeur de lire le texte
d’Aragon, qui est un discours politique au moins autant qu’un plaidoyer, comme
une forme d’antidote aux « manipulations qui mettent l’opinion au service
de toutes les croisades ». Comme si l’écriture, dès lors qu’elle s’engage
pour une cause, quelle qu’elle soit et si noble soit-elle, ne s’appuyait pas
sur une rhétorique et des stratégies de persuasion ! Sans justifier
aucunement la condamnation à mort, mais au nom, précisément, de la défiance qui
s’impose face à toute manipulation, le moindre sens de l’honnêteté et du
sérieux critiques aurait dû imposer de faire état des débats qui continuent à
faire rage sur les Rosenberg. À la place, Faites entrer (l’infini)
s’essaye au terrorisme intellectuel et l’écrivain Aragon continue à pâtir de
cette gangue de novlangue.
Béarn. Les Cahiers de Pierre Béarn, n° 7, printemps-été 2003 (60
rue Monsieur-le-Prince, 75006 Paris ; 40 p., s.p.m.). Pierre Béarn est
centenaire, et toujours si jeune qu’on espère qu’un conseiller d’orientation
pressera ses parents de le diriger vers une carrière autre que celle de la
poésie. Laissons-le, comme il le propose, « s’amuser avec les
pseudonymes » et nous apprendre que Lautréamont se prénommait Lucien
Ducasse, que Pierre Loti s’appelait Julien Niaud, et Franc-Nohain (et non
« Nohain, Franc ») M.E. Legrana.
Benoit. Les Cahiers des Amis de Pierre Benoit, n° 13,
2003 (4 place de la République, 46500 Gramat ; 156 p., s.p.m.). Au sommaire
de ces Cahiers : Jean-Louis Lambert raconte l’histoire d’Antinéa
ou la nouvelle Atlantide de Georges Grandjean, ouvrage censé donner une
suite à celui de Benoit et que l’éditeur Albin Michel fit incontinent interdire
et mettre au pilon. Résumé, commentaire et analyse de cet ouvrage introuvable
et bio-bibliographie de l’auteur. Avis aux bibliophiles. Par ailleurs, Philippe
Julien et Georges Boudinier rapportent par le menu l’extraordinaire épopée de
Marguerite Anzieu, dont le cas fut au centre de la thèse de doctorat de Jacques
Lacan sous le pseudonyme significatif d’« Aimée ». Par un étrange
hasard, les confidences d’une amie de cette dame permirent à Pierre Benoit de
rédiger Mademoiselle de la Ferté. En découvrant le roman, Marguerite
Anzieu était persuadée que Benoit lui avait volé sa vie privée. Elle se vengera
en poignardant la comédienne Huguette Duflos, qui triomphait en 1931 dans Kœnigsmark.
Bien plus tard, son fils, Didier Anzieu, devint un psychanalyste reconnu,
tandis qu’elle même, revenant à la vie privée, travailla comme femme de ménage
chez les parents du Dr Lacan. Reste aux amateurs à s’interroger sur ce qui lie
les héroïnes en « A » du romancier et les écrits du père du petit
« a »…
Biographiques. Littérature, n° 128, décembre 2002, Biographiques
(Larousse, 2002, 127 p., 15 €). Cette livraison, très mince,
se propose de penser un champ aux contours flous – à commencer par sa
dénomination, le « biographique », censé remplacer la biographie
naguère méprisée par l’Université. De cet ensemble, inégal et aux relents d’un
structuralisme moribond, émerge « L’Éthique du biographique » de
Frédéric Regard, étude de la biographie littéraire anglaise, qui met le lecteur
en posture de s’intéresser autant au biographe qu’au biographié. À elle seule,
cette étude justifie la lecture de la revue.
Bloy. Cancer ! Tabloïd transgénique pluridisciplinaire, 14
juin 2003, Numéro spécial Bloy (12 p., 3 €). On est un
peu surpris de voir surgir en 2003 un journal qui pourrait être un rejeton de
feu L’Idiot international de feu Hallier. Le numéro 3 de ce
« Tabloïd transgénique pluridisciplinaire » est consacré à Léon Bloy.
Marc-Édouard Nabe illustre la couverture d’un portrait du vieux de la montagne
(on connaît de meilleurs dessins du même Nabe), M.-G. Dantec explique sa
passion pour un Bloy vivant (alors que « nous sommes morts », dit-il)
et Cortes règle ses comptes avec son grand-père. On retiendra l’entretien de
Rémi Soulié avec Pierre Glaudes sur sa venue à Bloy (entretien déjà paru dans
la revue Dialectique). On a vu mieux pour rendre hommage à Bloy.
Camus. Société d’études camusiennes, bulletin n° 78, juillet 2003
(10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge ; 20 p., s.p.m.). Sous le
titre « Le roi serait-il nu ? », P. Le Baut fait écho à un
commentaire paru dans Histoires littéraires n° 13 à propos d’un
précédent numéro du Bulletin qui ne nous avait pas frappé par sa richesse et
son originalité. Contrairement aux habitudes, P. Le Baut réagit très positivement
à notre remarque et saisit cette occasion pour appeler les sociétaires à
participer plus activement au Bulletin. Espérons qu’il sera entendu. En
attendant, on lira dans cette livraison deux réactions à la mort récente de
Mohammed Dib et l’on prendra connaissance de divers événements camusiens.
Emprunté à des sites web, signalons un échange intéressant entre Constantin
Amariu et Manuel de Diéguez, d’abord paru dans Combat à la suite de la
mort de Camus. À noter également, des échos camusiens récemment parus dans la
presse algérienne, plus diverses informations concernant la vie de la Société.
Claudel. Bulletin de la Société Paul Claudel, n° 170,
juin 2003 (13 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 82 p., 5 €).
Comme sa précédente livraison, le bulletin Claudel accorde une large part à la
reprise de l’intégrale du Soulier de satin par Olivier Py, que l’on a pu
voir, à Paris, cet automne. Dans un entretien stimulant, l’acteur Philippe
Girard décrit très justement la pièce comme une « machine célibataire »,
vouée à « raconter dans le plus petit lieu possible le monde
entier », et comme « un journal intime entièrement déguisé ». On
s’attriste en revanche du courrier dans lequel une éminente claudélienne a cru
judicieux de s’instaurer gardienne posthume du Temple, pour réprouver la
présence de personnages homosexuels et « contre nature » dans cette
mise en scène, n’hésitant pas à parler de pédophilie parce qu’Olivier Py a
confié le rôle de deux personnages mineurs, un pêcheur adulte et un enfant (muni
de deux répliques), à un seul grand gaillard costumé en tutu… Au reste du
sommaire, on a apprécié une mise au point de Claudine Le Blanc sur le titre
hindou d’une des œuvres de Camille Claudel, « Sakountala », et une
étude attentive de deux conférences de Rivière sur Claudel.
Cocteau. Cahiers Jean Cocteau, nouvelle série, n° 2,
2003 (Passage du Marais, 250 p.,
22 €). Consacré à une étude de Brigitte Borsaro,
« Cocteau, le cirque et le music-hall » : Parade, Les
Mariés de la tour Eiffel, on connaît tout cela, se dit-on d’abord,
mais le travail sur de nombreux manuscrits et des correspondances renouvelle
notre connaissance, par exemple à propos du mal connu Rêve d’une nuit d’été,
élaboré pour le cirque en 1914-1915, comme « réponse » au Songe
shakespearien de Max Reinhardt (mauvais parce qu’allemand !). Brigitte
Borsaro montre que, dans les années 20, le cirque compense pour Cocteau la
disparition des « monstres sacrés » du théâtre, en attendant une
nouvelle génération d’acteurs créatifs. Les textes retrouvés sont nettement
moins intéressants : on a déjà beaucoup lu ces gentillesses de pochettes
de disques ou de programmes de théâtre : pour le beau portrait de Marlène
Dietrich, que d’éloges de Gloria Lasso ou de Johnny Halliday !
Delaw. Les Amis de l’Ardenne, n° 1, été 2003, Un dessinateur
ardennais. Georges Delaw ou « les folies bergères » 1871-1938 (10
avenue du 91e RI, 08000 Charleville-Mézières ; 100 p., 8 €).
Il était né Deleau en 1871 à Sedan et s’était parfumé du titre fantaisiste
d’ « Imagier de la Reine ». Avec son compatriote Jules Depaquit,
il avait émigré à Montmartre en 1893. Il fut accueilli par Allais dans La
Vie drôle et devint un habitué des journaux illustrés. Dessinateur à la
ligne claire, il illustra gaiement des albums de chansons et des livres pour
enfants avec grâce et gentillesse. Ce cahier abondamment illustré en noir et en
couleur sera suivi l’an prochain par un numéro Jules Depaquit.
Elskamp. Le Livre et l’estampe, n° 159, 2003, Autour de Max
Elskamp (Société royale des bibliophiles et iconophiles de Belgique, 4
boulevard de l’Empereur, B-1000 Bruxelles ; 232 p., 35 €).
Quelques mois après le numéro de Textyles qu’il partageait avec van
Lerberghe, voici un nouvel ensemble non pas sur, mais autour du poète d’En
Symbole vers l’apostolat : trois études révélant de nombreux
textes inédits ou peu connus. René Fayt parcourt le cercle des amis d’Elskamp
en s’appuyant sur la riche documentation du fonds Elskamp de l’ULB ; Émile
van Balberghe étudie les échanges de l’éternel tapeur Léon Bloy avec la revue Le
Spectateur catholique d’Edmond de Bruijn et révèle au passage une critique
du Mendiant ingrat due, sous pseudonyme, à Elskamp. La troisième étude,
signée Jacques Detemmerman, est consacrée au musicien Auguste Dupont et
principalement à sa Légende humaine, « cycle lyrique »
pour théâtre d’ombres. Ces deux derniers articles ont très peu de rapports avec
Elskamp, mais tout ce qui peut éclairer cet homme secret nous intéresse. La
vraie déception vient de l’iconographie, peu abondante, et qui ne montre aucune
des gravures d’Elskamp auxquelles il est constamment fait allusion.
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Fantastique. Le Visage vert, anthologie fantastique, n° 13, Dossier
invasions sous-marines (Joëlle Losfeld, 2003, 160 p., 14 €).
Nous étions seuls, à la tombée du jour, lorsque nous commençâmes la lecture de
cette revue inconnue, un lecteur écrasé de chaleur et un chat silencieusement
énigmatique. Lorsque onze heures sonnèrent, nous sursautâmes dans la
pénombre : magie du fantastique, nous étions revenus à une posture de
lecteur captif et captivé oubliée depuis longtemps. Dans cet opus passionnant
donc, des histoires autour du monstre marin, agrémentées d’une synthèse dense,
bien informée, des grands genres du thème (Michel Meurger). L’essentiel des
autres textes présentés (Paul Hervieu notamment, Michael Arlen) remontent à ce
« tournant du siècle » qu’aime tant Histoires littéraires, et
dont on retrouve le ton et les accessoires. Une anthologie fantastique donc,
comme le dit fort bien le sous-titre. Notre chat en frissonne encore.
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Flaubert-Maupassant. Bulletin Flaubert-Maupassant n° 11, 2002
(Amis de Flaubert et Maupassant, Hôtel des Sociétés savantes, 190 rue
Beauvoisine, 76000 Rouen ; 117 p.,
11 €). On s’intéresse particulièrement aux images, dans cette
publication désormais semestrielle des amis de Flaubert. Adrianna Tooke résume
son ouvrage (Flaubert and the pictorial arts, from art to text), ce qui
n’était pas la meilleure façon de poser une question aussi vaste, réduite à des
notations décousues et contestables. Le mouvement général de l’ouvrage étant
« adoration des images », « dépassement des images », on
s’attendrait à un travail de définition minimum sur l’image, ici promenée de
« pictorialité » à « plasticité », peintures, ekphrasis,
illustrations et paysages vus se mêlant dans une grande confusion, qui n’était
sans doute pas à l’œuvre dans le volume, que nous avouons ne pas avoir lu.
L’article de Martine Alcobia sur le même sujet, et qu’un titre à rallonges
semble devoir égarer dans la même ornière, retient en revanche l’attention
grâce au resserrement de l’objectif sur la lumière, l’essence féminine se
trouvant produite par le jeu de la lumière, à la fois chatoiement et
instantanéité. Éric Walbecq publie des lettres autour des relations unissant
Flaubert à la Princesse Mathilde, et Éric Poyet examine savamment la place de
Flaubert dans la formation d’André Gide. On y apprend au passage que Flaubert
finit par « devenir pour Gide ce qu’il est devenu pour chacun de
nous », et l’on s’écrie : Hélas, eussions-nous pu devenir Gide ?
Cette poignante interrogation ne doit rien ôter à l’intérêt de l’étude, qui
dessine une branche encore inédite des études d’histoire littéraire, laquelle
s’attacherait moins aux sources ou à l’influence d’un écrivain sur un autre
mais, d’un point de vue de pragmatique du discours littéraire, au phénomène
complexe de la « rencontre » avec un auteur. Nous avons gardé pour la
fin un article fort plaisant de Jean-François Delesalle sur Jules Adeline, et
plus largement sur le petit monde normand des amateurs de Flaubert, unis à
travers la figure d’un Gustave-Polycarpe qui orne par ailleurs la couverture du
volume… si pixellisé, hélas !, qu’on s’écrie avec lui : Mon Dieu,
dans quel monde m’avez-vous fait vivre ! Heureusement, les autres
illustrations de l’article, aussi abondantes que belles, ont échappé aux
outrages de ce siècle technobarbare.
Formes poétiques. Formes poétiques
contemporaines (Les Impressions nouvelles, 2003, 327 p., 22 € ;
http://www.revuefpc.net). Que cette nouvelle revue persiste à montrer autant
d’intelligence et de générosité que ce premier numéro, et elle devrait
s’imposer parmi les plus intéressantes du moment. Le projet éditorial évite les
usuels travers du genre, en proposant des règles du jeu et une problématique
fermes. Fpc n’est « pas une revue de poésie, mais une revue
sur la poésie » – ce qui, on l’espère, préservera son ambition
critique ; elle adopte « un parti-pris de neutralité [qui] n’affirme
aucune ligne idéologique et ne se réclame d’aucune église »,
heureuse exception dans une portion du paysage littéraire sans cesse secouée
par des guerres pichrocolines plus proches d’un potlatch intellectuel usant que
du débat d’idées ; enfin, l’objet est clair et fait réellement
question : quelles sont les formes prises par une poésie qui « depuis
plus d’un siècle, […] n’est plus définie (principalement) par des critères
formels, mais plutôt par les effets esthétiques de sa lecture ? » –
une invite à explorer, du dispositif aux vers prosodiques traditionnels,
un éventail très large de structures et de moyens pour les penser. Illustrant
cette ouverture, le sommaire de ce numéro s’interroge sur l’« au-delà du
vers libre », propose un dossier sur Jacques Roubaud et enquête auprès de
poètes très divers sur leur usage du vers. Dans le premier ensemble, on
retiendra la traduction d’un essai de Marjorie Perloff sur le vers libre et
« les nouvelles poésies non linéaires », qui discute des théoriciens
et poètes nord-américains comme Steve Mc Caffery ou Denise Levertov : cette
attention portée aux courants critiques extra-hexagonaux mérite d’être saluée,
tant notre pays continue à réfléchir, trop souvent, dans une splendide solitude
qui n’est souvent que de l’ignorance et de l’incuriosité. Au chapitre Jacques
Roubaud, une suite de poèmes inspirés de la musique religieuse précède une
solide étude de Jean-François Puff, qui, explorant le « déploiement du
nouveau » dans la poésie de Jacques Roubaud, aborde notamment le rôle joué
par la tradition des troubadours dans cette contemporanéité. Enfin, l’enquête
sur le vers est orchestrée par Gérald Purnelle, qui propose de distinguer des
usages du vers libre fondés sur la longueur ou la syntaxe, et des recours au
vers régulier plus ou moins soucieux de la métrique et de la versification. On
saluera la sagacité des questions posées, l’enquêteur demandant par exemple à
ses interlocuteurs ce que leurs choix formels leur servent à éviter. Les
réponses des poètes, suivies de brefs extraits de leur œuvre, sont
passionnantes, tant pour comprendre des esthétiques personnelles que pour
alimenter la réflexion sur l’Esthétique dans son ensemble. Claude Adelen fait
du vers le moyen de « rabattre un flux lyrique toujours
intempestif » ; Jacques Ancet préfère au mot de forme celui de
formation, et explique que la forme n’est jamais préalable à ses textes, mais
« sécrétée » par eux ; Jan Baetens se définit, au nom du
contenu, comme « un auteur à contraintes anti-oulipien » ;
Michel Collot, qui, facétieux, trouve les mots de Swann pour dire en quelle manière
il en vint à « adopter cette forme, qui n’était pourtant pas [s]on
genre », fait du choix des moyens le lieu d’une dialectique où la forme
nouvelle « informe » le scripteur qu’il a changé, et contribue à son
tour à le transformer – et Collot insiste, lui aussi, sur la possibilité qu’a
le mètre irrégulier de devenir « un schème dynamique […] une forme en
formation et en transformation permanentes » ; Jacques Darras répond
par un poème associant ses très longues lignes aux souvenirs d’une modernité
ancrée dans la vitesse, et dans un espace urbain dans lequel nous vivons tous,
« […] sauf quelques / Poètes pasteurs attardés qui persévèrent qui perdent
leurs vers à / Pousser la cuiller dans le vert de la Nature bienfaisante
apaisante / La tilleulante la camomillante Nature naturante naturée d’avant /
Chaque angélique et vespéral coucher alors que tous nous vivons la / Ville, à
la ville désormais avançant dans les rues à la poursuite d’une / Meuse d’une
Muse qui nous échappe qui n’est pas celle qui passe » – une ville où
pourtant le poète rencontre et doit tenter de reproduire le cri d’une
sauvagerie qui continue (folie, cri d’un passant), à y hurler « au milieu
des frères de laie » ; Alain Duault expose son projet de
« macro-poème » ; Marie Étienne et Yves Leclair, par des biais
différents, insistent sur leur souci de laisser l’initiative à des voix
plurielles ; Philippe Longchamp démonte ce qui fut l’un des arguments
favoris des avant-gardes pour rappeler « qu’avec des règles
anciennes », il reste « possible de parler d’aujourd’hui à des gens
d’aujourd’hui » ; Rossano Rossi explique que « les formes,
fussent-elles fixes, sont en mouvement dans le temps ; leur fixité n’est
qu’une apparence ; les mots qui les remplissent entrent en interaction
avec elles. Il en résulte qu’adopter une forme du passé ne revient jamais à la
répéter, mais à la recréer » etc. On mesure la richesse de ces pages. Mais
la revue accueille encore ensuite la présentation de travaux en cours non moins
éclectiques, commentés brièvement par leurs auteurs. On y trouve un projet
d’écriture par hyperliens, de nombreux textes à contraintes, et des formes plus
souples où se donne à voir « le jeu d’un flux dans une structure »,
etc. Enfin, le numéro se clôt sur des études qui contiennent notamment un
entretien avec Éric Sadin. Tout cela foisonne d’idées. On espère que les
prochaines bouteilles seront du même tonneau.
Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 139, juillet 2003 (92
rue du Grand Douzillé, 49000 Angers ; 423 p., 11 €).
Beaucoup de prose universitaire un peu rébarbative, genre « Lecture et
intertextualité virgilienne dans L’Immoraliste ». Plus concret et
plus directement intéressant : Claude Foucart éclaire le « mystère
Cordan », c’est-à-dire Wolfgang Cordan, auteur de L’Allemagne sans masque,
publié avec une préface de Gide en 1933 – sur qui on savait peu de choses. Jean
Claude publie une synthèse de la correspondance inédite de Schlumberger et
Copeau. Poursuite de l’interminable publication (34e épisode !)
du journal de Robert Levesque, plus insupportablement homme de lettres que
jamais (« Lu à Lilika mon chapitre III ; elle est étonnée que
l’intérêt se soutienne sans faiblir… On sent la présence d’un esprit
créateur », etc).
Giono. Bulletin Jean Giono, n° 58, hiver 2002 (Association des
Amis de Jean Giono, BP 633, 04106 Manosque ; 128 p., s.p.m.). Prisons et
châteaux, La Chartreuse de Parme n’est pas loin ! Le bulletin
s’ouvre par sept lettres de prison adressées par Giono aux siens en 1944-1945.
La première commence par un impérieux « Dis à Maman qu’elle m’envoie mille
francs » ! (la prison coûte donc si cher ?). Suivent deux
études, de Jean-Yves Laurichesse et de Marcel Neveux, sur le thème des châteaux
dans l’œuvre de Giono, sujet de la journée de l’Association en 2002.
Giraudoux. Cahiers Jean Giraudoux, n° 30, 2002, Giraudoux
chez les Renaud-Barrault (Grasset et Centre de recherches sur les
littératures modernes et contemporaines, 2002, 275 p., 15 €).
Organisé et largement rédigé par Catherine Niet, ce volume apporte une
abondante documentation sur les présentations de pièces de Giraudoux par
Jean-Louis Barrault : essentiellement la création de Pour Lucrèce
en 1953, mais aussi les reprises d’Intermezzo et de Judith.
Giraudoux n’a certes pas représenté un axe essentiel de la création de
Barrault, mais ce volume copieux fait revivre des moments passionnants de la
vie théâtrale française, avec des surprises : sait-on que Barrault demanda
les décors de Judith à Max Ernst ? Et qu’il monta Pour Lucrèce
à Londres avec Vivien Leigh et Claire Bloom ? Mais que faisions-nous donc
ce jour-là ?
Gossips. L’Alambic, n° 4 ter, printemps 2003 (29 rue du
Borrégo, 75020 Paris, 4 p. ; gratuit sur demande : envoyer enveloppe
229/161 adressée et timbrée à 0,53 €). Coups de griffes, coups de
chapeau, l’Alambic distille un breuvage bizarre, un brin rétro, un brin acide.
Tant pis pour les victimes, les ressortissants d’une contrée appelée Tyrannie
pour ce numéro, tant mieux pour les rieurs, et ils méritent d’être nombreux.
Hyvernaud. Cahiers Georges Hyvernaud, n° 2, 2002 (Société
des lecteurs de Georges Hyvernaud, 39 avenue du Général Leclerc, 91370
Verrières-le-Buisson, 98 p., 15 €). Joliment présenté,
effectivement à la manière d’un cahier scolaire – il ne manque que les fameuses
tables de multiplication sur la quatrième de couverture. Mme Hyvernaud poursuit
la présentation des activités de son mari, « d’une guerre à
l’autre ». Un dossier consacré à « Leur cher Péguy » témoigne de
l’intérêt porté par Hyvernaud au fils de la rempailleuse de chaises que la
Révolution nationale a cherché à s’annexer. Renseignements divers concernant
l’actualité d’Hyvernaud (publications, hommages divers, adaptations). Si vous
ne connaissez toujours pas un de ces grands oubliés de l’Histoire littéraire
officielle, ruez-vous sur La Peau et les os et Le Wagon à vaches
actuellement disponibles chez Pocket. Le premier de ces deux titres, surtout,
est un de ces ouvrages que l’on n’oublie pas. On ne le répétera pas.
Larbaud. Cahiers de Amis de Valery Larbaud, nouvelle
série, n° 3, 2003, Lettres d’un enfant. Valery Larbaud à Sainte-Barbe
1891-1894. Dossier établi par Marc Kopylov, avec une préface de
Jean-Philippe Segonds (Éditions des Cendres, 2003, 220 p., 30 €).
Toujours la même si belle présentation matérielle de la nouvelle série, dont
chaque numéro a vraiment l’air d’un livre. Nous sont offertes ici 147 lettres
inédites (il s’agit d’un choix) de Larbaud collégien à sa mère et à sa tante,
de 1891 à 1894. Larbaud a de dix à quatorze ans, et les deux destinatrices sont
les deux personnes qui, en mal comme en bien, tiendront la plus grande place
dans presque toute sa vie d’adulte. Pour le biographe et pour ceux qui
s’intéressent à la jeunesse de Larbaud, l’intérêt de ces lettres n’est pas
niable : elles donnent une foule de renseignements sur ses années de
collège, ou, plus exactement, sur la scolarité et la vie scolaire d’un
collégien de Sainte-Barbe voici 110 ans. En ce sens, Jean-Philippe Segonds y
voit « un document peut-être unique sur une époque, un milieu social et
ses cadres de vie ». Mais sur Larbaud lui-même ? Absolument pas, car
ces lettres ne nous apprennent pas grand’chose sur ce qu’il pensait et sentait.
À bien y regarder, le jeune Larbaud n’y relate – très minutieusement, certes –
que ses faits et gestes, autrement dit sa vie extérieure. Pour le reste, jamais
d’effusion, de confidences ou de rêveries ; on a même l’impression que
l’enfant évite soigneusement de faire la moindre allusion à sa vie intérieure.
Disons-le tout net, ces lettres furent surtout pour lui une corvée. Sa
correspondance était d’ailleurs contrôlée par un M. Horiot, dont la toute
première lettre annonce : « Je t’écrirai, comme il a été convenu,
très souvent. Je viendrai tous les jours près de Monsieur Horiot écrire ma
petite lettre. » Au rapport ! Les deux dames entendaient bien être
obéies. Cela dit, on trouve dans ces 147 lettres des passages où le futur
adulte pointe le nez : ainsi, celle du 16 avril 1892 montre une passion
pour les drapeaux des pays exotiques, et celle du 27 juillet 1894 atteste que
le collégien faisait déjà collection de soldats de plomb. À signaler aussi
celle du 5 juillet 1894, où l’enfant se défend vivement des reproches de
paresse formulés par sa mère. On lira donc ces lettres – bien présentées et
annotées – comme les bulletins de nouvelles d’un collégien très surveillé,
aussi appliqué à écrire aux siens qu’à faire ses devoirs, et sentant à chaque
fois l’œil du maître peser sur lui. Mais il ne pouvait guère en aller
autrement, et il est d’ailleurs permis de se demander si les lettres écrites
par les écrivains durant leur enfance ne sont pas pauvres en révélations ou en
merveilles : ne regrettons donc pas de ne pouvoir lire celles que
tracèrent des bambins qui s’appelaient Shakespeare, Balzac ou Ducasse…
\\\\\\\
Lebesgue. Bulletin des Amis de Philéas Lebesgue, n° 37,
septembre 2003 (Société des Amis de Philéas Lebesgue, Mairie, 60112 La
Neuville-Vault ; 43 p., 15 €). C’est fait ! François
Beauvy a soutenu à Nanterre sa thèse sur Philéas Lebesgue et ses correspondants
en France et dans le monde de 1890 à 1958. Il a obtenu la mention très
honorable et les félicitations du jury. Nous sommes heureux pour lui et
nous nous joignons au concert de louanges. Maintenant, sans doute va-t-il
pouvoir se mettre sérieusement au travail pour l’édification des générations
présentes et à venir. Car ce bulletin n° 37 est fort paresseux. Quand on voit
ce que certaines Sociétés d’amis d’écrivains peuvent abattre comme besogne, on
est bien obligé de dire à François Beauvy qu’il n’est guère charitable de
farcir un bulletin annuel de poèmes pris dans des recueils connus de Lebesgue
ou de savants textes comme celui sur La Pensée de Rabindranath Tagore
que l’oxymorique écrivain a publié en 1927 à Bruxelles ! Aussi,
donnez-nous, M. Beauvy, davantage de documents comme ceux que vous publiez sur
la correspondance d’Henri Allorge adressée à Lebesgue. Mais, là encore,
annotez, annotez, parlez-nous d’Henri Allorge, de la revue La Renaissance
contemporaine, et, c’est promis ? Plus jamais de note du genre :
« 3 – Quattrocento, terme italien qui désigne le 15e siècle,
notamment la première Renaissance, vaste mouvement culturel et intellectuel né
à Florence à cette époque » (page 24).
L’Infini. L’Infini, n° 83, été 2003 (Gallimard, 2003, 125
p., 14 €). Le numéro s’ouvre sur une photographie
intitulée « La tour de Hölderlin à Tubingen, novembre 1992 ».
Mais devant, ô détail, n’est-ce pas Philippe Sollers ? Oui, c’est bien
lui. Bonjour Philippe ! Quelle surprise, vous ici ! Vous avez
l’air un peu frigorifié, sur cette terrasse enneigée : on sent que vous
vous frotterez volontiers les mains une fois le cliché pris. Modeste Philippe,
va, qui n’êtes pas au premier plan, non, mais vous tenez en retrait. Tout de
même, on vous voit bien, là, en pied et au centre, quand la tour, décalée sur
la droite, se contente de jouer les arrières-plans, de jouer… un peu, oui… les
utilités. Vous n’êtes pourtant pas le sujet de l’image, nous dit ce
titre ? Ah, j’y suis. Je vous devine : c’est que vous songez habilement
au rôle joué par le fronton de bien des Mondes des livres, ce long
article de couverture que l’on voit en premier mais où le lecteur ne vous
remarque plus guère, tant vous savez vous y effacer. C’est une image de votre
discrète transparence d’huissier culturel que vous proposez là. D’ailleurs, je
vous vois sourire. Oui, vous souriez du bon tour que vous lui jouez, à ce
lecteur oublieux, un peu pressé, car, loin de lui en vouloir, vous ne voulez
pas le priver d’un bon morceau. En somme, vous vous êtes senti comme un
sot-l’y-laisse, d’où ceci qu’en toute amitié, vous lui offrez, au sot, une
séance de rattrapage. Car ce ne sont pas moins de cinq textes ou entretiens
qui, de vous, avec vous, sur vous, l’attendent ici. Prévoyant qu’il aura pu, le
pauvret, le simplet, manquer les pensées que les destins croisés de Poutine
(Vladimir) et Boisselier (la cloneuse raëlienne) ont éveillées en vous et dans
les pages du Monde, vous avez la délicate attention de les lui livrer
ici, de nouveau, en tête de sommaire. Et quoi de plus seyant, de mieux adapté,
en effet, qu’une photographie de la tour de Hölderlin en novembre 1992, pour
illustrer un tel sujet ! D’ailleurs, un peu plus loin, il y a encore une
image. Là, c’est une pagode chinoise qui sert de manoir allemand, et devant,
c’est le Penseur de Rodin qui a pris votre place. Avouons que le rapprochement
réjouit, cher Philippe, car grâce à vous, nous mesurons enfin que depuis un
siècle, le Penseur réfléchit au clonage. À moins qu’il ne médite, comme vous,
sur l’injustice de l’université, qui, confessez-vous, vous « fait mourir
en 1968 ». Est-ce pour cela que vous précisez, à la fin de ce texte :
« Juin 2002, Sorbonne » ? Toujours le mot pour rire, cher
Philippe ! Vos remarques sur Morand se laissent agréablement lire, mais de
grâce, coupez et soyez plus avare dans la publication : vos justes
saillies se verraient un peu mieux. Vous avez choisi la compagnie de Bataille
(un inédit), de Fumaroli (essai sur Chateaubriand et Rousseau), Mosès
(intéressant petit texte sur le calendrier des moments de repos dans la Bible,
du Shabbat au Jubilé), et Pleynet (vague suite de notes sur Rimbaud) :
c’est l’avant-dernier que nous aurons préféré. Allez, maintenant rentrez vite
vous réchauffer. Pas d’entretien ni de « déjeuners » qui obligeraient
à « baisser son niveau » aujourd’hui.
Malraux. Présence d’André Malraux. Cahiers de
l’Association Amitiés internationales André Malraux, n° 2, 2001-2002, Le
jeune Malraux et les artistes de son temps ; n° 3, printemps 2003, Malraux
et les essayistes des années 1920 (72 rue de Vauvenargues, 75018
Paris ; 98 p., 7,60 € ; 100 p., 10 €).
Le jeune Malraux et les artistes de son temps est le thème du premier
cahier : amitié et dialogues avec Chagall, Galanis, Rouault ou Fautrier.
Moins attendu et plus révélateur, l’étude sur son rapport avec Fernand
Léger : ils réalisèrent ensemble le premier livre de Malraux, Lunes de
papier en 1921 – qu’il voua ensuite à l’oubli. Léger n’était pas assez
tragique à son goût… Venons-en à l’autre livraison, Malraux et les essayistes
des années 1920 : un intéressant numéro, qui replace la genèse de
l’œuvre de Malraux dans son environnement littéraire immédiat, celui de la
production des années 20, en déplaçant l’accent habituellement mis sur le roman
vers l’écriture de l’essai ; l’auteur de La Tentation de l’Occident
et d’« Une jeunesse européenne » y rencontre les questions
littéraires et les soucis civilisationnels de son temps ;
l’entre-deux-guerres constitue en effet un véritable âge d’or de l’essai en
France, et les analyses ici présentées achèvent d’en convaincre. On mesure
ainsi la participation de Malraux à quelques événements d’histoire littéraire
qui gagnent à être rappelés et réévalués : l’Anthologie donnée chez Simon
Kra en 1929, le numéro des Cahiers verts annoncé par Daniel
Halévy comme dernier en 1927 et qui célèbre une nouvelle génération
d’essayistes. Jacques Lecarme ouvre le dossier sur la lecture d’Une jeunesse
européenne, dont il rappelle la dette à l’égard de l’essayisme d’Alain, de
Valéry, de Suarès, mais aussi de Nietzsche, et dont il explore la nouveauté
d’écriture, sorte de « rhétorique de la terreur ». Auguste Soulé
suggère ensuite que Malraux n’a pas été étranger à la constitution de l’Anthologie
des essayistes français contemporains de Kra dont la préface et les
notices sont restées anonymes, là où d’autres avaient vu, rappelons-le,
l’influence de Soupault. Jean-Claude Larrat revient sur la complicité
intellectuelle de Malraux et d’André Chamson, en insistant sur ce que doit la
pensée esthétique de Malraux à la critique de « l’uchronie » dans les
arts que fait Chamson. Constant Trubert compare ensuite les obsessions et les
procédés essayistes de Drieu avec ceux de Malraux. C’est encore la critique
littéraire de Malraux qui est explorée, dans une étude consacrée par Sylvie
Howlett à la lecture de Dostoïevski par l’auteur de La Condition humaine,
qui évalue l’influence exercée à cet égard sur Malraux par les analyses
contemporaines de Suarès, de Faure et de Gide et la façon dont Malraux s’en
démarque. Michel Halty relit ensuite les notes du jeune Malraux à la NRf,
et les efforts qu’y mène l’écrivain pour agir sur certaines hiérarchies
littéraires ; pas sûr pourtant qu’il faille, pour dire la qualité de ces
notes malruciennes, dévaluer les autres voix critiques de la revue, et faire de
Thibaudet un radoteur ou de Paulhan un administrateur laconique, selon les
images que propose l’auteur de l’article. Jacques Lecarme conclut le dossier
par une belle visite à Suarès, dont l’essayisme fait de fulgurances, mais aussi
de fragments inaccomplis et d’interventions répétitives, a profondément nourri
l’écriture de Malraux, comme celles de Montherlant et de Drieu ;
l’écriture de Suarès est regardée frontalement, « le secret de Nietzsche
n’a pas été ici découvert », écrit Jacques Lecarme, qui éclaire ainsi la
place singulière de Suarès dans l’histoire littéraire, le rôle moteur qu’il a
eu dans l’évolution de l’essai mais aussi l’isolement relatif dans lequel il
est demeuré ; les visites à un Suarès perçu comme un « oiseau de
proie », en une conversation « plus fascinatrice que les livres
publiés », n’ont pas été pour rien dans les essais sur l’art de Malraux.
En plus de ce dossier, on trouvera deux articles complétant des numéros
précédents : un récit détaillé et une analyse de l’amitié entre Max Aub et
Malraux par Gérard Malgat, qui reproduit plusieurs échantillons de la
correspondance, et une étude des rapports entre Malraux et Balthus par Claude
Travi, amitié durable qui n’a pourtant donné lieu à aucune écriture chez Malraux.
Le numéro présente enfin une lettre inédite de Pascal Pia au peintre catalan
Pedro Creixhams sur la condamnation en août 1924 du « pauvre
Malraux » après son « expédition archéologique », suivie d’une
étude biographique sur Pia par Michaël Guittard. Un beau sommaire d’amitiés et
d’influences pour ce troisième numéro de Présence d’André Malraux, où le
choix généreux des rédacteurs de donner un bref résumé avant chaque article ne
gâche rien.
Maritain. Cahiers Jacques Maritain, n° 45, J. Maritain
en Amérique du Nord. I. Maritain et Giorgio La Pira (21 rue de la
Division-Leclerc, 67120 Kolbsheim ; 92 p., abonnement : 30 €).
Première partie d’une longue étude de Florian Michel sur Maritain en
Amérique du Nord. Les lecteurs d’Histoires littéraires seront plus
immédiatement intéressés par deux lettres retrouvées de Max Jacob (une à
Jacques, une à Raïssa), s’ajoutant aux trente-quatre déjà connues.
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Margerit. Cahiers Robert Margerit, n° 6, 2002 (Les Amis
de Robert Margerit, Centre culturel d’Isle, BP 16, 87170 Isle ; 236 p., 16
€). Un ensemble d’articles sur l’auteur du Dieu nu,
et des « textes d’écrivains » qui lui sont plus ou moins apparentés.
L’intérêt n’est pas toujours très grand.
NRf. Nouvelle Revue française, n° 565, avril 2003 (Gallimard,
352 p., 15 €). Voilà ce qui arrive, on croit feuilleter la NRf,
et on se retrouve à la lire pour de vrai : bigre ! Il y a en effet de
quoi retenir le lecteur, même paresseux ou cuit à l’étouffée. Si les lecteurs
de HL risquent de faire la fine bouche devant des pages du journal de
Dominique Noguez, dont ils ont eu la primeur, ils auraient tort de se dispenser
d’un article remarquable de Jim Harrison sur l’alcool, drôle de mélange de
franchise brutale et d’humour désenchanté. On arrêterait de boire pour écrire comme
ça. Outre un hommage à Severo Sarduy, le cœur de la livraison est consacré à un
panorama des lettres belges et recèle quelques perles. Encore que, très
subjectivement, il nous a semblé que Caroline Lamarche enfonçait un peu tout le
monde par l’originalité de ton qui caractérise sa prose, une petite voix
allègre, intense, fantasque et tellement « ailleurs » qu’elle en
paraît presque illuminée. Peu d’écrivains ont su enraciner la narration aussi
profondément dans une expérience du corps féminin sans nous parler de féminité
ni chercher à défier tabous ou stéréotypes. Mais ce n’est pas une raison pour
ne rien dire d’Ivo Michiels, dont est présenté (par Paul Demets) un extrait de Dixi(t),
où le dialogue se fait cantique mêlant la violence basse des joutes verbales
à la célébration conjointe, ou encore comédie où chacun emprunte et jette un
masque se saoulant complaisamment de sa propre parole. Pas une raison non plus
pour ignorer Peter Verhelst, qui nous fait entrer dans un monde lent, torpide,
où le seul mouvement est celui des insectes bourdonnant, des corps accolés, de
moments d’oubli où l’imagination brode de fantaisistes légendes. Côté
rubriques, Pierre Descargues s’en prend aux catégories qui régissent la
muséographie, à l’éradication de toute une trame de la vie artistique, d’hier
et d’ailleurs, disqualifiée par les modes, les mouvements, l’ignorance ;
Hedi Kaddour chronique Les Prétendants, et Bruce Bégout parle de Sophie
Calle, remarquablement, comme on devrait toujours parler de Sophie Calle. On a
fait l’impasse, dans cette excellente livraison, sur plusieurs textes que relie
un même souci pour l’exploration de la réalité contemporaine, monde du travail
peu qualifié, univers d’une ado de banlieue, démarche en soi intéressante mais
dont la mise en œuvre laisse perplexe. Sans doute faut-il laisser mûrir ces
textes et ces auteurs sans les accabler d’objections. Et que le meilleur gagne.
Péguy. L’Amitié Charles Péguy, n° 102, avril-juin 2003, Péguy
et l’âme charnelle (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 202
p., 4 €). Comme son titre l’indique, cette livraison porte sur
l’un de textes les plus ardus de Péguy, le Dialogue de l’histoire et de
l’âme charnelle, ou Dialogue charnel, resté inachevé. Les articles
constituent les actes d’un colloque organisé en 2002. Ils abordent sous
différents angles la matière et la manière de ce qui constitue en fait un long
monologue. Mais tous, une fois passée la mise au point de Robert Burac sur la
composition de ces pages, donnent à mesurer la complexité du propos, qui
associe théologie, philosophie, histoire, réflexion littéraire et enquête
sociale, pour penser le génie, l’enfant, le temps, la mémoire ou la
spiritualité. L’élucidation est d’autant moins aisée que Péguy procède, on le
sait, par constants glissements lexicaux. On ne s’étonnera donc guère de voir
les contributeurs chercher à déterminer, avec plus ou moins de succès, le sens
de certains termes. Robert Scholtus étudie l’« internelle » Église,
tandis que Roger Dadoun se heurte à des expressions telles qu’« organique
de la grâce » ou « encharnellement » ; Elie Maakaroun se
penche sur la confrontation de l’idéologie à la réalité ; Jean-Michel Rey
explore les liens de Péguy avec Bergson et Michelet ; Benoît Chantre
montre l’originalité de la conception du couple auteur-lecteur ; Emmanuel
Falque confronte chair phénoménologique et chair religieuse ; Jean-Louis
Chrétien offre de « penser la chair avec Péguy », et Jean-Pierre
Lemaire relie la « croissance de la parole » poétique aux pratiques
de glose sur les texte sacrés. On a suivi avec intérêt l’ensemble de ces
travaux. Leur niveau d’exigence est élevé, et ils soulignent souvent la
modernité ou l’originalité de Péguy. Pourtant, c’est peut-être la difficulté de
la langue de l’écrivain qui, in fine, frappe le plus le lecteur perplexe
du « dialogue charnel », à qui ces actes offriront sans doute (mais
c’est heureux) plus de questions nouvelles que de réponses.
Pergaud. Les Amis de Louis Pergaud, n° 39, 2003 (178 rue
de la Convention, 75015 Paris ; 108 p., 12,20 €).
Au sommaire, quelques pages retrouvées de l’auteur de La Guerre des boutons,
dont un Cahier vert manuscrit, contenant des poèmes de jeunesse.
Revenant sur le prix Goncourt reçu en 1910 pour De Goupil à Margot, un
dossier reprend des lettres et textes de Pergaud publiés en 1946 dans le Mercure
de France, dont des extraits d’un journal intime, où l’évocation de la
réception du prix provoque un vigoureux « Ah merde ! » du grand
homme. Un article de Bernard Piccoli rappelle que ces « histoires de
bêtes » avaient pour principale concurrente Marguerite Audoux – chère à
Charles-Louis Philippe et Larbaud, et dans un texte de 1912 repris ici, Louis
Nazziroli cite cette vacherie vigoureuse d’un critique : Pergaud
« écrivait sur les bêtes parce que les bêtes ne peuvent pas se
plaindre ». Suivent plusieurs brefs articles sur la réception ou les amis
de l’écrivain, et diverses informations de nature à ne fasciner que les vrais
mordus (mais ne faut-il pas l’être pour adhérer à une association d’amis
d’écrivain ?). Hommage donc à la photographie de la sonnette (« à
classer "patrimoine national" ») de l’appartement de l’écrivain
à Paris : le récit du pélerinage de quelques acharnés jusqu’à l’ancienne
porte de Pergaud, oscillant entre émotion et second degré, est finalement très
touchant.
Queffelec. Cahiers Henri Queffelec, n° 6, 2002
(Association des Amis d’Henri Queffelec, 119 avenue André-Morizet, 92110
Boulogne-Billancourt ; 224 p., 20 €). Troisième et dernière partie
(1975-1991) de la correspondance du romancier breton avec son ami le médiéviste
suédois Rolf Edgren. Ces lettres familières n’ont guère de rapport avec
l’activité littéraire de Queffelec.
RDDM. Revue des Deux Mondes, n° 6, 2003 (192 p., 11 €).
Quelques pages d’un bref et sympathique (faute de mieux) entretien avec
Tiphaine Samoyault, une chronique de Michel Crépu sont tout ce qui relève de
l’objet d’Histoires littéraires dans ce numéro de l’auguste revue, par
ailleurs consacrée aux relations internationales post-Irak et aux débats
éthico-politiques liés au déploiement de la bio-ingénierie. Drôle de revue, qui
traite à froid de sujets d’actualité, mais sans excessif intellectualisme. Un
newsmagazine en costume trois-pièces.
Rimbaud. Rimbaud vivant, n° 41, 2002 ; n° 42, 2003
(Amis de Rimbaud, 50 rue de Charonne, 75011 Paris ; 145 p., 30 €).
Depuis l’arrivée de Pierre Brunel à la présidence des Amis de Rimbaud,
l’association a trouvé une « nouvelle vigueur », confirmée par des
activités plus nombreuses et plus intéressantes, par la création du site
http://www.membres.lycos.fr/lesamisderimbaud et surtout par l’amélioration
significative de la qualité – et du nombre de pages – de leur revue. Celle-ci
ayant comme objectif d’intéresser à la fois les amateurs et les chercheurs, place
est donnée à la fois à des évocations des activités de l’association et aux
articles de fond, sans oublier une nouvelle section de la revue, animée par C.
Bayle (membre actif de la rédaction du Nouveau Recueil), où participent
des poètes vivants, ici Gérard Titus-Carmel et Benoît Conort – de la poésie de
qualité qui n’a rien à voir avec les textes « poétiques » publiés par
le passé dans la revue. On trouvera aussi des poèmes en prose de Daniel Dienne
en hommage à Jean-Pierre Giusto. En revanche, aucune recension, ce qui est
dommage. Le numéro s’ouvre sur une nécrologie (Étiemble), avant de proposer
cinq articles : un de Paule Plouvier, « Le Doute rimbaldien :
génie ou saltimbanque ? » (l’auteur esquisse une comparaison
éclairante entre Une mort héroïque (Le Spleen de Paris) et Conte
dans les Illuminations, sans toutefois assez s’interroger sur
l’ambivalence spéculaire du texte de Baudelaire) ; un essai de Pierre
Brunel, « Un poème de Rimbaud, un bicentenaire célébré, une partition
oubliée : Bal des pendus », commence avec l’évocation d’un
« triptyque de poèmes symphoniques » intitulé Les Illuminations d’Emmanuel
Bondeville pour examiner ensuite l’intertextualité de Bal des pendus et
d’« Est-elle almée ?… […] » ; une évocation intéressante
des rapports entre Rimbaud et Nerval par C. Bayle formule notamment une
comparaison utile entre les mélanges de genre dans Une saison en enfer et
les Petits Châteaux de Bohême ; un article intitulé « “Il faut
être absolument moderne” : essai sur une évasion réussie » de Thierry
Somon Sudour constitue une lecture pour l’essentiel perspicace d’Une saison
en enfer ; un autre article reprenant une citation de la Saison,
« “Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ;
mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul” » de Pierre
Cahné, ne tient pas assez compte des ironies dont la formulation rimbaldienne
est chargée. Au total, une bonne livraison.
Roman populaire. Le Rocambole. Bulletin des amis du roman populaire,
n° 22, printemps 2003 (23 rue du Léon, 78310 Maurepas ; 176 p., 14 €).
Cette excellente revue sur le roman populaire consacre son numéro 22 aux
premières enquêtes des détectives et des policiers – fatalité du numéro
22 ! – de la littérature : Maigret, Le Coq, Nestor Burma, Hercule
Poirot, Arsène Lupin, Lecoq et les autres. Présentation parfaite, signée Daniel
Compère, qui fait remonter le genre à L’Espion de police d’Étienne de
Lamothe-Langon (1826). Le dossier contient une foule d’informations peu
connues, même des amateurs du genre. Qui se souvient, ainsi, que Frédéric Dard
choisit le nom de son héros San Antonio (pas de tiret à l’origine) en pointant
au hasard une ville sur la carte des Etats-\\\\\\\
Unis ? Cette vingt-deuxième livraison est parvenue
à l’adresse d’Histoires littéraires avec une couverture largement
déchirée pour laisser apparaître la mention « Service de presse ». Un
crime ! La rédaction du Rocambole lancera-t-elle ses meilleurs
limiers sur l’affaire ?
Sand. Les Amis de George Sand, n° 25, 2003 (12 rue George-Sand,
BP 83, 91123 Palaiseau Cedex ; 112 p., 14 €). Riche
numéro que celui qui paraît en cette année 2003, veille tant redoutée du
bicentenaire, tant il est vrai que nos contemporains, en guise d’anniversaire,
ont accoutumé de faire subir les derniers outrages aux gloires des lettres, des
arts et de la politique. Nul n’ignore le projet de transférer les restes de
George Sand dans la bonbonnière à momies qui trône sur la montagne
Sainte-Geneviève. Ceux qui pélerinent, chaque année, dans le petit cimetière de
Nohant, en s’inclinant sur la tombe de celle qui repose là, près de ceux
qu’elle a aimés, estiment que l’arracher de cet endroit serait pire qu’un
sacrilège : une faute de goût. Puisque la République est à cours de
pensionnaires à loger dans ce gâteau dont Hugo est la fève, qu’elle aille
chercher l’éléphant du Jardin des Plantes, comme le proposait jadis Laurent
Tailhade. Tout ceci pour dire l’étonnement de lire sous la signature de Michèle
Hecquet, dans ce numéro des Amis de George Sand, le soutien à ce projet
contre nature qui n’aurait d’autre effet que de servir quelque ragoût
d’aillagonneries saupoudrées de gelée. Cela posé, signalons au sommaire le
solide plaidoyer de Bernard Hamon qui resitue dans son contexte la position de
Sand à l’égard de la Commune (la dame choisit Thiers comme d’autres choisirent
Pétain en juin 1940 : comme un pis-aller). Si Bernard Hamon dénonce la
férocité de l’antipathique Dumas fils à l’égard des Communards, il dédouane
Sand de la même accusation et en profite pour morigéner au passage Paul Lidsky
(et non Lipsky, comme on le lit dans l’article), coupable d’avoir tronqué les
propos de son héroïne. À lire également, les portraits croisés de George Sand,
Agricol Perdiguier et Flora Tristan par Martine Watrelot, où sont évoqués les
rapports complexes et protéiformes de ces trois personnages avec le
milieu ; une étude très archéologique de Véronique de Bruignac-La Hougue
sur l’historique des papiers peints de Nohant (y seront sensibles ceux qui
connaissent la maison) ; deux lettres inédites de Michel de Bourges
échappées à la quête inextinguible du regretté Georges Lubin ; des études
sur diverses œuvres de Sand (Indiana, Voyage dans le cristal,
etc.) par Abdel-Nasser Laroussi-Rouibate, Regina Bochenek-Franczakowa et
Marie-Cécile Levet. Enfin, une délicieuse lecture de l’imaginaire sandien est
proposée par Sylvie-Victoire Veys avec, en guise de fil rouge, L’Air et les
songes de Bachelard.
San-Antonio. Le Monde de San-Antonio, n° 24, printemps 2003
(Les Amis de San-Antonio, 1 rue des Moissons, 04000 Digne-les-Bains ; 48
p., abonnement : 29 €). La France profonde a besoin de
grands écrivains… Notons tout de même une étonnante étude de Thierry Gautier
sur Blue Jeans and Dynamite, un film d’Aldo Sambrell (1974), tiré de La
Dynamite est bonne à boire de Frédéric Dard (1959) : vertigineuse
enquête au pays des navets.
Tardieu. Association Jean Tardieu, bulletin
n° 2, octobre 2002 (Université Lumière Lyon II, 18 quai Claude Bernard, 69365
Lyon ; 75 p., s.p.m.). Sous la jolie couverture vivement colorée de Jean
Cortot, ce bulletin publie un recueil inédit de Jean Tardieu, Autres accents,
faisant suite, en 1940, aux Accents de 1939. La guerre, sans doute,
explique que le recueil soit resté inédit en tant que tel ; mais, dans
leur majorité, les poèmes (vers et proses) qui le composent ont été repris,
souvent modifiés, dans divers ouvrages postérieurs. Certains sont totalement
inédits. L’ensemble est sobrement présenté et annoté par Delphine Hautois.
Vigny. Association des Amis de
Alfred de Vigny, n° 32, 2003 (6 avenue Constant-Coquelin, 75007
Paris ; 104 p., s.p.m.). Les deux principales contributions de ce numéro
sont une conférence de Jean Gaudon, « Vigny et Hugo avant 1830 »,
récit détaillé d’une amitié qui finit mal, et, de Janette McLeman-Carnie, une
longue étude sur Vigny et Robert Burns, autour d’un projet de drame consacré au
poète écossais : Vigny y songea de 1836 à 1843, avant d’y renoncer comme
« trop semblable à Chatterton ». Burns devait effectivement y
mourir en s’écriant « Chatterton, tu avais raison ». Notons également
un intéressant rectificatif de Barry Daniels à propos du décor du More de
Venise à la Comédie-Française.
Yourcenar. Cahiers Marguerite Yourcenar, n° 9 et 10,
2000-2002, Cinquantenaire de la publication des « Mémoires
d’Hadrien » (8 rue d’Arsonval, 75015 Paris, 30 p., 15 €) ;
Bulletin du Centre international de documentation Marguerite Yourcenar,
n° 14, 2002, Mémoires d’Hadrien, réception critique 1951-1952 (CIDMY, 60
rue des Tanneurs, 1000 Bruxelles ; 172 p., 13,15 €).
Le meilleur et le pire. Le Bulletin du CIDMY est consacré à la réception
critique des Mémoires d’Hadrien, cinquante ans après. Trente-quatre
articles y sont réimprimés, principalement de la presse francophone (belge,
suisse et française), mais venant aussi des États-Unis. L’ensemble nous en
apprend beaucoup, non seulement sur la réception du livre, mais aussi sur la
place qu’occupait la critique littéraire il y a un demi-siècle, et sur son
sérieux. Le CIDMY donne là un travail utile et cohérent. On n’en dira pas
autant, hélas ! des Cahiers Marguerite Yourcenar : présentés
comme un fanzine des années 70 et entièrement rédigés par le président de
l’association, ils n’ont rien à nous apprendre.
[Paul Aron, Patrick Besnier,
François Caradec, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Paul Goujon, Jean-Jacques
Lefrère, Muriel Louâpre, Marielle Macé, Hugues Marchal, Steve Murphy, Gilles
Picq, Michel Pierssens, Éric Walbecq, etc.]
LIVRES REÇUS
Appel à contributions : Histoires
littéraires entend proposer un compte rendu rapidement publié des
publications qui lui sont adressées. En raison de l’augmentation constante du
volume des livres reçus et de la diversité de leurs sujets, nous souhaitons
élargir notre équipe de chroniqueurs. Nous sollicitons en particulier, mais non
exclusivement, le concours de spécialistes de la littérature du premier xixe siècle et d’auteurs du xxe siècle. Les personnes
intéressées peuvent prendre contact avec la rédaction, en ayant la gentillesse
de fournir brièvement la référence de quelques-uns de leurs travaux et surtout
de préciser leur champ de compétence. Contacter :
michel.pierssens@umontreal.ca
Comptes
rendus
\\\\\\\
Artaud. Antonin Artaud, Pour en finir
avec le jugement de dieu, présentation par Évelyne Grossman (Gallimard,
2003, 230 p., 6,50 €) ; Alice Becker-Ho et Gérard Rondeau, Antonin Artaud à
Ville-Évrard. Pendant la durée d’une nuit blanche (Le Temps qu’il
fait, 2003, 73 p., 20 €) ; Sylvère Lotringer, Fous d’Artaud
(Sens et Tonka, 2003, 278 p., 18 €). Qu’est-ce qu’un vestige ? C’est une
question que posent, sous trois formes différentes, ces livres. Support d’une
performance orale mythique, à la fois enregistrée et longtemps inaccessible, le
texte de Pour en finir avec le jugement de dieu, cette émission autant
radiophonique que corporelle interdite d’antenne en 1948, paraît en poche dans
la collection « Poésie ». Le dossier comporte lettres et esquisses,
et s’accompagne d’une préface d’Évelyne Grossman. Il n’y a rien à redire à cette
publication, qui reprend le contenu des Œuvres complètes, sinon pour
regretter que le nom de Paule Thévenin, auteur de l’édition critique originale,
continue d’être oblitéré. En effet, cette omission équivaut à asseoir désormais
chaque restitution du corpus artaldien sur la perpétuation d’un second
effacement, ce qui ne va pas sans susciter un malaise. Gallimard et les
ayant-droits d’Artaud ne pourraient-ils trouver un accord corrigeant cette
occultation et évitant à ces derniers de paraître imposer via cet anonymat une
forme de dénégation ? Au même moment, deux ouvrages très différents
partent en quête des traces laissées par le poète dans son parcours à travers
la folie, ou sur ses confins. Photographe, Gérard Rondeau a récemment exploré
l’asile de Ville-Évrard, où Artaud fut interné de 1939 à 1943 dans des
conditions d’effroyable disette. Mais, de l’écrivain, « il ne reste ici
rien de tangible », rappelle Alice Becker-Ho, d’où un inventaire à la fois
vain et nostalgique, où les citations qui accompagnent les clichés constituent
une tentative d’avance illusoire, mais en somme revendiquée comme telle, pour
amener la voix disparue à hanter des lieux où elle faillit s’éteindre (un
paradoxe puisqu’on sait qu’Artaud, précisément, cessa à peu près totalement
d’écrire durant cette période). Plus substantiel, l’ouvrage de Sylvère
Lotringer s’ouvre sur un bref essai interrogeant la judéité d’Artaud et
rapprochant les camps et les asiles affamés sous l’Occupation. Puis il présente
trois entretiens, réalisés dans les années 1980, avec Gaston Ferdière et
Jacques Latrémolière, les deux médecins d’Artaud à Rodez, et avec Paule
Thévenin. L’enquête donne ainsi la voix, on va le voir, aux principaux
protagonistes des « affaires » qui opposèrent famille, amis et
psychiatres, dans de vives polémiques relatives à la réalité de sa folie, à
l’attitude des uns et des autres, au recours aux électrochocs, à la propriété
des documents légués à Paule Thévenin, ou encore à l’authenticité des textes
(r)établis par ses soins. « Comment donc expliquer d’aussi furieux
débats ? », se demande l’essayiste qui propose, à pas prudents, d’y
voir une forme de réaction de la société en son entier face à l’impact
d’Artaud. Chaque entretien fait l’objet d’une présentation qui en rappelle le
contexte. Soucieux de neutralité, Sylvère Lotringer convoque les différents
éléments de nature à soutenir ou contredire les déclarations de ses
interlocuteurs. Ainsi la discussion avec Jacques Latrémolière est-elle précédée
d’une longue mise au point sur le parcours asilaire et religieux d’Artaud, sur
les effets salutaires de son transfert à Rodez et sur la pratique des
électrochocs (Sylvère Lotringer cite les passages de la thèse de Jacques
Latrémolière mentionnant des cas de lésion vertébrale comparables aux symptômes
décrits par le poète). La rencontre avec l’ancien aliéniste est une
confrontation. Sur la défensive, Jacques Latrémolière insiste sur le mépris
dans lequel il tient l’œuvre (« c’est creux comme ça [il frappe sur la
table]. Et en plus, c’est incompréhensible », « je vous dis que cela
ne laissera pas de traces »), et Sylvère Lotringer, qui, de son côté,
défend ses opinions au lieu d’aller, par stratégie, dans le sens de son
interlocuteur, suscite sa colère à plusieurs reprises. Les réponses finissent
par constituer un portrait peu flatteur, et on se surprendrait presque à
plaindre le vieil homme saisi dans les rets de l’universitaire new-yorkais
(« Lorsqu’un fou écrit et que cette écriture est lue, cela devient de la
littérature. Qu’est-ce qu’on fait de ce genre de littérature ? »,
demande par exemple ce dernier). Mais au beau milieu de l’entretien survient un
renversement : Jacques Latémolière produit l’enregistrement d’une
discussion menée dix ans plus tôt, à Rodez, avec la sœur d’Artaud. Celle-ci y
évoque d’intéressants souvenirs (notamment sur la pratique du mime par Artaud
enfant), et on entend Jacques Latrémolière tenter de recueillir, à son tour,
des informations sur l’écrivain. Avec une certaine mansuétude, Sylvère
Lotringer ne souligne pas la contradiction entre l’existence d’un tel
enregistrement et le désintérêt professé par son interlocuteur… Plus subtil est
Ferdière, en qui le critique refuse de voir la caricature propagée par les
Lettristes. L’ancien directeur de l’asile de Rodez se montre assez imperméable
aux attaques dont il fit l’objet. Il extermine joyeusement ses contradicteurs,
explique le fonctionnement des électrochocs, évoque plus largement son rôle
auprès des Surréalistes, confesse trouver peu d’intérêt aux glossolalies et
médite sur la littérature : « Au vingtième siècle, les phénomènes de
création poétique sont tellement spécifiques à chaque langage qu’ils
apparaissent comme une destruction interne à chaque langue », note-il par
exemple au sujet de L’Arve et l’aume. Enfin, l’entretien avec Paule
Thévenin indique chez celle-ci une certaine lassitude, avec une brièveté
qu’explique sa posture critique face au témoignage. Plus sensible que les deux
médecins aux ambiguïtés du souvenir, elle affirme en effet : « Les
gens sont des faux-témoins. […] Lors d’un colloque, récemment, j’ai refusé de
parler de mes rapports avec Artaud. Ce que je dis peut être faux. » Elle
s’étonne des difficultés rencontrées lors de son travail d’édition et
tranche : « Tous les gens qui touchent à Artaud sont paranoïaques. »
Ce qui éclaire le titre choisi par Sylvère Lotringer, mais ce qui n’empêche pas
son interlocutrice de corriger Jacques Latrémolière, qui pensait être le
« Dr L. » attaqué dans Van Gogh le suicidé de la société :
il s’agit, explique-t-elle, de Lacan. En épilogue, Sylvère Lotringer propose un
bref texte de création, relatant sa propre rencontre, fictive, avec un Artaud à
l’agonie. Tout ce montage restitue la virulence des passions suscitées par
l’écrivain, sans cesser d’inciter le lecteur au doute et à la réflexion.
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Balzac. Honoré de Balzac, Traité des excitants modernes, présenté par
Martin Page (Arléa, 2003, 77 p., 10 €). En 1812, alors qu’il était en classe de
quatrième au collège de Vendôme, Balzac aurait rédigé un Traité de la
volonté. Suivront les Notes philosophiques, les Notes sur
l’immortalité de l’âme, la Dissertation sur l’homme… Un goût premier
se marque ainsi pour une sorte d’essai qui mêle à la réflexion philosophique
l’observation de détail, à l’anecdote illustrative le critère scientifique, à
l’étude morale le jugement sentencieux. Balzac adapte et assouplit un genre
venu de l’Antiquité et remis en honneur à l’âge classique : le Traité,
examen de cas divers, où l’analyse soutient la maxime et la maxime alimente la
spéculation. Où la question « traitée » se dénoue en notice
prescriptive. Ce va-et-vient en raccourci, entre une forme de développement qui
emprunte souvent la voie du récit, et une forte inclination pour la formule
lapidaire, lui sied parfaitement. Doit-on rappeler qu’en 1833, il publie le Traité
de la vie élégante et la Théorie de la démarche : l’éthologie
sociale – dont il va se faire une spécialité – lui impose de sacrifier à la
mode. De même que, dans le Traité des excitants modernes, il se saisit
d’une mode, d’un ensemble de comportements et d’usages que l’époque classe ou
surclasse selon une palette de goûts et de valeurs incessamment remaniée.
L’examen porte en l’occurrence sur des substances dont l’effet agit puissamment
sur l’état ou la constitution des « sociétés modernes » :
l’alcool, le sucre, le thé, le café, le tabac… Autant de stimulants, qui sont
aussi le fait des civilisations prospères, qui ajoutent au bien-être naturel le
confort des raffinements. Les cinq excitants retenus par Balzac retracent en pointillé
une petite histoire du goût, insérée dans une histoire des sociétés
européennes, de la fin du xviie
au xixe siècle. Mais
l’essentiel de ce traité ne se résume pas à une nouvelle tentative d’évaluation
des palais et des saveurs. Et quand Balzac cite Brillat-Savarin, c’est le plus
souvent pour s’en démarquer. Le propos n’est pas non plus franchement
moralisateur, en dépit du ton « extérieur » adopté par Balzac dans
certains chapitres, et malgré le recours régulier à des tournures axiomatiques
qui, parfois, par leur formulation même, inspirent moins l’adhésion que le
recul, ou plutôt le détachement humoristique. Par exemple : « La
marée donne les filles, la boucherie fait les garçons ; le boulanger est
le père de la pensée. » Comme toujours dans ce type de textes brefs, qui
prétendent faire le tour d’un problème de société à la lumière d’un aperçu
moral, Balzac oscille entre l’esprit de sérieux et la drôlerie. Il s’agit
d’abord de jouer librement sur le clavier des codes et des phraséologies,
d’exploiter, avec une certaine emphase concertée, une rhétorique condensée
essentiellement en un art de l’elocutio. Le traité ne vise pas à ramener
dans le droit chemin les consommateurs vilipendés de ces substances maudites.
Il s’emploie, bien plus, à réordonner, autour de cette problématique de
l’excitation, une micro-théorie de l’énergie vitale et de la volonté. La
question implicite à laquelle Balzac entreprend d’apporter quelques éléments de
réponse pourrait ainsi se poser en ces termes : parmi les excitants modernes,
quel est celui qui altère le moins le flux créatif de l’individu, et – c’est là
le pendant nécessaire du problème – quel est celui qui, par son action
spécifique, contribue à l’accroître significativement ? On ne s’étonnera
pas, dans ces conditions, de lire dans le chapitre consacré au café ces lignes,
relatives à « une horrible et cruelle méthode », conseillée
uniquement « aux hommes d’une excessive vigueur » : « Il
s’agit de l’emploi du café moulu, foulé, froid, et anhydre [...], pris à jeun.
[...] Dès lors, tout s’agite : les idées s’ébranlent comme les bataillons
de la grande armée sur le terrain d’une bataille, et la bataille a lieu. Les
souvenirs arrivent au pas de charge, enseignes déployées ; la cavalerie
légère des comparaisons se développe par un magnifique galop ; [...] les
figures se dressent ; le papier se couvre d’encre… » Un soulèvement
de tout l’être physique et psychologique a lieu, qui favorise la mise en ordre
de bataille des facultés opératives de l’individu. La volonté s’active, multiplie
ses entreprises, prépare ses assauts. Le Traité des excitants modernes
vaut principalement par cet éclairage jeté sur les conditions de mobilisation
de la puissance créatrice. Et ce qui importe aux yeux de Balzac, c’est la
préservation de ce capital de vitalité, qui se moque bien des interdits et des
prescriptions de la morale.
Bibliophilie. Daniel Désormeaux, La Figure du bibliomane.
Histoire du livre et stratégie littéraire au xixe
siècle (Nizet, 2001, 254 p., 22,87 €). C’est à l’histoire d’une folie que nous invite
Daniel Désormeaux. Le fou est-il l’amateur qui collectionne les livres sans les
lire ou bien celui qui y puise sa connaissance et sa compréhension du
monde ? Se poser cette question, étudier, dans une époque donnée, la
figure du bibliomane revient toujours à s’interroger sur la conception qu’une
culture se fait du livre et sur le rapport au savoir qu’elle entretient.
Divisée en quatre chapitres, la première partie de l’ouvrage, « Les
marginalités du bibliomane », propose un panorama historique de la notion
objet de discours et figure dans la fiction depuis le Moyen Âge et la
Renaissance jusqu’à la Révolution. Daniel Désormeaux évoque donc les processus
qui conduisent, dès l’apparition du livre imprimé dans la culture européenne, à
l’expulsion des champs du savoir et de la raison de l’amoureux des livres.
N’est-ce pas dans La Nef des fous de Sébastien Brant (1494) que
« l’image du fou bibliophile fait pour la première fois son apparition
dans la littérature » ? Mais le fou sait qu’il ne faut pas ouvrir les
livres, que la lecture est un voyage dont on ne revient pas, et qu’il est bien
plus prudent de les accumuler. Au xviie
siècle, la constitution de grandes bibliothèques privées relève d’une politique
de prestige qui associe le livre aux affaires de l’État. Le phénomène
redistribue les fonctions : l’homme d’État (type Richelieu ou Mazarin) est
propriétaire de sa bibliothèque ; l’homme de lettres et l’érudit (type La
Bruyère ou Naudé) sont bibliothécaires et jouent un « rôle décisif [...]
dans la formation d’un discours bibliophilique » ; l’homme sans
qualités, le pédant ridicule, chez Molière ou chez Furetière, dévoile, par la
possession de livres, son désir d’ascension sociale, d’appartenance mondaine,
de distinction. L’expansion des dictionnaires et des encyclopédies au xviiie siècle crée
nécessairement de nouveaux rapports aux livres et à la connaissance. Daniel
Désormeaux en profite pour mener une utile enquête lexicologique dans les
dictionnaires qu’il rencontre, avant de résumer la condamnation de la
bibliomanie par les Encyclopédistes (Voltaire et d’Alembert surtout). Au cœur
de la tourmente révolutionnaire, la Constituante nationalisa les fonds des
grandes bibliothèques privées, notamment celles des congrégations religieuses,
et mit ainsi à la disposition de tous un héritage littéraire et un patrimoine
culturel immenses. Le statut des livres dans la société s’en trouva
bouleversé : propriété nobiliaire de quelques amateurs, ils deviennent
bien commun ; objets de luxe, ils se muent en instruments pédagogiques
contribuant à l’instruction publique et à la circulation des savoirs, ils
passent « du fétiche à l’utile ». De ce vigoureux parcours
historique, surgit une typologie qui distingue celui qui affectionne les livres
(le bibliophile), celui qui les collectionne (le bibliomane) et celui qui les
collationne (le bibliographe). Le xixe
siècle viendrait, nous dit Daniel Désormeaux, brouiller la stabilité de cette
belle élaboration. Mais ce n’est pas cette voie que choisit d’emprunter la
deuxième partie de son ouvrage, où il ne sera guère question des bibliophiles
ou des bibliomanes que l’on s’attend à croiser : Charles Nodier, Paul
Lacroix dit le Bibliophile Jacob ou les Goncourt, par exemple. C’est que le
parti est autre. Ayant identifié quelques éléments constitutifs de la pulsion
bibliomaniaque, quête du livre ou de l’objet unique, enquête sur l’origine
perdue, conquête du propre et clôture de l’intime, etc., Daniel Désormeaux
entend montrer leur place dans la fiction et leur rôle dans les pratiques
d’écriture autant que dans la gestion par les écrivains de leurs œuvres.
Comment ceux-ci négocient-ils, ou retardent-ils, le passage à la publication,
qui est toujours, peu ou prou, dépossession ou aliénation ? Comment
opèrent-ils le partage entre le domaine du (donné au) public et celui de
l’impublié ? Comment et pourquoi sacralisent-ils leurs manuscrits ?
Quels modes et quels circuits de diffusion choisissent-ils ? En cinq
chapitres, cinq études de cas déclinent autant de stratégies institutionnelles
que d’organisations fantasmatiques liées à cette tension entre l’imprimé et
l’autographe, entre ce qui est jeté dans la circulation et ce qui est dérobé au
regard. La tentation, chez Flaubert, de conserver en manuscrit le livre
prolongerait l’existence d’« un texte unique en son genre, [...]
l’exemplaire unique d’une écriture mise en œuvre ». Chez ce formidable
collectionneur de lectures, cette rétention prolongée serait consubstantielle à
la hantise du livre et de ses emplois qui traverse toute son œuvre, depuis Bibliomanie,
le premier conte publié en 1837, jusqu’à Bouvard et Pécuchet, inachevé à
sa mort. Dans les romans de Stendhal, dont les réticences face à la publication
ne sont pas moins grandes que celles de Flaubert, il semblerait que les images
de la bibliothèque et de lecture soient toujours liées à celle du père. On
connaît par ailleurs la pratique pseudonymique de cet écrivain, son goût du
secret, sa collection de manuscrits intimes demeurés inédits à sa mort, son
désir de permettre à ses œuvres d’échapper au jugement et au poids du présent,
son pari sur la postérité. Se réappropriant ses œuvres imprimées en constellant
leurs marges de notes manuscrites (« tout livre annoté est un livre
unique »), Stendhal serait « graphomane » autant que bibliomane.
Dans l’œuvre de Nerval, c’est évidemment, dans Les Faux Saulniers et
dans Angélique, l’« Histoire de la vie de l’abbé de Bucquoy »
qui retient l’attention de l’analyste. Ici, la quête du livre unique, et qui
plus est perdu, se double d’une chasse à l’homme, d’une quête de soi et du
récit de la quête d’un récit. Nerval sait magistralement nouer ces fils à
l’origine cynégétique de toute narration. C’est par la convocation de la
correspondance et de l’amitié de Barbey d’Aurevilly et de Trebutien (curieusement
orthographié partout « Trébutien »), que nous sont restitués les
tirages hors-commerce, les publications confidentielles et les éditions
bibliophiliques que cultiva, avant de s’en désaffectionner, l’auteur de Du
dandysme et de George Brummell. Cette galerie ne pouvait s’achever que par
l’évocation d’un écrivain fils de libraire. L’œuvre d’Anatole France est
envisagée comme rupture et passage d’un siècle à l’autre : l’amour des
livres et des catalogues transposé dans la fiction y demeure quête de soi. Mais
elle ouvre l’imaginaire vers « une conception fictive du livre »,
vers une « poétique d’un livre imaginaire » qui hantent un xxe siècle héritier du Livre
mallarméen étudié en conclusion. Sans doute, l’image du bibliomane que Daniel
Désormeaux traque dans la fiction autant que dans la réalité, qu’il envisage
comme personnage littéraire et comme type social, qu’il étudie dans les œuvres
autant que dans les stratégies institutionnelles, et la biographie des
écrivains choisis, acquiert-elle progressivement, au fil du xixe siècle, une sorte de
légitimité culturelle, notamment grâce au développement de nombreuses sociétés
de bibliophiles. Certains, toutefois, ne seront pas convaincus par la thèse
qu’il défend : la sacralisation par l’écrivain de ses manuscrits dans un
monde qui ne cesse de se désacraliser relèverait toujours peu ou prou d’une
attitude bibliomaniaque (« Nous entendons ici, précise Daniel Désormeaux à
propos de Flaubert, ce terme dans le rapport excessif et privé que l’écrivain
entretient avec ses propres manuscrits »). On considérera alors que la
démonstration vaut moins pour la clé qu’elle propose que pour ce sur ce quoi
elle ouvre : la chambre aux écritures, l’atelier des choix, des décisions,
des craintes, des crispations, les motivations, les attitudes et les
résistances complexes d’écrivains plongés dans un siècle industriel, celui de
la vitesse et de l’argent, qui réduit considérablement l’expression
individuelle, se moque bien du vouloir-dire des écrivains et leur impose un
brutal retournement. Les hommes de lettres n’écrivent plus parce qu’ils ont
quelque chose à dire et à communiquer, mais parce que préexistent des réalités
politico-sociales et économiques (le journal par exemple), parce qu’un espace
de la parole immédiatement socialisée leur impose une cadence et un rythme de
production que rien, pas même les affres de la création, ne doit entraver.
Notons, pour finir, non sans une pointe de regret qui n’est pas adressée à
l’auteur, que ce beau livre sur les livres et leurs pouvoirs n’est pas exempt
d’un certain nombre de défauts matériels de composition, de coquilles et de
lapsus qu’une sérieuse révision n’aurait pas manqué de chasser : Lucien
pour Louis Bouilhet, Bulloz pour François Buloz, Rémy pour Remy de Gourmont,
etc.
Braque. Carl Einstein, Georges Braque (La Part de l’œil, 2003, 166 p.,
32,20 €). Nouvelle version française, après la découverte, en 1985, de
l’original allemand du texte que Carl Einstein avait écrit en 1931-1932 pour
présenter la première grande exposition des œuvres de son ami Braque, l’ouvrage
(en sept chapitres, alors que la première version n’en comptait que quatre)
n’est cependant pas une monographie sur Braque. C’est un percutant essai sur
les bouleversements apportés par l’art du xxe
siècle dans l’acte de voir, la figuration de l’espace et de l’objet, la
conception de l’artiste et du réel, dont le lecteur s’imprègne peu à peu à
travers le lent ressassement des idées. Les œuvres d’art, pour Carl Einstein,
loin d’être de simples agencements formels décoratifs, « n’ont de sens
qu’en tant que signes d’événements plus vastes ». Ainsi, l’art du xxe siècle élargit son champ
d’activité ; dans un contexte de plus en plus important, il reflète la
théorie des quanta comme la dissolution de la notion de personne, la crise de
la science et de la conscience, et pose la question de la liberté humaine. À
propos de Braque et du Cubisme, Carl Einstein livre une analyse de la modernité
humaine et artistique. Pour lui, l’art moderne est essentiellement subversif.
Épousant cette rupture, le livre polémique, en faisant table rase du passé et
en opposant un « avant » souvent qualifié de « pourri » à
un triomphal « maintenant, nous… » Les notions d’évolution des
formes, de beauté, de mimesis, de savoir-faire technique sont réfutées. Il
rejette la description naturaliste et la perspective, « ce morceau de
vieille métaphysique », qui suppose un espace mathématisé, unifié, ordonné
comme un cosmos régi par des règles, ainsi qu’un contemplateur immobile :
cet amoindrissement du réel, figé par les conventions, s’oppose à l’expérience
vécue, concrète, spontanée de l’espace. Braque et les Cubistes transforment
l’acte de voir en rendant compte des tensions et du dynamisme du réel par un
art métamorphotique. Désormais, sur la planéité du tableau, la
simultanéité des contraires, la multiplication des points de vue,
l’identification du sujet et de l’objet, produisent du réel. Carl Einstein
liquide le dogme de l’ancienne représentation et un art qui n’était, selon lui,
que paraphrase et mensonge. Chez Braque, la phase du Cubisme analytique et
technique est suivie après la guerre par un art de plus en plus libre (comme si
l’artiste voulait dépasser ce qui, dans le Cubisme, est fixation de formes et
réduction), un art graphique, « psychogène », où peut s’exprimer la
vision hallucinatoire, irrationnelle, sous la poussée coercitive de forces et
de pulsions oubliées. Car la personne change, désormais groupement instable
d’événements psychiques et non plus sujet stable coupé de tout. Délaissant la
figure humaine, la peinture d’un paysage devenu décor socialisé et délassement
privé, et l’objet devenu préjugé, Braque saisit par l’immédiateté graphique des
« figures » mythiques où l’on retrouve une énergie active, capable de
capter des forces magiques. Les figures de Braque opèrent des fusions,
« compressions » qui mettent en branle dans le réel de nouveaux
objets. Acte créateur, érotique et sexuel : est décisive la force de la
découverte de la figure. Acte poétique aussi, lyrique et « romantique »
selon Carl Einstein, car « la vision fait de la poésie à l’intérieur de
l’homme » et « tout acte poétique est un processus permanent se
produisant dans le monde, au-delà du vouloir, en tout acte et en tout un
chacun ». Le lecteur retrouve là les principes de la poésie moderne et ne
sera pas étonné que Carl Einstein veuille supprimer dans l’art des mots les
règles de grammaire, comme les conventions esthétiques dans la peinture. Mais
comment ne pas voir le risque encouru par l’artiste dans cet
« enchantement du réel » ? Risque encouru jusqu’à la pulsion de
mort, jusqu’au suicide et à l’autosacrifice, car, pour Carl Einstein, il n’y a
pas de création sans destruction de tout ce que nous avons accepté jusque là
par lâcheté et par faiblesse : l’idéalisme, le réel univoque, la loi de
causalité, la recherche de durée et de substances, l’utopie du progrès, les
formes négatives passées sous silence. L’art doit correspondre à une situation
historique donnée et servir à la transformation de l’homme et du monde. Le
livre de Carl Einstein met constamment en relation l’art et l’évolution
historique des religions, des sociétés, voire des régimes politiques. On
regrette pourtant la lourdeur du discours théorique, les répétitions, la
conceptualisation outrancière conduisant à des affirmations arbitraires ou
obscures hors contexte, telles que : « « La force sadique de
l’aspect tectonique est déclenchée comme une défense contre l’extase
passive » ou : « Tout l’art classique [est] coincé dans une
préjugé simplement sexuel, à savoir la superstition bordélique de
ce "bibelot" idiot, l’homme. » Certes, la virulence des
formules satiriques amuse : « La technique est l’excuse de l’idiot
qui manque d’idées » ; les Impressionnistes sont traités de
« bonshommes à la fatalité souffrante ». Et on peut s’interroger sur
la contradiction interne dont fait preuve Carl Einstein lorsqu’il refuse, avec
un aveuglement iconoclaste, les œuvres d’art qui ont précédé le Cubisme. Or
celui-ci n’est pas un ; après lui, en même temps que lui, avaient lieu
d’autres recherches et pas plus que l’idéalisme et le réalisme classiques, il
n’est une « solution définitive ». Reste qu’à travers Braque et l’art
du début du xxe
siècle, Carl Einstein nous fait comprendre que « l’acte de voir est
déterminé par la vision, par ce qui n’existe pas encore, par l’invisible »
et que la vision est le début d’une nouvelle réalité. « Le mythe a été
réintégré dans le réel et la poésie devient l’élément originel de la
réalité. »
Céline (I). Christine Sautermeister, Céline vociférant ou l’art de l’injure (Société
d’études céliniennes, 2003, 353 p., 51 €). Ainsi qu’a pu le relever Anaïs Nin, vers 1935 la
mode était aux pseudonymes en ine. Il y avait eu Lénine, il y avait
Staline, il y eut Céline. L’un dans l’autre, Lénine et Staline, ça représente un
milliard de morts hâtées (athées ou pas athées, ces croyants seraient morts tôt
ou tard). Certes, Céline, au prix d’un pareil record, comme dit l’autre
« il n’y a pas photo ». Si, en histoire, le sadisme développe l’art
sanglant du meurtre, en littérature fleurit celui, sarcastique, de l’injure.
Somme toute, le second reste badin, on peut même dire qu’il est un exutoire de
ce que le premier fixe en sinistre. Variant l’incipit de Marx au 18 brumaire
de Louis-Napoléon Bonaparte – selon quoi l’histoire bégaie, refaisant en
farce ce qu’elle a mis déjà en tragédie –, on peut tenir tout fait sanglant
d’histoire pour une farce ratée, tout œuvre de littérature comique pour un
bonus : préférer faire rire à faire mourir, c’est le parti du lettré. Or,
mourir de rire est sans doute le seul risque sérieux auquel Céline ait jamais
exposé son lecteur. Mme Sautermeister donne ici, quant à Céline, la première
étude sérieuse de cet art d’injurier dont, enfants, le capitaine Haddock nous
régala (référence étrangement omise en ce livre-ci : Hergé pourtant, qui
pâtit après 1944 presque autant que Céline, encore que pour des raisons bien
plus anodines, s’imposait comme parallèle, mais le comparatisme n’est pas le
fort de ces pages). Décline chez le héros célinien l’assurance d’identité du
« héros de roman » : est-il celui qui a bondi hors du cercle
des tueurs ? Ou bien n’est-il pas lui-même le massacre, voire, par le
style, celui qui « feint d’en être l’organisateur » ? Du Voyage
au bout de la nuit à Rigodon, l’on oscille entre deux
positions-clés : celle de la victime-émissaire, dont les malheurs de
Destouches offrent aux contemporains une version touchante, et celle de la
foule victimante, dont les pamphlets céliniens orchestrent la verve
populacière. Le registre de la vocifération s’impose là. Christine
Sautermeister, dont les premières études sur le sujet remontent à 1965, ordonne
sa synthèse chronologiquement, œuvre par œuvre (avec quelques entorses
justifiées), Féerie pour une autre fois, objet du chapitre six, ayant là
fonction de plaque tournante en tant que le personnage romanesque y passe le
relais au Dr Destouches. En épousant d’aussi près son sujet, l’auteur évite des
considérations générales qui auraient eu leur prix. Toute langue est, à
l’oreille, forte d’un certain potentiel de violence (versus de distanciation)
qui, colorant l’injure qui s’y verbalise en la dotant d’une puissance
détonatrice, la soumet à des protocoles variables selon l’idiome. Il en est de
si heurtés que le simple tutoiement s’y trouve proscrit des échanges urbains.
Il y aurait à réfléchir sur l’amour de Céline pour le français et, à l’opposé,
sa détestation envers l’allemand, « langue râpeuse, brutale, inutilement
fracassante » qu’il dit avoir « toujours parlé mal, le moins possible
et avec haine : c’est une langue de malheur » (Cahier Céline
n° VI). Noter qu’en français, langue caressante, l’argot a ce double rôle
ambigu d’abaisser le taux d’urbanité qu’à l’opposé la préciosité élève ;
diluant la violence sur l’ensemble de l’oraison, l’argot rend moins probables
certains passages à l’acte. Importe ici que la langue (musique + lexique +
grammaire) soit adéquate au taux d’agressivité moyen de ses usagers. Un idiome
trop délicat ou trop « chiadé » pour le goût d’un usager vociférant
favorise chez lui la création de « poches de violence » dont la
décharge s’effectuera sur le mode injurieux ou par passage à l’acte suivant que
le locuteur sera poétiquement compétent ou non. Le raffinement dans l’injure
peut alors atteindre un comique touchant aussi bien le public (que Christine
Sautermeister appelle « l’injuriaire ») que l’injurié lui-même (elle
rappelle que, jeune, Aragon, autre délicat, se livrait à cet exercice dans ses
cafés favoris). Le moins que l’on puisse dire est que, sur ce plan Céline ne
brille pas par l’originalité. S’en prendre à Dieu a plus de gueule, mais Céline
est trop porté vers autrui pour viser beaucoup plus haut que Gaston. Chez
Céline, le côté « seul contre tous » tend à assimiler toutes les
classes visées en une seule : cf. l’exemple des Bourbons saisis par leur
drôle de nez. Le roi ne figure-t-il pas, suivant René Girard, la Victime de
réserve ? Le lecteur sera d’autant plus porté à rire de la jactance
célinienne que sa sensibilité littéraire est plus vive : de Gide à
Sollers, le lecteur sensible évite de confondre l’auteur des Beaux draps
avec un rédacteur quelconque de Je suis Partout. Mais ce débat fera
encore beaucoup écrire. Sans y entrer vraiment, Christine Sautermeister y
coopère par son étude scrupuleuse, claire et structurée. S’il est un peu dur de
la lire tout au long, on la rouvrira souvent avec intérêt.
Céline (II). Émile Brami, Céline (Écriture, 2003, 429 p., 22,95 €). Il est
difficile de comprendre ce qu’a voulu faire l’auteur, qui définit son projet
par élimination (ni un exercice d’admiration, ni un essai, ni une thèse, ni un
portrait), parle d’une « promenade » et avoue avoir très peu écrit
lui-même : l’essentiel de l’ouvrage est composé de citations de Céline ou
de commentateurs de Céline – d’où une bibliographie impressionnante pour un
livre qui est loin d’être un travail d’érudition. Des « vingt
témoins » interrogés par Émile Brami « pour les besoins de ce
livre », il est obtenu peu de renseignements nouveaux, la plupart des
interviewés étant danois et bien entendu tardifs : deux handicaps
difficiles à combler. Le seul apport un peu consistant est un article retrouvé
de 1941 sur Les Beaux draps, et c’est juste suffisant pour
« tricoter du pas bien neuf avec du très, très vieux » (page 41, à
propos du dernier Céline, s’exhibant en clochard radoteur à Meudon).
Trouve-t-on dans le choix et la présentation des citations de l’inattendu et de
l’original ? Le lecteur qui ignore les publications savantes consacrées à
l’écrivain (les quatre volumes de la Pléiade, la série des Cahiers Céline,
interrompue, et L’Année Céline, qui paraît régulièrement) en trouvera
ici de nombreux morceaux choisis, parfois judicieusement, mais dont le montage
semble fait à la va-vite, par le jeu de souvenirs impulsifs ou par
improvisation, plus que par une honnête et patiente réflexion : technique
qui produit, par son aspect cafouilleux, des appréciations hâtives et en fin de
compte peu enrichissantes. Quant aux commentaires d’Émile Brami, ils oscillent
entre une réelle connaissance de l’écrivain et la balourdise d’un exégète
pressé. L’auteur avoue que Céline est pour lui un « caillou dans la
chaussure », qu’admiration et répulsion se mêlent en lui, ce qu’on ne
saurait lui contester, mais ce sont là des conditions difficiles pour
entreprendre une analyse digne de ce nom, à moins d’une méthodologie solide qui
fait défaut ici. Que penser du plan par inversion de chronologie ? Émile
Brami se « promène » en effet de la tombe au berceau, du cimetière de
Meudon aux quatre années de nourrice, sans faire comprendre les raisons de ce
choix. S’agit-il de tenter une difficile remontée aux sources des errances de
l’écrivain, ou à celles de ses propres tourments de lecteur ? On
rencontre, au cours de ce canotage erratique, des écueils parfois inattendus,
comme l’exposé initial qui est sans doute le meilleur du livre : le
premier contact de l’auteur avec l’œuvre de Céline a été un texte peu lu et peu
commenté (sauf par Jean Dubuffet, notable exception), À l’agité du bocal,
courte, violente et remarquablement écrite philippique visant Jean-Paul Sartre.
Là se trouve, par concomitance avec sa propre détestation de Sartre, l’origine
de la fascination d’un jeune homme pour un écrivain dont il ignore tout, en
1967. Cette découverte fortuite le conduit sans peine au Voyage et à Mort
à crédit, qu’il tient pour le chef-d’œuvre parfait, puis à Bagatelles
pour un massacre et autres horreurs. Le portrait de Céline qui en ressort
est, n’en déplaise à Émile Brami, plus accablant que nuancé, et si l’on y
trouve des nuances, ce sont des nuances de noirs, mais des noirs sans éclat,
sans lumière. Le fait n’est pas nouveau, et il n’est pas gênant en lui-même. Ce
qui l’est davantage dans cet ouvrage, ce sont les curieuses interprétations qui
émaillent les commentaires de l’auteur. É. Brami n’est pas un néophyte, il est
libraire et romancier et devrait donc savoir ce qu’a d’improbable la personne
d’un éditeur qui accepterait de signer un contrat à son désavantage. C’est
pourtant ce qu’il prétend : « Le contrat que Céline finit par signer
chez Gallimard est draconien » – entendez : draconien pour
Gallimard ! Les chiffres proposés en démonstration n’y font rien, personne
ne peut imaginer, sauf Émile Brami, un éditeur s’engageant contre ses propres
intérêts, même par sincère amour de la littérature. Nous voyons plutôt, dans la
tardive récupération de Céline par Gallimard, longuement préparée par Jean
Paulhan, un coup éditorial de toute beauté : plus d’un demi-siècle après,
les royalties de cette valeur sûre continuent de s’accroître d’année en année…
Les particularités physiques et psychiques de Céline, réelles ou supposées, ont
intrigué tous les commentateurs. Elles ne nous sont pas épargnées ici, avec des
évocations dont le rapprochement laisse pantois : le métabolisme de Céline
a subi de très violentes variations. Ainsi, s’il a eu si froid sur les bords de
la Baltique, ce n’est pas en raison d’un quelconque inconfort, ni d’une
frilosité supérieure à la normale, c’est parce qu’il laissait les portes
ouvertes en toute saison. Mais voilà qu’un témoin de Meudon, environ dix ans
plus tard, note qu’on est chez lui comme enfermé dans une étuve, et que Céline,
loin d’en souffrir, est revêtu de plusieurs couches de hardes laineuses (à
Menton, il n’avait pu, en juillet 1951, supporter la chaleur plus de trois semaines,
et nul ne nous dit si son amour de la Bretagne fut entretenu par son climat
vivifiant). Si les témoins oculaires sont souvent consternants d’infidélité,
les photos, elles, ne mentent pas. Et pourtant… « Une photographie […]
montre Céline de face, entièrement nu, détendu, replet, bedaine en
avant. » On chercherait en vain cette photo dans l’Album Céline,
comme indiqué en note ; elle se trouve en fait dans le tome trois de la
biographie de François Gibault : hors-texte n° 14, « Un été à
Klarskovgaard ». Le portrait n’a rien d’autre de singulier que le maître
est à poil. La photo est de mauvaise qualité, tremblée, la tête du personnage,
dont on peut s’assurer qu’il est de sexe mâle, est indistincte, dans
l’ombre ; il tient une brosse ou une éponge dans sa main droite, il y a
une sorte d’arrosoir devant lui et, à sa droite, une table et un banc avec
divers ustensiles. Peut-être à sa toilette ? « Replet » ?
Possible, mais « bedaine en avant », pour un sujet vu de face, est fâcheusement
interprétatif. Si l’auteur veut dire que Céline se plaint à tort d’être mal
nourri et qu’il était en fait gras comme un moine, il faut qu’il le montre sans
référence à une photo peu sûre, ou qu’il aille, au-delà de la photo, chercher
le mode de transformations que l’écrivain fait subir à sa réalité, puisqu’aussi
bien Émile Brami note que, « lorsqu’il raconte, Céline fabule, délire
parfois, mais toujours à partir d’un fond de vérité ». Malheureusement, la
vision qu’il propose de Céline est myope. Elle rend trouble toute tentative
d’analyse ou d’inventaire, comme cette liste des maîtresses qui couvre près de
vingt pages, avec descriptifs et appréciations grivoises des petites manies du
sujet, et même des « inconnues » (la faillite du biographe est
toujours dans « les inconnues » !) ; à la plate certitude
qu’Elizabeth Craig fut « la seule femme qu’il aima vraiment » – trop
aimable pour Mme Destouches, qui vit toujours – on préférerait que l’auteur
s’interroge sur la soudaine chute de frénésie sexuelle qui l’atteint à partir
des menaces de guerre, semble-t-il, plutôt que de son second mariage, encore
qu’il accorde à Céline les faveurs d’Arletty en 1941 et le suggère voyeur en
toute occasion (on le savait), mais aussi pédophile sur les bords (c’est à la
mode). Myopie encore, qui rend incertaine – et c’est bien le plus embêtant –
l’appréciation de l’œuvre elle-même et de sa situation dans l’histoire
littéraire. Ainsi, Céline en exil se garderait de se comparer à Hugo,
« trop à gauche » : ineptie, puisqu’une référence positive
constante de Céline est Vallès, écrivain autrement plus engagé que Victor Hugo.
Il aurait également négligé Bloy, son prédécesseur en exil danois et en
jérémiades : erreur, Céline a lu passionnément Bloy, et il lit au Danemark
l’ouvrage de Pierre Arrou, Les Logis de Léon Bloy. En considérant, en
1947, Les Conquérants comme un chef-d’œuvre, il se montrerait
« indulgent » pour Malraux sous prétexte que ce dernier aurait,
quinze ans avant, soutenu le Voyage chez Gallimard ; peu importe
s’il n’existe pas de trace certaine de ce soutien, l’interprétation
dévalorisante d’Émile Brami pose les limites de sa méthode
d’investigation : il néglige de souligner que Céline est capable
d’apprécier une œuvre sans pour autant épargner son auteur, le Malraux
résistant et membre du C.N.É., et dix ans plus tard de le brocarder sous le
sobriquet de « dur-de-mèche » dans D’un Château l’autre. Mais
c’est vrai, l’auteur nous en a prévenu, il n’est ni critique, ni essayiste, ni
biographe, il se veut simple promeneur. Force est de remarquer que le tunnel où
il nous entraîne n’a ni entrée, ni sortie, ni voies de dégagement. Sans hauteur
de vue, sans vision pittoresque, il est d’époque, étroit et répétitif. Un livre
inutile de plus sur Céline ? Ce ne sera pas le dernier, et pour
cause : il faudra attendre pas mal d’années et absorber beaucoup
d’approximations encore avant de lire l’ouvrage idéal sur l’encombrant
révolutionnaire du roman moderne.
Censures. Anne Malaprade, Bernard Noël : l’épreuve des c-censures, les
c-censures de l’épreuve (S. Arslan, 2003, 186 p., 22,50 €). L’auteur du Château
de Cène a forgé le terme de sensure pour dénoncer une forme
contemporaine de dévaluation de la parole et de son usage collectif. Alors que
la censure « réduit au silence » mais « ne violente pas la langue »,
le néologisme désigne le travail d’« une inflation verbale » qui
dilue et simplifie impitoyablement tout message, sous l’influence des médias de
masse, mais aussi à travers des processus d’écho et de résumé dont participe,
par exemple, ce compte rendu, si, selon une formule du poète, « tout ce
qui médiatise censure ». Dans cet essai issu d’une thèse, en choisissant
d’aborder l’œuvre entière de Bernard Noël sous l’angle, problématique, d’une
telle approche de la parole empêchée, Anne Malaprade souligne l’originalité
d’un concept, mais elle se dote surtout d’un outil efficace pour aborder
l’évolution et les enjeux d’une écriture marquée par des périodes de doute et
de silence volontaire, par l’épreuve directe d’un procès, par une alliance de
sérieux tragique et d’ironie amusée, et par le constant désir de donner parole
à ce « passé sous silence » qu’est le corps (la formule est de
Sartre). Par ailleurs, la critique se propose de relier par ce biais Bernard
Noël aux réflexions menées sur la censure par des poètes et intellectuels
contemporains, en remontant jusqu’aux années 70 environ – soit une mise en
contexte originale, qui permet de passer d’une enquête sur les forces
censurantes à l’analyse des procédés poétiques permettant à Bernard Noël
d’orchestrer leur contournement (tentatives pour donner parole au corps,
pratique expérimentale de la langue, etc.). Dans l’ensemble, les qualités
d’exégèse de l’étude méritent l’éloge : Anne Malaprade maîtrise comme peu
de ses lecteurs le corpus dispersé de Bernard Noël ; elle ne force pas la
lecture, mais l’enrichit, et rend compte des principaux acquis antérieurs de la
critique. S’affrontant à la réflexion politique de Bernard Noël – passablement
complexe –, elle sait trouver des formules efficaces pour décrire les dangers
que courent le sens et la singularité aujourd’hui, par exemple quand elle
signale que « le consommateur apparaît un substitut commercial du
citoyen », ou quand elle relie le pluralisme apparent des contenus à
l’uniformité d’usage de leurs vecteurs techniques, pour conclure que
« l’impression que ce monde ne laisse plus place à une idéologie dominante
est fausse : un flot idéologique assomme le sujet ; dans sa profusion
et son caractère protéiforme, il fait système et crée à l’insu de ce dernier ce
qu’il croit être une pensée personnelle, intime, subjective ». On peut
douter si tous les aspects de l’œuvre de Bernard Noël gagnent à être confrontés
à la notion de c/sensure, mais la rencontre aiguise la réflexion (si on songe,
par exemple, combien Bernard Noël a recours à ces messages cryptés que sont les
acrostiches complexes qui structurent certains poèmes ou les chiffres qui
signent secrètement les récits). En revanche, l’extension donnée au concept de
c/sensure soulève ici une question, et elle le fait d’emblée, car Anne
Malaprade accouple dès son titre des mots dont, on vient de le voir, l’écrivain
nous enjoint pourtant à mesurer la distinction. Or tout se passe, dans la
première moitié de l’ouvrage, comme si les deux notions finissaient par succomber
précisément à une logique d’amalgame selon laquelle toute structure imposerait
une clôture : on apprend que la langue « par essence, censure la
vie », ou encore que « le totalitarisme et le terrorisme
économiques » du « régime libéral », tout comme « technocrates
et majorité », doivent être dénoncés, sans que l’auteur ne mette en
question les implications pour le moins problématiques de toutes ces formules,
ni ne maintienne de hiérarchie dans les formes de la contrainte. Comme un
certain nombre des articles d’un tel catalogue sont de véritables rossignols
théoriques, on regrette qu’Anne Malaprade ne se montre pas assez critique, de
manière générale, dans son évaluation des discours qu’elle convoque – y compris
celui de Bernard Noël. Si elle se contente ici de les relayer (dans la suite de
l’essai, elle expliquera que le corps réputé « pulsionnel » est
d’abord culturel, et fera des contraintes esthétiques le chemin d’une victoire
sur l’autocensure), il fallait mieux le signaler. On pourra également s’agacer d’un
manque de perspective historique. « La littérature elle-même est menacée
par le commercial », certes, mais la situation n’est nullement nouvelle,
comme en témoigne toute l’histoire de l’édition, et le don n’est jamais une
pratique hors de l’économie. De même, l’exercice de la censure d’Ancien Régime
n’a jamais été une démonstration de pouvoir brut ; il a pu prendre la
forme d’un dialogue complexe, voire complice, qu’a exposé notamment Barbara de
Negroni. On n’accumulera pas les réserves pour autant : l’étude, riche, a
le mérite de ne pas chercher le consensus, et tout critique travaillant sur
Bernard Noël se devra de l’avoir lue.
Claudel (Camille). Jacques Cassar, Dossier Camille Claudel (Archimbaud/Maisonneuve
et Larose, 2003, 520 p., 25 €) ; Correspondance de Camille
Claudel, édition d’Anne Rivière et Bruno Gaudichon (Gallimard, 2003,
336 p., 27,50 €). Pauvre Camille ! Déclarée morte en 1920 dans tous les
dictionnaires jusque dans les années 1980 (si, si, voyez à la page 142 de L’Impressionnisme
et son époque de Sophie Monneret, paru en 1987), morte en réalité en
octobre 1943 dans la plus pure solitude, enterrée religieusement, par les soins
– à distance – de son frère Paul, au cimetière de Montfavet (on devait
découvrir en 1962 que le terrain où elle avait été inhumée avait été
« repris pour les besoins du service » par la mairie d’Avignon – cf.
la lettre du maire d’Avignon à Pierre-Paul Claudel du 6 septembre 1962). Pauvre
Camille, oui, dont il ne reste que poussière, mais qui continue à susciter encore
quelque littérature, las ! chaque fois, partielle, fautive, amputée,
malgré les étiquettes de « dossier intégral » ou de « catalogue
raisonné ». Quid, ainsi, de cette ré-réédition du Dossier Camille
Claudel, le premier ouvrage tendant à l’exhaustivité, fruit de douze années
de labeur de l’historien Jacques Cassar, brutalement interrompu par le décès de
l’auteur en 1981 ? Une première édition avait été établie en 1987, puis
une seconde, sans changement, en 1989, au moment de la sortie du film de Bruno
Nuytten, dans lequel Isabelle Adjani jouait le rôle de Camille. L’ouvrage
réapparut en 1997, « dans une nouvelle version revue et corrigée »,
puis encore, chez le même éditeur, en 2001 et en 2003. On salue l’exploit des
éditeurs d’avoir réussi, malgré les révisions invoquées, à conserver la même
pagination, mais on regrette que les mêmes fautes, dont l’auteur, disparu, ne
saurait être rendu responsable, aient été répétées à l’identique : fautes
d’orthographe, erreurs de date (à la page 302, voilà que Mme Claudel mère meurt
à l’âge de 119 ans !) et de datation des documents cités – quand ils ne
sont pas joyeusement mélangés. Qui a pu lire par ailleurs certains de ces
documents ou lettres publiés dans leur intégralité découvrira que nombre
d’entre eux ont été délibérément coupés, sans qu’apparaisse le traditionnel
« [...] ». Bref, nul ne semble s’être reporté aux documents originaux
pour cette prétendue « nouvelle version revue et corrigée ». Les
découvertes récentes, pourtant complémentaires, ne sont pas évoquées (comme le
dossier de Ville-Évrard, publié en 2000 dans un Catalogue raisonné), la
bibliographie n’a pas été remise à jour, et l’arbre généalogique lui-même a été
laissé dans son incomplétude. C’est donc un peu abusivement que ce volume
prétend livrer – en sa quatrième de couverture – « l’intégralité des
archives ». Quant à la Correspondance publiée par Anne Rivière et
Bruno Gaudichon, copieuse de quelque trois cents lettres (dont bon nombre
d’inédites), elle a l’honnêteté de ne pas se déclarer intégrale. Elle prétend
cependant réunir « l’ensemble des lettres aujourd’hui accessibles »,
corriger les erreurs et les lacunes des éventuelles retranscriptions
antérieures, les dater ou redater aussi rigoureusement que possible, pour
« fournir un outil de travail aux chercheurs et offrir aussi à un plus
vaste public une approche à la fois objective et subjective [sic] de la vie de
Camille Claudel ». Incontestablement, pour toute la période allant de
1870, date approximative de la première lettre retrouvée, à 1913, année de
l’internement à Ville-Évrard – en tout 240 lettres –, la correspondance de
Camille Claudel ou à elle adressée se trouve sérieusement enrichie et éclaire
bien sa carrière de sculptrice et ses débats avec les autorités officielles.
Bizarrement, un certain nombre de courriers de ou à Rodin, qui apportaient
pourtant des précisions non négligeables, ont été négligés. Le reste de la
correspondance (soixante-deux lettres) évoque la vie de Camille Claudel, de son
internement à sa mort en Avignon. Sont ainsi gommés les trois-quarts de la
correspondance familiale : sans doute, les bisbilles internes, entre son
frère Paul, sa sœur Louise et leur mère, sur l’héritage, ne nous
intéressaient-elles pas directement, sauf quand il s’agissait de maintenir
Camille en internement, de la tenir « hors du coup ». Disparues donc,
les lettres de Mme Claudel mère aux divers responsables des établissements
psychiatriques, dans lesquelles était notifiée de façon répétée l’interdiction
formelle de toute visite, et de tout envoi ou réception de courrier. À la
trappe, aussi, les lettres de Rodin – prévenu seulement trois mois après de
l’internement de Camille – qui révélaient son intervention financière. Non
reprises, les lettres de Judith Cladel de 1934, enquêtant sur la mystérieuse
disparition de la Klotho déposée au musée du Luxembourg (un délire de
plus de Camille ?). Les dossiers médicaux, celui de Ville-Evrard comme
celui de Montdevergues, quoique tristement répétitifs, ont dû être jugés hors
sujet, et l’information s’arrête à la lettre 302, datée de fin 1938, l’attitude
de Paul Claudel, dans les mois qui ont suivi la mort de Camille, ne devant sans
doute pas être davantage détaillée.
Coppée. François Coppée, Chroniques
artistiques, dramatiques et littéraires (1875-1907), édition
établie, préfacée et annotée par Yann Mortelette (Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2003, 358 p., 40 €). Nous nous
sommes tous, presque tous, moqués de lui. Sa carrière, commencée par un succès
au théâtre (Le Passant, 1869) et couronnée par l’Académie Française dès
1884, sans oublier ses prises de position nationalistes au moment de l’Affaire
Dreyfus, n’est qu’un enchaînement de succès. Dans le premier quart du xxe siècle, il était
accueilli dans les anthologies avec Armand Sully Prudhomme. Il était la vedette
de la poésie traditionnelle, qui faisait oublier les outrances de Baudelaire et
de Rimbaud, les secrets de Mallarmé. Coppée est un Parnassien, mais un
Parnassien ouvert, comme il le prouve en répondant à Heredia sous la Coupole en
1885, exprimant des réserves. Il sait faire la part, chez Hugo, de l’excellent
et du moins bon, sans chercher à l’annexer. Sur la rime riche, malgré
« ses habitudes de vieux parnassien », il est disposé à entrer dans
la voie des concessions. Yann Mortelette ne plaide pas pour la poésie de
Coppée, mais il ne la ridiculise pas. Son propos est de nous présenter en un
volume les chroniques, pour la plupart ignorées, du critique : du critique
d’art, qui a attentivement visité le Salon de 1875, du critique dramatique, de
1876 à 1884, du critique littéraire, de 1892 à 1898 et de 1902 à sa mort, tous
articles publiés dans de grands périodiques, respectivement Le Moniteur
universel, La Patrie, Le Journal, Le Gaulois. Coppée est un vrai critique.
Il ne prétend pas imposer ses préférences parnassiennes. Il entre dans les
œuvres de Musset (On ne badine pas avec l’amour, Le Chandelier) et sait,
en 1882, admirer Les Corbeaux de Becque dans des pages tout à fait
remarquables. Il dit sa « haute estime » pour Zola, en regrettant que
celui-ci soit obligé de recourir à un carcassier comme W. Busnach pour que ses
romans soient adaptés à la scène. Busnach est un « tailleur à
façon ». « On lui confie un roman et il vous rend une pièce de
théâtre ». Ses grandes admirations poétiques vont à Gautier, à Banville, à
l’auteur de Gaspard de la nuit, au premier Verlaine et au premier
Mallarmé, en tant qu’ils furent parnassiens. Rimbaud est complètement absent.
Si grande était son autorité qu’Albert Samain lui dut l’immédiat succès d’Au
jardin de l’infante (l’article de Coppée parut dans Le Journal du 18
mars 1894). N’oublions pas que, plus tôt, Coppée sut apprécier Les Flamandes.
Ami de Huysmans et de Barbey, du jeune Paul Bourget aussi, il n’en est pas
moins un partisan passionné d’Aphrodite. Coppée a le talent de décrire
« la célèbre chambre de la rue Rousselet » (celle de Barbey
d’Aurevilly). « Le velours de coton, d’un rouge pisseux, et l’acajou
plaqué y triomphaient, je dois l’avouer, et l’armoire à glace, ambition de
toutes les grisettes, était là, inévitable. » De cette armoire,
« banale camelote du faubourg Saint-Antoine », il disait à son ami
avec une conviction parfaite : « J’aime cette glace, monsieur. Elle
ressemble à un lac. » Une autre évocation doit être retenue, celle du
« petit rez-de-chaussée de la rue de Douai, où demeurait Catulle Mendès
vers 1865 » (l’article est bien postérieur, La Patrie, 26 février
1883). « Un appartement de garçon. Deux pièces : la chambre à coucher
et le salon, transformé en cabinet de travail. C’est à peu près meublé ;
il y a, aux murailles, le "Bon Samaritain", très estrange
eau-forte de Bresdin, et quelques bizarres aquarelles de Constantin
Guys. » Arrivent les amis : Cladel, Glatigny, Mallarmé, Heredia,
Dierx, d’Hervilly, Valade, Mérat, etc. Et survient Villiers de l’Isle-Adam, qui
se précipite sur le piano pour improviser une mélopée sur La Mort des amants,
hommage à l’absent. C’est l’occasion de faire l’éloge des Contes cruels
et des poèmes qu’ils contiennent, de faire allusion à La Révolte et de
présenter Le Nouveau Monde, drame « assez incohérent, mais
grandiose ». La préface est substantielle ; à la fin, des notices sur
les écrivains et les peintres cités et une bonne bibliographie. Signalons une
faute qui irrite un de nos amis, lequel la combat après l’intéressé
lui-même : Considérant (pages 234, 289, index) n’a pas besoin d’un
accent aigu ; c’est lui-même qui, le premier, dénonçait cette erreur. Un
livre utile, qui fait découvrir un auteur plus libéral qu’on ne pouvait s’y
attendre et un excellent critique. Cahier d’illustrations, index.
Français. Les Français peints par eux-mêmes. Encyclopédie morale du xixe siècle, éditée par
Léon Curmer, édition présentée et annotée par Pierre Bouttier (Omnibus, 2003,
1170 p., 26 €). Heureuse initiative que celle des éditions Omnibus : mettre à la
disposition des lecteurs d’aujourd’hui une des plus belles et ingénieuses
entreprises éditoriales du xixe
siècle. Le premier tome vient de paraître, qui regroupe deux des neuf volumes
in-8° rassemblés par Léon Curmer et proposés aux souscripteurs amateurs
d’ouvrages illustrés soignés et désireux de comprendre le profil moral de leur
temps. Les Français peints par eux-mêmes, c’est d’abord quatre cent
vingt-trois livraisons publiées de 1840 à 1842, à une époque où la presse est en
pleine mutation et où domine la vogue des physiologies – brochures bon marché,
calibrées, jetables, dont les exemplaires ont tôt fait d’inonder les coins et
les recoins de la capitale. Littérature de distraction, fortement dépendante de
l’actualité, fortement codée également, dont la formule invariable repose sur
un assortiment de fantaisie, d’humour et de satire croisant habilement, dans
une nouvelle économie de la lecture, le texte et l’image. La période est
effervescente de fait, qui voit émerger – et concurrencer du même coup des
journaux officiels comme Le Constitutionnel ou Le Moniteur universel
– des périodiques tels que La Silhouette, La Caricature ou Le
Charivari, qui donnent aux illustrateurs le beau rôle et accordent aux
écrivains une place éminente, en surplomb par rapport aux événements et aux
figures du moment. La presse moderne accomplit de la sorte sa propre
révolution. « Ainsi, note Pierre Bouttier, d’une semaine à l’autre, la
galerie des monstres célèbres et des anonymes auxquels le crayon autant que la
plume conféraient une identité s’enrichissait de profils et de silhouettes que
l’abonné guettait, que le passant attendait de voir cloués au pilori des
kiosques ». Éditeur avisé et inventif, Léon Curmer saura tirer avantage de
ce bouillonnement de la presse illustrée sous la Monarchie de Juillet. Il saura
solliciter les meilleurs « crayons », passer commande auprès des
écrivains et journalistes les plus talentueux. Il saura également – et tel est
sans doute son mérite le plus grand – engager son entreprise dans une
orientation éditoriale qui s’écarte de la ligne des livrets de physiologies.
Non seulement la qualité matérielle des publications fait l’objet d’un soin
exceptionnel – ce qui fera dire à Jules Janin que Curmer est « le libraire
de luxe à la portée de tout le monde » –, mais, de plus, la visée générale
du projet se place à cent coudées au-dessus des brochures jusque-là livrées aux
consommateurs. Il s’agit en effet d’offrir aux Français un panorama moral de
leur temps, dans les images et reflets duquel ils pourront se reconnaître et se
connaître. La démarche vaut par son ambition : elle concourt à remotiver
substantiellement le geste de l’écrivain et celui de l’illustrateur. Le primat
du récréatif cède devant une exigence de profondeur ou de relief – c’est tout
un – requise par les besoins des enquêtes morales. Pour autant, cette
orientation n’exclut ni l’ironie, ni la malice. L’essentiel réside dans la
capacité des artistes (écrivains et dessinateurs ou graveurs) à saisir
« cette chose qu’on appelle la vie privée d’un peuple » (Jules
Janin). Ces études de mœurs contemporaines ne sont possibles – et on serait
tenté de dire : intelligibles – que par l’alliance du crayon et de la
plume : l’écrivain et le peintre sont, dit encore Janin, de « véritables
moralistes ». Ce sont les observateurs du contemporain, ils ont l’oeil et
la main, ils sont aptes à dégager le sens de l’historique, l’empreinte du
présent. Ainsi Balzac, Janin, Soulié, Karr, Louis Couailhac, Émile de la
Bédolière, parmi d’autres, s’associent à Gavarni, Monnier, Meissonnier,
Gagniet, parmi d’autres. On ne saurait trop recommander la lecture de cette
galerie de portraits et de types où la « grisette » côtoie
« l’âme méconnue », « l’avoué » « le pair de
France », « le garçon de bureau » « le joueur de
boules »… Avec une préférence marquée pour Le Poète (texte d’Émile
de la Bédolière) et L’Épicier par Honoré de Balzac, où l’on peut
lire : « Par quelle fatalité ce pivot social, cette tranquille
créature, ce philosophe pratique, cette industrie incessamment occupée a-t-elle
donc été prise pour le type de la bêtise ? Quelles vertus lui
manquent ? Aucune. La nature éminemment généreuse de l’épicier entre pour
beaucoup dans la physionomie de Paris. » À méditer.
Haschich. Théo Varlet, Aux paradis du haschisch : suite à
Baudelaire (Trouble-fête, 2003, 166 p., 15 €) ; Le Haschich de Rabelais à Jarry. Sept
écrivains parlent du haschich, présentation de Damien Panerai (Librio,
2003, 96 p., 1,52 €). Discutée depuis des lustres – en vain à ce qu’il semble –, la
libéralisation du cannabis, du haschich, du H (shit pour les intimes) connaît
un sursaut d’intérêt incontestable, au point que l’on ressort Théo Varlet du
silence où on l’avait laissé jusqu’alors. De même qu’on oublie souvent Émile
Cottinet lorsqu’on s’intéresse à l’opium, on avait tendance à publier des
anthologies sur ces questions sans les commentaires du bon Théo. Ce diable
d’homme a pourtant été un fin connaisseur des substances les plus diverses.
Homme de tête, il fut non seulement l’un des premiers hérauts du naturisme mais
un expérimentateur opiniâtre des alcaloïdes et autres produits stupéfiants. Son
père lui ayant offert le matériel du parfait petit chimiste, il en aura tiré
des expériences « amusantes » en solitaire dans sa prime jeunesse,
puis poursuivi in vivo et en compagnie d’amis jeunes médecins ses
recherches hallucinantes. Leur fruit sera cet essai, Aux Paradis du Haschich,
audacieusement sous-titré suite à Baudelaire, rédigé durant le second
semestre de 1929. Dès juillet, le poète, traducteur et romancier avait envisagé
de consacrer un volume de Mémoires d’un haschischin à cette « rude
histoire du Hachich, qui ne demande qu’à sortir ». Avec Jules Mouquet, son
confident et recours bibliographique occasionnel – c’est lui qui signale à
Varlet les travaux de Moreau de Tours, l’initiateur du Club des Hachichins, et
lui fournit l’article de Gautier qui figurera en introduction de la monographie
de Varlet –, il s’emploie à démêler le vrai du faux, le concret de la
mythologie et s’intéresse de plus à l’étymologie d’un mot,
« hachich » ou « haschisch » qui varie au gré de la
fantaisie des auteurs et de leur époque. Le 18 août 1929, il s’estime
« content de savoir que Gautier écrivît Hachich, conformément à
l’étymologie. Baudelaire a voulu enjoliver l’orthographe, avec les 2 s
surérogatoires, comme faisaient les Humanistes du xvie siècle. Évidemment, nous avons l’habitude des
2 s, et ils font corps avec la physionomie du mot, qu’ils contribuent,
pour moi, à rendre mystérieuse et magique » (lettre inédite, fonds Jules
Mouquet, Bibliothèque municipale de Lille ; idem pour les citations
suivantes). D’août à septembre, Varlet, installé à Cassis, sa
« Thélème » du Sud, prend des notes et s’attelle à la rédaction afin
de boucler son manuscrit définitif en décembre. Dès le 20 octobre 1929, une
première version de son ours est aboutie : « Le Hachich se termine.
Encore deux jours, et le m[anu]s[crit] sera au complet. Une dernière relecture,
et à la fin de la semaine je ferai l’envoi d’une copie à la NRF, et d’une autre
à Malfère. » Durant l’été, Armand Godoy avait suggéré à Varlet de proposer
son livre à Albin Michel, chez lequel le traducteur Varlet avait déjà ses
entrées, ou à Horace de Carbuccia, des éditions de France. Jules Mouquet avait
évoqué pour sa part le nom de Conard (« rien à tenter [lui répond Varlet].
C’est un philistin, qui serait incapable de voir l’intérêt d’une étude de ce
genre » et il charge Mouquet d’interroger Émile-Paul, lequel ne se montre
pas plus intéressé). Grâce à la correspondance de Varlet conservée dans le
fonds Mouquet, on suit pas à pas la publication du livre. Le 13 décembre, la NRf
et Malfère n’ont toujours pas donné leur réponse. Le 6 janvier 1930, Malfère
accepte le livre, mais Varlet attend la réponse de la NRf jusqu’au 2
février, date à laquelle il signe avec Malfère un traité en vertu duquel 3000
exemplaires sont imprimés le 8 juillet suivant. Gallimard, qui se sera réveillé
un peu tard, avait naturellement proposé moins d’argent et une publication
beaucoup plus tardive (1931). Or, Varlet a besoin d’argent : il vit de sa
plume et doit enchaîner livres et traductions pour s’en sortir. Ce n’est
malheureusement pas ce Paradis du Hachich qui l’enrichira, puisqu’il
semble que le lancement du livre ait été partiellement raté et la concurrence
un peu rude : Cocteau publiait dans le même temps son Opium. Si
l’on trouve mention de l’ouvrage sur radio Tour Eiffel le 8 août, André Thérive
se fend d’un article perfide dans Le Manuscrit autographe de mai-juin
1930, où il déclare que Varlet a pris 127 fois du hachich (ce qui est exact)
entre 1914 et 1918 !… Curieusement, Varlet contribue, avec
« Topographie du hachich », un fragment de son ouvrage, à cette
livraison du Manuscrit autographe. En réalité, Varlet s’est
« documenté » de 1908 à 1914, notant après chaque séance ses
impressions et ses constats (jusqu’aux derniers temps de ses recherches, où il
déclare être parvenu à prendre des notes sous hachich, une manœuvre déclarée
impossible par Baudelaire). Un peu plus tard, Marcel Millet et Mouquet relèvent
le niveau, respectivement dans Lumière et radio (septembre 1930) et le Mercure
de Flandres en signalant le travail scrupuleux d’un écrivain fin et précis.
On n’en dira pas autant de l’éditeur de la réédition d’aujourd’hui, qui ne sait
pas corriger les patronymes hésitants et commet une calamiteuse liste des
publications contemporaines « du même auteur », visiblement piochée
sur Internet et révélatrice de l’ignorance d’une œuvre pourtant partiellement
rééditée, non plus que du préfacier Jean-Pierre Galland, zoïle phénoménal et
médiatique de la dépénalisation du haquique, qui fait preuve d’une certaine
légèreté en ne citant ni ses sources ni ses informateurs. Usant de Varlet sans
beaucoup d’égards, il ne se soucie pas de savoir que ce dernier consacra, à de
nombreuses reprises, des commentaires et des fictions à la drogue :
l’opium, d’abord, qu’il évoque dans Le Démon dans l’âme, roman
autobiographique de 1923, et surtout ce hachich sur lequel il est revenu si
souvent : dans « Télépathie », qu’il donne aux Bandeaux d’or
à la fin des années 10, dans les « Notes de Haschich » (1922), dans
les « Autres notes de Haschich » qui verront le jour dans Le
Dernier Satyre (1923), sans oublier les Calepins du chemineau (1926).
Dans sa lettre du 3 juillet 1930, Varlet émettait déjà des doutes sur la
réception de son livre aujourd’hui instrumentalisé : un livre qui,
disait-il en parlant de lui à la troisième personne – fait rare – à propos des
critiques qui lisent trop vite, « exige la connaissance approfondie de
Baudelaire, de Théo Varlet et du bouquin en question ». Il est vrai qu’en
1930, les drogues étaient plus qu’un sujet d’actualité : un véritable
phénomène de société. Marise Querlin donne un Drogués (1929)
journalistique sur les ravages de la coco et de la morphine, tandis que les
mères initient leurs filles à la consommation de hachich ou d’opium dans les
endroits à la mode. Évoquant l’ouverture d’une fumerie de hachich à Lille,
Varlet note : « C’est bien un signe des temps, de la grande mêlée des
peuples et des latitudes » (17 décembre 1930). Et la duchesse Sforza,
lorsqu’elle fait construire son hôtel particulier façon xviiie siècle, n’omet pas d’y faire installer une
fumerie. C’est la Belle Époque dont parle Mireille Havet, toxicomane rendue
récemment à sa postérité par son Journal. Autre drogué fameux, Maurice
Magre pour lequel la drogue n’est ni un vice ni un mirage, mais la réalité
même, empreinte d’esthétisme et de mystique. Varlet, lui, analyse plus qu’il ne
« pratique », s’enquiert autant qu’il s’adonne. Il commente,
s’enthousiasme parfois, narre ses différentes expériences et leurs mauvais
moments, mais refuse de voir dans le hachich ce qu’y a trouvé Baudelaire,
hachichin récalcitrant : « un parfait instrument satanique ». Il
est vrai que Baudelaire n’a que peu pratiqué le hachich, lui préférant toujours
son sacré laudanum. Varlet complète et corrige donc les dits du poète en
donnant dans ce « petit guide du Voyageur du Pays du Hachich » toutes
les informations recueillies et les conclusions qu’il en a tirées sur
l’inspiration, l’érotisme, l’amour et la vie en société, la
« dirigeabilité du hachich ». Fantasmagorie fantastique, rêve coloré,
envol spirituel, la « littérature des intoxiqués » (dixit René Dalize
dans les Soirées de Paris) s’enrichit aussi avec Varlet d’évocations
riches, lumineuses, tentantes pour tout dire. Reste que ce « jaloux de la
divine extase » a également conté ses « bad trips » et son overdose
(qu’il nomme « agonie »). Cette aventure fâcheuse est évoquée dans
« L’Après-midi d’un poète » (Le Dernier Satyre, 1923), où la
drogue personnifiée le tance : « Ne fais donc pas tes yeux en billes
de billard : tu y as coupé aussi, le jour où je t’ai si gracieusement
suggéré que tu agonisais. Hein ! ta frousse, citoyen positiviste, pour
cette pauvre hallucination inoffensive de rien du tout ! » Il
reviendra sur cet épisode avec l’accent de sincérité qui marque ses Épilogues
et souvenirs (1925). Et fidèle à lui-même, à son penchant aristocratique –
convaincu qu’il est de la noble tâche du poète et de sa nécessaire et difficile
recherche de l’Idée –, Varlet s’exclame : « Je le crie bien
haut : Malheur à ceux qui s’aventurent chez Circé sans l’égide protectrice
d’une noble passion ou d’un art, au service de qui dédier leurs expériences.
Ils courent le risque d’être asservis par le démon des toxiques. » On ne
trouve pas de tels accents dans l’anthologie de textes très éculés fomentée par
Damien Panerai, Le Haschisch. De Rabelais à Jarry, sept écrivains
parlent du haschich, ouvrage d’une évidente banalité, mais peu onéreux. On
ira plutôt voir Le Livre du cannabis, volume collectif dans lequel
Tigrane Hadengue (et autres) proposait huit cents pages de textes choisis, de
témoignages de médecins, d’avocats et d’artistes depuis l’Antiquité jusqu’à
l’appel du « 18 joint ». Pour contribuer à l’histoire littéraire des
livres qui n’existent pas, signalons encore que Varlet avait le regret de ne
pas avoir traité du sujet des animaux toxicomanes dans son opus et fomentait en
outre le projet d’un essai sur l’opium dans la foulée de son Hachich.
Signalons, pour conclure, qu’une association lilloise de lutte contre la
toxicomanie s’est installée place Théo-Varlet.
Hugo. Victor Hugo ou les frontières effacées, textes réunis par
Dominique Peyrache-Leborgne et Yann Jumelais (Pleins Feux, 2002, 394 p.,
19,50 €). Ce volume d’articles a été réuni dans le cadre du bicentenaire de la
naissance de Hugo. Le sujet choisi a un évident intérêt dans une perspective
comparatiste, mais aussi dans le contexte de conceptions de la nation – et de
l’internationalisme – au xixe
siècle. Les articles sont répartis en quatre sections dont les deux premières
sont subdivisées : 1° « Réception et rayonnement international »
(« Hugo hors frontières », « Hugo après Hugo »), 2°
« Poétique » (« Mythes et légendes », « Les voies
multiples de la création »), 3° « Romantisme sans frontières :
intertextualité », 4° « Romantisme sans frontières : poétiques
comparées ». 1° Alors que les deux premiers articles du volume sont
décisifs, répondant parfaitement à la problématique du colloque (« Le
pacifiste Victor Hugo et l’Allemagne » et « Victor Hugo en
Luxembourg, effacement des frontières ? »), dès le troisième article,
la question des frontières devient avant tout le prétexte à des analyses
portant sur la réception ou « l’influence » de l’œuvre hugolienne.
L’article portant sur « La réception du grotesque hugolien dans le théâtre
espagnol du xixe
siècle » est informatif et utile, mais un certain flou apparaît déjà dans
les préoccupations du volume. Pour la seconde moitié de la première section,
les éditeurs du volume indiquent dans leur préface : « «Hors
frontières» a signifié aussi pour nous : «hors temps», et la postérité de
Hugo entrait aussi dans notre champ d’étude. » Du coup, le volume contient
des articles intéressants portant sur « Hugo dans Zola »,
« Tombeaux de Victor Hugo », « Proust lecteur de Victor Hugo
dans Jean Santeuil », mais la notion de frontière y est
quasi introuvable (à moins d’estimer que Zola a dépassé les bornes
intertextuellement, que les tombeaux illustrent la frontière entre la vie et la
mort, etc.). 2° On peut en dire autant des études portant sur des « Mythes
et légendes », qu’elles soient consacrées aux « métamorphoses
d’Arachné chez Victor Hugo », à « La Légende du beau Pécopin revisitée »,
à « Caïn chez Victor Hugo : aspects d’un mythe personnel » ou à
l’« Actualisation d’un mythe : Caïn et Napoléon III ». Même
chose pour « Les Voies multiples de la création » avec « Victor
Hugo, metteur en scène », « Les zigzags de l’histoire, ou modernité
et mélancolie chez Hugo (1848-1860) », « L’Homme qui rit ou
les voix du silence ». 3° La section « Romantisme sans
frontières » illustre assez la démarche comparatiste générale adoptée,
avec des études de l’intertextualité des Ballades, avec leur référence
au Moyen Âge, des échos du romancero dans Notre-Dame de Paris, des
traces shakespeariennes dans Les Travailleurs de la mer, de « Hugo
et l’imaginaire de l’architecture » et de « Quatre-vingt-treize
ou le rejet de l’héritage scottien : une réflexion sur le sens de
l’Histoire ». 4° C’est surtout dans la dernière section, « Romantisme
sans frontières : poétiques comparées », que l’on revient de manière
nette à la problématique officielle du recueil : « La Préface de Cromwell,
entre Friedrich Schlegel et Walter Scott », montre en particulier les
convergences et divergences entre Schlegel et Hugo dans le domaine de
l’abolition des « cloisonnements génériques » ; « De Jean
Paul à Victor Hugo, romans baroques du romantisme » poursuit
l’interrogation de l’article précédent avec bonheur, analysant en particulier
le rapport entre le comique de Jean-Paul et le grotesque de Hugo, s’intéressant
notamment aux hiérarchies littéraires et antinomies subverties par Hugo
(notamment avec le recours à l’idée du bouffon qui sape la frontière entre
sagesse et folie) ; « Insuffisances du réel : les créatures
hybrides chez Hugo et Gogol », « Visage, masque, grimace : de la
nécessité des monstres (Hugo, Dumas, Mary Shelley) » et enfin
« Concentration et dissolution du moi dans Moby Dick et Les
Travailleurs du moi » se penchent également sur les textes essentiels
que Hugo a consacrés à la question des frontières génériques imposées par le
Classicisme ou sur les différentes formes d’une esthétique du mélange, de
l’hybride, du monstre, liée à une conception non-classique du sujet. C’est l’un
des intérêts du comparatisme que d’avoir comme corpus « l’intégralité de
ce qu’on a écrit entre les premiers écrits connus et hier soir à minuit »
(comme nous avait dit un jour un ami comparatiste) ; l’une de ses
faiblesses est parfois de perdre de vue des questions passionnantes en les
diluant dans une problématique trop générale. On ne trouvera pas dans ce volume
une étude thématiquement cohérente des différentes notions de frontières chez
Hugo (ou du recours à de telles notions par la critique ou d’autres écrivains),
où il aurait été passionnant d’explorer les relations conceptuelles et
métaphoriques entre les aspects esthétiques et idéologiques de la frontière. Il
s’agit plutôt d’un ensemble d’articles majoritairement comparatistes où, si les
deux premiers articles examinent le versant politique de la question et les
cinq derniers le versant esthétique, le gros du livre n’envisage guère
qu’accessoirement la question des frontières ; même les articles de la
dernière section, très pertinents pour la problématique affichée, ne semblent
pas manifester une conscience préalable de cette problématique. Il est
probablement significatif que le titre du volume reprenne en partie, comme
l’indique la préface, le titre d’un article de Frank Wilhelm publié dans le
même livre : on a la forte impression d’un recueil dont le titre a été
choisi après coup. Ce volume aurait pu plus légitimement s’appeler par exemple Victor
Hugo, approches comparatistes, et il est significatif que Yann Jumelais,
l’un des responsables du volume, ait lui-même fourni une analyse où la question
des frontières ne semble jouer aucun rôle. Dans une perspective d’histoire littéraire,
la plupart des articles sont intéressants, en particulier les études
stimulantes de Pierre Laforgue et F. McIntosh consacrées à des questions
justement historiques ; les études portant sur des mythes, des rapports
intertextuels et métatextuels projettent presque toujours un éclairage nouveau
sur les questions abordées.
Jarry. Sylvain-Christian David, Alfred Jarry, le secret des origines
(PUF, 2003, 197 p., 23 €). Il faut adresser toutes les félicitations aux critiques actuels, dont
aucun n’a, sauf erreur, jugé bon de consacrer quelques maigres lignes à ce
livre, alors qu’ils s’époumonent à célébrer les louanges de la moindre mouture
signée Sollers, Chalon, Troyat, ou de tel roman dû à une dame du sérail et
qualifié de « subtil, émouvant, empreint d’une grande délicatesse »
(ben voyons !). Mais c’est une chose de torcher entre deux dîners en ville
une biographie de Marie-Antoinette ou de Vivant Denon en pensant à
France-Loisirs, et une autre de chercher à préciser la déflagration poétique
résultant de la rencontre, nullement fortuite, de ces deux univers inouïs,
Ducasse et Jarry. Et Sylvain-Christian David n’est pas le premier venu non
plus, lui qui a déjà, en chercheur indépendant, consacré une biographie à
Philoxène Boyer et un livre, heureusement inclassable, à Isidore Lautréamont.
Aujourd’hui, il publie un ouvrage exemplaire, car fruit d’une véritable lecture
de deux œuvres, et quelles ! Pas de grille interprétative, d’arsenal
théorique ou de présupposés idéologiques, mais une démarche à la fois
intuitive, précise et rigoureuse, qui révèle une grande familiarité avec les
textes et aussi l’histoire littéraire. Annie Le Brun dit très justement, dans
sa préface, que ce livre « pose comme on ne l’a sans doute jamais fait la
question de la lecture ». Adieu donc, Jarry père du théâtre d’avant-garde
et héraut de la culture potachique ! Bonsoir, les savantes études farcies
de citations de Genette, Kristeva ou Lacan ! Ne cherchez pas non plus ici
les pittoresques anecdotes biographiques sur le gugusse de service… Loin de la
verbosité vide des critiques de la presse comme des tours de chiens savants des
Universitaires, l’auteur nous montre comment posséder un texte. Or, la question
de l’empreinte ducassienne sur Jarry est capitale dans l’histoire de la poésie
moderne, et nul ne l’avait jusqu’ici précisée comme le fait Sylvain-Christian
David. Il nous montre comment le hibou Ducasse, après avoir obsédé le couple
Jarry-Fargue, devint la référence essentielle pour le premier, à travers trois
intercesseurs : Bloy, Gourmont et Rachilde (d’utiles annexes reproduisent
des passages de Bloy, Ducasse, Jarry et Rachilde). L’importance de cette
dernière, jamais soulignée jusqu’ici, est essentielle, car « secrète,
souterraine et cachée », autant que constante. N’est-ce pas à Rachilde que
Jarry confiera les ultimes cheminements de La Dragonne, livre que, en
quelque sorte, il lui léguera ? S’attachant également à repérer les
emprunts, décalques et reprises ducassiennes chez Jarry, l’auteur scrute toute
l’œuvre et s’arrête plus particulièrement sur César-Antéchrist, L’Autre
Alceste et (étonnante intuition) L’Amour en visites, ce livre si peu
exploré, mais dont, précisément, Rachilde a écrit un chapitre. Des traces de la
lecture de Poésies sont par ailleurs relevées dans certains passages de
La Chandelle verte. Puis c’est le tour de Les Jours et les nuits, Messaline
et Le Surmâle, trois romans groupés selon le thème de « la mort
d’amour », en laquelle Sylvain-Christian David voit un persistant codage
ducassien. Car Jarry s’est « assimilé » Ducasse à tel point qu’il a
parsemé son œuvre de références voilées, de clins d’œil et d’allusions à Maldoror.
Qui d’autre que lui, si l’on met à part Fargue (voire Rachilde), en fit autant,
avant les Surréalistes ? On ne sache pas, en effet, qu’un Gourmont ou un
Larbaud aient été contaminés aussi profondément par leur lecture de Ducasse. À
côté de la nouveauté et de la pertinence des analyses, coups de projecteur
mentaux qui vont jusqu’à l’acte même d’écrire, cet essai se distingue par son
extrême concentration. Enquête autant que lecture, il refuse toute facilité et
dédaigne de donner la main au lecteur, pour ne servir que son sujet, et avec
quelle perspicacité. L’auteur peut être tranquille : son livre fera son
chemin, solitaire mais sûr. Il est de ceux, si rares, dont la lecture, plus
qu’expliquer, fait découvrir les arcanes de l’écriture poétique. Et ces arcanes
sont eux-mêmes une sorte de panorama muet, où se jouent des opérations mentales
que bien peu de gens sont capables de saisir, et encore moins de faire
comprendre. Cela valait bien le silence de la presse, désert assourdissant où
le soleil des morts ne se couche jamais. – « "Oui ! monsieur. Le
Vengeur ! Un beau nom !", murmura le capitaine Nemo en se
croisant les bras. »
Notes
de lecture
Académie. Discours de réception à Angelo Rinaldi à l’Académie française et
réponse de Jean-François Deniau (Grasset, 2003, 101 p., 12 €). La quatrième
de couverture précise que le prix est valable en France seulement. Le discours
académique est donc un produit d’exportation. Petite cuvée tout de même.
Animaux. Geneviève Coupeau, Les Animaux… frères des hommes (Éditions
SDE, 2003, 230 p.,
18 €). Cette anthologie réunit des textes d’écrivains, de penseurs ou de
personnalités ayant pris fait et cause pour la protection des animaux, prônant
un traitement décent à leur égard et une reconsidération de leur statut,
notamment par rapport à une espèce humaine experte en cruauté. La méthode
manque de scientificité et d’exhaustivité : tout en comportant un corpus français
majoritaire, l’ouvrage tente, de façon éclectique (Aristote, Brigitte Bardot),
de couvrir toutes les époques – il démarre au quatrième siècle avant J.C. – et
l’ensemble des ères géographiques ou culturelles (extraits de contes indiens,
textes chinois ou libanais). On regrette l’absence d’un index des auteurs
cités, qui aurait au moins le mérite d’indiquer que ni Colette ni Maeterlinck
ne sont mentionnés. La mise en page, systématiquement centrée, trahit le rythme
syntaxique de certaines proses, mais permet de lire les plus connues
(Descartes, Buffon) d’un œil neuf. Car cet ouvrage militant a pour ambition
affichée de suggérer comment les hommes peuvent s’ouvrir « au monde muet
des animaux » (Hubert Reeves) : riche, souvent original (sauf sur la
thématique « mode » des chats, un peu trop présente), ce livre est
pour ceux qui pensent que la bestialité n’est pas l’apanage de l’animalité,
mais bien celle de l’humanité.
Aragon. Une tornade d’énigmes : « Le Paysan de Paris » de
Louis Aragon, textes réunis et présentés par Anne-Elisabeth Halpern et
Alain Trouvé (L’Improviste, 2003, 198 p., 18,50 €). La fortune critique actuelle de certains textes
laisse rêveur. De Recherches croisées en Annales de la société des
lecteurs de Louis Aragon et Elsa Triolet ou en xixe siècle d’Aragon,
les études multipliées sur Le Paysan de Paris, lui ont tout fait perdre
de sa feinte innocence. Cette interrogation un peu inquiète (comment oser lire
encore le texte nu ? Comment l’enseigner ?) n’est pas une critique,
car les neuf études rassemblées dans Une tornade d’énigmes, venant
d’Aragoniens confirmés, ajoutent à notre compréhension d’un texte toujours
déroutant et surprenant. On isolera deux des contributions, un peu
arbitrairement : de Nathalie Limat-Letellier des « Hypothèses »
sur « le goût insensé de la mystification et du désespoir » affiché
par le narrateur, dans la descendance de Ducasse ; d’Emmanuel Rubio, la
poursuite de ses explorations sur les sources philosophiques du Paysan de
Paris, ici à propos de la « charmante Alcyone aux cils de
soie », qui permet de révéler « le mythe de Mœdler », cet
astronome estonien qui plaçait Alcyone, l’une des Pléiades, au centre de
l’univers connu. C’est beau comme du Jules Verne.
Astruc. Gabriel Astruc, Le Pavillon des fantômes. Souvenirs (Mémoire du
Livre, 2003, 475 p.,
29 €). Réédition des mémoires d’Astruc (1864-1938), augmentée de documents
prétendument « rares et inédits ». Préface conventionnelle d’Olivier
Corpet, curieusement axée sur Diaghilew et Nijinski. Dommage de n’avoir pas
profité de cette réédition pour doter ces intéressants souvenirs d’un appareil
critique digne de ce nom. Un index des noms cités, toutefois.
Balzac (I). Régine Borderie, Balzac, peintre de corps. La Comédie humaine
ou le sens du détail (Sedes, 2002, 242 p., s.p.m.). « L’épidictique
cédant le pas au didactique », Balzac utilise le discours physiognomonique
pour faciliter la réception et l’organisation de ses minutieuses descriptions
physiques, car « la tradition rhétorique et la tradition romanesque lui faisaient
défaut sur ces plans ». Cette hypothèse est à l’origine d’un essai
remarquable, qui déplie et exploite l’articulation de cette greffe
épistémologique sur le reste du projet littéraire de La Comédie humaine.
Si Régine Borderie n’innove pas explicitement, son livre soutient constamment
l’attention : jamais oiseux ni strictement érudit, il fournit un panorama
fertile, enlevé, illustré de nombreuses citations et toujours problématisé, sur
une rencontre dont les enjeux sont cruciaux pour l’histoire ultérieure du roman
et du réalisme, tout en permettant de visiter à nouveaux frais, depuis Balzac,
ce moment-clé de l’histoire du signe et des corps : la vogue de Gall et
Lavater. S’adossant à une excellente connaissance des théories
physiognomoniques et de leur traitement ultérieur, d’une part, et de l’histoire
du portrait écrit, d’autre part, l’étude est d’abord une réflexion, minutieuse
et claire (qu’il est plaisant de lire une plume qui n’a pas besoin de signaler
son intelligence via des formules obscures !). Aussitôt les postulats de
Lavater rappelés et rapprochés du portrait balzacien, Régine Borderie montre
que les narrateurs de La Comédie humaine tendent à adopter une distance
variable face à un modèle interprétatif qu’ils mettent en œuvre ou à l’épreuve
suivant les besoins de l’intrigue. Dans un second temps, le livre analyse la
manière dont la lecture des corps est perturbée par le constat de la
perméabilité nouvelle des conditions sociales et des lieux, tandis que la
construction des personnages littéraires révolutionnés passe du « régime
du symbole » (convention fixe où le noble doit être beau et le vilain
vilain) à un « régime de l’indice (fondé sur l’articulation des causes et
des effets) », qui ouvre à l’erreur de déchiffrement comme à la contrebande
des signaux, et qui offre pourtant un « droit au portrait » à chaque
classe de la nomenclature sociale que Balzac cherche, précisément, à élaborer
(d’où un portrait dès lors attentif à peindre les voix, les gestes et les
traits non innés, mais acquis au contact d’un milieu, d’un métier, etc.). Dans
un troisième temps, Régine Borderie reprend la question sous son angle
esthétique, à partir des notions de beau et de laid. Elle frôle un instant le
catalogue quand elle expose la diversité des types de perfection envisagés par
Balzac, mais évite l’écueil en citant les textes de peintres contemporains tels
que Delacroix, et en entraînant son lecteur vers les coffres débordant de
ressources de la laideur, tantôt traitée comme matière à effets grotesques,
tantôt signalée comme un objet de crainte ou de pitié « sérieuses ».
Une quatrième marche confronte les corps à leurs histoires, et analyse la
valeur narrative des descriptions, avant de porter une attention inattendue,
mais judicieuse, au discours du narrateur comme source de récits alternatifs,
fondés sur des interprétations de l’apparence signalées comme erronées ou
simplement hypothétiques. Enfin, l’enquête peut aborder la question, évidemment
attendue, du « type », qui s’articule ici à celle du déterminisme, de
sorte que la théorie du portrait et du sens à donner aux détails des corps
rejoint celle du personnage dans la fiction réaliste. Au terme de ce parcours,
on ne s’étonne pas de voir Régine Borderie souligner l’extrême diversité des
actualisations et des usages du portrait physiognomonique chez Balzac, tant le
terme de « macédoine » est souvent revenu pour qualifier, ici, la
coïncidence entre la forme romanesque et la réalité instable que l’auteur du Père
Goriot cherche à inventorier. On ferme l’ouvrage presque déçu que cela
s’arrête, la mémoire pleine des figures convoquées en foule par le jeu des
citations, et l’on se réjouit que ce petit ouvrage-ci ait su si bien éclairer
cette grande comédie-là.
Balzac (II). Pierre Glaudes commente La Peau de chagrin d’Honoré de
Balzac (Gallimard, Folio, 2003, 256 p., 9,20 €). À qui et à quoi peut bien servir cette
collection quelque peu hybride ? Ce volume amène à se poser une fois de
plus la question. Le « commentaire » qui glose le texte de Balzac est
beaucoup plus qu’un commentaire, mais pas tout à fait un essai au sens créatif
du terme : Pierre Glaudes y fait le tour de tous les thèmes obligés, avec
efficacité, sans omettre de citer (mais sans que cela apporte grand-chose de
plus) les collègues qui les ont déjà traités plus ou moins récemment. En ce
sens, le commentaire pourrait remplacer la lecture de l’œuvre – mais vaut-il
mieux lire les deux cents pages de Pierre Glaudes plutôt que les deux cents
pages de Balzac dans l’original ? Oui, si l’objectif est de pouvoir produire
une dissertation de concours à la demande, encore que l’effort demandé soit un
peu dissuasif. Le commentaire est en effet trop personnel quand même pour
pouvoir passer pour une simple enfilade de fiches. Il est vrai que c’est plutôt
dans les derniers chapitres que Pierre Glaudes pousse sa glose vers ce qui
pourrait devenir l’essai que ce commentaire n’est pas, et c’est bien sûr ce que
nous en retiendrons surtout : les rapides développements sur l’esthétique
de l’arabesque (il aurait fallu citer Schumann et les études des musicologues
et des iconologues sur ce thème), sur l’obsession du lambeau ou sur le
clair-obscur. Les remarques initiales sur la présence-absence de l’histoire
contemporaine dans La Peau de chagrin sont également intéressantes, et le
tout permet de bien cerner la vision balzacienne des « pathologies de
l’homme civilisé » dans ce qui fut « la cellule-mère » de la Comédie
humaine selon Béguin, rappelé par Pierre Glaudes. Chronologie astucieuse
mêlant les événements du roman aux événements historiques, plus une trentaine
de pages rapidissimes de « dossier ».
Bataille. Gilles Mayné, Georges Bataille, l’érotisme et l’écriture
(Descartes & Cie, 2003, 350 p.,
25 €). Bataille avait-il besoin de ce livre ? Oui, si l’on
considère qu’une judicieuse et efficace mise au point s’imposait sur la théorie
« poétique » de Bataille. Non, si l’on admet que l’écriture érotique
de Bataille peut difficilement se constituer en modèle de lecture et en grille
interprétative d’œuvres aussi diverses et discontinues que The Age of
Innocence d’Edith Wharton, Lady Chatterley’s Lover de D.H. Lawrence
et Sabbath’s Theater de Philip Roth. Car cet essai comporte en fait deux
ouvrages distincts : d’une part, une réflexion d’une très grande
pertinence sur l’érotique bataillienne, \\\\\\\
approchée dans sa
genèse et son historicité ; d’autre part, des « applications
pratiques à l’étude des textes littéraires », qui sentent un peu trop
l’école et le recyclage habile de cours d’Université. Un tel partage invite à
considérer le livre de Gilles Mayné comme une espèce de diptyque mal articulé,
qui prétend toutefois proposer une mise en perspective théorique ayant valeur
de méthode à laquelle se raccrochent des examens textuels concrets. La partie
intitulée « L’Écriture érotique de Georges Bataille » est, d’un pur
point de vue épistémologique, d’une utilité réelle ; elle rachète par là
les déséquilibres structurels de l’ouvrage. L’auteur y montre comment, dans les
années 30, se constitue progressivement, sur fond de réflexion philosophique et
anthropologique, une écriture érotique dans la production de Bataille. L’examen
minutieux des notions de « sacré » ou d’« hétérogène » –
que Bataille choisit de substituer à la première –, de « tabou » et
de « sacrifice » permet de circonscrire avec clarté et force un champ
conceptuel qui atteste la puissance dynamique – à la fois déstructurante et
« désaffublante » – de l’érotisme selon Bataille, défini dans un
premier temps comme un soulèvement transgressif qui dissipe les illusions sur
lesquelles prospère la société « homogène » et qui donne à percevoir
le principe érotique mis à nu, une activité sans fin ou une dépense sans
régulation. Mais ce principe – Gilles Mayné le souligne très bien – se heurte à
un informulable, il ne coïncide pas avec les catégories notionnelles et
rationnelles du langage, de sorte que du même coup s’éclaire dans sa fuite
infinie le réel bataillien, ou l’informe, comme ce qui se dérobe constamment à
l’arraisonnement de la pensée et des mots. Et on pourra regretter que cet
aspect, qui n’a rien d’accessoire, n’ait pas été plus approfondi dans ce
contexte précis. Ainsi, un impossible se dresse dans les structures mêmes du
langage, qui déterminera la recherche d’une écriture érotique. Comme le dit
Gilles Mayné, « La seule façon [...] de “faire parler” (transitif)
l’érotisme est donc, devant l’impossibilité d’en parler directement, d’éprouver
“à fond” cette impossibilité, soit de faire de cette impossibilité la condition
expresse d’une pratique d’écriture… » Dès 1933, l’articulation se noue,
dans le discours de Bataille, entre dépense érotique et dépense poétique,
conçues l’une par l’autre et l’une et l’autre comme des dépenses en pure perte,
improductives. La dimension sacrificielle est désormais pleinement installée
dans l’écriture, elle hante cet art de langage qu’est la poésie :
« De la poésie, écrit Bataille dans L’Expérience intérieure, je
dirai maintenant qu’elle est, je crois, le sacrifice où les mots sont
victimes ». L’« écriture de transgression » dont parlait Foucault
est bien celle qui s’applique à ruiner dans le langage les lieux de
savoir ; elle « n’est Autre que dans la mesure où, note Gilles Mayné,
elle force le langage à se dépenser jusqu’à l’anéantissement de tout sens
possible ». C’est très précisément ces voies et voix tentées « hors
langage » que l’auteur se propose d’explorer avec un talent indiscutable
dans des textes tels que Histoire de l’œil, Madame Edwarda ou le Petit.
Restent ces essais d’applications pratiques, qui forment le second volet de ce
livre : ils ne sont pas là à leur place. De plus, d’un point de vue
méthodologique, ils pèchent par cette imposition théorique, qui – ne tenant
d’ailleurs que par des recoupements ou des croisements assez fragiles et
discutables – ne contribue nullement à rendre compte de l’historicité et des
modes d’intelligibilité des textes considérés. On ne peut que le déplorer.
Beauvoir. Claudine Monteil, Les Sœurs Beauvoir (Édition n° 1, 303 p., 17 €). Livre de
souvenirs d’une militante qui s’est trouvée en toutes circonstances sous les
jupes odorantes de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et surtout sa petite
sœur Poupette. Dans ce monde intensément artiste et philosophe, les préférences
de l’auteur vont à Poupette, car, ayant contemplé le bassin aux poissons rouges
de Goxwiller (Vosges), objet mythique constituant l’un des moteurs
géographiques du récit, et constaté à deux reprises que « Sartre détestait
la chlorophylle », elle finit par comprendre à quel point le génie
pictural de Poupette a été jalousé par Simone, au point que « des bijoux
disparurent, et des couverts en argent vinrent à manquer ». C’est la merde
dans le phalanstère ! Comme souvent au cours de la vie d’un homme et même
d’une femme, l’affaire se termine par des enterrements, somptueux. Au bord de
la troisième et dernière tombe, l’auteur embraye joliment : « À
l’aube du lendemain, je commençai d’écrire. »
Bièvre. Adrien Mithouard, La Perdition de la Bièvre (Au bibliophile
parisien, 2003, 34 p., 10 €). Il faut l’exhumation d’un joli petit texte sur la rivière des
Parisiens (la Seine est seulement de passage) pour retrouver ce poète perdu
comme l’était déjà en son temps la Bièvre (voilà ce que c’est que d’avoir été
président du Conseil municipal de Paris de 1914 à 1919) que connaissaient les
familiers du Rapport sur le mouvement poétique de Catulle Mendès.
Remercions Stanislas Fourquier.
Biographe. Jean Lacouture, Profession biographe. Conversations avec Claude
Kiejman (Hachette littératures, 2003, 235 p., 18 €). Ces
conversations avec Jean Lacouture valent mieux qu’un bavardage sur l’air de
« J’ai bien connu Bidule ». C’est aussi une biographie de Lacouture,
à saute-mouton sur les dates et les rencontres, et une réflexion sur les
méthodes et la portée du travail du biographe. Un style serré, vif, en rend la
lecture plutôt plaisante, malgré les questions pas toujours très subtiles qui
servent de jalons.
Bloy latin. Gaëlle Guyot, Latin et latinité dans l’œuvre de Léon Bloy (Champion,
2003, 552 p.,
90 €). Dans cette étude abondante et documentée, Gaëlle Guyot entreprend de
débrouiller la question du latin et de la latinité chez Léon Bloy. Constatant
que le latin – conçu comme un ensemble de phénomènes relativement neutralisés –
et la latinité – définie comme un ensemble de faits culturels pouvant servir de
modèles – envahit le champ de l’écriture et de l’imaginaire de la fin du xixe siècle, irriguant du
même coup la théorisation en cours de la Décadence, l’auteur adopte un angle
d’attaque susceptible d’éclairer la poétique de Bloy, et plus particulièrement
la « posture » qu’elle engage « par rapport au corpus latin et à
la latinité ». C’est en effet cette posture spécifique qui est examinée
sous toutes ses facettes dans cet essai : la formation et les pratiques
latines, les considérations « latinisantes » touchant à la langue et
au style, le traitement subversif des grandes topiques de la latinité et les
contre-modèles non moins subversifs de l’antiquité chrétienne constituent les
quatre volets qui articulent efficacement cette étude dont le premier mérite
est sans doute de parvenir à orchestrer un équilibre subtil entre une approche
affinée des faits stylistiques et poétiques et une réflexion élargie résolument
ancrée dans le champ des représentations culturelles. Les ambiguïtés propres à
Léon Bloy exigeaient d’ailleurs un tel croisement, car il importait d’abord de
montrer comment, en s’emparant de modèles de langue et de style hérités du
latin, à des fins évidentes de transgression et de subversion, l’écrivain prend
possession pour les retourner et les déconstruire de quelques mythes romains
adoptés par la Troisième République. Le pourfendeur impénitent des dogmes
laïques et des illusions humanistes que fut Bloy fait ainsi de la latinité un
lieu polémique et réversible, servant tantôt à la disqualification des
rhétoriques de promotion d’une mythologie classique instrumentalisée par la
bourgeoisie, tantôt à la valorisation d’une latinité chrétienne, qui affirme le
néant de tout en remotivant la vanité des empires mondains. Le livre de Gaëlle
Guyot mérite qu’on s’y attarde, même si la lecture pâtit quelque peu de la
lourdeur des relevés lexicaux (des renvois en annexes auraient été de meilleure
méthode), qui ont trop souvent l’effet de la massue sur l’esprit.
Bourreaux. Henri-Clément Sanson, Sept générations d’exécuteurs. Mémoires des
bourreaux Sanson 1688-1847 (Futur Luxe, 2003, 358 p., 27 €). Comme
l’indique le titre à rallonges, il s’agit d’une reproduction en fac-similé,
mais d’une partie seulement, de l’ouvrage (six tomes in-8°) du dernier des
Sanson, texte composite quelque part entre « les grands hommes vus par
leur valet », la légende (noire) d’une famille et la confession d’un
humaniste qui apporte son témoignage au combat pour l’abolition de la peine de
mort. Pétri de bons sentiments autant que de lieux communs, ce pavé vaut
surtout par sa dimension militante, même si les pages issues du journal de
Charles-Henry Sanson sont pleines d’intérêt, jetant un jour désolé sur le
quotidien des Français dans la tourmente révolutionnaire.
Breton. 42 rue Fontaine. L’atelier d’André Breton, texte de Julien
Gracq, photographies de Gilles Ehrmann (A. Biro, 2003, 40 p. sous
coffret, 38 €). Julien Gracq, dans sa présentation, a raison de dire qu’après tout,
ici, un homme vivait. Le « ici », c’est l’appartement d’André Breton
au 42 de la rue Fontaine. Gracq y imagine le poète seul, dans la journée,
vivant au milieu de son musée. Le présent album de photographies de Gilles
Ehrmann (prises, juste après la mort de Breton, à la demande de son épouse
Élisa) a été republié en avril dernier, en plein tapage médiatique des ventes
Breton à Drouot (l’ouvrage a été en effet publié à seulement quinze exemplaires
en 1997). Il permet d’accéder à la magie du lieu. Quatre photographies inédites
enrichissent cet « album-souvenir ». Trois courtes pages de Julien
Gracq sur son ami Breton constituent la préface, qui se termine sur cette
phrase : « Il y avait ici un refuge contre tout le machinal du
monde. » Si vous n’avez pas déboursé des centaines d’euros pour acheter
les catalogues de la vente Breton, si vous n’avez pas de quoi lire le CDrom
édité par l’étude Calmels-Cohen, les photographies de cet album vous feront
découvrir l’appartement de Breton avant le passage de son contenu en salle des
ventes.
Butor. Michel Butor, Au rendez-vous des amis (Amourier, 2003, 96 p.,
19 €). Un joli volume, orné d’un beau frontispice d’André Villers. Michel
Butor a, on le sait, beaucoup d’amis, et nombre de ses écrits se tissent en
relation avec eux. Ces « portraits poétiques » croquent quarante-six
amis, dont certains sont très célèbres (Hugo, Henry James, Duke Ellington), et
d’autres plus secrets. En vers libres avec prédominance de la ballade, ou en
prose rythmée, oscillant de l’anecdote à la rêverie, Butor donne des portraits
fantaisistes et variés, parfois très réussis, comme le Hugo, « l’écriture
poulpe », sur le thème « il en fait trop ! » On aime
souvent ces pages de reconnaissance, encore que trop d’amitié fatigue à la
longue. Peut-être manque-t-il un peu d’acidité à Butor critique et
portraitiste.
Césaire. Patrice Louis, A, B, Césaire de A à Z (Ibis rouge, 2003,
188 p., 17 €). Dans ce nouvel ouvrage
consacré à Aimé Césaire, le journaliste Patrice Louis dit avoir l’ambition
d’éclairer la vie et l’œuvre de l’auteur martiniquais. Il établit une sorte de
liste alphabétique (d’où le titre) du lexique, de l’œuvre, des amis de Césaire.
Par exemple, A comme Armes miraculeuses (Les), B comme Békés
(Les), C comme Cadastre etc. Cette liste vaut ensuite comme
discours sur la vie et l’œuvre : on apprend que Pierre Aliker est un ami proche du
poète, ou encore que Serge Letchimy est le successeur de Césaire à la mairie de
Fort-de-France ; que la poésie de Césaire contient souvent des mots rares
tels que allèle, parallaxe, baracoon, ignivome, etc. Voilà qui est sans doute
indispensable. Reste que ce jeu est un hommage rendu à un poète qui le mérite
bien.
Chartrand des
Ecorres. Cosette Marcoux, Jacques Boivin, Seul
responsable de mes dires : autobiographie posthume de Chartrand des
Ecorres (Varia, Montréal, 2003, 201 p., 23 DC). Bien ignoré de notre côté
de l’Atlantique et à peine plus réputé du sien, le Québécois Joseph-Damase
Chartrand des Écorres (1852-1905) connut un destin digne d’un personnage de
Mark Twain. Successivement comptable, soldat, tailleur de lunettes, hobo
ou tout comme, et homme des champs, le bourlingueur semble n’avoir trouvé son
équilibre qu’en disséminant des chroniques dans la presse francophone et la
presse anglophone, de Philippeville (Algérie) à Lowell (Massachusetts) en
passant par Montréal, après avoir touché au rêve de son enfance : devenir
soldat français ! Pour cela, il aura dû combattre pour la France en
Algérie et en Indochine après avoir conquis la nationalité française à la
frappante école de la Légion étrangère. C’est la relation de cette dernière
expérience, son Voyage autour de ma tente publié en 1887, qui fait de
lui un cas littéraire : son volume aura eu dix éditions (quoique le
catalogue de la BnF n’en retienne pas autant) et été le best-seller québécois
en France au xixe
siècle. On doit à Roger Le Moine d’avoir compris en 1968 l’intérêt du
personnage en parcourant la fugace Revue nationale que Chartrand avait
fondée (1895-1896, 14 livraisons, 1484 pages). Par la suite, Cosette Marcoux
lui consacra les premiers travaux d’envergure, une thèse en 1975 et une
monographie en 1979, avant d’établir avec Jacques Boivin cette curieuse
« autobiographie posthume » qui souligne l’allant du bonhomme dont le
style dénote une désinvolture, une humeur et une simplicité charmantes.
Plaisant comme tout, donc, le livre présente néanmoins un problème. Les deux
« autobiographes posthumes » de Chartrand ont manipulé des écrits
divers, essentiellement des chroniques, pour les présenter sous forme de
chapitres sans songer à signaler les points de suture de ces fragments
disparates (étrange bidouille). Le chapitre consacré aux « Écrivains
lointains », qui couvre à peine sept pages, est ainsi composé de matériaux
provenant de six sources différentes. Passons, et retenons cette curiosité de
la vie de Chartrand des Écorres signalée dans la chronologie finale :
« Le 24 juin [1856, il a trois ans et demi] le curé Norbert Lavallée le
choisit pour personnifier saint Jean-Baptiste à la procession paroissiale,
malgré ses cheveux noirs. » Constatons une fois encore à quoi tient un
destin.
\\\\\\\
Chateaubriand (I). Chantal Lemaire, Sur les traces de l’enchanteur ou Chateaubriand au
xxIe siècle (SDE,
2003, 122 p., 15 €). Ce choix de brèves citations extraites des œuvres de Chateaubriand,
classées par thèmes (l’amour, la politique, la religion) voudrait faire
découvrir Chateaubriand « aux nouvelles générations ». Cela ne va pas
sans naïveté : il n’est pas sûr que le public visé soit très sensible au
portrait de Mme de Duras, si noble qu’il soit : « La chaleur de
l’âme, la noblesse du caractère, l’élévation de l’esprit, la générosité des
sentiments, en faisaient une femme supérieure. » Mais souhaitons que tel
foudroiement secoue nos chères têtes blondes : « La mort n’est qu’une
promotion. »
Chateaubriand
(II). Jean-Paul Clément, Chateaubriand. « Des
illusions contre des souvenirs » (Gallimard/Découvertes, 2003, 160 p.,
13 €). L’iconographie est superbe, l’érudition élégante, les citations
abondantes et heureusement choisies. Jean-Paul Clément sait parler de
« son » auteur, du Malouin ombrageux, « fouetteur de
lièvres » dans la lande bretonne, voyageur transatlantique, grand amateur
de femmes – réelles ou rêvées –, homme d’État et polémiste, aristocrate en
deuil du passé féodal et prophète de l’avenir démocratique. Entre autres
illustres références, il cite à propos Gautier résumant l’écrivain, dans son Histoire
du Romantisme : « Le Sachem du Romantisme en France. Dans le Génie
du Christianisme, il restaura la cathédrale gothique ; dans Les
Natchez, il rouvrit la grande nature fermée ; dans René, il
inventa la mélancolie moderne. » Une agréable introduction pour les
profanes, un vade-mecum fiable pour les initiés.
Cluny. Claude-Michel Cluny, Années de sable : journal littéraire,
1963-1967. L’invention du temps, tome II (La Différence, 2003, 335
p., 20 €). On ne tient pas innocemment un Journal. Claude-Michel Cluny le sait
bien, qui s’interroge sur la relation de l’écriture d’un Journal à l’écriture
créatrice et se réfère aux expériences d’Amiel, Léautaud, Gide, Green, Virginia
Woolf, Kafka, pour conclure : « Pour moi, je ne sais trop ce qu’il
peut être. Autant poursuivre. » C’est bien l’impression que laissent ces
pages, tour à tour impressions de voyage ou de lecture, réflexions sur
l’actualité, instantanés de la vie littéraire parisienne, irrégulièrement
rédigées par un homme partagé entre toutes les formes de bonheur et une secrète
inquiétude, éprouvant pendant ces années une difficulté à poursuivre son œuvre
de poète et de romancier (« Il est des jours que tâcher d’écrire est un
enfer »). Le lecteur se laisse prendre peu à peu au discontinu de la
rédaction, reconstitue le puzzle et convient volontiers avec l’auteur :
« Ces notes, à l’évidence, prennent l’allure d’un véritable journal. »
Ce dernier ajoute : « J’espère ne pas trop m’y vautrer. » Qu’il
se rassure : on attend qu’il retourne le sablier des années.
Cocteau (I). Le Cordon ombilical (Allia, 2003, 80 p., 6,10 €). C’est une idée
judicieuse de rééditer ce texte, publié en 1962, au moment où Beaubourg
consacre à Cocteau une exposition patrimoniale. Invité à écrire pour la
collection Moi et mes personnages de Denise Bourdet, le père des Enfants
terribles y file (si l’on ose dire) la métaphore du cordon pour évoquer la
gestation de ses créatures de dessin ou de mots, et, plus encore, leur rapide
conquête d’une indépendance qui lui vaut de les retrouver adaptées par ceux qui
les transforment et les traduisent – ou carrément adoptées par les lecteurs ou
les proches qui s’en déclarent les modèles. Mais plus largement, le vieil
écrivain s’est saisi du thème imposé pour donner à ces « souvenirs »
la valeur d’un plaidoyer pro domo. À deux ans de sa mort, il affirme sa
confiance en sa réception future, tout en contestant l’image de dilettantisme
ou de dispersion qui lui est collée. S’il souligne le caractère singulier de
l’inspiration poétique, il distingue son travail des puissances immédiates du
rêve, « cette extraordinaire fiente de l’âme », et, ironisant sur le
fait qu’« un œuvre nombreux agace le Français », il convoque la
diversité des êtres qu’il a forgés pour justifier la variété générique de ses
activités, la célèbre formule de Flaubert lui servant à faire de ses héros autant
d’avatars d’un moi multiple, dès lors fondé de s’être confronté à plusieurs
formes d’expression. Plus que l’évocation rapide des nombreux artistes que le
météore-Cocteau a croisés (de Picasso à Artaud en passant par Proust, Genet ou
le boxeur Al Brown), c’est cette valeur de bilan polémique qui fait le
principal intérêt de cette jolie réédition.
Cocteau (II). Jean Cocteau 1889-1963. « Le poète se souvient de
l’avenir » Choix établi par Valérie Loth et présenté par Pierre
Bergé (La Martinière et Xavier Barral, 2003, 64 p., 3 €). Précieux petit
livre, en ces temps de logorrhées coctaliennes. Pierre Bergé dit en quelques
mots l’essentiel sur cet « artiste de notre temps » et le choix de
citations dans une œuvre aussi abondante et diverse est une gageure réussie.
Mieux, le regard critique n’est pas absent, ni dans les caricatures, ni dans
les brefs Cocteau vu par… Un vrai « livre de poche ».
Cocteau (III). François Nemer, Cocteau sur le fil (Gallimard-Découvertes,
2003, 125 p., 11,60 €). On connaît les vertus et les limites de cette collection, en
particulier sa maquette confuse. François Nemer, l’un des commissaires de
l’exposition du Centre Pompidou, retrace le parcours de Cocteau, aidé par une
iconographie variée. On ne cherche évidemment pas un point de vue personnel
dans ce genre de collections, et le lecteur s’étonne des notations
dévalorisantes presque systématiques sur la production des quinze dernières
années du poète.
Colette. Jacques Dupont, Physique de Colette (Presses universitaires de
Toulouse-Le Mirail, 2003, 231 p., 24 €). Intelligent et sensuel (comme son objet), voilà
un essai d’un genre devenu inhabituel, et ceci à propos d’un écrivain que tout
le monde n’admire pas mais dont Jacques Dupont fait percevoir les complexités
inaperçues. Inhabituel, cet essai, parce que l’on croyait la critique
thématique devenue objet de musée. On verra ici au contraire que, maniée par
quelqu’un qui sait lire et écrire, elle remue encore, à tous les sens du mot
puisque les mots émeuvent les sens. L’avant-propos de Jean-Pierre Richard
signale sa lignée – une lignée éclectique cependant, puisqu’on y trouve aussi
bien Merleau-Ponty que Bachelard, un peu de psychanalyse (sans excès et sans
dogme) et Barthes. L’invocation fréquente de ce dernier rappelle d’ailleurs à
quel point le « structuralisme » fut un malentendu. La question
centrale du corps ici traitée appelle donc des « micro-lectures » qui
quadrillent le corps et les textes par le menu, en entrelaçant des citations
tirées de tous les lieux de l’œuvre, sans discrimination, traitée comme un seul
corpus. Il suffira de citer quelques-uns des intertitres choisis par
Jacques Dupont pour donner une idée de sa manière : respirer, entendre,
sang, bouches et dents, combats, blessures, naufrages, toisons et chevelures,
pleurs, sueurs, odeurs, etc. L’essai touche ainsi de plus en plus profond,
vers la « scène intime du corps ». Le « corps-Colette » n’a
rien d’élémentaire et d’uniformément euphorique : Jacques Dupont nous le
fait bien comprendre, dans un style qui sait allier la qualité du détail
sensible et la plus fine précision conceptuelle.
Coups de dés. Max Jacob, Le Cornet à dés, préface de Michel Leiris
(Gallimard/Poésie, 2003, 270 p., s.p.m.). En écho au Coup de dé
mallarméen qui paraît en même temps dans la même collection, Le Cornet à dés
marque une date de l’histoire littéraire. Courte préface dans laquelle Michel
Leiris s’efforce de définir le poème en prose « situé de la manière la
plus nette ». Ces proses d’une « si classique précision d’horlogerie »
sont suivies d’un dossier dû à Etienne-Alain Hubert (biographie, bibliographie,
notes sur le texte) qui échappe avec bonheur aux niaiseries scolaires d’usage
dans les collections de poche.
Critique d’art. La Critique d’art au « Mercure de France » (1890-1914).
G.-Albert Aurier, Camille Mauclair, André Fontainas, Charles Morice, Gustave
Kahn… (Aesthetica, 2003, 223 p., 30 €). Réédition de chroniques d’art parues dans le Mercure
de France de la grande époque. Pas une anthologie, mais un choix. Deux
parties : la première, intitulée Lettre sur la peinture reproduit
des articles généraux (la vie artistique, les Salons, des « Paroles de
critiques » et des « Paroles d’artistes » ; la seconde, La
Lutte pour les peintres, reprend des articles consacrés à des peintres :
les Impressionnistes, Gauguin, Van Gogh, Cézanne, les Fauves, les Cubistes, les
Futuristes. Index des noms cités. Préface de Marie Gispert, qui dit des choses
très sensées, mais s’avance un peu vite en affirmant qu’on ne sait « pas
grand-chose » de Julien Leclercq, « sinon qu’il semblait vivre dans
l’ombre d’Aurier ». De quoi chagriner les rares mais savants exégètes de
ce Leclercq, qui n’est pas un inconnu, notamment pour ceux qui se sont
intéressé à l’histoire des deux Pléiade qui furent la maquette du Mercure
de France.
Delay. Discours de réception de Florence Delay à l’Académie française et
réponse d’Hector Bianciotti (Gallimard, 2003, 79 p., 12 €). Passée la
pointe d’émotion familiale de l’exorde (Florence Delay est la première fille
d’Académicien à revêtir à son tour l’habit vert), la récipiendaire a, malgré
son talent, bien du mal à nous intéresser à son prédécesseur Jean Guitton. Et
c’est un Hector Bianciotti inaccoutumé, un peu laborieux, qui lui répond.
L’ennui naquit ce jour de l’immortalité…
Dessins. Dessins d’écrivains, préface de Pierre Belfond (Chêne, 2003,
176 p., 27 €). Ce petit album oblong reproduit, en d’impeccables fac-similés, des
dessins, des peintures, des gouaches, des croquis dont le point commun est d’avoir
été réalisés par un écrivain célèbre, aujourd’hui vivant ou mort (de préférence
mort). Depuis des années, Pierre Belfond collectionne de telles œuvres. Dans
une préface alerte et personnelle, il narre ses joies de collectionneur et ses
déconvenues (l’acquisition d’une œuvre signée Lorca et d’un carnet de dessins
attribués à Hugo, qui se révélèrent des faux). Curieusement, les dessins les
plus intéressants de l’album sont loin d’être ceux produits par les écrivains
les plus doués pour l’art graphique, comme le furent, chacun dans leur genre,
George Sand, Mérimée, Gautier, Hugo ou Valéry. Ce sont au contraire ceux
d’auteurs franchement peu doués pour le dessin, comme Proust ou Rimbaud. Leur
maladresse n’en rend leurs croquis que révélateurs : si elle n’était de
Proust, cette « course d’obstacles » ne serait pas plus digne
d’intérêt que ce « Jeune cocher de Londres » de Rimbaud ;
le génie, chez certains écrivains, est resté cloisonné dans la seule
littérature. Un des joyaux de la collection de Pierre Belfond est un carnet
d’étonnants dessins de Cocteau restés inédits (ils furent réalisés lors d’une
cure de désintoxication à Toulon en 1931 et sont publiés ici pour la première
fois. On approuve ainsi la passion de l’ancien éditeur reconverti dans la
direction d’une galerie d’art pour ces dessins d’écrivains, dont certains sont
de petits bijoux. Qui ne partagerait la fascination que ces pierres belles
font ?
\\\\\\\Dessin de Jean
Cocteau.
Drieu La Rochelle. Frédéric Saumade, Drieu La Rochelle, l’homme en désordre (Berg,
2003,
160 p., 16 €). Style : « Un écrivain doué, promis à la Pléiade et laissé
échoué, tel un goéland gorgé de gazole, sur la décharge de notre temps
accumulateur de décombres ». Méthode : « Là où Céline reste
finalement comme un personnage assez veule […] Drieu, lui, se comporte en
véritable héros littéraire. » Conclusion : « De ce glissement
incontrôlé vers la négation de l’humanité, la vie et l’œuvre de Pierre Drieu La
Rochelle, déchirées entre culture et nature, puissance et fatalité, pensée et
pulsion, réalité et représentation, nous apportent la terrible
annonciation. » À ce pensum, on mettra rien du tout sur dix, avec
l’indulgence du jury.
Eberhardt. Isabelle Eberhardt, Écrits intimes. Lettres aux trois hommes les
plus aimés, édition établie, annotée et présentée par Marie-Odile Delacour
et Jean-René Huleu, avec la collaboration de Faïza Abdul Wahab (Payot, 2003,
440 p., 10,40 €). Réédition des lettres retrouvées de la « bonne nomade »
Isabelle Eberhardt (1877-1904). Depuis 1991, date de l’édition initiale de cet
ensemble de courriers adressés à Ali, Augustin et Slimène – « les trois
hommes les plus aimés » –, on n’a toujours pas retrouvé (ou l’on suppose
que l’on n’a pas retrouvé) l’ensemble des archives d’Isabelle Eberhardt qui
avaient été sauvées par les troupiers de Lyautey lors de son décès, puis
partiellement transmises (« confiées ») à René-Louis Doyon, lequel en
publia tout ou partie. Thuriféraire de cette payse d’adoption, Doyon a
travaillé plus que semblent le penser Marie-Odile Delacour et Jean-René
Huleu : en 1923, il a publié Mes journaliers de la jeune et
scandaleuse aventurière ; en 1925, un recueil de nouvelles, Contes et
paysages ; en 1923, une plaquette de deux proses courtes, Amara le
forçat et L’Anarchiste, nouvelles inédites. Or, Doyon paraît
être le dernier à avoir eu en main les documents originaux. Que sont-ils
devenus ? Restait-il seulement des inédits publiables ? Ont-ils été
rendus à leurs propriétaires ? Furent-ils vendus ? Dans l’hypothèse
où le libraire Doyon aurait fait profiter l’un de ses clients de cet ensemble
fantôme, on pourrait suggérer la double piste des collections Paul Marteau et
Van Bogaert. Mais en cherchant bien, on s’apercevra que Doyon disposait
probablement encore de documents inédits en 1944, puisqu’à cette date, il
publiait Au pays des sables de la « Walkyrie du désert ». Un
dernier commentaire : le parallèle qu’établissent, en leur préface, les
éditeurs du présent volume entre cette chevalière d’Éon inverse et la cohorte
des Rimbaud, Cocteau, Artaud, Pasolini et Baudelaire – excusez du peu – paraît
un peu tiré par la djellaba. Isabelle était plus virile qu’Arthur, moins
chichiteuse que Jean, moins comédienne qu’Antonin, mieux rasée que Pier Paolo,
mais certainement moins talentueuse que Charles.
Emmanuel. Anne-Sophie Andreu, Pierre Emmanuel (Cerf, 2003, 282 p., 22 €). « Quelque
vingt ans après sa mort, le profond silence qui s’est fait sur sa vie et sur
son œuvre étonne », note l’auteur de ce livre. De fait, on a longtemps
gardé sur une étagère ce livre, appréhendant ce compte rendu comme un pensum
dont il faudrait bien s’acquitter, et n’espérant, au mieux, qu’une hagiographie
un peu terne. Il n’en a rien été, car Anne-Sophie Andreu accomplit une
opération singulière : elle ne semble pas chercher à réconcilier le
lecteur avec la poésie de Pierre Emmanuel (que peu, certes, jugent médiocre,
mais qui pourtant ne séduit plus guère) ; en revanche, elle réussit à en
exposer la complexité et les enjeux, de sorte que l’œuvre est rendue séduisante
ici en tant que projet, travail, ou question posée à la langue. Or ce type
d’approche critique trouve un écho intime dans la réflexion du poète lui-même,
qui a fait état, dans certains textes, de sa difficulté à relire ses œuvres
passées. Anne-Sophie Andreu ayant l’intelligence de rendre discret son
enthousiasme manifeste pour Emmanuel, de le citer beaucoup en juxtaposant
poésie et autres textes, et surtout de faire état des aspérités de l’œuvre,
pour les prendre à leur tour comme objets de réflexion, son étude gagne peu à
peu en ampleur et en profondeur, et elle mérite de prendre pour titre le nom,
simple et entier, de l’écrivain. Elle part en effet d’un bref rappel
biographique, dans lequel elle souligne les ambivalences du poète
(gauche/droite, honneurs/révolte, catholicisme/protestantisme,
résistant/pacifiste, etc.), de manière à creuser l’image trop lisse de
« poète chrétien » qu’Emmanuel lui-même récusait. Puis elle convoque
un nombre croissant de textes, qui lui permettent d’étudier des thèmes tels que
la tour, figure oppressante des totalitarismes, ou encore l’enfant orphelin (un
motif remarquablement éclairé par la vie du poète, ici). Enfin, sa réflexion se
porte sur les pratiques (variations sur des thèmes récurrents, biographèmes,
etc.) et sur les enjeux d’une poétique pour laquelle le langage est autant
susceptible de joie que de blessure (loin de toute idéalisation, Emmanuel
dénonce la facilité avec laquelle toute langue peut se faire propagande ou
arme), avec, bien entendu, la religion comme horizon. Le texte critique est
dense mais élégant, les citations sont judicieusement choisies et le
commentaire prend soin de souligner le réel intérêt de bien des réflexions
théoriques ou éthiques. On a regretté de ne pas trouver davantage de remarques
sur le style et les procédés formels, mais c’est le seul reproche d’importance
que l’on puisse formuler ici. Le livre est un plaidoyer pour une
« trajectoire », comme y insiste la conclusion, et il est, comme tel,
pleinement convaincant.
Escroquerie. Hilary Spurling, La Grande Thérèse. L’escroquerie du siècle,
traduit de l’anglais par Pierre-Julien Brunet (Allia, 2003, 124 p., 6,10 €). Dans son
enfance, Thérèse Humbert persuada ses petites camarades de mettre en commun
leurs petits bijoux : « On croira que z’en ai beaucoup si z’en change
souvent » (un léger zézaiement était, paraît-il, un des éléments de son
charme). L’anecdote est-elle fictive ? Elle définit en tout cas
parfaitement la personnalité de la dame qui allait conduire à la ruine une
poignée de banquiers et quelques centaines de bourgeois fortunés. Quand le
pot-aux-roses fut découvert – le vide du fameux coffre-fort ayant été constaté
de par la loi –, il ne resta plus qu’à chantonner : « Ah !
Pauvre Thérèse ! / T’as bouffé cent millions, / Tu vas bouffer des haricots. »
Le récit de la grande arnaque du Paris de la fin-de-siècle est mené tambour
battant par Hilary Spurling. La rumeur (et une notice de l’éditeur) prétend que
les droits d’adaptation cinématographique du livre viennent d’être rachetés par
une société de production hollywoodienne. Qui jouera Thérèse ?
Madonna ? Angelina Jolie ? Julia Roberts ? On aurait assez bien
vu Simone Signoret dans le rôle principal, mais sa situation actuelle est un
handicap de taille.
Européens. Auteurs européens du premier xxe
siècle : anthologie en langue française, 1, De la drôle de paix à
la drôle de guerre, 1923-1939 ; 2, Cérémonial pour la mort du
sphinx 1940-1958 (De Boeck, 2002, 837 p. et 880 p., 64 et 69 €). Les éditeurs
de ces deux forts volumes s’étaient donné pour but de produire une anthologie
des textes fondateurs de la « littérature européenne, des origines au xxe siècle, et de l’Oural à
l’Atlantique ». Le premier volume présente des extraits d’œuvres de 84
écrivains de 31 langues différentes, et dont la mort survint entre 1923 et 1939
(tous ces textes sont bien sûr présentés dans une traduction française). Choix
plutôt qu’anthologie proprement dite, cet ensemble en impose un peu à première
lecture, tant il donne le sentiment de se trouver en présence d’une mosaïque
dont on chercherait cependant en vain l’unité de ton. Il s’en dégage malgré
tout une consistance, qui tient principalement à la possibilité qu’il offre de
découvrir de nombreux écrivains étrangers dont l’honnête lecteur français
connaît tout au plus, et encore, le nom. Le deuxième volume rassemble les
écrits de 88 auteurs, disparus, ceux-là, entre 1940 et 1958. Le répertoire des
traducteurs, en fin de volume, constitue en lui-même un petit dictionnaire
assez unique en son genre. Jean-Claude Polet, professeur à l’Université
catholique de Louvain, a été le maître d’œuvre de cette entreprise destinée à
un « public motivé », comme on dit dans la bonne vieille Revue
d’histoire littéraire de la France.
Fantaisie. La Fantaisie post-romantique, textes réunis et présentés par
Jean-Louis Cabanes et Jean-Pierre Saïdah (Presses universitaires du Mirail,
2003, 648 p., 52 €). Issus d’un colloque portant sur la fantaisie dans les années
1840-1870 et réunissant nombre des meilleurs spécialistes de la période, cet imposant
volume illustre plutôt qu’il n’aide à définir son thème principal. C’est que la
fantaisie occupe une place singulière dans le discours artistique. Elle
n’appartient spécifiquement ni au dix-neuvième siècle, ni à la littérature de
langue française, comme le montre Bernard Vouilloux dans ses « Éléments
pour une archéologie d’une notion ». En tant que synonyme de
« l’imagination débridée », elle connaît maints exemples littéraires
dès la Renaissance. Elle ne relève par ailleurs ni d’une école, ni d’un genre
déterminés. Elle est fuyante, plurielle, et Alcide Dusolier avait beau jeu
d’écrire : « Définir la Fantaisie, c’est la circonscrire ; et la
circonscrire, c’est tout bonnement la supprimer. » Aucun mouvement
littéraire n’en détient l’exclusivité ; aucun genre ne l’incarne par
principe. Elle appartient à tous, et elle traverse le siècle. Toutefois, le
dérivé « fantaisiste » entre effectivement en force dans le
vocabulaire littéraire vers 1845. On comprend dès lors que les contributions
rassemblées par MM. Cabanès et Saïdah, loin de chercher à réduire les sens
du mot, ont plutôt voulu en décliner les ressources. Trois grandes acceptions
semblent se concurrencer. Pour une part, la fantaisie reste le signe d’une
imagination fertile, pour une autre, elle définit une poétique de la variété ou
du bric-à-brac ; elle désigne enfin un moment (« la génération
fantaisiste »), une revue et une école du même nom. Il était sans doute
vain de formaliser davantage. Plusieurs travaux classiques, ceux de Jean-Bertrand
Barrère (sur Hugo, 1949), de Claude Pichois (dans Romantisme II, 1979),
et la thèse récente de Michèle Benoist ont déjà balisé les terres de la
fantaisie. Reste que les trente-cinq contributions ici rassemblées sont riches
d’éclairages précis. Le monde de la presse, y compris les caricatures et les
illustrateurs (Grandville, Töpffer), est spécialement étudié, notamment à
travers les recherches de Jean-Louis Cabanès sur la Revue fantaisiste,
ou de Pierre-Jean Dufief sur Aurélien Scholl. Plusieurs travaux envisagent
également la fantaisie en concurrence avec d’autres notions, en particulier
avec le réalisme. Les communications consacrées à Champfleury, Murger,
Goncourt, Daudet, Flaubert et Zola mettent l’accent sur cette rivalité rarement
soulignée dans la vulgate scolaire. Enfin, la fantaisie féconde des pratiques
d’écriture bien réjouissantes ; on lui doit notamment les « torchons
radieux » de Victor Hugo et ce vers exceptionnel de Leconte de
Lisle : « À la prière ! à la prière ! Allah !
Allah ! » Un regret : pas d’index des noms. Et fait également
défaut une liste des notions littéraires voisines qui sont pourtant décrites de
manière bien utile tout au long de l’ouvrage. On y aurait pu trouver, entre
autres : Badinerie, Bal masqué, Bizarrerie, Blague, Bouffonnerie, Caprice,
Caricature, Carnaval, Décadence, Divagation, Excentricité, Extravagance,
Fabuleux, Facétie, Facilité, Fantastique, Farce, Féerie, Folâtre, Folie,
Frénésie, Frivolité, Funambulisme, Gaieté, Grotesque, Impromptu, Ironie,
Kaléidoscope, Légèreté, Parodie, Raillerie, Rêverie, Satire, Vaudeville et sans
doute bien d’autres.
Femmes (I). François Bott, Femmes extrêmes (Cherche-Midi, 2003, 160 p., 15 €). « Louise
Michel, il faut l’imaginer durant l’été 1873, sur le bateau qui l’emmenait en
Nouvelle-Calédonie. Elle se répétait peut-être les mots d’Arthur Rimbaud,
l’étrange jeune homme de Charleville, qui avait pris le parti de la
Commune : "Je regrette l’Europe aux anciens
parapets" » : tel est le début, lamentablement fictif, d’un
chapitre de ces Femmes extrêmes. Les autres dames suprêmes du volume
sont Edith Piaf, Ava Gardner, Carson McCullers, Zelda Fitzgerald, Billie
Holliday, etc. (et Françoise Giroud, alors ? hein ? hein ?).
L’auteur, François Bott, a un style narratif qui est curieusement le pendant
parfait du style parlé des récits radiophoniques que Frédéric Mitterrand
consacre depuis quelques années aux êtres au destin
« extraordinaire ». Si vous avez de l’oreille, vous le retrouverez à
l’identique sur papier. François Bott a dirigé jadis Le Monde des Livres
– « longtemps », précise la quatrième de couverture de ces Femmes
extrêmes.
Femmes (II). Femmes et littérature, études réunies par Philippe Baron,
Dennis Wood et Wendy Perkins (Presses universitaires franc-comtoises,
2003, 280 p., 22 €). Actes d’un colloque qui s’est tenu à Birmingham en 1998. Recueil
d’interventions portant, de façon lâche et éclectique, sur la femme
« comme objet et comme créatrice de littérature ». Nonobstant la
qualité intrinsèque de certains articles, le parti-pris de couvrir un champ
extrêmement vaste, qui part du statut de la femme romaine au premier siècle
avant Jésus-Christ pour aboutir à certains aspects des œuvres d’auteurs
contemporains, en passant par le domaine français, anglais ou norvégien,
empêche que puissent être proposées une véritable dialectisation et une
historicisation précise de la question des rapports entre le féminin et le
littéraire.
Fernandez. Céline Dhérin, Dominique Fernandez ou le plaisir (L’Harmattan,
2003, 430 p., 33 €). Une thèse sur Dominique Fernandez, c’était une bonne idée : les
enjeux et la diversité de ses livres, sa grande culture, son engagement dans la
libération homosexuelle en font un auteur original et attachant. Cécile Dhérin
parvient à embrasser cette œuvre très vaste – près de soixante-dix titres – à
partir d’un thème unique, celui du plaisir, vu sous quatre angles : le
sexe, la musique, les voyages, la création. Elle nous permet ainsi de traverser
une œuvre qui compte de réelles réussites, en particulier dans les récits de
voyages (Le Volcan sous la ville, La Perle et le croissant) ou
les romans-essais, un peu hybrides, mais où Fernandez a su transmettre son
infatigable curiosité, comme Porporino ou L’Amour. Cécile Dhérin
est menacée parfois par la paraphrase et par une absence de regard critique sur
son sujet, elle réussit néanmoins un portrait qui rend justice à cet auteur
finalement plus complexe qu’il ne semble.
\\\\\\\
Flaubert. Dominique Bussillet, Flaubert entre Trouville et Paris (Cahiers
du temps, 2003, 168 p., 12 €). À Gustave Flaubert, la Basse-Normandie
reconnaissante. Le Centre régional des Lettres a soutenu de ses deniers la
publication de ce joli petit livre sans prétention qui permettra aux paresseux
de réviser rapidement la biographie de Flaubert et aux amoureux de la Côte
Fleurie d’en savoir plus sur Trouville au xixe
siècle. Croisset est traité rapidement et l’on n’apprendra pas grand chose sur
Paris, l’essentiel de l’effort étant réservé à la villégiature normande, avec
une iconographie sommaire mais intéressante qui emprunte largement aux
collections du musée de Trouville, qu’elle donne envie de visiter. Sympathique
addition à une collection que Cahiers du Temps, l’éditeur de Cabourg, consacre
à la région.
Fleuret. Fernand Fleuret, Les Derniers Plaisirs. Histoire espagnole,
suivi de L’Œil sacrilège par Claude Esteban (Farrago et Léo Scheer,
2003, 140 p., 15 €). Fleuret était un homme et un écrivain si original que toute réédition
de lui ne peut être que bienvenue (le même éditeur avait d’ailleurs déjà republié
Jim Click). Celle-ci est fort bien imprimée et présentée. Peut-être les Derniers
Plaisirs (1924) sont-ils justement le chef-d’œuvre romanesque de
Fleuret : nouvelle version du mythe de Don Juan, nous montrant le
séducteur vieux et exilé, cherchant en vain à revivre par et à travers son fils
Alvare. Singulier épisode, drame quasi balzacien (comme le note Claude Esteban
dans sa postface), tissé de rêveries érotiques, et que Fleuret conduit de main
de maître. L’auteur du présent compte rendu avait pu jadis examiner le premier
manuscrit autographe du roman : écrit au fil de la plume, presque sans
aucune rature, il atteste, dans sa langue pure et précise, une grande aisance
d’écriture, un vrai bonheur d’évocation. Il n’est que de citer la première
phrase : « Don Juan Mañara connaissait depuis longtemps l’amertume de
vieillir lorsqu’il surprit le Cordero dans les jambes de sa maîtresse, Gadea
Lesmés de Vallejo, veuve d’un Comte de Castille »… Au lecteur de découvrir
la suite, et comment Don Juan oblige son fils Alvare à s’exiler avec lui dans
un château des Flandres, lui choisit des compagnes et une femme, puis finit tué
accidentellement par ce même fils en de bien étranges circonstances. Ayant
ainsi vécu par procuration à travers son fils, Don Juan continue à le faire
après sa mort, lorsqu’Alvare se retire au couvent de la Caridad de Séville et
que tout un chacun le prend pour son père saisi par la pénitence. Vengeance
posthume du séducteur, obsession du double ? Il y a chez Fleuret un grand
plaisir de conter, et ce roman bref et désabusé, aux curieux dessous, se lit
très agréablement et laisse au lecteur le souvenir de ce « vacarme
héroïque » qui « s’épandait de la Giralda, l’église cathédrale, pour
mourir au loin sur le plat-pays en petites vagues de fer ».
Fondane. Rencontres autour de Benjamin Fondane poète et philosophe,
Actes du colloque de Royaumont, 24-26 avril 1998. Textes réunis par Monique
Jutrin (Parole et silence, 2003, 216 p., 20 €). Cet ouvrage, qui rassemble une vingtaine
de communications faites à un colloque tenu en 1998, témoigne du renouveau des
études sur Fondane, renouveau qui se manifeste aussi par les divers Cahiers
Benjamin Fondane déjà parus. Il se divise en trois parties : le
philosophe et critique, le poète, l’œuvre roumaine. Cette dernière partie
comporte notamment un intéressant article de Léon Volovici étudiant la
collaboration jusqu’ici peu connue, sinon inconnue, de Fondane à la presse
juive roumaine dans les années 1916-1920. Mais c’est naturellement le
philosophe et le critique qui a suscité un grand nombre d’interventions. Celle
de Michaël Finkenthal, après avoir rappelé l’emprise de Chestov, souligne à
quel point Fondane fut « oublié » par des écrivains comme Bachelard,
Paulhan, Wahl et Mounier. Il convient d’ajouter que, comme le rappelle plus
loin Basarab Nicolescu dans son article sur Fondane et Lupasco, ce fut Paulhan
qui, en mars 1944, prévint ce dernier et Cioran de l’arrestation de l’écrivain.
Lupasco et Cioran obtinrent alors la libération de Fondane, mais celui-ci
refusa de quitter le camp de Drancy sans sa sœur. Olivier Salazar-Ferrer
s’attache à préciser les relations Fondane-Camus et fait état d’une visite
rendue par le second au premier durant la guerre ; il souligne par
ailleurs que Camus, bien que plus rationaliste, fut cependant lui aussi
influencé par Chestov (« Le Pouvoir des clefs est une des sources
du Mythe de Sisyphe »). Autre écrivain, Cocteau, dont un portrait
assez ironique par Fondane, paru en revue en 1925, mais peu connu, est
reproduit et commenté par David Gullentops. La position particulière de Fondane
par rapport aux milieux intellectuels de son temps est étudiée par Claire
Gruson à propos des Cahiers du Sud, revue où, note-t-elle, l’écrivain
occupa une position finalement assez secondaire ; on ignora sa poésie et
on censura même parfois certains de ses textes. On reste plus sceptique devant
d’autres communications. D’abord, celle de Gisèle Vanhese, qui voudrait
éclairer la poésie de Fondane à grand renfort de citations de Kristeva et de Massignon,
couple assez bizarre. Perplexité aussi devant l’article de Charlotte Wardi sur
Fondane et Céline. C’est le procès habituel fait à Céline, stigmatisant en plus
chez lui « la pauvreté de la pensée » : sur ce point, rien à
dire. On s’étonne en revanche de voir l’auteur exalter Fondane, parce que,
explique-t-elle, contrairement à Céline, il voulait « sauver le
monde » et « croyait en la perfectibilité des hommes, seul espoir
pour l’avenir ». Fondane optimiste, lui qui écrivait : « Il n’y
a nulle trace de raison dans l’Histoire » (cité par Claire Gruson à la
page 83) ? Soit, mais, avouons-le, ce n’est peut-être pas cet aspect de
son œuvre et de sa pensée qui peut nous séduire le plus. Il suffit, à cet
égard, de relire son admirable livre sur Baudelaire.
Fous littéraires. Fous littéraires, nouveaux chantiers, Actes du Sixième Colloque
des Invalides, 29 novembre 2002 (Du Lérot, 2003, 196 p., 25 €). Les ombres
d’André Blavier et de Raymond Queneau ont tout naturellement plané sur ce
colloque. À plusieurs reprises, certains intervenants ont tenté de donner une
indispensable définition du fou littéraire, s’accordant sur celle arrêtée par
Dominique Noguez : excentricité monomaniaque, naïveté et, condition sine
qua non, échec. Salutaire préambule qui permet d’écarter d’emblée Maurice
G. Dantec et Linda de Sousa. François Caradec évoque un curieux phalanstère,
aujourd’hui rasé, rue des Mariniers, demeure d’Anatole et René Jakovsky. Paulin
Gagne – qui a les honneurs de la couverture – a inspiré Pierre Popovic et Jean-Louis
Debauve. Auteur de la pathétique Catastrophe du chemin de fer, inventeur
de la Gagne mono-panglotte, passé à la philanthropophagie et à la
pataticulture, ce promoteur du mangez-vous les uns les autres fut un
amoureux transi de l’indomptable Louise Colet. Alors que Jean-Didier Wagneur
dénonce Pierre-Paul Poulalion comme le véritable serial killer des
accords du participe passé, Jean-Paul Goujon, lui, visiblement sous le charme –
et à juste raison – nous conte l’époustouflante histoire d’Auguste Boncors,
génie des Odes triomphales. Cet attachant personnage correspondit en son
temps avec Louis de Gonzague (sans) Frick, Robert Desnos et le docteur
Ferdière. La communication est agrémentée d’une photographie de l’Auguste en
tenue de bain (comme quoi, la rumeur des amours ancillaires de Johnny
Weissmuller avec Cheeta avait sans doute de quoi être alimentée). Éric Dussert
signe une mise au point pleine de malice qui laissera plus d’un auditeur
songeur à propos du sexe du Matricule des anges. Michel Braudeau
explique comment Queneau a transporté, dans son roman Les Enfants du Limon,
le fruit de recherches antérieures sur les fous littéraires. Dominique Noguez
attire notre attention sur la personnalité tourmentée du trop rare Raoul
Ouffard – pseudonyme transparent, derrière lequel se dissimule mal le
beau-frère de la tragédienne Léontine Skoué. L’étonnante finesse de ses traits
(surtout la nuque) est d’ailleurs révélée par la photographie reproduite au bas
de la page 84. Michel Décaudin exhume un raseur, plus qu’un fou
littéraire : ce genre pullule en province qui, dans L’Écho d’cheu nous,
édifie, en de chassieux alexandrins, sur l’élection de Miss chorizo ou sur
l’heureuse issue de l’opération fistuleuse du président du comice agricole.
Roger Grenier, avec Schwarz-Abrys, sort du cadre strict du thème du colloque,
puisqu’il évoque davantage la figure d’un peintre fou plutôt que celle d’un fou
littéraire, même s’il a un peu écrit au début des années 1950. Henri Béhar
exhibe un Tzara totalement obnubilé, sur la fin de sa vie, par les anagrammes
qu’il repérait dans les poèmes de Villon. Terminons en revenant une dernière
fois sur la personnalité de Paulin Gagne qui, non content d’être un fou
littéraire, était aussi un cancre puisque, dans sa lettre à d’Hervilly (reproduite
dans le volume), il n’hésitait pas à faire courir tout nu le célèbre inventeur
de la moufle, Archimède, dans les rues d’Athènes ! Nous aurions tant aimé
voir Syracuse ! Question de principe.
Gary. Romain Gary, écrivain-diplomate (ADPF, 2003, 135 p., 14 €). Oui, Gary
travailla au Quai, fort peu d’ailleurs, nous dit son voisin de bureau ;
non, il n’était pas diplomate pour deux sous, ce qui est naturellement un signe
d’authenticité ; alors c’est tout de même un prétexte un peu saugrenu pour
un colloque, et sans doute la raison pour laquelle on peine à s’élever au-delà
du bavardage. Et vous l’avez connu où, vous ? Dans un escalier. En
promenant mon chien. Et qui nous accuse de persiflage n’a qu’à aller lire les
propos « retranscrits », c’est-à-dire illisibles de certains des
orateurs. Egarés dans cette officielle galère, quelques articles, comme celui
de Jacques Lecarme qui rapproche, au nom d’une internationalisation des cadres
du roman, les trois figures de Gary, Malraux et Hemingway.
Gide. André Gide, Aline Mayrisch, Correspondance 1903-1946, édition
établie et présentée par Pierre Masson et Cornel Meder (Gallimard,
Cahiers de la NRf, 2003, 380 p., 21 €) [autre présentation : Cahiers André Gide
n° 18]. Il a été publié, depuis tant d’années, et par tant d’éditeurs
différents, tant de volumes de correspondance de Gide qu’un de plus ou un de
moins ne changera grand chose au paysage littéraire de la première moitié du xxe siècle. Dans ces
milliers de lettres, le ton ondoyant – pour ne pas dire biscornu – et toujours
si « littéraire » de l’écrivain se déroule sans que rien, dirait-on,
ne puisse ni le faire abandonner sa course sinueuse, ni l’arrêter sur le rouet
du temps : c’est peut-être ça, l’immortalité ! Que de gravité dans le
futile ! Ce n’est que lorsque Gide est bousculé par son correspondant
(l’exemple le plus frappant est celui de Jean Malaquais) qu’il sort de cette
stupeur épistolaire. Nous en sommes très loin avec la Luxembourgeoise et très
bourgeoise Aline Mayrisch, éperdue d’admiration pour son grand homme :
« Je pense beaucoup à vos pensées » – tout est dit, et les éditeurs
de cette correspondance, Pierre Masson et Cornel Meder sont dans le ton. À leur
décharge, on peut imaginer qu’il devient fastidieux d’annoter des corpus qui se
coupent et se recoupent en masse. Mais c’est aussi une sécurité que pouvoir
vérifier quasiment jour par jour tous les petits et grands événements
biographiques. De là, sans doute, un mode d’annotation plat et aseptisé, qui
renvoie inlassablement à telle ou telle autre lettre : le texte n’est
soumis à d’autre distance critique que lui-même, pourrait-on dire, comme si ce
qu’échangent les épistoliers allait de soi, à partir du moment qu’on en
retrouve l’explication quelque part. Sont convoquées les correspondances de
Gide avec Anna de Noailles, Rilke, Schlumberger, Copeau, Larbaud, Gosse,
Claudel, Rouart, Rivière, Ruyters, Ghéon, Bertaux, Viélé-Griffin, etc., etc.
(relevé arrêté page 120), ainsi que le Journal et les Cahiers de la
Petite Dame, car Aline Mayrisch fréquentait, parmi de nombreux artistes et
littérateurs, les Van Rysselberghe ; ses relations avec Maria semblent
avoir été à la fois amicales et orageuses. On devine en « Loup »,
comme on la surnomme, une personnalité complexe, plus qu’on ne la comprend
réellement, tant les choses sont dites avec du coton plein la bouche :
« Je suis encore tout riche de vous et l’espoir de vous revoir bientôt
m’exalte » (lui à elle). Ou encore : « Bypeed très cher, je suis
bien heureuse de vous savoir bien portant de nouveau » (d’elle à lui). En
apparence, seraient exclues de ce salon de bon ton les quatre lettres qu’Aline
Mayrisch intitule, en 1917, « Lettres de l’Ennemi à André Gide » –
mais la confusion intellectuelle dont elles témoignent semble jouée tant les
préciosités y abondent. Libre à chacun, ensuite, de décider s’il est suffisant
de vivre oisif et plein aux as pour trouver l’expression juste des tortures
morales, des douleurs physiques, ou des exaltations grandioses : « à
bientôt !!! Joie !! » (avec cette note charmante où, pour une
fois, l’éditeur se découvre : « Lecture difficile »).
Giraudoux. Michel Raimond, Sur trois pièces de Giraudoux (La Guerre de
Troie n’aura pas lieu, Électre, Ondine), nouvelle édition revue et
augmentée (Nizet, 2003, 132 p., 12,50 €). La réédition de ces conférences
« prononcées dans les années soixante-dix » ne s’imposait pas, et le
théâtre de Giraudoux, qui s’est si fort éloigné de nous, mériterait une
approche plus vive que ces considérations vieillottes. La bibliographie de quatorze
titres, « considérablement augmentée », nous dit-on, ne mentionne pas
le plus brillant des livres consacrés à l’auteur d’Ondine, le Giraudoux
par lui-même de Chris Marker.
Giroud. Christine Ockrent, Françoise Giroud, une ambition française (Fayard,
2003, 280 p., 20 €). À ne lire que si la pensée d’Arielle Dombasle et celle de Jean Daniel
ont quelque intérêt pour vous.
Goethe. Goethe, Voyage en Italie, édition établie par Jean Lacoste
(Bartillat, 2003, 642 p., 25 €). Pour qui aime Goethe ou veut apprendre à l’aimer,
cet Italienische Reise, qui en inaugure tant d’autres chez nous (quel
écrivain français n’a pas écrit son « voyage en Italie » ?),
s’impose. On y découvre un écrivain très éloigné de la figure de
« l’impassible Olympien » forgée au xixe
siècle, attachant et sensible, proche en somme du causeur inspiré des Conversations
avec Eckermann, qui séduisit tant Sainte-Beuve en 1862. De ses deux longs
séjours en Italie, qui le mènent de Venise à Agrigente, pour finalement se
poser à Rome, le jeune Goethe (trente-sept ans) a tiré grand profit
scientifique et poétique, ne laissant pour ainsi dire rien passer :
« Voyageur, je rafle tout ce que je peux », écrit-il à Herder le 13
janvier 1787. Tout l’intéresse : les gens, les pierres, les églises, les
plantes, les crabes – qu’il observe à Venise pendant des heures à marée basse,
au lieu de s’abîmer dans la contemplation des chefs-d’œuvre. Peu de choses
susceptibles d’éclairer notre histoire littéraire, mais qu’importe ! Il
vaut la peine de s’aventurer dans l’Italie de Goethe, d’autant que la
traduction de Porchat, revue par Jean Lacoste, est bien meilleure que celle de
Maurice Mutterer (Voyage à Rome, édition de 2002). Une seule
réserve : l’absence des dessins de Goethe (qui songeait encore à cette
époque à faire carrière dans les arts), reproduits dans l’édition susdite.
Goncourt. Laura Benaroya, Edmond et Jules de Goncourt ou le prix de la
passion (Christian, 2003, 238 p., 23 €). La quatrième de couverture indique que l’auteur
a été « publicitaire puis journaliste » et qu’elle publie là
« sa première biographie ». Bien. En faisant imprimer ce Les
Frères Goncourt racontés aux enfants, l’éditeur a sans doute voulu profiter
de l’aubaine du centenaire du prix Goncourt. Mais est-ce l’auteur ou l’éditeur
qui manifeste cette allergie pour les virgules ? Il doit bien en manquer
deux ou trois milliers, dont l’absence rend la lecture souvent fatigante. Quant
au contenu, on peut l’apprécier par ce court extrait : « Dans cette
décennie, les Goncourt écrivent beaucoup et sur tout. Ils décrivent des milieux
très différents et abordent des sujets opposés ; leur sensibilité
exacerbée leur permet de mieux capter des états psychologiques très subtils,
parfois indécelables pour d’autres ; leur préoccupation majeure reste
cette quête permanente de la vérité dans leur roman. Ils ne manquent pas
d’originalité et le labeur ne les effraye pas. » L’auteur joue ainsi de
temps à autre les élèves de première rendant une dissertation. Le tout n’est ni
bon ni mauvais, mais manque furieusement de sel. Pas d’index des noms cités. On
passe.
Grâces. Claude Dufresne, Trois Grâces de la Belle Époque (Bartillat,
2003, 294 p., 20 €). Un compendium sur les trois courtisanes qui ont dominé l’époque 1900,
s’avérant, hélas !, comme un démarquage grossier, sans références
précises, des souvenirs de ces dames et des biographies qui leur ont été
consacrées. Pour Liane de Pougy (104 pages) : recours constant à la
biographie de Jean Chalon parue en 1994, sans compter les citations dont
l’auteur ne donne point la source et certaines approximations. Ainsi, page
82 : « Voici que Florence la réclame à son tour, où l’attend un
soupirant de marque, l’illustrissime Gabriele D’Annunzio. Malgré sa conscience
professionnelle bien connue, Liane se refuse à couronner sa flamme ; il
est vraiment trop laid. » Or il existe une correspondance qui prouve la
réalité de cette liaison. En ce qui concerne Caroline Otéro (108 pages),
l’auteur pioche dans la biographie de Charles Castle, parue en 1984. Mais là
encore, d’où proviennent les extraits d’un article du Rire (non daté,
comme le reste), de Jean Lorrain ou de Jean Cocteau ? La qualité de la
recherche de sources originales se juge, entre autres, à l’aune de cette
considération sur Michel-Georges Michel, prolixe et médiocre polygraphe, qui
inventait nombre de ses interviews : « Un talentueux observateur des
gens et des mœurs du xxe
siècle, venu la voir dans l’hôtel particulier qu’elle occupe alors rue Fortuny
brosse d’elle un portrait haut en couleur » ! Quant à Émilienne
d’Alençon (53 pages), le problème est vite réglé. Comme il n’existe aucun
travail sur elle, Claude Dufesne pioche dans la biographie de la duchesse
d’Uzès, que Patrick de Gmeline publia en 1986. Ne fut-elle point la maîtresse
du duc ? Est-il utile de préciser que, dans ces conditions, le lecteur ne
doit pas s’attendre à trouver bibliographie, index, notes éclairantes. Qu’on en
juge par celle-ci, à propos de Reutlinger : « Célèbre photographe de
l’Epoque », ou par celle-ci à propos de Ninotchka : « Diminutif
russe de Nina ».
Gracq. Maël Renouard, L’Œil et l’attente. Sur Julien Gracq (Comp’Act,
2003, 112 p., 16 €). On se souvient peut-être que, méditant sur les capacités de souvenir
et d’oubli du lecteur, Julien Gracq disait garder à l’esprit, de ses lectures
de La Chartreuse de Parme, « quelques scènes de hauteur »,
épaves brillantes dans le naufrage de la mémoire romanesque. C’est un semblable
point de vue qu’adopte ce livre, en mettant au cœur des récits de Gracq l’image
du guetteur et « l’esprit d’altitude », tout ensemble regard et
attente, dont Fabrice à la tour Farnèse pourrait apparaître comme le lointain
ancêtre. Il s’agit du premier ouvrage d’une nouvelle collection qui promet de
petits essais, « anciens et modernes théâtres de mémoire »,
« légers opuscules pour constituer une bibliothèque volante ». Léger,
pas sûr, car le style de cet essai, souvent séduisant mais parfois obscur, est
dense, prenant même le risque de la répétition. Il offre cependant de l’œuvre
de Julien Gracq une lecture convaincante, s’écrit en tête-à-tête avec les
livres et témoigne d’un long voisinage avec l’auteur dont il partage l’univers
et l’imaginaire – réempruntant, par exemple, les figures \\\\\\\
allégorique des
brumes, des hauteurs, des solitudes, du magnétisme et de l’attraction ; il
s’adresse par là-même aux familiers de l’œuvre, qu’il touche en leur proposant
des images à méditer et qui reconnaissent nombre de mots-clés. Héritées en
particulier de la phénoménologie de Merleau-Ponty, souvent ici mobilisée, la
figure du regard et celle de l’horizon guident la lecture et s’enrichissent
d’autres références : la vision du réel comme champ de forces, venue tout
droit de Breton, le désir de révélation et non de vérité, qui choisit le
Romantisme contre les Lumières. On commente souvent, dans les études
littéraires récentes, les formes de la description gracquienne, lieu majeur de
son art et occasion de variations sur le thème géographique qui lie la vie et
l’œuvre ; c’est aussi le cas ici, mais ce livre présente l’originalité de
méditer sur la temporalité des récits et des essais de Julien Gracq, rapport
singulier à l’avenir, prophétie, lenteur, arrière-pensée, imminence. Au bout du
bref parcours, on rêve à quelques images. Il faudrait mettre en effet les
écrivains en situation : Fargue en promeneur, Rimbaud en vol de clocher en
clocher, Gracq en sentinelle, Montaigne à cheval… Ce sont, plus qu’il n’y
paraît, de sérieux guides de lecture et des occasions de réfléchir aux manières
dont les livres trouvent place dans notre univers familier.
Green. Nicolas Fayet, Julien Green. « J’ai aimé » (Bartillat,
2003, 430 p., 24 €). Si les volumes abondants du Journal de Julien Green, augmentés
de son autobiographie, ne vous suffisent pas, vous pouvez lire cette
« première biographie depuis sa mort ». Vous y retrouverez de
nombreuses citations desdits volumes, mais rien d’autre que la voix du maître,
Nicolas Fayet n’ayant « donné la parole à aucun de ceux et de celles qui
ont connu Julien Green […]. Ayant lu, relu et fouillé les 18 volumes du Journal,
les 5 volumes des Souvenirs, qu’auraient-ils bien pu apporter de neuf ou
de décisif ? » N’épiloguons pas sur cette question surprenante.
Logiquement, avec un tel présupposé, le portrait de Julien Green n’apporte rien
de neuf, l’auteur évitant de se poser des questions, de discuter ou de vérifier
les assertions du Journal, ou même simplement de les mettre en
perspective. Cette réserve faite, le livre est correctement rédigé et donne
plutôt envie de relire ce grand écrivain tourmenté.
Haac. Hommage à Oscar Haac. Mélanges historiques, philosophiques et
littéraires 1918-2000, sous la direction de Gunilla Haac (L’Harmattan,
2003, 376 p., 29 €). Ce volume rend hommage, comme le veut la tradition des
« mélanges », aux recherches du grand érudit américain Oscar Haac,
spécialiste de Michelet, Lamennais, George Sand et Pierre Leroux. Les textes
réunis par Angèle Kremer Marietti sont de qualité inégale : les
contributions vont d’un discours de la méthode libertine (intéressant) sur
Crébillon fils (Robert Abirached) à une analyse du phénomène des tables
tournantes (inutile) sur Hugo (Jean-Louis Cornuz) en passant par une étude
(solide) sur les liens de la science et de l’histoire chez Michelet (Paule
Petitier). Au total, la lourdeur rhétorique de la plupart des contributions,
jointe à l’inélégance de l’édition, ne rend pas justice à la fécondité de la
pensée d’Oscar Haac.
Hugo (I). Jean Gaudon, Victor Hugo, le temps de la
contemplation (Champion, 2003, 624 p., 90 €). Réimpression d’un des grands classiques de la
critique hugolienne, datant de 1969. Aux dernières lignes, l’auteur présente
Hugo comme notre Dante, mais « un Dante moderne, sans théologie, ni
Virgile pour le guider au royaume de l’ombre, mais dont l’œuvre est toute
illuminée par ce rêve qu’il a osé faire d’un grand poème béant ». De
« La Pente de la Rêverie » (1830) à l’exil jersiais, c’est un
parcours intense dans une œuvre qui tend « à détrôner la souveraineté du
poème fermé ». Ces idées nous sont à peu près familières aujourd’hui, mais
Jean Gaudon rappelle dans son introduction comme il était difficile d’être
hugolien dans les années 50 et 60 ! Ce livre et quelques autres ont changé
notre compréhension du poète et mis en évidence la toute-puissance de son
génie. C’est la troisième édition de ce maître-livre, sans un changement. On
aurait pourtant pu imaginer une note liminaire prenant acte, au moins, de ce
que tout ne s’est pas arrêté en 1969 et que la recherche et les découvertes ont
continué depuis trente-cinq ans.
Hugo (II). Corinne Charles, Victor Hugo, visions d’intérieurs : du meuble
au décor. Interior
Visions, from Furniture to Decoration (Paris-Musées, 2003, 111 p., 29 €). Enfin du nouveau
sur Hugo ! Ce beau livre prend sur le poète une perspective tout à fait
originale en s’attachant à étudier un Hugo créateur de son environnement
matériel, architecte, décorateur d’intérieur fasciné par les visions du passé
et de l’ailleurs que matérialisent les objets gothiques ou chinois dont il
s’entoure, mais aussi bien attentif aux formes et aux matières du présent comme
le fer ou le verre. Hauteville House, cet « autographe à trois
étages » comme disait son fils Charles, est une projection de l’imaginaire
de Hugo en trois dimensions. Corinne Charles la met en contexte, par rapport à
Hugo lui-même, bien sûr, mais aussi par rapport aux conceptions des architectes
et des décorateurs de son temps. Bien illustré, cet ouvrage contribue à
enrichir notre compréhension de l’histoire culturelle du xixe siècle tout en
soulignant l’activité d’un Hugo acharné à façonner son milieu très au-delà des
seuls mots.
Hugo (III). Victor Hugo 2003-1802. Images et transfigurations, sous la
direction de Maxime Prévost et Yan Hamel (Fides, Montréal, 2003, 189 p., 20 €). Après tant de
Hugo hexagonaux, les amateurs assoiffés de variété voudront découvrir des
lectures plus exotiques. En décentrant le regard, bien des choses inaperçues se
dévoilent et celles que nous croyons bien connaître prennent parfois un autre
aspect. Les organisateurs du colloque dont sont ici rassemblés les actes ont pris
l’intelligent parti de ne pas en rajouter dans les célébrations
« nationales », mais de parcourir Hugo en suivant des diagonales
parfois irrévérencieuses (comme le souligne le sous-titre par sa chronologie à
contre-courant). Mentionnons-en quelques-unes. Pierre Popovic a eu l’idée
amusante et ingénieuse de traiter de l’influence des tragédiennes sur la
destinée des pièces de Hugo en forme de dialogue de théâtre entre Hugo et
Bourdieu, tous deux parvenus au Paradis. La chose passe très bien et l’on peut
éviter de regarder par le trou du souffleur – pardon : dans les notes –
pour voir l’entremêlement des inévitables ficelles sociologiques qui font tout
mouvoir. Maxime Prévost rappelle ce qu’il en fut du Hugo quasi-spirite et
Pascal Brissette livre une intéressante étude de la stratégie hugolienne
d’auto-instrumentalisation par la photographie. Benoît Melançon, sous le
titre-clin d’œil « Ceci tuer@-t-il cel@? » et dans ce qui aurait fait
une excellente « Chronique de l’@ » d’Histoires littéraires,
fait vigoureusement le tour des Hugo virtuels que l’on rencontre au hasard du
Web pour conclure que le
papier a encore de beaux jours devant lui. Isabelle Daunais, dans un texte
dense, tente la confrontation en effet difficile à concevoir de Hugo et de
Flaubert. Comme partout ailleurs, « l’ombre de Hugo plane sur la
littérature québécoise », et Micheline Cambron livre un copieux inventaire
des effets de cette omniprésence. Marc Angenot s’attarde de son côté à peindre
la Tête de Turc qu’a figuré Hugo pour toute une droite incarnée par Léon
Daudet. Éric Méchoulan reconstitue, à travers les citations que fait Benjamin
de Hugo dans ses Passages, quelle place ce dernier occupait dans sa
pensée. Benoît Denis décrit le double héritage hugolien décelable chez Sartre.
Gilles Marcotte s’interroge enfin sur ce qui amène Victor-Lévy Beaulieu,
écrivain québécois à l’œuvre débordante et faite en apparence pour concurrencer
Hugo (à qui il a consacré un livre en 1971), à se refaire plutôt une filiation
américaine, dans un Melville en trois volumes, son chef-d’œuvre. En
évitant les thématiques trop courues et les problématiques trop convenues, cet
ensemble parvient à piquer les curiosités engourdies par la gueule de bois qui
suit des Célébrations exagérément nationales.
Hugo (IV). Bernard Degout, Victor Hugo au sacre de
Charles X, 1825 (Eurédit, 2003, 194 p., 38 €). Dans sa thèse, Le Sablier retourné, Victor
Hugo et débat sur le « Romantisme », Bernard Degout
étudiait les années 1816-1824. Il poursuit donc son travail avec ce volume sur
l’année 1825. Dépassant les récits anecdotiques du voyage à Reims, l’auteur
s’attache à quelques-uns des textes « monarchistes » du jeune Hugo en
les prenant au sérieux, quand la critique n’y voit trop souvent que des
exercices officiels et académiques. Pour lire l’ode consacrée au sacre et deux
autres odes de la même année (Au colonel G.-A. Gustaffson et Les Deux
îles), Bernard Degout étudie d’abord longuement le sacre qui n’eut pas
lieu, celui de Louis xviii. Quels
étaient les enjeux de la cérémonie, comment pouvait-elle se concilier avec le
serment d’acceptation de la Charte ? L’étude minutieuse de ces questions
permet de mieux saisir les enjeux du sacre de 1825 et sa réception. Le
commentaire des textes, ensuite, qui parfois ne craint pas la paraphrase, met
en valeur le sens profond des trois odes : un déplacement de la grandeur
royale véritable sur des souverains exilés (Gustaffson, c’est-à-dire le roi de
Suède en exil) ou définitivement dépossédés (Louis xvii). Sacre « par le poète » qui annonce le
« sacre du poète » encore à venir. Lecture stimulante.
Île Maurice. Gérard Nirascou, Les Enfants terribles de l’île Maurice :
Baudelaire et Bernardin de Saint-Pierre (Delville, 2003, 147 p., 15 €). Pourquoi la
littérature ne constituerait-elle pas un objectif ou un prétexte au
voyage ? Gérard Nirascou est parti à l’île Maurice sur les traces de
Bernardin de Saint-Pierre et de Baudelaire. Mais l’île, aujourd’hui totalement
vouée au tourisme, ne semble guère avoir conservé trace de leur passage, pas
plus d’ailleurs que de son passé. Le biographe-explorateur, s’apercevant que ni
l’un ni l’autre des deux visiteurs n’avait tenu à marquer les lieux de son bref
passage, en dehors de quelques aventures amoureuses, est alors obligé de
rebrousser chemin – et de retomber dans des voies déjà balisées, à l’intérêt
fort limité sur le plan de la création littéraire. Quelle importance réelle ont
ces dix-huit jours passés sous les tropiques dans l’œuvre de Baudelaire ?
En revanche, le best-seller écrit par Bernardin, le fameux Paul et
Virginie, sort bien, lui – quoiqu’à retardement –, du séjour de l’auteur
dans l’Océan indien. Mais notre reporter n’arrive à expliquer ni le succès du
roman, ni le fait qu’il soit aujourd’hui tombé en désuétude. C’est qu’il lui
manque une corde ou une clé, qu’il aurait trouvée avec Souvenirs de Paul
& Virginie, l’étude la plus conséquente menée à ce jour, publiée en
1995 par le musée Léon Dierx de Saint-Denis de La Réunion. François Cheval et
Thierry-Nicolas C. Tchakaloff, ses principaux auteurs, avaient quitté la pure
voie littéraire pour emprunter les chemins beaucoup plus éclairants de
l’ethnographie et de l’iconographie.
Lamartine. Correspondance Lamartine-Virieu, tome 3, 1821-1830,
textes réunis, classés et annotés par Marie-Renée Morin (Champion, 1998, 442
p., 43,90 €). Les lettres échangées par Lamartine et Aymon de Virieu, un ami intime
du poète, regorgent d’indications sur les projets littéraires et politiques de
l’auteur de Jocelyn, qui s’y livre tant qu’il destina cette
correspondance à être brûlée. Il est heureux que ce vœu de destruction posthume
n’ait pas été exaucé. Le dialogue publié dans ce troisième et avant-dernier
tome s’avère d’autant plus intéressant qu’il correspond à un moment d’intense
activité pour le grand Alphonse. Frappé dès la première lettre par un
« rayon descendu d’en haut », il compose notamment, durant cette
décennie, ses Harmonies poétiques et religieuses et son ode Contre la
peine de mort, tout en poursuivant sa carrière diplomatique et en
travaillant à son élection à l’Académie Française. Mais envoyer ce volume à Histoires
littéraires cinq ans après sa parution, c’est un peu trop demander au temps
de suspendre son vol. Du coup, on n’en dira pas davantage sur le bien que l’on
a pensé de ce travail : depuis 1998, ceux qui devaient le lire l’auront,
on l’espère, lu.
Langage. Joseph Courtès, La Sémiotique du langage (Nathan, 2003, 128 p.,
s.p.m.). Destiné aux étudiants de premier cycle, mais aussi aux sociologues,
photographes, artisans et professions libérales (sic), cet ouvrage passe en
revue les grands objets et les problématiques propres à la sémiotique (signe,
analyse narrative, analyse sémantique, problèmes d’énonciation, de
pragmatique), avec une compétence indiscutée et une virtuosité contenue, tant
on sent l’auteur tenté d’aller plus loin que ce à quoi l’autorise le format de
la collection. Les lecteurs novices auront cependant du mal à traverser la
première partie, qui établit le périmètre problématique de la discipline à
l’aide de trop nombreux concepts. Sans doute l’auteur en est-il conscient, qui
signale que « les difficultés de compréhension rencontrées dès le début de
cet ouvrage, s’évanouiront, peu à peu, au fur et à mesure de la lecture ».
On hésite à délivrer un satisfecit pédagogique.
Lazare. Philippe Oriol, Bernard Lazare (Stock,
2003, 458 p., 22 €). Peut-on affirmer
que le nom de Bernard Lazare soit tombé dans les oubliettes de l’histoire comme
le suggère l’auteur pour justifier son propos ? À lire les nombreux
ouvrages récents qui lui ont été consacrés, l’expression est sans doute
abusive. L’exhumé se porte plutôt bien. Mais il est vrai que cette personnalité
attachante n’a sans doute pas conquis le grand public des lecteurs, et que les
spécialistes de l’Affaire Dreyfus et de l’histoire des Juifs en France sont les
seuls qui le connaissent vraiment. Le livre précis et bien documenté de
Philippe Oriol s’adresse aux uns et aux autres. Quelques faits sont envisagés
sous un angle nouveau. C’est le cas de la chronologie des premiers articles de
Lazare en faveur de Dreyfus ou des relations entre Lazare et Péguy. C’est
également le cas de son rôle comme mandataire financier du
« syndicat » juif organisé en faveur du Capitaine, dont Philippe
Oriol décrit les tenants et les aboutissants en des pages remarquables. Pour le
reste, c’est d’un portrait qu’il s’agit, établi sans complaisance excessive, et
qui insiste surtout sur trois aspects : le polémiste dreyfusard, le
militant sioniste non conventionnel et l’anarchiste. La dimension proprement
journalistique et les velléités littéraires de l’homme sont placées au second
plan. Le tout fondé sur la consultation d’archives de première main, dont
certaines inédites ou peu connues, et rédigé avec alacrité. Du bon boulot.
Leiris-Du
Bouchet. Pierre Chappuis, Deux essais. Michel
Leiris/André du Bouchet (José Corti, 2003, 216 p., 16 €). Le prière
d’insérer prévient, sans autre détail, que « les deux essais réunis
ici […] ont d’abord été publiés chez un autre éditeur, en 1973 et en
1979 ». Précisons donc qu’il s’agit des numéros 216 et 239 de la
collection Poètes d’aujourd’hui de Seghers. Le même prière d’insérer
ajoute qu’« il n’a pas paru utile d’en retoucher le contenu, à quelques
détails près ». Vérification faite, il est exact qu’à peine une douzaine
de phrases ont été modifiées ou supprimées çà et là. Deux exemples. Après une
citation de L’Afrique fantôme qui évoque une expérience de séparation,
est supprimée cette phrase qui figurait dans le texte de 1973 :
« Trouverait-on, quel que soit leur itinéraire, beaucoup d’expériences
poétiques tirées d’une autre origine ? » À la relecture, cette
question rhétorique aura peut-être semblé oiseuse, ce qu’elle est
indubitablement. Ailleurs, « Il y a plus » devient
« Davantage » ? Cela s’appelle sans doute le travail du style.
On admettra qu’en deux cents pages, il n’y a là nul abus de réécriture
susceptible de troubler un lecteur qui connaîtrait les premières éditions. À
cet hypothétique lecteur sont offertes deux pages inédites, datées
respectivement d’octobre 1990 pour Michel Leiris et d’avril 2001 pour André du
Bouchet, qui prennent, par leurs dates, valeur de notices nécrologiques au
moment de la mort des poètes. Ce serait bien peu pour justifier cette
réédition. Mais la réunion de ces deux essais sous une même couverture les éclaire-t-elle
ou met-elle en relief la cohérence d’une pensée critique sur la poésie ?
On est plutôt frappé par leur disparate, tant chacun mime ou pastiche les
auteurs qu’il prend pour objet, et par leur inutilité ou leur caractère
redondant par rapport aux œuvres abordées. Certes, « simples étapes dans
la lecture d’œuvres alors en cours, ils ne prétendaient à rien de
définitif », comme le dit encore un prière d’insérer qui s’efforce
décidément de jouer le rôle de paratonnerre. Mais « définitifs », ils
le semblent encore moins aujourd’hui que lors de leurs premières
publications : terriblement datés, lacunaires – inutiles, pour tout dire.
Liseuses. Sandrine Aragon, Des liseuses en péril. Les images de lectrices
dans les textes de fiction de La Prétieuse de l’abbé de Pure à Madame
Bovary de Flaubert (Champion, 2003, 736 p., 120 €). Dans sa thèse,
Sandrine Aragon explore les personnages de lectrices et analyse leur
« rhétorique de lecture » autour de cinq questions principales :
quels sont les choix de lecture féminins ? Quels sont les objectifs de
lecture affichés ou cachés ? Quelles sont les compétences de lecture
attribuées aux femmes ? Quelles sont les caractéristiques de l’acte de
lecture (solitaire ou en société) ? Que reste-t-il de ces lectures ?
De manière un peu répétitive, mais méthodique, l’auteur passe donc en revue une
cinquantaine d’œuvres et dégage ainsi l’émergence de topoï (la vierge
folle, la précieuse ridicule, la femme savante, etc.) et leur valeur. La
dimension sociale ou sociologique toujours sous-jacente dynamise ce qui
pourrait n’être qu’un inventaire de types de lectrices et de lecture. « Si
les images de lectrices sont très souvent chargées de valeur […] c’est qu’elles
représentent des discours engagés sur des questions d’actualité » – en l’occurrence
l’éducation des femmes. La morale en effet entre en jeu, avec la
« collusion entre lecture et sexualité » (l’association originaire de
la lectrice à une Ève pécheresse revient périodiquement pour condamner
l’instruction féminine). Les enjeux et les effets de la lecture féminine donnés
dans les textes sont donc scrupuleusement analysés. Le grand mérite de ce
parcours chronologique – qui explore œuvres célèbres et œuvres moins célèbres –
est de nous faire appréhender une évolution non continue de l’image de la
lectrice, avec des temps forts polarisés positivement ou négativement et des
modifications radicales au cours des trois siècles, comme celle de la femme
savante, par exemple, dont l’image comique devient progressivement tragique.
Loti. Gaston Mauberger, Dans l’intimité de Pierre Loti 1903-1923.
Témoignage inédit de son secrétaire particulier (Croît vif, 2003, 439 p.,
30 €). Il s’agit de notes inédites sur Loti prises pendant des années par
Gaston Mauberger (1864-1934), avocat à Rochefort, qui fut le secrétaire
particulier de l’écrivain de 1903 à 1923. Les futurs biographes de l’auteur d’Aziyadé
ne pourront qu’en faire leurs choux gras. C’est un Loti au quotidien, avec
ses traits réels de personnalité, que l’on voit évoluer au fil de ces notes
prises au jour le jour. On entend ses réflexions, ses confidences, ses
conversations. Mauberger conservait également les copies des lettres reçues et
envoyées par Loti, ainsi que les articles qui paraissaient sur son compte. La présentation
et les notes (parfaites de précision) sont d’Alain Quella-Villégier, un des
meilleurs connaisseurs actuels de ce romancier dont la taille physique était
inversement proportionnelle à celle de l’œuvre.
Lupin. Jacques Dérouard, Le Monde d’Arsène Lupin. Bibliothèque lupinienne
II (Encrage, 2003, 190 p., 26 €). Deuxième volume de la Bibliothèque lupinienne
entreprise par Jacques Dérouard (le premier était le Dictionnaire Arsène
Lupin), le présent ouvrage fait découvrir, en quarante-cinq chapitres, les
principales facettes de l’univers du plus célèbre des cambrioleurs de la
littérature française : journaux et journalistes, gastronomie, la finance,
châteaux et manoirs, etc., etc. Non familiers de l’œuvre de Maurice Leblanc,
abstenez-vous ; les autres, préparez-vous à frétiller dans ce livre comme
une vieille anguille dans son étang (l’anguille creuse, on le sait).
Maeterlinck. Maurice Maeterlinck, Carnets de travail (1881-1890), édition
établie et annotée par Fabrice Van de Kerckhove (Labor, Bruxelles, 2002, 1490
p. en 2 vol., s.p.m.). Cet ensemble monumental vient éclairer un auteur
toujours resté secret, et dont le retour récent sur les scènes de théâtre
montre qu’il n’a rien perdu de son incandescent mystère ni de son pouvoir de
fascination. Ces agendas n’étaient pas inconnus : dès 1962, Raymond
Pouilliart avait pu les consulter et en nourrir plusieurs articles, et ils
appartiennent depuis 1974 aux Archives et Musée de la Littérature, à Bruxelles.
Si divers chercheurs les avaient déjà utilisés, le travail de Fabrice van de
Kerckhove, muni d’un index et de notes exhaustives, en facilite évidemment la
compréhension en nous introduisant à la genèse de l’œuvre si singulière et à la
personnalité complexe de Maeterlinck. Après le bref journal des années 1881-1883,
d’un très jeune homme, l’essentiel de ces volumes est
consa\\\\\\\
cré à la
transcription des agendas de 1886 à 1890. On assiste à la genèse des Serres
chaudes (avec une première version de certains poèmes sous le titre de Suggestions),
de La Princesse Maleine et des Aveugles, mais aussi à l’émergence
des premières proses narratives, Sous le verre, Le Massacre des Innocents,
Onirologie. Si l’on y voit sans surprise les références constantes à
Ruysbroeck, à Shakespeare et aux Élisabéthains ou à Villiers de l’Isle-Adam,
c’est avec étonnement que l’on découvre un Maeterlinck spectateur ou lecteur de
pièces d’Octave Feuillet, de Dumas fils ou de Gondinet, cherchant à élargir son
propre langage dramatique en soupesant telle réplique de Victorien Sardou ou de
Théodore Barrière : terreau inattendu de La Princesse Maleine ou de
Pelléas et Mélisande. On découvre aussi que Maeterlinck adressa un
exemplaire de Maleine à Antoine ! Des clivages tombent. Mais on
retrouve surtout au long des agendas de grandes obsessions qui traversent toute
l’œuvre et la nourrissent, comme « l’horreur belle des musées de cire et
des collections d’embryologie », – ou comme cette réflexion :
« La langue française est une langue à moitié morte – une langue cadavre ».
La « transcription linéarisée » des agendas choisie par Fabrice van
de Kerckhove est à la fois d’une extrême rigueur et d’une grande
lisibilité ; les notes très abondantes ne se contentent pas d’éclairer le
sens littéral, mais inscrivent ces pages d’agendas dans l’ensemble d’une œuvre
et d’une pensée : il s’agit parfois de véritables petits essais,
complétant les cent quarante pages d’introduction. Une belle iconographie
termine le premier volume, une très importante bibliographie et un index double
des noms et des œuvres achèvent cette admirable édition.
Mallarmé. Documents Stéphane Mallarmé, nouvelle série III, présentés par
Gordon Millan (Nizet, 2003, 214 p., 28 €). Depuis 1998, Gordon Millan a entrepris de
distribuer dans une nouvelle série des Documents Stéphane Mallarmé la
matière de ce qui eût dû constituer les volumes 2 et 3 de l’édition des Œuvres
complètes malheureusement arrêtée en 1983 après le premier volume. Cette
troisième livraison, sous un titre d’éditeur (« Proses
expérimentales »), reprend pour l’essentiel la matière des Divagations
(à l’exception de « Crayonné au théâtre », repris dans la livraison
précédente), mais, comme l’éditeur a choisi de ne pas respecter strictement la
configuration des recueils mallarméens, il donne ici, en lieu et place des deux
extraits insérés dans Divagations, l’intégralité de la Préface à Vathek.
Sont ici rajoutées, en outre, à la table des matières de Divagations,
quelques versions préoriginales, celles de « Réminiscence »
(« L’Orphelin »), de « Crise de vers » (« Vers et musique
en France »), d’« Or » (« Fait divers ») et de
« Magie » (même titre), ainsi qu’un fragment manuscrit figurant parmi
les Notes sur le langage de 1869. L’appareil critique, très abondant, donne
pour chaque texte les indications historiques essentielles et un relevé de
variantes aussi complet que possible, la finalité affichée étant de permettre
de « suivre jusque dans le moindre détail l’élaboration des textes
mallarméens depuis le moment de leur conception jusqu’à l’état imprimé le plus
évolué, en passant par tous les états intermédiaires, imprimés ou
manuscrits ». L’entreprise est d’utilité publique, pour les spécialistes
au moins. À suivre.
Marche à pied. Gustave Flaubert, Belle-Isle (Coop Breizh, 2003, 45 p., 8 €). Où l’on
apprend qu’« il est parfois très doux de causer avec des imbéciles ».
Maupassant (I). Maupassant, Le Père Milon et autres nouvelles,
éditions de Marie-Claire Bancquart (Folio-classique, 2003, 230 p., s.p.m.).
Préface accessible, parfaitement adaptée au grand public visé, donnant discrètement
des éléments d’appréciation et quelques pistes de lecture. Préface méritante
aussi, car les contes souvent cruels de ce nouveau volume de l’édition poche
complète des nouvelles de Maupassant ne sont pas ce que cet auteur a écrit de
plus achevé.
Maupassant (II). Guy de Maupassant sur les chemins d’Algérie, textes rassemblés
et présentés par Jean Emmanuel (Magellan et Cie, 2003, 184 p., 19,00 €). De
présentation agréable, généreusement illustré, ce livre contient uniquement les
récits consacrés à l’Algérie d’Au soleil, plus quatre contes. Il
n’y a rien de La Vie errante, qui offre pourtant un chapitre sur Alger
de 1888. Jean Emmanuel (« Emmannuel » sur la couverture) ne fait pas
mention de la source des textes qu’il reproduit, sans doute l’édition Havard de
1884 d’Au soleil (ce n’est pas la version de 1883-84 de la Revue
politique et littéraire), mais il a changé l’ordre des chapitres, pour des
raisons qui ne sont pas évidentes. Maupassant a fait d’abord son voyage au sud
de la « Province d’Oran » après son arrivée à Alger, puis, revenu à
Alger pour y prendre son courrier, il a pénétré le plus au sud possible dans la
« Province d’Alger », et non l’inverse si l’on en juge d’après
l’ordre des chapitres donné ici. Ont été ajoutées quelques pages de renseignements
sur les relations de Maupassant avec Le Gaulois, la voile (un peu
insuffisant), Abd el-Kader, Mgr Lavigerie (on voit mal le rapport avec
Maupassant), et quelques lettres écrites d’Algérie. Quelques erreurs à
signaler : la photographie de Maupassant en canot n’est pas de 1875 mais
de 1889 ; Maupassant n’a fait que trois voyages en Afrique du nord (1881,
hiver 1888-89 et 1890) : il n’y est pas allé en 1887 ; la lettre au
docteur Cazalis de la page 142 n’est pas correctement datée. Les contes sont
suivis de la date de la première publication (sans mention du journal), mais Marocca
n’est pas la version primitive parue avec le titre Marauca en mars 1882.
On aurait aimé davantage de détails sur les illustrations, surtout quelques
dates plus précises, car le choix de ces illustrations fait précisément
l’intérêt du livre.
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Mirbeau. Octave Mirbeau, Noirmoutier, suivi de Lettres à Monet, Loti,
Hervieu et de La Mer, édition établie, présentée et annotée par
Jean-François Nivet (Séquences, 2003, 61 p., 10 €). Animé par « un ressentiment tonique »,
écrit Jean-François Nivet, Mirbeau s’éloigne des intrigues du monde littéraire
parisien pour éprouver « la renaissance par la mer » pendant quatre
mois dans l’île de Noirmoutier. C’est pendant l’été 1886, l’année du premier
séjour de Gauguin à Pont-Aven, avant son départ vers des îles lointaines à la
recherche de « l’ultra-sauvage ». Jean-François Nivet rapproche
l’insularité de Mirbeau à Noirmoutier de son insularité sociale. L’écrivain
observe avec sympathie, mais sans illusions, la vie des insulaires. Il
s’inquiète aussi de la santé de ses chats. Dans l’île, Mirbeau écrit son roman Le
Calvaire, réfléchit à son prochain ouvrage, La Rédemption, qui sera
« le retour de l’homme à l’état sauvage ». La mer et ses îles sont
propices à la création des réfractaires. Noirmoutier, rédigé dans
l’enthousiasme de la découverte, mêle passages lyriques et croquis réalistes. La
Mer, article consacré à Richepin, commence par l’évocation romantique de
l’infini ou des tempêtes, puis exalte la vie des marins. Ces pages font
entendre le timbre d’une voix : un enthousiasme généreux tempéré d’humour.
Morts. Michel Schneider, Morts imaginaires (Grasset, 2003, 375 p., 20 €). Épicure disait
en substance : de la mort, nous n’en saurions rien dire ; elle n’est
rien pour nous, puisque tant que nous vivons, la mort n’existe pas, et lorsque
la mort est là, alors nous ne sommes plus. Pour l’être parlant que nous sommes,
la mort a toujours le dernier mot. Mais accordons aux écrivains le privilège
d’avoir éventuellement pu la devancer. On connaissait l’anthologie de Claude
Aveline, Les Mots de la fin (1957), qui en répertoriait, avec mise en
contexte, cent cinquante, et plus brièvement six cents autres. Mais personne ne
s’est jamais fait d’illusion sur la véracité de ces « derniers propos
recueillis », majoritairement par de soi-disants sauveurs d’âmes ou de
pseudo-témoins soucieux de récupérer l’héritage. Michel Schneider a donc
délibérément choisi la voie imaginaire, calquant, à rebours, le travail de
Marcel Schwob, consacré, lui, aux Vies imaginaires. Trente-six écrivains
ou personnalités ayant consacré leur vie à l’écriture sont croqués à la veille
de l’« heure fatidique », de Montaigne à Truman Capote, en passant
par Kant, Maupassant, Freud. L’auteur tente de retrouver une éventuelle
« logique » entre l’idée qu’ils se sont fait de la mort de leur
vivant et les propos ultimes qu’on a voulu leur prêter.
Œdipe. Pierre Laforgue, L’Œdipe romantique. Le jeune homme, le désir et
l’histoire en 1830 (Ellug, 2002, 203 p., 22 €). Cet essai d’un
des spécialistes du Romantisme français (notamment de Hugo et de Baudelaire)
poursuit une réflexion engagée dans ses livres antérieurs, comme L’Eros
romantique. Représentations de l’amour en 1830 et œdipe à Lesbos : on lira
utilement ces trois livres qui se complètent et se renforcent. L’approche de
l’auteur montre ici ses caractéristiques habituelles, amorçant une
anthropologie du Romantisme des années 1830 en conjuguant les ressources de la
sociocritique et celles de la psychanalyse (avec un intérêt particulier pour
les approches de Bellemin-Noël, comme le montre l’envie de contribuer à une
« textanalyse qui s’élaborerait dans une perspective
sociocritique »). C’est donc à un travail sur l’évolution de fantasmes qui
s’inscrivent dans un contexte historique nouveau – celui des années qui suivent
l’avènement de Louis-Philippe – que Pierre Laforgue s’est attelé, travaillant
sur une série de textes décisifs dans l’élaboration d’« une écriture de
l’œdipe », convoquant Stendhal (Le Rouge et le noir), Hugo (Lucrèce
Borgia), Musset (La Confession d’un enfant du siècle, Lorenzaccio
et Fantasio), Sainte-Beuve (Volupté) et Balzac (Le Père
Goriot, Le Lys dans la vallée). La thèse directrice du volume, qui
fourmille cependant en thèses et hypothèses stimulantes, est que, pendant cette
période, le jeune homme constitue « un nouveau personnage ». Point
n’est question évidemment d’affirmer qu’on ne trouve pas de jeunes hommes dans
la littérature antérieure mais, comme pour La Femme de trente ans de
Balzac, on aurait ici, sur le plan collectif, l’émergence d’une catégorie qui
trouverait sa raison d’être dans « l’impossibilité », pour le jeune
homme contemporain, d’entrer dans la société, « impossibilité […] qui le
constitue précisément en sujet », « l’inadéquation […] entre le désir
et le réel » faisant surgir un motif de la mutilation et l’apparence
sérielle de héros qui sont, « réellement ou symboliquement […] des
orphelins ou des bâtards », vivant mal leur rapport aux pères et mères –
survivants ou absents – à une époque où la figure héroïque de Napoléon
(« cette figure superlative du père ») n’a pas d’équivalent vivant,
Louis-Philippe n’étant guère qu’une figure de dérision. Cette crise
fantasmatique serait fortement liée à l’impasse historique et éthique – à un
défaut de valeurs – sous la monarchie bourgeoise, à l’idée de l’impossibilité
d’une révolution authentique que montrait l’« escamotage » de la
révolution de Juillet et en même temps l’impossibilité d’une vraie monarchie,
le pouvoir ayant perdu toute prétention au sacré et à la légitimité spirituelle
et dynastique (comme l’écrit Pierre Laforgue au sujet de Louis-Philippe,
« seul son parapluie lui a servi de sceptre »), d’où l’ubiquité du
« rapport déceptif au réel »… Pour cette période, « œdipe est le héros non pas du
dépliement du sens, mais celui de la rétention du sens, qui n’arrive pas à le
délivrer, parce qu’il reste fasciné par l’énigme ». Après l’essai
substantiel et musclé intitulé œdipe
1830, les huit lectures fournies montrent la pertinence de cette approche –
des lectures qui tentent de prouver cette « forclusion du sens » dans
une optique qui « ne relève d’aucune construction psychologique »,
mais d’un travail sur « l’imaginaire social ». Impossible de relever
ici toutes les facettes du traitement de la question. On retiendra cependant la
manière dont l’auteur nuance les traitements psychanalytiques auxquels on
pouvait s’attendre (par exemple, en montrant que Mme de Rênal « n’apparaît
pas comme élément de triangulation œdipienne »), décelant avec finesse un
dispositif d’inquiétudes et de fantasmes partagé par un ensemble de textes
cruciaux de l’époque. Pour conclure, on ne peut qu’abonder dans le sens de
l’auteur lorsqu’il déclare, en partant du Lys dans la vallée, « que
l’histoire dans la fiction ne peut se penser qu’en termes de désir », ce
dont il fournit d’amples preuves pour les années évoquées.
Paris. Yves Bizet, Paris au fil des jours en 1900 (Éditions du
Gerfaut, 2003, 128 p., 27 €). Le Paris du début du siècle – enfin, du siècle
précédent – à travers une succession de cartes postales dont le choix a été
manifestement dicté par le désir de montrer la vie quotidienne de nos
arrière-grands-parents plutôt que le Trocadéro – ce dolmen de yaourt, disait
Fargue – ou la plus pointue et la plus célèbre de toutes les tours. La liseuse
de pensées, le marchand de lacets, le dresseur de chiens ratiers et bien
d’autres petits métiers apparaissent au fil des pages. On découvre aussi le
Paris inondé de 1910, le Paris des cabarets, le Paris des catacombes et des
égouts, le Paris des visites officielles, etc. De telles cartes postales ne se
font plus aujourd’hui, et plus personne ne tient d’album pour les conserver.
Tant pis, nos arrière-petits-enfants devront trouver d’autres voies d’accès à
la nostalgie.
Pensées. Hubert Walter, Pensées profondes, mots d’esprit (Thélès, 2003,
87 p., 15 €). Pensées profondes ? De qui ? De votre serviteur et de
quelques auteurs connus et inconnus (veine !). « Quand une cruche se
remplit d’eau, elle fait du bruit ; mais quand elle est pleine, elle n’en
fait plus ». Proverbe raffarinien ?
Peurs. Travaux de littérature. Les Grandes Peurs, sous la direction de
Madeleine Bertaud (Droz, 2003, 478 p., s.p.m.). Cet ouvrage du genre
sérieux rassemble les contributions d’historiens et de littéraires réunis pour
traiter des peurs collectives, du Moyen-Age au XXe siècle, vaste
sujet dont on ne trouvera pas de définition en introduction, une telle démarche
relevant de l’intellectualisme. Il s’agit en effet de restaurer une histoire
littéraire délivrée du sectarisme structuraliste, et rendue à l’humanisme,
cette boussole des lendemains de cuite théorique. Les articles démentent
heureusement, ou malheureusement, la préface : on y apprend de nombreuses
choses curieuses, comme des histoires d’enfants voués au diable, et d’autres
qui le sont moins, comme l’histoire du Hussard sur le toit ; on y
traite indifféremment de peur ou de maladie, cette dernière ayant d’ailleurs
l’heur de susciter d’intéressantes et neuves contributions sur la littérature
du sida ou sur la syphilis, mais aussi de violence et de mort, de diablerie et
de sorcières, le lecteur étant convié à établir lui-même problématiques,
enjeux, définitions ; on n’y craint pas les entiers battus et les thèmes
rebattus (la peur dans les contes fantastiques fin XIXe), qui
nécessiteraient un effort de décentrement, voire d’originalité. Au contraire,
certains de ces travaux donnent parfois un curieux sentiment d’autarcie,
insoucieux de ce qui a pu être dit ou écrit sur tel ou tel auteur, et
indifférents à la routine. On butinera pourtant avec profit quelques textes.
Outre les travaux susmentionnés, celui consacré aux « peurs collectives à
l’âge de l’individu » a le double mérite de traiter d’une période de la
compétence d’Histoires littéraires et de se poser la question de la
dimension esthétique de la peur. Ajoutons, pour compléter l’information de nos
lecteurs, qu’ils y trouveront, outre des travaux sur les chasses aux sorcières,
les diableries révolutionnaires et autres Nostradamus, des lectures de
Bernanos, Giono, Michelet, Flaubert, quelques contes fantastiques de la fin du
XIXe siècle, quelques romans de science-fiction du XXe,
Léon Bloy ou Samuel Beckett. On regrettera, pour finir, que les contributeurs n’aient
pu donner le meilleur d’eux-mêmes, faute de pouvoir s’appuyer sur autre chose
qu’un cadre mou pour appréhender un objet vague.
Poésie
ministérielle. Dominique de Villepin, Éloge des voleurs de
feu (Gallimard, 2003, 823 p., 26,50 €). Impossible de rendre compte de cet ouvrage.
D’abord parce qu’il nous arrive piqué de quolibets comme autant de banderilles
lancées sur la voyante personnalité de l’auteur, ensuite parce que la
visibilité que ses fonctions confèrent à l’auteur le rend paradoxalement inaudible.
Une tocade d’amateur passionné est rarement publiée chez Gallimard, et encore
moins lue par les critiques ; un ministre prend rarement le risque
d’exposer sur la place publique, de si véhémente façon, ses passions,
fussent-elles littéraires. Que faire ? Avancer peut-être que les ouvrages
à la gloire de la poésie ne sont pas si nombreux, encore moins de 822 pages,
thèses de doctorat exclues. On peut aussi feuilleter, et constater que
Dominique de Villepin lit Sylvia Plath et Ted Hughes, Joë Bousquet et Michaux,
Darwich et André du Bouchet. Voilà de quoi pardonner à un ministre d’abuser de
sa position pour envahir les librairies. Au fond, cet ouvrage est d’un fin
lecteur, doublé d’un impossible critique qui a fait le rêve d’une folle
synthèse de sa bibliothèque imaginaire. De sorte que les qualités de l’un se
perdent dans la course effrénée que lui impose l’autre, emporté par la
surabondance d’un discours bondissant de métaphores en métaphores. Car cette
entreprise faussement totalisante est en réalité un parcours sans cohérence, où
l’on progresse au gré des associations, comme s’il suffisait d’y avoir pensé
pour qu’un rapprochement soit pertinent, et comme si l’impression de lecture
valait seule et sans médiation pour la vérité du texte. Dominique de Villepin
semble avoir voulu ramasser l’univers tout entier de la poésie sous une
bannière unique, sur laquelle il voit écrit « voleur de feu », sans
comprendre que le plus juste point commun de tous les écrivains convoqués en
ces pages était la passion d’un lecteur singulier, dont il nous parle avec tant
d’éclat qu’on est gêné de lui rappeler que nous ne voyons rien d’autre sur
cette bannière tentaculaire que son nom propre.
Portraits. Jacques Chessex, Les Têtes. Portraits (Grasset,
2003, 281 p., 18,60 €). Sous une jaquette illustrée d’une belle fiole imaginée par Gaston
Chaissac, les Têtes recueillies par le poète et romancier suisse Jacques
Chessex ne feront tirer la tronche à personne. Elles ont de l’allure, ces
gueules-là, elles ont du coffre, de la saveur, même si l’on cane à l’éloge des
caboches d’Yves Berger, de Jérôme Garcin ou de Bernard Privat, nettement moins
réussies que les autres – curieusement (étaient-elles moins senties ? De
convention ?) –, le front bitumé de Charles-Albert Cingria, les évocations
de Gustave Roud, Maurice Chappaz, Gilbert Guisan, Pierre Estoppey ou Jean
Paulhan en « hibou grand duc » forcent l’admiration. Jacques Chessex
a trouvé là un angle assez inédit pour composer ces portraits parmi lesquels se
détachent quelques perles, comme cet affreux James Baldwin, Giacometi, le
Paraclet. Jacques Chessex a ses visions, qui ont force d’évidence :
« [...] au milieu des années 90, la tête elle-même d’Antonio Saura était
déjà un crâne. » Évidemment, l’auteur, qui procède sans réduction ni décollation
mais au gré de sa pensée, ne peut qu’avouer le voyeurisme de son geste,
comparable à celui des passagers du métropolitain : scruter les trognes
est pour lui un exercice nécessaire, du moins inévitable. « J’ai la
curiosité des têtes. » Alors, il scrute « les têtes qui portent leur
visage au-dedans d’elles et les têtes qui exhibent le leur ». Son
but ? Forer dans la tête comme on forge dans la roche : « Projet
absurde pas si absurde : extraire une carotte de tête et la lire. »
Cette observation a une portée métaphysique puisqu’elle tente de résoudre
ces questions primordiales : comment vivrais-je avec cette tête-là ?
Quel serait mon destin ? Il y a de l’uchronie individuelle dans la
démarche de Jacques Chessex, qui sert d’une plume parfois magistrale certains
portraits au point qu’on les dirait issus de Dickens, ou d’une toile de Bacon
ou de Bruegel. L’étonnante « face-de-rat », par exemple, pourrait
avoir été conçue par le cerveau ravagé d’un Edgar Poe au stade terminal. Alors,
si l’on faisait à Histoires littéraires de la critique façon
« revue de poésie », on dirait encore qu’il y a parfois, chez Jacques
Chessex, une antiquaillerie du subjonctif qui n’est plus de mine, pardon, de
mise. N’empêche, on y bute parfois mais on trouve là le ressort pour repartir
de plus belle et dévorer ce livre qui est un excellent témoignage et un très
beau recueil de portraits.
Prix Goncourt. Olivier Boura, Un siècle de Goncourt (Arléa, 2003, 300 p., 22 €). Deux livres en
un : l’histoire du prix Goncourt de sa fondation à nos jours pour l’un,
des considérations de neveu de Rameau du café du Commerce pour l’autre.
L’auteur, qui a manifestement conservé une certaine capacité d’indignation,
s’indigne des magouilles des prix littéraires : c’est juvénile et rafraîchissant.
Pour le reste, c’est avec une certaine indifférence qu’on lit les noms de Paule
Constant, de Didier Van Cauwelaert, de Tahar Ben Jelloun et autres produits
frelatés. Reste une verve qui emporte parfois l’adhésion. On pense de temps à
autre au vieil Edmond, quand il prit la décision de fonder une académie qui
décernerait un prix portant son nom : s’il avait pu savoir que ladite
académie compterait dans ses rangs une Françoise Chandernagor ou un Didier
Decoin ! Ses blanches moustaches en eussent frémi…
Proust. Marcel Proust, visiteur des psychanalystes, sous la direction
d’Andrée Bauduin et Françoise Coblence (PUF, 2003, 382 p., 17 €). Il s’agit de
la réédition en « semi-poche » du numéro de la Revue française de
psychanalyse entièrement consacré à Proust en 1999 : les mêmes textes,
mais autres pourtant, car le passage de la revue au livre change inévitablement
la lecture. Dix-huit contributions, dont celles de Pierre Bayard, Jean
Gillibert et Michel Schneider, parcourent les étapes obligées de la Recherche
(petit pan de mur jaune, Wagner, etc.), sans trop de jargon. En prime, un long
entretien avec Julia Kristeva.
Ptyx. Yves Bonnefoy, La Hantise du ptyx. Un essai de critique en rêve (William
Blake, 2003, 31 p., 10 €). L’essai que publie aujourd’hui Yves Bonnefoy poursuit l’entretien
passionnant qu’il a engagé, voilà plus de cinquante ans, avec l’oeuvre de
Mallarmé. Il s’attaque en outre à l’un des textes sans doute les plus
énigmatiques du corpus mallarméen, le célèbre « sonnet en -yx », qui
a suscité tant et tant de commentaires, et autant de divagations. Poème replié
sur lui-même, déroulant cette partition inédite de rimes en -yx, et dont
l’auteur disait qu’il n’était rien qu’un sonnet « allégorique de
lui-même », se réfléchissant donc dans l’éclat éblouissant, et comme
aveuglant, de ses mots et de ses sonorités, et réverbérant du même coup les
contours fuyants du geste poétique même. À l’évidence, Bonnefoy ne se satisfait
pas des lectures qui prêtent à ce poème l’acte unique – et en fait désespéré –
d’une pure réflexivité. Il veut y voir autre chose : une figuration du
drame poétique, donnant congé à la tentation de l’autre langue, cette langue
que la poésie aurait charge d’inventer par le dépassement nécessaire des mots
quotidiens. Partant de ce constat (formulé pour la première fois par Anne-Marie
Franc dans un article qu’elle publia en 1998 dans la revue Europe) que
le mot « ptyx » – placé au coeur du poème et au lieu de l’énigme –
n’est rien qu’un signifiant sans attache, une image graphique résultant, dans
le dictionnaire grec-français de Planche que possédait Mallarmé, d’une erreur
d’impression, Yves Bonnefoy élabore une « critique en rêve » qui se
laisse porter par le bonheur des rapprochements fortuits et des conjonctions
plus méditées. Sur ce mot, d’où la signification s’est retirée et dont ne reste
plus que la « coquille », va se construire le commentaire critique,
de même que pour Mallarmé s’est formé en se déplaçant, à partir de ce même
noyau lexical, le rêve possible d’un ailleurs du langage ordinaire. Yves
Bonnefoy expose ainsi une hypothèse qui aimante l’attention : hanté par ce
« ptyx » fautif, forme du manque inscrite dans la présence matérielle
d’un vocable, Mallarmé entreprend de poursuivre « la chimère d’un second degré
de la parole », la poésie étant pour lui le travail de néantisation par
lequel le langage, en abolissant les liaisons et les chaînes de l’expression
commune, s’offre comme le lieu absolu de la fiction. Mais précisément, Yves
Bonnefoy montre que le sonnet en -yx renverse cette configuration : le
« ptyx », indicatif de cette « outre-langue » tant
recherchée, est à son tour aboli, c’est-à-dire retiré du lexique chimérique de
la langue rêvée, et sans doute impossible. Ce retrait symbolique fait de ce
texte de Mallarmé « le poème du langage ordinaire réassumé ».
L’interprétation proposée dans cet « essai de critique en rêve » est
plus que séduisante ; elle possède par endroits la force de l’évidence
retrouvée, après dissipation des brumes. En prenant à contrepied quelques-unes
des exégèses les plus pertinentes de ce poème, Yves Bonnefoy retrace, selon un
parcours enrichi des apports précieux de l’intuition, la généalogie d’un
cheminement poétique qui croise, en les confirmant, ses propres options de
poète et d’essayiste.
Quatuor. Jean-François Louette, Sans protocole : Apollinaire, Segalen,
Max Jacob, Michaux (Belin, 2003, 256 p., 20 €). Composé d’études consacrées à Apollinaire,
Segalen, Max Jacob et Michaux, cet ensemble fait, dès son titre, aveu
d’humilité. Empruntée à Pierre Michon – qui l’emploie à propos de Rimbaud et de
son abandon de « l’ancien jeu des vers » –, la mention Sans
protocole affiche, non pas tant un refus qu’une filiation (elle désigne à
la fois, et sommairement, un mode d’approche des textes poétiques de la modernité,
qui ont secoué le joug des codifications formelles et des appareils
contraignants) et une posture critique générale, inspirée sans doute de
Jean-Pierre Richard, pour laquelle importent au premier chef les actes et les
preuves d’une « lecture-écriture », tout se passant comme si le texte
poétique choisi comme objet d’examen était aussi et avant tout le lieu d’un
dialogue, le foyer d’une stimulation réciproque, par quoi le poème susciterait
son accompagnement commentatif et le commentaire « remotiverait » le
poème. Ce pari est parfaitement tenu par Jean-François Louette qui excelle à
cerner et à suivre, avec un réel bonheur d’analyse et d’expression, les
nervures secrètes des textes qu’il entreprend d’étudier. Variant les angles
d’attaque et les hypothèses de lecture, il parvient à faire parler selon un
autre langage, convaincant toujours, des poèmes sur lesquels la critique
spécialisée a souvent rendu des verdicts définitifs. Ainsi Vendémiaire d’Apollinaire,
étudié dans son retrait par rapports aux options unanimistes d’un Jules
Romains, un texte des Stèles de Segalen, abordé sous l’angle du
« brouillage générique » et de la superposition des codes ;
quelques poèmes en prose du Cornet à dés de Max Jacob sont aussi
l’occasion de développements brillants et pertinents sur les procédures
d’agglutination ou de télescopage par lesquelles, dans ce type de prose,
« le démon brouille l’esprit ». Enfin trois poèmes de Michaux – Intervention,
La Parpue et Nuit de noces – font l’objet de trois études qui
peuvent se regrouper sous le chef commun de la distorsion générique, de la
rupture logico-thématique, bref des phénomènes de déviation et d’interruption
caractéristiques d’une poétique de l’humour. Si les analyses insérées dans cet
ouvrage valent par leur grande finesse, l’originalité et la rigueur de leur
mise en perspective, à la fois historique et rhéto-poétique, elles emportent
l’adhésion surtout par leur aptitude à faire résonner les textes, à leur
redonner une vibration originelle qu’hélas souvent le commentaire atténue ou
annihile. On regrettera toutefois que ce recueil d’études ne parvienne pas à se
constituer en un essai. Si chaque étude, prise isolément, peut en effet former
un tout où une pensée et un discours « s’essayent », il en va tout
autrement de l’ensemble, qu’aucune véritable perspective ne vient aligner,
fût-ce à titre hypothétique, selon un axe de recherche fédérateur. Cela tient
sans doute aussi au choix, presque exclusif, de l’analyse textuelle qui
décortique certes le poème de manière très éclairante, mais qui peine à
s’extraire des limites de l’interprétation pour accéder à un peu plus de
hauteur théorique. Faiblesse qui marque notamment les commentaires portant, çà
et là, sur le problème du vers libre ou du poème en prose. On ne peut naturellement
pas se contenter des quelques remarques rassemblées sur ce point et qui
témoignent d’ailleurs, par leur pauvreté évidente, d’une méconnaissance des
questions spécifiques posées par les rapports du vers métrique, du vers dit
libre et de la prose à l’articulation du xixe
et du xxe siècle. Il
ne faudrait pas que l’absence de protocole légitime le reflux de la théorie
littéraire et l’abaissement des exigences propres à une poétique du discours.
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Queneau. Dessins, gouaches et aquarelles, précédé de Raymond Queneau
et la Peinture par Dominique Charnay (Buchet-Chastel, 2003, 198 p., 28 €). Bel et utile
album des gouaches que peignit avec énergie Raymond Queneau à des époques
parfois difficiles de sa vie (d’où les disputes domestiques, Janine Queneau l’accusant
de ne pas travailler – comme si la paresse n’était pas le moteur de
l’écriture). Certaines de ces œuvres sont d’un vrai peintre, d’autres d’un
amateur dont l’inspiration n’est pas loin de rejoindre celle de Boris Vian
(peintre rare), que ne cite pas Dominique Charnay. Celui-ci, dans son récit des
relations de Queneau avec la peinture et les peintres, surtout les peintres, a
su tirer profit du journal, des carnets et des travaux des Amis de
Valentin Brû auxquels la gloire de Queneau doit beaucoup, ce qui doit
conforter son fils Jean-Marie dont l’expérience de peintre (et de fils)
apparaît dans de discrets mais utiles commentaires et anecdotes. Beau travail
de synthèse, intelligemment illustré.
Quinet. Edgar Quinet, Lettres à sa mère, textes réunis, classés et
annotés par Simone Bernard-Griffiths et Gérard Peylet, tome III (Champion,
2003, 210 p., 40 €). Une spécialiste du premier xixe
siècle et un expert en littérature fin-de-siècle sont associés dans cette
entreprise d’édition des lettres de Quinet à sa mère, personnage dominant de
toute la première partie de la vie du jeune homme. Nous en sommes maintenant
aux années 1826-1830 : entre autres, Quinet séjourne à Heidelberg, où il
approfondit une culture qui restera marquée par la science et la philosophie
romantiques allemandes, il voyage et il commence à s’émanciper. Malgré son peu
d’enthousiasme pour la France, il rentre en 1830 à Paris, où il fréquente le
gratin intellectuel, voit Chateaubriand, et commence sa carrière de rédacteur
dans les revues majeures de l’époque, de la Revue des Deux Mondes au Globe
et à L’Avenir, approfondit ses amitiés, entre autres avec Michelet, et
s’éloigne de Cousin. Hermione, la veuve de Quinet, avait édité ces lettres
selon des principes tout personnels. Simone Bernard-Griffiths et Gérard Peylet
consacrent tous leurs efforts, au contraire, à donner un texte irréprochable,
très abondamment annoté et philologiquement raisonné. Leur dévouement va
jusqu’à reproduire parmi les annexes un billet de diligence trouvé dans une lettre.
On pourra juger plus utiles les reproductions, la généalogie et l’index, ainsi
que le très pratique calendrier permanent 1800-1900 proposé page 24. Réservé
aux passionnés de Quinet, que ces lettres montrent en très gentil garçon.
Reporter. Yves Courrière, Éclats de vie (Fayard, 2003, 425 p., 22 €). On continue à
publier correspondances, biographies et autobiographies sans index des noms
cités. C’est absurde et consternant. Ça l’est d’autant plus que l’auteur d’Éclats
de vie est biographe lui-même (Lazareff, Vailland, Prévert, Kessel) et
qu’il a dû, forcément, traquer le petit fait vrai ou la grosse piste dans les
bouquins qui lui sont passés entre les mains (seuls les auteurs-à-nègres
peuvent ignorer ces choses-là). Alors, ces Éclats de vie sans index
imposent d’en passer par les différents épisodes de la vie d’Yves Courrière,
qui est probablement plus intéressante qu’une autre, c’est certain. Rompu à
l’existence de journaliste puis de grand reporter, Yves Courrière a
méticuleusement déposé en son volume des épisodes rares, des anecdotes
savoureuses, des portraits trempés et des souvenirs exotiques. On y trouve des
hommes d’État, quelques figures de la presse française (Jean Botrot, par
exemple), l’inévitable Sacha Guitry (qui écrira ses mémoires sans
mentionner Guitry ?), Auguste Le Breton, Joseph Kessel, Raymond
Moretti-du-Magazine-littéraire, Reda Caire, Eichmann, Marcel Sauvage,
Jules Dassin ou Jean Nohain, etc. Il y a aussi la guerre d’Algérie, dont Yves
Courrière fut un témoin : il s’en est fait l’historien. Évidemment, on
trouve peu de dates précises dans un ouvrage beaucoup moins
« littéraire » que son auteur le croit. On ne se débarrasse pas comme
ça des tics, truismes et autres topoï de la prose journalistique – sans
s’attarder sur ces dialogues qui, malgré le « Nagra », paraissent
taillés de chic et manquent par conséquent de crédibilité. Les conventions du
genre « Mémoires » sont donc sauves, puisque très scrupuleusement
respectées. On peut néanmoins conclure positivement en signalant que ces
travers n’obèrent pas complètement l’ouvrage, qui conserve un intérêt
documentaire. Malgré l’absence d’index !
Roman dialogué. Marie-Hélène Boblet, Le Roman dialogué après 1950. Poétique de
l’hybridité (Champion, 2003, 440 p., 75 €). Savante étude, manifestement issue d’une thèse
dont l’ouvrage conserve l’allure volumineuse et minutieusement compartimentée,
d’une forme « entre deux genres », celle du roman dialogué, autour
d’un corpus constitué essentiellement par les œuvres de Beckett, Duras, Pinget,
Mauriac (fils) et Sarraute, mais qui multiplie aussi les déplacements en amont.
Des questions importantes sont posées dès l’introduction : le statut
incomplètement générique d’une forme qui n’a pas été institutionnalisée par les
critiques et les lecteurs, le déplacement que fait subir cette catégorie aux
rapports entre le roman et les autres genres, en tout premier lieu le théâtre
qui hantait les modèles romanesques du xixe
siècle, la recherche d’une matérialisation dans la littérature de la
« dimension de la vie » (la formule est reprise à Lacan), la
relégation au second plan par cette montée en puissance du dialogue et dans un
esprit très aristotélicien du récit et de la représentation comme formes
secondaires, filtrées et artificieuses de la parole, l’évolution de la
subjectivité et de l’intersubjectivité en littérature, le fond philosophique,
husserlien ou heideggérien, sur lequel s’enlèvent ces évolutions, et les enjeux
éthiques de ces distributions formelles du roman. Le corps du développement
explore ces directions, situant d’abord historiquement et typologiquement le
roman dialogué, explorant ensuite une « crise de l’argumentation »
(le roman déplaçant les enjeux logiques et rhétoriques des formes
conversationnelles), que résolvent les « effets de voix et de vie »
de la parole échangée, présentant enfin de très intéressantes analyses des
formes de la subjectivité et de l’altérité dans le roman.
Roman
de mœurs. Philippe Hamon, Alexandrine Viboud, Dictionnaire
thématique du roman de mœurs, 1850-1914 (Presses Sorbonne nouvelle, 2003,
544 p., 30 €). On ne sait ce qu’on préfère dans cet ouvrage : le fait d’avoir
désormais sous la main un outil efficace pour s’orienter dans un corpus
abondant (et où la mémoire s’égare aisément du fait de la circulation des motifs
à cette époque, emprunts, pastiches et plagiats), ou bien la démarche modeste
et généreuse de ceux qui le mettent à la disposition de la communauté
chercheuse. Certes, les étudiants seront les premiers lecteurs de ce pavé mis
au point par le Centre Zola et le Centre de poétique et génétique romanesque de
la Sorbonne Nouvelle, et c’est dans cette perspective que les notices sont
conçues, qui restituent brièvement le contexte historique ou intellectuel des
thèmes considérés. Il s’agit donc aussi d’un ouvrage de culture générale, qui
propose une approche éclatée et fouillée des préoccupations du second XIXe
siècle, en restituant à la vie littéraire son épaisseur, la foule des faiseurs
de récits, journalistes et écrivains, d’où émergèrent les quelques figures
retenues aujourd’hui – à titre provisoire. Néanmoins, et pour peu qu’il en
fasse recouvrir la vilaine couverture (dont la couleur chair donne un curieuse
idée d’un XIXe siècle coincé entre la gaine de grand-mère et le
maillot des acrobates), tout amateur trouvera avantage à glisser ce pavé dans
sa bibliothèque. Naturellement, nos savants lecteurs trouveront sans doute ici
et là une approximation ou une erreur (et s’empresseront de la communiquer aux
maîtres d’œuvre qui annoncent une mise à jour), mais à en juger par les
requêtes qui circulent régulièrement sur les listes de diffusion littéraires
d’Internet, il n’est pas besoin d’être étudiant pour chercher à former le
corpus des récits d’exécution, de scène de ménage ou encore des textes mettant
en scène un notaire. Près de 400 titres ont ici été fichés, de quoi donner un
sérieux coup de pouce à ceux d’entre nous qui n’ont pas encore eu le loisir de
lire tout Gustave Toudouze ou Achille Secondigné.
Roman ludique. Olivier Bessard-Banouy, Le Roman ludique : Jean Échenoz,
Jean-Philippe Toussaint, Éric Chevillard (Presses universitaires du
Septentrion, 2003, 282 p., 21 €). Olivier Bessard-Banquy réunit trois auteurs,
« mus par un désir commun de dire le monde dans sa dualité, dans son
ambivalence ». Avec une suspicion certaine à l’égard de l’étiquette
minimaliste ou de celle de « roman impassible » qu’on leur attribue
parfois, il s’attache à montrer comment ils font preuve de ludisme, non pas
d’un point de vue exclusivement formel, mais dans leur approche de l’individu
dans sa quête ontologique. Cet ouvrage a plusieurs mérites, dont une attention
indéniable accordée aux plis et replis des textes. L’analyse, méticuleuse,
décortique thématiques, leitmotivs et syntaxe et montre comment l’évocation
d’un monde désenchanté ou désabusé se donne à lire dans des fictions qualifiées
de « rieuses ». L’étude stylistique précise est stimulante, notamment
quand elle prend pour objet la méfiance vis-à-vis de la fiction, la
« poétique du sabotage » romanesque. Les trois auteurs, chacun à sa
manière et avec des spécificités qui ne sont heureusement pas gommées dans
cette étude, parlent, en dernier lieu, de l’existence en crise, de la crise du
sens, sur le seul mode possible finalement : celui du jeu (symptôme d’un
roman en crise), jeu pris dans son double aspect « euphorisant et
anxiogène ».
Romantiques. Jean Borie, Une forêt pour les dimanches. Les Romantiques à
Fontainebleau (Grasset, 2003, 348 p., 20 €). Un arbre peut cacher une forêt et un titre tromper le randonneur de
librairie un peu inattentif. L’ouvrage de Jean Borie n’est pas un guide de trekking
suburbain et son auteur avoue bien franchement n’avoir mis que rarement les
pieds dans la forêt. En revanche, c’est toute une bibliothèque qui en traite
qu’il a su découvrir et exploiter. Le résultat de ses excursions livresques ne
peut se comparer en rien aux pavés que les carriers de Fontainebleau
façonnaient à destination des rues de Paris. Il s’agit en fait d’une allègre et
curieuse introduction aux subtilités de la culture romantique, déchiffrée à
travers des textes qu’on ne lit pas, ou pas du tout comme Borie le fait ici.
Qui voudra s’initier à la flânerie intelligente que cultive la période et, à
travers elle, à quelques grands ou petits auteurs, fera bien de se munir de ce
vade-mecum qui enlève toute cuistrerie à l’érudition et toute pesanteur
académique à la prose du spécialiste. Tout ce qui scribouille au xixe siècle est allé un jour
ou l’autre en forêt de Fontainebleau (sans s’arrêter au château – indifférence
que Borie cherche à comprendre) : Senancour, Michelet, les Goncourt,
Frédéric et Rosannette, mais aussi toute la curieuse bande de l’étrange Hommage
à Denecourt de 1855 (entre autres Hugo, Musset, Sand, Gautier, Lamartine,
Béranger, Méry, Murger, Champfleury, etc. – jusqu’à Baudelaire !). Ce
Denecourt, petit rentier parisien, avait réussi, par la privatisation rampante
de l’espace, à transformer la forêt en la sorte de palais du facteur Cheval
qu’elle est en partie restée jusqu’à nos jours. Mais le personnage le plus
étonnant rencontré au cours de cette escapade est un certain Victor de
Maud’huy. De fait, c’est Michelet, habitué du séjour, qui a mis Jean Borie sur
la piste de ce personnage dont on ne sait rien, sinon qu’il publia en 1846 un
livre on ne peut plus étrange intitulé Les Carriers de Fontainebleau :
leur profession et manière d’être aux rocheux du forestier terroir ce qu’ils
sont ailleurs, concertant ou influences de toutes choses ; aperçus sociaux
et philosophiques. Est-ce le même auteur, « marin retiré du service,
et etc. » (sic), qui avait publié en 1835 Du Mont-Saint-Michel au péril de la mer, dans son état actuel, physique
et social ? Le style de l’ouvrage ne permet pas d’en
douter, pas plus que son étrange humanitarisme. Maud’Huy y fait allusion à de
nombreux autres manuscrits encore inédits en 1835. Il faut espérer que Jean
Borie saura les dénicher et nous donner ainsi le pendant de son
Fontainebleau : « Un rocher pour les dimanches ».
Sagittaire. François Laurent, Béatrice Mousli, Les Éditions du Sagittaire
1919-1979 (Imec, 2003, 506 p., 35 €). Les Éditions du Sagittaire naquirent dans une
librairie d’ancien et d’autographes, gérée par un sexagénaire, son fils et ses
deux filles ; employèrent comme « représentant » le jeune
Malraux ; publièrent (entre autres) Breton, Keynes et Sigrid Undset ;
furent successivement reprises par les Éditions de Minuit, le Club français du
livre, Fasquelle et Grasset ; frisèrent le dépôt de bilan en 1932, en
1947, en 1955, pour finalement disparaître en 1979, après un dernier baroud
d’honneur situationniste. À travers le parcours du Sagittaire, c’est presque un
siècle de vie des livres dont l’itinéraire est retracé, entre bibliophilie et
littérature. La maison n’eut jamais de ligne éditoriale bien définie, comme le
soulignent les auteurs, d’où la difficulté de la situer dans l’univers des
maisons d’édition françaises. Elle fut cependant profondément marquée, d’abord,
par le fondateur, Simon Kra, amoureux des beaux livres tout autant que fin
marchand, qui avait compris que « l’effet de série [doit] devenir la
promesse de ventes régulières ». Jusqu’à la prise en main de la maison par
Léon Pierre-Quint, à la fin des années 20, Kra publiera avant tout (et avec
succès) de « beaux livres » : exemplaires numérotés de grands
textes, ornés de bandeaux et de culs-de-lampe, d’illustrations, suscitant le
désir de posséder. Pierre-Quint, lui, donnera une orientation plus engagée au
Sagittaire, en publiant sur les questions de l’heure (la psychanalyse, le
cinéma, l’aviation, la littérature chinoise) recrutant des jeunes prometteurs,
de Gilbert-Lecomte à Claude Simon, unissant en un éclectique catalogue Julien
Benda, André Maurois, Marthe Robert, Albert Bayet et Léon Trotski. C’est ce
Sagittaire-là qui est surtout connu des lecteurs. Mais cette ouverture
extraordinaire à la modernité et à toutes les idées rendit souvent les fins de
mois périlleuses : « Ce ne sont donc pas les ventes qui font des Kra
et de Pierre-Quint des éditeurs remarquables, mais leurs choix. » C’est un
livre fouillé et précis que proposent François Laurent et Béatrice Mousli,
bourré de citations, de correspondances personnelles et professionnelles,
d’extraits d’archives fascinants. Les deux chapitres portant sur la période
1939-45 sont singulièrement troublants – et touchants –, où l’on voit
Pierre-Quint, homosexuel, juif, orchestrant l’aryanisation de sa maison afin de
la sauver, alors que Lucien et Hélène Kra tâchent de protéger leurs librairies
parisiennes du même sort. Rien n’a été laissé au hasard, pas même les annexes
(catalogue général par auteur, par année, par collection, et index des
illustrateurs). L’ouvrage est une réussite sur le plan de l’histoire de
l’édition française. On regrette simplement les coquilles qui émaillent le
texte.
Salmon. André Salmon, Montparnasse. Mémoires (Arcadia,
2003, 281 p., 19 €). Aussi imprécis et peu fiables que ses Souvenirs sans fin, les
mémoires d’André Salmon sur le Montparnasse artistique, littéraire et social
des premières décennies du xxe
siècle sont ici réédités sans une préface, sans une note et surtout sans index
des noms cités. Cela se lit agréablement, c’est entendu, mais cet ami
d’Apollinaire, de Cendrars, de Picasso (c’est-à-dire de tout le monde de cette
époque) se révèle un mémorialiste à lire avec précaution : ce qu’il
affirme n’est jamais tout à fait faux, mais jamais tout à fait exact non plus.
Enfin, c’est comme ça qu’on écrivait ses mémoires à l’époque, et mieux vaut
sans doute lire ou relire ce Montparnasse que de se casser une jambe.
Senancour. Senancour, Oberman, présentation et dossier par Fabienne
Bercegol (GF Flammarion, 2003, 572 p., 11 €). Reparaît dans sa version originale (1804) ce
grand classique à éclipses que Senancour (1770-1846), dont Fabienne Bercegol
précise qu’il écrivait indifféremment son nom « Sénancour » ou
« Sénancourt », « Senancour » ou « Senancourt »,
retitra Obermann, sans doute pour éviter, de la part des Français qui
tout francisent, la facile rime à roman et le malheur de se relire en roman.
be. S’il diffère d’un Journal, ce livre d’essais à la Montaigne, c’est
d’être dialogué, non pas à la ligne comme un Dumas, mais à la missive. On a dit
du Journal intime qu’il est la forme racine de la littérature. Une manière
simple de varier ce genre un peu monotone est de redoubler le « Je »
qui s’y exprime d’un « Je » qui est un autre et lui en remontre.
« Pourquoi, écrit Oberman, serait-on choqué de voir, dans des matières
incertaines, le pour et le contre dits par le même homme ? […] Au
contraire, exposés par le même homme, ils le sont avec une force plus égale,
d’une manière plus analogue, et vous voyez mieux ce qu’il convient
d’adopter. » Sainte-Beuve et George Sand, qui ont, par leurs articles de
1832 et 1833, motivé la réédition de ce livre inaperçu au départ, firent de cet
anti-héros un type romantique aligné à Werther et à René, parallèle qui, pour
être flatteur, déplut à l’auteur : en effet, si la contradiction intime
est le drame du héros romantique, c’est un drame du « Je »
isolé ; or Oberman a un double en miroir. Tout diffère bien sûr suivant la
nature de l’espace culturel où le « Je » de base est plongé. Un
Journal qu’un(e) autre lit le jour-même est déjà moins intime, et si l’autre
est cinq cents à l’instar du lectorat de http://www.journal-aglaia.com, alors
l’espace public s’ouvre à larges battants. Mais le lecteur, ami discret qui
aime à se taire, laisse dire le causeur ou la causeuse, c’est comme un rêve ou
une musique qu’il ne veut troubler d’aucun toussotement (cf. ACTC. =
Association Contre les Tousseurs en Concerts). Si Oberman eut peu d’émules en
France, il connut en Russie un avatar assez fameux, Oblomov, héros
éponyme du roman de Gontcharov qui assume et pousse à la limite la surhumaine
apathie d’Oberman – d’où, en russe, ce néologisme ; l’oblomovisme,
tendance morale qui pourrait expliquer la longue tolérance aux dictatures en
ces contrées frigides (nous n’avons pas vu que le dossier de ce livre en fît
mention, mais ce détail a pu nous fuir). Quant au bouquin, avouons qu’il est
dur de ne pas adhérer au jugement de Jules Renard : « Illisible. Non,
vraiment, je ne peux pas aller jusqu’au bout. C’est insensé, ce culte de
l’ennui. Était-ce assez idiot, cet ancien "vague à l’âme"! L’âme, ce
n’est pas grand-chose, mais cette école-là arrivait à en faire rien du
tout. » Isidore Ducasse l’avait prononcé en termes plus rhétoriques le
jour où il fit, de l’Homme en Jupons père du poupon Obermann
bercé par une nourrice en pantalons (sa préfacière George Sand), la
troisième des dix-sept Grandes Têtes Molles pilorisées aux dards des lycéens –
« Prose pestilentielle, dont on devrait s’abstenir de signaler l’existence
à toute personne à laquelle, par exception, on serait attaché »,
renchérissait l’un de nos amis. Heureusement pour lui, Senancour est résiliant
– il résiste aussi bien à la potion empoisonnée que lui sert un beau-frère trop
compassionnel (authentique !) qu’aux infidélités de son épouse et à ses
difficultés d’argent. Il a d’ailleurs de chauds partisans : pensons au
« Senancour c’est moi » signé Marcel Proust (ajout tardif à l’édition
très posthume du Contre Sainte-Beuve). De quelque côté qu’on penche, on
doit reconnaître à ce livre, reparaissant avec une régularité touchante tous
les dix-neuf ans (Arthaud : 1947, 10/18 : 1965, Folio et Livre de
Poche : 1984, GF : 2003), une posture de classique. L’édition,
exemplaire, de Fabienne Bercegol est assurément la mieux documentée et la plus
plaisante. Dossier (comportant les préfaces de Sainte-Beuve et Sand),
chronologie, notes, bibliographie, cartes, préface et jusqu’à un petit index
agrémentent un ouvrage qu’on pâlirait à consommer tout sec. En voici, pour au
moins vingt ans, l’édition de référence.
Sentein. François Sentein, Minutes d’une autre année
(1945) (Gallimard, Le Promeneur, 2003, 177 p., 23,50 €). On retrouve
dans ces Minutes le ton des trois précédents volumes (qui ont débuté en
1938). Paradoxe de la rencontre entre la monnaie commune de la langue et le
désir de l’individuel, Sentein cherche à « graver avec rage dans ses
papiers les choses de l’existence qui ne seront jamais qu’à soi » – tels
la description du nécessaire à toilette du père ou le récit d’une baignade dans
la Seine sous les lueurs du catafalque dressé pour les funérailles de Valéry.
Mais il sait aussi qu’il « ne faut pas essayer d’exprimer l’essence de nos
jours avant qu’ils ne soient devenus des souvenirs », et il explique, dans
une note récente, avoir retiré de son texte nombre de jugements ou de
« faits », écrits avec le sentiment de la vérité, et qu’il juge
rétrospectivement des poses. Dans ces « Minutes » au contrat de
sincérité dès lors problématique, sa singularité croise l’évolution collective.
À qui lui demande : « Vous êtes de la Résistance ? », il
répond, se moquant des vocations tardives : « Pas encore », et
notant la division apparente de certains clans, il écrit : « Une
famille bourgeoise parmi les régnantes se doit d’avoir plusieurs héritiers,
afin d’être en mesure, au cas où, comme il arrive aujourd’hui, elle en aurait
un dans l’enfer fasciste, d’en produire un autre tiré du camp démocratique. Les
rapaces de haute volée ne mettent pas leurs œufs dans le même panier. »
Lui-même, pour sa part, voudrait rester insituable : proche des
collaborateurs quand il défend Brasillach (lui-même fut inquiété), à distance
des uns et les autres quand il condamne l’usage du mot « pureté »,
dont il rappelle les relents fascistes, ou quand il fustige les lois contre
l’homosexualité mises en place sous Vichy et reprises à la Libération ;
ailleurs il cite longuement Camus et dénonce avec lui le sort scandaleux fait
aux Algériens « indigènes », bénéficiaires de rations alimentaires
réduites par rapport aux colons. Sa trajectoire croise celles de Cocteau,
Peyrefitte, Jean Hugo, Joë Bousquet, Genet (qui l’appelle, ému, inattendu, à la
mort de Valéry) ou Sartre, et il livre de la comédienne Cécile Sorel, qui
l’emploie comme nègre, un portrait au vitriol (« elle se dresse, comme sa
propre monture, pendant des heures devant la glace »). Toujours attentif
aux mots, il évoque le « pédugogisme » des romans de Verne, déplore
qu’avec le bombardement de Dresde on voit la « Saxe brisée », suggère
de faire une Académie avec les écrivains placés « en quarantaine »,
attaque « l’enflure » du style gaullien ou relate sa lecture déçue de
Gracq. Mais ces mémoires éclatés ont l’inconvénient de leur légèreté : si
on les suçote vaguement, rien n’incite au fond à poursuivre plus qu’à quitter
la lecture. Quant au parallèle établi entre l’Allemagne ou le Japon bombardés,
et les morts des camps que Sentein ose appeler, après Barrès, des
« martyrs favorisés », il est inacceptable.
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Simenon (I). Francis Lacassin, Simenon et la vraie naissance de Maigret (Horizon
illimité, 2003, 104 p., 35 €). Du déluge d’ouvrages sur Simenon qui a envahi
les librairies en cette année 2003, s’il fallait n’en conserver qu’un, nous
recommanderions celui-là. Dans cet album milliardairement illustré, Francis
Lacassin – inutile, sans doute, de présenter cet excellent connaisseur de la
littérature policière et buissonnière – reconstitue, en étudiant la vie et
l’œuvre de Simenon, les origines du personnage le plus fameux du
romancier : le commissaire Maigret. Simenon lui-même avait raconté, le 24
mars 1966, dans quelles circonstances il avait inventé ce personnage, un jour
de septembre 1929, dans le café d’un petit port de Hollande, Delfzijl :
« Je commençais à voir se dessiner la masse puissante et impassible d’un
monsieur qui, me sembla-t-il, ferait un commissaire acceptable. Pendant le
reste de la journée, j’ajoutais au personnage quelques accessoires : une
pipe, un chapeau melon, un épais pardessus à col de velours. […] Le lendemain,
à midi, le premier chapitre de Pietr-le-Letton était écrit. Quatre ou
cinq jours plus tard, le roman était terminé. » Francis Lacassin précise
qu’il ne sont plus très nombreux, aujourd’hui, les spécialistes de Simenon, à
croire que le quai de Delfzijl – sur lequel a été érigé, en septembre 1966, une
statue de Maigret – a réellement vu naître le célèbre limier. Il montre que sa
gestation fut au contraire plus longue et plus complexe : avant de fixer
son personnage, Simenon avait mis en scène dix-huit enquêteurs, policiers ou
amateurs.
Simenon (II). Lily Portugaels et Frédéric Van Vlodorp, Les Scoops de
Simenon : Georges Sim à la Gazette de Liège (Luc Pire, 2003, 160 p.,
35 €). Les débuts de Simenon dans la presse liégeoise et ses retours dans sa
ville natale, en un livre qui tient de l’album d’histoire locale (belles photos
de Liège des années 20) et du document. Sur les quelque mille
« papiers » donnés par Sim, son pseudonyme, à la Gazette de Liège de
1919 à 1922, on nous présente une quarantaine d’articles où se manifeste la
verve du jeune journaliste, qu’il s’agisse d’orchestrer une campagne électorale
ou de suivre les fraudeurs belges en Allemagne.
Simenon (III). Paul Mercier, Les Chemins charentais de Simenon (Croît vif,
2003, 154 p., 12 €). Étant assez médiocrement calé dans le genre dit critique
régionaliste, on s’avouera incapable de saisir l’enjeu de cet ouvrage qui
explore de façon anecdotique la géographie de Simenon, associant évocation de
lieux réels, éléments biographiques, citations de romans, et conjectures
psychologisantes. Le livre refermé, on se demande toujours de quoi il
retourne : disons d’un vagabondage biographique, et circulons.
Souvenirs. Jean-François Payen, Passager du temps. Journal 1973-2001
(Éditions Chedeau, 2003, 349 p., s.p.m.). Bel exemple de l’affligeante mode
actuelle des journaux intimes : pour en rédiger un et surtout le publier,
il suffit apparemment de n’avoir rien à dire et de noter scrupuleusement son
emploi du temps, ses rencontres, ses lectures, et ses réflexions (toutes
profondes, comme il se doit). Mais, évidemment, si l’on ne publiait point ce
genre de billevesées, quantité de gens se retrouveraient au chômage… Et puis,
dame, comment les priver du sympathique plaisir de se croire, chaque matin,
Jupiter, lorsqu’ils se regardent dans la glace ?
Surréalisme (I). Regards-mises en scène dans le Surréalisme et les avant-gardes
(Peeters, 2002, 298 p., 22 €). La collection « Pleine marge » où
paraît ce volume est associée à la revue du même nom, l’une des meilleures de
son secteur. Le rythme de parution n’est pas excessif : dix volumes en dix
ans. Celui-ci reprend les textes présentés dans le cadre d’un séminaire
international où un acteur dont on n’entend pas souvent parler a joué un
rôle-clé : le Luxembourg (le pays, pas le jardin). C’est ce qui nous vaut,
à côté de communications traitant des sujets souvent bien connus, un article
qui en apprendra sans doute beaucoup, même aux plus érudits, sur l’avant-garde
luxembourgeoise en 1917-1919. Les « petits » pays ne produisent pas
nécessairement des personnalités et des œuvres négligeables : Pols Michels
fournit à Gast Mannes l’occasion d’une réflexion sur les avantages et les
inconvénients d’une situation géopolitique et culturelle partagée entre France
et Allemagne et qu’il rapproche de celle de l’Alsace à la même époque. On
retiendra surtout de cet ensemble une bonne étude de Josée Vovelle sur Cobra et
le Surréalisme, une autre de Jacqueline Chénieux-Gendron (la force motrice de Pleine
Marge et point mécontente d’elle-même) sur
« Présentation/représentation du Surréalisme, notamment dans les
revues » ainsi que quelques autres sur Malévitch ou sur photographie et
texte surréalistes. Karlheinz Barck, qui voit des concepts partout, veut savoir
« comment penser les avant-gardes aujourd’hui » – sujet non dépourvu
d’académisme. Des illustrations de qualité moyenne (malgré un bon papier)
donnent à voir des choses souvent vues, mais pas toujours.
Surréalisme (II). Le Surréalisme au service de la révolution (Jean-Michel Place,
2002, s.p.m.). Dans la série des « Revues littéraires d’avant-garde »
que réédite régulièrement cet éditeur (Action, Cobra, Dada, Bifur, L’œuf dur, Nord-Sud, etc.)
vient d’entrer cette réédition en fac-similé du périodique que dirigea André
Breton, Le Surréalisme au service de la révolution – six livraisons
parues entre juillet 1930 et mai 1933 à la Librairie José Corti. Préface de
Jacqueline Liener, intitulée, sans complexe : « Les chevaliers du
Graal au service de Marx ». Plusieurs index : illustrateurs,
collaborateurs, noms cités, ouvrages cités, revues et journaux cités. Le
saccage du bar Maldoror, l’affaire Sadoul, l’interdiction de L’Âge d’or,
l’affaire Aragon, le congrès de Kharkov, la dénonciation de l’Exposition
coloniale ponctuent les livraisons de la série. Il paraît qu’il y a encore des
poètes qui se réclament du Surréalisme, refusant de considérer qu’il
n’appartient plus qu’à l’histoire littéraire (Surréalisme entre Lettrisme
et Symbolisme). Mais la Révolution peut-elle être encore au service du
Surréalisme ?
Théâtre. Le Théâtre incarné. Études en hommage à
Monique Dubar, textes réunis par Franck Bauer et Guy Ducrey (Université
Charles-de-Gaulle Lille 3, 2003, 275 p., 18,50 €). Cet hommage à la comparatiste lilloise Monique
Dubar présente, en cinq parties, vingt articles consacrés aux arts de la scène
européenne du xixe au xxie siècle, avec une
prédilection pour Claudel et pour les théâtres des années 1880-1940 en français
et en allemand, domaines de spécialité de leur destinataire. Réservée à
Claudel, la partie la plus cohérente de l’ouvrage porte sur l’éclairage
singulier qu’apportent aux textes certains faits historiques ou politiques.
Pierre Brunel voit dans « La Salle d’attente », un texte de Figures
et paraboles, une lecture chrétienne de l’univers kafkaien, à partir d’une
rencontre des deux écrivains à Prague et des adaptations scéniques du Procès ;
Michel Autrand place les personnages féminins de La Ville sous l’égide
de l’anarchisme et de Louise Michel ; la réception problématique de la foi
claudélienne dans l’Italie des années 30 est expliquée par les simplifications
du fascisme mussolinien (Anne-Rachel Hermetet). Par ailleurs, les métamorphoses
des textes d’une langue, d’un genre, d’une époque à l’autre sont montrés avec
précision. Ainsi, dans la partie intitulée « Où commence
l’originalité ? », Jacques Boulogne analyse le déplacement du
sacré dans l’œuvre d’Anouilh par rapport à ses modèles antiques.
Marie-Madeleine Castellani présente le miracle de Notre-Dame du XIVe
siècle, La Fille du roi de Hongrie, comme une adaptation scénique à la
fois sérieuse et comique d’un roman édifiant. Michèle Hecquet interprète Le
Mariage de Victorine, continuation d’une pièce de l’écrivain bourgeois
Sedaine, comme la fin de l’éphémère engagement social du théâtre de George
Sand. Franck Bauer, à partir d’une étude serrée de Molière, de Dancourt et de
la mode des « écoles » comme sources de L’École des mères de
Marivaux, théorise le fonctionnement des hypo-textes. Cependant, auraient pu
figurer dans cette partie d’autres contributions – sur l’influence des écrits
de Cyrano de Bergerac dans la formation du héros de Rostand (Christian
Meurillon), ou sur la mutation que le Cromwell d’Hugo imprime à
celui de l’Histoire de la Révolution d’Angleterre de Guizot (Fiona
McIntosh-Varjabédian). Au total, le recueil souffre d’une composition
défaillante. La dernière partie se réduit à un article de philologie médiévale,
sur les sens de « vitre » – vitrail ou frise –, tandis que la
première – au titre éloquent, « Où trouver un sujet ? » – le
dispute à la troisième pour sa disparité. Mais, après tout, n’est-ce pas le
propre d’un hommage collectif ? L’intérêt de celui-ci réside alors, entre
autres, dans la présentation d’œuvres méconnues. On entend peu parler, et avec
tant d’érudition, des marionnettes et de l’opérette du picard Camille Dupetit
(Jacques Landrecies), ou encore du « théâtre de combat », une image
du monde ouvrier des années 1895-1910 où Paul Renard suggère, quoique sans
preuve, de trouver Brecht avant l’heure. Il reste qu’avec cette composition,
les articles sur œuvre unique courent le risque de passer inaperçus des
spécialistes qu’ils peuvent intéresser, tels celui d’Anne Ducrey sur L’Oiseau
bleu de Maeterlinck, qui réhabilite dans l’allégorie le socle d’un théâtre
spirituel, ou celui de Karl Zieger sur le naturalisme de Das Märchen,
une œuvre de jeunesse de Schnitzler.
Thomas. Henri Thomas, Choix de lettres (1923-1993), édition établie et
présentée par Joanna Leary (Gallimard, Cahiers de la NRf, 2003, 530 p.,
31,50 €). Il est toujours intéressant de se plonger dans l’univers et la
littérature d’Henri Thomas. Le destin de son œuvre, plus que typique, est
d’ailleurs parfaitement incompréhensible. Imagine-t-on Louis-René des Forêts ou
Julien Gracq sans lecteur – corrigeons : avec deux ou trois cents
lecteurs ? Bien sûr, non. C’est pourtant ce qui arrive à Henri Thomas
(1912-1993), prix Femina et prix Médicis, romancier, nouvelliste et traducteur,
dont les critiques ne sont jamais parvenus à faire un auteur pour tous. La
faute à qui ? À la personnalité étrange de Thomas lui-même, sans doute,
qui s’est plié à cette discipline de l’effacement comme tant d’autres au siècle
dernier (on attend l’étude qui fera le tour de cette question : après la
naissance de l’auteur, l’effacement de l’auteur). Après Dumas, Zola et
consorts, voilà Fénéon, Pia et Thomas. Un beau sujet d’étude assurément que ce
Thomas-là, dont on suit, sur une période longue (soixante-dix ans), le parcours
à travers un choix de lettres plus qu’étonnant. D’abord parce que Thomas l’est,
étonnant, vibrant et insaisissable, ensuite parce qu’il est aussi présent dans
ses lettres qu’il en efface ces correspondants. Enfin, parce que cette édition
est très décevante, sans aucun équilibre quant aux différentes périodes de la
vie de Thomas : on a l’impression que le Choix est surtout une
accumulation qui ne s’avoue pas. On dirait qu’ont été liées toutes les lettres
qui ont pu tomber dans les mains de l’éditrice, laquelle prétend pourtant
posséder quatre mille missives de cet auteur. Si l’on en croit l’ensemble
publié, soit 297 lettres, il est probable que le chiffre d’un millier est plus
crédible, car on ne s’explique pas autrement la sélection molle qui a été
opérée. Des lettres redondantes auraient pu, par exemple, attendre dans un
tiroir avec celles dont l’intérêt est moins remarquable. Mais le problème
essentiel n’est pas là. Le sentiment de frustration réside dans une annotation
diablement fugace, pour ne pas dire évanescente. Un double exemple permet
d’illustrer ce constat : dans la lettre 104, adressée à Jean Paulhan le 27
octobre 1943, on lit une note à propos de cette phrase : « Je reste
navré de ce qui s’est produit au sujet du poème envoyé à Fénéon. ». La
note est la suivante : « Le critique Félix Fénéon fut directeur de la
Revue blanche. » Outre le ridicule de cette formulation et son
anachronisme, une lacune totale d’information concernant le « poème envoyé
à Fénéon » achève d’appuyer notre démonstration. Ajoutons que le reste de
cette lettre est à peu près incompréhensible malgré (ou grâce à) trois notes de
bas de page. Bref, un travail mal bâti, fourbi à la hâte. Les amateurs d’Henri
Thomas y retrouveront l’écrivain qu’ils apprécient, les autres feront mieux
d’aller voir le dossier de la revue Obsidiane (n° 30, 1986) et le Cahier
Henri Thomas paru en 1998.
Typographe. L’Arbre de Jean Le Mauve, typographe, jardinier, éditeur, picard,
poète, vrai poète, sous la direction de Françoise Racine (Bibliothèque
départementale de la Somme, 2003, 103 p., s.p.m.). Jean Pigot dit Le Mauve (9
septembre 1939, Saint-Quentin-3 juin 2001, Aizy-Jouy) fut l’un des derniers
typographes authentiques. Il fut aussi un poète très talentueux et un éditeur
de poésie remarquable. Sa disparition prématurée, il y a deux ans, choqua ses
connaissances qui, toutes, auraient pu écrire comme l’imprimeur d’Histoires
littéraires le fit naguère : « Quand je me mets à penser à Jean
Le Mauve / Une grande tendresse m’envahit. » (La Tour de Feu,
1980). Personnage d’une humanité douce, pourtant têtue, il avait la
particularité d’être un éditeur sachant lire, prenant son temps, niant les
petites vertus de la publicité, leur préférant les amitiés profondes, la
profondeur des mots et des paysages verdoyants. Jean Le Mauve savait soigner
son catalogue comme son jardin, et cajoler ses canes-parapluie – autant
d’activités naturelles qui captivaient ce sage, plus, sans doute, que les
ateliers de typographie qui lui fournissaient sa croûte. En matière de livres,
il avait trouvé chez Jean Vodaine un premier mentor, et chez Guy Lévis Mano un
modèle. Rigueur et simplicité auront toujours été les caractéristiques de la
maquette de ses livres, à l’exception d’un petit livre-culte, De l’écrivain
ou gribouri d’Ernest Menault (1997), où le prote s’autorisa des pirouettes
aussi magistrales que délectables. Il trouva chez Paul Keruel un cofondateur de
revue (L’Arbre, 1962-). Il avait aussi fait la connaissance déterminante
d’Edmond Thomas, son ami le plus proche. C’est ce dernier qui signe aujourd’hui
la réalisation du catalogue de l’exposition montée cet automne par Françoise
Racine à Amiens en hommage au poète disparu. Composé d’extraits des écrits de Le
Mauve – rares comme l’œuvre de tout éditeur qui rouspète intérieurement de ne
pouvoir se consacrer à sa propre création, on en connaît –, d’une bibliographie
de sa production, le volume contient aussi les témoignages et saluts de ses
vieux amis Alain Clément, Didier Ard, Martin du Bourg (alias Edmond Thomas),
Frédéric-Jacques Temple, Pierre Autin-Grenier, Jean-Marie Planchou, Patrick
Wessel. Les pages emphatiques et graves qu’on y trouve font regretter l’absence
de plus jeunes poètes qui étaient très attachés à Le Mauve et dont il s’était
montré lui-même soucieux. À regretter aussi, le gros silence sur l’activité
épistolaire de Le Mauve, dont les lettres mériteraient de paraître un jour, car
elles sont une partie attachante de son œuvre : plus tard, peut-être,
lorsque sera jaugé à sa juste valeur le catalogue qu’il a composé et qui va
d’Ilarie Voronca à Pierre Autin-Grenier en passant par Daniel Biga, Edmond
Humeau, Fernand Tourret, Jean-Pascal Dubost, David Dumortier, Jean-Louis
Cordebard, Gaston Chaissac ou André Druelle.
Jean Le Mauve dans son atelier.
\\\\\\\
\\\\\\\Gravure sur bois pour
La Plaisante Histoire de Gargantua (1547),
adaptée par Edmond Thomas à l’arrivée d’un manuscrit à Bassac.
Plein Chant, n° 22, 1974.
Typographes. Décembre Alonnier, Typographes et gens de lettres (Plein Chant,
2002, 480 p.,
30 €). Ce livre de petit format, mais trapu, sous papier jaune peu épais,
titre rouge, vignette et filets de couverture très typés, non rogné, semble
sorti tout droit d’un atelier du siècle d’or de la « petite
librairie ». Il fait partie d’une collection riche déjà d’une cinquantaine
de titres, dont le principe est de recomposer et réimprimer des textes publiés
au xixe siècle,
anciens ou contemporains, qui sont devenus rares et dont l’intérêt documentaire
ou artistique est manifeste. Mais ce « Décembre Alonnier », dont
l’édition originale et unique par Michel Lévy date de 1864, constitue une
exception dans la « petite librairie » de Plein Chant, qui ne se
contente pas d’en reproduire le texte mais en propose une refonte largement
augmentée, par l’iconographie et par l’annotation : le choix des
illustrations comme la rédaction des notes, dus à Martin du Bourg, sont le
résultat d’années de « chine » et de patients recoupements, et leur intégration
au texte original est impeccable. Le lecteur qui possède l’édition de 1864 peut
s’en séparer à présent sans regret : il ne se servira plus que de celle de
Plein Chant. L’insertion de l’iconographie dans le texte est faite avec autant
de discrétion que d’à-propos. L’image peut être une simple référence
biographique (comme des portraits de patrons d’imprimerie), un prolongement
descriptif, souvent nécessaire pour une meilleure représentation des conditions
de travail (gravures extraites de l’ouvrage de l’imprimeur Paul Dupont, Une
imprimerie en 1867 – remarquons la parfaite adéquation chronologique avec
le texte, et il en va de même pour l’ensemble de l’iconographie), ou encore un
éclaircissement technique (protocole de correction typographique, casse
d’imprimerie, outils du compositeur, etc.) permettant parfois même de corriger
une erreur du texte (page 137, à propos d’un format d’imposition). Pour
expliquer l’expression « un rébus de l’Omnibus », Martin du
Bourg en reproduit deux page 126, et va jusqu’à en donner les solutions en
note, page 440 ! Cette note est à l’entrée « Omnibus (L’) »,
où l’on apprend que cinq journaux différents portèrent ce titre et lequel était
particulièrement friand de rébus. Les notes sont en effet rassemblées en un
« Glossaire-Index » constituant plus et mieux qu’un dictionnaire de
typographie : c’est tout le monde de l’imprimerie, de la presse et de
l’édition, sous tous leurs aspects, qui est décrit article par article. Ces
enrichissements font à présent de l’œuvre de Décembre Alonnier un manuel érudit
de la vie du livre et de la presse aux alentours de la moitié du xixe siècle : c’est un
monde totalement disparu, sauf chez Plein Chant qui a dû consacrer un temps et
une énergie considérables pour en rassembler tant de richesses : gravures,
volumes, journaux, objets publicitaires et objets professionnels, car ce sont
toujours des documents originaux, certains rarissimes, que reproduit l’éditeur.
Sa conception permet soit une lecture en continu, du texte original puis du
glossaire, soit un arrêt sur des passages où le texte réclame un
éclaircissement qu’on ira chercher dans le glossaire, comme on retournera aussi
bien du glossaire vers le texte, grâce à l’indexation. L’ouvrage de Décembre
Alonnier, au vrai Décembre et Alonnier car il s’agit de la signature commune
d’Edmond Alonnier et de son gendre Joseph Décembre, qui, des deux, est l’homme
du métier, successivement typographe, correcteur, prote et éditeur, est
intéressant par lui-même : il est rempli de vivantes descriptions des
mœurs de ce monde remuant, hiérarchisé, mais où l’ouvrier n’en fait bien
souvent qu’à sa forte tête. S’il présente quelques faiblesses dans son jugement
littéraire teinté de moralisme, il ne manque pas d’esprit caustique quand il
s’agit de décrire les mœurs du journalisme et de la littérature, car « le
typographe, comme le pompier ou le machiniste, est placé dans la coulisse, et
les détails secondaires ne lui échappent pas », au contraire du public qui
« ne connaît les écrivains que lorsqu’ils sont imprimés » – principe
plein de sagesse qui devrait être mis en œuvre aujourd’hui pour un état des
lieux, lesquels peut-être se montreraient différents de la vision qu’imposent
nos vedettes actuelles, surtout quand l’une d’elles vient de casser sa pipe
pour être béatifiée, comme l’excellente Françoise Giroud, ou, plus
anciennement, le pitre à peine tragique Jean-Edern Hallier, ou postérieurement
(le plus tard possible, certes !) Philippe-Vanity Sollers. Mais ne rêvons pas. Un Décembre Alonnier pour les temps présents n’est
pas d’actualité. Reste à revivre l’autrefois, et pour le revisiter, il n’existe
pas, pour la période considérée, de meilleur guide que ce maître-livre composé
par Plein Chant et Martin du Bourg. À la fois un musée et une saga pleine de
rumeurs et de gestes vivants. Une leçon également, un livre de chevet, un
bréviaire que devraient méditer nos éditeurs d’aujourd’hui, si souvent hâtifs
et négligents, quand ils ne sont pas tout simplement ignorants de l’histoire de
leur métier, et pas gênés de le rester.
Verlaine (I). Paul Verlaine, Romances sans paroles, édition critique de Steve
Murphy (Champion, 2003, 470 p., s.p.m.). Le manuscrit des Romances sans
paroles, que Verlaine avait confié à Lepelletier pour la première édition
du recueil, est ici reproduit en fac-similé pour la première fois dans sa quasi
totalité, grâce à l’obligeance du collectionneur Jean Bonna (des échantillons
en avaient été donnés dans Histoires littéraires n° 4). L’introduction
éclaire l’histoire complexe de ces poèmes. La première partie est consacrée aux
reproductions de ce manuscrit, mais aussi aux autres versions manuscrites ou
imprimées. La seconde partie transcrit les textes avec leurs variantes les plus
microscopiques, typographiques et ponctuationnelles, avec le même acharnement
philologique dont l’auteur avait fait preuve dans ses deux éditions de Rimbaud
chez le même éditeur. Dans la postface, il commente les « hérésies de
versification » de ce recueil qui fut le plus novateur en matière de
formes poétiques, marqué par l’exemple plus destroy de Rimbaud, puis il
reconstitue la « poétique » de chacun des poèmes. Enfin, des
renseignements historiques sont donnés en tout petits caractères à la fin, où
l’auteur reprend le meilleur de tous les travaux antérieurs, de la façon la
plus exhaustive. Il y fait preuve d’un esprit critique, notamment dans le
rappel des réalités politiques et de la chose sexuelle, qui change des travaux
des Verlainiens « où l’imprécis au précis se joint » bien trop
souvent. Résultant d’un travail considérable, par un spécialiste de longue date
de Verlaine, de Rimbaud et de Baudelaire, ce livre est d’une grande richesse.
L’édition « pluriversionnelle » qu’il propose de ce recueil –
indispensable puisque le texte de référence est indécidable – sera désormais l’édition
canonique pour les études verlainiennes, et un pôle de référence pour les
chercheurs sur la poésie du dernier quart du xixe
siècle. On espère que ce n’est qu’un début : il faut continuer le combat
pour l’édition complète de Verlaine dans d’aussi bonnes conditions. Quant à son
prix, il vaut mieux n’en dire mot. L’ouvrage est d’ailleurs
« s.p.m. ».
Verlaine (II). Steve Murphy, Marges du premier Verlaine (Champion,
2003, 432 p., 70 €). Steve Murphy a rassemblé dans ce volume des études sur le
« premier Verlaine », avant la rencontre avec Rimbaud. Contre l’image
d’un poète alangui et fade, il défend la réalité d’« un poète de la
force ». Dans la première partie, Romantisme et Parnasse, il donne
de nombreuses analyses de poèmes tantôt peu connus, tantôt trop connus, mais
mal : un de ses premiers poèmes d’adolescent, La Mort, sous
l’influence de Hugo ; Monsieur Prudhomme, dont il confronte les
trois versions ; le sonnet À Charles Baudelaire et un essai sur
celui-ci permet de revoir ses rapports avec le poète des Fleurs du Mal ;
Après trois ans, dont il donne deux intertextes hugoliens et qu’il
rapporte à l’hypogramme d’Élisa Dujardin ; Nevermore enfin, qu’il
analyse finement. Le Verlaine parnassien de la première heure, rejeté ensuite
par la troisième vague du Parnasse contemporain, est discuté dans une
étude. La deuxième partie, Poésie des marges, est consacrée à ces
« marges ». Un article sur ce que Steve Murphy appelle « la
parapoésie » : il range sous ce terme plus ou moins heureux l’Album
zutique, mais aussi les Odes funambulesques par rapport au recueil
de Banville Les Exilés, tout ce qui est chansons, comptines, écrits
clandestins, frivoles, satiriques et érotiques. Marquées par l’ironie et les
formes poétiques curieuses, les marges sont progressivement absorbées par le
centre : après la poésie excentrique des années 1820, les années 1860-70.
« Le parapoétique est au cœur du premier Rimbaud, mais aussi de toute
l’œuvre de Corbière, Cros ou Ducasse. » Idem chez Verlaine, en dehors des
parenthèses « sages ». Steve Murphy insiste sur les textes exhumés
par André Vial et, plus récemment, par Michaël Packenham. Dans les
« marges de la représentation sexuelle », l’auteur ne prend pas de
gants ni de pincettes pour commenter un triolet sur Alexandre Dumas, la source
d’un sonnet des Amies, les sonnets homosexuels exhumés par André Vial et
la parodie des Amants de Baudelaire. La dernière partie, Parnasse et
République, aborde le Verlaine politique, L’Art de Louis-Xavier de
Ricard, le trop négligé Vermersch, parodiste dans Le Hanneton, le poème Les
Loups, Verlaine et Coppée à propos d’Un grognard, un poème
républicain inédit, un « Vieux-Coppée » de l’Album zutique,
une parodie d’un sonnet de Banville dans Les Princesses et les versions
d’un poème communard, Des morts. Rappelons que le projet de quatrième
livre de Verlaine, Les Vaincus, fut refusé par Lemerre. Ce recueil
d’essais se signale par l’étendue des références et la connaissance des textes
dans leur localisation, le caractère pointu des analyses, l’appel au contexte
social et politique pour redonner sens à une poésie qui passe pour
intemporelle. L’approche métrique est bien développée (on ne chipotera pas sur
l’oubli permis du hiatus de « va et vient », mais à propos des rimes
en -ouffle, qui font la pointe du sonnet sur Monsieur Prudhomme : on
aurait aimé qu’elles soient rapportées, non à Hugo dans Le Satyre, ce
qui n’est qu’une preuve d’extension du vocabulaire de ses rimes, mais aux
traités qui en font l’exemple des rimes burlesques, employées par Piron, et
qu’on retrouvera chez Jarry. La bibliographie est complète et non envahissante.
Le volume est illustré de caricatures d’époque, qui changent des tableaux
lénifiants du xviiie
siècle ou des Impressionnistes. C’est un Verlaine politique que présente
hardiment Steve Murphy. Mais on l’attend quand il devra parler du Verlaine
boulangiste et royaliste, qui est à l’opposé de ses sympathies affichées. On
souhaite que cet infatigable éditeur des textes de Rimbaud, Verlaine et
Baudelaire, n’en reste pas à cette première tranche de la vie littéraire du
poète des Romances sans paroles.
Vian. Boris Vian. Œuvres complètes (Fayard, 1997-2003, 15 volumes reliés). Il est toujours agréable de
constater que des Œuvres complètes apportent quelque chose de nouveau.
Celles de Boris Vian ne paraissent pas en Pléiade, c’est déjà ça ; leurs
quinze kilos occuperont soixante centimètres de linéaire dans votre
bibliothèque. Au terme du tome quinzième, ce sont près de 10 000 pages que vous
aurez lues. Quatre volumes de romans et nouvelles, un volume de poèmes et un de
chansons, trois volumes de chroniques de jazz, trois de théâtre et de
scénarios, deux de chroniques et, cerise sur le papier, un volume de
transcriptions des interventions de Vian à la radio. Les Vianophiles sont
servis. Quant aux Vianophobes, ils ont déjà fait remarquer que, malgré le
sérieux de l’établissement des textes, les préfaciers en ont parfois, comme on
dit, un peu rajouté ; or le ton de Boris Vian est bien ce qu’il est le
plus difficile à suivre, sinon à pasticher. Sans doute est-ce pour prouver que,
depuis ses premiers romans, en quinze années à peine, on ne peut plus écrire
comme avant Boris Vian. C’est le grand rôle qu’il tiendra dans l’histoire
littéraire du xx° siècle. Mais on
se demande parfois si cela a été bien remarqué.
Yourcenar. Marguerite Yourcenar. Du Mont-Noir aux Monts-Déserts, Hommage pour un centenaire (Gallimard, Cahiers de la NRf, 2003, 202 p., 18,50 €). D’un lieu à
l’autre, cet ouvrage d’hommage rassemble une vingtaine de contributions
touchant des aspects divers relatifs à Marguerite Yourcenar. Portraits (celui
de François Nourrissier n’est pas mal), souvenirs de lectures ou de rencontres,
études littéraires, l’hétéroclisme va de soi dans ce genre de livre. Chacun y
trouvera des textes qui le touchent davantage, entrant en résonance avec sa
propre lecture de l’œuvre de Yourcenar. Philippe Le Guillou, dans « Un
psaume charnel », analyse Alexis ; Françoise Chandernagor
revient sur sa lecture d’enfance de Mémoires d’Hadrien et sur le roman
historique qu’elle « partage » avec l’auteur ; Guy Goffette
livre un texte sur sa rencontre de Blues et Gospels ; Jean-Pierre
Richard étudie les « Figures du sujet, images de l’idée » ; Jean
Roudaut s’interroge sur la vieillesse et la mort dans les textes et donne une étude
de la mise en jeu de l’ellipse. Quelques documents : des pages du journal
de Jean Lambert narrant une visite à Petite Plaisance, un entretien avec Volker
Schlöndorff sur l’adaptation cinématographique du Coup de grâce, un
autre avec André Delvaux sur celle de L’Œuvre au noir. Toutes ces
contributions témoignent d’un écrivain en marge de son époque et dont l’œuvre
sait pourtant encore émouvoir la nôtre, un siècle plus tard.
\\\\\\\
Zola. Véronique Cnockaert, Émile Zola, les inachevés : une poétique
de l’adolescence (XYZ et Presses universitaires de Vincennes, 2003, 163 p.,
20 €). Si d’aucuns pensaient pouvoir affirmer qu’il n’y a pas d’enfants chez
Zola, qu’enfance ni adolescence ne sont matières zoliennes, l’essai de
Véronique Cnockaert, issu d’une thèse de doctorat, remet fermement les choses
en place. Non seulement les personnages d’adolescents détiennent, selon la
formule utilisée par Alain Pagès en préface, les clefs du cycle (c’est à
l’adolescence que se révèle la fêlure), mais la notion d’adolescence elle-même,
combinaison de transitoire et d’indétermination, fournit le modèle de nombre de
personnages zoliens, quand ce n’est pas de la poétique zolienne elle-même. Bien
que le cycle soit effectivement placé sous le signe des adolescents morts, du
meurtre de Silvère, faute originelle qui entache l’ascension des Rougon, à la
disparition de Charles, petit dauphin exsangue mourant sous le poids de
« l’exécrable héritage de sa race », cet essai ne limite pas son
propos à la représentation de l’adolescence. Il cherche les traces d’un
paradigme adolescent dans l’ensemble de l’œuvre, mettant au jour sa prégnance
dans les scènes de crise morale (telle celle traversée par Muffat dévasté par
la contemplation de la « chair centrale » dans Nana). Se
superposent alors trois paradigmes : celui, narratif, qui utilise
l’adolescence comme modèle de la crise du personnage ; celui, biologique,
de l’articulation problématique entre hérédité et sexualité ; celui,
enfin, mythique, qui fait de la sortie de l’adolescence une chute. L’union de
ces paradigmes s’observe dans la dramatisation de l’adolescence, cet « âge
des possibles » étant confronté dans l’univers zolien à des choix
violemment exclusifs : sexualité ou politique, sexualité ou morale, sexualité
ou foi, etc. La question sexuelle, autant que celle du « genre », est
ici centrale : la prédilection de Zola pour les adolescents naît d’abord,
nous dit l’auteur, de son intérêt pour le mélange des sexes qu’il y trouve et
dont il pressent qu’il perdure, mais uniquement du point de vue psychologique,
dans les identités adultes (quoique valorisées très diversement : voir la
persistance du féminin chez le « petit crevé », la force de séduction
des filles garçonnières). Véronique Cnockaert s’intéresse surtout à l’adolescence,
aussi ne lui reprochera-t-on pas de n’avoir pas cherché à replacer les discours
dix-neuviémistes sur l’enfant, convoqués très ponctuellement, dans le processus
« d’invention de l’enfance » entamé un siècle plus tôt, plutôt que
par rapport à une image d’enfance-innocence historiquement datée. C’est surtout
d’adolescence qu’il s’agit ici, et l’auteur reconstruit en revanche avec soin
les discours, notamment médicaux, qui font de cette période de la vie un moment
périlleux, toujours susceptible d’ouvrir sur l’animalité, la folie, la violence
monstrueuse. L’attention portée aux discours scientifiques d’une part, aux
écrits zoliens d’autre part, s’accentue dans le chapitre consacré à
l’éducation, objet latent, jamais abordé directement par les romans. Inversement,
l’appui fréquent sur des définitions psychanalytiques de l’adolescence pourra
déconcerter les lecteurs rétifs à cette discipline, et donner parfois
l’impression d’une circularité, la définition moderne semblant dire le tout du
personnage. Sans doute aurait-il été intéressant de poursuivre ici par une
perspective narratologique qui aurait permis de dépasser les données
psychologiques. L’aspect le plus neuf de cette étude nous a définitivement
semblé la réflexion sur l’adolescence comme inachèvement, qui pourrait
compléter la question de la clôture dans la poétique naturaliste. Le temps de
l’adolescence y devient le temps du roman, transitoire et inachevé. On aurait
aimé davantage de développements sur cette intuition d’un roman zolien comme
roman adolescent, mélange, crise et inachèvement, qui permet de réinterpréter
les éléments rassemblés par S. Thorel-Cailleteau quant à la déperdition
ontologique du roman zolien dans Le Livre sur rien. Bien qu’il ne se
trouve de charme que dans l’inachevé, espérons cependant que ces idées
fructueuses, laissées ici comme des pierres d’attente, seront exploitées dans
un ouvrage futur.
[Paul Aron, Patrick Besnier, Claudine Brécourt-Villars, Colette Camelin,
François Caradec, Alain Chevrier, Michel Décaudin, Véronique Dominguez, Eric
Dussert, Jean-Paul Goujon, Laurence Guellec, Marlo Johnston, Vincent Laisney,
Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Jean-Paul Louis, Marielle Macé, Bertrand
Marchal, Hugues Marchal, Michèle Mascle, Robert Mélançon, Jean-Paul Morel, Steve
Murphy, Jacques Noizet, Gilles Picq, Michel Pierssens, Florence Playe, Yannick
Portebois, Henri Scepi, Anne Simon, Stéphane Vachon, Éric Walbecq, etc.]
Gérard Gefen, écrivain et musicologue, collaborateur d’Histoires littéraires, nous a quittés le 6 août dernier. Il était producteur à Radio-France, et on lui doit un grand nombre d’émissions et de collaborations à la presse musicale, ainsi que plusieurs traductions. Parmi ses ouvrages, on retiendra : Furtwängler, une biographie par le disque (1986), Histoire de la musique anglaise (1992), Les Musiciens et la franc-maçonnerie (1993), Maisons de musiciens, photographies de Christine Bastin et Jacques Evrard (1997), Wilhelm Furtwängler, la puissance et la gloire (2001), Pianos, photographies de Gilbert Nencioli (2002), plusieurs romans (dont L’Assassinat de Jean-Marie Leclair, 1990) et de nombreuses contributions dans des ouvrages collectifs.