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En société
Aicard. Les Échos de Maurin, n° 5, juin 2003 (Les Amis
de Jean Aicard, Oustaou de Maurin des Maures, 83210 Sollies-Ville ; 4 p.,
s.p.m.). Malgré toute la sympathie que l’on a pour cette entreprise, souhaitons
que les amis de Jean Aicard s’intéressent à « leur » auteur plutôt
qu’à leurs propres faits et gestes.
Alain-Fournier. Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier,
n° 107, 2e trimestre 2003 (21 allée du Père Julien Dhuit, 75020
Paris ; 60 p., 12 €). Sous sa pimpante couverture
jaune citron, ce numéro est dominé par l’extrait de la thèse de Sylvie Sauvage
qui lui donne son titre, Alain-Fournier, l’œuvre-vie. Ces pages jettent
un éclairage très convaincant sur Alain-Fournier. On sait que l’auteur de Miracles
a tiré de la matière de sa propre vie les éléments constitutifs de l’intrigue
du Grand Meaulnes. Mais réciproquement, cette étude montre, textes à
l’appui, combien le jeune Alain-Fournier semble avoir d’emblée vécu ces
épisodes autobiographiques comme un travail de création préformé par ses
lectures. Ainsi, Yvonne de Quièvrecourt, avant de devenir le modèle d’Yvonne de
Galais, est-elle d’abord venue incarner le modèle de Mélisande ou des créatures
de Jammes, offrant à Fournier d’expérimenter dans la réalité l’équivalent d’un
rêve à « façonner » selon son gré. D’où une grande porosité entre la
vie et l’œuvre, la vie se construisant comme une œuvre et l’œuvre se
nourrissant de la vie, en un jeu de miroirs vertigineux et par une constante
transgression effectivement caractéristiques de la trajectoire de celui qui
devait déclarer à André Lhote, en 1910 : « Le plus grand artiste à
mon avis est celui qui en toute sincérité vivra son œuvre. » Si le reste
de ce travail est du même intérêt, cette thèse pourrait constituer un ajout
d’importance à la bibliographie d’Alain-Fournier.
Apollinaire. Que vlo-ve ? Bulletin international des études
sur Guillaume Apollinaire, n° 22, avril-juin 2003 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris ; 56
p., abonnement annuel : 30 €). Brève livraison du bulletin
franco-belge avec la suite (« sans fin ») du feuilleton d’Agero par
Claude Debon, une étude d’André Fonteyne sur Hugo Claus, traducteur flamand
d’Apollinaire, par laquelle Que vlo-ve ? entre dans la danse des
festivités et s’associe à l’hommage rendu cette année aux écrivains flamands et
néerlandais au Salon du livre de Paris, la présentation par Willard Bohn d’une
lettre d’Apollinaire à Pierre Albert-Birot récemment acquise par… l’Université
du Texas, des informations variées, les ventes et catalogues de 2002, l’annonce
des parutions et une série de comptes rendus très substantiels qui sont loin de
s’en tenir au domaine français.
Aragon. Faites entrer l’infini, n° 35, juin 2003
(Société des Amis d’Aragon et d’Elsa Triolet, 42 rue du Stade, 78120
Rambouillet ; 78 p., 10 €). Plusieurs études, notamment
sur Aragon et Claudel ; d’utiles notes de lecture et un cahier
« art » sur le scénographe Gilles Taschet, dont on n’a pas vraiment
vu le lien avec Elsa ni Louis… Quoi d’autre ? Un long extrait des
délibérations d’un conseil régional, où des élus d’extrême-droite contestent le
choix d’honorer Elsa Triolet en donnant son nom à un lycée et motivent leurs
réserves en citant notamment son hymne au Guépéou. Nous donne-t-on ainsi à
comprendre (et avec quelle subtilité !) que rappeler ce type d’erreurs ou
d’errements revient à prendre rang au sein du Front national ? Mais
oui ! Il faut en effet que « les insulteurs ordinaires d’Aragon
s’avise[nt] de la nature des gens dont leur besogne les rapprochent »,
indique un éditorial pour le moins avare de nuances. Un tel parti-pris montre
aussitôt ses conséquences, car parmi les « introuvables » de cette
livraison, la revue publie un long plaidoyer d’Aragon en faveur des époux
Rosenberg, sans autre commentaire qu’une version du portrait traditionnel des
Rosenberg en innocents « légalement assassinés » (éditorial) et
« victimes de fausses accusations » (chapeau). Il n’est pourtant pas
besoin d’être spécialiste d’histoire contemporaine pour s’étonner, car le
triste anniversaire de leur procès aura précisément été l’occasion, dans la
presse, de revenir sur les documents d’archives rendus publics depuis les
faits, et qui, s’ils ont révélé certaines manipulations de l’accusation, ont
surtout tendu à démontrer, selon bien des commentateurs, que le couple avait
effectivement fourni à l’URSS de précieuses informations sur les armements
nucléaires américains. Imperturbable, la revue, qui doit bénéficier d’un accès
direct à la vérité dernière, propose en toute candeur de lire le texte
d’Aragon, qui est un discours politique au moins autant qu’un plaidoyer, comme
une forme d’antidote aux « manipulations qui mettent l’opinion au service
de toutes les croisades ». Comme si l’écriture, dès lors qu’elle s’engage
pour une cause, quelle qu’elle soit et si noble soit-elle, ne s’appuyait pas
sur une rhétorique et des stratégies de persuasion ! Sans justifier
aucunement la condamnation à mort, mais au nom, précisément, de la défiance qui
s’impose face à toute manipulation, le moindre sens de l’honnêteté et du
sérieux critiques aurait dû imposer de faire état des débats qui continuent à
faire rage sur les Rosenberg. À la place, Faites entrer (l’infini)
s’essaye au terrorisme intellectuel et l’écrivain Aragon continue à pâtir de
cette gangue de novlangue.
Béarn. Les Cahiers de Pierre Béarn, n° 7, printemps-été 2003 (60
rue Monsieur-le-Prince, 75006 Paris ; 40 p., s.p.m.). Pierre Béarn est
centenaire, et toujours si jeune qu’on espère qu’un conseiller d’orientation
pressera ses parents de le diriger vers une carrière autre que celle de la
poésie. Laissons-le, comme il le propose, « s’amuser avec les
pseudonymes » et nous apprendre que Lautréamont se prénommait Lucien
Ducasse, que Pierre Loti s’appelait Julien Niaud, et Franc-Nohain (et non
« Nohain, Franc ») M.E. Legrana.
Benoit. Les Cahiers des Amis de Pierre Benoit, n° 13,
2003 (4 place de la République, 46500 Gramat ; 156 p., s.p.m.). Au sommaire
de ces Cahiers : Jean-Louis Lambert raconte l’histoire d’Antinéa
ou la nouvelle Atlantide de Georges Grandjean, ouvrage censé donner une
suite à celui de Benoit et que l’éditeur Albin Michel fit incontinent interdire
et mettre au pilon. Résumé, commentaire et analyse de cet ouvrage introuvable
et bio-bibliographie de l’auteur. Avis aux bibliophiles. Par ailleurs, Philippe
Julien et Georges Boudinier rapportent par le menu l’extraordinaire épopée de
Marguerite Anzieu, dont le cas fut au centre de la thèse de doctorat de Jacques
Lacan sous le pseudonyme significatif d’« Aimée ». Par un étrange
hasard, les confidences d’une amie de cette dame permirent à Pierre Benoit de
rédiger Mademoiselle de la Ferté. En découvrant le roman, Marguerite
Anzieu était persuadée que Benoit lui avait volé sa vie privée. Elle se vengera
en poignardant la comédienne Huguette Duflos, qui triomphait en 1931 dans Kœnigsmark.
Bien plus tard, son fils, Didier Anzieu, devint un psychanalyste reconnu,
tandis qu’elle même, revenant à la vie privée, travailla comme femme de ménage
chez les parents du Dr Lacan. Reste aux amateurs à s’interroger sur ce qui lie
les héroïnes en « A » du romancier et les écrits du père du petit
« a »…
Biographiques. Littérature, n° 128, décembre 2002, Biographiques
(Larousse, 2002, 127 p., 15 €). Cette livraison, très mince,
se propose de penser un champ aux contours flous – à commencer par sa
dénomination, le « biographique », censé remplacer la biographie
naguère méprisée par l’Université. De cet ensemble, inégal et aux relents d’un
structuralisme moribond, émerge « L’Éthique du biographique » de
Frédéric Regard, étude de la biographie littéraire anglaise, qui met le lecteur
en posture de s’intéresser autant au biographe qu’au biographié. À elle seule,
cette étude justifie la lecture de la revue.
Bloy. Cancer ! Tabloïd transgénique pluridisciplinaire, 14
juin 2003, Numéro spécial Bloy (12 p., 3 €). On est un
peu surpris de voir surgir en 2003 un journal qui pourrait être un rejeton de
feu L’Idiot international de feu Hallier. Le numéro 3 de ce
« Tabloïd transgénique pluridisciplinaire » est consacré à Léon Bloy.
Marc-Édouard Nabe illustre la couverture d’un portrait du vieux de la montagne
(on connaît de meilleurs dessins du même Nabe), M.-G. Dantec explique sa
passion pour un Bloy vivant (alors que « nous sommes morts », dit-il)
et Cortes règle ses comptes avec son grand-père. On retiendra l’entretien de
Rémi Soulié avec Pierre Glaudes sur sa venue à Bloy (entretien déjà paru dans
la revue Dialectique). On a vu mieux pour rendre hommage à Bloy.
Camus. Société d’études camusiennes, bulletin n° 78, juillet 2003
(10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge ; 20 p., s.p.m.). Sous le
titre « Le roi serait-il nu ? », P. Le Baut fait écho à un
commentaire paru dans Histoires littéraires n° 13 à propos d’un
précédent numéro du Bulletin qui ne nous avait pas frappé par sa richesse et
son originalité. Contrairement aux habitudes, P. Le Baut réagit très positivement
à notre remarque et saisit cette occasion pour appeler les sociétaires à
participer plus activement au Bulletin. Espérons qu’il sera entendu. En
attendant, on lira dans cette livraison deux réactions à la mort récente de
Mohammed Dib et l’on prendra connaissance de divers événements camusiens.
Emprunté à des sites web, signalons un échange intéressant entre Constantin
Amariu et Manuel de Diéguez, d’abord paru dans Combat à la suite de la
mort de Camus. À noter également, des échos camusiens récemment parus dans la
presse algérienne, plus diverses informations concernant la vie de la Société.
Claudel. Bulletin de la Société Paul Claudel, n° 170,
juin 2003 (13 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 82 p., 5 €).
Comme sa précédente livraison, le bulletin Claudel accorde une large part à la
reprise de l’intégrale du Soulier de satin par Olivier Py, que l’on a pu
voir, à Paris, cet automne. Dans un entretien stimulant, l’acteur Philippe
Girard décrit très justement la pièce comme une « machine célibataire »,
vouée à « raconter dans le plus petit lieu possible le monde
entier », et comme « un journal intime entièrement déguisé ». On
s’attriste en revanche du courrier dans lequel une éminente claudélienne a cru
judicieux de s’instaurer gardienne posthume du Temple, pour réprouver la
présence de personnages homosexuels et « contre nature » dans cette
mise en scène, n’hésitant pas à parler de pédophilie parce qu’Olivier Py a
confié le rôle de deux personnages mineurs, un pêcheur adulte et un enfant (muni
de deux répliques), à un seul grand gaillard costumé en tutu… Au reste du
sommaire, on a apprécié une mise au point de Claudine Le Blanc sur le titre
hindou d’une des œuvres de Camille Claudel, « Sakountala », et une
étude attentive de deux conférences de Rivière sur Claudel.
Cocteau. Cahiers Jean Cocteau, nouvelle série, n° 2,
2003 (Passage du Marais, 250 p.,
22 €). Consacré à une étude de Brigitte Borsaro,
« Cocteau, le cirque et le music-hall » : Parade, Les
Mariés de la tour Eiffel, on connaît tout cela, se dit-on d’abord,
mais le travail sur de nombreux manuscrits et des correspondances renouvelle
notre connaissance, par exemple à propos du mal connu Rêve d’une nuit d’été,
élaboré pour le cirque en 1914-1915, comme « réponse » au Songe
shakespearien de Max Reinhardt (mauvais parce qu’allemand !). Brigitte
Borsaro montre que, dans les années 20, le cirque compense pour Cocteau la
disparition des « monstres sacrés » du théâtre, en attendant une
nouvelle génération d’acteurs créatifs. Les textes retrouvés sont nettement
moins intéressants : on a déjà beaucoup lu ces gentillesses de pochettes
de disques ou de programmes de théâtre : pour le beau portrait de Marlène
Dietrich, que d’éloges de Gloria Lasso ou de Johnny Halliday !
Delaw. Les Amis de l’Ardenne, n° 1, été 2003, Un dessinateur
ardennais. Georges Delaw ou « les folies bergères » 1871-1938 (10
avenue du 91e RI, 08000 Charleville-Mézières ; 100 p., 8 €).
Il était né Deleau en 1871 à Sedan et s’était parfumé du titre fantaisiste
d’ « Imagier de la Reine ». Avec son compatriote Jules Depaquit,
il avait émigré à Montmartre en 1893. Il fut accueilli par Allais dans La
Vie drôle et devint un habitué des journaux illustrés. Dessinateur à la
ligne claire, il illustra gaiement des albums de chansons et des livres pour
enfants avec grâce et gentillesse. Ce cahier abondamment illustré en noir et en
couleur sera suivi l’an prochain par un numéro Jules Depaquit.
Elskamp. Le Livre et l’estampe, n° 159, 2003, Autour de Max
Elskamp (Société royale des bibliophiles et iconophiles de Belgique, 4
boulevard de l’Empereur, B-1000 Bruxelles ; 232 p., 35 €).
Quelques mois après le numéro de Textyles qu’il partageait avec van
Lerberghe, voici un nouvel ensemble non pas sur, mais autour du poète d’En
Symbole vers l’apostolat : trois études révélant de nombreux
textes inédits ou peu connus. René Fayt parcourt le cercle des amis d’Elskamp
en s’appuyant sur la riche documentation du fonds Elskamp de l’ULB ; Émile
van Balberghe étudie les échanges de l’éternel tapeur Léon Bloy avec la revue Le
Spectateur catholique d’Edmond de Bruijn et révèle au passage une critique
du Mendiant ingrat due, sous pseudonyme, à Elskamp. La troisième étude,
signée Jacques Detemmerman, est consacrée au musicien Auguste Dupont et
principalement à sa Légende humaine, « cycle lyrique »
pour théâtre d’ombres. Ces deux derniers articles ont très peu de rapports avec
Elskamp, mais tout ce qui peut éclairer cet homme secret nous intéresse. La
vraie déception vient de l’iconographie, peu abondante, et qui ne montre aucune
des gravures d’Elskamp auxquelles il est constamment fait allusion.
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Fantastique. Le Visage vert, anthologie fantastique, n° 13, Dossier
invasions sous-marines (Joëlle Losfeld, 2003, 160 p., 14 €).
Nous étions seuls, à la tombée du jour, lorsque nous commençâmes la lecture de
cette revue inconnue, un lecteur écrasé de chaleur et un chat silencieusement
énigmatique. Lorsque onze heures sonnèrent, nous sursautâmes dans la
pénombre : magie du fantastique, nous étions revenus à une posture de
lecteur captif et captivé oubliée depuis longtemps. Dans cet opus passionnant
donc, des histoires autour du monstre marin, agrémentées d’une synthèse dense,
bien informée, des grands genres du thème (Michel Meurger). L’essentiel des
autres textes présentés (Paul Hervieu notamment, Michael Arlen) remontent à ce
« tournant du siècle » qu’aime tant Histoires littéraires, et
dont on retrouve le ton et les accessoires. Une anthologie fantastique donc,
comme le dit fort bien le sous-titre. Notre chat en frissonne encore.
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Flaubert-Maupassant. Bulletin Flaubert-Maupassant n° 11, 2002
(Amis de Flaubert et Maupassant, Hôtel des Sociétés savantes, 190 rue
Beauvoisine, 76000 Rouen ; 117 p.,
11 €). On s’intéresse particulièrement aux images, dans cette
publication désormais semestrielle des amis de Flaubert. Adrianna Tooke résume
son ouvrage (Flaubert and the pictorial arts, from art to text), ce qui
n’était pas la meilleure façon de poser une question aussi vaste, réduite à des
notations décousues et contestables. Le mouvement général de l’ouvrage étant
« adoration des images », « dépassement des images », on
s’attendrait à un travail de définition minimum sur l’image, ici promenée de
« pictorialité » à « plasticité », peintures, ekphrasis,
illustrations et paysages vus se mêlant dans une grande confusion, qui n’était
sans doute pas à l’œuvre dans le volume, que nous avouons ne pas avoir lu.
L’article de Martine Alcobia sur le même sujet, et qu’un titre à rallonges
semble devoir égarer dans la même ornière, retient en revanche l’attention
grâce au resserrement de l’objectif sur la lumière, l’essence féminine se
trouvant produite par le jeu de la lumière, à la fois chatoiement et
instantanéité. Éric Walbecq publie des lettres autour des relations unissant
Flaubert à la Princesse Mathilde, et Éric Poyet examine savamment la place de
Flaubert dans la formation d’André Gide. On y apprend au passage que Flaubert
finit par « devenir pour Gide ce qu’il est devenu pour chacun de
nous », et l’on s’écrie : Hélas, eussions-nous pu devenir Gide ?
Cette poignante interrogation ne doit rien ôter à l’intérêt de l’étude, qui
dessine une branche encore inédite des études d’histoire littéraire, laquelle
s’attacherait moins aux sources ou à l’influence d’un écrivain sur un autre
mais, d’un point de vue de pragmatique du discours littéraire, au phénomène
complexe de la « rencontre » avec un auteur. Nous avons gardé pour la
fin un article fort plaisant de Jean-François Delesalle sur Jules Adeline, et
plus largement sur le petit monde normand des amateurs de Flaubert, unis à
travers la figure d’un Gustave-Polycarpe qui orne par ailleurs la couverture du
volume… si pixellisé, hélas !, qu’on s’écrie avec lui : Mon Dieu,
dans quel monde m’avez-vous fait vivre ! Heureusement, les autres
illustrations de l’article, aussi abondantes que belles, ont échappé aux
outrages de ce siècle technobarbare.
Formes poétiques. Formes poétiques
contemporaines (Les Impressions nouvelles, 2003, 327 p., 22 € ;
http://www.revuefpc.net). Que cette nouvelle revue persiste à montrer autant
d’intelligence et de générosité que ce premier numéro, et elle devrait
s’imposer parmi les plus intéressantes du moment. Le projet éditorial évite les
usuels travers du genre, en proposant des règles du jeu et une problématique
fermes. Fpc n’est « pas une revue de poésie, mais une revue
sur la poésie » – ce qui, on l’espère, préservera son ambition
critique ; elle adopte « un parti-pris de neutralité [qui] n’affirme
aucune ligne idéologique et ne se réclame d’aucune église »,
heureuse exception dans une portion du paysage littéraire sans cesse secouée
par des guerres pichrocolines plus proches d’un potlatch intellectuel usant que
du débat d’idées ; enfin, l’objet est clair et fait réellement
question : quelles sont les formes prises par une poésie qui « depuis
plus d’un siècle, […] n’est plus définie (principalement) par des critères
formels, mais plutôt par les effets esthétiques de sa lecture ? » –
une invite à explorer, du dispositif aux vers prosodiques traditionnels,
un éventail très large de structures et de moyens pour les penser. Illustrant
cette ouverture, le sommaire de ce numéro s’interroge sur l’« au-delà du
vers libre », propose un dossier sur Jacques Roubaud et enquête auprès de
poètes très divers sur leur usage du vers. Dans le premier ensemble, on
retiendra la traduction d’un essai de Marjorie Perloff sur le vers libre et
« les nouvelles poésies non linéaires », qui discute des théoriciens
et poètes nord-américains comme Steve Mc Caffery ou Denise Levertov : cette
attention portée aux courants critiques extra-hexagonaux mérite d’être saluée,
tant notre pays continue à réfléchir, trop souvent, dans une splendide solitude
qui n’est souvent que de l’ignorance et de l’incuriosité. Au chapitre Jacques
Roubaud, une suite de poèmes inspirés de la musique religieuse précède une
solide étude de Jean-François Puff, qui, explorant le « déploiement du
nouveau » dans la poésie de Jacques Roubaud, aborde notamment le rôle joué
par la tradition des troubadours dans cette contemporanéité. Enfin, l’enquête
sur le vers est orchestrée par Gérald Purnelle, qui propose de distinguer des
usages du vers libre fondés sur la longueur ou la syntaxe, et des recours au
vers régulier plus ou moins soucieux de la métrique et de la versification. On
saluera la sagacité des questions posées, l’enquêteur demandant par exemple à
ses interlocuteurs ce que leurs choix formels leur servent à éviter. Les
réponses des poètes, suivies de brefs extraits de leur œuvre, sont
passionnantes, tant pour comprendre des esthétiques personnelles que pour
alimenter la réflexion sur l’Esthétique dans son ensemble. Claude Adelen fait
du vers le moyen de « rabattre un flux lyrique toujours
intempestif » ; Jacques Ancet préfère au mot de forme celui de
formation, et explique que la forme n’est jamais préalable à ses textes, mais
« sécrétée » par eux ; Jan Baetens se définit, au nom du
contenu, comme « un auteur à contraintes anti-oulipien » ;
Michel Collot, qui, facétieux, trouve les mots de Swann pour dire en quelle manière
il en vint à « adopter cette forme, qui n’était pourtant pas [s]on
genre », fait du choix des moyens le lieu d’une dialectique où la forme
nouvelle « informe » le scripteur qu’il a changé, et contribue à son
tour à le transformer – et Collot insiste, lui aussi, sur la possibilité qu’a
le mètre irrégulier de devenir « un schème dynamique […] une forme en
formation et en transformation permanentes » ; Jacques Darras répond
par un poème associant ses très longues lignes aux souvenirs d’une modernité
ancrée dans la vitesse, et dans un espace urbain dans lequel nous vivons tous,
« […] sauf quelques / Poètes pasteurs attardés qui persévèrent qui perdent
leurs vers à / Pousser la cuiller dans le vert de la Nature bienfaisante
apaisante / La tilleulante la camomillante Nature naturante naturée d’avant /
Chaque angélique et vespéral coucher alors que tous nous vivons la / Ville, à
la ville désormais avançant dans les rues à la poursuite d’une / Meuse d’une
Muse qui nous échappe qui n’est pas celle qui passe » – une ville où
pourtant le poète rencontre et doit tenter de reproduire le cri d’une
sauvagerie qui continue (folie, cri d’un passant), à y hurler « au milieu
des frères de laie » ; Alain Duault expose son projet de
« macro-poème » ; Marie Étienne et Yves Leclair, par des biais
différents, insistent sur leur souci de laisser l’initiative à des voix
plurielles ; Philippe Longchamp démonte ce qui fut l’un des arguments
favoris des avant-gardes pour rappeler « qu’avec des règles
anciennes », il reste « possible de parler d’aujourd’hui à des gens
d’aujourd’hui » ; Rossano Rossi explique que « les formes,
fussent-elles fixes, sont en mouvement dans le temps ; leur fixité n’est
qu’une apparence ; les mots qui les remplissent entrent en interaction
avec elles. Il en résulte qu’adopter une forme du passé ne revient jamais à la
répéter, mais à la recréer » etc. On mesure la richesse de ces pages. Mais
la revue accueille encore ensuite la présentation de travaux en cours non moins
éclectiques, commentés brièvement par leurs auteurs. On y trouve un projet
d’écriture par hyperliens, de nombreux textes à contraintes, et des formes plus
souples où se donne à voir « le jeu d’un flux dans une structure »,
etc. Enfin, le numéro se clôt sur des études qui contiennent notamment un
entretien avec Éric Sadin. Tout cela foisonne d’idées. On espère que les
prochaines bouteilles seront du même tonneau.
Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 139, juillet 2003 (92
rue du Grand Douzillé, 49000 Angers ; 423 p., 11 €).
Beaucoup de prose universitaire un peu rébarbative, genre « Lecture et
intertextualité virgilienne dans L’Immoraliste ». Plus concret et
plus directement intéressant : Claude Foucart éclaire le « mystère
Cordan », c’est-à-dire Wolfgang Cordan, auteur de L’Allemagne sans masque,
publié avec une préface de Gide en 1933 – sur qui on savait peu de choses. Jean
Claude publie une synthèse de la correspondance inédite de Schlumberger et
Copeau. Poursuite de l’interminable publication (34e épisode !)
du journal de Robert Levesque, plus insupportablement homme de lettres que
jamais (« Lu à Lilika mon chapitre III ; elle est étonnée que
l’intérêt se soutienne sans faiblir… On sent la présence d’un esprit
créateur », etc).
Giono. Bulletin Jean Giono, n° 58, hiver 2002 (Association des
Amis de Jean Giono, BP 633, 04106 Manosque ; 128 p., s.p.m.). Prisons et
châteaux, La Chartreuse de Parme n’est pas loin ! Le bulletin
s’ouvre par sept lettres de prison adressées par Giono aux siens en 1944-1945.
La première commence par un impérieux « Dis à Maman qu’elle m’envoie mille
francs » ! (la prison coûte donc si cher ?). Suivent deux
études, de Jean-Yves Laurichesse et de Marcel Neveux, sur le thème des châteaux
dans l’œuvre de Giono, sujet de la journée de l’Association en 2002.
Giraudoux. Cahiers Jean Giraudoux, n° 30, 2002, Giraudoux
chez les Renaud-Barrault (Grasset et Centre de recherches sur les
littératures modernes et contemporaines, 2002, 275 p., 15 €).
Organisé et largement rédigé par Catherine Niet, ce volume apporte une
abondante documentation sur les présentations de pièces de Giraudoux par
Jean-Louis Barrault : essentiellement la création de Pour Lucrèce
en 1953, mais aussi les reprises d’Intermezzo et de Judith.
Giraudoux n’a certes pas représenté un axe essentiel de la création de
Barrault, mais ce volume copieux fait revivre des moments passionnants de la
vie théâtrale française, avec des surprises : sait-on que Barrault demanda
les décors de Judith à Max Ernst ? Et qu’il monta Pour Lucrèce
à Londres avec Vivien Leigh et Claire Bloom ? Mais que faisions-nous donc
ce jour-là ?
Gossips. L’Alambic, n° 4 ter, printemps 2003 (29 rue du
Borrégo, 75020 Paris, 4 p. ; gratuit sur demande : envoyer enveloppe
229/161 adressée et timbrée à 0,53 €). Coups de griffes, coups de
chapeau, l’Alambic distille un breuvage bizarre, un brin rétro, un brin acide.
Tant pis pour les victimes, les ressortissants d’une contrée appelée Tyrannie
pour ce numéro, tant mieux pour les rieurs, et ils méritent d’être nombreux.
Hyvernaud. Cahiers Georges Hyvernaud, n° 2, 2002 (Société
des lecteurs de Georges Hyvernaud, 39 avenue du Général Leclerc, 91370
Verrières-le-Buisson, 98 p., 15 €). Joliment présenté,
effectivement à la manière d’un cahier scolaire – il ne manque que les fameuses
tables de multiplication sur la quatrième de couverture. Mme Hyvernaud poursuit
la présentation des activités de son mari, « d’une guerre à
l’autre ». Un dossier consacré à « Leur cher Péguy » témoigne de
l’intérêt porté par Hyvernaud au fils de la rempailleuse de chaises que la
Révolution nationale a cherché à s’annexer. Renseignements divers concernant
l’actualité d’Hyvernaud (publications, hommages divers, adaptations). Si vous
ne connaissez toujours pas un de ces grands oubliés de l’Histoire littéraire
officielle, ruez-vous sur La Peau et les os et Le Wagon à vaches
actuellement disponibles chez Pocket. Le premier de ces deux titres, surtout,
est un de ces ouvrages que l’on n’oublie pas. On ne le répétera pas.
Larbaud. Cahiers de Amis de Valery Larbaud, nouvelle
série, n° 3, 2003, Lettres d’un enfant. Valery Larbaud à Sainte-Barbe
1891-1894. Dossier établi par Marc Kopylov, avec une préface de
Jean-Philippe Segonds (Éditions des Cendres, 2003, 220 p., 30 €).
Toujours la même si belle présentation matérielle de la nouvelle série, dont
chaque numéro a vraiment l’air d’un livre. Nous sont offertes ici 147 lettres
inédites (il s’agit d’un choix) de Larbaud collégien à sa mère et à sa tante,
de 1891 à 1894. Larbaud a de dix à quatorze ans, et les deux destinatrices sont
les deux personnes qui, en mal comme en bien, tiendront la plus grande place
dans presque toute sa vie d’adulte. Pour le biographe et pour ceux qui
s’intéressent à la jeunesse de Larbaud, l’intérêt de ces lettres n’est pas
niable : elles donnent une foule de renseignements sur ses années de
collège, ou, plus exactement, sur la scolarité et la vie scolaire d’un
collégien de Sainte-Barbe voici 110 ans. En ce sens, Jean-Philippe Segonds y
voit « un document peut-être unique sur une époque, un milieu social et
ses cadres de vie ». Mais sur Larbaud lui-même ? Absolument pas, car
ces lettres ne nous apprennent pas grand’chose sur ce qu’il pensait et sentait.
À bien y regarder, le jeune Larbaud n’y relate – très minutieusement, certes –
que ses faits et gestes, autrement dit sa vie extérieure. Pour le reste, jamais
d’effusion, de confidences ou de rêveries ; on a même l’impression que
l’enfant évite soigneusement de faire la moindre allusion à sa vie intérieure.
Disons-le tout net, ces lettres furent surtout pour lui une corvée. Sa
correspondance était d’ailleurs contrôlée par un M. Horiot, dont la toute
première lettre annonce : « Je t’écrirai, comme il a été convenu,
très souvent. Je viendrai tous les jours près de Monsieur Horiot écrire ma
petite lettre. » Au rapport ! Les deux dames entendaient bien être
obéies. Cela dit, on trouve dans ces 147 lettres des passages où le futur
adulte pointe le nez : ainsi, celle du 16 avril 1892 montre une passion
pour les drapeaux des pays exotiques, et celle du 27 juillet 1894 atteste que
le collégien faisait déjà collection de soldats de plomb. À signaler aussi
celle du 5 juillet 1894, où l’enfant se défend vivement des reproches de
paresse formulés par sa mère. On lira donc ces lettres – bien présentées et
annotées – comme les bulletins de nouvelles d’un collégien très surveillé,
aussi appliqué à écrire aux siens qu’à faire ses devoirs, et sentant à chaque
fois l’œil du maître peser sur lui. Mais il ne pouvait guère en aller
autrement, et il est d’ailleurs permis de se demander si les lettres écrites
par les écrivains durant leur enfance ne sont pas pauvres en révélations ou en
merveilles : ne regrettons donc pas de ne pouvoir lire celles que
tracèrent des bambins qui s’appelaient Shakespeare, Balzac ou Ducasse…
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Lebesgue. Bulletin des Amis de Philéas Lebesgue, n° 37,
septembre 2003 (Société des Amis de Philéas Lebesgue, Mairie, 60112 La
Neuville-Vault ; 43 p., 15 €). C’est fait ! François
Beauvy a soutenu à Nanterre sa thèse sur Philéas Lebesgue et ses correspondants
en France et dans le monde de 1890 à 1958. Il a obtenu la mention très
honorable et les félicitations du jury. Nous sommes heureux pour lui et
nous nous joignons au concert de louanges. Maintenant, sans doute va-t-il
pouvoir se mettre sérieusement au travail pour l’édification des générations
présentes et à venir. Car ce bulletin n° 37 est fort paresseux. Quand on voit
ce que certaines Sociétés d’amis d’écrivains peuvent abattre comme besogne, on
est bien obligé de dire à François Beauvy qu’il n’est guère charitable de
farcir un bulletin annuel de poèmes pris dans des recueils connus de Lebesgue
ou de savants textes comme celui sur La Pensée de Rabindranath Tagore
que l’oxymorique écrivain a publié en 1927 à Bruxelles ! Aussi,
donnez-nous, M. Beauvy, davantage de documents comme ceux que vous publiez sur
la correspondance d’Henri Allorge adressée à Lebesgue. Mais, là encore,
annotez, annotez, parlez-nous d’Henri Allorge, de la revue La Renaissance
contemporaine, et, c’est promis ? Plus jamais de note du genre :
« 3 – Quattrocento, terme italien qui désigne le 15e siècle,
notamment la première Renaissance, vaste mouvement culturel et intellectuel né
à Florence à cette époque » (page 24).
L’Infini. L’Infini, n° 83, été 2003 (Gallimard, 2003, 125
p., 14 €). Le numéro s’ouvre sur une photographie
intitulée « La tour de Hölderlin à Tubingen, novembre 1992 ».
Mais devant, ô détail, n’est-ce pas Philippe Sollers ? Oui, c’est bien
lui. Bonjour Philippe ! Quelle surprise, vous ici ! Vous avez
l’air un peu frigorifié, sur cette terrasse enneigée : on sent que vous
vous frotterez volontiers les mains une fois le cliché pris. Modeste Philippe,
va, qui n’êtes pas au premier plan, non, mais vous tenez en retrait. Tout de
même, on vous voit bien, là, en pied et au centre, quand la tour, décalée sur
la droite, se contente de jouer les arrières-plans, de jouer… un peu, oui… les
utilités. Vous n’êtes pourtant pas le sujet de l’image, nous dit ce
titre ? Ah, j’y suis. Je vous devine : c’est que vous songez habilement
au rôle joué par le fronton de bien des Mondes des livres, ce long
article de couverture que l’on voit en premier mais où le lecteur ne vous
remarque plus guère, tant vous savez vous y effacer. C’est une image de votre
discrète transparence d’huissier culturel que vous proposez là. D’ailleurs, je
vous vois sourire. Oui, vous souriez du bon tour que vous lui jouez, à ce
lecteur oublieux, un peu pressé, car, loin de lui en vouloir, vous ne voulez
pas le priver d’un bon morceau. En somme, vous vous êtes senti comme un
sot-l’y-laisse, d’où ceci qu’en toute amitié, vous lui offrez, au sot, une
séance de rattrapage. Car ce ne sont pas moins de cinq textes ou entretiens
qui, de vous, avec vous, sur vous, l’attendent ici. Prévoyant qu’il aura pu, le
pauvret, le simplet, manquer les pensées que les destins croisés de Poutine
(Vladimir) et Boisselier (la cloneuse raëlienne) ont éveillées en vous et dans
les pages du Monde, vous avez la délicate attention de les lui livrer
ici, de nouveau, en tête de sommaire. Et quoi de plus seyant, de mieux adapté,
en effet, qu’une photographie de la tour de Hölderlin en novembre 1992, pour
illustrer un tel sujet ! D’ailleurs, un peu plus loin, il y a encore une
image. Là, c’est une pagode chinoise qui sert de manoir allemand, et devant,
c’est le Penseur de Rodin qui a pris votre place. Avouons que le rapprochement
réjouit, cher Philippe, car grâce à vous, nous mesurons enfin que depuis un
siècle, le Penseur réfléchit au clonage. À moins qu’il ne médite, comme vous,
sur l’injustice de l’université, qui, confessez-vous, vous « fait mourir
en 1968 ». Est-ce pour cela que vous précisez, à la fin de ce texte :
« Juin 2002, Sorbonne » ? Toujours le mot pour rire, cher
Philippe ! Vos remarques sur Morand se laissent agréablement lire, mais de
grâce, coupez et soyez plus avare dans la publication : vos justes
saillies se verraient un peu mieux. Vous avez choisi la compagnie de Bataille
(un inédit), de Fumaroli (essai sur Chateaubriand et Rousseau), Mosès
(intéressant petit texte sur le calendrier des moments de repos dans la Bible,
du Shabbat au Jubilé), et Pleynet (vague suite de notes sur Rimbaud) :
c’est l’avant-dernier que nous aurons préféré. Allez, maintenant rentrez vite
vous réchauffer. Pas d’entretien ni de « déjeuners » qui obligeraient
à « baisser son niveau » aujourd’hui.
Malraux. Présence d’André Malraux. Cahiers de
l’Association Amitiés internationales André Malraux, n° 2, 2001-2002, Le
jeune Malraux et les artistes de son temps ; n° 3, printemps 2003, Malraux
et les essayistes des années 1920 (72 rue de Vauvenargues, 75018
Paris ; 98 p., 7,60 € ; 100 p., 10 €).
Le jeune Malraux et les artistes de son temps est le thème du premier
cahier : amitié et dialogues avec Chagall, Galanis, Rouault ou Fautrier.
Moins attendu et plus révélateur, l’étude sur son rapport avec Fernand
Léger : ils réalisèrent ensemble le premier livre de Malraux, Lunes de
papier en 1921 – qu’il voua ensuite à l’oubli. Léger n’était pas assez
tragique à son goût… Venons-en à l’autre livraison, Malraux et les essayistes
des années 1920 : un intéressant numéro, qui replace la genèse de
l’œuvre de Malraux dans son environnement littéraire immédiat, celui de la
production des années 20, en déplaçant l’accent habituellement mis sur le roman
vers l’écriture de l’essai ; l’auteur de La Tentation de l’Occident
et d’« Une jeunesse européenne » y rencontre les questions
littéraires et les soucis civilisationnels de son temps ;
l’entre-deux-guerres constitue en effet un véritable âge d’or de l’essai en
France, et les analyses ici présentées achèvent d’en convaincre. On mesure
ainsi la participation de Malraux à quelques événements d’histoire littéraire
qui gagnent à être rappelés et réévalués : l’Anthologie donnée chez Simon
Kra en 1929, le numéro des Cahiers verts annoncé par Daniel
Halévy comme dernier en 1927 et qui célèbre une nouvelle génération
d’essayistes. Jacques Lecarme ouvre le dossier sur la lecture d’Une jeunesse
européenne, dont il rappelle la dette à l’égard de l’essayisme d’Alain, de
Valéry, de Suarès, mais aussi de Nietzsche, et dont il explore la nouveauté
d’écriture, sorte de « rhétorique de la terreur ». Auguste Soulé
suggère ensuite que Malraux n’a pas été étranger à la constitution de l’Anthologie
des essayistes français contemporains de Kra dont la préface et les
notices sont restées anonymes, là où d’autres avaient vu, rappelons-le,
l’influence de Soupault. Jean-Claude Larrat revient sur la complicité
intellectuelle de Malraux et d’André Chamson, en insistant sur ce que doit la
pensée esthétique de Malraux à la critique de « l’uchronie » dans les
arts que fait Chamson. Constant Trubert compare ensuite les obsessions et les
procédés essayistes de Drieu avec ceux de Malraux. C’est encore la critique
littéraire de Malraux qui est explorée, dans une étude consacrée par Sylvie
Howlett à la lecture de Dostoïevski par l’auteur de La Condition humaine,
qui évalue l’influence exercée à cet égard sur Malraux par les analyses
contemporaines de Suarès, de Faure et de Gide et la façon dont Malraux s’en
démarque. Michel Halty relit ensuite les notes du jeune Malraux à la NRf,
et les efforts qu’y mène l’écrivain pour agir sur certaines hiérarchies
littéraires ; pas sûr pourtant qu’il faille, pour dire la qualité de ces
notes malruciennes, dévaluer les autres voix critiques de la revue, et faire de
Thibaudet un radoteur ou de Paulhan un administrateur laconique, selon les
images que propose l’auteur de l’article. Jacques Lecarme conclut le dossier
par une belle visite à Suarès, dont l’essayisme fait de fulgurances, mais aussi
de fragments inaccomplis et d’interventions répétitives, a profondément nourri
l’écriture de Malraux, comme celles de Montherlant et de Drieu ;
l’écriture de Suarès est regardée frontalement, « le secret de Nietzsche
n’a pas été ici découvert », écrit Jacques Lecarme, qui éclaire ainsi la
place singulière de Suarès dans l’histoire littéraire, le rôle moteur qu’il a
eu dans l’évolution de l’essai mais aussi l’isolement relatif dans lequel il
est demeuré ; les visites à un Suarès perçu comme un « oiseau de
proie », en une conversation « plus fascinatrice que les livres
publiés », n’ont pas été pour rien dans les essais sur l’art de Malraux.
En plus de ce dossier, on trouvera deux articles complétant des numéros
précédents : un récit détaillé et une analyse de l’amitié entre Max Aub et
Malraux par Gérard Malgat, qui reproduit plusieurs échantillons de la
correspondance, et une étude des rapports entre Malraux et Balthus par Claude
Travi, amitié durable qui n’a pourtant donné lieu à aucune écriture chez Malraux.
Le numéro présente enfin une lettre inédite de Pascal Pia au peintre catalan
Pedro Creixhams sur la condamnation en août 1924 du « pauvre
Malraux » après son « expédition archéologique », suivie d’une
étude biographique sur Pia par Michaël Guittard. Un beau sommaire d’amitiés et
d’influences pour ce troisième numéro de Présence d’André Malraux, où le
choix généreux des rédacteurs de donner un bref résumé avant chaque article ne
gâche rien.
Maritain. Cahiers Jacques Maritain, n° 45, J. Maritain
en Amérique du Nord. I. Maritain et Giorgio La Pira (21 rue de la
Division-Leclerc, 67120 Kolbsheim ; 92 p., abonnement : 30 €).
Première partie d’une longue étude de Florian Michel sur Maritain en
Amérique du Nord. Les lecteurs d’Histoires littéraires seront plus
immédiatement intéressés par deux lettres retrouvées de Max Jacob (une à
Jacques, une à Raïssa), s’ajoutant aux trente-quatre déjà connues.
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Margerit. Cahiers Robert Margerit, n° 6, 2002 (Les Amis
de Robert Margerit, Centre culturel d’Isle, BP 16, 87170 Isle ; 236 p., 16
€). Un ensemble d’articles sur l’auteur du Dieu nu,
et des « textes d’écrivains » qui lui sont plus ou moins apparentés.
L’intérêt n’est pas toujours très grand.
NRf. Nouvelle Revue française, n° 565, avril 2003 (Gallimard,
352 p., 15 €). Voilà ce qui arrive, on croit feuilleter la NRf,
et on se retrouve à la lire pour de vrai : bigre ! Il y a en effet de
quoi retenir le lecteur, même paresseux ou cuit à l’étouffée. Si les lecteurs
de HL risquent de faire la fine bouche devant des pages du journal de
Dominique Noguez, dont ils ont eu la primeur, ils auraient tort de se dispenser
d’un article remarquable de Jim Harrison sur l’alcool, drôle de mélange de
franchise brutale et d’humour désenchanté. On arrêterait de boire pour écrire comme
ça. Outre un hommage à Severo Sarduy, le cœur de la livraison est consacré à un
panorama des lettres belges et recèle quelques perles. Encore que, très
subjectivement, il nous a semblé que Caroline Lamarche enfonçait un peu tout le
monde par l’originalité de ton qui caractérise sa prose, une petite voix
allègre, intense, fantasque et tellement « ailleurs » qu’elle en
paraît presque illuminée. Peu d’écrivains ont su enraciner la narration aussi
profondément dans une expérience du corps féminin sans nous parler de féminité
ni chercher à défier tabous ou stéréotypes. Mais ce n’est pas une raison pour
ne rien dire d’Ivo Michiels, dont est présenté (par Paul Demets) un extrait de Dixi(t),
où le dialogue se fait cantique mêlant la violence basse des joutes verbales
à la célébration conjointe, ou encore comédie où chacun emprunte et jette un
masque se saoulant complaisamment de sa propre parole. Pas une raison non plus
pour ignorer Peter Verhelst, qui nous fait entrer dans un monde lent, torpide,
où le seul mouvement est celui des insectes bourdonnant, des corps accolés, de
moments d’oubli où l’imagination brode de fantaisistes légendes. Côté
rubriques, Pierre Descargues s’en prend aux catégories qui régissent la
muséographie, à l’éradication de toute une trame de la vie artistique, d’hier
et d’ailleurs, disqualifiée par les modes, les mouvements, l’ignorance ;
Hedi Kaddour chronique Les Prétendants, et Bruce Bégout parle de Sophie
Calle, remarquablement, comme on devrait toujours parler de Sophie Calle. On a
fait l’impasse, dans cette excellente livraison, sur plusieurs textes que relie
un même souci pour l’exploration de la réalité contemporaine, monde du travail
peu qualifié, univers d’une ado de banlieue, démarche en soi intéressante mais
dont la mise en œuvre laisse perplexe. Sans doute faut-il laisser mûrir ces
textes et ces auteurs sans les accabler d’objections. Et que le meilleur gagne.
Péguy. L’Amitié Charles Péguy, n° 102, avril-juin 2003, Péguy
et l’âme charnelle (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 202
p., 4 €). Comme son titre l’indique, cette livraison porte sur
l’un de textes les plus ardus de Péguy, le Dialogue de l’histoire et de
l’âme charnelle, ou Dialogue charnel, resté inachevé. Les articles
constituent les actes d’un colloque organisé en 2002. Ils abordent sous
différents angles la matière et la manière de ce qui constitue en fait un long
monologue. Mais tous, une fois passée la mise au point de Robert Burac sur la
composition de ces pages, donnent à mesurer la complexité du propos, qui
associe théologie, philosophie, histoire, réflexion littéraire et enquête
sociale, pour penser le génie, l’enfant, le temps, la mémoire ou la
spiritualité. L’élucidation est d’autant moins aisée que Péguy procède, on le
sait, par constants glissements lexicaux. On ne s’étonnera donc guère de voir
les contributeurs chercher à déterminer, avec plus ou moins de succès, le sens
de certains termes. Robert Scholtus étudie l’« internelle » Église,
tandis que Roger Dadoun se heurte à des expressions telles qu’« organique
de la grâce » ou « encharnellement » ; Elie Maakaroun se
penche sur la confrontation de l’idéologie à la réalité ; Jean-Michel Rey
explore les liens de Péguy avec Bergson et Michelet ; Benoît Chantre
montre l’originalité de la conception du couple auteur-lecteur ; Emmanuel
Falque confronte chair phénoménologique et chair religieuse ; Jean-Louis
Chrétien offre de « penser la chair avec Péguy », et Jean-Pierre
Lemaire relie la « croissance de la parole » poétique aux pratiques
de glose sur les texte sacrés. On a suivi avec intérêt l’ensemble de ces
travaux. Leur niveau d’exigence est élevé, et ils soulignent souvent la
modernité ou l’originalité de Péguy. Pourtant, c’est peut-être la difficulté de
la langue de l’écrivain qui, in fine, frappe le plus le lecteur perplexe
du « dialogue charnel », à qui ces actes offriront sans doute (mais
c’est heureux) plus de questions nouvelles que de réponses.
Pergaud. Les Amis de Louis Pergaud, n° 39, 2003 (178 rue
de la Convention, 75015 Paris ; 108 p., 12,20 €).
Au sommaire, quelques pages retrouvées de l’auteur de La Guerre des boutons,
dont un Cahier vert manuscrit, contenant des poèmes de jeunesse.
Revenant sur le prix Goncourt reçu en 1910 pour De Goupil à Margot, un
dossier reprend des lettres et textes de Pergaud publiés en 1946 dans le Mercure
de France, dont des extraits d’un journal intime, où l’évocation de la
réception du prix provoque un vigoureux « Ah merde ! » du grand
homme. Un article de Bernard Piccoli rappelle que ces « histoires de
bêtes » avaient pour principale concurrente Marguerite Audoux – chère à
Charles-Louis Philippe et Larbaud, et dans un texte de 1912 repris ici, Louis
Nazziroli cite cette vacherie vigoureuse d’un critique : Pergaud
« écrivait sur les bêtes parce que les bêtes ne peuvent pas se
plaindre ». Suivent plusieurs brefs articles sur la réception ou les amis
de l’écrivain, et diverses informations de nature à ne fasciner que les vrais
mordus (mais ne faut-il pas l’être pour adhérer à une association d’amis
d’écrivain ?). Hommage donc à la photographie de la sonnette (« à
classer "patrimoine national" ») de l’appartement de l’écrivain
à Paris : le récit du pélerinage de quelques acharnés jusqu’à l’ancienne
porte de Pergaud, oscillant entre émotion et second degré, est finalement très
touchant.
Queffelec. Cahiers Henri Queffelec, n° 6, 2002
(Association des Amis d’Henri Queffelec, 119 avenue André-Morizet, 92110
Boulogne-Billancourt ; 224 p., 20 €). Troisième et dernière partie
(1975-1991) de la correspondance du romancier breton avec son ami le médiéviste
suédois Rolf Edgren. Ces lettres familières n’ont guère de rapport avec
l’activité littéraire de Queffelec.
RDDM. Revue des Deux Mondes, n° 6, 2003 (192 p., 11 €).
Quelques pages d’un bref et sympathique (faute de mieux) entretien avec
Tiphaine Samoyault, une chronique de Michel Crépu sont tout ce qui relève de
l’objet d’Histoires littéraires dans ce numéro de l’auguste revue, par
ailleurs consacrée aux relations internationales post-Irak et aux débats
éthico-politiques liés au déploiement de la bio-ingénierie. Drôle de revue, qui
traite à froid de sujets d’actualité, mais sans excessif intellectualisme. Un
newsmagazine en costume trois-pièces.
Rimbaud. Rimbaud vivant, n° 41, 2002 ; n° 42, 2003
(Amis de Rimbaud, 50 rue de Charonne, 75011 Paris ; 145 p., 30 €).
Depuis l’arrivée de Pierre Brunel à la présidence des Amis de Rimbaud,
l’association a trouvé une « nouvelle vigueur », confirmée par des
activités plus nombreuses et plus intéressantes, par la création du site
http://www.membres.lycos.fr/lesamisderimbaud et surtout par l’amélioration
significative de la qualité – et du nombre de pages – de leur revue. Celle-ci
ayant comme objectif d’intéresser à la fois les amateurs et les chercheurs, place
est donnée à la fois à des évocations des activités de l’association et aux
articles de fond, sans oublier une nouvelle section de la revue, animée par C.
Bayle (membre actif de la rédaction du Nouveau Recueil), où participent
des poètes vivants, ici Gérard Titus-Carmel et Benoît Conort – de la poésie de
qualité qui n’a rien à voir avec les textes « poétiques » publiés par
le passé dans la revue. On trouvera aussi des poèmes en prose de Daniel Dienne
en hommage à Jean-Pierre Giusto. En revanche, aucune recension, ce qui est
dommage. Le numéro s’ouvre sur une nécrologie (Étiemble), avant de proposer
cinq articles : un de Paule Plouvier, « Le Doute rimbaldien :
génie ou saltimbanque ? » (l’auteur esquisse une comparaison
éclairante entre Une mort héroïque (Le Spleen de Paris) et Conte
dans les Illuminations, sans toutefois assez s’interroger sur
l’ambivalence spéculaire du texte de Baudelaire) ; un essai de Pierre
Brunel, « Un poème de Rimbaud, un bicentenaire célébré, une partition
oubliée : Bal des pendus », commence avec l’évocation d’un
« triptyque de poèmes symphoniques » intitulé Les Illuminations d’Emmanuel
Bondeville pour examiner ensuite l’intertextualité de Bal des pendus et
d’« Est-elle almée ?… […] » ; une évocation intéressante
des rapports entre Rimbaud et Nerval par C. Bayle formule notamment une
comparaison utile entre les mélanges de genre dans Une saison en enfer et
les Petits Châteaux de Bohême ; un article intitulé « “Il faut
être absolument moderne” : essai sur une évasion réussie » de Thierry
Somon Sudour constitue une lecture pour l’essentiel perspicace d’Une saison
en enfer ; un autre article reprenant une citation de la Saison,
« “Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ;
mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul” » de Pierre
Cahné, ne tient pas assez compte des ironies dont la formulation rimbaldienne
est chargée. Au total, une bonne livraison.
Roman populaire. Le Rocambole. Bulletin des amis du roman populaire,
n° 22, printemps 2003 (23 rue du Léon, 78310 Maurepas ; 176 p., 14 €).
Cette excellente revue sur le roman populaire consacre son numéro 22 aux
premières enquêtes des détectives et des policiers – fatalité du numéro
22 ! – de la littérature : Maigret, Le Coq, Nestor Burma, Hercule
Poirot, Arsène Lupin, Lecoq et les autres. Présentation parfaite, signée Daniel
Compère, qui fait remonter le genre à L’Espion de police d’Étienne de
Lamothe-Langon (1826). Le dossier contient une foule d’informations peu
connues, même des amateurs du genre. Qui se souvient, ainsi, que Frédéric Dard
choisit le nom de son héros San Antonio (pas de tiret à l’origine) en pointant
au hasard une ville sur la carte des Etats-\\\\\\\
Unis ? Cette vingt-deuxième livraison est parvenue
à l’adresse d’Histoires littéraires avec une couverture largement
déchirée pour laisser apparaître la mention « Service de presse ». Un
crime ! La rédaction du Rocambole lancera-t-elle ses meilleurs
limiers sur l’affaire ?
Sand. Les Amis de George Sand, n° 25, 2003 (12 rue George-Sand,
BP 83, 91123 Palaiseau Cedex ; 112 p., 14 €). Riche
numéro que celui qui paraît en cette année 2003, veille tant redoutée du
bicentenaire, tant il est vrai que nos contemporains, en guise d’anniversaire,
ont accoutumé de faire subir les derniers outrages aux gloires des lettres, des
arts et de la politique. Nul n’ignore le projet de transférer les restes de
George Sand dans la bonbonnière à momies qui trône sur la montagne
Sainte-Geneviève. Ceux qui pélerinent, chaque année, dans le petit cimetière de
Nohant, en s’inclinant sur la tombe de celle qui repose là, près de ceux
qu’elle a aimés, estiment que l’arracher de cet endroit serait pire qu’un
sacrilège : une faute de goût. Puisque la République est à cours de
pensionnaires à loger dans ce gâteau dont Hugo est la fève, qu’elle aille
chercher l’éléphant du Jardin des Plantes, comme le proposait jadis Laurent
Tailhade. Tout ceci pour dire l’étonnement de lire sous la signature de Michèle
Hecquet, dans ce numéro des Amis de George Sand, le soutien à ce projet
contre nature qui n’aurait d’autre effet que de servir quelque ragoût
d’aillagonneries saupoudrées de gelée. Cela posé, signalons au sommaire le
solide plaidoyer de Bernard Hamon qui resitue dans son contexte la position de
Sand à l’égard de la Commune (la dame choisit Thiers comme d’autres choisirent
Pétain en juin 1940 : comme un pis-aller). Si Bernard Hamon dénonce la
férocité de l’antipathique Dumas fils à l’égard des Communards, il dédouane
Sand de la même accusation et en profite pour morigéner au passage Paul Lidsky
(et non Lipsky, comme on le lit dans l’article), coupable d’avoir tronqué les
propos de son héroïne. À lire également, les portraits croisés de George Sand,
Agricol Perdiguier et Flora Tristan par Martine Watrelot, où sont évoqués les
rapports complexes et protéiformes de ces trois personnages avec le
milieu ; une étude très archéologique de Véronique de Bruignac-La Hougue
sur l’historique des papiers peints de Nohant (y seront sensibles ceux qui
connaissent la maison) ; deux lettres inédites de Michel de Bourges
échappées à la quête inextinguible du regretté Georges Lubin ; des études
sur diverses œuvres de Sand (Indiana, Voyage dans le cristal,
etc.) par Abdel-Nasser Laroussi-Rouibate, Regina Bochenek-Franczakowa et
Marie-Cécile Levet. Enfin, une délicieuse lecture de l’imaginaire sandien est
proposée par Sylvie-Victoire Veys avec, en guise de fil rouge, L’Air et les
songes de Bachelard.
San-Antonio. Le Monde de San-Antonio, n° 24, printemps 2003
(Les Amis de San-Antonio, 1 rue des Moissons, 04000 Digne-les-Bains ; 48
p., abonnement : 29 €). La France profonde a besoin de
grands écrivains… Notons tout de même une étonnante étude de Thierry Gautier
sur Blue Jeans and Dynamite, un film d’Aldo Sambrell (1974), tiré de La
Dynamite est bonne à boire de Frédéric Dard (1959) : vertigineuse
enquête au pays des navets.
Tardieu. Association Jean Tardieu, bulletin
n° 2, octobre 2002 (Université Lumière Lyon II, 18 quai Claude Bernard, 69365
Lyon ; 75 p., s.p.m.). Sous la jolie couverture vivement colorée de Jean
Cortot, ce bulletin publie un recueil inédit de Jean Tardieu, Autres accents,
faisant suite, en 1940, aux Accents de 1939. La guerre, sans doute,
explique que le recueil soit resté inédit en tant que tel ; mais, dans
leur majorité, les poèmes (vers et proses) qui le composent ont été repris,
souvent modifiés, dans divers ouvrages postérieurs. Certains sont totalement
inédits. L’ensemble est sobrement présenté et annoté par Delphine Hautois.
Vigny. Association des Amis de
Alfred de Vigny, n° 32, 2003 (6 avenue Constant-Coquelin, 75007
Paris ; 104 p., s.p.m.). Les deux principales contributions de ce numéro
sont une conférence de Jean Gaudon, « Vigny et Hugo avant 1830 »,
récit détaillé d’une amitié qui finit mal, et, de Janette McLeman-Carnie, une
longue étude sur Vigny et Robert Burns, autour d’un projet de drame consacré au
poète écossais : Vigny y songea de 1836 à 1843, avant d’y renoncer comme
« trop semblable à Chatterton ». Burns devait effectivement y
mourir en s’écriant « Chatterton, tu avais raison ». Notons également
un intéressant rectificatif de Barry Daniels à propos du décor du More de
Venise à la Comédie-Française.
Yourcenar. Cahiers Marguerite Yourcenar, n° 9 et 10,
2000-2002, Cinquantenaire de la publication des « Mémoires
d’Hadrien » (8 rue d’Arsonval, 75015 Paris, 30 p., 15 €) ;
Bulletin du Centre international de documentation Marguerite Yourcenar,
n° 14, 2002, Mémoires d’Hadrien, réception critique 1951-1952 (CIDMY, 60
rue des Tanneurs, 1000 Bruxelles ; 172 p., 13,15 €).
Le meilleur et le pire. Le Bulletin du CIDMY est consacré à la réception
critique des Mémoires d’Hadrien, cinquante ans après. Trente-quatre
articles y sont réimprimés, principalement de la presse francophone (belge,
suisse et française), mais venant aussi des États-Unis. L’ensemble nous en
apprend beaucoup, non seulement sur la réception du livre, mais aussi sur la
place qu’occupait la critique littéraire il y a un demi-siècle, et sur son
sérieux. Le CIDMY donne là un travail utile et cohérent. On n’en dira pas
autant, hélas ! des Cahiers Marguerite Yourcenar : présentés
comme un fanzine des années 70 et entièrement rédigés par le président de
l’association, ils n’ont rien à nous apprendre.
[Paul Aron, Patrick Besnier,
François Caradec, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Paul Goujon, Jean-Jacques
Lefrère, Muriel Louâpre, Marielle Macé, Hugues Marchal, Steve Murphy, Gilles
Picq, Michel Pierssens, Éric Walbecq, etc.]
LIVRES REÇUS
Appel à contributions : Histoires
littéraires entend proposer un compte rendu rapidement publié des
publications qui lui sont adressées. En raison de l’augmentation constante du
volume des livres reçus et de la diversité de leurs sujets, nous souhaitons
élargir notre équipe de chroniqueurs. Nous sollicitons en particulier, mais non
exclusivement, le concours de spécialistes de la littérature du premier xixe siècle et d’auteurs du xxe siècle. Les personnes
intéressées peuvent prendre contact avec la rédaction, en ayant la gentillesse
de fournir brièvement la référence de quelques-uns de leurs travaux et surtout
de préciser leur champ de compétence. Contacter :
michel.pierssens@umontreal.ca
Comptes
rendus
\\\\\\\
Artaud. Antonin Artaud, Pour en finir
avec le jugement de dieu, présentation par Évelyne Grossman (Gallimard,
2003, 230 p., 6,50 €) ; Alice Becker-Ho et Gérard Rondeau, Antonin Artaud à
Ville-Évrard. Pendant la durée d’une nuit blanche (Le Temps qu’il
fait, 2003, 73 p., 20 €) ; Sylvère Lotringer, Fous d’Artaud
(Sens et Tonka, 2003, 278 p., 18 €). Qu’est-ce qu’un vestige ? C’est une
question que posent, sous trois formes différentes, ces livres. Support d’une
performance orale mythique, à la fois enregistrée et longtemps inaccessible, le
texte de Pour en finir avec le jugement de dieu, cette émission autant
radiophonique que corporelle interdite d’antenne en 1948, paraît en poche dans
la collection « Poésie ». Le dossier comporte lettres et esquisses,
et s’accompagne d’une préface d’Évelyne Grossman. Il n’y a rien à redire à cette
publication, qui reprend le contenu des Œuvres complètes, sinon pour
regretter que le nom de Paule Thévenin, auteur de l’édition critique originale,
continue d’être oblitéré. En effet, cette omission équivaut à asseoir désormais
chaque restitution du corpus artaldien sur la perpétuation d’un second
effacement, ce qui ne va pas sans susciter un malaise. Gallimard et les
ayant-droits d’Artaud ne pourraient-ils trouver un accord corrigeant cette
occultation et évitant à ces derniers de paraître imposer via cet anonymat une
forme de dénégation ? Au même moment, deux ouvrages très différents
partent en quête des traces laissées par le poète dans son parcours à travers
la folie, ou sur ses confins. Photographe, Gérard Rondeau a récemment exploré
l’asile de Ville-Évrard, où Artaud fut interné de 1939 à 1943 dans des
conditions d’effroyable disette. Mais, de l’écrivain, « il ne reste ici
rien de tangible », rappelle Alice Becker-Ho, d’où un inventaire à la fois
vain et nostalgique, où les citations qui accompagnent les clichés constituent
une tentative d’avance illusoire, mais en somme revendiquée comme telle, pour
amener la voix disparue à hanter des lieux où elle faillit s’éteindre (un
paradoxe puisqu’on sait qu’Artaud, précisément, cessa à peu près totalement
d’écrire durant cette période). Plus substantiel, l’ouvrage de Sylvère
Lotringer s’ouvre sur un bref essai interrogeant la judéité d’Artaud et
rapprochant les camps et les asiles affamés sous l’Occupation. Puis il présente
trois entretiens, réalisés dans les années 1980, avec Gaston Ferdière et
Jacques Latrémolière, les deux médecins d’Artaud à Rodez, et avec Paule
Thévenin. L’enquête donne ainsi la voix, on va le voir, aux principaux
protagonistes des « affaires » qui opposèrent famille, amis et
psychiatres, dans de vives polémiques relatives à la réalité de sa folie, à
l’attitude des uns et des autres, au recours aux électrochocs, à la propriété
des documents légués à Paule Thévenin, ou encore à l’authenticité des textes
(r)établis par ses soins. « Comment donc expliquer d’aussi furieux
débats ? », se demande l’essayiste qui propose, à pas prudents, d’y
voir une forme de réaction de la société en son entier face à l’impact
d’Artaud. Chaque entretien fait l’objet d’une présentation qui en rappelle le
contexte. Soucieux de neutralité, Sylvère Lotringer convoque les différents
éléments de nature à soutenir ou contredire les déclarations de ses
interlocuteurs. Ainsi la discussion avec Jacques Latrémolière est-elle précédée
d’une longue mise au point sur le parcours asilaire et religieux d’Artaud, sur
les effets salutaires de son transfert à Rodez et sur la pratique des
électrochocs (Sylvère Lotringer cite les passages de la thèse de Jacques
Latrémolière mentionnant des cas de lésion vertébrale comparables aux symptômes
décrits par le poète). La rencontre avec l’ancien aliéniste est une
confrontation. Sur la défensive, Jacques Latrémolière insiste sur le mépris
dans lequel il tient l’œuvre (« c’est creux comme ça [il frappe sur la
table]. Et en plus, c’est incompréhensible », « je vous dis que cela
ne laissera pas de traces »), et Sylvère Lotringer, qui, de son côté,
défend ses opinions au lieu d’aller, par stratégie, dans le sens de son
interlocuteur, suscite sa colère à plusieurs reprises. Les réponses finissent
par constituer un portrait peu flatteur, et on se surprendrait presque à
plaindre le vieil homme saisi dans les rets de l’universitaire new-yorkais
(« Lorsqu’un fou écrit et que cette écriture est lue, cela devient de la
littérature. Qu’est-ce qu’on fait de ce genre de littérature ? »,
demande par exemple ce dernier). Mais au beau milieu de l’entretien survient un
renversement : Jacques Latémolière produit l’enregistrement d’une
discussion menée dix ans plus tôt, à Rodez, avec la sœur d’Artaud. Celle-ci y
évoque d’intéressants souvenirs (notamment sur la pratique du mime par Artaud
enfant), et on entend Jacques Latrémolière tenter de recueillir, à son tour,
des informations sur l’écrivain. Avec une certaine mansuétude, Sylvère
Lotringer ne souligne pas la contradiction entre l’existence d’un tel
enregistrement et le désintérêt professé par son interlocuteur… Plus subtil est
Ferdière, en qui le critique refuse de voir la caricature propagée par les
Lettristes. L’ancien directeur de l’asile de Rodez se montre assez imperméable
aux attaques dont il fit l’objet. Il extermine joyeusement ses contradicteurs,
explique le fonctionnement des électrochocs, évoque plus largement son rôle
auprès des Surréalistes, confesse trouver peu d’intérêt aux glossolalies et
médite sur la littérature : « Au vingtième siècle, les phénomènes de
création poétique sont tellement spécifiques à chaque langage qu’ils
apparaissent comme une destruction interne à chaque langue », note-il par
exemple au sujet de L’Arve et l’aume. Enfin, l’entretien avec Paule
Thévenin indique chez celle-ci une certaine lassitude, avec une brièveté
qu’explique sa posture critique face au témoignage. Plus sensible que les deux
médecins aux ambiguïtés du souvenir, elle affirme en effet : « Les
gens sont des faux-témoins. […] Lors d’un colloque, récemment, j’ai refusé de
parler de mes rapports avec Artaud. Ce que je dis peut être faux. » Elle
s’étonne des difficultés rencontrées lors de son travail d’édition et
tranche : « Tous les gens qui touchent à Artaud sont paranoïaques. »
Ce qui éclaire le titre choisi par Sylvère Lotringer, mais ce qui n’empêche pas
son interlocutrice de corriger Jacques Latrémolière, qui pensait être le
« Dr L. » attaqué dans Van Gogh le suicidé de la société :
il s’agit, explique-t-elle, de Lacan. En épilogue, Sylvère Lotringer propose un
bref texte de création, relatant sa propre rencontre, fictive, avec un Artaud à
l’agonie. Tout ce montage restitue la virulence des passions suscitées par
l’écrivain, sans cesser d’inciter le lecteur au doute et à la réflexion.
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Balzac. Honoré de Balzac, Traité des excitants modernes, présenté par
Martin Page (Arléa, 2003, 77 p., 10 €). En 1812, alors qu’il était en classe de
quatrième au collège de Vendôme, Balzac aurait rédigé un Traité de la
volonté. Suivront les Notes philosophiques, les Notes sur
l’immortalité de l’âme, la Dissertation sur l’homme… Un goût premier
se marque ainsi pour une sorte d’essai qui mêle à la réflexion philosophique
l’observation de détail, à l’anecdote illustrative le critère scientifique, à
l’étude morale le jugement sentencieux. Balzac adapte et assouplit un genre
venu de l’Antiquité et remis en honneur à l’âge classique : le Traité,
examen de cas divers, où l’analyse soutient la maxime et la maxime alimente la
spéculation. Où la question « traitée » se dénoue en notice
prescriptive. Ce va-et-vient en raccourci, entre une forme de développement qui
emprunte souvent la voie du récit, et une forte inclination pour la formule
lapidaire, lui sied parfaitement. Doit-on rappeler qu’en 1833, il publie le Traité
de la vie élégante et la Théorie de la démarche : l’éthologie
sociale – dont il va se faire une spécialité – lui impose de sacrifier à la
mode. De même que, dans le Traité des excitants modernes, il se saisit
d’une mode, d’un ensemble de comportements et d’usages que l’époque classe ou
surclasse selon une palette de goûts et de valeurs incessamment remaniée.
L’examen porte en l’occurrence sur des substances dont l’effet agit puissamment
sur l’état ou la constitution des « sociétés modernes » :
l’alcool, le sucre, le thé, le café, le tabac… Autant de stimulants, qui sont
aussi le fait des civilisations prospères, qui ajoutent au bien-être naturel le
confort des raffinements. Les cinq excitants retenus par Balzac retracent en pointillé
une petite histoire du goût, insérée dans une histoire des sociétés
européennes, de la fin du xviie
au xixe siècle. Mais
l’essentiel de ce traité ne se résume pas à une nouvelle tentative d’évaluation
des palais et des saveurs. Et quand Balzac cite Brillat-Savarin, c’est le plus
souvent pour s’en démarquer. Le propos n’est pas non plus franchement
moralisateur, en dépit du ton « extérieur » adopté par Balzac dans
certains chapitres, et malgré le recours régulier à des tournures axiomatiques
qui, parfois, par leur formulation même, inspirent moins l’adhésion que le
recul, ou plutôt le détachement humoristique. Par exemple : « La
marée donne les filles, la boucherie fait les garçons ; le boulanger est
le père de la pensée. » Comme toujours dans ce type de textes brefs, qui
prétendent faire le tour d’un problème de société à la lumière d’un aperçu
moral, Balzac oscille entre l’esprit de sérieux et la drôlerie. Il s’agit
d’abord de jouer librement sur le clavier des codes et des phraséologies,
d’exploiter, avec une certaine emphase concertée, une rhétorique condensée
essentiellement en un art de l’elocutio. Le traité ne vise pas à ramener
dans le droit chemin les consommateurs vilipendés de ces substances maudites.
Il s’emploie, bien plus, à réordonner, autour de cette problématique de
l’excitation, une micro-théorie de l’énergie vitale et de la volonté. La
question implicite à laquelle Balzac entreprend d’apporter quelques éléments de
réponse pourrait ainsi se poser en ces termes : parmi les excitants modernes,
quel est celui qui altère le moins le flux créatif de l’individu, et – c’est là
le pendant nécessaire du problème – quel est celui qui, par son action
spécifique, contribue à l’accroître significativement ? On ne s’étonnera
pas, dans ces conditions, de lire dans le chapitre consacré au café ces lignes,
relatives à « une horrible et cruelle méthode », conseillée
uniquement « aux hommes d’une excessive vigueur » : « Il
s’agit de l’emploi du café moulu, foulé, froid, et anhydre [...], pris à jeun.
[...] Dès lors, tout s’agite : les idées s’ébranlent comme les bataillons
de la grande armée sur le terrain d’une bataille, et la bataille a lieu. Les
souvenirs arrivent au pas de charge, enseignes déployées ; la cavalerie
légère des comparaisons se développe par un magnifique galop ; [...] les
figures se dressent ; le papier se couvre d’encre… » Un soulèvement
de tout l’être physique et psychologique a lieu, qui favorise la mise en ordre
de bataille des facultés opératives de l’individu. La volonté s’active, multiplie
ses entreprises, prépare ses assauts. Le Traité des excitants modernes
vaut principalement par cet éclairage jeté sur les conditions de mobilisation
de la puissance créatrice. Et ce qui importe aux yeux de Balzac, c’est la
préservation de ce capital de vitalité, qui se moque bien des interdits et des
prescriptions de la morale.
Bibliophilie. Daniel Désormeaux, La Figure du bibliomane.
Histoire du livre et stratégie littéraire au xixe
siècle (Nizet, 2001, 254 p., 22,87 €). C’est à l’histoire d’une folie que nous invite
Daniel Désormeaux. Le fou est-il l’amateur qui collectionne les livres sans les
lire ou bien celui qui y puise sa connaissance et sa compréhension du
monde ? Se poser cette question, étudier, dans une époque donnée, la
figure du bibliomane revient toujours à s’interroger sur la conception qu’une
culture se fait du livre et sur le rapport au savoir qu’elle entretient.
Divisée en quatre chapitres, la première partie de l’ouvrage, « Les
marginalités du bibliomane », propose un panorama historique de la notion
objet de discours et figure dans la fiction depuis le Moyen Âge et la
Renaissance jusqu’à la Révolution. Daniel Désormeaux évoque donc les processus
qui conduisent, dès l’apparition du livre imprimé dans la culture européenne, à
l’expulsion des champs du savoir et de la raison de l’amoureux des livres.
N’est-ce pas dans La Nef des fous de Sébastien Brant (1494) que
« l’image du fou bibliophile fait pour la première fois son apparition
dans la littérature » ? Mais le fou sait qu’il ne faut pas ouvrir les
livres, que la lecture est un voyage dont on ne revient pas, et qu’il est bien
plus prudent de les accumuler. Au xviie
siècle, la constitution de grandes bibliothèques privées relève d’une politique
de prestige qui associe le livre aux affaires de l’État. Le phénomène
redistribue les fonctions : l’homme d’État (type Richelieu ou Mazarin) est
propriétaire de sa bibliothèque ; l’homme de lettres et l’érudit (type La
Bruyère ou Naudé) sont bibliothécaires et jouent un « rôle décisif [...]
dans la formation d’un discours bibliophilique » ; l’homme sans
qualités, le pédant ridicule, chez Molière ou chez Furetière, dévoile, par la
possession de livres, son désir d’ascension sociale, d’appartenance mondaine,
de distinction. L’expansion des dictionnaires et des encyclopédies au xviiie siècle crée
nécessairement de nouveaux rapports aux livres et à la connaissance. Daniel
Désormeaux en profite pour mener une utile enquête lexicologique dans les
dictionnaires qu’il rencontre, avant de résumer la condamnation de la
bibliomanie par les Encyclopédistes (Voltaire et d’Alembert surtout). Au cœur
de la tourmente révolutionnaire, la Constituante nationalisa les fonds des
grandes bibliothèques privées, notamment celles des congrégations religieuses,
et mit ainsi à la disposition de tous un héritage littéraire et un patrimoine
culturel immenses. Le statut des livres dans la société s’en trouva
bouleversé : propriété nobiliaire de quelques amateurs, ils deviennent
bien commun ; objets de luxe, ils se muent en instruments pédagogiques
contribuant à l’instruction publique et à la circulation des savoirs, ils
passent « du fétiche à l’utile ». De ce vigoureux parcours
historique, surgit une typologie qui distingue celui qui affectionne les livres
(le bibliophile), celui qui les collectionne (le bibliomane) et celui qui les
collationne (le bibliographe). Le xixe
siècle viendrait, nous dit Daniel Désormeaux, brouiller la stabilité de cette
belle élaboration. Mais ce n’est pas cette voie que choisit d’emprunter la
deuxième partie de son ouvrage, où il ne sera guère question des bibliophiles
ou des bibliomanes que l’on s’attend à croiser : Charles Nodier, Paul
Lacroix dit le Bibliophile Jacob ou les Goncourt, par exemple. C’est que le
parti est autre. Ayant identifié quelques éléments constitutifs de la pulsion
bibliomaniaque, quête du livre ou de l’objet unique, enquête sur l’origine
perdue, conquête du propre et clôture de l’intime, etc., Daniel Désormeaux
entend montrer leur place dans la fiction et leur rôle dans les pratiques
d’écriture autant que dans la gestion par les écrivains de leurs œuvres.
Comment ceux-ci négocient-ils, ou retardent-ils, le passage à la publication,
qui est toujours, peu ou prou, dépossession ou aliénation ? Comment
opèrent-ils le partage entre le domaine du (donné au) public et celui de
l’impublié ? Comment et pourquoi sacralisent-ils leurs manuscrits ?
Quels modes et quels circuits de diffusion choisissent-ils ? En cinq
chapitres, cinq études de cas déclinent autant de stratégies institutionnelles
que d’organisations fantasmatiques liées à cette tension entre l’imprimé et
l’autographe, entre ce qui est jeté dans la circulation et ce qui est dérobé au
regard. La tentation, chez Flaubert, de conserver en manuscrit le livre
prolongerait l’existence d’« un texte unique en son genre, [...]
l’exemplaire unique d’une écriture mise en œuvre ». Chez ce formidable
collectionneur de lectures, cette rétention prolongée serait consubstantielle à
la hantise du livre et de ses emplois qui traverse toute son œuvre, depuis Bibliomanie,
le premier conte publié en 1837, jusqu’à Bouvard et Pécuchet, inachevé à
sa mort. Dans les romans de Stendhal, dont les réticences face à la publication
ne sont pas moins grandes que celles de Flaubert, il semblerait que les images
de la bibliothèque et de lecture soient toujours liées à celle du père. On
connaît par ailleurs la pratique pseudonymique de cet écrivain, son goût du
secret, sa collection de manuscrits intimes demeurés inédits à sa mort, son
désir de permettre à ses œuvres d’échapper au jugement et au poids du présent,
son pari sur la postérité. Se réappropriant ses œuvres imprimées en constellant
leurs marges de notes manuscrites (« tout livre annoté est un livre
unique »), Stendhal serait « graphomane » autant que bibliomane.
Dans l’œuvre de Nerval, c’est évidemment, dans Les Faux Saulniers et
dans Angélique, l’« Histoire de la vie de l’abbé de Bucquoy »
qui retient l’attention de l’analyste. Ici, la quête du livre unique, et qui
plus est perdu, se double d’une chasse à l’homme, d’une quête de soi et du
récit de la quête d’un récit. Nerval sait magistralement nouer ces fils à
l’origine cynégétique de toute narration. C’est par la convocation de la
correspondance et de l’amitié de Barbey d’Aurevilly et de Trebutien (curieusement
orthographié partout « Trébutien »), que nous sont restitués les
tirages hors-commerce, les publications confidentielles et les éditions
bibliophiliques que cultiva, avant de s’en désaffectionner, l’auteur de Du
dandysme et de George Brummell. Cette galerie ne pouvait s’achever que par
l’évocation d’un écrivain fils de libraire. L’œuvre d’Anatole France est
envisagée comme rupture et passage d’un siècle à l’autre : l’amour des
livres et des catalogues transposé dans la fiction y demeure quête de soi. Mais
elle ouvre l’imaginaire vers « une conception fictive du livre »,
vers une « poétique d’un livre imaginaire » qui hantent un xxe siècle héritier du Livre
mallarméen étudié en conclusion. Sans doute, l’image du bibliomane que Daniel
Désormeaux traque dans la fiction autant que dans la réalité, qu’il envisage
comme personnage littéraire et comme type social, qu’il étudie dans les œuvres
autant que dans les stratégies institutionnelles, et la biographie des
écrivains choisis, acquiert-elle progressivement, au fil du xixe siècle, une sorte de
légitimité culturelle, notamment grâce au développement de nombreuses sociétés
de bibliophiles. Certains, toutefois, ne seront pas convaincus par la thèse
qu’il défend : la sacralisation par l’écrivain de ses manuscrits dans un
monde qui ne cesse de se désacraliser relèverait toujours peu ou prou d’une
attitude bibliomaniaque (« Nous entendons ici, précise Daniel Désormeaux à
propos de Flaubert, ce terme dans le rapport excessif et privé que l’écrivain
entretient avec ses propres manuscrits »). On considérera alors que la
démonstration vaut moins pour la clé qu’elle propose que pour ce sur ce quoi
elle ouvre : la chambre aux écritures, l’atelier des choix, des décisions,
des craintes, des crispations, les motivations, les attitudes et les
résistances complexes d’écrivains plongés dans un siècle industriel, celui de
la vitesse et de l’argent, qui réduit considérablement l’expression
individuelle, se moque bien du vouloir-dire des écrivains et leur impose un
brutal retournement. Les hommes de lettres n’écrivent plus parce qu’ils ont
quelque chose à dire et à communiquer, mais parce que préexistent des réalités
politico-sociales et économiques (le journal par exemple), parce qu’un espace
de la parole immédiatement socialisée leur impose une cadence et un rythme de
production que rien, pas même les affres de la création, ne doit entraver.
Notons, pour finir, non sans une pointe de regret qui n’est pas adressée à
l’auteur, que ce beau livre sur les livres et leurs pouvoirs n’est pas exempt
d’un certain nombre de défauts matériels de composition, de coquilles et de
lapsus qu’une sérieuse révision n’aurait pas manqué de chasser : Lucien
pour Louis Bouilhet, Bulloz pour François Buloz, Rémy pour Remy de Gourmont,
etc.
Braque. Carl Einstein, Georges Braque (La Part de l’œil, 2003, 166 p.,
32,20 €). Nouvelle version française, après la découverte, en 1985, de
l’original allemand du texte que Carl Einstein avait écrit en 1931-1932 pour
présenter la première grande exposition des œuvres de son ami Braque, l’ouvrage
(en sept chapitres, alors que la première version n’en comptait que quatre)
n’est cependant pas une monographie sur Braque. C’est un percutant essai sur
les bouleversements apportés par l’art du xxe
siècle dans l’acte de voir, la figuration de l’espace et de l’objet, la
conception de l’artiste et du réel, dont le lecteur s’imprègne peu à peu à
travers le lent ressassement des idées. Les œuvres d’art, pour Carl Einstein,
loin d’être de simples agencements formels décoratifs, « n’ont de sens
qu’en tant que signes d’événements plus vastes ». Ainsi, l’art du xxe siècle élargit son champ
d’activité ; dans un contexte de plus en plus important, il reflète la
théorie des quanta comme la dissolution de la notion de personne, la crise de
la science et de la conscience, et pose la question de la liberté humaine. À
propos de Braque et du Cubisme, Carl Einstein livre une analyse de la modernité
humaine et artistique. Pour lui, l’art moderne est essentiellement subversif.
Épousant cette rupture, le livre polémique, en faisant table rase du passé et
en opposant un « avant » souvent qualifié de « pourri » à
un triomphal « maintenant, nous… » Les notions d’évolution des
formes, de beauté, de mimesis, de savoir-faire technique sont réfutées. Il
rejette la description naturaliste et la perspective, « ce morceau de
vieille métaphysique », qui suppose un espace mathématisé, unifié, ordonné
comme un cosmos régi par des règles, ainsi qu’un contemplateur immobile :
cet amoindrissement du réel, figé par les conventions, s’oppose à l’expérience
vécue, concrète, spontanée de l’espace. Braque et les Cubistes transforment
l’acte de voir en rendant compte des tensions et du dynamisme du réel par un
art métamorphotique. Désormais, sur la planéité du tableau, la
simultanéité des contraires, la multiplication des points de vue,
l’identification du sujet et de l’objet, produisent du réel. Carl Einstein
liquide le dogme de l’ancienne représentation et un art qui n’était, selon lui,
que paraphrase et mensonge. Chez Braque, la phase du Cubisme analytique et
technique est suivie après la guerre par un art de plus en plus libre (comme si
l’artiste voulait dépasser ce qui, dans le Cubisme, est fixation de formes et
réduction), un art graphique, « psychogène », où peut s’exprimer la
vision hallucinatoire, irrationnelle, sous la poussée coercitive de forces et
de pulsions oubliées. Car la personne change, désormais groupement instable
d’événements psychiques et non plus sujet stable coupé de tout. Délaissant la
figure humaine, la peinture d’un paysage devenu décor socialisé et délassement
privé, et l’objet devenu préjugé, Braque saisit par l’immédiateté graphique des
« figures » mythiques où l’on retrouve une énergie active, capable de
capter des forces magiques. Les figures de Braque opèrent des fusions,
« compressions » qui mettent en branle dans le réel de nouveaux
objets. Acte créateur, érotique et sexuel : est décisive la force de la
découverte de la figure. Acte poétique aussi, lyrique et « romantique »
selon Carl Einstein, car « la vision fait de la poésie à l’intérieur de
l’homme » et « tout acte poétique est un processus permanent se
produisant dans le monde, au-delà du vouloir, en tout acte et en tout un
chacun ». Le lecteur retrouve là les principes de la poésie moderne et ne
sera pas étonné que Carl Einstein veuille supprimer dans l’art des mots les
règles de grammaire, comme les conventions esthétiques dans la peinture. Mais
comment ne pas voir le risque encouru par l’artiste dans cet
« enchantement du réel » ? Risque encouru jusqu’à la pulsion de
mort, jusqu’au suicide et à l’autosacrifice, car, pour Carl Einstein, il n’y a
pas de création sans destruction de tout ce que nous avons accepté jusque là
par lâcheté et par faiblesse : l’idéalisme, le réel univoque, la loi de
causalité, la recherche de durée et de substances, l’utopie du progrès, les
formes négatives passées sous silence. L’art doit correspondre à une situation
historique donnée et servir à la transformation de l’homme et du monde. Le
livre de Carl Einstein met constamment en relation l’art et l’évolution
historique des religions, des sociétés, voire des régimes politiques. On
regrette pourtant la lourdeur du discours théorique, les répétitions, la
conceptualisation outrancière conduisant à des affirmations arbitraires ou
obscures hors contexte, telles que : « « La force sadique de
l’aspect tectonique est déclenchée comme une défense contre l’extase
passive » ou : « Tout l’art classique [est] coincé dans une
préjugé simplement sexuel, à savoir la superstition bordélique de
ce "bibelot" idiot, l’homme. » Certes, la virulence des
formules satiriques amuse : « La technique est l’excuse de l’idiot
qui manque d’idées » ; les Impressionnistes sont traités de
« bonshommes à la fatalité souffrante ». Et on peut s’interroger sur
la contradiction interne dont fait preuve Carl Einstein lorsqu’il refuse, avec
un aveuglement iconoclaste, les œuvres d’art qui ont précédé le Cubisme. Or
celui-ci n’est pas un ; après lui, en même temps que lui, avaient lieu
d’autres recherches et pas plus que l’idéalisme et le réalisme classiques, il
n’est une « solution définitive ». Reste qu’à travers Braque et l’art
du début du xxe
siècle, Carl Einstein nous fait comprendre que « l’acte de voir est
déterminé par la vision, par ce qui n’existe pas encore, par l’invisible »
et que la vision est le début d’une nouvelle réalité. « Le mythe a été
réintégré dans le réel et la poésie devient l’élément originel de la
réalité. »
Céline (I). Christine Sautermeister, Céline vociférant ou l’art de l’injure (Société
d’études céliniennes, 2003, 353 p., 51 €). Ainsi qu’a pu le relever Anaïs Nin, vers 1935 la
mode était aux pseudonymes en ine. Il y avait eu Lénine, il y avait
Staline, il y eut Céline. L’un dans l’autre, Lénine et Staline, ça représente un
milliard de morts hâtées (athées ou pas athées, ces croyants seraient morts tôt
ou tard). Certes, Céline, au prix d’un pareil record, comme dit l’autre
« il n’y a pas photo ». Si, en histoire, le sadisme développe l’art
sanglant du meurtre, en littérature fleurit celui, sarcastique, de l’injure.
Somme toute, le second reste badin, on peut même dire qu’il est un exutoire de
ce que le premier fixe en sinistre. Variant l’incipit de Marx au 18 brumaire
de Louis-Napoléon Bonaparte – selon quoi l’histoire bégaie, refaisant en
farce ce qu’elle a mis déjà en tragédie –, on peut tenir tout fait sanglant
d’histoire pour une farce ratée, tout œuvre de littérature comique pour un
bonus : préférer faire rire à faire mourir, c’est le parti du lettré. Or,
mourir de rire est sans doute le seul risque sérieux auquel Céline ait jamais
exposé son lecteur. Mme Sautermeister donne ici, quant à Céline, la première
étude sérieuse de cet art d’injurier dont, enfants, le capitaine Haddock nous
régala (référence étrangement omise en ce livre-ci : Hergé pourtant, qui
pâtit après 1944 presque autant que Céline, encore que pour des raisons bien
plus anodines, s’imposait comme parallèle, mais le comparatisme n’est pas le
fort de ces pages). Décline chez le héros célinien l’assurance d’identité du
« héros de roman » : est-il celui qui a bondi hors du cercle
des tueurs ? Ou bien n’est-il pas lui-même le massacre, voire, par le
style, celui qui « feint d’en être l’organisateur » ? Du Voyage
au bout de la nuit à Rigodon, l’on oscille entre deux
positions-clés : celle de la victime-émissaire, dont les malheurs de
Destouches offrent aux contemporains une version touchante, et celle de la
foule victimante, dont les pamphlets céliniens orchestrent la verve
populacière. Le registre de la vocifération s’impose là. Christine
Sautermeister, dont les premières études sur le sujet remontent à 1965, ordonne
sa synthèse chronologiquement, œuvre par œuvre (avec quelques entorses
justifiées), Féerie pour une autre fois, objet du chapitre six, ayant là
fonction de plaque tournante en tant que le personnage romanesque y passe le
relais au Dr Destouches. En épousant d’aussi près son sujet, l’auteur évite des
considérations générales qui auraient eu leur prix. Toute langue est, à
l’oreille, forte d’un certain potentiel de violence (versus de distanciation)
qui, colorant l’injure qui s’y verbalise en la dotant d’une puissance
détonatrice, la soumet à des protocoles variables selon l’idiome. Il en est de
si heurtés que le simple tutoiement s’y trouve proscrit des échanges urbains.
Il y aurait à réfléchir sur l’amour de Céline pour le français et, à l’opposé,
sa détestation envers l’allemand, « langue râpeuse, brutale, inutilement
fracassante » qu’il dit avoir « toujours parlé mal, le moins possible
et avec haine : c’est une langue de malheur » (Cahier Céline
n° VI). Noter qu’en français, langue caressante, l’argot a ce double rôle
ambigu d’abaisser le taux d’urbanité qu’à l’opposé la préciosité élève ;
diluant la violence sur l’ensemble de l’oraison, l’argot rend moins probables
certains passages à l’acte. Importe ici que la langue (musique + lexique +
grammaire) soit adéquate au taux d’agressivité moyen de ses usagers. Un idiome
trop délicat ou trop « chiadé » pour le goût d’un usager vociférant
favorise chez lui la création de « poches de violence » dont la
décharge s’effectuera sur le mode injurieux ou par passage à l’acte suivant que
le locuteur sera poétiquement compétent ou non. Le raffinement dans l’injure
peut alors atteindre un comique touchant aussi bien le public (que Christine
Sautermeister appelle « l’injuriaire ») que l’injurié lui-même (elle
rappelle que, jeune, Aragon, autre délicat, se livrait à cet exercice dans ses
cafés favoris). Le moins que l’on puisse dire est que, sur ce plan Céline ne
brille pas par l’originalité. S’en prendre à Dieu a plus de gueule, mais Céline
est trop porté vers autrui pour viser beaucoup plus haut que Gaston. Chez
Céline, le côté « seul contre tous » tend à assimiler toutes les
classes visées en une seule : cf. l’exemple des Bourbons saisis par leur
drôle de nez. Le roi ne figure-t-il pas, suivant René Girard, la Victime de
réserve ? Le lecteur sera d’autant plus porté à rire de la jactance
célinienne que sa sensibilité littéraire est plus vive : de Gide à
Sollers, le lecteur sensible évite de confondre l’auteur des Beaux draps
avec un rédacteur quelconque de Je suis Partout. Mais ce débat fera
encore beaucoup écrire. Sans y entrer vraiment, Christine Sautermeister y
coopère par son étude scrupuleuse, claire et structurée. S’il est un peu dur de
la lire tout au long, on la rouvrira souvent avec intérêt.
Céline (II). Émile Brami, Céline (Écriture, 2003, 429 p., 22,95 €). Il est difficile de comprendre ce qu’a voulu faire l’auteur, qui définit son projet par élimination (ni un exercice d’admiration, ni un essai, ni une thèse, ni un portrait), parle d’une « promenade » et avoue avoir très peu écrit lui-même : l’essentiel de l’ouvrage est composé de citations de Céline ou de commentateurs de Céline – d’où une bibliographie impressionnante pour un livre qui est loin d’être un travail d’érudition. Des « vingt témoins » interrogés par Émile Brami « pour les besoins de ce livre », il est obtenu peu de renseignements nouveaux, la plupart des interviewés étant danois et bien entendu tardifs : deux handicaps difficiles à combler. Le seul apport un peu consistant est un article retrouvé de 1941 sur Les Beaux draps, et c’est juste suffisant pour « tricoter du pas bien neuf avec du très, très vieux » (page 41, à propos du dernier Céline, s’exhibant en clochard radoteur à Meudon). Trouve-t-on dans le choix et la présentation des citations de l’inattendu et de l’original ? Le lecteur qui ignore les publications savantes consacrées à l’écrivain (les quatre volumes de la Pléiade, la série des Cahiers Céline, interrompue, et L’Année Céline, qui paraît régulièrement) en trouvera ici de nombreux morceaux choisis, parfois judicieusement, mais dont le montage semble fait à la va-vite, par le jeu de souvenirs impulsifs ou par improvisation, plus que par une honnête et patiente réflexion : technique qui produit, par son aspect cafouilleux, des appréciations hâtives et en fin de compte peu enrichissantes. Quant aux commentaires d’Émile Brami, ils oscillent entre une réelle connaissance de l’écrivain et la balourdise d’un exégète pressé. L’auteur avoue que Céline est pour lui un « caillou dans la chaussure », qu’admiration et répulsion se mêlent en lui, ce qu’on ne saurait lui contester, mais ce sont là des conditions difficiles pour entreprendre une analyse digne de ce nom, à moins d’une méthodologie solide qui fait défaut ici. Que penser du plan par inversion de chronologie ? Émile Brami se « promène » en effet de la tombe au berceau, du cimetière